Éditions Sabine Wespieser, 219 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

L’enthousiasme des lectrices lors de la réunion du club de lecture pour ce roman que je n’avais pas eu le temps de lire, a fait que je me suis précipitée pour comprendre leur plaisir. Je vais joindre ma voix aux leurs : j’ai tellement admiré le courage des trois femmes, dont cette auteure, Yannick Lahens, raconte la terrible destinée. Elles trois constituent l’ascendance de l’auteure et elle a certainement puisé dans son héritage familial pour les rendre vivantes dans son roman. La première a connu la terrible traversée dans les cales d’un navire. Elle transmettra à ses enfants la force du silence : si on sait se taire en toute circonstance, on ne donne pas prise aux maîtres ni maîtresses. C’est le message qui traverse ce roman : les femmes doivent garder le savoir de leurs ancêtres et ajouter celui des maîtres pour résister à la domination. La seconde, Élizabeth a résisté à deux tentatives de viol, et à essayer de tuer son agresseur, elle fui à Haïti où les noirs se sont libérés des chaînes de l’esclavage, la troisième, Reine, a su se libérer d’une maîtresse perverse qui la fouettait jusqu’au sang, et son destin de femme libre et amoureuse est superbe.

Il y a des sujets qui de tout temps m’ont bouleversée, l’esclavage en fait partie, depuis que, petite, j’ai lu « la case de l’oncle Tom » je n’ai cessé de lire sur ce sujet. Je n’ai pas relu ce roman de mon enfance, je sais que c’est une version idéalisée de l’esclavage, mais il m’avait fait tant pleurer qu’il avait suffi à me donner à tout jamais une révulsion de cette tragédie humaine. Celui-ci rajoute une autre dimension : le courage des femmes et leur force pour trouver dans le moindre interstice des traces de vie et de JOIE. Les hommes, quand ils ont un peu de pouvoir, sont de terribles prédateurs pour les jeunes femmes de couleur, il leur a fallu de tout temps se protéger de leurs actions, l’enfant a bien du mal à comprendre pourquoi leur sexe attire autant les hommes blancs. Reine connaîtra une autre prédation, celle d’une femme de couleur qui veut absolument s’élever dans la société haïtienne et est freinée par la couleur de sa peau, elle déteste son statut et se venge sur la pauvre petite fille de dix ans qui lui est confiée parce que sa mère ne pouvait plus la nourrir. Elle réussira à fuir, à rencontrer et être élevée par une femme du marché qui lui donne son amour et lui apprend les valeurs essentielles de la vie : savoir se respecter soi-même, respecter ceux qui vous respectent. Reine connaîtra un grand amour superbement raconté.
Oui , je suis bien d’accord avec mes amies ce roman est superbe, il a une force d’entraînement vers la détestation de toutes les formes d’humiliation et de domination perverses des hommes et des femmes de pouvoir.

Extraits.

Début du prologue.

 À la veille de partir, me voilà rassemblant mes naissances. Voulant faire tenir en une seule coulée mes vies dispersées, résolues, à vif. Trois fois des dés lancés au hasard m’ont dessiné autant de chemins sans sources, sans puits, que des tracés gorgés d’eau. Le hasard peut s’avérer un gouffre abyssal ou une avancée dans un ciel inconnu. Avancé éblouissante, insoupçonnée. Il faut tout traverse. Tout prendre. Le gouffre et le ciel. J’ai tout traversé. Jai tout pris.

Début du roman.

 Prétextant avoir oublié mon châle brodé de Chine à l’atelier de ma mère, je lui annonçais que j’allais y retourner pour le récupérer.
 » Tu sais bien, que je vais le réparer pour le porter au concert de l’école de sœur Marthe Fontier.
– Mais tu as vu le temps qu’il fait dehors, cela fait deux jours qu’il nous tombe des trombes d’eau. 
– Oui, mais les eaux ont commencé à baisser et je serais prudente….

 

La grande traversée .

