Édition Actes Sud,Traduit du turc par Julien Lapeyre Cabanes

Chaque œil qui lit les phrases que j’écris, chaque voix qui répète mon nom est comme un petit nuage qui me prend par la main et m’emporte dans le ciel pour survo­ler les plaines, les sources et les forêts, les rues, les fleuves et les mers. Et je m’in­vite sans un bruit dans les maisons, les chambres, les salons. 

Je parcours le monde depuis une cellule de prison.

C’est sur Face­book que j’ai vu passer ce livre, (comme quoi il s’y passe parfois des choses inté­res­santes !). Pour une fois je vais être impé­ra­tive et claire : lisez ce livre et faites le lire autour de vous. D’abord parce qu’il faut savoir ce qui se passe sous Erdo­gan en Turquie, mais aussi parce que c’est l’oeuvre d’un grand écri­vain qui sait nous toucher au plus profond de nous. Ahmet Altan est, avant tout, écri­vain et il sait qu’au­cun mur aussi épais soit-il ne peut tarir sa source d’ins­pi­ra­tion et que si ses geôliers, suppôts du régime d’Er­do­gan, empri­sonnent et cherchent à l’hu­mi­lier l’homme, ils ne pour­ront jamais éteindre l’écri­vain qui est en lui. Il sait, aussi, l’im­por­tance pour lui d’être lu par un large public, c’est pour cela que j’ai commencé de cette façon ce billet. Les hasards faisaient que je lisais en même temps un numéro de la revue « Histoire » sur le goulag. Et je me suis fait la réflexion suivante : certes la Turquie va mal, certes cet homme est privé de sa liberté mais ils n’est pas torturé, il peut faire de multiples recours judi­ciaires, il a pu écrire et peut-être, fina­le­ment sortira-t-il de prison, mais c’est loin d’être fait. En atten­dant il s’est trouvé des avocats assez coura­geux pour l’ai­der à faire décou­vrir ses textes à un très large public inter­na­tio­nal ( partout, sauf en Turquie) . Feuillets après feuillets, mêlés entre les écrits de procé­dure, les conclu­sions et les docu­ments de défense de ses avocats, Ahmet Altan a fait sortir son livre de prison, par pièces déta­chées, avant qu’elles ne soient rassem­blées au dehors. Lisez les extraits que j’ai notés pour vous et j’es­père que cela vous donnera envie de lire son essai en entier qui est un petit chef d’oeuvre sur l’en­fer­me­ment, le pouvoir de l’écri­vain, et la force de la litté­ra­ture.

Citations

La prison à vie

À instant où la portière s’est refer­mée, j’ai senti ma tête cogner contre le couvercle de mon cercueil.

Je ne pouvais plus ouvrir cette portière, je ne pouvais plus redes­cendre.
Je ne pouvais plus rentrer chez moi.
Je ne pour­rai plus embras­ser la femme que j’aime, ni éteindre mes enfants, ni retrou­ver mes amis, ni marcher dans la rue, je n’au­rai plus de bureau, ni de machine à écrire, ni de biblio­thèque vers laquelle étendre la main pour prendre un livre, je n’en­ten­drai plus de concerto pour violon, je ne parti­rai plus en voyage, je ne ferai plus le tour des librai­ries, je ne sorti­rai plus un seul plat du four, je ne verrai plus la mer, je ne pour­rai plus contem­pler un arbre, je ne respi­re­rai plus le parfum des fleurs, de l’herbe, de la pluie, ni de la terre, je n’irai
plus au cinéma, je ne mange­rai plus d’œufs au plat au saucis­son à l’ail, je ne boirai plus un verre d’al­cool, je ne comman­de­rai plus de pois­son au restau­rant, je ne verrai plus le soleil se lever, je ne télé­pho­ne­rai plus à personne, personne ne me télé­pho­nera plus, je n’ou­vri­rai plus jamais une porte moi-même, je ne me réveille­rai plus jamais dans une chambre avec des rideaux.

