Édition livre de poche Folio

J’avais noté le nom de cette auteure à propos d’un autre livre « J’irai danser si je veux » chez Cuné d’abord, puis chez Aifelle. Voilà une tenta­tion que je ne regrette abso­lu­ment pas et je vais certai­ne­ment lire les autres romans de Marie-Renée Lavoie. J’ai commencé par son enfance, car ce livre est paru en poche et que les deux amies blogueuses en disaient du bien. Je vous le recom­mande sans aucune réserve. J’ai beau­coup ri et souvent retenu mes larmes. J’étais rare­ment à l’unis­son avec Joe-Hélène qui pleure comme une made­leine lorsque son héroïne Oscar du dessin animé qui va enchan­ter toute son enfance, mourra dans un dernier combat pendant la révo­lu­tion fran­çaise. Au contraire quand Joe-Hélène reste digne en nous racon­tant les souf­frances ordi­naires des habi­tants de son quar­tier, je me suis sentie très émue, les portraits de ces vieux sortis de l’asile qui ont tout perdu sont presque tragiques, même s’ils sont « ordi­naires » pour la petite fille qui a toujours vécu parmi eux. « Le vieux » Roger qui veille sur elle à sa façon lui sera d’un précieux secours lors d’une agres­sion où le courage et la beauté de l’en­fance ont failli se flétrir défi­ni­ti­ve­ment sur un trot­toir. La gale­rie de portraits des habi­tants du quar­tiers est inou­bliable, cela va de la famille des obèses, à ceux confits en reli­gion, et ce Roger (c’est lui « le vieux ») qui ne dévoi­lera jamais son secret à la petite fille pour qui il a tant de tendresse, et qui jure dès qu’il ouvre la bouche. J’ai encore oublié ce détail, la langue ! Le québé­cois a pour moi des charmes qui me forcent à sourire et les « Ostie » « Jéri­boire » « Face de Bine » « Calvaire » « Crisse »« En Maudit » chantent dans ma tête. J’ai toujours eu des coups de cœur pour les livres qui savent racon­ter l’en­fance. Ce n’est pas si facile : il faut, à la fois, retrou­ver la naïveté de cet âge-là et en même temps faire comprendre à l’adulte lecteur la réalité du monde dans lequel vivait cette enfant. Joe-Hélène est une petite fille d’un courage incroyable et si elle se trouve bien banale à côté de son modèle « Oscar » jeune fille dégui­sée en soldat pour servir Marie-Antoi­nette, elle va faire l’admiration de tous ceux qui, enfants, qui n’ont jamais eu à se lever deux heures avant tout le monde pour distri­buer des jour­naux, afin de gagner quelques sous pour aider la famille. Sa famille est tenue de main de maître par une mère courage. Tout aurait pu se passer à peu près norma­le­ment si son père, ensei­gnant, ne trou­vait pas dans l’al­cool et le tabac des compen­sa­tions natu­relles à un métier où il souffre de ne pas pouvoir impo­ser son auto­rité. D’ailleurs de l’au­to­rité, il n’en a pas, il est seule­ment gentil et profon­dé­ment humain. Sa femme heureu­se­ment tient la famille et grâce à elle cette bande de cinq petites va sans doute s’en sortir. Oui, ils n’ont n’a eu que des filles ! mais quand on voit le portrait des hommes dans ce roman , on se dit que c’est mieux d’être une fille, elles ont plus de courage et sont moins portées sur l’al­cool.

Citations

Portrait des voisins

L’énorme fille unique de nos voisins portait, à seize ans à peine, une petite centaine de kilos, une perma­nente bouclée serrée et une humeur adap­tée à sa condi­tion de victime injus­te­ment trai­tée par des légions de méde­cins incom­pé­tents qui osaient prétendre qu’elle était respon­sable, en grande partie, de son sort. Gargan­tua Simard, son père, cardiaque de profes­sion, toujours vêtu d’un maillot de corps jauni au travers duquel perçaient des mame­lons dont la texture et le mouve­ment imitaient la pâte à gâteau pas cuite, prome­nait sont impo­santes panse sur le balcon en maudis­sant à peu près tout. La pauvre mère, la sainte femme, faisait des ménages en plus d’as­su­mer à elle seule toutes les tâches de la maison. Comme elle se mouvait presque norma­le­ment, quand ses tâches le lui permet­taient, c’est sur elle qu’ils déver­saient leur fiel bien macéré. Plus on s’en prenait à elle, plus elle souriait. Elle opérait comme une photo­syn­thèse de l’hu­meur qui rendait l’at­mo­sphère à peu près respi­rable. Les deux ventrus – jambus, fessus, double­men­to­nus, têtus- avaient des visages de plâtre plan­tés sur décor de gargouilles obèses, et jamais l’idée de se rendre sympa­thique ne leur était passée par la tête.

