Éditions Gallimard, 230 pages, 2025 .

Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 Les fleurs ne sont-elles pas les périscopes secrets des morts qui gisent sous elles et observent le monde à travers leurs tiges ?

 

« Rien d’effrayant« 

.. voici ce que le père de l’auteur lui répond à chaque fois que celui-ci s’inquiète de sa santé. « Rien d’effrayant », mais cela n’empêche pas le cancer de lui grignoter les os dans les douleurs que l’on ne peut même pas imaginer. Giéorgui Gospodino est un auteur très connu dans son pays, et, dans ce récit, il accompagne les derniers instants de celui qu’il a tant aimé.

Son père a réussi à être heureux dans un pays très compliqué, pays communiste puis ruiné par un passage brutal au capitalisme, il est devenu le créateur d’un superbe jardin où se mêlent fleurs, légumes et fruits. Ce moment d’écriture permet à l’écrivain de se souvenir de ce moment terrible, mais si important de fin de vie de son père. Je pense que toutes celles et tous ceux qui ont accompagné un proche atteint d’une grave maladie, et qui n’a plus aucune chance de guérir, retrouveront des moments qu’ils ont vécus. Il réfléchit aussi sur l’absence, sur les souvenirs que nous avons de cette personne, et la réalité que lui donne l’écriture. Il réfléchit aussi au lien entre l’enfant et le père, il fait remarquer, que si la Madone est souvent représentée, Joseph tenant son enfant dans les bras beaucoup moins. En repensant à son père, il fait vivre le passé communiste du pays, mais pour ses parents le pire a été le passage brutal au capitalisme. Son père n’a pas réussi à trouver le moyen de bien gagner sa vie et, comme je l’ai déjà dit, c’est le jardinage qui lui donnera de bonnes raisons de vivre.

C’est un beau livre, mais avec beaucoup de répétitions et quelques longueurs. C’et surtout, un bel hommage pour un homme bien , l’auteur a partagé sa douleur de la mort de son père avec nous, et donc, il vivra non seulement dans sa mémoire, mais aussi dans la nôtre.

J’ai retrouvé le billet de Marianne Panigel qui tient un blog que j’aime beaucoup car il permet de voyager et de visiter et pas uniquement à travers des livres.

Extraits.

Début (la première phrase dit beaucoup du roman.)

 Mon père était jardinier. À présent c’est un jardin.
 Je ne sais pas par où commencer. Que ceci soit le début. Il est question de fin, évidemment, mais où la fin commence-t-elle ?

J’aime tant ce passage.

 À soixante-dix-neuf ans, il cultivait un énorme jardin, potager, fruitier, fleuri. Il y avait de tout, tomates, poivrons, pommes de terre, maïs, fraises, pivoines, roses, tulipes, arbustes. Planter désherber, arroser, piocher, pulvériser, attacher… On essayait de le convaincre de s’arrêter un peu, d’en faire un peu moins. Je me rappelle lui avoir dit, toujours cette fois-là, près du dernier rosier d’octobre, le mauve clair que s’il continuait ainsi et n’allait pas voir le médecin il s’écoulerait d’un coup et que le jardin serait envahi par les mauvais herbes sous ses yeux. Il est étrange de constater quel mot le moment, le destin, quel que soit le nom que l’on décide de donner à ce qui est tapis dans l’avenir, laisse entrer dans son oreille. Aujourd’hui je vois toute la cruauté différée contenue dans ma réplique.

La langue de la médecine.

 Jusque là, je savais que le latin était une langue morte. À présent je sais que c’est la langue de la mort. La mort parle en latin.

Transformation du malade en patient.

 Ce n’est plus un homme mais un patient. C’est là que se situe le premier changement. En réalité, la description objective de l’état de santé vous transforme lentement en objet. La première autopsie, encore de notre vivant, et sans anesthésie, c’est la langue qui l’opère. Elle entre froidement examine, décrit pas vraiment elle en réalité, mais les instruments concernés, en revanche, c’est la langue qui fixe et rend visible tout cela. Sauf que mon père n’est plus là. Toutes description détaillée mènent paradoxalement à une déshumanisation.

Un souvenir heureux.

 Je me rappelle qu’un soir, il y a des années de cela ma mère et lui, m’ont téléphoné, tout émus, pour m’annoncer que dans les mots croisés, il y avait un roman de moi en vingt-deux lettres verticalement. J’espère que vous avez deviné, ai-je dit pour plaisanter, c’est un vrai succès de figurer dans les mots croisés. Et leur joie me rendait heureux.

Souvenir d’école primaire.

