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Édition Albin Michel, 332 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Comme vous lisez plus de « thrillers » que moi, (ce n’est pas très difficile : je n’en lis aucun) vous connaissez sans doute cet auteur dont c’est le genre qui l’a fait connaître et il en a écrit beaucoup. Visiblement, il est bon dans l’horreur, puisque (c’est lui qui le dit) on lui demandait souvent :  » mais où trouvez vous des personnages aussi horribles ? »

Cette question le taraudait, et puis après avoir connu des épisodes dépressifs sévères, tout le poussait à aller voir du côté de son père dont personne ne lui parlait. Il a, en effet, été élevé par deux femmes aimantes, sa mère et sa grand-mère, qui ont su le protéger du personnage diabolique qu’était son père. Ce témoignage il l’écrit comme un thriller et, il s’en est fallu de vraiment peu pour que cela en soit un.

Le récit commence par une scène d’une violence inimaginable mais hélas bien réelle, sa mère a failli être enterrée vivante dans un cimetière par son père et des acolytes qui venaient de l’enlever sur un trottoir parisien. Elle ne devra sa survie qu’à son énergie et à des passants qui étaient devant la grille du cimetière. Jean-Christophe a deux ans . Il ne saura rien de ce drame, quand il interrogera sa mère sur son père, elle sera incapable de lui dire quoi que ce soit mais lui donne à lire les papiers du divorce où tout cela est raconté.

Dans ce récit, l’écrivain cherche à comprendre ce père et en soulevant toutes les couches de la perversité de cet homme aimerait lui trouver le début d’une explication. Il y en a si peu ; il était le mal incarné et ni sa femme ni son fils n’auraient dû survivre à ce Diable manipulateur. Son milieu familial, ne l’a certainement pas aidé , en tout cas ni son père ni sa mère n’ont voulu voir à quel point il était malfaisant et fou. Cette famille bourgeoise avait le paraître comme seule valeur familiale, et a couvert toutes les frasques de leur fils aîné.

Son épouse après le divorce vivra chichement dans une banlieue triste, et ne recevra pas un sou de la famille de son ex-mari qui était incapable de lui verser le moindre argent pour élever leur enfant. Cet enfant fera des études de lettres et deviendra donc écrivain, mais c’est la révélation des auteurs de thrillers américains qui lui donneront le goût d’écrire des romans qui ont connu un grand succès et lui apporteront une réelle aisance financière .

Voilà pour le récit, tous les détails de l’horreur des deux ans où sa mère a vécu auprès du Diable qu’était son mari, je vous les laisse découvrir : accrochez vous bien ! !

C’est un livre qui se lit très facilement et qu’on peut difficilement lâcher avant la dernière page, car cet homme sait écrire de façon très efficace. Encore un caillou de plus dans la mare de la domination masculine de la pire espèce.

Extraits.

Début météorologique.

 Juillet 1963, Paris. Un de ces après-midi, le soleil et la ville, se livrent un combat sans merci. Lumière contre terre. Blancheur contre bitume. Point d’impact insoutenable. Ça cogne, ça flambe ça brûle… Nous sommes boulevard Soult dans le XII° arrondissement, large ruban de pavés d’argent, cerné par des forteresses de briques, les fameuses immeubles de la régie -ces murailles rouge sang qui m’obsèdent depuis l’enfance (j’y ai vécu jusqu’à l’âge de neuf ans).

Scène initiale.

 La victime balbutie s’explique, raconte l’horreur qui vient d’advenir. Un car de police arrive. À quelques mètres, l’homme aux yeux fous recule dans l’éclatante blancheur du soleil. Il s’y dissout, façon héros de film muet.
 Ah, j’oubliais !
 La jeune femme a bout de souffle, c’est ma mère.
 Le diable à cagoule, c’est mon père.

Méfiance de l’intelligence.

 Durant mon adolescence, puis plus tard pendant mes études universitaires, j’ai ai été un fervent intellectuel. En vieillissant, j’ai pris mes distances avec ce monde-là. Pour de multiples raisons, mais en voici une en particulier : à force de se croire très brillant, les grands esprits finissent souvent par dire n’importe quoi. Une phrase que j’ai cueillie un jour par hasard et que j’ai cassé plusieurs fois dans mes livres :  » Il est très intelligent, mais je suis moins con que lui. »
 A cet égard, je veux rendre ici hommage à la scène d’ouverture d’un long métrage québécois,  » La chute de l’empire américain » de Denys Arcand, qui touche au sublime. Durant cette séquence. Un jeune chauffeur-livreur Pierre Paul, explique à sa petite amie à quel point les grands écrivains, les philosophes majeurs, les leaders politiques, bref, les membres des plus éminents de notre élite mondiale sont pour la plupart des parfaits imbéciles.
 La scène est hilarante, mais aussi d’une acuité frappante. Pierre Paul évoque pêle-mêle Tolstoï, qui interdisait à ces paysans de se faire vacciner, Dostoïevski, qui misait au jeu le manteau de fourrure de sa femme, Jean Paul Sartre, qui chantait les louanges de Pol Pot, Hemingway, qui se prenait pour un boxeur…

Les écrivains et la réussite.

 Tous les auteurs étudiés au lycée mènent le même combat contre l’étroitesse d’esprit, le matérialisme, la mesquinerie, la sottise où qu’on puisse les débusquer. Vous déduisez donc sur les bancs de l’école, que les bourgeois, les médiocres, les étriqués, sont les ennemis à abattre et qu’ils doivent être relégués dans notre société, tout en bas de l’échelle.
 Eh bien, c’est le contraire. Les imbéciles, les obtus, les heureux, avec leurs idées courtes et leur esprit en forme de tirelire, sont les maîtres du monde. Les écrivains, même et surtout ceux que vous avez étudiés, ont en réalité été les marginaux, les traîne-savates, les inadaptés. Et leurs écrits n’ont pas changé d’un pouce notre société. Leurs œuvre ont été, de ce point de vue totalement vaines.

 

 

 

 

 


Éditions de l’Olivier, 142 pages, Août 2025

Je connaissais cet auteur pour ses nouvelles en particulier « la patience des buffles sous la pluie« , le sujet de ce livre, la vie de son frère schizophrène, me touche et j’ai voulu savoir comment il allait raconter cette terrible maladie. Un peu comme pour ses nouvelles en chapitres souvent très courts, l’auteur remonte le temps de vie partagée avec son frère aîné. Lui, il est le troisième garçon d’une famille aimante, mais depuis quarante ans il vit dans l’angoisse des coups de fil qui peuvent annoncer les mauvaises nouvelle d’Édouard . Le récit commence par le dernier coup de fil, celui de la responsable de la clinique où le malade aurait dû être depuis deux jours. C’est l’auteur qui rentrera chez lui pour découvrir son frère mort. Ensuite il faudra l’enterrer, puis se souvenir des moments tragiques où la maladie ne laissait aucun répit à cet homme qui pourtant se battait de toutes ses forces contre elle . On remonte ainsi les années jusqu’aux jours lumineux de l’enfance où les deux frangins avaient tissé des liens affectueux. On peut donc refermer ce petit récit sur un personnage plein de promesses, qui avait toujours des idées pour rire et s’amuser et qui, surtout, a su aimer sa famille et ses amis. On en oublierait presque les scènes de violence où le même Édouard vomissait sa haine contre ses parents, ses frères et tous ceux qui voulaient l’aider.

C’est une peinture tellement exacte de la maladie mentale, on est loin de la présentation romantique que l’on trouve parfois dans les romans, je me souviens de mes réserves sur ce roman qui a connu un grand succès « En attendant Bojangles« , une femme bipolaire, l’imaginer heureuse c’était impossible pour moi. J’ai trouvé beaucoup plus juste le point de vue de Jean-François Beauchemin  » Le Roitelet » à propos d’un frère schizophrène. Mais David Thomas va plus loin encore, au plus près de la souffrance absolue des malades mentaux  : son frère a souffert le martyre et son addiction aux drogues, cannabis , cocaïne et alcool ont sans doute aggravé ses délires paranoïaques. C’est écrit dans un style précis et parfois, quand c’est possible, poétique, pour moi il n’y a pas de doute si ce sujet vous touche ou touche un de vos proche la lecture de ce roman vous aidera à mieux supporter votre douleur et celle de la personne malade.

