Lu dans le cadre du Club de Lecture de la médiathèque de Dinard

Citation de Sénèque qui illustre parfaitement le sens de ce roman :

Tirons notre courage de notre désespoir même 

Ce roman concourt à notre prix final du mois de Juin 2019, c’est dire si l’enthousiasme des lectrices a été convainquant. J’avoue que je me suis amusée à cette lecture. J’ai retrouvé une partie de mon enfance quand je chipais des livres à mes frères et qu’en secret, je partais dans des romans plus aventureux que mes goûts habituels en matière de lecture. Je pense aussi que cette auteure s’est bien amusée à rédiger des belles scènes de navigation et de batailles entre les bateaux du roi et ceux des pirates. Virginie Caillé-Bastide s’est appliquée à être la plus exacte possible aussi bien en matière de navigation que sur le plan historique. Elle a choisi de garder des tournures de la langue du XVIIe siècle, mais cela n’empêche nullement la compréhension. Pour étoffer son roman elle a choisi de confronter un pirate à l’âme noire, Ombre, à un pasteur Jésuite à l’intelligence et à l’humanité remarquables. C’est sans doute ce qu’on peut lui reprocher, les personnes positives le sont à la lumière du XXI° siècle et de valeurs humanistes qui ne sont venues que très tardivement dans les conscience des humains. Mais ce reproche ne doit arrêter aucun lecteur ou lectrice. Si vous voulez connaître, l’histoire de Ombre, anciennement petit noble breton, qui a vu toute sa famille et ses proches mourir de faim, qui reniera Dieu et ses œuvres pour partir dans les Caraïbes et devenir un des pirates les plus craints des mers lointaines, embarquez-vous sur le Sans-Dieu, l’aventure sera au rendez vous, et l’amour aussi, un peu, peut être trop, si vous êtes uniquement attaché à la réalité historique.

 

Citations

 

La famine sous Louis XIV, propos sarcastiques

Certes, notre pauvre dame a déjà perdu six enfants et le petit Jehan était le seul que le Seigneur notre Dieu avait omis de lui reprendre.

Combat de pirates

Après la détonation, chacun entendit le sifflement reconnaissable entre tous de cette arme redoutable. Tournoyant dans les airs, les deux boulets reliés par une chaîne entamèrent d’importance un gréement déchirèrent une voile, et rencontrèrent deux matelots qui avait eu l’infortune de se trouver sur leur course. Au même instant, le brick tira à bout portant belle salve dans les flancs du galion, l’atteignant au cœur de ses œuvres vives, où se situaient canon et réserve de poudre. Aussitôt, un début d’incendie se déclara ajoutant à la confusion de l’assaut. Le bricks s’était encore approché ne se trouvait plus qu’à quelques brasses de l’espagnol. Perchés dans les enfléchures des haubans, les gabiers du « Sang Dieu » lancèrent des dizaines de grenades sur le pont du galion, causant grand dommage à l’ennemi. Puis à l’aide de grappins et de crochets, ils agrippèrent les vergues et les drisses, de façon à permettre au restant de l’équipage de sauter à bord du vaisseau. Pendant l’abordage, bien des pirates tombèrent sous les balles des mousquets espagnol, mais la majorité d’entre parvint à gagner le pont principal et se précipita avec force cris sur les soldats ébahis. Hache en main et sabre au clair, l’Ombre fut l’un des premiers à se jeter sur un officier qui n’avait pas eu le temps de recharger son mousquet, et dont l’épée délicatement ciselée , vola au premier coup de hache…..

Discussion de pirates

« Oh là Gant-de-fer, sauras-tu encore te servir de ton boute-joie afin d’en régaler les drôlesses et émouvoir leur tréfonds ? » L’intéressé répondait aussitôt 
« Et toi, Foutriquet, si ton appendice est proportionnel à ta taille, je gage que tu ne leur feras point grand effet et qu’elle s’en viendront me trouver afin que je les satisfasse à ta place ! »

Le style

À peine l’amour rencontré, la mort s’était-elle invitée ? Les misérables qui exploitait le corps de cette malheureuse avait-il occis le naïf jeune damoiseau afin de lui faire payer le prix de son impudence ?

Traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard 

Avant les camps, nous ne savions pas discerner l’éphémère de l’immuable. À présent nous avons eu notre compréhension des choses.

J’ai déjà lu, et j’avais été très touchée par l’Histoire d’une Vie, le décès de Aharon Appenfeld en janvier 2018 a conduit notre bibliothécaire à mettre ce livre au programme de notre club. Cette lecture est un nouvel éclairage sur la Shoah. L’auteur y rassemble, en effet, ses souvenirs sur les quelques mois après la libération des camps de concentration. Nous suivons Théo Kornfeld qui veut retrouver sa maison familiale en Autriche. Dans des chapitres très courts, le jeune homme raconte son errance à travers une Europe ravagée par la guerre, et sa volonté de retrouver son père et surtout sa mère, il est peu à peu envahi par ses souvenirs d’enfance. Avant la guerre, sa mère, visiblement bipolaire, entraîne son fils dans tous les lieux où l’on peut écouter des concerts de Bach en particulier les monastère chrétiens et petites chapelles isolées même si elle en est parfois rejetée comme « salle juive ». Elle entraîne aussi son mari vers une faillite financière, lui qui travaille comme un fou pour satisfaire tous les besoins de sa trop belle et fantasque épouse. L’errance de Théo à peine sorti de son camp, lui fait croiser les « rescapés ». Chaque personne essaie de retrouver une once de dignité pour repartir vers d’autres horizons. C’est terrible et chaque vie révèle de nouvelles souffrances, je pense à cette femme qui s’installe sur le bord de la route pour apporter des soupes chaudes et réconfortantes aux personnes qui viennent d’être libérées et qui sont sur les routes. Elle ne peut pas se remettre d’avoir empêché sa sœur et ses deux nièces de s’exiler en Amérique avant l’arrivée des nazis, elles sont mortes maintenant et en nourrissant les pauvres ères échappés à la mort elle essaie d’oublier et de revivre.

Entre rêve et hallucination, Théo livre un peu les horreurs dont il a été témoin, et surtout il redonne à chacune des personnes dont il se souvient une personnalité complexe qui ne se définit pas par le numéro gravé sur son bras, ni par sa résistance ou non aux coups reçus à longueur de journée. Tout ce que raconte Théo se passe dans une atmosphère entre rêve et réalité, il est trop faible pour avoir les idées très précises et les souvenirs de l’auteur viennent de si loin mais ils ne se sont jamais effacés c’est sans doute pour cela qu’il dit de ses journées qu’ils sont « d’une stupéfiante clarté ». Un livre qui vaut autant par la simplicité et la beauté du style de l’auteur que par l’émotion qu’il provoque sans avoir recours à un pathos inutile, ici les faits se suffisent à eux mêmes.

