Éditions Serge Safran, 247 pages, février 2016

Traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot 

 

Toujours dans la série des romans qui ne sont jamais sortis de la médiathèque de Dinard, j’ai donc lu ce roman d’un écrivain très connu dans son pays. Je ne suis pas certaine de contribuer à lui trouver un lectorat.

Nous suivons la vie d’un certain Chun, qui dès les premières pages de ce livre annonce qu’il va partir faire la guerre au Vietnam aux côté des américains, sans aucune conviction, mais plutôt parce qu’il ne sait pas quoi faire de lui-même. Ensuite, l’auteur qui a des points communs avec son personnage, raconte la lente dérive du personnage et de ses amis. Dans les années 60, la jeunesse coréenne, a essayé plusieurs fois de soulever le régime très autoritaire mis en place en Corée du sud, la répression fera de nombreux morts chez les étudiants. Chun et ses amis traversent la pays pour vivre autrement, cela ressemble un peu aux gauchistes des années 68 qui partaient pour élever des chèvres sur le plateau du Larzac.

Cela aurait vraiment pu donner un roman passionnant, car on sent que la Corée est traversée par des conflits passés dont elle se remet mal et actuels qui sont très violents. Et une population très courageuse mais plongée dans une misère dont je n’avais aucune idée. J’ai bien écrit : « on sent cela » , mais ce n’est absolument pas le sujet du roman. Chun est anti héros parfaitement ennuyeux, rien ne l’intéresse dans la vie, son seul but est de ne pas s’insérer dans une société qu’il déteste. Cela nous vaut un survol de la réalité scolaire et universitaire qui visent à formater une jeunesse et jamais à l’épanouir. Dans les année 60 en Europe aussi la jeunesse se révoltait contre un système scolaire obsolète et répressif. Et , petite remarque, le système scolaire coréen n’a pas beaucoup changé, il est un des plus compétitifs du monde.

Bref, j’ai lu jusqu’au bout ce roman, en cherchant à comprendre ce pays alors que l’auteur ne voulait que se raconter lui-même et les errances de sa jeunesse, même les paysages semblent ordinaires alors que lorsqu’on va les voir sur le net, ils semblent superbes.

Extraits.

Début.

 C’est cet hiver-là que fut décidé mon départ pour le Viêt Nam.
 J’avais d’abord été loin d’imaginer que le bataillon, auquel j’étais affecté avait été désigné pour y être envoyé en renfort. Mais l’ordre d’intégrer l’École spéciale pour le combat de jungle ne tarda pas à être signifié à notre unité. Notre destination une fois l’entraînement terminé ne faisait pas de doute. Je n’en fis pas un drame. Au contraire, j’allais enfin me lancer dans quelque chose qui n’avait rien d’abstrait : mourir ou survivre, telles étaient les deux possibilités qui allaient s’offrir à moi.

Après la guerre de Corée.

 J’étais obligée de mentir à mes parents qui ne pouvaient oublier qu’avant de perdre leur fortune, ils étaient des citoyens respectables ayant reçu une éducation moderne. D’un côté, j’étais semblable à ses mioches de journaliers du plus bas de l’échelle sociale, mais de l’autre, je restais le fils chéri d’un couple de réfugiés originaires du Nord, ruinés, mais survivant grâce à l’amour-propre de ceux qui avaient appartenu à une ancienne famille aisée. Du moins étais-je cet être double dans mon quartier et dans mon école, située à la périphérique de Séoul. Mes parents avaient suivi des études poussées sous l’occupation japonaise, 0n’avaient jamais été ouvriers ni paysans, avait un temps joui d’une vie culturelle, fréquentant les cinémas, les grands magasins, les cafés ou les restaurants, dans la capitale de l’état, appelé Mandchoukouo que les impérialistes japonais avaient érigé au nord de la péninsule coréenne.

Lui et ses amis dans un musée.

 Il y avait, cependant une remarquable statue de Maitreya en méditation, un pied posé sur la cuisse de l’autre jambe et une main touchant le menton. Sa position était parfaitement harmonieuse, mais ce qui était mystérieux, c’était qu’en même temps, on avait l’impression qu’il hésitait, comme sur le point de sortir de cette immobilité. Une fois dehors, nous fîmes une pause sur les degrés en pierre.
– Ne visitons plus les musées, proposai-je
Inho était également de cet avis.
– Quand on se fixe des objectifs, ça gâche le voyage. On va se laisser porter par le courant tout simplement. 
– Cela dit, on ferait mieux de décider où on va après, tu ne crois pas ?
– On ne devrait pas se rendre à Puyô ?
 Nous étions d’accord pour ne rien planifier, mais comme nous n’avions pas d’autre idée, nous décidâmes d’aller à Puyô comme l’avait suggéré l’homme du train.

 


Éditions Benoit Broyard, 358 pages, publié en mars 2024 , première édition en 1948 

Introduction de Jacques Prévert

Étrange destinée que ce livre autobiographique de Marianne Oswald, née Sarah Alice Bloch, en 1901 à Sarreguemines alors allemande, dans une famille de commerçants aisés juifs. Marianne Oswald a d’abord fait une carrière de chanteuse de cabaret et a été l’amie de Jacques Prévert, Robert Desnos, Max Jacob et d’autres poètes et hommes du spectacle, elle fuit le nazisme aux USA et quand elle revient en France en 1946, elle a été oubliée et sa carrière a beaucoup de mal à redémarrer. Et c’est à cette date qu’elle écrit ce témoignage qui ne connaîtra pas un grand succès, malgré la préface de Jacques Prévert.

Ce livre raconte son enfance, et son malheur de ne pas être un garçon. La famille avait déjà une fille , et attendait un héritier mâle. Sa sœur, de 8 ans son aînée, va la rejeter complètement et sa mère attendra d’être sur son lit de mort pour lui témoigner un peu d’affection. Son père aimera cette petite fille et elle aura aussi la chance d’avoir une nourrice qui lui apportera un amour inconditionnel. À l’âge de 16 ans, elle est orpheline, et son oncle tuteur l’envoie en pension à Munich. On lui découvre un goitre, il faudra l’opérer et contrairement aux prévisions (et aux espoirs de son oncle) elle survit et après de graves difficultés elle retrouvera sa voix et pourra même chanter. Le récit s’arrête quand elle arrive à Paris.

Tout est raconté du point de vue d’une enfant qui subit la cruauté des adultes vis à vis d’elle . Mais l’enfance c’est aussi la joie de se faire des amies qui sont souvent très gentilles, elle raconte leurs jeux et la découverte de la sexualité. La vie à Sarreguemines est bien rendue, avec les Lorrains français de cœur à l’opposé de ceux qui sont fiers d’être allemands et qui vénèrent leur cher Kaiser. L’enfant se débrouille avec les autorités scolaires, souvent soutenue par son père qui ne croit pas trop aux règles germaniques. Sa mère et sa sœur, veulent donner des gages de respectabilité à tous les habitants et en veulent beaucoup à la petite qui fait des bêtises d’enfant mal-aimé. Le magasin de tissu et de confection marche très bien et la famille est très riche.

Ce qui est très étrange et que j’aimerais comprendre, c’est pourquoi la judéité de la famille n’est jamais évoquée. L’auteure a écrit ce livre en 1947 : est ce qu’à ce moment là c’était trop dur de parler de ses origines juives ? Je ne trouve pas d’explication, c’est très bizarre : la famille est décrite comme catholique et le mariage de sa sœur, semble se passer à l’église. Elle n’a voulu raconter que son ressenti de petite fille que sa mère n’arrive pas à aimer, et cela rend ce récit très poignant. Mais j’ai des réserves sur cette autobiographie : l’arrière plan sociologique, me manque : est ce parce qu’ils étaient juifs que la mère est si attachée aux conventions ? Comme commerçante se devait-elle d’être absolument irréprochable pour garder sa clientèle ?
L’adolescente rencontre un moment un regard bienveillant d’adulte qui se penche sur la destinée de cette jeune fille, il s’agit d’un psychanalyste à Munich qui lui donne quelques clés pour comprendre ce qu’elle a subi et lui expliquer la fin tragique de son père. Elle avait si peur de devenir folle comme lui, ce que sa charmante famille lui avait répété à l’envie. En réalité la tuberculose de son père a attaqué son cerveau et c’est ce qui l’a conduit à avoir des gestes de démences : ce n’est donc pas héréditaire.

