Éditions Les Léonides, 396 pages, janvier 2026

 

 L’éternité, n’est pas dans ce qu’on possède, mais dans ce qu’on transmet..

Je dois à Keisha d’avoir repéré ce roman au rayon livre de mon supermarché, je luis dois un grand merci et deux jours de pluie que je n’ai pas vu passer, car je ne pouvais pas lâcher ce roman. Ce livre permet de découvrir un monde que je ne connais absolument pas, les diamantaires d’Anvers. Notre héros Bennie est juif, son père Moshé a refusé de suivre le chemin de son père et de son frère, des diamantaires importants d’Anvers. Moshé est un homme sensible, qui est attiré par une vie consacrée à la religion et à sa famille, sa femme meurt de cancer et sa tristesse est absolue. Bennie ne se sent pas bien dans cette atmosphère faite de contraintes religieuses et il veut absolument devenir un homme important : devenir diamantaire comme son grand-père et son oncle.
Nous allons assister à son ascension et sa réussite, à sa chute et à sa vengeance. Il deviendra aussi un homme plus riche moins sur le plan financier que sur la belle personnalité qu’il a réussi à construire malgré tous les coups tordus qu’on lui a joués et on lui souhaite de réussir son histoire d’amour avec Eve .

C’est un monde passionnant et l’auteur a su donner vie à un domaine qui n’est vraiment pas le mien, les diamantaires, car les personnages qui habitent son roman son crédibles et attachants. Quelques chapitres sont consacrés à la Pologne dans les années 30 et hélas 39, quand obéir aux préceptes religieux voulaient dire terminer dans les chambres à gaz et les fours crématoires. C’est à Varsovie que le patriarche Yéhuda, a perdu une grand part de son humanité. On comprend aussi pourquoi il ne pouvait que difficilement accepté que son fils se tourne vers la religion. Je ne vous en dit pas plus car beaucoup de révélations sont faites dans les derniers chapitres. que je ne veux pas vous divulgâcher. Mais l’auteur s’attache aussi à nous décrire les juifs d’Anvers qui ne sont pas riches, mais qui ont une vie de famille avec des liens très forts, parfois encombrants mais toujours chaleureux.

La première phrase que j’ai mise en exergue dit tout sur ce roman, la transmission de la culture juive et du lourd passé familial est sans doute plus importante que les diamants même superbes et hors de prix.

Avant et après : la taille d’un beau (très) beau diamant :un diamant avant et après avoir été taillé : r/woahdude

Je viens de repérer une mini série « Diamants bruts », j’espère en la regardant enrichir mes connaissances du monde juif et des diamantaires d’Anvers .

 

Extraits.

 

Début.

Région de Cracovie 1921.
 Le sol tremble sous leurs pieds, frappant le parquet en cadence, martelant l’air au rythme de la prière.
 Ses épaules se soulèvent à chaque souffle, son front est perlé de sueur, marqué par l’effort. Dans le salon d’une maison modeste, un grand homme, d’une quarantaine d’années, vêtue de la vie traditionnelle hassidique et enveloppé dans un talit, scande chaque verset avec ferveur. C’est le rabbin Wiesel.

Le quartier juif d’Anvers en 1979 (pourquoi l’appelle t’on encore ghetto ?)

 Le ghetto juif, pauvre et modeste, est animée par le bruit des vélos, qui filent sur le pavé, par les appels des commerçants et les discussions en yiddish, qui fusent à chaque coin de la rue. Dans l’arrière-boutique, la routine s’étire, immuable. Bennie a désormais dix-huit ans et travaille avec son père, Mosché, et le reste de sa famille à la retoucherie Goodman. Il s’occupe des livraisons.

La taille des diamants.

 Devant lui, deux tables longues d’une cinquantaine de mètres se dressent et accueillent des centaines de tailleurs de diamants. Des hommes au visage fatigué, certains au crâne dégarni, d’autres à la barbe grisonnante, travaillent silencieusement, concentrés devant leur moulin, leurs doigts manipulant des pierres avec une précision chirurgicale.
 Le son est assourdissant. Des centaines de disques tournent en même temps, émettant ce crissement si particulier du diamant contre le métal. Une poussière fine flotte dans l’air, captée par la lumière artificielle des lampes suspendues.

Le diamant brut.

 Bennie attrape le diamant du bout des doigts, surpris par sa texture rugueuse, presque crayeuse. Ce n’est pas du verre, ni un caillou poli par le temps. C’est brut, irrégulier, sans éclat apparent. Il la fait rouler dans sa paume, s’attendant presque à sentir quelque chose de différent sous ses doigts, mais non. Juste un poids surprenant pour une si petite chose.

Les rapports humains dans le monde du diamant.

 À côté de lui, un courtier indien, sa mallette ouverte, présente un lot de diamants bruts enveloppés dans un papier blanc à un homme imposant : Mordehaï, un vieux juif orthodoxe au ton corrosif et aux manières brutales, note immédiatement Bennie. Sa barbe grisonnante est soignée, mais son costume noir est un peu usé, signe qu’il appartient aux anciens, ceux qui ne misent que sur l’expérience et la ruse.
Le jeune tailleur reste en retrait. Il observe Mordehaï, jeter un regard méprisant sur les pierres du lot, puis sans prévenir, dans un accès de colère, les balancer au visage du courtier en criant dans un anglais approximatif avec un fort accent de l’Est :
– C’est quoi ça ? ! réponds-moi !

Vente d’une pierre.

D’abord, tu montres une pierre. Simple, non ? Le client l’examine, la soupèse, la scrute sous les saloupes comme s’il cherchait un défaut invisible. Puis il fait une offre. Là t’as deux choix : tu acceptes, ou tu retournes voir ton patron pour négocier un meilleur prix.
Il marque une pause, s’assurant que Bennie suit, avant de poursuivre :
– Si tu acceptes, tu places la pierre dans une enveloppe, le client signe dessus et inscrit le prix. C’est ce qu’on appelle un cachet. Une fois scellée, cette pierre ne peut plus être montrée à d’autres acheteurs. C’est une promesse de vente. Mais si le client propose un prix qui ne te convient pas, alors là tu deviens un messager. Tu retournes voir ton patron , tu exposes l’offre, et tu fais l’aller- retour jusqu’à ce que vous trouviez un terrain d’entente.
(…)
– Et le plus important : quand les deux parties s’accordent on se sert la main et on dit « Mazal », et à ce moment-là, c’est vendu.

 


Éditions Points, 184 pages, février 2020

On peut tuer celui qui dit la vérité, mais pas la vérité elle-même..

Un énorme merci à Patrice d’avoir chroniqué ce roman. C’est vraiment un livre à lire et à faire lire. Je l’ai lu avant de l’offrir à ma fille scientifique et qui se bat pour que les élèves féminines ne renoncent pas aux études qui demandent un bon niveau de math. Pendant cette lecture, je pensais : quelle belle pièce de théâtre cela ferait, et dans les commentaires sur le blog où j’ai trouvé cette idée de lecture, je vois que Sacha parle de la pièce qui a été tirée de ce huis clos incroyable.