 

Extraits.

Début.

Le masque

 C’était à un mariage. Le dernier où nous sommes allés ensemble, quelques mois avant sa mort. Il était là, assis au milieu de tout le monde, entouré de gens qui allaient et venaient, une coupe de champagne et élégamment maintenue au bout d’un poignet souple, de gens qui presque glissait dans un ballet fluide et élégant. C’est ça le bonheur (ou son image) glisser. Le malheur, lui, fige les êtres. Il était assis au milieu du mouvement, immobile, courbé, les épaules rondes en carapace, les mains jointes entre les genoux, avec un masque sur le visage, le masque de la souffrance.

Je suis tellement d’accord avec cet auteur.

Alors quand je vis dans un article sur Silvia Plath d’un écrivain critique qui ne semble pas avoir approché beaucoup d’aliénés : « Les malades mentaux font d’extraordinaires narrateurs car tout ce qu’ils disent est original, décalé, comique. Ce que l’on cherche dans un roman, c’est fuir la banalité. Beaucoup d’auteurs devraient faire un séjour en HP pour voir l’existence sous un angle différent » , j’ai envie d’emmener son auteur à Sainte-Anne, pas pour un reportage d’une semaine, non mais pour un mois ou deux, afin qu’ils voient de près la texture du supplice, qu’il la touche qui la sente ( l’haleine provoquée par certains médicaments) qu’il vive l’ennui, le vide, la peur, l’angoisse, la solitude, l’exclusion, l’épuisement, l’infantilisation, les dysfonctions du corps et les courts-circuits de l’esprit. Je voudrais qu’il prenne quarante kilos, qu’il transpire à tremper ses vêtements, qu’il perde ses dents que ses mains tremblent comme celle d’un parkinsonien, qu’il ait du mal à chier, à bander, à parler, à voir, à marcher sans trébucher et à comprendre où il est. Les hôpitaux psychiatriques ne sont pas des savanes peuplées d’animaux magnifiques, ils sont des enfers où errent des êtres liquidés de tout ce qui nous rend libres.

On ne le dit pas assez.

 Toutes les études et les écritures sont formelles sur la forte conséquence de la toxicomanie sur les sujets souffrants de cette pathologie. L’alcool, mais surtout le cannabis et la cocaïne sont dévastateurs pour les psychotiques.

Les soins.

Le cerveau est un organe peu connu comparé à d’autres. Ce qui apparaît certain, c’est qu’il faut poursuivre vers la neurologie, intensifier les recherches et abandonner les pistes psychanalytiques. C’est déjà ça. De réels progrès ont été faits sur les effets secondaires des traitements, les diagnostics sont plus précis, les malades mieux suivis, mais les médecins manquent d’outils et de savoir pour réparer une mécanique extraordinairement complexe. Ce n’est pas la psychiatrie qui enferme le malade, c’est la maladie qui, aujourd’hui encore, est opaque.

La souffrance d’un fils et de sa mère.

 Qui aurait pu croire que cette femme avait un fils schizophrène ? Qui aurait pu imaginer ce que son fils lui a reproché, les insultes, les hurlements qu’elle a reçus ? Qui aurait pu imaginer ce qu’elle a ressenti dans son corps, dans son ventre, lorsqu’elle l’entendait pleurer au téléphone ou qu’elle le voyait s’effondrer devant elle, incapable qu’il était de voir la moindre lumière, la moindre lueur dans sa vie, faisant l’inventaire de ses échecs, de ses impasses ? Et elle, face à la tristesse abyssale de son fils, devant trouver les mots, être à l’écoute, être présente, être là alors qu’il lui demande de ne pas l’être, enfin si, mais non, casse-toi mais ne m’abandonne pas, écoute-moi, mais ne m’appelle pas, je ne peux plus te supporter mais je ne peux pas vivre sans toi, salope, je t’aime. Et elle qui a tout encaissé, qui a tout pardonné tout. Elle l’a défendu. Toujours. Elle a acceptée. Tout. Elle a été, inlassablement la voix qui ramenait à une réalité que nous n’avions pas le choix d’accepter : « Vous ne ferez jamais marcher un paralytique. » Elle fut la première savoir ce qui se passait, la première à comprendre dès la fin de l’adolescence, quand il aura des comportements un peu … bizarres, excessifs, inappropriés, fantasques, elle saura. En quarante de maladie je ne l’ai jamais entendue prononcer le moindre mot désobligeant sur son fils. Elle s’est toujours interposée pour le défendre.


Éditions Folio, 270 pages, janvier 2025 (première édition en 2022)

Violette a su me tenter avec ce livre, que j’ai trouvé fort intéressant sans pour autant en faire un coup de cœur. Cet auteur raconte très bien et on a bien du mal à s’arracher à son récit, mais il y a trop de zones d’ombres pour que je sois totalement enthousiaste.

Cet homme a mal commencé sa vie, il a pourtant, et ce sera un point d’ancrage très important pour lui, une mère aimante qui le soutiendra toute sa vie. Il est né en 1947, et hélas pour lui détestera l’école, il passera son temps à fuir toute forme de contrainte liée à l’autorité. Pour l’école, on peut comprendre, en réalité, il aurait dû porter des lunettes car il était incapable de voir le tableau. Mais, dans son quartier, porter des lunettes était signe de faiblesse et il s’est évertué à les casser ou à les perdre. C’est un petit gamin débrouillard et avec ses amis marseillais il passe son temps à faire tout ce que les enfants des rues sont capables de faire : chaparder, voler, courir et s’amuser. Sa mère ne renonce jamais à lui donner le goût des études mais après un passage dans une boîte trop sévère, il s’enfuit et part en Angleterre. Commence sa première errance, mais il est rattrapé par le service militaire. À partir de là, sa vie bascule, comme il est arrivé un mois en retard à sa convocation, il est immédiatement mis en prison. Mais « sa vie bascule » aussi parce qu’un aumônier l’initie à la littérature, il commence à lire et à se trouver bien avec les auteurs les plus variés. Il s’échappera de la prison , puis travaillera dans un hôpital psychiatrique, et enfin deviendra écrivain avec un premier livre « les chemins noirs ».

J’ai beaucoup aimé l’honnêteté avec laquelle il se raconte, et surtout la façon dont les livres lui ont permis de survivre aux différents enfermements. Quand il a trouvé la lecture, plus personne ne pouvait avoir prise sur lui, c’était comme s’il avait un ailleurs fait de liberté, et de sensations agréables : odeurs, beauté, amour … Son éveil littéraire a commencé avec Giono et ne s’est plus jamais arrêté, il parle bien des livres et on sent que, peu à peu, il s’installe dans la société par la bonne porte. Celle qui fait attention à ne jamais se claquer au nez du plus faible et qui s’ouvre à toute les formes de respect pour la vie sous toutes ses formes. À l’image de cet homme d’église qui lui a fourni tous les livres dont il avait besoin pour respirer dans les murs des prisons et se lancer sur les chemins pour devenir un homme bien et fiable.

Pourquoi n’ai-je pas fait de ce livre, que j’ai beaucoup aimé et que j’ai lu d’une traite sans pouvoir m’arrêter, un coup de cœur ? Il me manque trop de personnages dans son histoire, je pense que par pudeur ou parce que ce n’est pas son sujet, il ne nous dit rien de son père de son frère et si peu de sa sœur. Il a dû discuter avec l’aumônier, alors qui est-il ? Pourquoi cet homme se comporte ainsi avec les prisonniers, on n’en sait rien. Bref ce récit ne me permet pas de bien comprendre pourquoi il a tant dérivé vers la délinquance et qui sont les gens qui l’ont aidé à retrouver le sens de la vie. Il ne dit rien ou presque de ses amours et du rôle des femmes dans sa vie (sauf sa mère) Ils sont présents mais on on ne les connaît pas, ils apparaissent comme des images tutélaires, un peu à la manière des films policiers au premier regard on sait en qui on peut avoir confiance ou pas .

