Traduit de l’anglais par Chris­tine Raguet.

Une plon­gée dans la souf­france d’un homme rongé par l’alcool, et qui a laissé sur son chemin un bébé qui a dû se débrouiller tout seul pour gran­dir. Non, pas tout seul car le geste le plus beau que son père a accom­pli, a été de le confier au seul être de valeur rencon­tré au cours de sa vie d’homme cabos­sée par une enfance bafouée, puis par la guerre, par le travail manuel trop dur et enfin par l’alccol : « le vieil homme » saura élevé l’enfant qui lui a été confié et en faire un homme à la façon des Indiens , c’est à dire dans l’amour et le respect de la nature. Bien sûr, cet enfant a de grands vides dans sa vie : son père qui lui promet­tait tant de choses qu’il ne tenait jamais et sa mère dont il ne prononce le nom qu’aux deux tiers du roman mais que la lectrice que je suis, atten­dait avec impa­tience. Ce roman suit la déam­bu­la­tion lente de la jument sur laquelle le père mourant tient tant bien que mal à travers les montagnes de la Colom­bie-Britan­nique, guidé par son fils qui jamais ne juge son père mais aime­rait tant le comprendre. Après Krol, Jérome Kathel, j’ai été prise par ces deux histoires, la tragé­die d’un homme qui ne supporte sa vie que grâce à l’alcool. Et celle de son enfant qui a reçu des valeurs fonda­men­tales de celui qu’il appelle le vieil homme. Tout le récit permet aussi de décou­vrir le monde des Indiens, du côté de la destruc­tion chez le père, on vit alors de l’intérieur les ravages mais aussi la néces­sité de l’alcool. Souvent on parle de l’alcoolisme des Indiens, comme s’il s’agissait d’une fata­lité, mais au centre de ce compor­te­ment, il existe souvent des secrets trop lourds pour que les mots suffisent à les évacuer. L’enfant en parle ainsi

C’est un peu comme un mot de cinq cents kilos

L’autre aspect, bien connu aussi du monde des Indiens, c’est l’adaptation à la nature qui remet l’homme à sa juste place sur cette planète. Et l’auteur sait nous décrire et nous entraî­ner dans des paysages et des expé­riences que seule la nature sauvage peut nous offrir.

Citations

Être indien

Il était indien. Le vieil homme lui avait dit que c’était sa nature et il l’avait toujours cru. Sa vie c’était d’être seul à cheval, de tailler des cabanes dans des épicéas, de faire des feux dans la nuit, de respi­rer l’air des montagnes, suave et pur comme l’eau de source, et d’emprunter des pistes trop obscures pour y voir, qu’il avait appris à remon­ter jusqu’à des lieux que seuls les couguars, les marmottes et les aigles connais­saient.

L’alcool

Le whisky tient à l’écart des choses que certaines personnes ne veulent pas chez elle. Comme les rêves, les souve­nirs, les désirs, d’autres personnes parfois.

La souffrance et l’alcool

J’ai essayé de me mentir à moi-même pendant un paquet d’années. J’ai essayé d’me racon­ter que ça s’était passé autre­ment. J’ai cru que j’pourrai noyer ça dans la picole. Ça a jamais marché du tout.

Les couchers de soleil

Lorsqu’ils passèrent la limite des arbres au niveau de la crête, les derniers nuages s’étaient écar­tés et le soleil avait repris posses­sion du ciel à l’ouest. Les nuages été à présent pommelé de nuances mordo­rées et il pensa que c’était bien la seule cathé­drale qu’il lui faudrait jamais.
Photo prise dans un blog que j’aime beau­coup : rura­lité .net
oui, les couchers de soleil sont des cathé­drales !

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Une deuxième Bande Dessi­née, celle-ci c’est Jérôme qui a été le tenta­teur. Les mystères du clas­se­ment de ma média­thèque ont mis cette BD chez les « Ado » je me demande bien pour­quoi. Ce n’est pas un album très gai puisque le person­nage prin­ci­pal va mourir, mais c’est bien raconté et de façon très pudique. On est bien avec cette famille qui a connu tant de plai­sir à se retrou­ver auprès des grands parents à la campagne même si, quand toute la famille est réunie, dormir devient un problème angois­sant surtout pour les insom­niaques. Comme l’album s’étend sur un temps assez long, on vit aussi plusieurs moments dont certains nous font sourire. La recherche d’une maison, les déboires avec Inter­net et les façons d’y accé­der (il y a long­temps main­te­nant, mais personne n’a oublié les heures passées avec les four­nis­seurs d’accès).