Ce roman est tiré d’une histoire vraie, Lise Meitner et Otto Hahn, ont travaillé sans relâche pendant trente ans pour comprendre la fusion nucléaire. Mais alors qu’ils sont sur le point de résoudre ce bon en avant prodigieux, Lise Meitner est obligée de fuir l’Allemagne nazie, car elle est juive et nous sommes en 1938. Elle se réfugie en Suède . En 1946 le prix Nobel est attribué à Otto Hahn pour cette incroyable découverte. Dans son journal, il a noté , avant l’attribution du prix :  » conversation désagréable aves Lise ».
Depuis on sait que, cette découverte à la quelle il doit son prix Nobel aurait dû être attribuée à Lise Meitner.
L’auteur imagine donc cette conversation « désagréable » et c’est tout simplement génial. C’est passionnant sur le plan historique, scientifique et humain.

Tout était là pour faire de cette conversation un drame parfait, mais il faut le talent d’un écrivain dramaturge pour savoir doser les effets et les révélations au fur et à mesure que les deux protagonistes s’affrontent. J’ai adoré ce petit livre et je ne l’oublierai pas, j’en suis certaine.

Extraits

 

Début.

 » Nul ne sait ce que nous réserve le passé. »
 Cette phrase, Hahn l’a en tête depuis qu’il est éveillé. Il ne saurait dire pourquoi. Elle est venue, d’un coup, alors qu’il ouvrait les yeux. Les mots ont semblé danser un instant face à lui, puis on envahit son cerveau. Impossible de se rendormir. Depuis, Hahn est à la fenêtre – qu’il a ouverte.

L’harmonie dans la recherche comme en musique.

 Ensemble, ils faisaient des merveilles, comme au sein de leur laboratoire. Hahn répétait ses expériences cent fois, mille fois, notait tout, scrupuleusement, infatigablement. Il ne laissait rien au hasard, puis répétait et répétait encore. Voila comment la fission a été découverte. La fusion de l’uranium 235. Personne d’autre que lui n’aurait pu l’observer. Llise, indéniablement, était l’intellectuelle, la créative. Elle amenait cette obstination nécessaire à toute expérience. . S’il n’y avait pas d’explication, elle en trouvait une. Et Hahn recommençait jusqu’à ce que tout fonctionne. 

Juive dans l’Allemagne Nazie.

 C’est surtout sa voix qu’il a gardé en mémoire. Cette voix, légèrement grave et posée. En trente années, Hahn n’a jamais vu Lise s’énerver. Ou une fois, peut-être, lorsque Kurt Hess, un chimiste de second plan au KWI, l’a dénoncée ouvertement au conseil d’administration. « La juive menace notre institut ». Lise ne pouvait pas comprendre. En quoi sa religion faisait d’elle subitement une mauvaise physicienne ?

Parcours d’une femme scientifique au 20•siècle.

 Pendant trente ans, à Berlin -je me suis battue, à tes côtés, il est vrai – pour exister en tant que femme et physicienne. Moi, qui n’étais rien, qui n’avait même pas le droit d’entrer par la porte principale, qui devais aller aux toilettes dans un restaurant à plus de cinq cents mètres, je suis devenu assistante, puis professeur, pour finalement diriger le département de physique du KWI. Et en une nuit, le 12 juillet 1938, j’ai tout perdu. J’ai fui. J’ai sauvé ma vie. Je suis repartie de zéro. Ici, à Stockholm, il a fallu à nouveau que je me batte – seule cette fois – pour exister. Pour que la physique nucléaire existe. Et je te laisse imaginer combien le suédois est une langue difficile à apprendre. Horriblement difficile. Je me suis souvent dit que toute la confiance que j’avais emmagasinée avec toi, je l’avais laissé à Berlin.

 

 


Éditions Globe, 410 pages, juin 2017

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Reignier-Guerre

 

Aux hasards de mes lectures j’ai lu deux récits de parcours qui ont des points communs ; d’hommes qui ont fui un extrémisme religieux, et sont donc, pour cela, promis aux flammes de l’enfer.

Shulem Denn vient d’une communauté Hassidique, skver, totalement fermée au monde qui vit dans une petite ville au nord de New-York : New Square. Jeune, il se sentait bien dans cette communauté très fermée qui vit dans le pays le plus ouvert à la modernité mais qui réussit à force d’interdits d’empêcher ses membres de connaître la réalité qui les entoure. Ne serait-ce que s’informer est si grave que l’on peut être immédiatement rejeté de la communauté. Nous suivons son parcours, son mariage avec une femme qu’il a aperçu quelques minutes avant de s’unir avec elle. Il y a des passages vraiment drôles sur la nuit de noce car depuis le plus jeune âge on lui a appris à ne jamais regarder une femme, et à ne jamais parler du corps, en revanche il peut appeler le rebbe (une sorte de rabin) pour avoir des renseignements techniques du « Mitsvah » je vous laisse devinez ce que cache ce mot !. La solitude de cet homme dans sa démarche pour comprendre le monde est vraiment touchante, mais hélas pour lui, quand il perdra la foi, il a aussi cinq enfants qu’il adore, mais qui se sépareront de lui, car leur mère est restée dans la communauté. Pour les enfants le fossé entre les deux mondes, celui des skver hassidiques où tout est codifié et où au moindre faux pas, on risque de se faire exclure, et le monde de liberté de leur père, est un véritable gouffre, qu’aucun pont ne peut franchir. D’autant que leur mère est retournée vers sa famille biologique et d’idées spirituelles, pour elle, les hassidiques orthodoxes. Les enfants entendent sans cesse des critiques sur la conduite de leur père et sont incapables de supporter cette vie entre deux mondes,. Le cheminement de cet homme est très finement décrit, c’est un peu long mais pas du tout ennuyeux. L’ensemble des règles qui régissent la vie de ces juifs semble totalement absurde, mais ces rituels occupent complètement les esprits et cela empêche toute personne de réfléchir. Le pire pour les croyants c’est le doute, il ne faut absolument pas en distiller la moindre miette dans les esprits des membres de cette secte. Shulen Deen raconte à quel point l’enfermement dans cette secte fonctionne comme un piège pour ses membres, car ils parlent et sont instruite en Yiddish , ce qui empêche les gens qui veulent sortir de cette communauté de trouver du travail. La plus grande difficulté est de quitter une famille élargie dont on partage tous les rites : la solitude et la séparation avec ses enfants plongeront l’auteur dans une dépression dont il ne pourra sortir que grâce à un groupe d’anciens hassidiques qui essaient de soutenir ceux qui veulent sortir de cette religion.

La grande différence avec le livre qui va suivre, c’est que les juifs hassidiques ne font du mal qu’à eux et ne cherchent à convertir personne, ni à détruire le monde dans lequel ils vivent.

J’ai trouvé le billet de Anne-yes, et j’ai vu que Dominique Gambadou et Keisha ont lu aussi ce livre. Voilà le billet de Dasola.

Extraits.

Début.

Je n’étais pas le premier à être banni de notre communauté. Je n’avais pas rencontré mes prédécesseurs, mais j’en avais entendu parler à voix basse, comme on chuchote une rumeur honteuse. Leurs noms et le récit de leurs agissements émaillaient l’histoire de notre village, fondé un demi-siècle plus tôt. On évoquait dans un murmure ces êtres subversifs qui avaient attenté à notre fragile unité  : les quelques belz qui avaient souhaité former leur propre groupe de prières ; le jeune homme qui aurait été surpris en train de d’étudier les textes fondateurs de la dynastie de Bratslav, et même le beau-frère du « rebbe », accusé de fomenter une sédition contre lui.
Tous avaient été bannis, comme moi. Mais j’étais le premier qu’on banissait pour hérésie. 

L’origine des skvers (hassidiques).