« Une femme a souvent chanté durant la traversée. Ce n’est pas une langue que je connais, mais je sais, du haut de mes sept ans que celle qui chante se lamente sur son sort. Depuis, je me réveille toutes les nuits et j’entends les soupirs de ceux et celles qui rendaient leur dernier souffle, les raclements des agonisants, les gémissements des malades… Je sens le tangage et le bruit de l’eau clapotant d’un bord à l’autre, le bruit des pas d’un homme en chaleur vers sa proie, le couinement des rats prêts à dévorer les berceuses tristes d’une femme. Comme si je devais faire le tour de la souffrance pour que la force me porte vers le sommeil et que je convoque la joie pour le lendemain. »

La force des femmes.

 « …Les maîtres ont peur de la joie. Nous faisons tourner nos hanches, agitons nos fesses, bougeons nos épaules. Nous tourbillonnons dans la poussière au milieu des arbres. Peut-être qu’ils nous font souffrir pour tuer la joie en nous, mais ils n’y ont jamais réussi. Parce que tu demeures le seul maître de ta joie. Toujours ma fille ! »

Le rapport maître esclave.

 « Mais franchir le seuil de la maison principale, celle des maîtres, c’est ouvrir un immense sac dans sa tête. Dans ce sac, tu as déjà tout ce que tu as appris de ta mère, qui elle-même l’appris de sa mère, et ce que ta condition d’esclave t’a enseigné. Tu le caches bien au fond du sac pour le recouvrir du savoir du maître. Tu feins d’aimer dans ce savoir jusqu’à ce qui t’humilie, te nie, t’efface. Parce que le maître est persuadé que tu ne sais rien, que tu n’es rien. Alors tu le laisses à sa foi trompeuse. Cette foi fait ton affaire. Son ignorance est ta force. Parce que tu connais son monde et le tien. Tu as cette longueur d’avance-là. Et puis le savoir au fond du sac t’apprends à endurer, à te taire et à obéir aux ordres, à offrir ton dos au fouet et accumuler tout ce que les yeux peuvent voir les oreilles entendre et la chair subir. Parce que ta vie peut dépendre d’une mimique, d’un rictus, d’un geste involontaire, d’une parole de trop. À ces moments-là, tu envoies ton âme encore plus loin au fond du sac pour qu’elle ne te trahisse pas. Seul ton masque doit te servir. Alors, tu te conditionnes à être impassible. Tu es un mur blanc sur lequel rien n’est écrit donc le maître ne peut y lire que ce qu’il croit savoir. »

Portrait d’une femme cruelle.

Tout en madame Mérisier était faux. Sa bouche s’enroulait autour des mots qu’elle prononçait et cela ne la faisait paraître ni affable, ni belle. Elle ne croyait pas ce qu’elle disait. Moi non plus. Tant que je fus enchaînée à sa vie, je ne la regardais pas droit dans les yeux. Ce que j’ai appris à faire par la suite, face à tous et à toutes, une fois « cher maître, chère maîtresse  » de moi même. Dès son premier regard, j’ai senti le dard de l’aiguillon de la bête qui avait trouvé sa proie. Elle souriait et, plus elle souriait, plus cette conviction faisait son chemin en moi.

Le courage d’une femme.

Je n’ai jamais été une grande dame. Juste une femme que rien n’a pu défaire. Rien. Je suis une femme rapiécée, raccommodée, raffistolée. J’ai recollé les morceaux à mesure des coups reçus, mon mouchoir-ciel noué deux fois plutôt qu’une autour de mes nattes. Je n’ai jamais rien espéré. L’espoir ne m’a jamais convaincue. Nous, femmes des quatre chemins, nous sommes patientes. Je le suis. Au-delà de tout espoir. L’espoir n’est pas la seule réponse aux malheurs. Il nous a souvent tellement déçu. J’ai avancé avec ma constellation d’astres et de divinités sous mon mouchoir-ciel. Ce fut ma seule vaillance, mon unique foi.

One Thought on “Passagères de la Nuit – Yanick LAHENS

  1. keisha on 4 juin 2026 at 07:45 said:

    5 coquillages pour un livre très bon, je n’en disconviens pas, une fois dedans sans doute que ça irait, mais là je ne sais pas trop trop…

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