SONY DSCPaul est un être calme d’habitude mais les gens qui étaient censés nous aider pour Inter­net étaient parti­cu­liè­re­ment insup­por­tables, c’est peut être mieux main­te­nant. Les traits de carac­tères de chacun sont très bien vus sans être char­gés, la sœur qui est infir­mière et qui ne peut pas s’empêcher de donner des détails tech­niques sur la mala­die de son père est aussi celle qui fera le discours le plus émou­vant à son enter­re­ment. Le bonheur des réunions fami­liales, les jeux de société, les repas trop riches, mais aussi les diffi­cul­tés dues à la dégra­da­tion physique tout cela est très bien raconté. J’ai été émue par les souve­nirs de la jeunesse du grand père.

La vie n’était vrai­ment pas facile au Québec en 1935, les femmes ont trop d’enfants, elle triment comme des bêtes et sont peu consi­dé­rées, si le mari se défonce dans l’alcool alors la tragé­die n’est pas loin. Le style du dessin est un peu trop sage pour me séduire complè­te­ment. Mais tout cela est raconté dans la langue de nos voisins du Québec ce qui donne un charme incon­tes­table au texte :

Citations

Le québécois

Ils font exprès pour t’étriver

L’eau doit être frette

La p’tite s’est enfar­gée dans la lampe

une couple de semaines

Tire la plogue, on la rebran­chera demain

Pis Batèche ! vos moucs se lèvent donc ben de bonne heure

Repas en famille les desserts

J’ai pas eu le temps de faire grand-chose : j’ai un tira­misu double crème avec truffes, j’ai un gâteau au choco­lat double crème avec truffes, j’ai un gâteau au choco­lat, fudge et cara­mel, et j’ai mon gâteau au sucre à la crème, meringue et tablette crun­chie…

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Un grand plai­sir de lecture avec ce livre reçu grâce à Masse critique de Babe­lio , j’avais pour­tant dit que je n’y parti­ci­pe­rai plus ! Mais j’ai une grande tendresse pour nos voisins québé­cois, leur langue et la dureté de leur vie. alors voilà j’ai dit oui, et hélas ce livre est arrivé au milieu de mes trajets de l’été et c’est évidem­ment beau­coup plus compli­qué pour publier dans les délais exigés.

3La couver­ture fait immé­dia­te­ment penser à la BD de Loisel et Tripp « Maga­sin Géné­ral » et c’est bien le même monde qui est ici décrit, à tel point que je pense que la BD est une adap­ta­tion de ce roman. On retrouve les mêmes person­nages si je me souviens bien de la BD que j’ai parcou­rue avec plai­sir dans le cadre de mon club de lecture .
Nous voici donc, en 1901, dans le Québec rural, bien parti pour une saga en quatre tomes avec les familles Joyal et Bois­vert dans le village de Saint-Paul-des-Près. La jeune Corinne, cadette de la famille Joyal, est amou­reuse de Laurent le plus jeune fils de Gonzague Bois­vert, un vieux grigou au cœur sec et nous assis­tons à la prépa­ra­tion de son mariage et au début de sa vie conju­gale.

Le lecteur est embar­qué une vie de village où chacun doit tenir sa part de travail pour que la commu­nauté puisse faire face au climat rigou­reux du Québec. Tout cela béni par une reli­gion catho­lique bigote , chacun s’exprimant dans une langue qui me fait toujours sourire. Michel David possède un talent de conteur indé­niable, et même si ce n’est pas de la grande litté­ra­ture, j’ai beau­coup appré­cié cette lecture. L’intrigue tourne autour d’une sombre histoire de terrain sur lequel on doit recons­truire une église, les riva­li­tés des clans poli­tiques opposent « les Bleus » aux « Rouges » , mais le plus impor­tant ce sont les mani­gances du vieux Gonzague Bois­vert qui aime­rait être le maitre incon­testé de son village. Surtout n’ayez pas peur des 500 pages, il ne m’a fallu que deux jours pour en venir à bout. Je ne sais pas si je lirai la fin de la Saga , mais à l’occasion pour­quoi pas. Les person­nages sont vivants et bien croqués, mais il y a un côté gentillet qui risque de m’ennuyer quelque peu.

Citations

Les jurons québécois

Ah ben, ma saudite air bête ! 
Maudit torrieu ! hurla-t-il . Même pas capable de traire une vache comme du monde !
Maudit calvi­nus de calvi­nus !

