Édition du Rocher

Curieuse coïn­ci­dence ce roman dont le sujet est l’amnésie est chez moi depuis un certain temps et j’ai complè­te­ment oublié comment il y est arrivé.
William Noone est un pauvre hère, il est recueilli dans un hospice pour indi­gents à Londres en 1889. Le méde­cin qui s’occupe de lui, Oscar Klives, comprend peu à peu que cet homme souffre d’une amné­sie étrange. D’abord, il se croit toujours en 1847 et ne peut expli­quer pour­quoi il a été retrouvé sur les quais de Londres. Et de plus sa mémoire est si défaillante qu’il ne peut la faire fonc­tion­ner que par tranche de quatre minutes. Puis tout s’efface, et il repart à zéro. En revanche tout ce qui s’est passé avant 1847 est très précis dans sa mémoire. Le méde­cin qui le recueille est fasciné par ce cas si étrange . Lui-même a une person­na­lité que nous décou­vri­rons peu à peu : son amour (hélas non partagé !) pour une infir­mière plus humaine que la moyenne de celles qui s’occupent des indi­gents de cet hospice, ainsi que les raisons qui l’ont amené à suivre cette carrière moins glorieuse que celle à laquelle ses brillants études le destinaient.

Il comprend assez vite que le mystère de cette mémoire défaillante doit venir de trau­ma­tismes subis en 1847, date à laquelle tout s’est subi­te­ment effacé pour William Noone.
Il va donc partir au Canada pour pouvoir réécrire la vie de quelqu’un qui n’en a aucun souvenirs.

Ce roman permet de décou­vrir la vraie misère des gens sans ressource à la fin du 19° siècle en Angle­terre ( cela ne doit guère être mieux ailleurs !). On voit aussi la dure condi­tion des marins, mais le sujet prin­ci­pal c’est la souf­france appor­tée par l’amnésie. Jamais le malade qui en est atteint ne peut prendre sa vie en main et à l’époque, comme la méde­cine commen­çait tout juste à essayer de comprendre ce genre de phéno­mène le patient est consi­déré comme respon­sable de ses actes et il finit le plus souvent en prison.
Le roman m’a inté­res­sée sans me passion­ner. La forme peut-être ? Nous décou­vrons cette histoire grâce au cahier person­nel du méde­cin qui distille peu à peu ses confi­dences, sur son amour, le person­nel de l’hospice, le marin amné­sique, et enfin son incroyable recherche vers les trente années qui ont disparu de la mémoire de Willam Noone. Très vite le lecteur comprend qu’il n’y aura pas de solu­tion pour ce pauvre hère et que, fina­le­ment, il a une certaine chance d’avoir oublié certains aspects de sa vie. Alors pour­quoi en faire un roman ? Peut-être pour nous faire décou­vrir cette époque et ceux qui ont été broyés par l’ère indus­trielle. Sans doute, mais j’ai lu des textes plus prenants sur le sujet, tout en lisant atten­ti­ve­ment ce roman je m’y suis ennuyée il manquait un souffle, ma lecture était plus appli­quée qu’interessée.

Citations

Les hospices anglais en 1880.

Chaque matin, ce sont plusieurs nouveaux spéci­mens de cette triste race qui attendent en silence, le regard éteint, sur le banc du couloir reliant mon cabi­net à celui d’Ir­vin Owen, mon adjoint. et qu’at­tendent-ils ?… Leur tour de passer la visite médi­cale avant d’être conduit aux douches comme du bétail à l’abat­toir ; le moment de se lais­ser dépouiller de leurs hardes et du peu qu’il leur reste, en échange de cet uniforme de pension­naires qui sera la livrée de leur indi­gnité. À vrai dire, ils n’at­tendent plus rien 

Observation logique est elle vraie ?

J’en suis pour ma part venu à la conclu­sion que la folie naît et se forti­fie de son propre déni ; que ce chancre de l’âme se nour­rit prin­ci­pa­le­ment de l’hor­reur qu’il inspire ; ou, pour le dire autre­ment, que le fou ne devient (vrai­ment) fou que parce que l’im­pos­si­bi­lité psycho­lo­gique dans laquelle il se trouve de s’avouer qu’il dérai­sonne l’ac­cule à sacri­fier des pans toujours plus larges de la réalité à sa lubie initiale, exac­te­ment comme le menteur après un premier mensonges est contraint d’en inven­ter d’autres, toujours plus emberlificotés.

Mémoire et imagination.