Mais je sais que cet auteur a trouvé son public et pour l’avoir entendu parler c’est aussi un homme généreux tourné vers les autres. Donc chapeau ! et un grand merci à la littérature !

 

Extraits.

 

Début.

 Maintenant je vis dans une maison au bord de la forêt. Vers cinq heures du soir, l’hiver, je fais du feu dans un poêle en fonte noir et je relis de vieux livres. Je lis trois pages, je regarde la danse des flammes, je m’endors un peu, je rattrape mon livre, tourne deux pages, ajoute une bûche… Je serai bientôt vieux. Je dors souvent.

La religion et sa famille.

 Nous n’avions jamais mis les pieds à l’église, notre grand mère très communiste et même farouchement stalinienne nous l’interdisait.
 Mon père se foutait du curé et du bon Dieu, il n’avait qu’une religion la chasse et les boules, comme la plupart des hommes de notre quartier. Ma mère était plus douce et affectueuse que la vierge Marie. Nous n’avions pas besoin de Dieu, nous avions tout à la maison.

Partir à l’aventure.

 J’avais circulé dans Marseille comme dans ma poche. Londres me déconcerta. Cette ville n’avait ni début ni fin et les gens ne comprenaient pas les quelques mots que je pensais connaître dans leur langue. Ils remuaient négativement la tête en ouvrant leurs mains..
 Je parvins après des heures de marche sur de longs boulevards accablés de chaleur, à poser mon sac dans le dortoir d’une auberge de jeunesse qu’un guide des hôtels indiquait, à Holland Park. Le lit le moins cher de Londres.
 Dès qu’on a un toit sur la tête, dans un pays inconnu notre cœur retrouve son petit trot paisible. J’allais en faire souvent l’expérience,
 durant les sept années qui suivraient, les villes, les aventures et les frontières que j’allais traverser… Le rêve de l’humanité errante, depuis la nuit des temps, un toit sur la tête. 

Miracle du premier livre.

 Je tenais dans les mains un petit libre de poche dans le titre, « Coline » me frappa par sa sobriété. Sur la couverture un homme, une poignée de chèvres, un chemin… J’ouvris le livre. Je trouvais les premiers mots très simples, les phrases brèves. L’histoire commençait dans les collines, sur les plateaux déserts des Basses-Alpes, où j’avais passé les plus beaux été de mon enfance.
 Je retrouvais le silence des villages à trois heures de l’après-midi, sous la chaleur torride, l’odeur des pierres calcinées celle du thym très forte.
(…)
 Bientôt il n’y eut plus de mur autour de moi, j’étais sur ces chemins, dans ces hameaux abandonnés, je sentais la chaleur sur mes épaules et la lente infiltration de l’inquiétude…
 Jamais ce n’avait ressenti une chose pareille en lisant. Je regardais sur la couverture le nom de l’auteur, Jean Giono.. Par quel tour de magie cet homme m’emportait dans le Sud brûlant où j’avais grandi. Mon corps était traversé de bruits, d’odeurs de silences, de souvenirs, d’émotions..

L’importance des livres.

Je n’étais jamais seul, quelqu’un était dans ma poche puis dans ma main, avec qui je dialoguais, un compagnon de route. Je veux parler de tous ces écrivains qui furent mes professeurs. J’ai évoqué Giono, Dostoïevski Rimbaud … Tant d’autres qui vinrent bouleverser le cours de mon existence. J’allais devant moi, sans programme scolaire projets de lecture.
 Je lus tout ce que les hasards de la route mirent entre mes mains et chacune de ces lectures allait façonner ma vie, la réinventer comme les immenses blocs de pierre qui tombent des montagnes transforment et orientent le cours d’une rivière.
 J’étais redevenu un vagabond, mal rasé, hirsute, un vagabond de mots dans un voyage de songes.

 

 

 


Éditions La Manufacture de livres, 216 pages, Août 2019.

Ce livre est une lecture indispensable pour tous ceux qui, comme moi, ont des idées toutes faites sur la guerre d’Algérie . J’ai vécu dans une famille dans la quelle on pensait que les Algériens méritaient leur indépendance. On avait l’impression que les colons, ceux qu’on appelait « les pieds noirs » étaient des colons qui faisaient « suer le burnous . Albert Camus a été le premier à me faire comprendre que les français d’Algérie, n’étaient pas tous des riches colons. Mais les souvenirs de Thierry Crouzet à propos de son père m’a fait comprendre un autre aspect que j’avais occulté. J’ai gardé de cette guerre l’idée que l’armée française était vraiment peu glorieuse, des cadres alcooliques violeurs et surtout torturant sans aucun scrupule. Tout cela est vrai, mais là où ce livre m’a fait réfléchir c’est sur le rôle du gouvernement français de l’époque. Comment un soldat peut réagir quand le ministre de l’intérieur répète à tout va :  » L’Algérie c’est la France » et qui face à la résistance du FLN autorise officiellement la torture contre des militants du FLN. Cet homme, c’est François Mitterrand ! Le père de Thierry Crouzet sortira de cette guerre traumatisé parce qu’il a dû tuer, mais complètement dégouté par les hommes politiques qui l’ont envoyé faire ce sale boulot et qui ensuite ont complètement retourné leur veste.

Thierry a eu peur toute son enfance de cet homme, Jim, qui canalisait sa violence en s’adonnant à la chasse et à la pêche, après sa mort il a laissé une lettre que son fils a très peur de l’ouvrir. Remontant à la source de cette violence, on trouve la guerre et le le temps qu’il a passé à la frontière marocaine en Algérie pour empêcher les soldats du FLN de s’infiltrer avec des armes en Algérie. Il y est devenu tueur et n’oubliera jamais les horreurs qu’il y a vues . Il deviendra aussi raciste, car les Algériens n’étaient pas en reste quand des soldats français leur tombaient sous la main. Souvenir après souvenir, son fils comprend peu à peu que son père est victime d’un choc post traumatique qui n’a jamais été diagnostiqué. Il était donc capable d’accès de violence incontrôlés. Un jour, il a menacé sa mère et son fils de les tuer avec un fusil à la main. L’enfant ne dormira plus jamais tranquille. Il est certain de décevoir son père car il déteste la chasse et ne partage aucune de ses valeurs. Son père déteste tous ceux qui entravent sa liberté. Lors des attentats du 11 septembre sa haine contre les arabes remontent et il tient des propos d’un racisme insupportable pour son fils.

À travers, la tragédie de ce fils qui a peur d’être porteur lui aussi de la même violence que celle de son père, la guerre d’Algérie n’a jamais été aussi proche à mes yeux : plusieurs passages sont absolument insupportables. Le père et le fils n’ont jamais réussi à se retrouver mais ce livre lui rend justice et il m’a beaucoup touchée , d’autant que le style est simple et efficace .

 

En 2020 « Choup » a fait un billet et elle avait beaucoup aimé cette lecture.

Extraits

 

Début.

 Mon père était un tueur. À sa mort, il m’a laissé une lettre de tueur. Je n’ai pas encore le courage de l’ouvrir, de peur qu’elle m’explose à la figure. Il a déposé l’enveloppe dans le coffre où il rangeait ses armes ; des poignards, une grenade, un revolver d’ordonnance MAS 1874 ayant servi durant la guerre d’Espagne, une carabine à lunette, et surtout des fusils de chasse, des brownings pour la plupart, tous briqués, les siens comme ceux de son père, grand-père et arrière grand-père, une généalogie guerrière qui remonte au début du dix-neuvième siècle. Sur les crosses, il a visé des plaques de bronze avec le nom de ses ancêtres, leur date de naissance, de mort. Sur l’une, il a indiqué : « 1951 mon premier superposé, offert pour mes 15 ans ».

Les rapports père fils.