Croyance et religion

- J’espère qu’il va faire beau demain, ajouta la jeune fille , l’air inquiet. 
-T’as juste à aller instal­ler ton chape­let sur la corde à linge, lui conseilla Lucienne.
-Voyons donc, m’man, protesta Germaine. Vous allez pas nous dire que vous croyez à ça. ..
- Tout ce que je sais , c’est que je l’ai fait pour mes noces et Blanche a fait la même chose pour les siennes et ça a marché, déclara tout net la mère de famille.

Éducation sexuelle

Elle se dépê­cha d’endosser sa robe de nuit en évitant de se regar­der nue dans le miroir. Elle se rappe­lait très bien encore les mises en garde du vieux curé Duhaime qui prédi­sait la damna­tion éter­nelle dans les flammes de l’enfer à tous ceux qui succom­baient au péché d’impureté. On devait éviter de regar­der et surtout de toucher les « parties sales » du corps.

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J’apprécie beau­coup cette auteure qui me permet d’accéder à l’univers japo­nais sans ressen­tir trop d’étrangeté. Il faut dire qu » Aki Shima­zaki écrit en fran­çais et réside au Québec. Ceci explique peut être cela ! Les 5 tomes, d’une centaine de pages chacun, raconte la même histoire vue par un prota­go­niste diffé­rent à chaque fois. C’est aussi l’occasion de cerner de plus près la réalité japo­naise surtout dans ses aspects néga­tifs.

Le ressort de la narra­tion repose sur un postu­lat qui m’étonne : des enfants se sont connus jusqu’à 4 ans et se retrouvent à 16 ans. Ils ne se recon­naissent pas et ne recon­naissent pas non plus les adultes qui les entourent. Ils s’aimeront en ne sachant pas qu’ils sont demi frère et sœur. Il me semble que j’ai gardé en mémoire le visage des gens qui s’occupaient de moi quand j’avais 4 ans. Ce n’est qu’un détail mais je l’ai gardé en tête pendant toute la lecture.

En revanche, ce que j’ai trouvé très bien raconté , c’est juste­ment « le poids des secrets ». Toute cette famille est détruite par la conduite de du père de ces deux enfants et il faut donc attendre la troi­sième géné­ra­tion pour que la lumière se fasse enfin et que les conflits s’apaisent.

Le tome 1, révèle l’essentiel du drame, Yukiko explique pour­quoi elle a tué son père. Son récit nous plonge dans le Japon au temps de l’explosion qui a détruit Naga­zaki, on y voit une société figée sur les statuts sociaux et sur l’effort demandé à la popu­la­tion pour soute­nir la guerre.

Le tome 2 est centré sur Yukio l’enfant qui est né hors mariage. Si son père,le même que celui de Yukiko n « a pas épousé sa mère c’est que celle-ci n’est pas « d’une bonne origine ». On est plongé dans les diffi­cul­tés des femmes qui n’appartiennent pas à la bonne société.

Le tome 3 nous ramène du temps où , lorsqu’on était Coréen au Japon on pouvait être tué sans que personne ne trouve à y redire comme lors du trem­ble­ment de terre de 1923. C’est très émou­vant de voir à quel point cette mère coréenne a essayé de lutter pour donner à sa fille des chances de s’intégrer dans cette société si fermée.

Le tome 4, c’est celui que j’ai trouvé le moins passion­nant, il est centré sur l’homme posi­tif qui a bravé tous les inter­dits de la société japo­naise et a épousé la femme qui avait un enfant hors mariage.

Le tome 5, on est avec la maîtresse du père de son fils et le roman se termine sur la vérité et la boucle est brisée la malé­dic­tion prend fin,sa petite fille ne commet­tra pas les mêmes erreurs qu’elle.

Chaque tome peut se lire sépa­ré­ment mais l’ensemble a beau­coup de cohé­rence. C’est une autre façon de lire 500 pages, on ne sent pas le temps passer et on se perd moins que dans un énorme roman à person­nages multiples, la façon de nous racon­ter le Japon est inou­bliable cette société si fermée mélange de raffi­ne­ment et de violence devient compré­hen­sible à défaut d’être attrac­tive.

Citations

Explication des deux bombes, l’explication de la guerre

- Grand-mère , pour­quoi les Améri­cains ont-ils envoyé deux bombes atomiques sur le Japon ?
– Parce qu’ils n’en avaient que deux à ce moment là, dit-elle fran­che­ment.