 

 

Citations

 

L’enfance du narrateur avant la Shoah

Tandis que ses camarades de classes étaient rivés à leur banc dur, sa mère et lui voguaient sur des rails lisses, avalant de longues distances dans des trains luxueux. Le père était inquiet, mais il n’avait pas la force de stopper un désir si puissant. Il enfouissait sa tristesse dans la librairie, jusque tard dans la nuit.
Il essayait parfois d’arrêter la mère.  » Le petit n’est pas allé à l’école depuis une semaine. Ses notes sont catastrophiques. »
– Ce n’est pas grave, ce qu’il perçoit durant le voyage est plus important et l’armera pour la vie. »
-Je baisse les bras, concluait Martin en reconnaissant sa défaite

Passion ou folie de sa mère

La vieille Matilda dispensait bon sens et quiétude. Considérant d’un œil réprobateur la passion de la mère pour les églises les monastères, elle la sermonnait : »Tu dois aller prier à la synagogue. Les prières atteignent leur destinataire lorsqu’on suit le rite de ses ancêtres. »
Mais la mère rétorquait que dans les synagogues il n’y avait ni sérénité, ni musique, ni images bouleversantes, le plafond était nu et le cœur ne pouvait s’exalter.

L’après guerre

Le lendemain il s’engagea sur une route large et lisse, en direction du nord. Un camion était couché après un virage, moteur pointé vers le ciel, donnant à l’habitacle une expression de mort veines. Théo le contempla un instant avant de se dire qu’il trouverait sûrement de dans un briquet des cigarettes fines.
 Des accessoires militaires étaient éparpillés au milieu de boîte en carton et de bouteilles de bière qui avait été projeté de toutes parts.

 La langue des camps

Au camps, on parlait une autre langue, une langue réduite, on utilisait que les mots essentiels, voire plus de mots du tout. Les silences entre les mots était le vrai langage. Un jour, un compagnon de son âge, pour qui il avait de l’estime, lui avait confié : « J’ai peur que nous soyons muets lorsque nous serons libérés. Nous n’avons presque plus de mots dans nos bouches. »

 

Traduit de l’anglais (Écosse) par Aline Azoulay-Pacvõn.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard. 

 

Ces deux romans écossais se suivent et ont des points communs. Tous les deux retracent le parcours d’enfants martyrs. Ce roman-ci ne le dit pas immédiatement, nous suivons d’abord la vie d’Eleanor et nous pouvons alors penser qu’il s’agit d’un roman que l’on dit « fell good », le genre est bien représenté chez nos amis britanniques. Cette jeune femme, sans être autiste possède cette qualité ou ce défaut de dire la vérité telle qu’elle lui apparaît et aussitôt qu’il lui semble important de la dire, c’est à dire tout de suite et surtout, elle n’a aucun des codes qui facilitent la vie en société. Évidemment, cela ne lui apporte pas que des amis. elle vit seule et est enfermée dans des manies de vieilles filles. Voilà qu’elle tombe amoureuse d’un jeune et beau chanteur et pour ses beaux yeux (les yeux ont une importance que l’on découvre plus tard) sa vie va basculer elle se fait épiler, achète des vêtements à la mode, va chez le coiffeur…. Sa mère avec qui elle s’entretient régulièrement lui donne de bien curieux conseils et surtout rabaisse sa fille à la moindre occasion. Dis comme ça, je n’imagine pas que vous ayez envie de lire ce roman. Mais ce n’est que l’apparence de ce roman. Derrière cette façade qui va se lézarder bien vite apparaît une toute autre histoire, triste à sangloter. C’est très bien raconté et hélas crédible. Les indices de l’autre histoire sont distillés peu à peu dans le roman et deviennent au trois quart le cœur même du récit. On comprend alors le drame d’Eleanor, on voudrait tant faire partie de ceux qui peuvent la consoler ces gens dans le récit existent, elle va peu à peu les rencontrer. J’ai beaucoup apprécié que ces personnes positives ne soient pas trop idéalisées, elles aussi ont leurs problèmes et leurs imperfections. On espère aussi qu’elle apprendra à se protéger de la perversité et de la méchanceté et qu’enfin, elle saura aller vers des personnes qui ne la détruiront plus. Son regard naïf impitoyable sur les comportements humains sont souvent très drôles et cela permet d’aller au bout des révélations qu’Eleanor avait enfouies au plus loin de son inconscient. Cela fait si mal parfois de se confronter à la réalité. J’ai quelques réserves sur ce roman et pourtant je l’ai lu très vite, à la relecture les indices qui fourmillent m’ont un peu gênée. J’ai beaucoup hésité en 3 ou 4 coquillages. Finalement j’en suis restée à 3 car je préfère le précédent sur un thème assez semblable. Aifelle est beaucoup plus positive que moi donc à vous de décider.

 

Citations

Méconnaissance des codes sociaux

Au final, mon projet Pizza s’est révélée extrêmement décevant. L’homme s’est contenté de me coller une grande boîte en carton dans les mains, de prendre mon enveloppe, et de l’ouvrir sans égard pour moi. Je l’ai entendu marmonner dans sa barbe « putain de merde » en comptant son contenu. J’avais amassé des pièces de 50 pence dans un petit plat en céramique, c’était l’occasion idéale de les utiliser. J’en avais glissé une de plus pour lui mais n’ai reçu aucun merci. Grossier personnage.

On connait ce genre de rire

Elle a l’art de se faire rire tout seul, mais personne ne s’amuse beaucoup en sa compagnie.

C’est bien vrai !

J’ai remarqué que la plupart des personnes qui portent des tenues de sport dans la vie de tous les jours sont les moins susceptibles de pratiquer une activité athlétique.

Toute vérité est-elle bonne à dire ?

-Je peux aller vous chercher un verre, a hurlé l’homme essayant de couvrir le morceau suivant… 
-Non merci, ai-je dit Je préfère refuser, parce que si j’acceptais, il faudrait que je vous offre un verre en retour, et je crains de ne pas avoir envie de passer en votre compagnie le temps nécessaire à vider deux verres.