Deux expériences à ne pas tenter

Je n’avais pas peur de ma mère, je savais seule­ment qu’il n’était pas possible de tailler, ne serait-ce qu’une toute petite brèche, dans son impre­nable person­nage. Pas la peine de se plaindre, de pleur­ni­cher, d’ar­gu­men­ter, de se monter un plai­doyer. Insis­ter ne pouvait que condam­ner à une abdi­ca­tion des plus humi­liantes. Je le savais pour m’être quel­que­fois frot­tée à son opiniâ­treté. Cher­cher à gagner sur cette femme rele­vait de la même témé­rim­bé­ci­lité que de se coller- avec la même inten­tion de voir ce que ça fait vrai­ment- la langue sur une rampe de fer forgé bien glacé. Mais bon, j’avais mis un certain temps à le comprendre. Dans les deux cas.

La mort et les jeunes

Je compre­nais ça parce que j’étais à l’âge où la mort n’avait encore aucune prise sur moi. Je n’al­lais jamais mourir , moi , je n’avais même pas dix ans . Et, à cet âge-là, on accepte d’emblée que les vieux doivent mourir, ça semble même dans l’ordre des choses. Après, le temps coule et ça se complique parce que ça se met à nous concer­ner. C’est là qu’on a besoin de concepts philo­so­phiques déran­geants, comme celui de l’ab­sur­dité, ou d’abs­trac­tions huma­noïdes récon­for­tantes, comme la plupart des Dieux.

L’adolescence

De toute façon, les crises d’ado­les­cence ne sont pas à la portée de tous : ça prend avec les parents qui ont de l’éner­gie pour tenter de discu­ter, s’éner­ver, crier et faire des scènes ou encore pour lire des bouquins de psycho­lo­gie de comp­toir et traî­ner les jeunes ingrats chez des spécia­listes. Aucun adoles­cent ne prend la peine de se farcir une crise sérieuse sans avoir la convic­tion de susci­ter la colère d’au moins un petit quel­qu’un en bout de ligne. Tous ces petits arro­gants en mal de vivre, qui se faisaient les dents sur le dos des profes­seurs un peu mou, comme mon père, avant de jouer leur grand « Fuck the world » à leurs parents pas payés cette fois pour les endu­rer, usaient mon père préma­tu­ré­ment.

L’obésité et la télécommande

L’emplacement qu’a­vait choisi mon père était le seul que la télé­com­mande occu­pe­rait jamais : sur le télé­vi­seur. Même si le raison­ne­ment qui justi­fiait cette règle rele­vait d’un syllo­gisme des plus falla­cieux ( Bada­boum utili­sait toujours à distance la télé­com­mande, or Bada­boum est obèse, donc les télé­com­mandes rendent obèse), le carac­tère impo­sant du contre-exemple qu’elle repré­sen­tait suffi­sait à nous convaincre de son bien-fondé. L’énor­mité de l’ar­gu­ment permet­tait à mon père de faire de petites entorses au sens commun.

Découvertes qui font grandir

Plus jeune, j’avais fait quelques décou­vertes qui m’avaient arra­ché un bout de naïveté, mais jamais rien d’aussi grave. Durant l’an­née de mes six ans, par exemple, j’avais dans la même semaine décou­vert tous les cadeaux du Père Noël entas­sés au fond du congé­la­teur désaf­fecté et le petit Jésus, pas encore né, dans la boîte à fusibles placée dans l’ar­moire au-dessus du sèche-linge. Ça faisait tout un tas de croyances qui tombaient d’un coup. Mais la peine alors ressen­tie avait rapi­de­ment laissé place au bonheur de parta­ger tous ces secrets avec mes parents qui tenaient à ce qu’on soit complices pour que mes petite sœur béné­fi­cient du droit sacré de croire à n’im­porte quoi. Ce n’était au fond qu’une autre forme du même jeu. Seule l’image de mes parents, que je suspec­te­rai désor­mais de tout, c’était trou­ver alté­rée par ce mensonge pieux

Le feuilleton télévisé qui a rythmé sa vie d’enfant

Et puis, je suis morte dans l’épi­sode suivant celui de la mort d’An­dré. Un vendredi soir, à 16h17, sur Canal Famille. Les morts télé­vi­suels sont toujours précis, comme les nais­sances de la réalité. Ça m’a semblé tout natu­rel, même si j’avais secrè­te­ment souhaité quelques grandes scènes encore pour pouvoir engran­ger dans ma mémoire des hauts faits d’armes de dernière minute. Pour ma posté­rité. Mais voilà, comme tous les destins étaient liés, Oscar ne devait pas survivre long­temps à la mort d’An­dré, de son beau cheval blanc et de la vieille France. L’ef­fet domino.