Ce récit prend sa place dans la longue série des enfances malheureuses, c’est bien raconté mais il lui manque un ancrage dans la réalité juive qui permettrait de comprendre bien des aspects de la vie de cette famille. Elle a complètement disparu aujourd’hui puisque au début de cette réédition, les Éditions Benoit Broyard cherche si Marianne OSWALD née Sarah Alice Bloch a un quelconque héritier.

Extraits.

Début.

La ville de Sarreguemines est née juste à l’endroit où la Blies quitte en dansant les champs verts de la Lorraine, pour rejoindre la Sarre.
 Sarreguemines marque la frontière entre la Lorraine française et la Sarre allemande. Le pont principal prolonge la Neuenkirchenstrasse de Sarreguemines jusqu’à Neuenkirchen et rejoint la grand’route de Sarrebrück, la ville minière de la Sarre, la ville noire de fumée et de charbon.

Le début de la guerrec14/18 à Sarreguemines.

 De chaque côté, toutes les discussions se terminaient toujours par une prière à Dieu, Dieu qui devait avoir le dernier mot dans cette guerre.
 Dieu ?
C’était à son sujet que j’étais le plus troublée. Avec qui était-il réellement ? Combien de nuits blanches devaient-ils passer avec tout le bruit que l’on faisait autour de lui d’un côté comme de l’autre ?
Le soir avant que mes paupières ne tombent de sommeil, et en priant Dieu de faire tout son possible pour que la guerre finisse très vite afin que je parte pour Paris, Je ne pouvais m’empêcher de penser et de repenser :
 » Comment Dieu va-t-il faire pour s’en sortir ? Comment va-t-il faire pour ne pas se fâcher avec toute la terre ?… »

Elle retrouve sa voix et trouve sa voie.

 Un jour j’entendis un homme dire dans la salle :  » C’est entendu cette fille n’a pas une voix de rossignol, mais avez-vous vu quelle flamme ? Elle n’a peut-être pas de voix du tout, mais il faut reconnaître qu’avec cette voix, qu’elle n’a pas, elle donne la chair de poule. »
 Alors je compris que c’était ma voix qui malgré moi avait blessé et irrité tous les autres auditeurs en leur mettant sur la gorge la lame du souvenir, ma voix qui tressaillait encore de terreur et de douleur n’ayant pu oublier ni les murs blancs de l’hôpital ni le couteau du chirurgien, ni l’épouvantes du réveil sous le chloroforme.
 Mais cette voix racontait aussi, à travers les pauvres paroles des simples chansons de Catherine, toute mon enfance (..)
 Et toutes les autres voix de ma vie qui éclataient en même temps dans mon cœur. C’était le sang de ses voix mêlées à mon propre sang qui battait dans mes chansons. Derrière le rideau, je cessais alors de pleurer et j’oubliais la pluie d’injures battant mon visage comme une vitre, j’oubliais l’orage de ses voix agressives, et je savais que je n’étais plus seule dans cette foule hostile, puisque quelques-uns, malgré tout m’avaient défendu. Et je savais qu’un jour, ils seraient plus nombreux encore, ceux qui aimeraient mes chansons, celles de Catherine et d’autres, qui diraient les malheurs et la beauté de la vie, ses orages et ses éclaircies.

 

Une des chansons qui l’a rendue célèbre c’est la chasse à l’enfant écrit par Jacques Prévert. Je pense qu’elle était bien placée pour ressentir ce texte .

Extraits

 


Éditions la tribu, 309 pages, mars 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

 

 Puissions nous laisser à nos enfants un monde dans lequel on ne se posera plus la question de qui on est.

Voilà deux livres qui se suivent sur Luocine d’auteures qui ont toutes les deux un pied en France et un autre dans leur pays arabe d’origine. Pour Leila Slimani c’était le Maroc et pour Manal Salamé, le Liban, ce si beau pays qui ne connaît que la guerre depuis si longtemps. Quelle solution pour ses habitants ? Partir à l’étranger : il y a beaucoup plus de Libanais aux quatre coins du monde que de Libanais au Liban.

Cela fait dix sept longues années que cette auteure n’est pas revenue dans son pays, où vivent ses parents, sa sœur et sa très jeune nièce. Ce qui la pousse à revenir, c’est cette impression qu’elle ne sait plus bien parler l’arabe et que puisqu’elle est française aujourd’hui elle n’a aucune trace de son origine libanaise. Elle a poussé le désir d’assimilation jusqu’à franciser son prénom sans le dire à ses parents pour qui ce serait une trahison.
Elle pensait rester une semaine ou au pire deux, mais au Liban faire des papiers c’est compliqué et elle restera deux mois. Elle veut, en effet refaire sa carte d’identité libanaise. Dans un style alerte et souvent drôle, elle raconte ce qu’elle voit aujourd’hui et ses souvenirs de jeunesse, elle raconte bien les barreaux de la prison d’un trop petit pays où tout se sait immédiatement et où on est tout de suite mis dans la case de son origine paternelle. Son père est libanais du Sud donc Chiite donc elle est chiite, alors qu’elle ne croit en rien et ne veut pas être définie de cette façon.

Mais elle raconte aussi son attachement à sa famille, aux traditions familiales, aux paysages. Et surtout , l’auteure décrit bien toutes les difficultés passées et actuelles du Liban, la main mise du Hezbollah sur le sud du pays, et les rivalités de toutes les factions religieuses. Elle survole rapidement tous les problèmes politiques, et ne prétend pas à une analyse exhaustive de la situation, mais c’est ce qui rend son récit très vivant.

J’ai bien aimé ce roman, les remarques sur ce pays sonnent très juste et je retrouve à travers elle, les Libanais que je connais, je me suis un peu ennuyée dans ses histoires amoureuses, dont je ne comprends pas très bien ce qu’elles rajoutent à son propos.

Extraits.

Début.

 J’AURAIS RECONNU BEYROUTH LES YEUX FERMÉS.
À la sortie de l’avion, le pied à peine posé sur le tarmac, une bouffée de Kérosène mêlée d’une moiteur iodée s’engouffre en vous. La poitrine se comprime. Le cœur sursaute. Cesse de battre. Imploser. Puis la vie reprend la où vous l’avez laissé, hier ou il y a 40 ans.
 C’est donc ça. La puanteur de la capitale me revient comme une évidence. Je l’avais connue chaque été, jusqu’à l’aube de mes vingt ans. À mesure qu’elle me brûle la trachée, je réalise que j’ai passé ma vie à la traquer, partout où j’ai posé mes bagages..

Les Libanais et les diplômes.

 Notre bande suivait des études dans l’une des deux universités les plus prestigieuses du pays. Grâce à une ascendance aisée où des parents qui s’étaient faits une situation à l’étranger, la plupart n’avaient pas eu à emprunter de l’argent pour intégrer cette fabrique à élites. D’autres avaient dû s’endetter afin de financer leurs passeports social. Car au Liban, un diplôme à autant de valeur que la terre ou la pierre, et offre l’espoir de s’exporter à ceux qui n’ont pas de relations bien placées.

Paradoxes Libanais.

Au Liban, les divergences sont multiples, parfois meurtrière., mais il y a une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, toutes confessions, toutes classes sociales et tous bords politiques confondus : les apparences.
 Vous pouvez défendre l’avortement, mais jamais admettre que votre fille a eu recours. Vous avez le droit de blasphémer, mais jamais de vous proclamer athée. Vous pouvez plaindre les queers qui se font jeter à la rue par leur famille, mais vous renierez votre propre fils s’il s’il se découvre pédé.
Ces paradoxes finissent par me faire sentir tel un oiseau en cage. L’envie de briser les barreaux et de voler à contre-courant grandit en moi.

Les Libanaises et l’esthétique.