Le travail de graphisme

J’ai cru comprendre que les clients étaient souvent incapables d’exprimer leurs besoins et que, au bout du compte, les designers devaient élaborer leurs créations à partir des vagues indices qu’ils parvenaient à articuler. Après de nombreuses heures de travail effectuées par toute une équipe de créatifs, le résultat était soumis à l’approbation du client, qui déclarer alors. « Non. C’est exactement ce que je ne veux pas. »

Le processus tortueux devait se répéter plusieurs fois avant que le client ou la cliente finissent par se déclarer satisfait du résultat. À tous les coups, disait Bob, la création validée était plus ou moins identique à la première œuvre proposée, rejetée d’emblée par le client.

J’ai ri !

Sans doute pour libérer des places de parking le crématorium et à un endroit très fréquenté. Je n’étais pas sûre d’avoir envie d’être incinérée. Je préférais l’idée de servir de nourriture aux animaux du zoo, ce serait à la fois proenvironnementale et une belle surprise pour les grands carnivores. Je ne savais pas si on pouvait faire cette demande. Je me suis promis d’écrire au WWF pour me renseigner.

 

Traduit de l’anglais écosse par Céline Schwaller 

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

Véritable coup cœur pour moi que je n’explique pas complètement. Je vais énumérer ce qui m’a plu :

  • J’ai retrouvé l’ambiance des films britanniques que j’apprécie tout particulièrement au festival de Dinard.
  • J’ai adoré les sentiments qui lient les deux héroïnes, deux sœurs différentes mais qui s’épaulent pour sortir de la mouise.
  • Je suis certaine que, lorsqu’on va mal, la beauté de la nature est une source d’équilibre.
  • Les personnages secondaires ont une véritable importance et enrichissent le récit.
  • La mère va vers une rédemption à laquelle on peut croire.
  • La fin n’est pas un Happy-End total mais rend le récit crédible.
  • Le caractère de la petite est drôle et allège le récit qui sinon serait trop glauque.

Voilà entre autre, ce qui m’a plu, évidemment la survie dans la nature encore sauvage des Highlands est difficile à imaginer, pour cela il faut deux ingrédients qui sont dans le roman. D’abord un besoin absolu de fuir la ville et ses conforts. Sal l’aînée en fuyant l’horreur absolue de sa vie d’enfant a commis un geste qui ne lui permet plus de vivre chez elle. Il faut aussi que les personnes soit formées à la survie en forêt, et Sal depuis un an étudie toutes tes façons de survivre dans la nature. Malgré ces compétences, les deux fillettes auront besoin d’aide et c’est là qu’intervient Ingrid une femme médecin qui a fui l’humanité elle aussi, mais pour d’autres raisons. Sa vie est passionnante et c’est une belle rencontre. C’est difficile à croire, peut-être, mais j’ai accepté ce récit qui est autant un hymne à la nature qu’un espoir dans la vie même quand celle-ci a refusé de vous faire le moindre cadeau.

Les Highlands :

 

Citations

La maltraitance

J’avais envisagé de le raconter pour Robert et qu’il comptait bientôt aller dans la chambre de Peppa aussi qu’il battait m’man et qu’il était saoul et défoncé tout le temps. Mais je savais que la première chose qui se passerait serait qu’il se ferait arrêter et qu’on nous emmènerait et qu’on serait séparé parce que c’est ce qui se passait toujours. En plus personne ne croirait que m’man n’était pas au courant et on l’accuserait peut-être de maltraitance ou de négligence et elle irait en prison. J’avais lu des histoires là dessus sur des sites d’informations, où la mère était condamnée et allait en prison et où le beau-père y allait pour plus longtemps parce que c’était lui qui avait fait tous les trucs horribles comme tuer un bébé ou affamer une petite fille, mais il disait que la mère avait laissé faire et elle se faisait coffrer aussi. Ils accusent toujours la mère d’un gamin qui se fait maltraiter au frapper, mais c’est toujours l’homme qui le fait.

L’étude de la survie

Tout en attendant à côté du feu éteint d’entendre quelque chose j’ai essayé de mettre un plan au point. Les chasseurs essaient de prévoir la réaction de leur proie pour savoir où et quand il les trouveront, ils savent ce qu’elles cherchent comme de l’eau et de la nourriture et ils adaptent leur propre comportement en fonction. Les prédateurs exploitent les besoins des proies pour essayer de les attraper quand elles sont les plus vulnérables comme lorsqu’elles font caca ou se nourrissent.

La nature

C’était la première fois que je voyais des blaireaux ailleurs que sur un écran et même s’ils étalent plus gros qu’on aurait pu le croire ils se déplaçaient en souplesse avec leur dos qui ondulait. Les deux plus petits ont commencé à fouiner dans la neige et les feuilles et l’un d’eux n’arrêtait pas de partir et de revenir en courant vers les autres comme s’il voulait jouer. Le gros a humé l’air puis il est parti sur une des pistes qui venait presque droit sur nous. Les deux autres l’ont suivi et tous les trois se sont approchés de nous en ondulant et la m’man m’a saisi la main et me l’a serrée quand je l’ai regardée elle avait la bouche ouverte sur un immense sourire et ses yeux étaient tout écarquillés et brillant comme si elle n’en revenait pas. Comme les trois blaireaux s’approchaient de plus en plus de notre arbre on est resté parfaitement immobile. Ils ont continué d’avancer et on les entendait gratter dans la neige et on voyait les poils gris et noir de leur pelage bouger et ondoyer à mesure qu’ils marchaient. À environ quatre mètres de nous le gros s’est arrêté puis il a levé la tête et nous a regardé bien en face. Il nous fixait dans les yeux tandis que les deux autres avaient le nez baissé et continuaient de renifler et de gratter la terre derrière lui. Ils ont levé les yeux à ce moment là et nous ont fixé tous les trois. J’avais envie de rire parce qu’ils avaient l’air carrément surpris avec leurs petites oreilles dressées. M’man relâchait son souffle très doucement. On est restées comme ça pendant que les minutes passaient dans le bois silencieux, maman et moi sous un arbre en train de fixer trois blaireaux.

 

J’avais repéré ce roman chez Keisha, Jérôme, Kathel, Aifelle, Krol (qui ne tient pas à jour son Index des auteurs).J’ai fait plusieurs tentatives pour le finir car ce livre est une vraie claque mais le genre de claque qui rend triste et plombe le moral. Il faut un certain courage pour affronter cette réalité : oui, les hommes se conduisent mal sur la seule planète qu’ils seront sans doute capables d’habiter. Ils dominent tout, saccagent tout, pour pouvoir vivre confortablement leur vie de « Maîtres et possesseurs » comme nous l’avait enjoint Descartes∗. Alors, à la manière d’un Montesquieu avec ses Persans et d’un Swift avec Gulliver, Vincent Message veut nous faire réfléchir sur ce que nous faisons sur notre planète, il imagine qu’à notre tour, à une époque différente, nous sommes « Dominée et Possédés ». Son roman est très fort car il n’a pas cherché à fabriquer des extra terrestres un peu ridicules, nous ne savons rien de ces « Dominateurs » sauf que ces êtres nous ont étudiés et qu’ils ont parfaitement compris comment nous avons fait pour êtres des « Maîtres » et à leur tour, il sont devenus « Nous » mais en nous remplaçant. Les hommes sont maintenant traités comme nous le faisons avec les animaux aujourd’hui.