Mais ce que mon père n’acceptait pas c’est la justi­fi­ca­tion des Améri­cains : quand il est ques­tion de guerre ils ont toujours raison.

On se justi­fie pour se défendre des accu­sa­tions. Il n’y a pas de justice. Il y a seule­ment la vérité.

L’enfant sans père

Les enfants des voisins ne jouent pas avec moi. Au contraire, ils me lancent des pierres, ils me barrent le chemin quand je rentre a la maison, ils m entourent me bous­culent. Ils crachent sur moi. Tout le monde est plus grand que moi. Personne ne leur dit d’arrêter. J’attends qu’ils s’en aillent. Ils me crient des mots que je ne comprends pas : « Tete­na­shigo » (bâtard) ou enfant de « baïshunfu » (putain)/

On en parle

Chez keisha.

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Suite à une discus­sion avec des amis, je me suis lancée dans la litté­ra­ture japo­naise. Dans ma librai­rie préfé­rée dont je crois, je n’ai pas encore parlé » les nouvelles impres­sions » de char­mantes jeunes femmes m’ont conseillé « Mitsuba » de Aki Shima­zaki. Quel judi­cieux conseil ! D’abord, parce que cette auteure japo­naise écrit en fran­cais, on peut donc à loisir savou­rer la sobriété et l’efficacité de sa langue. De plus, comme elle est expa­triée au Québec, elle peut mieux que d’autres, mettre en scène les diffé­rences entre la civi­li­sa­tion japo­naise et l’occident.

Ce court roman d’un homme entiè­re­ment dévoué à son entre­prise et qui va devoir sacri­fier sa vie person­nelle est très bien construit. Le lecteur est tenu en haleine jusqu’à la fin. Tout le Japon est dans ce texte très court : la pudeur des senti­ments, le raffi­ne­ment de la poli­tesse et l’extrême violence des rigueurs du monde de l’entreprise.

J’ai vrai­ment bien aimé et j’ai moins ressenti l’étrange senti­ment de vide que me font d’habitude les romans japo­nais. Je suis atti­rée par ses 5 romans le poids du secret, me voici donc au japon pour un moment.

Citations

L’éducation

Les gens instruits ailleurs qu’au Japon ne sont plus trai­tés comme des Japo­nais . Natu­rel­le­ment , ils auront de la diffi­culté à vivre dans leur propre société à leur retour .

Les remarques de sa femme réveillent les souve­nirs de mon enfance aux États-Unis… les consé­quences furent sévères : de retour au Japon , j’ai eu beau­coup de diffi­cul­tés à l’école surtout en mathé­ma­tiques et en japo­nais. Alors , j’ai dû étudier avec l’aide d’un profes­seur privé , tous les jours après école. C’était dur. D’ailleurs, des cama­rades me ridi­cu­li­saient en se moquant de mon japo­nais mêlé de mots anglais.

Sommes nous si différents ?

Il est dommage que son supé­rieur n’apprécie pas l’efficacité de Nobu au travail . Il veut que Nobu se comporte comme tout le monde pour ne pas trou­bler le wa (harmo­nie) c’est ironique , car ce mot signi­fie aussi « Japon » . Je songe au dicton :«le clou qui dépasse se fait taper dessus ». C’est triste mais c’est une réalité qu’on ne peut igno­rer dans cette société.

On en parle

Quelqu’un qui appré­cie beau­coup la litté­ra­ture japo­naise :perdue dans les livres.

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Traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné revu par Caro­line Sers.

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Trois pour traduire ce roman… L’anglais devient une langue bougre­ment compli­quée ! Cela m’amuse de voir qu’il existe main­te­nant un anglais du Canada, il arri­vera un jour où, pour les habi­tants de la planète, la réfé­rence à l’anglais d’Oxford ressem­blera au latin pour les Euro­péens des siècles passés, avant d’accepter que le fran­çais, l’espagnol, l’italien le roumain.. deviennent des langues à part entière. Sans mon club et ma biblio­thé­caire je n’aurais pas lu ce roman. Tous les lecteurs connaissent cette sensa­tion agréable, d’être surpris par un livre qu’on n’imaginait pas aussi inté­res­sant.

Les déboires d’une femme de 135 kilos, je trou­vais ça triste, un peu dégoû­tant surtout dans un monde où tant de gens luttent pour leur survie. Je ne connais­sais pas cette écri­vaine et je lirai, à l’occasion, « les filles » le roman qui l’a fait connaître. Keisha, la blogueuses que j’ai mise en lien à la fin de mon article, a préféré « les filles » à ce roman et cela l’a un peu empê­chée d’apprécier celui-ci.