 Au Liban, l’importance accordée à la beauté et au paraître est incrustée dans notre subconscient dès notre plus jeune âge. La chirurgie esthétique est loin d’être tabou. Elle est un marqueur social : je me refais des seins, donc je suis riche et éternellement jeune. On va jusqu’à arborer fièrement ces pansements postopératoires sur le nez, et à se refiler, ces bonnes adresses pour une injection de botox, entre un cours de yoga et un verre en rooftop.
Si vous souhaitez vous offrir une nouvelle paire de fesses, sans vous serrer la ceinture, vous pouvez demander à votre banque un « beauté loan » crédit de beauté. Ce qui fait du Liban, le premier pays du Moyen-Orient, où il est possible de se faire liposucer le ventre et galber le postérieur à crédit. Même au plus profond des crises, tant que les générateurs carburent, les cliniques tournent à plein régime et les chirurgiens plastiques découpent, rafistolent et saturent.

Le code de la route.

 Au Liban, le code de la route est à l’image de tous les marqueurs sociaux, tout est question de taille. Et la priorité proportionnelle au volume de votre bolide. Cette loi du plus fort est respectée de tous, car certains voyous conservent des flingues dans leur boîte à gants, et peuvent en pointer un sur vous, voire tirer, si vous les vexez au volant.

Une personnalité bien décrite.

Nahil. De toutes les créatures accrochées aux branches de notre arbre familial, s’il faut en craindre une, c’est cette cousine germaine de notre père.
 Malgré son mètre cinquante, sa voix porte plus haut et plus fort que tous les minarets du Liban réunis. Si haut et si fort que les rumeurs qu’elle propage traversent le pays en moins de temps qu’ils n’en faut pour les inventer.
Ma mère est d’ailleurs convaincue que son regard porte la poisse. Et les femmes de ma famille craignent le mauvaise œil plus que la mort.

 

 


Éditions Robert Laffont, (Pavillons) 258 pages, janvier 2026

Ce livre autobiographique raconte la construction de la personnalité d’une enfant qui de la sixième à la terminale, pendant huit longues années, a été pensionnaire pour pouvoir suivre des études. Cette enfant a été arrachée à une famille aimante, mais qui hélas habite loin des lycées.

Noëlle J (elle ne donne pas son nom de famille trop connue) raconte de façon émouvante ses premières années surtout son année de sixième, elle n’a survécu que grâce à une amie Thérèse et ce sont leurs pleurs qui les uniront pour l’année entière. À deux, elles arriveront à construire un petit groupe de quelques filles qui unies contre l’injustice des adultes surmonteront les épreuves de l’internat. Ce sera la même tactique qu’elle mettra en œuvre dans le deuxième internat. Ses parents la changent de lycée pour qu’elle puisse faire des études à Paris. Sa méthode pour être heureuse : se constituer un bon groupe d’amies, pour se sentir protégée.

Dans le lycée parisien, l’enfant décrit l’injustice des surveillantes, mais on sent que l’autorité vacille car certaines surveillantes sont gentilles avec les pensionnaires. Mais la personnalité des professeurs prend plus d’importance, elle sera hélas victime d’un professeur de mathématiques sadique qui réussira à lui faire peur de cette matière pour le reste de ses études. Jusqu’en troisième les pensionnaires porteront un uniforme bleu marine, béret et gants blancs en promenade !

La jeune fille connaît aussi le plaisir physique avec d’autres filles et un grand amour avec une surveillante. Pendant ces dix longues années, ses parents (surtout sa mère) souffre autant qu’elle de cette séparation, ses parents compensent par des week-ends les plus chaleureux possibles, et je pense que cela l’a beaucoup aidée.

Tout cette autobiographie scolaire, est très bien raconté, et je retrouve bien l’ambiance que j’ai connue dans les lycées de jeunes filles. Je n’étais pas pensionnaire mais la méfiance que l’on ressentait sur l’énergie des filles était bien là. Et j’ai vraiment souffert de cette répression stupide. Et comme elle, certains professeurs qui aimaient transmettre la joie que leur avait procuré l’étude leur matière, a transformé peu à peu ma vie au lycée. Contrairement à elle, je le dois à un professeur de mathématiques en quatrième et troisième, hélas en seconde j’ai connu aussi une abrutie qui considérait les mathématiques comme un moyen de répression. En seconde, en français ma vie a été complètement changé grâce à une enseignante ( elle a cent ans cette année) Suzanne a illuminé la vie de tous les élèves puis celle des étudiants qui ont eu la chance de l’avoir comme professeur à l’université.

J’avais complètement oublié que j’avais lu « au pays des vermeilles » de cette autrice. (Livre qui ne m’avait déçue.)

Extraits.

Début.

Dix ! Plus dix ! Plus dix ! Plus dix ! …
Plus de quarante lits .
 Je ne vais tout de même pas dormir avec tout ce monde-là !
 Je sens ma mère aussi désemparée que moi. Vaillamment elle tente : » Ils ne sont pas trop vilains, ces couvre-lits à franges avec toutes ces roses !… »
 Consciente que son « pas trop vilain » sonne plutôt faux. Au cas où on ne l’aurait pas compris, il s’agit bien ici d’un dortoir de filles. Les filles naissent dans les roses, c’est connu ! Sauf pour moi. Imbattable sur la procréation, les organes génitaux et tout et tout ! J’éclate de rire, faute d’éclater de quelque chose d’autre que j’ignore, car j’éclate souvent, Mais la plupart du temps, je suis la première à m’étonner de la forme que cela va prendre, avec une préférence pour les larmes. 

Un autre internat.

 On m’avait dit, pour ta quatrième, ce sera la capitale, un grand lycée parisien. On m’avait vanté cette promotion, grâce à la présence, dans cet un établissement d’une vague cousine, professeur de mathématiques.
 Paris ! Ce que je n’avais pas vraiment compris, c’était que l’internat serait à ce point éloigné du lycée, que c’était en car qu’il faudrait nous y conduire chaque matin, et nous ramener le soir, nous, les pensionnaires, marquées, qui plus est, par l’obligation de porter un uniforme ringard, digne d’un internat de bonne sœur : tenue bleu marine, chemisier blanc, chaussettes blanches, gants blanc, et béret ! C’est sûr que le bleu marine est une couleur que je vais détester toute ma vie. C’est la pire des couleurs, puisqu’ici, tout le monde la porte ! La couleur des orphelines, alors que moi, j’ai des parents bien vivants, le dimanche et le jour de courrier. Pourquoi nous faire croire qu’ils sont morts les jours de la semaine ?

Le « on » de l’internat.

 Quelqu’un apparaît au pied de mon lit :  » Eh bien, Mademoiselle, on lambine ? On n’a pas compris le règlement rappelé avant l’extinction des feux ? »
« On » … je le connais ce « on ». c’est le « on » de la multitude du collectif. C’est un « on » qui n’a pas de nom, pas de prénom, pas de corps qui vous prive de vous-même. Ce « on » faussement protecteur, en fait méprisant, comme tous les ordres venus d’en haut.

La force du collectif.

 La marrade a plusieurs, c’est autre chose que de chialer dans son lit, toute seule, pendant que les autres dorment. L’amitié collective offre donc à nos jours et à nos nuits une certaine protection. Et lorsque les silences est réclamé, en études, par exemple, ce n’est pas un vrai silence, chacune entend les autres. C’est un silence vivant complice….

 

 


Éditions Équateurs littérature, 323 pages, janvier 2026.

Beaucoup de gens se souviennent de ce nom : Jean Paul Kauffmann et du rappel quotidien de sa détention au Liban par le Hezbollah du 22 mai 1985 au 4 mai 1988, au journal de 20 heures. Depuis ce journaliste est devenu écrivain , c’est le premier roman que je lis de lui. Bien sûr ce n’est pas n’importe quel auteur et il porte en lui le traitement inhumain dont il a été victime pendant ces trois années de détention. Il s’empare dans ce roman d’un tragique accident qui a fait fait 18 morts, tous joueurs de foot (ou supporters) d’une équipe d’un petit village à côté de Rennes, Corps-Nuds, le 2 janvier 1949.

C’est l’occasion pour cet auteur de nous faire comprendre son enfance et son adolescence dans un petit village rural où ses parents étaient boulangers. Ce village a pour particularité, un nom qui prête à sourire, une énorme église assez moche et qui s’effrite et donc, cet accident, sujet du livre.

Eglise Saint-Pierre à Corps-Nuds - PA35000010 - Monumentum

L’auteur a beaucoup cherché si la légende locale était exacte, comme quoi pendant la guerre 39/45 , les allemands auraient tourné un film de propagande censé se passer en Ukraine à cause des clochetons de formes byzantines, ce qui est certain c’est qu’il n’a pas retrouvé le film.