Le village avait été créé dans les années 1950 par Yankev Yosef Twersky, le grand rebbe de Skver, issu de la dynastie hassidique de Skver et de Tchernobyl, au centre de l’Ukraine. Arrivé à New York en 1948, le rebbe était descendu du paquebot, avait promené un long regard sur la ville américaine et l’avait jugée décadente.  » Si je avais le courage, avait-il déclaré à ses disciples , je remonterai à bord pour retourner en Ukraine. »
Au lieu de quoi, il s’attela à créer une communauté hassidique dans l’ État de New-York au mépris de ses détracteurs, persuadés que son projet – fonder un véritable shtetl en Amérique- n’avait aucune chance d’aboutir.

Première nuit des nouveaux mariés.

 Je n’avais jamais imaginé que je puisse aimer mon épouse. Le mariage était un devoir, rien de plus. Prétendre de contraire me semblait ridicule. 

 » C’est ainsi, reprit le rabbin, avec un haussement d’épaules. La loi stipule que tu dois lui déclarer ton amour. »

Inutile de tergiverser. La loi était la loi.
 » Tu devras aussi l’embrasser de deux fois : Avant et pendant l’acte », précisa Reb Shraga Fevish. Il dressa ensuite la liste des situations contraires à la pratique de cette Mitsvah : on ne devait pas l’accomplir lorsqu’on était en colère ; pendant la journée, quand on avait trop bu, après un repas ou avant d’aller aux toilettes. Il était interdit de le faire si la femme se montrait trop audacieuse ( « Elle ne doit pas le réclamer explicitement, mais faire allusion à son désir de manière indirecte »), en présence d’un enfant ou de livres sacrés. Et surtout, il fallait suivre les précepes du grand sage Rabbi Eliezer, qui accomplissait la mitzvah « avec révérence et effroi, comme forcé par un démon ».

L’acte d’amour (la Mitzah)

 Il nous fallut plusieurs tentatives cette nuit-là et les suivantes, et plusieurs autres appels à Reb Sheaga Feivish, pour parvenir au résultat escompté. Si l’acte lui-même demeura laborieux, maladroit et dépourvu d’érotisme, nous connûmes quelques moments de tendresse, – fugace, mêlée d’agacement et de frustrations, mais bien réelle. Je me souviens de longs soupirs et de rire étouffés parfois même de franc éclat de rire ou de part et d’autre. En y repensant, j’associe ses premières nuits d’intimité conjugale à ce que nous endurons tous lorsque nous devons monter à meuble préfabriqué : on a beau lire les instructions, vérifier la forme des pièces et la manière dont elles doivent être agencées, l’ensemble résiste. Les vis et les écrous ne ressemblent pas à ceux du manuel, les planches n’ont pas la taille requise -impossible de les emboîter les unes dans les autres. Index sur le menton, nous tâchons de trouver la solution, quand notre épouse tend la main vers le meuble, donne un petit coup sur une planche ou tire sur une autre. « Non, ce n’est pas comme ça », pensons nous avant de nous exclamer : « Regarde ça marche ! » Nous nous tournons alors vers elle avec un sourire satisfait comme si nous avions toujours su ce qu’il fallait faire.

La naissance de sa fille.

 Son turban s’était déplacé, révélant la naiss9ance de ses cheveux coupés court sous sa perruque. Pour la première fois, depuis notre rencontre, j’éprouvais le vif désir de la serrer dans mes bras. J’aurais aimé lui parler, la couvrir de paroles affectueuses, lui dire non pas que je l’aimais (ce n’était pas encore tout à fait vrai), mais que je tenais à elle. Je dus m’en abstenir : je ne devais ni la toucher ni lui témoigner mon affection. La loi Hassidique l’interdisait. Après être allé lui chercher plusieurs gobelets remplis de glaçons au distributeur dressé dans la salle d’attente, je m’assis dans un coin de la chambre et me replongeai dans le psaume 20, entamant une nouvelle série de neuf fois neuf lectures complètes.
 « Je crois que tu ferais mieux de sortir », déclara Gitty quelques minutes plus tard en se tournant vers le mur opposé. Elle avait raison : il était temps pour moi de partir puisque je n’avais pas le droit d’assister à la naissance ‘ une autre loi hassidique à laquelle je ne devais pas déroger.

Perte de la foi.

 Plus rude encore, fut la découverte du champ de ruines que laissait ma foi en partant. Je devais ériger par moi-même un nouveau système de valeur – mais comment ? Quand ce en quoi vous avez toujours cru se voit remis en question, quelles sont les valeurs que vous conservez et celles que vous jetez par-dessus bord ? Comment démêler le vrai du faux, le juste de l’injuste quand vous n’êtes plus guidé par la volonté de Dieu ? Et surtout si nous ne sommes que le fruit d’une rencontre accidentelle entre un peu de matière et d’énergie, sans autre objectif que la satisfaction immédiate de nos besoins vitaux, quel sens donner à notre existence ?

Les livres ne l’aident pas à faire taire le doute.

Je faisais partie des « clients spéciaux » de la librairie, maigre consolation au regard de la quête effrénée dans laquelle je m’étais lancé. J’avais beau lire tous les ouvrages qu’il pouvait me donner mon désarroi allait croissant. « Itzik, donnez-moi le livre qui fera à taire, tous mes doutes », aurai-je voulu lui demander. Pourtant, je savais bien qu’un tel livre n’existait pas. Aucun recueil ne contenait la réponse universelle, la théorie unique qui éluciderait tous les mystères. Je commençais à comprendre que chaque nouvelle lecture déclenchait une tempête de pensées et d’idées contradictoires auxquelles le monde extérieur ne pouvait pas apporter de réponse. Je ne devais pas chercher hors de moi, mais en moi. J’étais seul désormais, lancé sur une route inconnue.

Les jeteurs d’anathèmes.

Les partisans les plus virulents d’une adhésion aux règles et aux principes, ceux qui sont enclins à protester de la voix la plus forte, voire recourir à la violence, ne sont pas nécessairement les plus étroits d’esprit : ce sont souvent, au contraire, les hommes les plus éduqués qui affichent les opinions les plus extrêmes – comme si en agissant ainsi, ils refermaient leur propre esprit-, justement parce qu’ils sont plus accoutumés aux remises en question. 

Ses enfants se séparent de lui.

 Ce qui comptait pour Tziri et Freidy, ce n’étaient pas mes convictions religieuses ou les détails de ma façon de vivre, mais le fait que, de mon plein gré, je me sois placé dans le camp de ceux qu’on leur apprenait à fuir – et qu’ainsi, je les ai déshonorées que j’ai déshonoré notre famille, déshonoré chacun d’entre nous. Ce qu’elle voulait, c’était un père qui ne soit pas l’incarnation de la vilénie qu’on leur avait appris à détester. Or j’étais le père que j’étais et de toute évidence je n’étais pas assez bien.

 

 

 


Éditions Gallimard, 250 pages, juin 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

« Juif, ce n’est pas une religion c’est une façon d’avoir peur, tu ne peux pas l’apprendre dans un cours du soir »

Une heureuse surprise avec un premier roman ce qui, pour moi, le plus souvent, n’est pas un gage de qualité. Cette auteure avec beaucoup de délicatesse raconte les difficultés d’un mariage « mixte ». C’est à dire entre une femme, Lucie, qui vient d’un milieu populaire de Lorraine (à côté de Nancy), une famille d’ouvriers qui connaît les graves difficultés de la désindustrialisation de la France. Sa famille est originaire d’Italie et est donc très « naturellement « catholique. Son mari, Jonas, est d’origine juive et sa famille a été décimée par la shoah.