  • Les animaux de compagnie qui ont le droit de vivre confortablement auprès de leur maître.
  • Des esclaves qui triment jusqu’aux limites de leur forces puis sont abattus.
  • Et enfin la pire des conditions, des hommes d’élevages qui seront abattus et consommés sous forme de viande.

Comme ces êtres ont d’abord cherché à nous comprendre, cela permet à l’auteur d’écrire quelques pages terribles sur nos absurdes comportements destructeurs, par exemple dans la mer. Les pages sur la pêche industrielle sont insupportables mais tellement vraies. Le roman alterne des périodes d’actions intenses car le héros Malo est un être supérieur et un haut cadre de la nouvelle société, il est l’instigateur d’un projet de loi qui demande que l’on autorise les hommes à vivre dix ans de plus : jusqu’à 70 ans, car dans cette fiction, il sont systématiquement abattus à 60 ans pour éviter les problèmes liés à la vieillesse des humains. Malo s’est épris d’une jeune femme humaine, Iris qui était une femme d’élevage. Il veut la sauver à tout prix, alors qu’elle a été victime d’un accident de voiture. Le système implacable que les maîtres ont mis en place se referme peu à peu sur lui. En dehors de cette action intense, l’auteur nous offre des périodes de réflexions sur le traitement de la nature. Ces êtres supérieurs ont, en effet, seulement cherché à dominer et à faire mieux que nous, en conséquence de quoi la planète est aussi malmenée que lors de la domination humaine. Une petite lueur d’espoir dans ce roman si sombre, les hommes ont une caractéristique que ceux qui nous ont dominé n’ont pas, ces « maîtres » ne sont pas des créateurs. Alors l’art saurait-il nous sauver ? Et puis, à la fin du roman on parle d’un lieu sur terre où les choses se passent différemment et finalement pouvons nous réjouir de cette certitude les dominateurs connaîtront un jour, eux-aussi leur fin ?

 

 

Citations

 

∗Extrait du discours de la méthode de Descartes

« Car [ces connaissances] m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie.”

 

La vision des nouveaux maîtres de la planète sur les hommes

L’ironie c’est qu’ils avaient cru être supérieurs, eux aussi, en leur temps, mais c’était dans leur cas au prix d’un aveuglement qui prenait avec la distance un aspect un peu pathétique. Ce qui les mettait à part, c’était, disaient-ils, leur intelligence redoutable, leur maniement fin du langage, leur créativité. Ne pas être capable de réguler pour de bon sa démographie, déterrer et brûler le carbone jusqu’à rendre l’air irrespirable, c’était pour eux le signe d’une intelligence redoutable. Réduire de force plusieurs milliards de leurs propres congénères à une vie de quasi esclave pour qu’une minorité concentre les richesses, c’était l’indice certains de leur inventivité exceptionnelle. Ils ne se demandaient presque jamais si le fondement de l’intelligence ne consiste pas à se donner des moyens de survivre sur le long terme, si la capacité à une auto-conservation durable n’est pas le premier signe de la raison. Ils méprisaient comme des aberrations de la nature des rebuts de la création toute une série d’espèces qui les avaient précédés sur terre et qui leur auraient survécu de quelques millions d’années s’ils n’avaient pas eu la chance que nous reprenions les choses en main. Nous les avons trouvés pullulant à certains endroits et ne se reproduisant pas assez à d’autres. Tout aussi incapables de répartir le travail que la population. Et cette inconséquence, d’une constance tout à fait remarquable, elle tenait pour beaucoup à leur emprisonnement dans le chaos des intérêts particuliers. Pour rien au monde ils n’auraient accepté quelque chose qui favorise plus le pays voisins que le leur, ou consenti à des efforts substantiels pour des gens qui n’étaient même pas encore nés. C’était là des traits qui, si on en faisait la somme justifiait assez la rapidité de leur effondrement et la légitimité de notre domination.

Les Hommes comme nourriture

Naturellement, des esprits critiques, des polémiqueurs -j’ai dit déjà que nos rangs en comptent plus que de raison- affirment qu’il y a une sorte de schizophrénie à élever certains hommes pour les aimer et partager notre quotidien avec eux, et d’autres hommes pour les tuer les manger. On peut juger cela étrange, mais tout comme le réel nous ne sommes pas à une étrangeté prêt. C’est la moindre des schizophrénies dont nous nous avérons capables. Jamais, il faut l’avouer, il ne nous viendrait à l’idée de manger ceux qui nous servent d’animaux de compagnie, nous aurions le sentiment, en mordant dans leur chair, de reconnaître implicitement que nous sommes nous-mêmes comestible, et que tout être vivant, entre les murs que nous habitons, pourrait parfaitement, à son tour, se retrouver équarri , mis au four, découpé sur une planche, réparti par tranches fines dans des assiettes que l’on tend à la ronde en disant commencez, commencez, n’attendez pas que ça refroidisse.

Traduit de l’allemand (Autriche) par Elisabeth Landes

 

Encore un coup de cœur de notre club, qui avait déjà couronné Le Tabac Tresniek que j’ai préféré à celui-ci. On est vraiment pris par cette lecture et pourtant, il ne se passe pas grand chose dans ce roman, si ce n’est qu’une vie entière y est racontée. Egger a d’abord été un enfant martyrisé par un oncle paysan qui n’avait aucune envie d’élever cet orphelin « batard », puis il deviendra un paysan dur à la tâche dans une Bavière des années 30. Enfin, il connaîtra l’amour et quelques années il sera heureux avec une jeune femme malheureusement disparue dans une avalanche qui détruira son chalet et sa vie. Il sera alors employé dans une compagnie qui construira des téléphériques et verra peu à peu sa montagne se transformer en lieu de loisirs . La grande histoire lui passe au dessus de la tête, lui qui n’a connu l’amour et l’affection que si peu de temps. Les risques qu’il prend dans les constructions en montagne, la guerre et surtout sa captivité en Russie soviétique aurait dû le voir mourir lui qui a perdu sa raison de vivre, il en revient, en 1952, encore plus solitaire. Oui, c’est toute une vie d’un homme simple et mal aimé qui se déroule devant nos yeux et l’auteur sait nous la rendre présente sans pour autant qu’aucun pathos ne se mêle à cette destinée solitaire.