Dieu et Saint Augustin

Mais cette fois, la lecture de Saint-Augus­tin m’a mis en rage.
Car il m’est apparu qu’il donnait raison à ce Dieu d’avoir créé la torture, la cruauté, la souf­france, le crime, la cage où j’étais enfermé, autant que les hommes qui m’y avait jeté.
Si je résume gros­siè­re­ment, dans les limites de mon igno­rance, la cause de tous ces mots était le « libre arbitre » qu’A­dam, le premier homme, avait pour ainsi dire inventé en mangeant la pomme.
J’étais donc en prison parce qu’un homme avait mangé une pomme.
C’était Adam créé par Dieu de ses « propres mains », qui l’avait mangée, c’était moi qui me retrou­vais en prison.
Il fallait en plus que je rende grâce au philo­sophe ?
J’ai grom­melé comme si le véné­rable chauve était devant moi il me souriait, avec sa longue barbe, ses vête­ments dépe­naillés et son air douce­reux.
« Dis donc toi, lui ai-je dit, quel est le plus grand pêché : manger une pomme ou mettre toute l’hu­ma­nité au supplice à cause d’un type qui a mangé une pomme ?
Puis j’ai ajouté plein de rage :
« Ton Dieu est un pêcheur.

Les prisonniers

Dans le genre tableau de l’être humain en misé­rables repris de justice, rien ne valait sans doute cette pathé­tique proces­sion d’hommes hirsutes et ébou­rif­fés, avec leurs chaus­sons informes, leurs débar­deurs cras­seux et leurs panta­lons frois­sés.
Au milieu de cet embou­teillages que causait la confu­sion entre les ordres de marche qu’on nous hurlait dessus et notre maladresse à y obéir, tout ce qui faisait la person­na­lité exté­rieure de chacun dispa­rais­sait dans une sorte de bouillie humaine sans iden­tité, et personne n’avait plus rien en propre, ni mimique, ni gestes, ni voix, ni démarche.
Dans cette espèce de brouillard grisâtre, la fortune lamen­table de notre sort m’ap­pa­rais­sait au grand jour.

les médecins en prison

Et j’ai pensé : Si tu réussi à garder ta dignité même décu­lotté devant cette femme méde­cin, alors tu n’au­ras plus rien à craindre.
Puis elle m’a auto­risé à remon­ter mon panta­lon.
En sortant, je lui ai demandé : « Et vous, c’est quoi votre spécia­lité ? »
La réponse, du genre impé­ris­sable :
« Sage-femme. »

Motif de la condamnation à la prison à vie

Dès le début de l’au­di­tion nous avons demandé au juge.

« On nous arrêté à cause d’un message subli­mi­nal, et main­te­nant ce chef d’ac­cu­sa­tion a disparu. Qu’en est-il et pour­quoi ? »
La réponse que nous a donné le juge avec un large sourire ironique mérite d’ores et déjà de figu­rer dans tous les manuels de juris­pru­dence et d’his­toire du droit :
« Disons que nos procu­reurs aiment employer des termes qu’ils ne comprennent pas. »
En résumé, si nous crou­pis­sions depuis douze jours dans les cachots de la police, c’était à cause d’un procu­reur qui avait pris plai­sir à employer un mot qu’il ne connais­sait pas ! Le juge ne disait pas autre chose.

Description si vraie d’Istanbul mais de Paris aussi

J’ha­bite dans un quar­tier où les sultans otto­mans, jadis, avaient leur villa d’été, sises au milieu de grand jardin, et qui main­te­nant n’a plus que de gros immeubles avec de petits jardins… Dans ses jardi­nets atte­nants aux immeubles, on peut encore trou­ver des oran­gers, des grena­diers, des pruniers et des massifs de rose vestiges d’âge passé… Les descen­dants des sultans habitent toujours ici.