Les toilettes uniques dans une famille nombreuse

Je me suis réfu­giée dans la salle de bain, le seul endroit où il était possible d’échap­per aux pour­suites de la bien­veillance fami­liale. Assis sur le carre­lage gelé,me suis pleuré pendant des heures.
Et comme il n’y avait toujours qu’un seul WC dans l’ap­par­te­ment, il s’est passé peu de temps avant qu’on ne se mette à piéti­ner devant la porte. Les plus grands drames de l’his­toire n’ont jamais eu d’emprise sur les plus petits besoins de l’homme. Ça contre­car­rait un peu mes plans, je voulais mourir là, par terre, misé­rable, seul, au moins jusqu’au dîner.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Un livre qui m’a davan­tage éton­née que plu. Il y a deux livres en un, d’abord le récit de forma­tion de Pol Pot du temps où il s’ap­pe­lait Saloth Sâr . C’est dans toutes les faiblesses de cet enfant, puis du jeune homme que Nancy Hous­ton traque tout ce qui a pu faire de cet homme qui a tant raté, ses études, ses amours, un tyran parmi les plus sangui­naires. Il ne réus­sit pas à obte­nir ses diplômes, il fera tuer tous les intel­lec­tuels. Il puisera dans les discours révo­lu­tion­naires fran­çais, de 1789 à 1968, le goût des têtes qui doivent tomber ! Les chiffres parlent d’eux mêmes, Pol Pot est respon­sable de 1,7 million de morts, soit plus de 20 % de la popu­la­tion de l’époque. L’ar­ticle de Wiki­pé­dia, en apprend presque autant que ce livre, mais l’émo­tion de l’écri­vaine rend plus palpable l’hor­reur de ce moment de l’his­toire du Cambodge.

Et puis nous voyons la très jeune narra­trice, qui doit avoir plus d’un point commun avec l’au­teure, passer une enfance et adoles­cence très marquée par le mouve­ment hippie pendant son enfance et mai 68 à Paris pendant sa jeunesse. Le but de ces deux histoires, est de montrer les points communs entre cet horrible Pol Pot et la narra­trice. Je pense qu’il n’y a qu’elle qui voit les ressem­blances. En revanche, le passage par Paris et la descrip­tion des intel­lec­tuels , Jean-Paul Sartre en tête qui soutiennent les Khmers Rouges est terrible pour l’intelligentsia fran­çaise. La seule excuse à cet aveu­gle­ment volon­taire, c’est de ne pas vouloir prendre partie pour les améri­cains qui ont envoyé sur le Cambodge plus de bombes que pendant la deuxième guerre mondiale sur toute l’Eu­rope. Et voilà toujours le même dilemme : comment dénon­cer les bombar­de­ments améri­cains sans soute­nir le commu­niste sangui­naire, Pol Pot.

Citations

l’écriture

De toute façon, elle a appris depuis l’en­fance à neutra­li­ser par l’écri­ture tout ce qui la blesse. Les mots réparent tout, cachent tout, tissent un habit à l’évé­ne­ment cru et nu . Dorit ne vit pas les choses en direct mais en différé : d’abord en réflé­chis­sant à la manière dont elle pourra les écrire, ensuite en les écri­vant. Proté­gée quelle est par la maille des mots, une vraie armure, les agres­sions ne l’at­teignent pas vrai­ment.

Mai 68

Un jour Gérard vient l’écou­ter jouer du piano dans l’ap­par­te­ment de la rue L’ho­mond. Au bout d’une sonate et demie de Scar­latti, il pousse un soupir d’en­nui : » C’est bien joli, tout ça dit-il, mais je n’y entends pas la lutte des classes. »

Les Khmers rouges

Le 9 janvier 1979, les troupes nord-viet­na­mienne se déploient à Phnom Penh, révé­lant au monde la réalité du Kampu­chéa démo­cra­tique, la capi­tale déser­tée, dévas­tée… Les champs stériles… Les monceaux de sque­lettes et de crânes… De façon directe ou indi­recte, au cours de ces quarante cinq mois au pouvoir, le régime de Pol Pot aura entraîné la mort de plus d’un million de personnes, soit envi­ron un cinquième de la popu­la­tion du pays. Le Cambodge gît inerte, tel un corps vidé de tout son sang .

Traduit de l’an­glais par Chris­tine Raguet.

Une plon­gée dans la souf­france d’un homme rongé par l’al­cool, et qui a laissé sur son chemin un bébé qui a dû se débrouiller tout seul pour gran­dir. Non, pas tout seul car le geste le plus beau que son père a accom­pli, a été de le confier au seul être de valeur rencon­tré au cours de sa vie d’homme cabos­sée par une enfance bafouée, puis par la guerre, par le travail manuel trop dur et enfin par l’alc­col : « le vieil homme » saura élevé l’en­fant qui lui a été confié et en faire un homme à la façon des Indiens , c’est à dire dans l’amour et le respect de la nature. Bien sûr, cet enfant a de grands vides dans sa vie : son père qui lui promet­tait tant de choses qu’il ne tenait jamais et sa mère dont il ne prononce le nom qu’aux deux tiers du roman mais que la lectrice que je suis, atten­dait avec impa­tience. Ce roman suit la déam­bu­la­tion lente de la jument sur laquelle le père mourant tient tant bien que mal à travers les montagnes de la Colom­bie-Britan­nique, guidé par son fils qui jamais ne juge son père mais aime­rait tant le comprendre. Après Krol, Jérome Kathel, j’ai été prise par ces deux histoires, la tragé­die d’un homme qui ne supporte sa vie que grâce à l’al­cool. Et celle de son enfant qui a reçu des valeurs fonda­men­tales de celui qu’il appelle le vieil homme. Tout le récit permet aussi de décou­vrir le monde des Indiens, du côté de la destruc­tion chez le père, on vit alors de l’in­té­rieur les ravages mais aussi la néces­sité de l’al­cool. Souvent on parle de l’al­coo­lisme des Indiens, comme s’il s’agis­sait d’une fata­lité, mais au centre de ce compor­te­ment, il existe souvent des secrets trop lourds pour que les mots suffisent à les évacuer. L’en­fant en parle ainsi

C’est un peu comme un mot de cinq cents kilos

L’autre aspect, bien connu aussi du monde des Indiens, c’est l’adap­ta­tion à la nature qui remet l’homme à sa juste place sur cette planète. Et l’au­teur sait nous décrire et nous entraî­ner dans des paysages et des expé­riences que seule la nature sauvage peut nous offrir.