Sir Herbert insiste longue­ment sur les rapports étroits qu’en­tre­tiennent ces deux facul­tés de l’es­prit humain, tradi­tion­nel­le­ment tenues pour distante par la philo­so­phie clas­sique, que sont la Mémoire et l’Ima­gi­na­tion. Il y a une part d’ima­gi­na­tion dans tout ce qui nous vient de notre mémoire, comme une part de mémoire dans tout ce que crée notre imagi­na­tion, écrit-il. Et, pour suit-il, ces apports respec­tifs sont si bien mélan­gés dans notre esprit que la ques­tion de savoir laquelle de ces deux faculté s’exerce en nous à un moment donné et bien moins évidente qu’on ne poyr­rair le penser au premier abord.

Les riches anglais.

Ce gent­le­man se trou­vant néan­moins fort occupé par les prépa­ra­tifs de son prochain voyage ‑fort occupé comme tous ceux que leur nais­sance et leur patri­moine dispensent de travailler : à croire que l’oi­si­veté est la plus appa­rente des conditions. 

Le Canada.

Comme toute cette grande et forte nature n’a que peu à voir avec celle si fami­lière et domes­ti­qué de mon cher Devon ! C’est ici le royaume des sapins et des épinettes, des bises sifflant dans les cimes, des eaux glacées même en été. C’est ici le royaume des saumons remon­tant à toute force les torrents pour frayer … et des indus­trieux castor… et des paisibles élans. C’est ici le royaume des innom­brables oiseaux de la créa­tion : fous blancs planant dans le ciel bleu, autours qui hantent les forêts, tant d’autres dont je ne sais pas les noms ! Malgré leurs trains et leurs gares, malgré leurs pauvres petites villes dissé­mi­nées de loin en loin, on sent bien que les hommes ne sont point ici chez eux. Du moins pas les hommes que je connais, ceux qui portent des montres dans leurs gous­sets et qui ont depuis long­temps perdu l’ha­bi­tude de se régler sur le lever et le coucher du soleil, ceux qui n’ont jamais eu besoin d’at­tra­per ou de faire sortir de terre ce qu’ils mangent mais toujours de trom­per leur ennui au club, au théâtre, au cabaret.

L’oubli.

Quand les vivants qui ont connu les morts meurent à leur tour, quand plus aucun d’entre-eux n’est là pour entre­te­nir leurs tombes et hono­rer leur mémoire, ces morts du temps passé meurent une seconde et dernière fois. Peu de temps sépare la mort orga­nique de cette seconde mort défi­ni­tive qui est la vrai et dont le nom est l’Ou­bli – une géné­ra­tion à peine , l’homme est si peu de choses 

Éditions Fleuve. Traduit duja­po­nais par Diane Durocher.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Toujours dans le thème » du Japon » du club de lecture, ce roman décrit un homme en proie à la souf­france de voir sa mère s’en aller dans le pays si étrange de la mala­die d’Alz­hei­mer. J’écris cet article alors que la France est secouée par un livre repor­tage sur les EHPAD. À La fin de ce roman, Izumi lais­sera sa mère Yuriko dans une maison où nous aime­rions tous finir nos jours ou y lais­ser ceux que l’on a tant aimés.

Ce n’est pas le sujet du roman mais cette dernière demeure donne une idée de ce que peut être un lieu d’ac­cueil réussi pour ceux qui n’ont plus leurs facul­tés cogni­tives. Cela ressemble à des endroits où au lieu de sépa­rer les gens âgés, ou handi­ca­pés on les fait vivre au milieu des enfants ou de gens bien portants.
Mais partons dans la vie d’Izumi qui marié à Kaori, va bien­tôt être père. Il doit l’an­non­cer à sa mère qui l’a élevé seule sans jamais lui dire qui a été son père. Cet adulte s’est donc construit sans image pater­nelle et il est très angoissé à l’idée d’être père. Kaori et lui travaillent dans le monde de l’image et de la musique. Ils ne sont pas eux-mêmes musi­ciens mais il sont dans une grande agence qui « fabrique » les carrières des artistes. Cela nous vaut une plon­gée assez inté­res­sante dans ce monde arti­fi­ciel des « commu­ni­cants » de ce monde du spec­tacle, les riva­li­tés, l’argent, le pouvoir, mais à la mode japo­naise, où tout l’art est de garder pour soi ses réac­tions et ne jamais rien lais­ser paraître de ses propres senti­ments. Izumi est très absorbé par son travail et, s’il n’a pas aban­donné sa mère, il va de moins en moins souvent la voir, et surtout refuse de se rendre compte que celle-ci a des problèmes de mémoires.