 Jim et moi ne parlions pas de nos émotions ou de nos préoccupations, de nos doutes ou de nos angoisses, de nos désirs ou de nos rêves. Depuis que je n’étais plus enfant et qu’il ne pouvait plus me punir en m’emmenant à la pêche ou à la chasse, nous ne faisions plus rien ensemble, sauf les après-midi juillet quand nous regardions le Tour de France. Durant les années où je travaillais à Paris, Jim me téléphonait pour me raconter la course. J’avais même fini par installer une télé dans mon bureau pour maintenir un lien avec lui.

Scène de chasse

(Son père est sur un bateau en train de pêcher et voit une laie avec deux petits dans l’eau.)
 Jim n’avait pas son fusil avec lui. Mais pas question qu’il laisse échapper les sangliers. Il a commencé par taper sur la tête de la laie à coups de rame. Elle vagissait, braillait, gargouillait, coulait et remontait pour respirer, ses pattes battant désespérément l’eau, pendant que ses petits s’enfuyaient. Jim frappait plus fort. Le sang aveuglait la laie, qui peu à peu manquait de force. Jim lui a passé une corde au cou et l’a attachée à un des tangons de la barque. Il a démarré son moteur, traînant sa prise derrière lui tout en poursuivant les deux marcassins. Il les a assommés avec la même fureur, les décapitant à moitié, puis, fier de sa victoire, il les a remorqués au port du village, accrochés à la suite de leur mère. Tout le monde le regardait. Il pavoisait. Durant des années, les témoins ont raconté son massacre : « Si nécessaire, il les aurait étranglés à mains nues. »
 Quand il est arrivé à la maison avec les cadavres, j’étais épouvanté. Il m’a dévisagé, défié du regard ivre de sang.

Les haines de son père.

 Des bureaucrates décident pour les autres de choses qu’ils ne connaissent pas. Depuis les premiers jours d’école, Jim les a toujours détestés. Et son aversion ne s’est jamais atténuée. Quand plus tard, alors qu’il sera à la retraite, les fonctionnaires de Bruxelles imposeront des quotas de pêche en Méditerranée, il n’en finira pas de les maudire. Il en voudra de la même façon aux écologistes des villes, ignorant tout de la nature. Il en voudra de la même façon à tous ceux qui n’ont pas navigué, qui n’ont pas rampé dans la poussière, qui n’ont pas passé des jours et des nuits tapis dans les gens à l’écoute du monde. Il en voudra à tous ceux qui font confiance aux chiffres. Il leur en voudra d’autant plus qu’il est capable de calculer plus vite qu’eux, et de fait il m’en voudra aussi car j’ai choisi la même voie qu’eux, celle d’un sédentaire qui use ses fesses sur une chaise, qui lit beaucoup et qui se croit autorisé à porter des jugements sur tout.

Mitterrand et la guerre d’Algérie

 Dire que le gouvernement a envoyé l’armée en Algérie pour maintenir la paix. Le slogan de François Mitterrand : » l’Algérie c’est la France. » Pas étonnant que Jim ait toujours détesté ce politicien. Il le méprisait et tous ceux qui ont voté pour lui lors des présidentielles de 981 et 1988. Moi, je ne comprenais pas cette haine, j’ignorais ce lien entre Mitterrand et l’Algérie. Pour les appelés sur le terrain tout était de sa faute. Il était ministre de l’intérieur quand il a autorisé la torture. Tous les moyens étaient bons pour celui qui plus tard se rachètera en faisant interdire la peine de mort.

Les conséquences de la guerre d’Algérie.

 Quelque chose c’est peut-être cassé au sens propre en Jim. Une fêlure jamais réparée, sinon par des bouts de sparadrap Les blessures les plus perverses ne se montrent pas.
Je m’en veux, je pensais que Jim devenait fou. Tout le travail que j’effectue aujourd’hui, j’aurais dû le faire quand il était en vie. J’aurais pu l’aider mais j’en étais incapable parce qu’il dispensait une énergie trop négative, qui me rendait malade moi aussi, et dont je devais me protéger, en gardant mes distances. Je l’ai laissé sombrer sourd à ses appels au secours .

 


Éditions « le bruit du monde », 352 pages, janvier 2025

 

Parfois je me dis que 5 coquillages, c’est bien pauvre à côté du plaisir que j’ai éprouvé en lisant un livre. J’ai savouré cette lecture , proposée par ma sœur, et j’ai ralenti le rythme de ma lecture pour ne pas quitter trop vite la famille de Philippe Manevy. J’ai hâte de savoir ce que Dominique la blogueuse lyonnaise a pensé de ce livre. Car en effet pour tous ceux et celles qui connaissent Lyon le plaisir doit être encore plus fort. L’auteur décrit les différents quartiers de cette ville en particulier les quartiers qui autrefois étaient habités par les ouvriers : la croix rousse et ses « traboules ».

Cet auteur vit au Québec , où il enseigne la littérature, cet éloignement a créé en lui une rupture qui lui a permis de se plonger dans sa vie familiale avec le recul nécessaire pour la faire revivre pour nous. Mais plus qu’un roman familial, cet auteur sait aussi expliquer l’acte d’écrire, et c’est absolument passionnant. Sa famille est-elle plus importante qu’une autre ? non. Est- elle pire ou meilleure qu’une autre ? Non . Peut-elle intéresser un lecteur aujourd’hui ? Oui . Parce que nous nous retrouvons dans l’évocation des différentes personnalité des composantes de cette famille. Bien sûr on ne peut pas dire « c’est bien moi ça » , mais on sent que cet éclairage permet de mieux retrouver en nous ce qui a constitué notre vie. Un peu à l’image de l’œuvre si importante pour lui d’Annie Ernaux, cette grande auteure aujourd’hui prix Nobel a permis de cerner ce qu’était un transfuge de classe sociale, Philippe Manevy à travers une famille d’origine ouvrière à Lyon, construit la généalogie de beaucoup de français : sa grand mère Alice a travaillé dans un des dernier atelier de tissage de la soie toute sa vie, et son grand père était imprimeur. Tout en ne faisant pas un livre sur la condition ouvrière, la présentation de ces deux personnalités ont construit une famille dans laquelle chacun peut reconnaître un bout de la sienne. Chaque chapitre est l’objet à la fois d’une évocation d’un personnage de sa généalogie mais aussi d’une réflexion qui entraîne le lecteur dans des remarques intéressantes. C’est encore plus vrai quand il parle des gens qu’il a, personnellement, connus, les sentiments de ce petit fils avec son grand père sont touchants et finement analysés. Par exemple , pour faire le bonheur de ses parents, sa mère a privé son père du seul endroit où il était pleinement heureux (un chalet dans le cantal, « Mordon ») , Alice la grand-mère qui peut sembler insupportable a toujours tendrement aimé de son mari et réciproquement. L’humanité de l’auteur lui permet d’aller toujours un peu plus loin que les apparences.

Mais si j’ai tant aimé ce livre, c’est bien évidemment pour la qualité de son écriture. Il a un style alerte qui se lit bien et qui fait du bien . J’aime ses phrases et les anecdotes qui parsèment son livre , à vous de juger à travers tous les extraits que j’ai recopiés. J’en ai mis beaucoup mais j’aurais parfois eu envie de recopier des chapitres entiers.

Patrice a bien aimé, peut-être moins enthousiaste que moi.

Extraits.

 

Début.

 Nous avons tous pensé que cette tentative serait la bonne.
 Pendant près de dix ans elle avait tout essayé : la volonté d’abord, puis les timbres de nicotine, la médecine douce, l’hypnose, l’acupuncture et les traitements miraculeux qui arrivaient régulièrement sur le marché. Elle avait tenu quelques jours, quelques semaines parfois durant lesquelles elle perdait patiences au moindre incident se supportait à peine, devenait injuste avec nous et plus encore avec elle-même. Puis elle replongeait et c’était presque un soulagement. Bien sûr, que nous savions que la cigarette risquait de la tuer, qu’il n’était pas raisonnable de continuer ainsi au-delà de quarante ans, mais nous avions aussi le sentiment étrange de la retrouver lorsqu’elle déchirait l’enveloppe plastifiée de son paquet de Peter Stuyvesant, puis fouillait avec fracas les tiroirs de la cuisine pour dénicher le briquet qu’elle avait caché quelque part, jamais très loin.