En prison de haute sécurité totalement isolé

L’unique fenêtre de la pièce, elle est aussi munie de barreaux, donnait sur une minus­cule cour de pierre.
Je me suis allongé.
Silence.
Un silence profond, extrême.
Pas un bruit, pas un mouve­ment. La vie soudai­ne­ment c’était figé. Elle ne bougeait plus.
Froide, inani­mée.
La vie était morte.
Morte tout d’un coup.
J’étais vivant et la vie était morte.
Alors que je croyais mourir et que la vie conti­nue­rait, elle était morte et je lui survi­vais.

Souffrance du prisonnier

Il est impos­sible de décrire cette nostal­gie qu’on éprouve en prison. Elle est telle­ment profonde, telle­ment nue, telle­ment pure qu’au­cun mot ne saurait être aussi nu, aussi pur. Ce senti­ment que les mots sont impuis­sants à expri­mer, ce sont encore les gémis­se­ments, les jappe­ments d’un chien battu qui le dirait le mieux.

Il faudrait, pour comprendre cette peine, que vous puis­siez entendre la plainte inté­rieur des hommes empri­son­nés, or vous ne l’en­ten­drez jamais.
Ceux qui portent cette douleur en eux ne peuvent la montrer, même a l’être qui leur manque le plus, pire, il l’a dissi­mule avec un peu de honte.

Encore Dieu

Nous vivons sur une planète où les vivants mangent les vivants. Les hommes ne se contentent pas de tuer d’autres créa­tures, ils s’as­sas­sinent aussi entre eux, constam­ment. Les montagnes crachent du feu, la terre s’ouvre, englou­tit hommes et bêtes, les eaux se déchaînent, détruisent tout sur leur passage, les éclairs tombent du ciel.

Ici me semble rési­der l’un des para­doxes les plus curieux du genre humain, capable de conce­voir que la terre, ce lieu affreux, puisse être l’oeuvre d’une puis­sance parfai­te­ment bonne, et ainsi démon­trer que les hommes sont dotés malgré la barba­rie consti­tu­tive de leur exis­tence, d’une imagi­na­tion exagé­ré­ment opti­miste.
Il croit qu’une force à créer tout cela, mais au lieu de s’en plaindre et de la détes­ter, il l’adule plein de grati­tude et de recon­nais­sance.

Les puissants en prison

Je consta­tais que face à des coups de cette violence là, les gens habi­tué au pouvoir et à l’im­mu­nité sont bien moins résis­tants que les autres. Pour ces gens-là que le destin a toujours fait gravi­ter dans les hautes sphères, la chute est plus brutale, l’at­ter­ris­sage plus doulou­reux. Psycho­lo­gi­que­ment, la violence du choc les détruit.

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Je savais que je lirai cette BD , mes tenta­teurs habi­tuels m’avaient convain­cue , en parti­cu­lier Jérôme. Je me réfu­gie vers les BD quand, parfois, les romans m’agacent ou se répètent , et que l’actualité me fait peur . La BD est souvent conso­la­trice et celle-ci, bien que très triste, a parfai­te­ment joué ce rôle. Les person­nages sont émou­vants, le dessin très beau et l’histoire ellip­tique est char­gée du sens que chaque lecteur et lectrice voudra bien y mettre. On peut sourire, par exemple en appre­nant que si le person­nage fémi­nin s’ap­pelle Épilie c’est parce que son père était enrhumé le jour où il a déclaré son prénom à la mairie. On part à l’aventure comme dans toute BD parce que « même si on est bien » le bonheur est peut-être ailleurs

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On s’ins­truit aussi et Gaston explique très bien le phéno­mène des marées. On est séduit par la tendresse et la naïveté affec­tueuse du petit Abélard et on compte sur Gaston pour l’ai­der, l’ins­truire et le proté­ger .