Citations

Un enfant martyre

Comme toujours, le fermier avait trempé la tige dans l’eau pour l’assouplir. Elles fendait l’air d’un trait en sifflant, avant d’atterrir sur le derrière d’Egger dans un bruit de soupir. Egger ne criait jamais, cela excitait le fermier qui frappait encore plus dur. Dieu endurcit l’homme fait à son image, pour qu’il règne sur la terre et tous ce qui s’affaire dessus. L’homme accomplit la volonté de Dieu et dit la Parole de Dieu. L’homme donne la vie à la force de ses reins et prend la vie à la force de ses bras. L’homme est la chair, il est la terre, il est paysan, et il se nomme Hubert Kranzstocker.

L’enfant mal aimé

Pendant toutes ces années passées à la ferme, il demeura l’étranger, celui qu’on tolérait, le bâtard d’une belle-sœur châtiée par -Dieu, qui devait la clémence du fermier au seul contenu d’un portefeuille de cuir pendu à son cou. En réalité, on ne le considérait pas comme un enfant. Il était une créature vouée à trimer, à prier et à présenter son postérieur à la baguette de coudrier.

Camp de prisonniers en Russie

Au bout de quelques semaines, Egger cessa de compter les morts qu’on enterrait dans un petit bois de bouleaux, derrière le camp. La mort faisait partie de la vie comme les moisissures faisaient partie du pain. La mort, c’était la fièvre. La mort, c’était la fin. C’était une fissure dans le mur de la baraque, qui laissait passer le sifflement du vent.

La fin des camps de prisonniers en Russie

Il s’écoula encore près de six années avant que ne s’achève le temps d’Egger en Russie. Rien n’avait annoncé leur libération, mais, un beau jour de l’été dix-neuf cent cinquante et un, les prisonniers furent rassemblés tôt le matin devant les baraquements et reçurent l’ordre de se déshabiller et d’entasser leurs vêtements les uns sur les autres. Ce gros tas puant fut arrosé d’essence, puis allumé, et, tandis que les hommes fixaient les flammes, leurs visages trahissaient leur terreur d’être fusillés sur-le-champ ou d’un sort plus terrible encore. Mais les Russes riaient et parlaient fort à tort et à travers, et quand l’un d’eux saisit un prisonnier aux épaules, l’enlaça et se mit à effectuer avec ce fantomatique squelette nu un grotesque pas de deux autour du feu, la plupart sentirent que ce jour-là serait un jour faste. Pourvus chacun de vêtements propres et d’un quignon de pain, les hommes quittèrent le camp dans l’heure même, pour s’acheminer vers la gare de chemin de fer la plus proche.

De cet auteur j’ai beaucoup aimé Villa des femmes . On retrouve dans ce roman le regard impitoyable et rempli de nostalgie de Charif Majdalani sur son pays : le Liban qui « fut » un si beau pays. Il analyse aussi avec une précision qui n’enlève rien à la poésie, les légendes qui ont constitué un clan familial dont le narrateur est un descendant du clan des Jbeili. Cette « dynastie » a été fondée par celui qui a donné son titre à ce roman « L’empereur ». Cet homme plus mythique que réel, a bâti sa richesse en débroussaillant des montagnes et en devenant collecteur d’impôts. Mais une terrible loi empoisonne ce clan, l’ancêtre avait décidé, pour que cet empire reste intact, que seul le fils aîné aurait le droit de se marier et avoir des enfants. Les cadets connaîtront des sorts tragiques ou seront attirés par des aventures dans le vaste monde. L’auteur sait parfaitement rendre compte des ambiances et des tourments dans lesquels vivent les différents membres du clan. Il fait toujours l’effort de distinguer la part de la légende familiale de ce que peut être la réalité, nous offrant par la même une analyse très vivante de la société libanaise et des différents destins de ceux qui choisissent l’exil.
Je dois avouer que ce roman m’a moins enthousiasmé que le précédent mais j’ai été absolument saisie par la fin : le Liban d’aujourd’hui, à l’image de notre planète, détruit tout son environnement de façon sans doute irrémédiable. Les rapports entre les hommes sont régis par l’argent et rien ne saurait arrêter le béton même quand les rivages d’un pays sont paradisiaques. Ils deviennent hideux à la vue de tous pourtant rien ne semble arrêter les projets les plus monstrueux les uns que les autres. Rien que pour ces dernières pages, il faut lire ce roman qui fait réfléchir au rôle de l’homme sur la planète.

Citations

Se rendre compte d’un ailleurs dès les premières pages

C’est très beau, pourtant, au-dessus de Ayn Safié c’est sauvage à souhait, ce sont plusieurs brefs plateaux, semés de chênes verts et d’arbousiers, avec des rochers aux formes animales, qui ensuite laissent la place à des dénivelés impressionnants, des rocs et des arbres sauvages qui s’accrochent à la montagne jusqu’au fond de la gorge où coule le ruisseau de Ayn Safié. On est si haut que les Éperviers qui passent semblent à portée de main, et l’on voit de là tout le pays, les maisons cachées sous leurs treilles, les plantations de mûriers, les chemins, les chapelles, les églises, les moulins, et c’est cette vue panoramique qui déclenche ce rictus satisfait sur le visage de l’empereur, quand il se dit qu’il a sous les yeux tout le pays et que, d’une certaine manière il le domine déjà.

Description dune région aux confins de l’Asie

Tout en progressant, Shebab mesurait l’espace du regard, comme depuis qu’il était parti il n’avait cessé de le faire. Ses yeux, dirait- il, étaient comme élimés et épuisés à détailler les confins immenses et sans borne. Il observait maintenant l’horizon plat du côté du lac et de ses marais alors que de l’autre côté, comme toujours, les montagnes gigantesque semblaient leur faire des signes, assises depuis l’aube des temps dans une indifférence hautaine et mystérieuse.