Oral/écrit.

 Je parle trop, trop vite. Je parle mal. À l’oral, j’ai souvent été maladroit, parfois blessant sans le vouloir : les mots m’échappent et s’éloignent de mon intention première au point qu’il devient impossible de les rattraper sans créer de nouveaux dégâts. Quand j’écris, quand je parviens après de longs efforts à construire une phrase qui me semble sonner juste, j’ai l’impression d’atteindre une vérité intérieure qui depuis longtemps, attendait d’être fixée pour exister vraiment.

J’adore ce passage.

 Quand j’ai publié mon premier livre, j’ai connu le sort de bien des écrivains débutants. Ma mère a acheté des dizaines d’exemplaires pour les distribuer autour d’elle. J’ai reçu des encouragements de la part de membres de ma famille, d’amis, de collègues. Mon nom est apparu dans le journal, avec une faute qui le rendait difficilement reconnaissable. Et comme il y avait aussi une erreur sur le titre, c’était fichu pour la postérité. Je n’étais ni surpris ni franchement déçu, car je vis avec une écrivaine depuis près de vingt ans. Je sais donc que les chemins de la littérature sont défoncés, encombrés de ronces, qu’ils relèvent du marathon plus que de la promenade de santé.

La famille source d’écriture.

 Ordinaires, toutes les familles le sont, pourtant. Les rois et les reines, les héros et les tyrans ont des souvenirs d’enfance qui n’ont d’intérêt que pour eux. S’ennuient lors des déjeuners du dimanche. Disent à leurs parents des paroles blessantes qu’ils ne regretteront pas vraiment. Disent à leurs enfants des paroles anodines qui leur seront reprochées des décennies plus tard. Sont en rivalité avec leurs frères et sœurs pour des motifs futiles et insurmontables. Ne seront jamais suffisamment aimés par ceux qui les connaissent le mieux. Ou jamais de la bonne manière, avec les mots qu’il faudrait. Ou bien ces mots tend attendu arrive trop tard, lorsque tout est depuis longtemps déjà, irréparable.
D’un autre côté, les familles les plus banales peuvent dissimuler des secrets dignes des Atrides, des blessures et des haines qui se transmettent d’une génération à l’autre comme une maladie héréditaire c’est bien que, soudain, la violence explose comme un coup de tonnerre dans le ciel bleu, que l’on se surprend à vouloir tout détruire dans un mouvement de rage. On est prêt à mettre le feu à cette somme de petits bonheurs patiemment accumulés, trop bien rangés trop propres.

Le poids du passé de la collaboration.

 Ainsi, dans le village de mon enfance, qui avait été une zone de maquis, certains de mes camarades payaient encore pour les actions de leurs ancêtres. Une réprobation muette entourait leurs familles : ils étaient les descendants de ceux qui avaient tiré profitent de la guerre, collaboré avec l’ennemi, ou pire dénoncé. On ne parlait jamais de ces actes, mais ils étaient dans toutes les mémoires, et les petits enfants, les arrière-petits enfants, portaient encore le poids de la honte. Les descendants des héros, eux, affichaient une tranquillité supériorité morale ou croulaient sous le poids d’une couronne trop lourde. À certains, on avait légué la haine, comme cet ami qui refusait d’apprendre d’allemand parce que les boches avaient tué son arrière-grand-mère. (…)
 Moi je suis convaincu d’une chose : notre sens moral n’existe pas dans l’absolu, en dehors des circonstances particulières où nous devrons en faire usage, lorsque la réalité cessera d’être ce milieu invisible dans lequel nous nous déplaçons avec une illusoire facilité, et qu’elle deviendra un mur en apparence infranchissable.

Retour des expatriés.

 Tous ceux qui ont mis des océans entre eux et leurs proches le savent : les retours au pays ne sont pas seulement l’occasion de joyeuses retrouvailles. Ils impliquent aussi une comptabilité impossible : combien de temps consacré à la famille, aux amis ? Dans quel ordre classer oncles et tantes ? Combien de kilomètres suis-je prêt à parcourir pour rejoindre Untel ? Puis-je me dispenser de retrouver cette année ceux que j’avais vus l’été dernier ? Un ami d’enfance cela vaut-il autant qu’un cousin ? Et autant, cela veut dire quoi, exactement : un café ? un après-midi ? un repas ? un week-end entier, plusieurs jours, une semaine ?
 Les expatriés doivent quantifier leurs affections.

Sa mère.

 En faisant les études qui lui ont donné une « bonne situation », en épousant mon père, ma mère est entrée en bourgeoisie. Elle garde pourtant de ses origines une méfiance instinctive pour tout ce qui relève du snobisme ou de l’entre-soi. Elle préfère les brasseries aux restaurants gastronomiques, les simples hôtels aux quatre étoiles, les plages bondées aux domaines privés, et une élégance ostentatoire provoquera invariablement de sa part, ce commentaire assassin :  : C’est m’as-tu-vu ».
Elle fait partie de plusieurs associations caritatives mais a toujours fui les clubs, les dîners mondains, les cercles de notables, tous les lieux inventés par l’élite sociale pour se rassembler à l’écart du monde. Elle aime mieux les repas de famille et les fêtes de village, les réunions enflammées.

Le Québec et la France.

 La glorification de la classe moyenne n’a pas de sente dans mon pays d’origine, alors qu’elle est frappante ici, au Québec, où rien n’est si recherché que de paraître commun, dans la norme : ni plus riche, ni plus intelligent, ni plus cultivé, surtout que les autres. La familiarité vaut même comme stratégie politique : souvenir du « Bonjour tout le monde ! » par lequel François legault ouvrait ses conférences de presque quotidienne au temps de la Covid, comme s’il arrivait à un party de famille, tandis qu’Emmanuel Macron semblait à chacune de ses rares apparitions, rejouer l’appel du 18 juin 1940.

Les films super 8.

 Je n’ai aucun souvenir personnel de « Mordon ». Tout ce que je raconte ici provient de photographies qui commencent à jaunir et de films en super-huit, ces séquences qui, par leur brièveté l’absence de son et le tressautement de l’image, sont la nostalgie même, matérialisée. La bobine est précaire – la plupart des nôtres ont d’ailleurs été détruites, brûlées par le projecteur dans des autodafés involontaires, et nous n’osons plus les regarder. Et il faut imaginer ce qui précède le film, ce qui le suit, ce qui s’y dit : l’image reste, mystérieuse, nimbée d’une lumière jaune et diffuse, mais les voix chères se tues. Le super-huit est de l’ordre du rêve, plus que de la trace.

Son grand père et la conduite .

 Faire des courses avec lui, par exemple, était une véritable épreuve qui commençait sur la route, où il fallait accepter sans broncher son interprétation toute personnelle de la signalisation. II considérait que les flèches dessinées au sol avaient une vocation décorative. Aussi passait-il librement d’une voie à l’autre gratifiant d’un puissant « couillon de la lune » tous ceux qui osaient se mettre sur son chemin.


Éditions Christian Bourgeois, mars 2025, 376 pages.

Traduction de l’anglais (États-Unis) par Laura Bourgeois

 

Dans un précédent article, j’ai évoqué mon plaisir à lire des romans autour de la nourriture et des restaurants, ce livre je l’ai acheté dans une librairie qui fait aussi restaurant (Au chien qui lit  à la cale du Mordreuc). Il raconte la douleur d’une jeune femme d’origine coréenne par sa mère, et américaine par son père, qui accompagne sa mère atteinte d’un cancer mortel. La relation à sa mère est compliquée, car celle-ci a beaucoup de mal à exprimer son affection pour sa fille qui va rejeter l’autorité stricte à la coréenne pour devenir plus américaine que n’importe quelle jeune américaine. Mais quand sa mère tombe malade, sa fille se rend compte à quel point sa mère l’a aimée. Cela ne passait par les mots, ni par des câlins, mais par un soucis constant de lui faire plaisir à travers des plats qui demandaient parfois une journée entière de travail. Sa mère savait observer la moindre de ses réactions lorsque sa fille mangeait, son état de fatigue, son besoin de dynamisme, son envie de changement ou au contraire son envie de retrouver un plat de son enfance, et elle adaptait sa cuisine en fonction de tous ces critères.
Lorsque sa mère tombe malade, sa fille va essayer de lui redonner ce que sa mère lui a prodigué toute sa vie, l’amour à travers des plats coréens. C’est compliqué, car cela exige un retour vers une culture qu’elle a repoussée, refusant même de faire l’effort d’apprendre la coréen.