Il est vrai que le début m’a un peu ennuyée, car ça démarre trop douce­ment et je n’arrive pas à comprendre le « pour­quoi » de son obésité. Et puis peu à peu, Mary nous devient extrê­me­ment proche. On connaît tous, je pense, des moments où l’envie de ne rien faire nous para­lyse, où l’on remet à demain ce qui devrait de toute urgence être fait le jour même.

On comprend alors son calvaire, car elle souffre à peu près tout le temps : elle est domi­née par « L’obête » qui est en elle qui l’oblige à se goin­frer, elle est bles­sée par le regard des autres, elle souffre de douleurs insup­por­tables à chaque geste ou presque. Une image aura son impor­tance dans le récit : elle est si lourde qu’elle a creusé des ornières dans la moquette entre son lit et sa cuisine. Elle parle à son sujet, d’obésité morbide et c’est telle­ment vrai !

Et puis, elle devra enfin bouger un peu : son mari l’a quit­tée. Le roman prend un tout autre inté­rêt, elle s’ouvre un peu aux autres et nous fait décou­vrir les habi­tants de Los-Angeles. Pas les stars, mais les gens de tous les jours et les Mexi­cains. Elle va reprendre sa vie en main peu à peu.

Cette écri­vaine a vrai­ment un don pour nous faire parta­ger les sensa­tions physiques de son person­nage. Ce n’est sans doute pas un chef d’œuvre, mais c’est un excellent roman d’aujourd’hui. Je suis partie dans le monde l’obésité, j’ai décou­vert une Amérique que je ne connais­sais pas, celle qui est rare­ment dans les films holly­woo­diens. Je pense que le fait que ce soit écrit par une Cana­dienne n’y est pas pour rien.Ce sont deux pays voisins certes, mais avec un brin d’étrangeté dans le regard. Cela permet une acuité des obser­va­tions de cette auteure, bien­fai­sante pour le lecteur euro­péen.

Citations

Début du roman, elle se retrouve nue sur sa pelouse et n’arrive pas à se relever

Elle était elle-même tout entière et elle n’était rien, sauf la brise qui la soule­vait, jusqu’ au moment ou elle aper­çut son énorme silhouette poupine, paisible et jolie, désha­billée par le vent. Dans la situa­tion présente elle était trop illu­mi­née pour éprou­ver des regrets et elle consi­dé­rait le corps dont elle avait hérité, mais qu’elle n’avait pas mérité, sans inquié­tude, sans envie et sans honte.

Les sentiments de honte

Elle se rendit compte qu’elle ne s’était jamais sentie aussi lourde réflexion aussi­tôt chas­sée par la certi­tude que, de fait, elle n’avait jamais été aussi lourde. Elle en était là. Elle était deve­nue si grosse qu’elle avait litté­ra­le­ment repoussé son mari. Comme l’eau qui déborde de la baignoire

Un moment d’humour

Mary se souvint d’avoir lu quelque part que les Fran­çaises croyaient que toutes les femmes d’un certain âge devaient choi­sir entre leur visage et leur derrière. Le raison­ne­ment appa­rais­sait sensé : la graisse effa­çait les rides et gardait au visage une appa­rence juvé­nile, mais elle alour­dis­sait le posté­rieur et lui donnait l’aspect d’un sac de billes. À voir les yeux enfon­cés et la peau plis­sée de Sylvie Lafleur, les rides verti­cales de sa bouche et hori­zon­tales de ses yeux, on compre­nait qu’elle avait choisi de sauver son cul.

Le retour vers la vie et les sensations

Elle ajouta la joie au réper­toire de ses émotions récentes et songea : « je suis guérie. » Elle n’était plus la victime d’un vague malaise .Aucun de ses senti­ments n’était vague. Elle aurait pu nommer chacune de ses magni­fiques sensa­tions – espoir, exci­ta­tion, panique, chagrin, peur et dessi­ner une carte de leurs déri­vés. Voilà aussi ce qui arri­vait aux personnes qui s’extirpaient des ornières de leur moquette, songea-t-elle. Elles se retrouvent dans des montagnes russes et prennent gout aux montées d’adrénaline.

Réflexion sur l’Amérique et l’obésité

Au moment de s’unir, un homme et une femme étaient parfai­te­ment conscients du fait qu’ils avaient une chance sur deux de rester ensemble. Mary se demanda si. En Amérique du nord, l’obésité avait progresse au même rythme que le taux de divorce . La glou­ton­ne­rie comme réali­sa­tion de soi.