Tous les deux ont de vagues attaches avec leur religion d’origine mais se pensent très au delà de ces histoires de religion, à l’opposé du père de Jonas qui porte sur ses épaules toute la tragédie de sa famille et s’est réfugiée dans la religion par fidélité aux siens. En revanche, le grand-père qui, lui, est un rescapé de la shoah est beaucoup moins attaché à la religion juive et fait un très bon accueil à Lucie qui rend son petit fils heureux et c’est bien là, pour lui, l’essentiel.

Ceci représente la toile de fond du roman, mais sur le devant de la scène il y a Ariel, un petit garçon que l’on va suivre de 2 ans à 6 ans. C’est lui qui fait « pleuvoir sur la parade », expression que je ne connaissais pas, mais qui, ici, veut montrer que derrière les apparences, il y a des failles et des souffrances que l’on aimerait tant cacher. Le couple de Lucie et de Jonas, est si heureux avec leur petit garçon Ariel, un adorable petit bonhomme. Seulement, voilà, à l’extérieur de la famille et en collectivité, il est d’une violence à peine imaginable, il frappe, il casse les jouets et déchire les dessins des autres enfants.

On chemine avec la souffrance des parents, et j’ai pensé au début que le poids de la shoah, et des différences d’origine entre les parents seraient l’explication du comportement de l’enfant, et j’étais mal à l’aise avec cette idée que je trouvais trop simpliste. Les rencontres avec la psychologue vont montrer aux parents que l’éducation dans laquelle on ne dit jamais « non » à un enfant peut complètement le déstabiliser, il reste alors dans la toute puissance du tout petit et ne supporte donc pas la compétition ni surtout la frustration. Et pour se protéger de ce qu’il ressent comme un danger, il attaque de toutes ses forces les autres. J’ai connu chez des amis ce genre d’éducation, tant que les parents ne changent pas de comportement leur enfant est absolument insupportable en société. Elle décrit bien aussi combien les conseils des parents peuvent s’avérer complètement inutiles : « ce n’est qu’un enfant » , « il va grandir », « les petits garçons c’est comme ça ! ».

Les deux thèmes se mêlent, le premier : la vie dans le couple où Jonas doit accepter et comprendre l’origine ouvrière et catholique de sa femme, et pour Lucie ce que cela veut dire d’être juif dans un pays où l’antisémitisme est toujours prêt à renaître (la scène chez une amie de la mère de Lucie est vraisemblable et très éclairante) et le deuxième : la difficulté de remettre en cause une éducation qui a rendu un enfant violent, c’est difficile aussi d’être le parent de l’enfant méchant que tout le monde fuit pour protéger les siens.

L’auteure est très honnête et ne simplifie aucun point de vue, c’est ce qui rend la lecture agréable.

Extraits

J’adore ce prologue.

Il faut expliquer que « shikse » vient de l’hébreux « sheketz » qui veut dire « abomination » ou « souillure ». On l’utilise pour parler d’une femme non juive, mariée à un homme juif. Je préfère « souillure » pour son côté craché et mesquin, « abomination » est plus grandiloquent. On dit que les mariages comme ceux-là créent une deuxième Shoah. La disparition progressive des juifs par l’amour des femmes.
 Je suis l’holocauste qui transforme des spermatozoïdes juifs en enfant goys.

Début.

 De toute façon, je me suis toujours méfiée des enfances heureuses. Les enfants ravis d’être là, mon doudou, mon tracteur mon goûter maman je t’aime et les licornes, ça a fait des adultes qui n’ont aucune résistance. Quand on passe dix ans à s’imaginer que la vie est un champ de coquelicots et que les autres n’existent que pour faire notre bonheur, il est difficile ensuite de se faire quitter sur un trottoir, par celui qu’on aime. Alors qu’une enfance, comme celle de mon fils, Ariel, à se faire pousser en dehors de l’équipe et à exaspérer les adultes, vous promet une vie qui ressemble à la vie.

Portrait d’un père.

 Mon père parle peu, il écoute. Il écoute ma mère lui raconter ses histoires de militantes, de vie associative et les petits potins du quartier. Il l’écoute, quand elle lui assigne les tâches, essentiellement des courses, allez acheter ceci passer récupérer cela, et il s’exécute sans discuter. C’est son moyen d’avoir la paix. La vie de mon père est tendue vers un objectif simple et unique : qu’on lui foute la paix.

Choc des cultures (catholique et juive).

 Ma mère nous a baptisés et mon frère et moi. Si depuis elle s’est détachée de tout cela, elle me la transmis. C’est aussi l’histoire de mon fils. Il n’est pas que l’enfant des rescapés du Yiddishland, il est aussi celui de la classe ouvrière, des régions que personne ne connaît et des travailleurs, qui crèvent en toussant. Pas seulement. De ces génocides qui sont dans les livres d’histoire et qui conduisent à créer des pays. Il est aussi le fils d’un monde mort en silence. Si je choisis le judaïsme, je dis à ma famille que même pour ceux qui les ont connus, leur histoire ne compte pas, qu’elle peut disparaître.

 


Éditions Points, 309 pages, avril 2025 (première édition 2008)

Traduit de l’hébreu (Israël) par Valérie Zenatti.

 

C’est le troisième roman de cet auteur sur Luocine : « L’histoire d’une vie » et « Des jours d’une stupéfiante clarté« . Cet écrivain a été, à jamais, marqué par son enfance dont il a témoigné dans les trois romans que j’ai lus de lui.

Ici, il s’agit encore une fois d’une famille juive éduquée et qui se sentait très bien acceptée par la population d’une ville qui pourrait être Bucarest. Les parents du jeune Hugo sont pharmaciens, et la mère d’Hugo met tout son courage et son grand cœur au service des plus pauvres de la ville. Lors de l’occupation allemande, les nazis bien aidés par des habitants antisémites, chassent tous les juifs qui ont essayé d’échapper aux rafles. La mère d’Hugo a la bonne idée de demander à la seule femme en qui elle a entièrement confiance de cacher son fils : il s’agit de Mariana une prostituée qui exerce sa profession et vit au bordel de la ville.

Le roman peut commencer, et c’est vraiment très bien construit sur le plan littéraire. Cet enfant qui va passer deux longues années dans un placard voit, à travers, les lames des planches mal jointes du cagibi, la chambre de Mariana. La chambre elle-même, lui apparaît comme un endroit proche du paradis. L’enfant vit de longues journées seul, et lui revient en forme de rêves un peu hallucinés, sa vie d’avant et pour le lecteur c’est le moyen de connaître trois personnages : sa mère, cette femme remarquable qui jusqu’à la fin, elle veut donner les mêmes leçons d’humanisme à son fils. On connaît moins son père, mais très bien son oncle ; un homme brillant qui a malheureusement rencontré l’alcool et qui n’a pas rempli les espoirs que tout le monde a mis en lui.

La vie de l’enfant caché, c’est aussi arriver à comprendre la vie de Mariana, peu à peu il comprendra le rôle des hommes qui visitent cette femme toutes les nuits. Et puis, il apprendra à aimer cette femme au caractère instable, et vivra auprès d’elle l’éveil de sa sexualité. Cette réalité sexuelle d’une femme mûre avec un enfant de 12 ans m’a dérangée et je me suis demandé si la situation avait été inversée le roman aurait-il été accepté. (Si c’était une jeune fille de 12 ans qui aurait vécu ses premières expériences sexuelles avec un homme de 40 ans qui l’aurait cachée ! !) Tout cela est écrit avec l’impression qu’Hugo voit bien que sa survie est de plus en plus menacée par les Nazis et leurs amis qui, jusqu’au dernier jour de l’occupation allemande, ont cherché les juifs qui ont échappé à la déportation pour les assassiner.