L’intérêt de ce roman est multiple

  • L’amour maternel
  • La cuisine coréenne et toutes les saveurs qu’elle contient.
  • La culture coréenne
  • Le parcours d’une jeune fille qui est à cheval entre deux cultures
  • L’accompagnement d’une maman atteinte d’un cancer mortel

Michelle a mis du temps à comprendre combien sa mère l’aimait, car en Corée dire qu’on aime son enfant et lui faire des compliments peut lui porter la poisse. Et pourtant cette mère a aimé son enfant au point d’avorter pour pouvoir se consacrer entièrement à sa fille. Elle a échoué à lui transmettre la langue et la culture de son pays mais elle lui a donné l’amour de cette cuisine complexe qui remplit ce roman d’odeurs et de sensations gustatives si bien décrites. La maladie va rebattre les cartes et Michèle va essayer de retrouver la langue de la famille de sa mère.

C’est un beau roman, un peu répétitif à propos des plats coréens mais qui donne, aussi, très envie de les goûter. La maladie et le deuil sont traités de façon originale grâce à l’évocation de la cuisine et cela permet d’alléger un récit qui serait seulement sombre sans cela.

Extraits

Début.

 Depuis que maman est morte je pleure dans les rayons du H Mart.
H Mart est une chaîne américaine de supermarchés asiatiques. Le H évoque une expression coréenne, « han ah reum » qui signifie plus ou moins les bras chargés de victuailles ». H Mart, c’est le lieu de rassemblement de tous les jeunes venus étudier aux États-Unis car ils y trouvent la marque de nouilles instantanées qui leur rappellera le goût du pays.

Portrait de sa mère.

Elle grignotait peu et ne prenait pas de petit déjeuner. Elle préférait le salé.
Je me souviens de toutes ces choses, car c’est ainsi que ma mère témoignait son amour. Pas avec de pieux mensonges ni avec des mots d’encouragement et d’affection. Mais par une observation fine de ce qui apportait de la joie aux autres. Elle conservait cette information soigneusement pour les mettre à l’aise et les choyer sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Ceux qui préfèrent le ragoût noyé dans du bouillon, les sensibles au piment, ceux qui détestent les tomates, les allergiques aux fruits de mer, les grands mangeurs, elle n’oubliait rien. Elle se souvenait du banchan dont on avait vidé la coupelle en premier, de sorte qu’au prochain passage à la maison, elle en prévoyait une portion double.

L’ennui des ado dans une petite ville américaine.

Mais la plupart du temps, on se contentait de rouler en écoutant des CD, voire de s’aventurer à une heure de route, jusqu’au lac artificiel Dexter ou à celui de Fern Ridge, juste pour s’asseoir sur le quai et regarder les eaux sombres, noires comme le pétrole dans la nuit, étendue sinistre qui servait d’oreille à l’expression de notre confusion identitaire et émotionnelle. 

Le cancer.

 Je n’arrivais pas à me faire à l’idée de ce diagnostic. Eunmi était si guindée. Elle n’avait que quarante huit ans. Elle n’avait jamais fumé une seule cigarette de sa vie. Elle faisait du sport et allait à l’église. En dehors de nos rares soirées poulet entre célibataires elle buvait peu. Elle n’avait jamais embrassé personne. Les femmes comme elles ne pouvaient pas attraper de cancer.

Des plats coréens (et je ne les ai pas tous notés !)

Tteokbokki (pourquoi commencer un mot par une double consonne)
Tangsuyuk
Pojang-macha.
Seolleongtang.
Gochuang
Sannakji (plat de pieuvre découpée vivante)
Banchan.
Kimchi de concombre 
Kong pa
Des feuilles de perilla
Anju (encas)
Heamul pajeon.
Jjajangmyeon.
Miyeok muchin 
Samgyetang.
Soondubu jjigae
Yukgaejang.
Yusanseul.

 

 


Éditions du sous sol, 388 pages, février 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Je voulais lire ce roman pour son titre, comme tant d’Élisabeth , le personnage principal a supporter un dimunitif toute sa vie, pour elle c’était Betsy. Je connais bien ce phénomène. Peut-on être la même personne quand on vous vous appelez Élisabeth, mais que votre entourage déforme en Betsy, Babeth, Zabou ou Zabeth ?

Cette remarque, toute personnelle, a peu de choses à voir avec ce roman qui raconte encore, une fois, une souffrance familiale scrutée par une écrivaine qui sait que son arrière-grand-mère, Betsy a été lobotomisée pour la « guérir » de sa schizophrénie. Cette maladie mentale plane dans toute la famille, cela procure en particulier chez les femmes une peur sourde et latente de porter en elles, cette folie.

Adèle Yon part à la recherche de ce qu’il s’est passé pour Betsy, jeune femme fiancée à André, séparée de son fiancé par la guerre 39/45 , puis mariée, accouchant de six enfants, et faisant des dépressions gravissimes et des crises de « folie ». À la demande de son mari, elle finit par subir une lobotomie et est internée loin de sa famille dans la Sarthe. Avec l’évolution de la psychiatrie, elle ressortira de ce mouroir pour « fous », et reviendra non pas auprès de son mari et de ses enfants mais dans sa propre famille maternelle.

L’autrice tape à toutes les portes pour faire la lumière sur la vie de Betsy. Le livre raconte tout et cela donne un aspect un peu fouillis, pas désagréable mais qui demande au lecteur une certaine vigilance. Le récit de l’écrivaine est en caractères graphiques habituels, les interviews, les lettres, les mails sont dans une autre typographie. On passe par tous les moments de cette enquête pas toujours passionnante, les archives des hôpitaux psychiatriques m’ont carrément ennuyées . L’autrice semble vouloir abandonner son enquête et part travailler en boucherie industrielle, elle le raconte bien , mais franchement la comparaison entre la lobotomie et le découpage du porc m’a semblé pour le moins inutile voire déplacée !

Il apparaît de façon évidente que le mari de Betsy n’a pas voulu prendre en charge sa femme et que, les six grossesses n’ont pas aidé cette pauvre femme à aller mieux. Le plus dur pour elle , c’est de n’être pas retournée vivre avec son mari quand les psychiatres plus humains l’ont déclarée apte à vivre en dehors de l’hôpital.

Les recherches que l’auteure a menées autour de la lobotomie m’ont beaucoup intéressée. C’est la raison pour laquelle j’ai mis quatre coquillages, alors que pour l’ensemble j’aurais plutôt mis 3 coquillages. La lobotomie est une pratique qui a eu beaucoup de succès aux USA, un peu moins en France et qui n’est toujours pas interdite. 85 % des personnes lobotomisées étaient des femmes, et c’était une pratique dangereuse qui n’a jamais guéri personne mais qui, dans le meilleur des cas, calmait les malades.

Pour l’écrivaine qui a ouvert tous les placards à secrets de sa famille, elle décrit le père de Betsy comme autoritaire et harceleur si ce n’est incestueux, le mari comme quelqu’un incapable d’aider sa femme et responsable de cette lobotomie qui a empêché tout progrès pour la santé de son épouse qu’il a abandonnée dans un hospice sordide.