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Mais dans aucune autre BD , on ne trouve des messages de sagesse qu’on a tant envie de garder pour soi en les parta­geant avec tout le monde !

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20151010_105342Traduit, de façon si agréable que l’on pense que ce roman est écrit en fran­çais, par Laurent LOMBARD.

Après l’hor­reur du 13 novembre à Paris, nous devons, nous, les blogueurs et blogueuses amou­reux des livres, surveiller qu’au­cune petite lumière char­gée de culture, d’es­poir et d’hu­ma­nité ne s’éteigne à jamais.

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C’est un article d’Aifelle, suivi de tous vos commen­taires, qui m’ont diri­gée vers cette lecture. Quel petit bijou ! Tota­le­ment inclas­sable, mais dans une langue si belle que l’on pour­rait oublier la narra­tion. Je comprends bien pour­quoi toutes les blogueuses qui aiment l’évo­ca­tion de la nature ont été subju­guées, moi j’y suis moins sensible et pour­tant la langue poétique Anto­nio Moresco a su complè­te­ment me séduire. J’ai lu et relu les descrip­tions des arbres, des plantes, des vols d’hi­ron­delles. Tout est d’une majesté mais aussi d’une préci­sion à couper le souffle. Autant l’his­toire ne se décide pas entre le réel et le surna­tu­rel, autant les évoca­tions de tous les éléments sont prati­que­ment l’œuvre d’un scien­ti­fique spécia­liste de la nature. De l’in­fini petit jusqu’à de l’in­fini de l’uni­vers. C’est grâce à cela que j’ai accepté de ne pas exac­te­ment comprendre si l’en­fant et la petite lumière sont de notre monde ou pas, si le narra­teur les rejoint dans l’in­fini de l’uni­vers ou dans la mort. Un jour la nature sera là pour englou­tir toutes les créa­tions humaines à l’image de ce village de montagne aban­donné par les hommes et régu­liè­re­ment secoué par des trem­ble­ments de terre.

Citations

La beauté d’une description qui sonne juste

Quand il y a la lune, on voit distinc­te­ment, éclairé comme en plein jour par sa lumière spec­trale, le talus de la petite route envahi par la végé­ta­tion, les préci­pices d’où monte un bruit d’eau creu­sant son lit dans les antres sonores des montagnes impré­gnées de pluie, les hautes silhouettes des arbres qui se découpent sur le ciel. Il n’y a que la nuit, dans la lumière lunaire, que l’on comprend ce que sont les arbres, ces colonnes de bois et d’écume qui s’élancent vers l’es­pace vide du ciel.

Un châtaigner et la question du livre

En face, plus bas, sur l’à-pic recou­vert de forêts, se dresse un châtai­gner moitié vivant et moitié mort. Sa haute cime s’élève, nue et blanche, sur le vert des arbres, pétri­fiée, tandis que le reste est un déchaî­ne­ment luxu­riant de feuilles. Il y en a beau­coup d’autres comme ça, des châtai­gniers surtout, je crois. Certains sont presque complè­te­ment morts, et se découpent sur la forêt dans leur évidence spec­trale. Mais, de quelque point de ces troncs fossiles, quand c’est la saison, partent deux ou trois branches char­gées de bogues à se briser.
Parfois je m’ar­rête devant un de ces arbres et je le regarde.
– Mais comment on peut vivre comme ça ? je lui demande. C’est impos­sible pour les hommes : ou ils sont vivants ou ils sont morts. Enfin, c’est ce qu’on croit…

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J’avoue ne connaître par coeur que la première strophe ! Depuis ma seconde au lycée, cela m’a toujours fait plai­sir qu’une femme sache décrire le plai­sir fémi­nin. Je laisse la parole à Louise Labé , même si, parce qu’elle est une femme et qu’elle a vécu au XVIe siècle, l’on doute de son exis­tence, ou qu’elle soit l’au­teur de ces vers.