Enfin la dernière partie, on voit l’arrivée des Russes et la prise du pouvoir de membres du parti communiste qui se disent stalinien et qui se dépêchent de punir tous ceux qui étaient proches des Allemands donc bien sûr les prostituées, que Mariana ait caché un enfant juif est bien peu de poids face à l’accusation d’être une femme qui a couché avec des Allemands ! Comme toujours les hommes les plus violents sont ceux qui ont été leurs clients et qui ne veulent surtout pas que leur femmes puissent l’apprendre.

Un grand écrivain qui a su expliquer au monde ce qu’il s’est passé dans les pays slaves où toute une population juive a disparu lors du Nazisme.

 

Extraits

Début.

 Hugo aura onze ans demain. Anna et Otto viendront pour son anniversaire. La plupart des amis d’Hugo ont été expédiés dans des villages lointains, et les rares autres le seront bientôt. La tension dans le ghetto est vive, mais personne ne pleure. Les enfants devinent au fond d’eux-mêmes ce qui les attend. Les parents contiennent leurs émotions afin de ne pas semer la peur, mais les portes et les fenêtres n’ont pas cette retenue, elles sont claquées ou poussées nerveusement. Le vent s’engouffre partout.

L’enfant caché.

 En plein jour il pouvait deviner entre les lattes les prairies où les chevaux et les vaches paissaient des champs gris, et deux bâtiments à colombages. Il avait même aperçu des enfants aller à l’école. C’est étrange tous les enfants vont à l’école, et moi j’en suis privé. Pourquoi m’inflige-t-on une telle punition ?
 Parce que je suis juif, se répondit-il. 
Pourquoi sommes-nous punis ?
 À la maison on ne parlait pas de cela. Une fois, il avait demandé à sa mère comment on savait que quelqu’un était juif. 
Elle avait répondu simplement :
– Nous ne faisons pas la différence entre ceux qui sont juifs et ceux qui ne le sont pas.
– Pourquoi chasse-t- on les Juifs ?
– C’est un malentendu. 
Cette explication incompréhensible s’était fichée dans sa tête. Il essayait à présent de retrouver où s’était nichées cette réponse et l’incompréhension qu’elle avait suscitée. 
– C’est la faute des Juifs ?
– On ne doit pas faire de généralités, avait doucement répondu sa mère.

Les derniers mots de la lettre de sa mère ?

J’imagine que l’acclimatation a ta nouvelle vie n’est pas facile. Je t’en conjure : ne désespère pas. Le désespoir est une défaite. J’ai cru, et je crois encore que la bonté et la foi triompheront du mal. Pardonne à ta mère son optimisme en ces heures obscures. Je suis ainsi, tu me connais, il faut croire que c’est ainsi que je serai toujours. 
Je t’aime très fort ,
mam

 

 

 

Metin Arditi est un auteur que j’aime bien retrouver : en 2009 j’ai lu « Loin des bras, en 2012 « Prince Orchestre« , en 2017 « L’enfant qui mesurait le monde » , en 2022 « Tu seras mon père » et en 2024 « le bâtard de Nazareth » et voici « Le Turquetto ». J’ai parfois des réserves pour cet auteur, mais pour ce roman, je n’en ai aucune. J’ai été tellement prise par ce récit que j’ai vérifié que ce personnage était bien un personnage fictif et pas un personnage historique. Metin Arditi nous fait vivre à travers ce roman , la puissance de la création d’un artiste peintre et le foisonnement artistique à Venise au XVI siècle. Il part d’un tableau très célèbre du Titien : l’homme au gant pour construire son roman.

 

Il imagine que ce tableau si célèbre n’est pas l’œuvre du Titien mais d’un peintre totalement ignoré, un jeune juif qui a fui Constantinople à la mort de ses parents pour rejoindre Venise, où il se fait passer pour un chrétien d’Orient, malheureusement il sera découvert et tous ses admirables tableaux seront brûlés sauf un : l’homme au gant.

Ce récit est un prétexte pour que l’auteur nous montre les aspects les plus sombres des trois religions monothéistes : les juifs comme les musulmans , n’ont pas le droit de représenter les humains sans risquer leur vie car c’est pour ces religions une façon impardonnable d’offenser Dieu . La religion chrétienne serait donc plus ouverte, elle qui encourage les peintres à représenter la figure humaine dans les tableaux. Oui mais ! nous sommes à la renaissance et au début du schisme protestant et il ne fait pas bon de ne pas être exactement dans la ligne définie par les puissants de l’église. Et lorsque l’on découvrira que le Turquetto était en réalité juif une seule solution : la condamnation à mort et l’autodafé de son œuvre. Pour parfaire notre révolte à propos de la religion et de l’inquisition, on retrouve un peu l’esprit du « Bâtard de Jérusalem » : l’œuvre qui provoquera la chute du Turquetto, est la cène, peinture scandaleuse où il a représenté les personnages sous les traits de rabbin ou du moins habillé comme l’étaient les sages juifs de l’époque. Pour brouiller les cartes, il leur a donné les traits des plus célèbres peintres vénitiens, pour Juda, il a fait son autoportrait. Ce tableau, la bonne société vénitienne ne pourra pas le laisser passer sans réagir à un tel blasphème : représenter Jésus sous les traits d’un juif quelle horreur !

L’autre thème de ce roman , c’est la peinture. L’auteur sait nous plonger dans la création d’un tableau : depuis l’esquisse, puis le dessin, et enfin la peinture tout est remarquablement raconté et c’est vraiment ce qui fait un grand charme de ce roman.

Le troisième aspect, c’est la vie à Venise, avec les jeux de pouvoir et d’argent, tout cela sous la houlette de la religion catholique qui est si tolérante pour ceux qui peuvent lui laisser beaucoup d’argent, et si sévère pour les pauvres. Mais pour les juifs, riches ou pauvres leur sort est vraiment misérable que ce soit sous la domination chrétienne ou musulmane.

Si l’un de ces thèmes vous plaît , n’hésitez pas vous ne serez pas déçu, en plus le récit est très prenant.

Je sais que j’ai vu passer ans la blogosphère mais j’ai un peu oublié où , si vous me le signalez dans le commentaire je mettrai un lien vers votre blog. Athalie est la première à s’être manifestée et comme moi elle a beaucoup aimé ce roman. Kathel en deuxième position. Voici maintenant Sandrine, avec un billet fort élogieux.

Extraits.

Début.

 » Élie ! Ton père s’est arrêté !
 Cette manie qu’avait Ardinée de crier, alors qu’il était sous ses yeux !
 Il se tourna vers son père. Le front baigné de transpiration. Celui-ci pressait sur sa vessie et urinait en pleine rue, comme les portefaix et les mendiants … Depuis qu’ils avaient pris le chemin du Bazar, c’était la troisième fois.

Sort des juifs dans l’empire ottoman.