 Un jour, alors qu’on lui demandait où travaillait son père, un camarade de classe a répondu : dans la fabrique à gifles. L’espace de quelques secondes, l’institutrice enregistra, machinalement, cette information comme crédible et commença à l’écrire dans le journal de la classe. Tous les pères à cette époque travaillaient dans des fabriques, de porcelaine, caoutchouc, de briques, pourquoi pas de gifles. Puis, elle se rendit compte de ce qu’elle allait écrire et eut un regard noir tandis que nous étions morts de rire .

Impression pendant le régime communiste .

 « Nous ici sommes heureux, uniquement parce que nous ne savons pas à quel point nous sommes malheureux. »

La figure du père.

 Le père absent de l’époque socialiste. L’absence n’est-elle pas en réalité l’une des caractéristiques des pères dans toute la culture mondiale. Ils sont au front, ou dans les prisons, ou à la recherche de la toison d’or, ou en train de se voter avec des nymphes sur les îles ou d’affronter une tempête sur le chemin du retour, ou bien ils traînent dans les bistrots du monde, ou bien ils sont partis gagner de l’argent, tout simplement ils n’ont pas envie de rentrer…
 Dans le monde chrétien, la composition emblématique est bien entendu, la Madone, la Vierge à l’enfant. Vous ne verrez presque pas Joseph, le père terrestre portant Jésus bébé dans ses bras. Le père à l’enfant n’existe quasiment pas.

 

 

18 Thoughts on “Le jardinier et la mort Guéorgui GOSPODINOV

  1. Un très beau livre! Les répétitions ne m’ont pas gênée, elles participent de ce poème de deuil ma foi, assez joyeux

    • j’ai aussi beaucoup aimé. Mais j’ai noté ces répétions parce que je sais que, sans me gêner, j’ai eu parfois l’impression qu’il avait déjà dit cela.

  2. keisha on 14 mai 2026 at 12:00 said:

    J’ai bien lu une partie d’un de ses romans, sans aller au bout (autre lecture attirante ailleurs, je pense) mais franchement il écrit très bien

    • quand j’ai fait paraître mon billet que je mets aussi sur Babelio, je regarde les avis et dans ce cas un avis négatif me fait réfléchir : pourquoi partager ses deuils avec les lecteurs. C’est très fréquent mais n’est ce pas un peu déplacé, ? Je connais un poème de Jean Pierre Siémon qui raconte bien le deuil et j’y pense souvent , je l’ai mis en entier sur luocine

      Je veux te dire cette sorte de secret
      qu’on ne lit qu’en soi loin
      derrière les paupières fermées
      longtemps après que sur le cercueil
      se sont reformés les liens du jour

      tes morts ne sont qu’à toi

      (…)
      https://luocine.fr/?p=1182

  3. Je l’avais emprunté à la bibliothèque mais j’ai dû le rendre avant d’avoir eu le temps de le lire. Au vu de ta chronique, je pense remettre une option dessus (j’ai déjà lu un court récit de cet auteur et j’ai bien aimé).

    • J’aime toujours quand des enfants savent exprimer leur amour pour leurs parents, je suis si triste de tous ces enfants mal ou pas aimés.

  4. Les longueurs dont tu parles me font un peu peur mais j’ai fait de belles découvertes avec les auteurs de l’ancien bloc de l’Est

    • plus que des longueurs des formes de redites car son roman raconte aussi tout le temps qu’il passe avec son père , donc bien sûr des moments un peu semblables. Mais c’est vraiment un beau roman?

  5. Je me souviens du billet de Marianne ; j’ai vérifié, ma bibliothèque l’a. Je note pour un emprunt dès que je pourrai. Je me demande si j’ai déjà lu un auteur bulgare, j’ai l’impression que non.

  6. A priori, peut-être un peu trop de deuil pour moi … mais les extraits me tentent, j’aime beaucoup le dernier « La figure du père ».

    • oui tu touches du doigt la limite de ce genre de récit : le partage d’un deuil privé qui devient public, mais ce roman n’est pas que ça , c’est aussi une traversée dans le monde communiste et post communiste.

  7. J’aime beaucoup tes extraits

    • j’en suis ravie, je mets des extraits pour ceux et celles qui me lisent mais aussi pour moi, ma mémoire du livre se réactive plus vite lorsque je relis les extraits que j’ai notés

  8. J’avais failli le lire l’an dernier à l’occasion des lectures autour de la Bulgarie organisées par Sacha et Claudialucia, mais le temps m’a manqué. Je le lirai un jour, c’est sûr, j’aime beaucoup les extraits que tu mentionnes, notamment le second !

  9. Le sujet de ce livre, hyper personnel, ne m’attire pas du tout.

    • Sache simplement, car je comprends ta réserve, qu’il a su sublimer sa souffrance personnelle pour nous conduire vers des réflexions que nous partageons tous.

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