L’accident a fait la une de tous les journaux de l’époque, les camions Dodge avait été laissés par l’armée américaine et le maire du village en possédait un. Il a laissé son fils conduire l’équipe à Martigné-Ferchaud. En attendant le retour des joueurs, le conducteur a passé son temps à boire et était fortement alcoolisé, trop pour prendre le volant sans doute, si lui a survécu les 18 joueurs, eux, ont péri. Le maire démissionnera, déménagera et sera évidemment à jamais marqué par ce drame.

L’ enfance de l’auteur s’est passée sous l’autorité religieuse très traditionnelle dans laquelle il se sentait bien, et une vie familiale chaleureuse. Dans de constants retour en arrière et la vie d’aujourd’hui, l’auteur veut nous faire comprendre ce qui l’a construit. Les personnalités qui l’ont marqué. Pour moi il a le grand mérite de rendre hommage à tous ceux qu’on imagine, « ordinaires » « banals » et qui ne méritent pas qu’on s’y intéresse. Je pense effectivement qu’aucune vie n’est « ordinaire ». Mais en même temps, Jean Paul Kauffmann, se caractérise par un trait de caractère qui lui vient sans doute du monde paysan, il ne faut jamais se laisser aller à un lyrisme quelconque. Et cela rend la lecture un peu terne et les personnages tout en nuances manquent de mordants. Et pourtant j’ai beaucoup aimé de livre qui cache derrière une grande pudeur beaucoup d’affection pour ceux qui lui ont permis d’avoir une enfance si heureuse, il pense que c’est en partie pour cela qu’il a survécu aux années de cauchemars d’otage au Liban.

Je connais bien cette région, et j’aime qu’on en parle ainsi, j’ai repensé au livre que j’ai préféré et qui décrit un autre petit village d’Ille et Vilaine : de André Rémond « Chaque jour est un Adieu ».

Il n’y a rien de spectaculaire en Ille et Vilaine et même quand on veut y construire une énorme église elle est totalement ridicule, Le pays Gallo est moins typique que la Bretagne bretonnante, mais je suis contente de voir qu’on peut lui rendre hommage, et aussi que cette région et ses habitants ont construit une belle personnalité, tout en nuance. Le petit bémol pour moi, c’est le revers de la médaille de ses qualités, à force d’être honnête, son récit manque de passion.

Extraits.

 

Début.

 Le 2 janvier 1949, partis disputer un match dans une commune toute proche, dix-huit footballeurs du bourg de Corps-Nuds, trouvaient la mort sur le chemin du retour. Le plus jeune, le gardien de but avait 17 ans. Le plus âgé, un supporter, trente-six. D’ordinaire, mon père suivait l’équipe dans ses déplacements. Il aurait dû figurer parmi les morts. Ce jour-là, un dimanche, ma mère était parvenue à le convaincre d’aller à Rennes ou se donnait une opérette. Ou peut-être une séance de cinéma, je ne sais plus.

Ma génération.

 J’appartiens à une génération qui, je le crains, a joui d’avantages disparus à jamais. Une génération élue, née entre 1940 et 1955, choisi par un concours inouï de circonstances. Nous ne nous sommes même pas à l’origine de ce privilège, d’autres l’ont mis en mouvement et nous en avons profité. Imprudemment. Je n’emploie pas ce mot à la légère. Nous en avons bénéficié avec effronterie et cynisme. Faut-il nous jeter la pierre ? C’est tombé sur nous. Plus ou moins adroitement nous avons tenté de nous conformer à cette finalité supérieure.

Ferme sans confort en 1949 en Ille et Vilaine.

 Les poules y entraient à leur guise, imprimant sur le sol la trace de leurs pattes. Elles trottinaient sur la table des maîtres, se perchaient sur le dos des chaises, se cachaient sous le couvre-lit pour pondre. Deux gros chiens particulièrement enthousiastes avaient élu domicile dans ce désordre si accueillant, sans parler d’une volée de chats presque toujours endormis, au bord de l’âtre, tout ce monde se querellant pour des questions de territoire, mais vivant finalement en parfaite intelligence. Dans la cheminée, au linteau habillé d’un rideau noirci par la fumée, ronflait toute la journée une marmite où bouillait les légumes qui composaient la soupe quotidienne. Pas d’eau courante, seulement un broc posé sur la dalle de l’évier. Marie-Ange s’en servait pour verser un trait d’eau sur la vaisselle qui séchait souvent dehors au soleil, un prélavage étant effectué par le lavement des chiens. Ce spectacle explique peut-être la répugnance de mon père à consommer le cidre de la ferme.

Portrait de sa mère.

 Depuis mon enfance je connaissais bien le jeu d’Odette qu’on pourrait qualifier à tort de sournois, on se méprenait toujours sur l’air vague qu’elle paraissait opposer à autrui. Elle faisait semblant d’être convaincue, l’interlocuteur étant persuadé d’avoir emporté le morceau, alors que c’était exactement le contraire. Presque tous s’y laissaient prendre. C’était sa façon à elle de se défendre du dehors, de se dispenser de parler – elle s’était rendu compte qu’à commenter on était toujours perdant. Cette apparence d’immobilité et de passivité, cette dissimulation, était le dispositif qu’elle avait mis en place pour parvenir à ses fins..

Le monde rural dans les années 50.

 Je ne fais pas partie de ce qui pleurent sur le monde d’avant. Ce n’était ni un âge d’or ni le paradis perdu. La vie y était rude, grise et inconfortable. Je me lavais à l’évier de la cuisine ou avec une bassine et un broc d’eau. Certains matins d’hiver, mon gant de toilette était gelé. On réchauffait le lit à l’aide d’une brique qui cuisait dans le four à pain. Emmailloté d’un linge, elle faisait office de bouillote. Ni réfrigérateur ni glacière. J’avais pour mission de ranger les denrées périssables (beurre, lait, fromage, relief de repas) dans un garde-manger, situé au sommet de l’escalier menant à la cave L’endroit le plus frais de la maison. Les toilettes se trouvaient à l’entrée du jardin.
C’était alors le quotidien de la plupart des français. Je n’ai pas les sentiments d’un dénuement, mais d’une sobriété imposée, plus exactement d’une vie « réduite », faites plus de restrictions acceptées avec bonne humeur que de privations. Il est vrai que nous n’avions pas le choix. Cette acceptation proche de la résignation ressemble à chez mes parents, à une forme de sagesse.

Vocation de journaliste.

 Mon premier fait divers, une des passions de ma vie de journalistes. Les « chiens écrasés » m’attireront toujours, miroir, certes déformant de la société, mais surtout révélateur de fantasme et bizarreries de l’âme humaine. Le démon de la curiosité qui causa la perte d’Eve et son exclusion du jardin d’Éden est l’ange tutélaire des journalistes. Ce désir d’apprendre et de découvrir la nature secrète des choses.


Éditions Christian Bourgeois, 199 pages, octobre 2025

Traduit du suédois par Anna Gibson

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Cette autobiographie intéressera ceux et celles qui veulent comprendre l’Allemagne Nazie. Ce livre a d’abord été publié en 1984, et a été immédiatement considéré comme un livre indispensable, mais il est de nouveau mis en avant en 2022 au détour du prix Elisabeth Langgässer qui a été attribué à Daniel Kehlmann. Cet auteur a cherché à savoir qui était cette poétesse, et il découvre alors son passé pro-nazi, et surtout qu’elle avait une fille Cordelia qui avait écrit ce roman. C’est un récit terrible d’une enfant que sa mère n’a pas su protéger de la persécution, et qui a préféré se sauver elle plutôt que sa fille. Attention, il ne s’agit pas de juger avec nos yeux d’aujourd’hui. Cette mère avait vraiment peu de possibilités de s’en sortir. Elle a été amenée à dénoncer sa fille, pour ne pas être elle même en danger, mais qui sait, si en ne dénonçant pas sa fille, les nazis ne s’en seraient pas pris aux deux.