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;

J’ai chaud extrême en endu­rant froi­dure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entre­mê­lés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plai­sir maint grief tour­ment j’en­dure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour incons­tam­ment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

Voici pour moi le poème des poèmes … un des rares que je connaisse par cœur. Je l’ai choisi car je ne peux pas penser à la poésie sans penser à Apol­li­naire, ces vers me trottent dans la tête et « le pont Mira­beau » occupe une place à part, pour plusieurs raisons. En voici une : j’ai eu l’occasion , lors d’une expo­si­tion à la Biblio­thèque Natio­nale, de voir les manus­crits des poèmes les plus connus.

Guillaume Apol­li­naire a écrit celui-ci d’une seule traite, il ne s’y trou­vait qu’une seule rature. Pour moi, c’est magique d’imaginer qu’un homme puisse enchan­ter des géné­ra­tions d’amoureux de la langue poétique et qu’il l’a écrit d’un seul jet.

Le pont Mirabeau

Sous le pont Mira­beau coule la Seine

Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éter­nels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Es­pé­rance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mira­beau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Guillaume Apol­li­naire (alcools)

Merci Aspho­dèle

Je ne sais pourquoi…

Je ne sais pour­quoi

Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pour­quoi, pour­quoi ?

Mouette à l’essor mélan­co­lique,
Elle suit la vague, ma pensée,
À tous les vents du ciel balan­cée,
Et biai­sant quand la marée oblique,
Mouette à l’essor mélan­co­lique.

Ivre de soleil
Et de liberté,
Un instinct la guide à travers cette immen­sité.
La brise d’été
Sur le flot vermeil
Douce­ment la porte en un tiède demi-sommeil.

Parfois si tris­te­ment elle crie
Qu’elle alarme au loin le pilote,
Puis au gré du vent se livre et flotte
Et plonge, et l’aile toute meur­trie
Revole, et puis si tris­te­ment crie !

Je ne sais pour­quoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pour­quoi, pour­quoi ?

Paul Verlaine, Sagesse (1881)

Quand je suis triste cette mouette à l’es­sor mélan­co­lique emporte avec elle mon cafard au-dessus des flots.

La poésie du jeudi l’idée en revient à Aspho­dèle

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3
J’aime bien lire à propos de la guerre 1418 . Je crois qu’on ne comprend bien l’Eu­rope qu’en partant de cette guerre là. J’ai lu des livres d’his­to­riens qui m’ont fait une très forte impres­sion comme la grande guerre des fran­çais de Jean-Baptiste Duro­selle.

Le travail d’un roman­cier qui prend cette guerre comme sujet n « est pas si simple , quoi dire sur un sujet que nous connais­sons si bien. Eche­noz prend le parti de la sobriété et du déta­che­ment , je suppose pour mieux faire ressor­tir l’hor­reur brutale de la guerre. En choi­sis­sant quatre destins, il nous offre , un mort, deux handi­ca­pés à vie, un fusillé. Et à l’ar­rière un enfant sans père et une usine de chaus­sures qui profite bien la guerre

J « ai trouvé que l’au­teur semblait peu convaincu par son sujet et donc son roman ne m’a pas beau­coup touchée. On y retrouve, pour­tant tout ce qu’on a entendu sur cette période.

Citations

Le tocsin

Le tocsin, vu l’état présent du monde, signi­fiait à coup sûr la mobi­li­sa­tion. Comme tout un chacun mais sans trop y croire, Anthime s’y atten­dait un peu mais n’au­rait pas imaginé que celle-ci tombât un samedi.

Genre de discours du début de la guerre, il sonne vrai

Vous revien­drez tous à la maison, a notam­ment promis le capi­taine Vats­sière en gonflant sa voix de toute ses forces. Oui, nous revien­drons tous en Vendée. Un point essen­tiel, cepen­dant. Si quelques hommes meurent à la guerre, c’est faute d’hy­giène. Car ce ne sont pas les balles qui tuent , c’est la malpro­preté qui est fatale et qu’il vous faut d’abord combattre. Donc lavez-vous, rasez-vous, peignez-vous et vous n’avez rien à craindre.