Un passage qui décrit bien le Liban comme on le connaît aujourd’hui

Lorsque, en ce temps-là, on suivait la situation du Liban depuis l’étranger, comme je le faisais, on pouvait avoir l’impression que le pays était en ruine. Le monde entier – je le voyais lors de mes voyages – assistait à la dévastation du centre de Beyrouth et des quartiers limitrophes des lignes de front, et pensait que c’étaient la ville dans son ensemble et le pays qui étaient ravagé. Or l’activité économique était frénétique et le commerce florissant, ce que les récits de ma mère ne cessait de me confirmer. Il y avait un autre secteur qui explosait littéralement, c’était celui de l’immobilier. Je ne pense pas qu’il existe au monde un pays où la guerre a entraîné autant non de destructions mais de constructions. Les déplacements de population, les migrations internes et aussi l’accroissement démographique explique cette fièvre dans le bâtiment, la flambée des prix des terrains, notamment dans les environs de Beyrouth non touchés par la guerre. La déliquescence de l’État et de ses moyens de contrôle, la désorganisation générale des services urbains, la corruption et la mainmise des partis sur les rouages administratifs permirent ensuite le développement anarchique de l’urbanisme qui saccagea le paysage, détruisit les montagnes et les alentours des villes. Assez tôt, dès le début des années quatre vingt, ma mère dans ses lettres s’est mise à me décrire les premiers dommages qui aujourd’hui, étant donné tout ce qui a suivi, peuvent nous paraître bénins. Mais c’était le début d’un cycle calamiteux dont les bénéficiaires étaient aussi bien les propriétaires de modestes parcelles et les petits entrepreneurs qui bâtissaient n’importe comment que les consortiums qui naquirent à cette époque, regroupant des hommes d’affaires, des entrepreneurs et des intérêts partisans et miliciens. Ces derniers groupes lancèrent des chantiers qui contribuèrent comme le reste, mais de manière plus systématique, à détruire les paysages et à ruiner l’environnement. Vous vous souvenez, bien sûr, même si vous êtes plus jeune que moi, qu’en quelques années les orangeraies du littéral nord avaient disparu, et avec eux les bourgs et les villages submergés par le béton, un béton qui grimpa à l’assaut des premiers contreforts autour de Beyrouth, détruisant les pinèdes et brouillant les échelles par l’érection d’immeubles dont la hauteur contrevenait a des lois dont plus personne ne se souciait. Je n’étais pas là pour voir ses transformations, je les ai découvertes avec horreur à mon retour, bien plus tard. Et j’ai également découvert alors comment des groupes financiers et les entrepreneurs avaient mis la main sur les plages publiques et défiguré la côte, débordant de tous côtés sur les terres agricoles non constructibles, ce qui nous vaut ce continuum urbain hideux à la place des kilomètres de littoral et de versants montagneux arborés.

L’après guerre au Liban

Un modèle dominait à ce moment, vous vous en souvenez, celui qui avait imposé les milliardaires au pouvoir. Mais il était si difficilement accessible que nombreux étaient ceux qui, voulant jouer les richissimes nababs, dépensaient sans compter pour chaque repas, chaque célébration, chaque mariage, après quoi les dettes les mettaient sur la paille. Des personnes très en vue disparaissaient soudain, d’autres apparaissaient puis disparaissaient à leur tour, tels des papillons imprudents s’approchant trop près tantôt du pouvoir, tantôt des oligarchie financière, et y brûlant aussitôt leurs ailes trop fragiles. Tout cela se jouait tous les jours sous les yeux des gens modestes, comme mes employés par exemple, et tant d’autres, qui assistaient à cet opéra un peu obscène avec envie et parfois des airs dubitatifs.

Une fin bien triste

Quoi qu’il en soit, j’ai refusé jusqu’à l’idée de ce projet de parc naturel. Je ne peux imaginer ces montagnes et ces gorges balisées par des sentiers, aseptisées et protégées par des miradors de militants écologistes. C’est comme mettre des animaux fabuleux en cage pour en protéger l’espèce. C’est ce que j’ai dit aux jeunes gens venus ici me proposer de préserver les lieux. Cette région vivra le destin qu’il attend, leur ai-je dit l’entropie est partout, le monde se défait, la laideur gagne à toute allure. Je leur ai dit que, dès l’instant où l’homme avait coupé le premier arbre, le phénomène s’était enclenché. Ici, il va plus vite qu’ailleurs, parce que nos concitoyens sont plus avides et les paysages plus vulnérables. Ils finiront par disparaître, comme tout, comme la terre entière qui un jour ne sera plus qu’un souvenir, et je me demande d’ailleurs dans la mémoire de qui. C’est peut-être cela la pire angoisse humaine, le fait que, un jour, plus rien dans l’immensité du cosmos ne se souviendra de quoi que ce soit de ce que les humains auront fait, de leur rêve, de leur aventure, de leur folie poétique, ne me de ce qu’ils ont reconstruit, bâti, il, ni de ce qu’ils auront pour cela même simultanément détruit, dévasté, ravagé.

 

Traduit du néerlandais (Belgique) par Daniel Cunin

 

Ce roman prêté par ma sœur, lui avait beaucoup plu car il se focalise sur un aspect peu connu de la guerre 14-18 vu du côté britannique, à savoir la minorité qui n’a pas participé à l’élan patriotique qui a conduit une génération à faire la guerre. J’ai partagé son plaisir de lecture et j’ai aimé les rapports entre les deux personnages principaux  : John le pacifiste et Martin le va-t-en-guerre. Ils ont grandi auprès de la même femme. La mère de Martin,madame Bombley, d’un milieu très pauvre et secoué par l’alcoolisme brutal d’un père marin, heureusement souvent absent, a été la nourrice de John dont la mère n’a pas survécu à son accouchement. Son père se réfugie dans la douleur et la passion pour les livres anciens qu’il ne lit pas mais qu’il collectionne. John Patterson est destiné aux études, malheureusement la guerre 14-18 viendra interrompre cette destinée.

Le choix de ces deux personnages permet à l’auteur de cerner au plus près le patriotisme en Grande Bretagne. C’est ma réserve par rapport à ce roman, les patriotes sont tous abrutis et seuls les pacifistes ont le courage de réfléchir. C’est intéressant de voir tous les procédés qui ont amené les Britanniques à s’engager dans une guerre qui, somme toute, n’était pas la leur. Par exemple des groupes de femmes qui décorent de plumes blanches les hommes qui ne s’engagent pas alors qu’ils pourraient le faire. Les agents recruteurs postés dans tous les endroits stratégiques de Londres qui entraînent tous les jeunes à vouloir au plus vite servir leur pays, les effets de la propagande qui représentent les Allemands comme des sauvages et qui annoncent victoire sur victoire des troupes anglaises. Face à cela, deux personnages qui s’opposent à la guerre et dont les personnalités sont très bien analysées et ont, cela se sent, toute la compréhension de l’écrivain.