Tout ce qu’on sait, c’est qu’Elisabeth Langgässer a donné tous les gages possibles au régime nazi , à travers sa poésie et ses fréquentations, et que sa fille a été déportée car son père était juif. Cordelia décrit d’abord sa fascination pour cette mère originale, et que l’enfant trouve très belle. Elle même, dès ses premiers souvenirs souffre d’être une enfant sans père, puisque son père est marié et a des enfants avec une autre femme que sa mère. Arrive le régime nazi et là, elle découvre avec horreur qu’elle est juive par son père. Commence alors une angoisse de tous les instants, l’enfant ne comprend pas grand chose et ne se sent pas vraiment en sécurité chez elle. Dans un effort désespéré pour la sauver sa mère la fait adopter par des Espagnols. La gestapo se rend compte que ce n’est qu’une façon de tromper les lois du régime et on arrive donc à cette scène que j’ai recopiée dans les extraits. Elle sera déportée à Auschwitz, et décrit avec réalisme l’horreur des camps, cette lecture est éprouvante mais nous la devons à la mémoire de tous ceux qui ne sont pas revenus. C’est en Suède qu’elle sera rapatriée et ne remettra jamais les pieds en Allemagne. Sa résurrection sera lente et difficile elle vivra un moment en Israël mais finira ses jours en Suède. Ce qui rend ce livre poignant c’est la façon dont cette enfant se sent toujours coupable de tout le mal qu’on lui fait.

Si tout le temps de la lecture , j’essayais de ne pas juger sa mère, j’ai été très choquée qu’elle ose lui demander des détails sur Auschwitz pour écrire sa propre biographie.

J’ai été bouleversée par cette lecture et pourtant, j’ai beaucoup lu sur ce sujet.

Extraits.

Début.

La petite savait naturellement depuis toujours qu’elle posait problème.
 Elle n’était pas comme les autres. À sa personne, un secret était lié. Un secret obscur, coupable et honteux. Le péché et la honte n’était pas de son fait. Non, elle y était vouée de naissance ; spécialement réservée, séparée et mis à part pour cela.

Réveil au camp de concentration.

 Mais en réalité, le plus souvent, elle restait couchée jusqu’au moment où une détenue compatissante l’obligeait à émerger pour sortir rejoindre l’appel. La panique lui sautait à la gorge, à l’instant glacial, où elle se réveillait tout à fait, vite, vite, elle n’allait pas réussir à sortir à temps, vite, vite, où étaient ses chaussures. La détenue qui s’était donnée la peine de la secouer lui avait sans doute sauvé la vie. Mais à ce stade, ce n’était pas une vie à laquelle la petite accordait beaucoup de valeur, elle la portait simplement de la même façon inévitable que ces hardes infâmes. 

Scène insoutenable.

(Marche de la mort 1945)

L’instant d’après, l’homme est sur elle et la frappe en hurlant. Elle sait, avec une certitude paralysante, que c’est la fin, qu’il va la tuer. Le jeune soldat observe la scène, Pétrifié par la peur, mais ensuite il tente un geste pour retenir le SS, d’abord surpris, puis fou de rage, retourne sa harne contre lui. Alors la petite sort de son hébétude, une dernière étincelle de vie s’allume quelque part en elle (parce que quelqu’un s’est donner la peine de la défendre ?) et elle s’enfuit, elle a même la présence d’esprit de ramasser au passage le manteau gris sur lequel elle s’était assise et, sans ralentir, de poursuivre sa course en direction du train. Tel un lièvre -un écureuil-, elles zigzague entre les femmes assises ou allongées sur l’herbe jaunie, dans la lumière froide de cette fin d’hiver.
On lui a fait un croche-patte, on la montre du doigt, bien vite, c’est la l’hallali : « Elle est là ! »  » Non, ici ! » . Mais elle réussit à remonter dans le train et après cet épisode, elle ne quittera plus le wagon.

Poids des secrets dans l’Allemagne Nazie pour une enfant de 9 ans.

 À la maison, il y avait deux choses qu’on s’évertuait à lui faire entrer dans le crâne  » « Ne répète jamais à quiconque ce que ta grand-mère dit de Hitler ! » .Et deuxièmement, après ce jour où elle avait découvert par un malheureux hasard que sa mère écrivait le texte des publicités pour « Urald Lavendel » : « Ça non plus, il ne faut pas le dire à l’extérieur, sous aucun prétexte ! ». Si jamais elle transgressait l’un ou l’autre de ces interdits, la famille au complet serait frappée par un sort qui, pour n’être pas précisé, n’en était pas moins terrifiant.

la scène terrible.

 Sa mère avait organisé son adoption dans le but de contourner la loi allemande, enchaîna- t-il. C’était assimilable à un crime grave – trahison, haute trahison, et même un troisième terme que la petite ne retint pas. Mais si elle signait le document, on pourrait considérer qu’aucun mal n’avait résulté de l’initiative maternelle. Initiative qu’on pourrait, dans ce cas, considérer comme une faute vénielle. « Et, conclut-il par mesure de précaution, vous n’êtes pas sans savoir que votre mère est elle-même à moitié juive. »
 En jetant un coup d’œil à sa mère, elle croisa cette fois son regard. Le regard de ses beaux yeux bruns qui étaient capables de briller de façon ensorcelante, mais qui étaient à présent emplis d’une impuissante douleur muette. Personne ne parla. Aucune parole n’était nécessaire, il n’y avait rien à ajouter, aucune ombre de choix, d’ailleurs elle n’avait jamais eu le moindre choix, elle était Cordelia, celle qui tenait serments et promesses, elle était aussi Proserpine, elle était l’élue, et jamais elle n’avait été aussi proche du cœur de sa mère. Les mots eurent du mal à franchir ses lèvres, sa gorge nouée faisait barrage, mais pour finir elle réussit à les articuler. « Oui, je vais signer. »
Repu et satisfait, le dragon redevint un fonctionnaire presque aimable, qui l’informa en guise d’adieu : « Vous pouvez maintenant aller dans le bureau d’en face récupérer une nouvelle étoile. Elle coûte cinquante pfennigs. »

Retour parmi les vivants.

 Elle était muette. Au commencement était le verbe , mais à la fin, la cendre. En peu de temps, elle réussit cependant à maîtriser la langue des signes des vivants. Et, à sa grande stupéfaction, elle découvrit aussi, non sans une sorte de satisfaction grimaçante, que personne n’exigeait, ni le souhaitait, en attendre davantage de sa part. Au contraire, tout ce qui s’écartait des signes et gestes convenus pouvait, apprit-elle, susciter une gêne considérable.

Quiproquo linguistique.

 Elle se dirigea droit vers le panneau « Ingång förbjuden » pensant que cela voulait dire la même chose que l’allemand, « Eingang für Juden ». « Entrée réservée aux juifs ». C’était là qu’elle devait aller, pour elle c’était clair comme le jour, elle n’en fut pas bouleversée, ni même effrayée. Quand on lui expliqua que cela signifiait « Entrée interdite », elle fut prise de cours et un peu dépitée, de s’être rendue ridicule.

 


Éditions POL, 183 pages, janvier 2026.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

J’ai vraiment hésité à choisir ce roman, dans le choix proposé pour le club de lecture : Quoi une femme, thanatopractrice, qui s’occupe du corps de son père alcoolique, pour le rendre présentable le jour de sa mort, quelle horreur !

Et bien non cette lecture n’a pas été horrible du tout. Bien sûr elle m’a obligée à penser au traitement que l’on réserve aux corps morts dans notre société, mais cela m’a permis de réfléchir avec elle, à la façon dont on escamote les cadavres, pour passer au plus vite loin de la mort dans notre monde. Son enfance avec ce père déséquilibré, elle, elle dit fou, car elle n’a pas peur des mots , et surtout alcoolique est poignante. Elle raconte si bien, le drame de l’enfant qu’elle a été , elle a adoré ce père hors du commun qui était son « roi » et qui a entraîné sa famille dans des délires les plus amusants, jusqu’au jour elle n’a plus ri du tout. Alors elle l’a haï aussi fort qu’elle l’avait adoré. Elle raconte bien aussi la déchéance physique, morale, psychologique du grand alcoolique. Et tout cela en lui accordant les derniers gestes d’amour et de respect, qu’une thanatopractrice fait aux corps pour le moment final des obsèques. Il sera présentable aux regards des autres, dans sa mort, lui qui ne l’était plus dans la vie.