Sami ferma les yeux.
Endurer…Il ne connaissait que cela. Endurer la pauvreté, la maladie, la honte … Surtout la honte. Vendeurs d’esclaves… Un travail que les Turcs réservaient aux juifs, comme on jette les restes aux cochons… Et son fils qui le déshonorait aux yeux de tous.
Il soupira. Comment pouvait-il estimer un père à qui les gens s’adressait comme à un chien ?
Avec le temps, Sami avait fini par prendre l’habitude de baisser la tête avant même que ne vienne insulte. Son fils n’était pas mauvais. Il était lucide, voilà tout. Il voyait son père tel qu’il était. Un être servile qui vivait dans la saleté…Malade des urines. Malade de honte. Malade de tout.

Venise et Assise.

Gandolfi se tournait vers la gauche. Le doge trônait sur une estrade haute de trois marches. On aurait dit le pape à Saint-Pierre … Décidément, Venise se noyait dans le ridicule. Elle avait trop de tout. Trop d’or, trop de marbre, trop de soies, trop d’ambitions inassouvies. À Assise, les maisons étaient faites de bois ou de torchis. Mais les gens qui les habitaient étaient de vraies gens. Pas des courtisans cruels et vaniteux, dont le regard était sans cesse ailleurs par-dessus épaules de la personne qu’ils avaient en face, à la recherche de quelqu’un qui soit plus important… Plus valorisant … Plus honorant… Les Vénitiens avaient les yeux fuyants. À Assise, les gens sentaient la bête. Mais ils étaient présents. Ils regardaient dans les yeux 

 

 

 


Éditions Terre de Poche (dB), 457 pages, août 2024

 

Même si j’ai beaucoup lu sur ce sujet voici un fait que je ne connaissais absolument pas, et ma sœur qui a encore beaucoup plus lu que moi sur ce sujet ne le connaissait pas non plus . Et vous ?

(Et finalement j’ai attribué 4 coquillages grâce à vos commentaires.)

Savez-vous qu’en Corrèze, en 1933, dans un petit village qui s’appelle Nazareth (cela ne s’invente pas !) le banquier Robert de Rothschild et son ami conseiller d’état Jacques Helbronner décident de créer un kibboutz pour former à l’agriculture des jeunes Juifs en danger dans toute l’Europe afin qu’ils puissent partir en Palestine en ayant des rudiments en agriculture. La première partie du roman raconte la création du Kibboutz qui n’existera que deux ans, car un préfet complètement convaincu par l’idéologie Nazie , collabo avant l’heure, Albert Malaterre, réussira à le faire fermer.

L’idéal des jeunes qui vivent cette expérience d’une mise en commun de leurs revenus, et de leur force de travail pour faire vivre une exploitation agricole, est très intéressante. À partir de ce fait historique, l’auteur mélange de façon réussie, l’aspect historique et le romans. Il crée des personnages romanesques tout à fait crédibles, et, évidemment le parcours de ces jeunes juifs est prenant et tellement tragique. Leur difficulté pour se faire accepter par les villageois est bien décrite. Deux personnages historiques m’ont particulièrement intéressée : Le préfet Malaterre qui s’acharne à faire fermer ce « ramassis de juifs » en les accusant de terrorisme, en s’appuyant sur les villageois les plus arriérés, et Jacques Helbronner président du consistoire Juif, qui connaissait personnellement Pétain et qui jusqu’à son arrestation avec sa femme en 1943 restera fidèle à celui avec qui il avait combattu pendant la guerre 14/18. Le préfet utilise tous les arguments les plus tordus pour faire fermer ce centre : comme beaucoup de ces juifs sont allemands, il les accuse de vouloir espionner la France au service d’Hitler … comme cela ne marche pas, il cherche à repousser ceux qui ne viennent pas de pays qui n’ont pas encore pris des lois antijuives, par exemple les Polonais. Il réussira à faire fermer le centre en 1935, dans la postface Jean-luc Aubarbier dit qu’il s’est inspiré de Roger Dutruch préfet de Mende et Victor Denoix chef de la milice dont le fils Victor fut un grand résistant. Dans le roman Albert Malaterre a un fils Frédéric qui est gaulliste et résistant et amoureux d’une jeune juive du Kibboutz.

Jacques Hebronner apparaît sous son véritable nom, il s’est cru à l’abri de tout car il connaissait personnellement Pétain et il a fait tout ce qu’il a pu pour protéger les juifs français acceptant de renvoyer en Allemagne à une mort certaine tous les juifs allemands, puis les juifs étrangers. Il accepte toutes les humiliations, on lui enlève son titre de Conseiller d’État, ses décorations ses moyens de vivre, mais l’auteur pense que ce n’est qu’à l’entrée de la chambre à gaz qu’il comprendra que son amitié avec Pétain ne lui aura servi à rien et qu’il comprendra le mot de Billy Wilder, lui qui a toujours cru dans les valeur de la République française !

Les Juifs pessimistes ont fini à Hollywood, et les optimistes à Auschwitz

La deuxième partie du roman, romance la résistance dans cette région en mélangeant encore une fois des personnages réels, comme Edmond Michelet et des personnages romancés, on retrouve tout ce qu’on connaît quand on a un peu lu sur cette période, en particulier les terribles représailles de l’armée allemandes, Oradour sur Glane par exemple mais aussi ce qu’il s’est passé le 9 juin 1944 : la deuxième division SS das Reich et le massacre de Tulle, en Corrèze, 99 hommes sont pendus aux balcons de la ville quand 149 autres sont déportés au camp de Dachau. Seuls 48 reviendront vivants. Je n’y ai pas appris pas appris grand chose mais c’est évidemment très intéressant avec plus loin les juifs du Kibboutz qui eux sont confrontés à l’hostilité des musulmans de Palestine. J’ai appris un détail de l’histoire Eichmann non seulement a rencontré Hadj Alin el Hussain, qui sera un allier d’Hitler au Moyen Orient mais aussi l’ayatollah Khomeiny … Mais il est vrai que j’ai beaucoup lu plus rapidement cette partie parce que, sans doute, je la connais trop bien.

Un bon roman, à lire pour tous ceux qui ne connaissent pas bien cette période, et puis se dire que c’est de là, qu’en partie, est né l’état d’Israël qui aujourd’hui conduit une guerre qui me bouleverse, qui tue tant d’enfants et affame une population entière.

 

Extraits

 

Début

 Les quatre garçons descendaient lentement le chemin en pente raide. Ils trébuchaient sur les cailloux et les chaussures de ville qu’ils avaient aux pieds n’arrangeaient pas les choses. Le soleil dardait ses derniers rayons avant la trêve hivernale, la sueur coulait sur le visage. Il va faire froid en Corrèze à cette saison leur avait-on dit. Le manteau qu’ils avaient posé sur leurs bras gauches les embarrassait inutilement et leur costume bien coupé se révélait inadapté pour ce genre d’exercice. Leur main droite tenait solidement la poignée d’une lourde valise. L’un d’eux s’était également encombré d’un sac à dos. En descendant du train à la gare de Noailles, ils avaient voulu couper à travers champs pour gagner du temps mais ils s’étaient perdus en route.

Idéal d’Israël (où en est on aujourd’hui ?).