Finalement, John s’engagera, lorsque son père sera tué, victime annexe d’un bombardement allemand avec un zeppelin. Il recherchera Martin et voudra savoir ce qui lui est arrivé. Ce sera encore l’occasion de détruire un peu plus l’image de l’héroïsme et dénoncer la cruauté des armées au combat.Tout ce qui est dit est vrai, sans doute mais explique mal l’élan de tout un peuple pour faire cette guerre. L’intérêt du roman, réside dans l’analyse de l’amitié conflictuelle qui lie Martin et John et aussi le portrait du père de John, le facteur qui ne supporte plus d’apporter les lettres annonçant la mort des soldats dans les foyers anglais. Le titre du roman est très important car si tout se joue sur le terrains au milieu des bombes et des balles qui fauchent les vies, l’auteur accorde une grande importance au courrier qui peut à lui seul changer le sort de ceux qui reçoivent ces lettres.

Le point de vue de cet auteur belge sur l’engagement britannique est original et très fouillé, mais j’ai vraiment du mal à croire que seuls les abrutis voulaient faire la guerre cela a dû jouer sur un ressort plus profond de la nation anglaise.

 

Citations

Comment influencer ceux qui ne sont pas assez patriotes

Quatre filles de mon année, qui m’avaient à quelques reprises accosté, lambinaient dans le couloir ; sans tarder, je partis dans la direction opposée alors que le garçon aux boucles, qui ne se doutait de rien, tomba dans leur piège. Je ralentis le pas pour écouter ce qui allait suivre. Comme je m’y attendais, les filles s’empressèrent de lui adresser la parole sur un ton méprisant.
« Qu’est-ce que tu fabriques au cours de Ker ? » lança l’une d’entre elles coiffée à la garçonne.
« On ne t’a jamais vu avant, fit l’autre. Tu t’es perdu ? »
« Tu as peut-être perdu ta maman ? gloussa la troisième.
 Le géant resta bouche bée. Bien souvent, la meilleure réponse réside dans le silence. Mais les étudiantes n’étaient pas décidés à lâcher leur proie.
« Tu veux qu’on t’aide à trouver ton chemin ? suggéra la fille à la physionomie garçonnière. Il y a un bureau de recrutement à deux pas d’ici. C’est là qu’est ta place. A moins que tu ne sois trop poltron pour te battre  ? »
 Le ton devenait plus agressif.

Pourquoi les jeunes se sont-ils engagés ?

Les gens sont des lemmings, reprit-il. Ils s’acharnent à marcher avec la multitude. Au sein de laquelle il se croit en sécurité. Qui les dissuade de réfléchir. De choisir. Suivant aveuglement le courant quel que soit l’endroit où il les même. Animés, et chauffés par l’haleine de la masse. Toujours plus loin. Entraînant tout et tout le monde. Jusqu’au jour où…

 

Andreï Makine est un auteur que j’apprécie et depuis longtemps. Je retrouve ici les thèmes qui l’obsèdent : les souffrances causées par le totalitarisme soviétique. Mais au-delà de cette folle idéologie meurtrière, il cerne ici plus précisément ce qui dans le comportement de chaque être humain , conduit à accepter l’inacceptable. Mais, justement, c’est un peu cela qui m’a fait moins adhérer à ce roman, je le trouve trop didactique, à force de vouloir nous prouver quelque chose, les effets deviennent attendus et le récit perd en intensité.

La traque d’un évadé d’un camp de personnes déplacées permet de cerner cinq personnalités qui ont toutes, de façons différentes sauvé leur peau face aux purges staliniennes en étant à des degrés divers de véritables ordures. L’un était commissaire politique pendant la deuxième guerre mondiale, il a fusillé un grand nombre d’officiers qui n’avaient rien fait, l’autre a participé à des liquidations de villages en Lettonie, tuant femmes et enfants, le moins « coupable » a vu sa femme et son enfant mourir de façon atroce durant le siège de Leningrad. Tous les cinq se tiennent par la peur d’être catalogué suspect par le commissaire politique. Une expérience tragique qui résume à elle seule la vie en 1952 en URSS. Lâcheté, bravoure, dénonciation, survie sont les balises qui tracent un chemin pour survivre et personne n’en sort indemne. La traque elle même nous fait découvrir la taïga et se termine dans une région aussi magique qu’effrayante le golfe de Tougour. Mais ce récit qui voit disparaître un à un les chasseurs au profit du fugitif perd d’intensité au fur et à mesure que les mêmes effets se répètent. La fin qui suppose une vie heureuse de deux êtres dans l’île de Bélitchy est peu crédible .

Citations

Une constante du comportement humain

J’étais fier de ne pas m’être abaissé à le dénoncer. Pourtant, je savais qu’il ne me pardonnerait pas ce geste d’humanité. Une constante psychologique dont j’étais curieux de vérifier la fatalité.

La femme aimée

L’infirmière, je l’ai épousée… Après la guerre, elle a pris sa revanche sur la faim, a grossi, est devenue même une belle femme, une femme d’officier, quoi, autoritaire, grincheuse, un peu caporal en jupon. Et l’autre, celle que je voyais en mourant n’existait plus… Les popes racontent comme quoi l’homme est puni pour ses péchés, bref, l’enfer et le feu éternel. Mais le vrai châtiment, ce n’est pas ça… C’est quand une femme qu’on a aimé disparaît… Comment dire ? Oui, elle disparaît dans celle qui continue à vivre avec vous…

Difficile d’être du bon côté en URSS sous Staline

En 1937, le jour du 20e anniversaire de la Révolution, le chantier du barrage fut relancé. Peu après, le nouveau chef de travaux allait être arrêté pour fait de sabotage antisoviétique. J’étais déjà capable de tirer ce bilan, si un mari jaloux n’avait pas tué mes parents, on les aurait emprisonnés parmi ces milliers de responsable accusés de gaspillage, de sabotage, d’espionnage… Alors, rejeton e ces traître à la Patrie j’aurais croupi dans une colonie de rééducation.

Les bourreaux après leurs crimes

Pendant la guerre, Louskass luttait contre les éléments « défaitistes » et les « éléments idéologiquement hostiles », comme on disait à l’époque. De bons officiers souvent. Il en a fusillé des centaines !.Il désignait vite fait un ennemi et, hop, le peloton d’exécution !Sans autre forme de procès. J’en ai croisé des types qui faisait le même sale boulot que lui. Certains, Et ce devait être le cas de Louskass, préféraient tuer avec leur pistolet de service. Question de goût. Une balle dans la nuque et le dossier est clos. Sauf que, tu vois,même s’il tirait dans la nuque, il ne pouvait pas ne pas voir, avant l’exécution, les yeux de tous ses soldats… Et maintenant dans son sommeil ses regards reviennent. Il tire, les nuque éclatent mais les yeux le vrillent . Et il hurle. Jusqu’à sa mort, ces yeux le poursuivront.