C’est vraiment un très beau roman et j’espère que l’auteure qui a eu un père alcoolique a pu grâce à ce récit s’éloigner de tous les malheurs de sa vie. Elle a eu besoin pour cela d’utiliser une langue précise qui fait mal, mais qui vise juste aussi. Peut-être que vous penserez : encore un livre pour se guérir, c’est vrai et c’est aussi ma réserve mais elle le fait bien et c’est aussi un beau texte sur la mort.

Extraits

Début.

 La salle de thanatopraxie, ma table de travail en métal, une housse mortuaire sur un brancard, un corps. Je me demande ce que je fous là, alors que j’ai bataillé pendant des mois pour convaincre ma famille et mes collègues, que c’était à moi d’embaumer mon père. Il fait plus froid que d’habitude. 
Tu es mort cette nuit., tu n’es pas décédé. Je tiens au mot et à leur sens. Le goût de la nuance est une chose tant oubliée et avec elle s’en va l’effort pour toucher du doigt une intouchable sensation. Alors, je prends soin des mots comme je prends soin des morts. J’y trouve un lien, les mots n’étant que des lettres mortes qu’on aligne pour en faire une langue vivante, destinée à ressusciter une émotion, une pensée qui s’affole, un éclair de vérité absolue, mais que nous ne pourrons jamais saisir. Mort ou décédé ne veulent pas dire la même chose. Mort vient de « mor », mourir, décédé de « decedere » sortir de la vie. Tu es mort, mais tu n’es pas sorti de la vie. Tu es encore dans la mienne et dans celle de tous ceux qui pensent et penseront à toi, ou qui n’y penseront jamais, mais auront reçu quelques cadeaux ou fardeaux en héritage. Tu passes de la vie à la mort comme on passe un flambeau au prochain.

Soins pour son père alcoolique.

 Je vais te déshabiller entièrement pour te désinfecter et accéder au parti de ton buste que j’inciserai plus tard. Depuis quand n’ai-je pas vu ton corps nu ? Six ans environ, quand, à l’hôpital, tu m’avais hurlé dessus après un malaise pour que je te tienne le sexe afin de pisser dans une bassine.

Les paroles qui tuent.

 Seuls les mots se sont permis d’être meurtriers et j’ai dégainé un « Si tu veux crever, alors fous-toi par la fenêtre, qu’on en finisse. Tu soulageras tout le monde ». Tu m’as renvoyée à la honte de mes paroles et j’ai eu honte, profondément honte. Pas d’avoir voulu te finir, mais de l’avoir exprimé pour la première fois à voix haute, alors que tu étais mourant et que nous le savions tous les deux.

Mort et morbide .

 Je suis encore vivante et l’on peut travailler avec des morts sans être morbide. Un autre mot que les gens utilisent à mon encontre, sans en connaître le sens. Leur ignorance m’attriste et m’inquiète. Être morbide, c’est dîner devant le JT de TF1 avec ses enfants en regardant les enfants des autres, dénutris et déchiquetés à Gaza. Nous avons déréalisé la mort comme nous déréalisons tout le reste. Mon métier est, je crois, un acte de résistance à l’heure où les choses disparaissent. On vous annonce un décès, c’est un fait. Il est irréfutable. Il suscite l’inquiétude, la surprise, de l’angoisse, mais ce n’est ni tenable, ni tangible. Se recueillir, toucher le mort est un espace de repos, la possibilité d’acter, de se souvenir, et de réaliser l’impensable.

Un père destructeur d’une adolescente.

J’ai tout accepté depuis longtemps sauf une chose. Ton incapacité à voir que tu étais le danger. À t’entendre, je ne savais pas choisir mes amis et je finirai pute. Pour me garder sous ta coupe, tu m’as appris à avoir peur des autres et me sentir humiliée de mon désir pour eux. Tu avais peur de quoi ? Que je parle ? Je ne crois même pas, car pour cela, il aurait fallu que tu voies et admettes qu’il y avait un problème. Pour toi, tout allait bien et nous n’étions que des chieuses. Peut-être que ta crainte était simplement que je ne sois plus la tienne, de pute. Pas celle que tu aurais baisée, mais celle que tu considérais comme un objet qui t’appartient. Entre nous, si tu m’as payé de la bouffe et un toit, je crois avoir payé plus cher que toi. La pute, ça aurait dû être toi. Tu aurais gagné au change. Car, à la place du mépris, je t’aurais admiré comme ces femmes qui offrent peut-être leur cul, mais surtout une tendresse que la plupart des hommes n’auront jamais pour personne.

L’alcool et la personnalité.

 Longtemps, j’ai cru que seul l’alcool avait pris ta gentillesse, ta conscience, ta logique. Maintenant, je doute qu’il t’ait tout volé. Tu as été violent et tu n’as pas été violent parce que tu buvais. Tu as été aussi violent parce que je ne jouais plus. Tu as été sadique et tu n’as pas été sadique, parce que ton état de santé se dégradait. Tu as été aussi sadique, parce qu’à tes yeux, je l’étais tout autant de te mettre face à tes dénis. Tu n’avais pas la capacité de remettre ton point de vue en question, mais quand une meute commence à vous faire douter, il y a deux chemins. Le soin ou la radicalité. Et tu as pris les armes, les armes pour te protéger de l’assaut familiale.

Toujours ce père destructeur.

 On ne décide pas d’arrêter d’aimer. C’est la vraie cruauté du sentiment amoureux, de l’attachement de l’enfant à son parent. On peut faire appel à la raison et s’éloigner, se protéger, mais le langage du cœur ne se fait pas berner. Tu me maltraitais, tu m’humiliais, tu me dégoûtais, tu foutais en l’air une immense partie de ma vie et pourtant je t’aimais. Je continuais à t’aimer sincèrement. Je me suis détestée . D’être faible, à ta merci, de te considérer comme si important que je n’ai rien pu faire d’autre que de te ramener dans ma vie. J’étais consternée d’aimer un homme aussi laid, aussi grossier, aussi égoïste, aussi méchant. Je cherchais sans cesse une explication à mon comportement. Soit j’étais conne, soit j’étais perverse, soit j’étais folle. Dans tous les cas, je méritais tout le malheur qui m’accablait. Je devenais comme toi 

 

 

 


Éditions Gallimard, 230 pages, 2025 .

Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 Les fleurs ne sont-elles pas les périscopes secrets des morts qui gisent sous elles et observent le monde à travers leurs tiges ?

 

« Rien d’effrayant« 

.. voici ce que le père de l’auteur lui répond à chaque fois que celui-ci s’inquiète de sa santé. « Rien d’effrayant », mais cela n’empêche pas le cancer de lui grignoter les os dans les douleurs que l’on ne peut même pas imaginer. Giéorgui Gospodino est un auteur très connu dans son pays, et, dans ce récit, il accompagne les derniers instants de celui qu’il a tant aimé.

Son père a réussi à être heureux dans un pays très compliqué, pays communiste puis ruiné par un passage brutal au capitalisme, il est devenu le créateur d’un superbe jardin où se mêlent fleurs, légumes et fruits. Ce moment d’écriture permet à l’écrivain de se souvenir de ce moment terrible, mais si important de fin de vie de son père. Je pense que toutes celles et tous ceux qui ont accompagné un proche atteint d’une grave maladie, et qui n’a plus aucune chance de guérir, retrouveront des moments qu’ils ont vécus. Il réfléchit aussi sur l’absence, sur les souvenirs que nous avons de cette personne, et la réalité que lui donne l’écriture. Il réfléchit aussi au lien entre l’enfant et le père, il fait remarquer, que si la Madone est souvent représentée, Joseph tenant son enfant dans les bras beaucoup moins. En repensant à son père, il fait vivre le passé communiste du pays, mais pour ses parents le pire a été le passage brutal au capitalisme. Son père n’a pas réussi à trouver le moyen de bien gagner sa vie et, comme je l’ai déjà dit, c’est le jardinage qui lui donnera de bonnes raisons de vivre.

C’est un beau livre, mais avec beaucoup de répétitions et quelques longueurs. C’et surtout, un bel hommage pour un homme bien , l’auteur a partagé sa douleur de la mort de son père avec nous, et donc, il vivra non seulement dans sa mémoire, mais aussi dans la nôtre.