Citations

Être indien

Il était indien. Le vieil homme lui avait dit que c’était sa nature et il l’avait toujours cru. Sa vie c’était d’être seul à cheval, de tailler des cabanes dans des épicéas, de faire des feux dans la nuit, de respi­rer l’air des montagnes, suave et pur comme l’eau de source, et d’emprunter des pistes trop obscures pour y voir, qu’il avait appris à remon­ter jusqu’à des lieux que seuls les couguars, les marmottes et les aigles connais­saient.

L’alcool

Le whisky tient à l’écart des choses que certaines personnes ne veulent pas chez elle. Comme les rêves, les souve­nirs, les désirs, d’autres personnes parfois.

La souffrance et l’alcool

J’ai essayé de me mentir à moi-même pendant un paquet d’an­nées. J’ai essayé d’me racon­ter que ça s’était passé autre­ment. J’ai cru que j’pour­rai noyer ça dans la picole. Ça a jamais marché du tout.

Les couchers de soleil

Lors­qu’ils passèrent la limite des arbres au niveau de la crête, les derniers nuages s’étaient écar­tés et le soleil avait repris posses­sion du ciel à l’ouest. Les nuages été à présent pommelé de nuances mordo­rées et il pensa que c’était bien la seule cathé­drale qu’il lui faudrait jamais.
Photo prise dans un blog que j’aime beau­coup : rura­lité .net
oui, les couchers de soleil sont des cathé­drales !

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Une deuxième Bande Dessi­née, celle-ci c’est Jérôme qui a été le tenta­teur. Les mystères du clas­se­ment de ma média­thèque ont mis cette BD chez les « Ado » je me demande bien pour­quoi. Ce n’est pas un album très gai puisque le person­nage prin­ci­pal va mourir, mais c’est bien raconté et de façon très pudique. On est bien avec cette famille qui a connu tant de plai­sir à se retrou­ver auprès des grands parents à la campagne même si, quand toute la famille est réunie, dormir devient un problème angois­sant surtout pour les insom­niaques. Comme l’al­bum s’étend sur un temps assez long, on vit aussi plusieurs moments dont certains nous font sourire. La recherche d’une maison, les déboires avec Inter­net et les façons d’y accé­der (il y a long­temps main­te­nant, mais personne n’a oublié les heures passées avec les four­nis­seurs d’ac­cès).

SONY DSCPaul est un être calme d’ha­bi­tude mais les gens qui étaient censés nous aider pour Inter­net étaient parti­cu­liè­re­ment insup­por­tables, c’est peut être mieux main­te­nant. Les traits de carac­tères de chacun sont très bien vus sans être char­gés, la sœur qui est infir­mière et qui ne peut pas s’empêcher de donner des détails tech­niques sur la mala­die de son père est aussi celle qui fera le discours le plus émou­vant à son enter­re­ment. Le bonheur des réunions fami­liales, les jeux de société, les repas trop riches, mais aussi les diffi­cul­tés dues à la dégra­da­tion physique tout cela est très bien raconté. J’ai été émue par les souve­nirs de la jeunesse du grand père.

La vie n’était vrai­ment pas facile au Québec en 1935, les femmes ont trop d’en­fants, elle triment comme des bêtes et sont peu consi­dé­rées, si le mari se défonce dans l’al­cool alors la tragé­die n’est pas loin. Le style du dessin est un peu trop sage pour me séduire complè­te­ment. Mais tout cela est raconté dans la langue de nos voisins du Québec ce qui donne un charme incon­tes­table au texte :

Citations

Le québécois

Ils font exprès pour t’étri­ver

L’eau doit être frette

La p’tite s’est enfar­gée dans la lampe

une couple de semaines

Tire la plogue, on la rebran­chera demain

Pis Batèche ! vos moucs se lèvent donc ben de bonne heure

Repas en famille les desserts

J’ai pas eu le temps de faire grand-chose : j’ai un tira­misu double crème avec truffes, j’ai un gâteau au choco­lat double crème avec truffes, j’ai un gâteau au choco­lat, fudge et cara­mel, et j’ai mon gâteau au sucre à la crème, meringue et tablette crun­chie…

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Un grand plai­sir de lecture avec ce livre reçu grâce à Masse critique de Babe­lio , j’avais pour­tant dit que je n’y parti­ci­pe­rai plus ! Mais j’ai une grande tendresse pour nos voisins québé­cois, leur langue et la dureté de leur vie. alors voilà j’ai dit oui, et hélas ce livre est arrivé au milieu de mes trajets de l’été et c’est évidem­ment beau­coup plus compli­qué pour publier dans les délais exigés.