Sans doute le sens du livre

Durant cette veille, mes pensées luttaient contre l’insoluble simplicité de nos vies. Il y avait cette femme dans la nuit solitaire et, à si peu de distance d’elle, nous – ces hommes qui, quelques heures auparavant, était prêt à la torturer dans une saillie de bête… Les philosophes prétendaient que l’homme était corrompue par la société et les mauvais gouvernants. Sauf que le régime le plus noir pouvait, au pire, nous ordonner de tuer cette fugitive mais non pas de lui infliger ce supplice de viols. Non, ce violeur logeait en nous, tel un virus, et aucune société idéale n’aurait pu nous guérir.

De cette auteure j’ai lu et beaucoup apprécié « la femme de l’Allemand« , je retrouve ici son sens de la nuance et la volonté de ne pas juger avec des principes moraux si répandus une situation somme toute très banale. J’ai donc suivie l’avis d’Aifelle qui voit dans ce roman une façon pour Marie Sizun de combler les manques d’une généalogie incomplète.

Un homme, Léonard, aime sa jeune femme Hulda à qui il fait cinq enfants. Il embauche une gouvernante, Livia qui deviendra sa maîtresse et qui aura aussi un enfant de lui. Cet amour à trois, sous le même toit à quelque chose de destructeur et effectivement la santé d’Hulda ne résistera pas à cette situation. L’amour ancillaire (oui la langue française à un même un mot pour décrire cela ! faut-il que cette situation soit banale !) n’est pas le seul responsable de la destruction d’ Hulda. Cette très jeune fille suédoise de la très bonne société s’est entichée d’un séducteur français qui devra divorcer de sa femme anglaise pour pouvoir l’épouser.

Ce Léonard est bien étrange, amoureux de la littérature française il devient représentant en vin et « ses affaires » le retiennent très souvent loin de sa famille. Hulda exilée à Meudon ne trouve que dans Livia la gouvernante suédoise et aussi la maîtresse de son mari, une amitié qui la réconforte.C’est un triangle infernal et Marie Sizun a beau vouloir redonner une dignité à chacun de ses personnages, j’ai vraiment eu du mal à accepter le rôle de Léonard. C’est d’ailleurs le personnage le plus faible. On ne comprend pas, l’auteure ne le dit pas, pourquoi il fait de mauvaises affaires, et quelles sont les raisons qui le poussent à être toujours aussi loin de chez lui. Ce qu’on sait de lui le rend peu sympathique à quarante ans marié à une femme anglaise dépressive, il séduit une jeune fille de dix sept ans. Puis Leonard et Hulda forment un couple presque heureux tant qu’ils sont en Suède. Ils partent en France et ce représentant en vin laisse sa jeune femme se débrouiller à Meudon sans beaucoup d’argent et gérer la grande maison de Meudon et leurs quatre enfants. De son amour avec la gouvernante, on ne sait pas non plus grand chose, le talent de Marie Sizun arrive à donner un peu de consistance au portrait de Livia.

Marie Sizun explique qu’il s’agit d’un roman d’amour, je trouve que c’est un roman de l’enfermement, j’ai étouffé dans ce triangle et j’ai regretté que personne ne renvoie à Léonard Sèzeneau son rôle de prédateur que j’ai ressenti pendant tout le roman. Hélas ! seul le frère d’Hulda , Anders, a une vision assez juste de la personnalité de Léonard, il sent le piège qui se referme sur sa sœur, mais c’est aussi un personnage falot parasite incapable d’aider quelqu’un d’autre. Je comprends bien la volonté de Marie Sizun de retrouver un sens à cette histoire qui est en partie la sienne, mais il y a trop d’éléments qui lui manquent . Elle n’a pas voulu inventer et elle s’est en tenue au plus probable et au plus digne de chaque personnages. Je suis souvent restée sur ma faim trouvant en quelque sorte qu’il y avait bien des « blancs » dans cette histoire.

 

Citations

Le professeur français séduit sa jeune élève suédoise

Comme histoire, ici, se précipite !
Hulda a-t-elle osé, elle, la jeune fille sage, se glisser parfois dans l’appartement abandonné par la malheureuse anglaise ? De quelle façon les amants se sont-ils retrouvés , en quel lieu ? Personne n’a rien vu. Toujours est-il qu’au printemps 1868 le scandale éclate, soit qu’ils aient été surpris, soit que la petite ait parlé à sa mère : elle est enceinte. Un coup de tonnerre pour la famille du banquier. Sigrid Christiansson pleure beaucoup, son mari tonne, fulmine, se désole. Comment aurait-on pu prévoir une telle inconduite de la part d’une enfant si sérieuse, si pure ? Sa fille chérie, le trahir pareillement.

Noël en Suède

On prépare Noël. La maison n’a jamais été aussi lumineuse, aussi joyeuse, car on allume à plaisir lampes et bougies, on en met partout, jusque sur l’appui des fenêtres, et c’est beau dans la nuit toutes ces fenêtres éclairées. Les enfants, les bonnes sont tout excités à l’idée de la fête. Hulda elle-même se laisse gagner par cette gaieté. Avec Livia, elle parle de décoration de table, de sapin de Noël, de cadeaux. Comme tout semble harmonieux dans la musique des airs de Noël qu’elles jouent au piano à quatre mains, la gouvernante et elle, pour la grande joie des enfants !

Le drame

– Maman n’était pas malade, intervient Isidore. Elle était juste triste. D’être ici, dans cet affreux pays, comme nous, d’ailleurs, mais plus que nous. »

Surprise par la dureté de son regard, Livia regarde le petit garçon : « Je ne sais pas, Isidore. Et c’est vrai que la tristesse peut devenir une maladie… En tout cas, de bébé Alice n’y est pour rien, et elle a comme vous perdu sa mère. Elle a besoin de vous. »
 Et à travers les mots qu’elle s’entend prononcer, dont elle voit le reflet sur le visage des quatre petits, elle éprouve elle-même singulièrement la cohésion de ces enfants là, de cette fratrie, elle sent de façon presque douloureuse la force qu’ils représentent autour du bébé tous les cinq, dans la profondeur de leur unité. Alors qu’elle, la gouvernante, n’est et ne sera jamais qu’une étrangère.