 C’est un pays impitoyable, mais c’est le nôtre…
 Celui que nous allons bâtir, car s’il existe déjà dans nos cœurs il n’a pas de frontières. Nous aspirons à donner concrètement une terre aux Juifs apatrides, une terre qui se cultive, car ils en ont été privés par les lois iniques des pays qui les ont accueillis. Il ne s’agit pas d’y créer une caste de propriétaires, comme l’ont fait les premiers migrants en exploitant la main-d’œuvre locale, mais d’y ériger des coopératives qui vivront en autarcie et voteront leurs propres règles. Un kibboutz, c’est une utopie en marche, un champ d’expérience, un laboratoire idéologique et social, une révolution spirituelle sans massacres ni guillotine. Ceux qui ont une vision bucolique de la campagne seront vite déçus. Ici, on travaille la terre avec un acharnement. Nul salaire ne vous sera versé, car ici, tout est à tous. J’attends de vous l’obéissance la plus totale aux lois et règlements que, librement, nous nous sommes donnés et qui sont pour nous plus impérieux que la Bible. N’oubliez pas non plus que vous êtes en France, le pays qui nous a reçu le berceau de la laïcité inspire notre modèle en écartant le religieux du politique.

La haine des Juifs.

 En fait le judaïsme fait de l’humilité la première des vertus, et en tire la tolérance nécessaire. Je saurais réciter la Torah par cœur, mais je dois avouer que je ne sais rien. Une telle idée est insupportable pour tous ceux qui ne veulent croire qu’en une seule religion, une philosophie, une doctrine politique Nasis, communistes, fondamentalistes religieux, tous nous haïssent pour cela.
 – Mais pourquoi la haine ressurgit-elle aujourd’hui avec tant d’acuité ? insista Sarah
– C’est à cause de la science, ou plutôt du mauvais usage que l’on en fait. Le monde moderne, qui rejette les religions, coupables, il est vrai, de beaucoup de crimes lui demande de remplacer Dieu. Les gens veulent des certitudes, ce qui est incompatible avec la vérité. La rationalité a ses limites, elle ne peut couvrir tout le chant des possibles. D’où la foi nécessaire. M ais nous les juifs nous posons une multitude de questions et donnons bien peu de réponses.
–  » j’ai la réponse j’ai la réponse mais quelle est la question ? » disait le rabbin.
 La vieille blague lancée par Magda fit éclater de rire l’assistance et suffit à détendre l’atmosphère bien plombée par la gravité des propos

Propos prophétiques.

 Mais quand nous aurons retrouvé un pays, en Palestine, nous aurons nos lois, nos terres, quand nous serons majoritaires quelque part, quand nous serons devenus un peuple comme les autres, nous devrons nous souvenir de notre histoire, sinon nous risquerons de nous comporter comme nous persécuteurs.

Ça ressemble tellement à ce qui se passe aux USA aujourd’hui (et que nous promet le front national. )

 Une commission spéciale chargée de durcir les conditions d’accueil fut aussi constituée. Elle préconisa la réduction drastique du nombre d’étrangers employés en France, dans le commerce, l’industrie et l’agriculture. Quatre cents personnes en situation irrégulière furent arrêtées à Paris et immédiatement expulsées. On entreprit une chasse à l’homme sur tout le territoire. Dans le même temps, les permis de séjour délivrés à la main d’œuvre allogène ne furent plus renouvelés. On vit, gare de l’Est, de longs trains à destination de la Pologne, tous emplis d’hommes et de femmes qui avaient donné leur force à la France, laquelle n’en voulait plus. Entassé dans les wagons de troisième classe, ballotté entre enfants et maigres bagage, tout un peuple cabossé prenait le chemin du retour vers un pays qu’il ne connaissait plus. Les gares parisiennes ne désemplissaient pas de misérables en partance pour les quatre coins de l’Europe.

L’ami personnel de Pétain.

 Le 20 novembre 1943, il fut embarqué dans le convoi n° 62, avec Jeanne qui ne comprenait toujours pas ce qui lui arrivait. Après trois jours et trois nuits d’enfer dans un wagon fermé, avec à peine assez d’eau et de nourriture pour survivre, ils arrivèrent à Auschwitz. Le portail s’ornait de la formule  » ARBEIT MACHT FREI » . De quel ouvrage pouvait-on parler, pour des gens de leur âge ?
 À peine l’eurent-ils franchi ce 23 novembre que Jacques et Jeanne Helbronner furent conduits à la chambre à gaz. Le conseiller d’état comprit enfin qu’il valait mieux ne pas être l’ami juif du maréchal Pétain 

 

 

 


Édition Grasset, 264 pages, septembre 2024

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

« Coupable à titre collectif, innocent à titre individuel »

J’ai vraiment hésité à choisir ce livre au programme de lecture de mon club de février 2025. Dans les derniers chapitres, l’auteur exprime parfaitement mon mouvement de recul :

« Et d’abord mes gens « n’en peuvent plus » de tous ces livres sur les nazis. »

Si vous avez le même recul que moi , sachez que cet auteur a su vaincre mes réticences. Contrairement à lui, je n’ai pas lu les mémoires d’Albert Speer, et donc je n’ai jamais été sous le charme de cet homme qui a réussi à se construire sa propre légende. Oui, il était le favori d’Hitler, oui, il a admiré cet homme plus que tout, oui, il a été son ministre de l’armement , et oui, donc, il est responsable du génocide des juifs comme tous les Nazis , mais « individuellement » il ne savait pas et n’a pas participé à leur extermination, explique-t-il ! et on l’a cru !

L’auteur cerne au plus près cette personnalité, cet architecte qui a su faire du National-Socialisme un spectacle à couper le souffle. Albert Speer est flatté d’être compris et apprécié par Hitler qui avant la guerre est, en privé, un homme « doux, respectueux » et avec qui il est heureux de partager son goût pour l’architecture grandiose. Speer semble mal supporter le petit cercle d’intimes d’Hitler, il juge ces hommes grossiers et pas à la hauteur de l’idéal de l’homme Aryen. Mais ce sont des propos écrits bien après les faits.

Il reconnaît avoir été antisémite, mais « comme tout le monde » à son époque, il a été aussi un partisan de la guerre car il était certain que son génial Führer les entraînerait vers la victoire. Il dit s’être séparé de lui lorsque Hitler lui a demandé de faire table rase de toutes les infrastructures allemandes pendant l’avancé des troupes alliées en 1944/1945. C’est ce qui le sauvera de la pendaison au procès de Nuremberg.

Il sera condamné à 20 ans de prison, période pendant laquelle il écrira ses mémoire « Au cœur du troisième Reich ». Et c’est là qu’il construit sa légende « responsable et coupable parce que Nazi mais pas coupable individuellement ».

Une historienne d’origine juive autrichienne et anglaise, Gitta Sereny essaiera de casser ce mythe et se confrontera à Albert Speer, mais celui-ci ayant déjà construit sa propre légende, elle aura bien du mal à lui faire dire la vérité sur sa participation à l’extermination des juifs. On sent alors que l’auteur est terriblement agacé par celui qu’il appelle « la star » et qui est devenu riche grâce à ses droits d’auteur : Hitler l’a donc enrichit une deuxième fois !

Enfin, dans la dernière partie, l’auteur intervient dans son récit et réfléchit sur ce ce que veut dire écrire une biographie surtout de quelqu’un qui a déjà écrit sa propre autobiographie. Albert Speer, a su séduire tant de gens : un pasteur, un rabbin et même Simon Wiesenthal et surtout tous ceux qui voulaient s’intéresser au Reich, lui semblait toujours le mieux placé, pour parler d’Hitler donc cette biographie consiste essentiellement à détruire le roman que Speer a construit autour de sa propre personnalité.
Jean-Noël Orengo termine son travail ainsi :

Il ( c’est Albert Speer qui parle) constate que c’est Karl Maria Hettlage, son subalterne SS au bureau des constructions de Berlin, qui a mis le doigt sur la véritable nature de leur lien, quand au sortir d’une réunion, il lui déclare : «  Savez-vous ce que vous êtes ? Vous êtes l’amour malheureux d’Hitler. »
Et il confesse à l’historienne combien il s’est heureux d’entendre ça.