3La couver­ture fait immé­dia­te­ment penser à la BD de Loisel et Tripp « Maga­sin Géné­ral » et c’est bien le même monde qui est ici décrit, à tel point que je pense que la BD est une adap­ta­tion de ce roman. On retrouve les mêmes person­nages si je me souviens bien de la BD que j’ai parcou­rue avec plai­sir dans le cadre de mon club de lecture .
Nous voici donc, en 1901, dans le Québec rural, bien parti pour une saga en quatre tomes avec les familles Joyal et Bois­vert dans le village de Saint-Paul-des-Près. La jeune Corinne, cadette de la famille Joyal, est amou­reuse de Laurent le plus jeune fils de Gonzague Bois­vert, un vieux grigou au cœur sec et nous assis­tons à la prépa­ra­tion de son mariage et au début de sa vie conju­gale.

Le lecteur est embar­qué une vie de village où chacun doit tenir sa part de travail pour que la commu­nauté puisse faire face au climat rigou­reux du Québec. Tout cela béni par une reli­gion catho­lique bigote , chacun s’ex­pri­mant dans une langue qui me fait toujours sourire. Michel David possède un talent de conteur indé­niable, et même si ce n’est pas de la grande litté­ra­ture, j’ai beau­coup appré­cié cette lecture. L’in­trigue tourne autour d’une sombre histoire de terrain sur lequel on doit recons­truire une église, les riva­li­tés des clans poli­tiques opposent « les Bleus » aux « Rouges » , mais le plus impor­tant ce sont les mani­gances du vieux Gonzague Bois­vert qui aime­rait être le maitre incon­testé de son village. Surtout n’ayez pas peur des 500 pages, il ne m’a fallu que deux jours pour en venir à bout. Je ne sais pas si je lirai la fin de la Saga , mais à l’oc­ca­sion pour­quoi pas. Les person­nages sont vivants et bien croqués, mais il y a un côté gentillet qui risque de m’en­nuyer quelque peu.

Citations

Les jurons québécois

Ah ben, ma saudite air bête ! 
Maudit torrieu ! hurla-t-il . Même pas capable de traire une vache comme du monde !
Maudit calvi­nus de calvi­nus !

Croyance et religion

- J’es­père qu’il va faire beau demain, ajouta la jeune fille , l’air inquiet. 
-T’as juste à aller instal­ler ton chape­let sur la corde à linge, lui conseilla Lucienne.
-Voyons donc, m’man, protesta Germaine. Vous allez pas nous dire que vous croyez à ça. ..
- Tout ce que je sais , c’est que je l’ai fait pour mes noces et Blanche a fait la même chose pour les siennes et ça a marché, déclara tout net la mère de famille.

Éducation sexuelle

Elle se dépê­cha d’en­dos­ser sa robe de nuit en évitant de se regar­der nue dans le miroir. Elle se rappe­lait très bien encore les mises en garde du vieux curé Duhaime qui prédi­sait la damna­tion éter­nelle dans les flammes de l’en­fer à tous ceux qui succom­baient au péché d’im­pu­reté. On devait éviter de regar­der et surtout de toucher les « parties sales » du corps.

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J’ap­pré­cie beau­coup cette auteure qui me permet d’ac­cé­der à l’uni­vers japo­nais sans ressen­tir trop d’étran­geté. Il faut dire qu » Aki Shima­zaki écrit en fran­çais et réside au Québec. Ceci explique peut être cela ! Les 5 tomes, d’une centaine de pages chacun, raconte la même histoire vue par un prota­go­niste diffé­rent à chaque fois. C’est aussi l’oc­ca­sion de cerner de plus près la réalité japo­naise surtout dans ses aspects néga­tifs.

Le ressort de la narra­tion repose sur un postu­lat qui m’étonne : des enfants se sont connus jusqu’à 4 ans et se retrouvent à 16 ans. Ils ne se recon­naissent pas et ne recon­naissent pas non plus les adultes qui les entourent. Ils s’ai­me­ront en ne sachant pas qu’ils sont demi frère et sœur. Il me semble que j’ai gardé en mémoire le visage des gens qui s’oc­cu­paient de moi quand j’avais 4 ans. Ce n’est qu’un détail mais je l’ai gardé en tête pendant toute la lecture.

En revanche, ce que j’ai trouvé très bien raconté , c’est juste­ment « le poids des secrets ». Toute cette famille est détruite par la conduite de du père de ces deux enfants et il faut donc attendre la troi­sième géné­ra­tion pour que la lumière se fasse enfin et que les conflits s’apaisent.

Le tome 1, révèle l’es­sen­tiel du drame, Yukiko explique pour­quoi elle a tué son père. Son récit nous plonge dans le Japon au temps de l’ex­plo­sion qui a détruit Naga­zaki, on y voit une société figée sur les statuts sociaux et sur l’ef­fort demandé à la popu­la­tion pour soute­nir la guerre.