On en parle

En lisant, en voya­geant : Keisha

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Traduit de l’anglais (Canada) par Michel Lede­rer.

4
Sans être la suite de Le chemin des âmes, Les saisons de la soli­tude explore, de nouveau, le monde des indiens Cree. Will, un des héros, est le fils de Xavier Bird (le person­nage central du premier livre). Et Marius, le dealer… à vous de le décou­vrir. Ce livre est moins prenant que le premier, mais c’est un excellent roman. Deux mondes s’y affrontent :

  • Celui des Indiens tradi­tion­nels. Un monde finis­sant, qui doit sa survie à une lutte sans pitié contre une nature hostile. Ce roman doit ses plus belles page­sau grand froid qui règne sur les bois et les fleuves du Canada. Lorsque les indiens quittent la nature pour le confort des blancs, ils deviennent obèses, ils sont rava­gés par l’alcool, la drogue et les haines entre familles qui ne se règlent que par la violence.
  • Celui de la mode et des Top-modèles que les deux nièces de Will ont le malheur de connaître. Le point commun : la drogue et l’alcool.

C’est un roman déses­péré, on est encore une fois envouté par l’écriture de Joseph Boyden .

Citations

Le monde de la mode

Au début, c’est comme la dernière fois, puis ça devient plus fort. Une demi-heure plus tard, j’ai l’impression d’avoir du mal à respi­rer, comme s’il n’y avait pas assez d’air dans tout l’espace du loft. Les filles se lèvent et quittent la pièce. Je reste seule dans mon fauteuil dont j’agrippe les accou­doirs. Je ne veux pas être seule ici. Je veux flot­ter avec elle. Je veux parler. Je regarde dehors, et je crois être capable de comp­ter les lumières qui s’allument à travers la ville.

Je circule parmi les invi­tés, buvant une gorgée par-ci, par-là, et tenant l’autre flûte comme si elle était desti­née à quelqu’un de sorte que je n’ai pas à m’arrêter pour parler aux gens. Il y en a partout, qui boivent et qui rient, qui m’observent au passage et qui certains, avancent la main pour me toucher.

Souriante, je déam­bule au milieu d’une forêt de visages, et les corps deviennent un tunnel dans lequel je m’enfonce. Les odeurs de ces corps se mélangent, et leurs dents étin­cellent.

Le monde des Indiens

La vie dans la forêt est simple. Répé­ti­tive. Mon père savait qu’il n’y a que trois choses indis­pen­sables dans les bois. Du feu, un abri, de la nour­ri­ture. On consacre chaque instant à y penser.

La kookum (la femme) se tenait à côté de son râte­lier à pois­son, le regard fixé vers le large. En ce bel après-midi, le chan­ge­ment de direc­tion du vent annon­çait du mauvais temps. Elle savait que j’étais là, et elle me montrait par son atti­tude déten­due… Sans pronon­cer un mot, je me suis avancé et j’ai déposé le sac à côté de leur râte­lier à fumage, puis je me suis assis dans le sable, comme eux le regard rivé sur le large, frot­tant ma mauvaise jambe et humant le chan­ge­ment de vent… Je voulais qu’il prenne la parole en premier mais ils se taisaient…
J’étais plus jeune qu’eux. C’est moi qui ai fini par briser le silence. « Sale temps » …… et voilà nous étions amis. Le vent d’ouest a forci, froid et dange­reux.

Traduit de l’anglais (Canada) par Hugues Leroy.

5
Extra­or­di­naire récit à propos des indiens et de l’engagement du Canada dans la Première guerre mondiale, c’est un livre d’une beauté et d’une densité rare. Coup de cœur du club de lecture de Dinard. J’ai rare­ment lu une analyse aussi appro­fon­die de la guerre et des consé­quences sur un être humain d’avoir le droit de tuer. Le lecteur est saisi par ce livre, la descrip­tion de la guerre, les violences faites aux indiens au Canada, l’amour et la force d’une femme indienne, dont on suit jour après jour le long périple sur la rivière pour rame­ner à la vie l’ami de son neveu.

Citation

Un obus est tombé trop près. Il m’a lancé dans les airs et, soudain, j’étais oiseau. Quand je suis redes­cendu, je n’avais plus ma jambe gauche. J’ai toujours su que les hommes ne sont pas fait pour voler.