J’ai retrouvé le billet de Marianne Panigel qui tient un blog que j’aime beaucoup car il permet de voyager et de visiter et pas uniquement à travers des livres.

Extraits.

Début (la première phrase dit beaucoup du roman.)

 Mon père était jardinier. À présent c’est un jardin.
 Je ne sais pas par où commencer. Que ceci soit le début. Il est question de fin, évidemment, mais où la fin commence-t-elle ?

J’aime tant ce passage.

 À soixante-dix-neuf ans, il cultivait un énorme jardin, potager, fruitier, fleuri. Il y avait de tout, tomates, poivrons, pommes de terre, maïs, fraises, pivoines, roses, tulipes, arbustes. Planter désherber, arroser, piocher, pulvériser, attacher… On essayait de le convaincre de s’arrêter un peu, d’en faire un peu moins. Je me rappelle lui avoir dit, toujours cette fois-là, près du dernier rosier d’octobre, le mauve clair que s’il continuait ainsi et n’allait pas voir le médecin il s’écoulerait d’un coup et que le jardin serait envahi par les mauvais herbes sous ses yeux. Il est étrange de constater quel mot le moment, le destin, quel que soit le nom que l’on décide de donner à ce qui est tapis dans l’avenir, laisse entrer dans son oreille. Aujourd’hui je vois toute la cruauté différée contenue dans ma réplique.

La langue de la médecine.

 Jusque là, je savais que le latin était une langue morte. À présent je sais que c’est la langue de la mort. La mort parle en latin.

Transformation du malade en patient.

 Ce n’est plus un homme mais un patient. C’est là que se situe le premier changement. En réalité, la description objective de l’état de santé vous transforme lentement en objet. La première autopsie, encore de notre vivant, et sans anesthésie, c’est la langue qui l’opère. Elle entre froidement examine, décrit pas vraiment elle en réalité, mais les instruments concernés, en revanche, c’est la langue qui fixe et rend visible tout cela. Sauf que mon père n’est plus là. Toutes description détaillée mènent paradoxalement à une déshumanisation.

Un souvenir heureux.

 Je me rappelle qu’un soir, il y a des années de cela ma mère et lui, m’ont téléphoné, tout émus, pour m’annoncer que dans les mots croisés, il y avait un roman de moi en vingt-deux lettres verticalement. J’espère que vous avez deviné, ai-je dit pour plaisanter, c’est un vrai succès de figurer dans les mots croisés. Et leur joie me rendait heureux.

Souvenir d’école primaire.

 Un jour, alors qu’on lui demandait où travaillait son père, un camarade de classe a répondu : dans la fabrique à gifles. L’espace de quelques secondes, l’institutrice enregistra, machinalement, cette information comme crédible et commença à l’écrire dans le journal de la classe. Tous les pères à cette époque travaillaient dans des fabriques, de porcelaine, caoutchouc, de briques, pourquoi pas de gifles. Puis, elle se rendit compte de ce qu’elle allait écrire et eut un regard noir tandis que nous étions morts de rire .

Impression pendant le régime communiste .

 « Nous ici sommes heureux, uniquement parce que nous ne savons pas à quel point nous sommes malheureux. »

La figure du père.

 Le père absent de l’époque socialiste. L’absence n’est-elle pas en réalité l’une des caractéristiques des pères dans toute la culture mondiale. Ils sont au front, ou dans les prisons, ou à la recherche de la toison d’or, ou en train de se voter avec des nymphes sur les îles ou d’affronter une tempête sur le chemin du retour, ou bien ils traînent dans les bistrots du monde, ou bien ils sont partis gagner de l’argent, tout simplement ils n’ont pas envie de rentrer…
 Dans le monde chrétien, la composition emblématique est bien entendu, la Madone, la Vierge à l’enfant. Vous ne verrez presque pas Joseph, le père terrestre portant Jésus bébé dans ses bras. Le père à l’enfant n’existe quasiment pas.

 

 


Édition Albin Michel, 172 pages, mai 2025

Troisième lecture de cet auteur, et troisième déception  : la liste de mes envies, qui est quand même le plus intéressant, moins bien : la femme qui ne vieillissait pas

Dans un genre très différent, l’auteur a écrit plusieurs livres (que je n’ai pas lus) sur sa propre famille très dysfonctionnelle, son père a violé ses deux garçons et sa mère a été une mère humiliée. L’alcool et la violence ont été le lot habituel des soirées familiales, il l’a raconté dans plusieurs livres. Si lui, Grégoire, s’en est bien sorti son frère d’un an plus jeune, Renaud a été complètement détruit. Claire la petite sœur a été protégée par sa mère. L’auteur n’a pas vu son frère depuis trente ans, quand il apprend sa mort. Dans de très courts paragraphes, l’auteur cherche à comprendre ce frère qu’il ne connaît pas, puisqu’il était en pension pendant son enfance, et qu’ensuite il l’a fui, Grégoire était violent et se détruisait avec l’alcool et les médicaments. Bref c’est une pure horreur mais c’est compliqué d’écrire sur une personne qu’on en connaît pas vraiment. J’ai pensé en lisant ce livre à celui de David Thomas Un frère qui a parle aussi d’un frère malade mental, mais de l’intérieur en cherchant à comprendre quelqu’un qu’il a aimé et accompagné le plus qu’il pouvait. Car il est vrai que la maladie mentale isole, mais quand, comme cet auteur, on n’a pas réussi pendant trente ans à trouver un lien avec ce frère et qu’il semble détester toute cette famille, pourquoi, alors, écrire sur lui aujourd’hui ? J’ai été gênée aussi qu’il critique sa sœur et son « beauf », qui ont certainement plus fait que lui pour ce frère, et les détails financiers ne sont pas ragoûtants, qui va toucher l’assurance vie ? qui va toucher l’argent de la vente de la maison de ce pauvre Renaud ?

Bref, j’ai lu tout cela avec une sale impression : l’auteur étale les turpitudes de sa famille, a laissé son frère dans une détresse incroyable, mais cela lui rapportera de l’argent, grâce à ce livre !

Extraits

Début.

#1. Roubaix, quartier nord, juillet 2022.
Les mouches 
 Précisément des Calliphoridae. Elles peuvent parcourir plusieurs kilomètres pour venir pondre dans une viande.
 Cinq cents œufs à peine trois jours, par lots de soixante-quinze à cent cinquante ; plus la température est élevée, plus l’est la production. 
Il faisait 28 °C ce jour là.
Vingt heures après, les asticots sont sortis de leur cocon.
 Le lendemain, la température déplaçait les 32°C.
 Six jours plus tard, après avoir été des nymphes, les mouches se sont envolées de ton corps..

L’horreur .

 Le temps qu’elle et mère furent à la maternité, j’étais devenu un petit garçon dont le papa s’était servi du corps pour son plaisir.

Son horrible famille.

 Tandis que tu folichonnais à la frontière belge, je m’installais avec une jeune fille juive pour laquelle j’avais de sérieux sentiments, et si je précise, sa judéité, c’est parce qu’elle fut, tu le sais, une source vive d' »inquiétude » pour mère et pour le Corbeau. Pour la première parce qu’en cas de mariage, il n’y aurait pas de messe, pas de sacrement qu’en cas d’enfants, pas de baptême, pas d’âme sauvée ni de place au paradis si d’aventure le nourrisson venait à faire une mort subite ou chutait malencontreusement de la table allongée -il s’éterniserait dans les limbes. Ce serait « épouvantable » s’époumonait-elle, et je ne te parle même pas d’un garçon, de la circoncision, qu’exigerait la famille, « ah si ah di  » ! Pour le second parce qu’une étrangère, un œil neuf, serait bien capable de détecter ce qu’il avait dissimulé, nos corps d’enfant sous le tapis par exemple, de deviner la famille de façade, le Margnat Village et surtout son immense, maladive absence d’amour. Il n’y avait que Claire qu’enchantait la présence d’une fille, en plus dans la famille. Ça sera comme une grande sœur enfin, fanfaronnait-elle . Elle elle avait quatorze ans.
Toi plus tard, tu nous en nous présenteras une ancienne strip-teaseuse. Catholique

 


Édition Nour Aalam,237 pages, aout 2025 écrit en collaboration avec Marie Bourgeois

 

Voici donc le deuxième parcours d’un homme promis aux flammes de l’enfer par la religion à laquelle il s’était converti avec enthousiasme. Le livre est écrit en collaboration avec une journaliste Marie Bourgeois . L’ennuie avec ce témoignage c’est qu’immédiatement certains média, d’extrême droite, se sont emparés de ce témoignage et qu’on peut alors se demander s’il n’y a pas une part de manipulation.