Le tome 2 est centré sur Yukio l’en­fant qui est né hors mariage. Si son père,le même que celui de Yukiko n « a pas épousé sa mère c’est que celle-ci n’est pas « d’une bonne origine ». On est plongé dans les diffi­cul­tés des femmes qui n’ap­par­tiennent pas à la bonne société.

Le tome 3 nous ramène du temps où , lors­qu’on était Coréen au Japon on pouvait être tué sans que personne ne trouve à y redire comme lors du trem­ble­ment de terre de 1923. C’est très émou­vant de voir à quel point cette mère coréenne a essayé de lutter pour donner à sa fille des chances de s’in­té­grer dans cette société si fermée.

Le tome 4, c’est celui que j’ai trouvé le moins passion­nant, il est centré sur l’homme posi­tif qui a bravé tous les inter­dits de la société japo­naise et a épousé la femme qui avait un enfant hors mariage.

Le tome 5, on est avec la maîtresse du père de son fils et le roman se termine sur la vérité et la boucle est brisée la malé­dic­tion prend fin,sa petite fille ne commet­tra pas les mêmes erreurs qu’elle.

Chaque tome peut se lire sépa­ré­ment mais l’en­semble a beau­coup de cohé­rence. C’est une autre façon de lire 500 pages, on ne sent pas le temps passer et on se perd moins que dans un énorme roman à person­nages multiples, la façon de nous racon­ter le Japon est inou­bliable cette société si fermée mélange de raffi­ne­ment et de violence devient compré­hen­sible à défaut d’être attrac­tive.

Citations

Explication des deux bombes, l’explication de la guerre

- Grand-mère , pour­quoi les Améri­cains ont-ils envoyé deux bombes atomiques sur le Japon ?
– Parce qu’ils n’en avaient que deux à ce moment là, dit-elle fran­che­ment.

Mais ce que mon père n’ac­cep­tait pas c’est la justi­fi­ca­tion des Améri­cains : quand il est ques­tion de guerre ils ont toujours raison.

On se justi­fie pour se défendre des accu­sa­tions. Il n’y a pas de justice. Il y a seule­ment la vérité.

L’enfant sans père

Les enfants des voisins ne jouent pas avec moi. Au contraire, ils me lancent des pierres, ils me barrent le chemin quand je rentre a la maison, ils m entourent me bous­culent. Ils crachent sur moi. Tout le monde est plus grand que moi. Personne ne leur dit d’arrêter. J’at­tends qu’ils s’en aillent. Ils me crient des mots que je ne comprends pas : « Tete­na­shigo » (bâtard) ou enfant de « baïshunfu » (putain)/

On en parle

Chez keisha.

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Suite à une discus­sion avec des amis, je me suis lancée dans la litté­ra­ture japo­naise. Dans ma librai­rie préfé­rée dont je crois, je n’ai pas encore parlé » les nouvelles impres­sions » de char­mantes jeunes femmes m’ont conseillé « Mitsuba » de Aki Shima­zaki. Quel judi­cieux conseil ! D’abord, parce que cette auteure japo­naise écrit en fran­cais, on peut donc à loisir savou­rer la sobriété et l’ef­fi­ca­cité de sa langue. De plus, comme elle est expa­triée au Québec, elle peut mieux que d’autres, mettre en scène les diffé­rences entre la civi­li­sa­tion japo­naise et l’oc­ci­dent.

Ce court roman d’un homme entiè­re­ment dévoué à son entre­prise et qui va devoir sacri­fier sa vie person­nelle est très bien construit. Le lecteur est tenu en haleine jusqu’à la fin. Tout le Japon est dans ce texte très court : la pudeur des senti­ments, le raffi­ne­ment de la poli­tesse et l’ex­trême violence des rigueurs du monde de l’en­tre­prise.

J’ai vrai­ment bien aimé et j’ai moins ressenti l’étrange senti­ment de vide que me font d’ha­bi­tude les romans japo­nais. Je suis atti­rée par ses 5 romans le poids du secret, me voici donc au japon pour un moment.

Citations

L’éducation

Les gens instruits ailleurs qu’au Japon ne sont plus trai­tés comme des Japo­nais . Natu­rel­le­ment , ils auront de la diffi­culté à vivre dans leur propre société à leur retour .

Les remarques de sa femme réveillent les souve­nirs de mon enfance aux États-Unis… les consé­quences furent sévères : de retour au Japon , j’ai eu beau­coup de diffi­cul­tés à l’école surtout en mathé­ma­tiques et en japo­nais. Alors , j’ai dû étudier avec l’aide d’un profes­seur privé , tous les jours après école. C’était dur. D’ailleurs, des cama­rades me ridi­cu­li­saient en se moquant de mon japo­nais mêlé de mots anglais.

Sommes nous si différents ?

Il est dommage que son supé­rieur n’ap­pré­cie pas l’ef­fi­ca­cité de Nobu au travail . Il veut que Nobu se comporte comme tout le monde pour ne pas trou­bler le wa (harmo­nie) c’est ironique , car ce mot signi­fie aussi « Japon » . Je songe au dicton :« le clou qui dépasse se fait taper dessus ». C’est triste mais c’est une réalité qu’on ne peut igno­rer dans cette société.