Une fois encore, l’autrice pense que ce lire l’a aidée à guérir de sa peur de la folie et elle le dédie à toute celles qui ont la même peur qu’elle :

Je remercie enfin toutes les femmes qui, au cours de ce voyage et au-delà, m’ont fait part de leur expérience de la maladie mentale, de la peur, de la menace, du découragement, du poids familial, du silence, de la colère. Je remercie toutes celles et ceux qui apercevront leur histoire dans le creux de celle-ci. Ce livre est pour nous : qu’il nous libère.

 

Extraits

Première page

Objet : Jean-Louis Important 
Date : 4 janvier 2023 à 02:18:49
À : LA FILLE CADETTE
Quand tu liras ces mots, j’aurai fini mes jours après avoir basculé dans le vide depuis le balcon de l’appartement que j’ai loué au 7° étage. 

Début du chapitre 1.

 L’inventeur devenu millionnaire du Minitel rose préparait l’opération depuis plusieurs mois. Il a mis en ordre ( jeté, donné, brûlé) ses affaires, vendu sa maison du sud de la France, loué un appartement au septième étage d’un immeuble de la rue d’Aligre, rédigé son testament, réglé ses obsèques, écrit un mail à trois personnes, téléphoné à la police pour l’avertir qu’il s’apprêtait à sauter du septième étage d’un immeuble de la rue d’Aligre et, le 4 janvier 2023 à trois heures du matin, il a sauté du septième étage de l’immeuble de la rue d’Aligre, laissant derrière lui en évidence sur la table de la cuisine, les clés d’une voiture de location Honda 245AWD32 garée dans le parking de l’immeuble. 

La peur d’être folle.

 Il y a pour moi un risque génétique : tout le monde sait que c’est à la sortie d’adolescence que le risque de développer une maladie mentale est le plus fort. Il n’y a aucun doute c’est ce qui est en train de m’arriver. Ai-je moi-même induit que mon arrière-grand-mère était schizophrène en une confusion qui n’était pas sans précédent entre la folie en général et la schizophrénie en particulier ?

Travail de boucherie

En boucherie, le couteau se tient comme un poignard que l’on s’apprêterait à plonger dans un corps de dos, le poing serré vers l’extérieur, la lame vers soi. Toute la force est concentrée dans le poignet. Pour cette raison, les apprentis bouchers se revêtent d’une cotte de mailles : un geste manqué finirait sans hésiter dans nos entrailles. En boucherie, on est soi-même son propre ennemi, son meurtrier potentiel. 

Façon de soigner la maladie psychiatrique.

 Le développement de la chirurgie gynécologique rendent soudain possible de la guérison du mal à la racine, ils permettent de l’extraire comme un vulgaire kyste, une excroissance sans laquelle le corps demeure parfaitement intact. Découper, sectionner, exciser, curateur, ablater, amputer : je suis frappée par la manière dont la psychochirurgie fait fond sur une théorie de l’excès selon laquelle l’ablation de certaines parties du corps, comme de tumeurs malignes, permettrait au sujet malade de retrouver son équilibre initial. D’abord, utérus, clitoris ; ensuite lobe frontal des parties « en trop ». La banalisation des violences envers les parties génitales des femmes ouvre naturellement la voie à la banalisation des violences envers leurs cerveaux. Découper l’utérus, découper le cerveau : il n’y a qu’un pas.

Je partage cela avec cette écrivaine.

 J’ai une piètre maîtrise de la marche arrière, mes roues se dirigent toujours à l’opposé de ma pensée

 


Éditions de l’olivier, 142 pages, janvier 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Je n’arrive pas à comprendre le pourquoi de ce roman ? Jacques, le beau père de l’écrivaine est un personnage qui a passé son temps à dépenser l’argent qu’il n’avait pas. Les enfants l’ont aimé car il était flamboyant, mais ont compris aussi qu’il était toxique. Mais en quoi cela mérite-t-il de faire le sujet d’un livre ?

C’est un roman qui se lit en une soirée et comme j’écris ce billet deux jours après je cherche dans ma mémoire les traces qu’il a laissés. C’est un vide abyssal !

J’ai vu passer des critiques où on parle de délicatesse et je crois me souvenir que j’ai apprécié la volonté de l’écrivaine de ne pas juger cet homme avec ses yeux d’adulte : enfant elle se sentait flattée d’être apprécié par lui.

Je crois que je n’en peux plus de tous ces récits autobiographiques qui, nous disent la quatrième de couverture, sont « des blessures ouvertes » .

 

Extrait

Début.

Il somnolait toute la journée assis sur le canapé, la tête renversée en arrière, les mains à plat sur les genoux. Il était devenu très maigre. J’étais fascinée par l’armature de ses os sous le pyjama. Ses yeux étaient creusés. Quand il les ouvrait, il avait l’air méchant ; quand il les fermait, il avait l’air d’un mort. De temps en temps, je m’ approchais pour vérifier qu’il respirait toujours. J’avais peur qu’il meure sans bruit près de moi, sans que je m’en aperçoive. 


Éditions MIKRÓS Littérature, 229 pages, mai 2024

Traduit de l’arabe (Égypte) par Marie Charton.

 

Sagesse d’une de ses tantes :

Les hommes, tu vois, c’est comme les tambours : ils sont vides de l’intérieur et il faut les frapper pour en tirer un son.

Quel humour ! Je vous promets quelques éclats de rire et une plongée dans la civilisation égyptienne que vous n’oublierez pas. Cette autrice tenait un blog où elle racontait ses déboires amoureux, le succès de son blog l’a amenée à en faire un livre traduit avec un grand succès en Europe et aux USA.

Elle a la plume d’une femme jeune et lucide qui ose se moquer de tous les travers de son pays. Une si grande liberté de ton, fait vraiment plaisir à lire dans un pays profondément musulman. Tout son problème vient de ce que, comme beaucoup de femmes de son pays, elle a bien réussi ses études et gagne bien sa vie, contrairement aux prétendants qui se présentent chez elle pour se fiancer. Elle dit que le problème vient de ce que les garçons sont souvent élevés comme des petits princes à qui on n’impose rien et ont donc un niveau d’études beaucoup moins élevé que celui des femmes. La description de la condition de la femme égyptienne, même si elle est racontée sur un ton humoristique, est certainement réaliste et profondément triste.

Le défilé des prétendants est très drôle, cela va du commissaire de police, qui a déjà établi des fiches de police sur toute sa famille , et qui fait peur à tout le monde, au croyant qui arrive avec soi-disant ses deux sœurs qui en fait sont ses deux femmes, en passant le candidat « presque » parfait qui revient d’Angleterre mais qui ne dit pas qu’il s’est marié à Londres, sa mère prétend que c’est un mariage blanc mais sa femme anglaise attend un bébé ….

Mais ce défilé ne raconte pas grand chose du talent avec lequel écrit cette autrice . J’espère vous en faire profiter à travers ces extraits :

 

Extraits

Début.

Allez-y, dites « Bismillah » et suivez moi pas à pas. Mais d’abord, mettons-nous d’accord sur le fait que parler du mariage, des « prétendants  » ou du recul de l’âge du mariage est très délicat en Égypte. Vous aurez beaucoup de mal à trouver quelqu’un qui s’exprime librement sur la question. Et surtout parmi les filles qui ne sont pas mariées. Parce que, pour les gens, une fille qui en parle est soit mal éduquée et vulgaire, soit pressée de se marier. Ou alors, trop âgée pour trouver quelqu’un qui veuille l’épouser. 

La féminité .

Dites-moi : on est censé la trouver où, cette « féminité » dont ils parlent ? Ma mère, elle est toute la journée dans sa cuisine. Notre voisine, tante Souheir, passe son temps à laver et à étendre du linge. Quant à tante Amal, elle est occupée jour et nuit à hurler sur tante Souheir à cause du linge qui goutte sur son balcon – et aussi sur son fils parce qu’il joue dans la rue au lieu de faire ses devoirs de math.

Journée de la femme Égyptienne.