Toutes les recherches que j’ai pu faire montre qu’il s’agit d’un véritable témoignage et que cet homme est à l’heure actuelle en but à l’hostilité très agressives de ses anciens coreligionnaires.

Bruno Guillot est originaire d’une famille qui ne va pas bien. Le couple de ses parents ne s’entend pas, sa mère est effacée, elle est femme de ménage, son père possède une salle de sport et est adepte des corps sculptés et des nourritures hyper protéinés, Bruno se prépare à devenir footballeur, mais son père cassera son rêve, et à partir de là rien ne va bien. Il trouvera un peu de chaleur dans une famille marocaine ou règne l’affection et la chaleur familiale autour de plats réconfortants. Il y a aussi deux grands frères qui eux sont beaucoup plus engagés dans la religion musulmane et ce sont ces deux garçons qui vont l’aider à se convertir, comme beaucoup de nouveaux convertis il ira vers les plus extrêmes et pour lui ce sera le salafisme.

Il y a plusieurs aspects étonnants dans l’histoire de Bruno/Soulayman , le plus extraordinaire c’est la rapidité avec laquelle il apprend l’arabe, et le fait qu’il puisse assez rapidement réciter la moitié du Coran par cœur.

Le livre alterne le récit de sa vie, et des textes du Coran sur lesquels s’appuie son expérience. Il commence par le premier doute donc qui se situe vers la fin de sa période musulmane, il fait le pèlerinage de la Mecque et là, il voit la folie des hommes qui meurent piétinés par une foule exaltée, ensuite il raconte son parcours. Sa propre famille ne comprendra pas ses choix mais ne saura pas s’y opposer. Il trouve dans les textes qu’il dévore avec une grande curiosité le plaisir de combler le vide intellectuel, sa vie affective est enrichie par tous les musulmans qui accueillent avec tant de douceur compréhensive ce chrétien qui vient vers eux.

Comme dans le roman précédent, il se marie sans amour, mais en revanche éprouve un grand attachement pour son premier bébé une petite fille. Il étudiera à Médine et deviendra un Iman savant et respecté, il décrit bien l’Arabie Saoudite et ses contradictions. Il sera ensuite envoyé au Maroc époque très heureuse pour lui et les siens, mais renvoyé à Charleroi, puis de retour à Médine, il sera confronté à la mort de son père qui a retrouvé la religion chrétienne. Un véritable doute qui va le saisir c’est lorsqu’un homme vient lui demander la main de sa fille de 8 ans …

Ensuite, il vivra l’autre aspect de l’islam celui qui cherche à punir ceux qui quittent cette religion, il retrouvera la religion chrétienne mais sera très déçu de voir tous ses anciens amis musulmans l’abandonner comme s’il n’existait plus, et puis il doit affronter l’hostilité agressive de ceux qui veulent lui faire payer ce qu’ils ressentent comme des calomnies sur une religion si importante pour eux.

C’est un livre qui m’a intéressée car je ne connaissais rien au salafisme. Et il répond à une question que je me pose depuis longtemps : « Pourquoi tant de jeunes se tournent vers cette religion ? » La réponse est dans ce livre : la religion chrétienne est devenue une affaire personnelle et presqu’aucun signe extérieur ne montre son appartenance à cette croyance, à l’opposé la religion musulmane se voit et pour beaucoup de jeunes, elle se résume à des signes extérieurs qui les désignent comme musulmans, : le voile, les habits des hommes, la barbe, le ramadan. Le cops social peut alors faire pression pour désigner un « bon » musulman. Autre point commun avec les juifs hassidiques la rigueur des interdits pour les vêtements , un salafiste se reconnait immédiatement à la longueur de son pantalon : les chevilles doivent absolument être dégagées, (évidemment je ne savais pas cela , j’en étais restée au voile pour les filles)

Je pense que le salafisme n’est qu’un aspect de la religion musulmane et j’aurais aimé trouvé dans ce livre une description de ceux qui pratiquent leur religion sans volonté de prosélytisme et qui fuient la violence. Sa conversion au christianisme est tout aussi exaltée que son adhésion au salafisme. La façon dont il se présente toujours comme le meilleur : meilleur pour apprendre l’arabe, il parle arabe mieux qu’un arabe, meilleur pour apprendre le coran par cœur, meilleur professeur d’arabe au Maroc , m’a beaucoup agacée. Mais je recommande cette lecture si, comme moi, vous vous demandez pourquoi certains jeunes se tournent vers les formes extrêmes de la religion musulmane.

 

Extraits

Début du livre.

« Certes, Allah, à acheté des homme leurs âmes et leurs biens, de sorte qu’ils héritent du paradis, ils combattent dans l’essentiel d’Alla, ils tuent et se font tuer. » Sourate 9 verset 11)
Je me rappelle encore le jour où j’ai appris que j’étais sur la liste des tirés au sort. Chaque année, le royaume organise et finance le pèlerinage de 250 jeunes de l’université islamique de Médine dont je fais alors partie (nous étions 8 000 à l’époque contre 14 000 aujourd’hui). Les élus. Tout est compris : le car pour aller à La Mecque à plus de 400 kilomètres au sud, l’hôtel, les tentes climatisées avec buffet à volonté à Mina.

Rencontre avec une famille marocaine chaleureuse.

 En quelques jours à peine, nous tissons les liens d’une amitié joyeuse et éphémère, mais dont les conséquences seront aussi nombreuses que déterminantes, dans la vie d’un adolescent de quinze ans. Invité chez eux, je rencontre rapidement toute la famille, la « mama », bien sûr, petite femme forte au sourire franc dont le peu de vocabulaire français, ne l’empêche pas de me poser quelques questions polieset les deux grands frères : Aabdou Salam et Salim. Je me rappelle encore l’odeur enivrante de cannelle et de gingembre de ce premier tagine, dégusté à même le plat d’une tribu qui n’était pas la mienne mais qui m’accueillera encore de nombreuses fois. Les discussions sont légères et je découvrent ébahi une culture dont la joyeuse chaleur m’apaise lentement. C’est donc ça, une famille ! C’est exactement le contraire de ce que je vis à la maison. La mère est appréciée, on l’embrasse tendrement sur le front, et le père est respecté par ces deux gamins qui agissent comme des crapules à l’extérieur et en enfant chœur chez eux.

L’islam en Arabie Saoudite.

 Moi après mois , année après année, les rayons d’une réalité triste et crue m’éblouissent. Le gouvernement, premier défenseur de l’islam, impose sa manière de penser aux saoudiens, mais certains résistent. Je comprends alors que la population se divise en deux grandes catégories : l’une regroupe ceux qui décrochent de l’islam, et l’autre ceux qui s’y accrochent de manière acharnée, voire dangereuse.
 La première catégorie est intéressante : elle est principalement composée de jeunes et de riches familles qui voyagent en dehors des pays du Golfe, tant pour le plaisir que pour les affaires. Je me souviendrai toujours lors de mes voyages de ces avions remplis de femmes en « burqa » au départ de Médine qui finissent méconnaissable à l’arrivée d’Istanbul. Il se trouve que ces femmes préfèrent le jean à leur masque de tissu, aussi coloré et gai soit-il. Les hommes quant à eux, profitent de l’escale turque pour raser leurs barbes, longues de plusieurs mois.
(…)
 Et puis il y a la deuxième catégorie : les extrémistes exaltés. Dans mes livres d’abord, j’apprends qu’ici le « djihad » est beaucoup plus offensif que défensif. Et dans les faits, je rencontre souvent des salafistes armés partisans du célèbre ben Laden tué en 2021, et considéré comme le calife légitime. Beaucoup de théologiens sont emprisonnés parce qu’ils se sont radicalisés. Selon la chaîne officielle, al-Alam l’Arabie saoudite détient le taux le plus élevé de théologiens dans ses prisons