On en parle

Quel­qu’un qui appré­cie beau­coup la litté­ra­ture japo­naise :perdue dans les livres.

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Traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné revu par Caro­line Sers.

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Trois pour traduire ce roman… L’anglais devient une langue bougre­ment compli­quée ! Cela m’amuse de voir qu’il existe main­te­nant un anglais du Canada, il arri­vera un jour où, pour les habi­tants de la planète, la réfé­rence à l’anglais d’Oxford ressem­blera au latin pour les Euro­péens des siècles passés, avant d’ac­cep­ter que le fran­çais, l’espagnol, l’italien le roumain.. deviennent des langues à part entière. Sans mon club et ma biblio­thé­caire je n’aurais pas lu ce roman. Tous les lecteurs connaissent cette sensa­tion agréable, d’être surpris par un livre qu’on n’imaginait pas aussi inté­res­sant.

Les déboires d’une femme de 135 kilos, je trou­vais ça triste, un peu dégoû­tant surtout dans un monde où tant de gens luttent pour leur survie. Je ne connais­sais pas cette écri­vaine et je lirai, à l’occasion, « les filles » le roman qui l’a fait connaître. Keisha, la blogueuses que j’ai mise en lien à la fin de mon article, a préféré « les filles » à ce roman et cela l’a un peu empê­chée d’apprécier celui-ci.

Il est vrai que le début m’a un peu ennuyée, car ça démarre trop douce­ment et je n’arrive pas à comprendre le « pour­quoi » de son obésité. Et puis peu à peu, Mary nous devient extrê­me­ment proche. On connaît tous, je pense, des moments où l’envie de ne rien faire nous para­lyse, où l’on remet à demain ce qui devrait de toute urgence être fait le jour même.

On comprend alors son calvaire, car elle souffre à peu près tout le temps : elle est domi­née par « L’obête » qui est en elle qui l’oblige à se goin­frer, elle est bles­sée par le regard des autres, elle souffre de douleurs insup­por­tables à chaque geste ou presque. Une image aura son impor­tance dans le récit : elle est si lourde qu’elle a creusé des ornières dans la moquette entre son lit et sa cuisine. Elle parle à son sujet, d’obésité morbide et c’est telle­ment vrai !

Et puis, elle devra enfin bouger un peu : son mari l’a quit­tée. Le roman prend un tout autre inté­rêt, elle s’ouvre un peu aux autres et nous fait décou­vrir les habi­tants de Los-Angeles. Pas les stars, mais les gens de tous les jours et les Mexi­cains. Elle va reprendre sa vie en main peu à peu.

Cette écri­vaine a vrai­ment un don pour nous faire parta­ger les sensa­tions physiques de son person­nage. Ce n’est sans doute pas un chef d’œuvre, mais c’est un excellent roman d’aujourd’hui. Je suis partie dans le monde l’obésité, j’ai décou­vert une Amérique que je ne connais­sais pas, celle qui est rare­ment dans les films holly­woo­diens. Je pense que le fait que ce soit écrit par une Cana­dienne n’y est pas pour rien.Ce sont deux pays voisins certes, mais avec un brin d’étrangeté dans le regard. Cela permet une acuité des obser­va­tions de cette auteure, bien­fai­sante pour le lecteur euro­péen.

Citations

Début du roman, elle se retrouve nue sur sa pelouse et n’arrive pas à se relever

Elle était elle-même tout entière et elle n’était rien, sauf la brise qui la soule­vait, jusqu’ au moment ou elle aper­çut son énorme silhouette poupine, paisible et jolie, désha­billée par le vent. Dans la situa­tion présente elle était trop illu­mi­née pour éprou­ver des regrets et elle consi­dé­rait le corps dont elle avait hérité, mais qu’elle n’avait pas mérité, sans inquié­tude, sans envie et sans honte.

Les sentiments de honte

Elle se rendit compte qu’elle ne s’était jamais sentie aussi lourde réflexion aussi­tôt chas­sée par la certi­tude que, de fait, elle n’avait jamais été aussi lourde. Elle en était là. Elle était deve­nue si grosse qu’elle avait litté­ra­le­ment repoussé son mari. Comme l’eau qui déborde de la baignoire

Un moment d’humour

Mary se souvint d’avoir lu quelque part que les Fran­çaises croyaient que toutes les femmes d’un certain âge devaient choi­sir entre leur visage et leur derrière. Le raison­ne­ment appa­rais­sait sensé : la graisse effa­çait les rides et gardait au visage une appa­rence juvé­nile, mais elle alour­dis­sait le posté­rieur et lui donnait l’as­pect d’un sac de billes. À voir les yeux enfon­cés et la peau plis­sée de Sylvie Lafleur, les rides verti­cales de sa bouche et hori­zon­tales de ses yeux, on compre­nait qu’elle avait choisi de sauver son cul.