Elle se lève le matin, prépare le petit-déjeuner, habille les enfants, les fait manger puis fait manger son mari. Elle part ensuite courir les rues : amener à l’école les enfants qui sont en âge, puis ceux qui sont trop petits chez leur grand-mère. Ensuite elle court au travail, arrive en retard et se prend une pénalité. Ensuite elle sort du boulot, va chercher la moitié des enfants à l’école et l’autre moitié chez sa mère, fait un crochet par le marché pour acheter les légumes, rentre à la maison en traînant derrière elle les enfants- quand ce n’est pas le contraire. Ensuite elle change les enfants, commence à cuisiner puis, une fois le repas prêt, elle doit le servir ; après avoir servi, elle doit faire la vaisselle puis préparer le thé et regarde s’il y a du linge à laver ou un endroit à nettoyer. Après avoir fini, elle s’occupe des enfants : elle en fait réviser un, gronde le deuxième parce qu’il a frappé sa sœur, hurle sur le troisième qui laisse traîner ses cahier et s’entête à vouloir dessiner sur le mur. Après ce marathon quotidien, le « bey » , dont les seules responsabilités dans la vie sont d’aller au travail, d’en revenir, de manger et de boire, rentre du café, regarde sa femme qui a trimé toute ka journée et lui balance :
 » C’est une dégaine avec laquelle accueillir son mari franchement ? Tu peux pas être plus souriante et t’habiller mieux que ça ? T’as rien à faire de la journée… »
Après ça, il s’étonne que sa femme lui ouvre le crâne à coups de pilon !

Est ce vrai qu’en Égypte ?

Il existe un autre principe : »pourquoi travailler plus quand on peut travailler moins ? » qui est très répandu chez les fonctionnaires et chez les joueurs de Zamalek .


Éditions du Seuil, 228 pages, octobre 2024

 

« J’ai bu pour m’évader et l’alcool est devenu ma prison. »

Cet auteur a fait de sa famille l’objet de certains de ses livres, sur Luocine j’ai mis « En finir avec Eddie Bellegueule » et « Qui a tué mon père » , j’ai lu aussi celui consacré à sa mère. J’ai beaucoup aimé celui-ci , car on y apprend beaucoup sur un homme que je n’aurais guère aimé rencontrer un soir dans une rue d’Amiens ou ailleurs. Un homme que j’aurais méprisé car sujet à des accès de violence : il frappait les femmes et faisait peur à ses enfants, un homme que l’alcool rendait fou, qui tenait des propos racistes et homophobes. Et pourtant un être humain !

Édouard Louis, ne cache rien des horreurs que son frère a été capable de faire ou de dire, mais en recherchant qui il était à travers différents témoignages, on se rend compte qu’il pouvait être « gentil » et qu’il avait été aimé par des femmes qui rendent toutes l’alcool et son enfance responsables de ses violences. Le roman suit les préparatifs de l’enterrement, les souvenirs de l’enfance où ce frère a fait tellement souffrir le petit Eddy, mais aussi la façon dont le père a brisé tous les rêves de cet enfant. Est-ce que l’abandon par son père géniteur qui a été capable d’aimer d’autres enfants que lui, est la première blessure dont cet homme ne s’est jamais remis ? Est-ce que l’alcoolisme est héréditaire ? Son père, son oncle, son cousin sont tous morts d’alcoolisme . Est-ce que la misère sociale en est responsable ?

Ce portrait m’a permis de comprendre des gens que je ne croise pas souvent et que j’ai tendance à mépriser. Je trouve que ce roman permet effectivement d’ouvrir les yeux sur les ravages de l’alcoolisme car l’auteur ne cache rien sur les faiblesses, mais aussi sur les causes possibles de cette autodestruction, l’auteur n’est donc jamais dans le jugement ni dans la justification : c’est ce que j’ai beaucoup apprécié. Même quand il raconte l’homophobie violente de son frère donc de l’auteur.

Je trouve que pouvoir comprendre des gens qui, tout en étant tout près de moi, je ne vois jamais c’est presqu’aussi exotique que décrire une population au fin fond de l’Amazonie. Et surtout on se rend compte que chez des hommes détruits par l’alcool, il y a aussi une être humain. C’était le cas de son frère qui méritait bien ce roman .

 

Extraits.

 

Début.

 Je n’ai rien ressenti à l’annonce de la mort de mon frère ; ni tristesse, ni désespoir, ni joie, ni plaisir. J’ai reçu la nouvelle comme on recevrait des informations sur le temps qu’il fait dehors, ou comme on écouterait une personne quelconque nous dérouler le récit de son après-midi au supermarché. Je ne l’avais pas vu depuis presque dix ans. Je ne voulais plus le voir. Certains jours ma mère tentait de me faire changer d’avis, d’une voix hésitante, comme si elle avait eu peur de me froisser ou de créer un conflit entre elle et moi : 
– Tu sais, ton frère peut être que tu devrais lui donner une chance … je crois que ça lui ferait plaisir. Il parle beaucoup de toi…

La haine de ses parents.

 Il les détestait parce que à cause d’eux, il était détruit mais c’était fini maintenant, grâce à ses amis allée se reconstruire.

 Ma mère a raccroché assommée. Elle ne savait pas que mon frère couvait cette haine pour elle à l’intérieur de lui – et je crois qu’elle était sincère, elle ne savait pas il ne faut pas lui en vouloir. À la fin de l’appel téléphonique elle a soupiré et elle a dit à mon père, les yeux grands ouverts et la mine stupéfaite, comme si elle venait d’apercevoir un fou qui poussait des cris dans les rues : « Mais ça va pas bien l’autre à inventer des trucs comme ça. »

Différence entre classes sociales.

... Dans notre monde essayer n’était pas une chose possible, je l’ai vu plus tard dans le monde de ceux qui vivent dans le confort et dans l’argent ou du moins avec plus d’argent et plus de confort, certains de leurs enfants étaient comme mon frère, certains buvaient, certains volaient, certains détestaient d’école, certains mentaient, mais leurs parents essayaient des choses pour les aider et pour tenter les transformer, ils leur offraient une formation de pâtissier, de danseur, d’acteur dans une mauvaise école de théâtre trop chère, ils essayaient, et c’est aussi ça l’Injustice, certains jours il me semble que l’Injustice, ce n’est rien d’autre que la différence d’accès à l’erreur, il me semble que l’Injustice ce n’est rien d’autre que la différence d’accès aux tentatives qu’elles soient ratées ou réussies, et je suis tellement triste, je suis tellement triste.

L’alcool .

 Il buvait de l’alcool pour se sentir mieux et l’alcool l’enfermait dans son destin ; lui-même avait dit à ma mère quelques mois avant de mourir :  » Jai bu pour m’évader et l’alcool est devenu ma prison. »

La famille .

 C’est un phénomène que j’ai souvent observé dans les familles : elle veulent alternativement vous aider et vous noyer.

L’alcool, la violence, les femmes.

 Pourtant l’histoire se répétait et s’amplifiait dans sa répétition : avec Géraldine mon frère se comportait comme avec Angélique, mais en pire. C’était comme s’il avait voulu l’aimer mais qu’il était, dans les faits inapte à mettre en pratique ce sentiment. Il buvait toujours plus, certain soir il vomissait dans l’appartement, il renversait les meubles. Les années passées il avait vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre ans et il s’est mis à l’alcool plus tôt dans la journée, d’abord au milieu de l’après-midi, sans occasion particulière, puis le matin. puis directement au réveil.
L’alcool devenait pour mon frère une maladie incontrôlable, et de plus en plus visible pour les autres.
(…)

Il était avec elles dans la chambre -alors moi qu’est-ce que j’ai fait ? Je me suis mis entre lui et mes deux filles et je les ai protégées. J’étais allongée sur mes deux filles, pliée, comme une carapace de tortue, et ton frère il me tapait sur le dos comme s’il aurait voulu me le transpercer.

 Il me tapait tellement fort que mes filles elle sentait des coups à travers moi, elles me l’ont raconté le lendemain, elles m’ont dit maman On sentait ses poings à travers ton corps à toi.
 Un jour, dans la rue,
comme ça,
 sans raison, 
Il m’a mis une grosse claque dans la tête.
Mes lunettes de soleil,
elles ont volé par terre.
 Comme ça, en plein milieu de la rue.