L’équipement et les abérations des décisions de la hiérarchie militaire

… Un casque censé proté­ger l’homme plus sérieu­se­ment, mais dont les modèles initiaux étaient peints en bleu brillant. Quand on les a coif­fés, on s’est d’abord bien amusés de ne plus se recon­naître tant ils étaient couvrants. Quand ça n’a plus fait rire personne et qu’il est apparu que les reflets du soleil produi­saient d’at­trayantes cibles, on les a enduits de boue comme on l’avait fait l’an passé pour les gamelles.

L’horreur de la guerre

Canon tonnant en basse conti­nue, obus fusants et percu­tants de tous calibres, balles qui sifflent, claquent , soupirent ou miaulent selon leur trajec­toire, mitrailleuses, grenades et lance-flammes, la menace est partout : d’en haut sous les avions et les tirs d’obu­siers, d’en face avec l’ar­tille­rie adverse.…. Dans l’air empesté par les chevaux décom­po­sés la putré­fac­tion des hommes tombés puis du côté de ceux qui tiennent encore à peu près droit dans la boue, l’odeur de leur pisse et de leur merde et de leur sueur, et de leur crasse et de leur vomi.….

Et Eche­noz conclue, c’est ce genre de phrase où on sent son déta­che­ment

Tout cela ayant été décrit mille fois , peut-être n’est-il pas besoin de s’at­tar­der encore sur cet Opera sordide et puant.

On en parle

Jostein, par exemple

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3
J’ai lu ce livre dans le TGV entre Paris et Rennes, il a parfai­te­ment rempli son rôle, celui de m’entrainer loin du train et du monde de ce jour là, rien que pour cela il mérite d’être dans mes préfé­rences. Un livre de plus sur le nazisme, mais ceci n’est pas une critique, en tout cas pour moi, car l’intrigue se situe à un moment de l’histoire alle­mande à propos duquel je me suis toujours inter­ro­gée : le moment de la défaite, préci­sé­ment au moment où les alle­mands sont encore nazis ou proches du nazisme et où le monde découvre les horreurs du régime. Quand et comment ont-ils changé leur regard sur ce qu’ils ont laissé faire et s’ils y ont parti­cipé, comment peuvent-ils survivre après que des juge­ments moraux leur sont impo­sés par une défaite mili­taire.

Le récit par le méde­cin de l’élimination des malades mentaux est parti­cu­liè­re­ment insou­te­nable et assez vrai­sem­blable. Le roman lui-même est assez éton­nant, l’intrigue se construit à travers les sensa­tions d’une jeune adoles­cente complè­te­ment perdue et enfer­mée dans un silence rempli de souf­frances et de méfiances , opposé à l’humanité d’un capi­taine fran­çais. C’est peu vrai­sem­blable mais on se laisse prendre car l’écriture est limpide souvent très belle.

Pour moi l’important n’est pas dans l’histoire mais dans la descip­tion du senti­ment de malaise d’une popu­la­tion qui sait qu’elle a laissé l’irréparable se commettre sur son sol, dans son village. ( J’ai pensé à Semprun et son inter­ro­ga­tion sur la conscience des habi­tants de Weimar tout proche de Buchen­wald .)

Citations

La vieille femme prenait soin d’ordonner sans parler, d’un regard dur que perce­vaient même ceux qui lui tour­naient le dos.

Ce peuple avait défié les lois de la pesan­teur humaine dans un allè­gre­ment fana­tique. On ne sentait ni regret, ni peur, ni culpa­bi­lité, il était simple­ment dégrisé, étourdi de n’être rien de plus que les autres, réduit jour après jour à trou­ver sa pitance. Le Reich millé­naire déchu avait fait de ses hommes et de ses femmes de petits rongeurs anonymes surpris par l’hiver sidé­ral qu’ils avaient eux-mêmes souf­flés à leur manière.