Le retour vers la vie et les sensations

Elle ajouta la joie au réper­toire de ses émotions récentes et songea : « je suis guérie. » Elle n’était plus la victime d’un vague malaise .Aucun de ses senti­ments n’était vague. Elle aurait pu nommer chacune de ses magni­fiques sensa­tions – espoir, exci­ta­tion, panique, chagrin, peur et dessi­ner une carte de leurs déri­vés. Voilà aussi ce qui arri­vait aux personnes qui s’ex­tir­paient des ornières de leur moquette, songea-t-elle. Elles se retrouvent dans des montagnes russes et prennent gout aux montées d’adré­na­line.

Réflexion sur l’Amérique et l’obésité

Au moment de s’unir, un homme et une femme étaient parfai­te­ment conscients du fait qu’ils avaient une chance sur deux de rester ensemble. Mary se demanda si. En Amérique du nord, l’obé­sité avait progresse au même rythme que le taux de divorce . La glou­ton­ne­rie comme réali­sa­tion de soi.

On en parle

En lisant, en voya­geant : Keisha

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Traduit de l’an­glais (Canada) par Michel Lede­rer.

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Sans être la suite de Le chemin des âmes, Les saisons de la soli­tude explore, de nouveau, le monde des indiens Cree. Will, un des héros, est le fils de Xavier Bird (le person­nage central du premier livre). Et Marius, le dealer… à vous de le décou­vrir. Ce livre est moins prenant que le premier, mais c’est un excellent roman. Deux mondes s’y affrontent :

  • Celui des Indiens tradi­tion­nels. Un monde finis­sant, qui doit sa survie à une lutte sans pitié contre une nature hostile. Ce roman doit ses plus belles page­sau grand froid qui règne sur les bois et les fleuves du Canada. Lorsque les indiens quittent la nature pour le confort des blancs, ils deviennent obèses, ils sont rava­gés par l’alcool, la drogue et les haines entre familles qui ne se règlent que par la violence.
  • Celui de la mode et des Top-modèles que les deux nièces de Will ont le malheur de connaître. Le point commun : la drogue et l’alcool.

C’est un roman déses­péré, on est encore une fois envouté par l’écriture de Joseph Boyden .

Citations

Le monde de la mode

Au début, c’est comme la dernière fois, puis ça devient plus fort. Une demi-heure plus tard, j’ai l’impression d’avoir du mal à respi­rer, comme s’il n’y avait pas assez d’air dans tout l’espace du loft. Les filles se lèvent et quittent la pièce. Je reste seule dans mon fauteuil dont j’agrippe les accou­doirs. Je ne veux pas être seule ici. Je veux flot­ter avec elle. Je veux parler. Je regarde dehors, et je crois être capable de comp­ter les lumières qui s’allument à travers la ville.

Je circule parmi les invi­tés, buvant une gorgée par-ci, par-là, et tenant l’autre flûte comme si elle était desti­née à quelqu’un de sorte que je n’ai pas à m’arrêter pour parler aux gens. Il y en a partout, qui boivent et qui rient, qui m’observent au passage et qui certains, avancent la main pour me toucher.

Souriante, je déam­bule au milieu d’une forêt de visages, et les corps deviennent un tunnel dans lequel je m’enfonce. Les odeurs de ces corps se mélangent, et leurs dents étin­cellent.

Le monde des Indiens

La vie dans la forêt est simple. Répé­ti­tive. Mon père savait qu’il n’y a que trois choses indis­pen­sables dans les bois. Du feu, un abri, de la nour­ri­ture. On consacre chaque instant à y penser.

La kookum (la femme) se tenait à côté de son râte­lier à pois­son, le regard fixé vers le large. En ce bel après-midi, le chan­ge­ment de direc­tion du vent annon­çait du mauvais temps. Elle savait que j’étais là, et elle me montrait par son atti­tude déten­due… Sans pronon­cer un mot, je me suis avancé et j’ai déposé le sac à côté de leur râte­lier à fumage, puis je me suis assis dans le sable, comme eux le regard rivé sur le large, frot­tant ma mauvaise jambe et humant le chan­ge­ment de vent… Je voulais qu’il prenne la parole en premier mais ils se taisaient…
J’étais plus jeune qu’eux. C’est moi qui ai fini par briser le silence. « Sale temps » …… et voilà nous étions amis. Le vent d’ouest a forci, froid et dange­reux.

Traduit de l’an­glais (Canada) par Hugues Leroy.

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Extra­or­di­naire récit à propos des indiens et de l’engagement du Canada dans la Première guerre mondiale, c’est un livre d’une beauté et d’une densité rare. Coup de cœur du club de lecture de Dinard. J’ai rare­ment lu une analyse aussi appro­fon­die de la guerre et des consé­quences sur un être humain d’avoir le droit de tuer. Le lecteur est saisi par ce livre, la descrip­tion de la guerre, les violences faites aux indiens au Canada, l’amour et la force d’une femme indienne, dont on suit jour après jour le long périple sur la rivière pour rame­ner à la vie l’ami de son neveu.

Citation

Un obus est tombé trop près. Il m’a lancé dans les airs et, soudain, j’étais oiseau. Quand je suis redes­cendu, je n’avais plus ma jambe gauche. J’ai toujours su que les hommes ne sont pas fait pour voler.