L’ori­gi­na­lité de ce texte et qui l’a rendu très touchant à mes yeux, c’est le renver­se­ment de ce à quoi on s’at­tend. C’est sa mère qui est farou­che­ment atta­chée à des souve­nirs que lui a oubliés. Et en remon­tant dans les souve­nirs de la vieille dame Izumi se rend compte combien il a été aimé et quelle force il a fallu à sa mère pour lui donner l’édu­ca­tion dont il profite aujourd’­hui. Pour­tant, il y a une année où il a vécu seul vague­ment surveillé par sa grand-mère. Pour décou­vrir cette année, l’au­teur aura recours au cahier intime de sa mère. Il découvre une femme passion­né­ment amou­reuse d’un homme marié à une autre. Cette paren­thèse amou­reuse se termi­nera par le séisme de 1995 Kobé

(le décompte offi­ciel des consé­quences de ce séisme se chiffre à plus de 6 437 morts, 43 792 bles­sés et des dégâts maté­riels se chif­frant à plus de dix-mille milliards de yens, soit 101 milliards d’eu­ros. On dénombre 120 000 bâti­ments détruits ou endom­ma­gés et 7 000 brûlés, la destruc­tion des polders du port de Kobé et plus de 250 000 dépla­cés pendant plusieurs mois. extrait de l’ar­ticle de Wiki­pé­dia )

Cette plon­gée dans le Japon a toujours, pour moi, un exotisme qui m’empêche d’être tota­le­ment enthou­siaste ‑c’est pour­quoi je ne lui attri­bue pas cinq coquillages. Par exemple je n’ar­rive pas à comprendre comment cette mère si atten­tive peut lais­ser son fils collé­gien (12 ou 13 ans) vivre seul pendant un an sans même préve­nir sa propre mère, c’est Izumi qui doit le faire. On ne saura jamais qui est le père d’Izumi cela perd de son impor­tance dans le roman sans que je comprenne pour­quoi. Pas plus qu’on ne saura c’est qu’est devenu l’homme qu’elle a suivi à Kobé fait-il partie des 6437 morts ? Elle ne cherche pas à le savoir, son histoire avec lui s’ar­rête là et elle revient vers son fils qui visi­ble­ment fait comme elle : tous les deux mettent cette année entre parenthèses.
Comme souvent dans les romans japo­nais la cuisine est très impor­tante et chaque souve­nir est parfumé par l’odeur d’un plat parti­cu­lier : la soupe miso, le boeuf au nouilles sautées, du shiruko .…

J’ai passé un bon moment avec ce roman, malgré mes quelques réserves.

Citations

Comparaisons tellement japonaises.

Izumi n’en pouvait plus de cette histoire et souhai­tait en venir aux choses sérieuses mais il eut le bon goût de rete­nir sa langue. Il lui semblait qu’ils jouaient une partie de mikado, où le moindre geste trop empressé pouvait faire rouler toutes les baguettes. Kaori conti­nuait de poser des ques­tions sans montrer la moindre impa­tience, comme si elle essayait d’ama­douer un chat.

Façon légère de décrire une scène émouvante.

‑Je me fatigue vite. Un ou deux élèves par jour, et je suis éreintée. 
-Tu pour­rais arrê­ter. Tu as ta retraite, et puis je peux envoyer plus d’argent.
- Si je ne travaille plus, je ne suis plus utile à rien.
Il ne sut que répondre. Se pouvait-il que les humains, telles des machines ou des jouets, deviennent inutiles ? Les mains de sa mère étaient recro­que­villées l’une sur l’autre, comme pour cacher leur rides. 

Sujet du roman, paroles du médecin.

Autre­fois, notre espèce ne pouvait espé­rer atteindre les cinquante ans. Cette limite dépas­sée, nous avons commencé à voir appa­raître les cancers. Main­te­nant que nous réus­sis­sions à les combattre et à rallon­ger d’au­tant nos espé­rances de vie, c’est Alzhei­mer qui nous rattrape… À chaque victoire, l’hu­ma­nité doit se mesu­rer à une nouvelle menace.

Souvenirs qui vont constituer la trame du roman.

« Pardon, maman. j’avais oublié. »
Elle l’avait embrassé, en pleurs, en le retrou­vant à la fête foraine. Elle avait passé la nuit à lui coudre un sac pour ses vête­ments de sport, alors qu’elle avait travaillé toute la jour­née. Elle lui donnait toujours la moitié de son omelette. Elle avait cher­ché avec la force du déses­poir sa pochette fleu­rie, offert pour son anni­ver­saire. Elle l’avait encou­ragé plus fort que n’im­porte quel autre parent lors d’un match (même si, sur le coup, c’était un peu embar­ras­sant). Elle l’avait emmené au restau­rant pour fêter ses réus­sites scolaires. Elle l’avait emmené au stade de base­ball à vélo, le dos trempé de sueur. Elle lui avait préparé un déli­cieux « shiruko ». Elle lui avait fait la surprise de lui offrir une guitare élec­trique. Ce n’était pas vrai­ment la marque qu’il voulait, mais ça l’avait rendu heureux. Elle l’avait emmené en vacances au lac, et il avait pêché un gros pois­son pour la première fois de sa vie. Elle non plus, d’ailleurs, n’avait encore jamais tenu de canne à pêche…
« Comment ai-je pu oublier tant de bonheur ? »