On en parle

Livrogne très enthou­siaste, plus nuan­cées les critiques sur Babe­lio.

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5
C’est le prin­temps des poètes et cet auteur Jean-Pierre Siméon , en est un des fonda­teurs , me semble t‑il. Il a écrit bien d’autres recueils dont un qui m’a beau­coup touché et qui est déjà sur mon blog Lettre à la femme aimée au sujet de la mort. Il doit bien aimer écrire des lettres ce poète, car cette fois il s’adresse à tous ceux qui ne lisent JAMAIS de poésies, et il fait tout son possible pour leur expli­quer qu’il existe quelque part dans le monde si vaste de la poésie un texte qui les attend. Je trouve cela telle­ment vrai !

La plupart des gens qui disent ne pas aimer la poésie en ont été dégoû­tés par l’école, mais je suis persua­dée que, s’ils pouvaient lais­ser leurs a priori derrière eux et venir avec leur sensi­bi­lité vers les poèmes, ils en trou­ve­raient un qui soit pour eux. Ce livre, à cause des illus­tra­tions, s’adresse aux enfants ou au moins à la part d’enfance qui est en chacun d’entre nous, le texte est vrai­ment pour tout le monde enfant et adulte.

En ce prin­temps des poètes, il a sa place dans mon blog.

Citations

Faites confiance : il y a quelque part, qui n’attend que vous, le poème de Darwich, de Bashô, de Whit­man, de Barnaud, de Villon, de Mandel­stam, d’Hikmet, de Prigent, de Hafiz, de Chedid, je ne sais pas …

.….Mais je sais que ce poème

vous compren­dra comme

on vous a rare­ment compris,

qu’il vous mènera vers les autres,

et désor­mais

vous ne pour­rez plus

vous passez de poésie

qu’un myope de lunettes.

5
J’aime la poésie, avoir quelques vers en mémoire m’aide à suppor­ter le quoti­dien ou à le trou­ver plus beau. Ce recueil m’a touché, et, j’ai pu faire parta­ger cette émotion à tous ceux qui souffrent de la dispa­ri­tion d’êtres chers. Plus que mes phrases maladroites lisez et écou­tez ce poème réson­ner en vous :

Je veux te dire cette sorte de secret
qu’on ne lit qu’en soi loin
derrière les paupières fermées
long­temps après que sur le cercueil
se sont refor­més les liens du jour

tes morts ne sont qu’à toi

toi seule sais leur nom véri­table
celui qu’on n’écrit pas aux registres
parce qu’il n’est signe dans nulle langue humaine
et qu’il n’est pas d’oreilles
pour la voix qui le dit

toi seule les vois tes morts
hors leur visage de cendre
et les vois sans faillir dans l’absence même
toi seule l’ombre plus claire dans l’ombre
où leur regard paraît

et l’exacte main de douceur sur ton front
pareille au flux des herbes dans la brise
toi seule la recon­nais
qui n’est pas la matière des songes
ni comme le souve­nir appa­riée du désert

toi seule sais
la douceur des morts qui t’appartiennent
car tu es né de leur douceur
et tu prolonges dans chacun de tes gestes
la douceur qui fut le pli heureux de leur vie
à tes yeux désor­mais
de voir clair dans la trans­pa­rence
que fait leur dispa­ri­tion
à toi de comprendre dans la vie requise
l’effacement et le soleil unanimes
ta joie volon­taire
et la beauté des choses

comme endor­mis tes morts rêvent à tes côtés

tu ne guéri­ras pas de leur nuit
mais tu accom­pli­ras
comme l’île conti­nuant la terre où elle n’est plus
leur part perdue
car fille des tes morts
tu es ce qu’ils igno­raient d’eux-mêmes