J’étais heureux, lui dit-il. Bon Dieu, qu’est ce que j’étais heureux !

Vous êtes senti flatté ?

Flatté ? Flatté ? Mais non ! Ivre de joie !

 

 

Extraits

Début

Juillet 1933, Munich
La première fois que l’architecte voit le Führer, il le trouve concentré à sa table, nettoyant un pistolet. Adolphe Hitler – le Führer, le guide – pousse les pièces détachées de l’arme et dit à Albert Speer -l’architecte, l’artiste- de poser les esquisses sur l’espace vacant. Il s’agit d’un projet concernant le premier congrès du parti national-socialiste depuis son accession au pouvoir, et qui doit se tenir à Nuremberg an août prochain. Une mise en scène, avec estrade, lumières, gradins. Pour l’architecte, c’est sa première commande d’envergure.

Le pistolet d’ Hitler : ce livre n’est-il qu’un livre de plus sur le Nazisme ?

Un des soldats rouges à dû s’emparer de l’objet déjà relique, déjà nimbé d’une patine malsaine et légendaire pour cette raison. Il y a quantité d’articles traitant de la question sur le Net. Avec la pornographie le nazisme génère un nombre incalculable de requêtes sur les moteurs de recherche. C’est là, dans cet abysse d’articles plus ou moins savants, que les internats passionnés de la Seconde Guerre mondiale et du III° Reich évoquent l’hypothèse du Walthet PPK.

Faire partie des intimes du pouvoir.

Avec le déjeuner, l’architecte entre dans le cercle des intimes du Führer. C’est une expression magique pour ses membres. Être choisi pour évoluer à ses côtés. C’est un phénomène commun à toutes les figures du pouvoir. L’architecte le sait, il n’est pas un néophyte. À son niveau, il l’a déjà vécu à l’Université technique de Berlin auprès de Tessenow, toutes ces manœuvres pour obtenir un poste, écarter les autres candidats. Intégrer le cercle des intimes d’un président, d’un chevalier d’industrie, d’un Führer, paraît obéir aux mêmes intrigues. Déférence, obséquiosité, flagornerie, soumission, crainte, tension pour séduire, toujours, séduire occupent la gamme sentimentale des courtisans. Dans les aparté d’un conseil d’administration d’une grande entreprise ou d’une faculté prestigieuse, devant les maîtres, on rampe, on s’élève ou on chute de la même manière que dans les antichambre d’une dictature. Auprès du guide, cette banalité du pouvoir est amplifiée au-delà de toute mesure. Les proportions différent et les conséquences morales aussi. Le guide parle et ses intimes se ruent dans la surenchère et la compétition pour traduire, chacun de leur côté, en ordre écrits ce qui est le plus souvent énoncé à l’oral.

La supériorité des Germains ?

 

Himmler adore ça, il finance un nombre incalculable de recherches dans tous les domaines, et l’archéologie le rend fou d’espoir. Il veut prouver que les Germains sont à l’origine du monde civilisé, prouver qu’ils ont inspiré les Égyptiens, les Grecs, les Romains, les Incas, les Chinois, les Japonais. Alors, il fait gratter le sol de la mère patrie en quête du moindre artefact Germain, il invite la presse dès qu’un bout de silex ou une poterie est extraite de la boue allemande, il s’extasie devant la présence de la croix gammée un peu partout sur la planète. Ce sont des objets assez minables et communs que les SS mettent au jour, tout le monde en convient, mais Himmler est si heureux que personne n’a le courage de casser son enthousiasme.

Speer et le génocide.

Cet article d’un survivant de la Shoah, spécialiste d’Himmler et des SS, avait presque tout saccagé. Jusqu’à sa publication, la star avait réussi à se façonner cette figure morale assumant la culpabilité entière du national-socialisme génocidaire en tant qu’un de ses dirigeants les plus notables, bien qu’il n’ait jamais participé aux crimes directement ni même été au courant. Presque un don de sou, un don sublime au peuple allemand et un acte chevaleresque aux yeux des victimes. Socialement et financièrement, il avait aussi remonté la pente.

Point de vue de l’écrivain.

Un autre type de livre m’est apparu possible. En considérant Albert Speer non plus seulement comme l’auteur de Mémoires falsificateurs, mais de l’autofiction esthétique et politique la plus radicale jamais écrite, j’avais trouvé un fil conducteur, et une dramaturgie progressive : l’émergence d’un mensonge extraordinaire et d’une guerre totale entre la Fiction et la Vérité.

 

Édition Albin Michel, 2024 les pages ne sont pas numérotées.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Une BD très originale, Luz, créateur de BD se met dans le regard d’un tableau pour raconter l’ histoire de cette œuvre mais aussi de son créateur et du monde qui l’a entourée : pari aussi étonnant que réussi. Bien sûr, vous comme moi, nous avons lu tant de livres sur la montée du Nazisme, la spoliation des Juifs, et sur les prétentions artistiques des Nazis. Certainement vous savez aussi que les nazis ont organisé des expositions sur l’art dégénéré. Comment faire alors pour nous intéresser une fois encore à cette tragédie que représente le nazisme ?

Le fait de ne prendre le point de vue que d’un seul tableau d’un peintre, Otto Mueller, « Deux filles nues », permet de rendre concret le destin des artistes et de leurs œuvres sous le nazisme. Mais le tour de force est d’imaginer que le tableau lui même raconte l’histoire. Ainsi le début des persécutions anti-juives sont aperçues par la fenêtre que le tableau aperçoit de là où il est accroché. Mais avant cela on suit sa création par l’artiste et c’est lui que dessine Luz. Otto Mueller est un artiste torturé par la maladie qu’il a contracté à la guerre 14/18 , il est inspiré par une femme qui restera proche de lui toute sa vie , Maria (dit Maschka) Meyerhofer, on le voit vendre son tableau à un collectionneur d’art Ismar Litman, puis vient le nazisme la spoliation de la collection de ce grand amateur d’art et finalement les différentes exposition pour montrer cet art « dit » dégénéré.
Détail amusant , il y avait à côté des œuvres vilipendées, une exposition des œuvres qui au contraire étaient glorifiées par les nazis, mais celles-ci avaient beaucoup moins de succès à croire que les tableaux mis à l’index étaient beaucoup plus appréciés. Le regard d’un petit garçon sur le tableau des deux filles nues, en dit plus long que tout un discours et observez bien le personnage final, lorsque le tableau retrouvera toute la place qui lui est due au musée de Cologne, il vous rappellera quelqu’un.

Une BD que j’apprécie beaucoup car le dessin de Luz apporte quelque chose d’essentiel à cette histoire si tragique.

Extraits

Bd début sans dessin.

1919
– Tu peux dégrafer un peu ton corsage ? ? ?
– On pourrait nous voir, Otto !
– T’inquiète Maschka, on est en pleine forêt…

Un exemple de planches.

Le tableau redessiné par Luz.

Le tableau sur Wikipédia


Édition Albin Michel, 301 pages, mai 2015.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Voici donc le premier livre de mon club de lecture 2024/2025. le thème de ce mois Irlande. J’espère que les prochains seront moins tristes !

Ce roman raconte le retour vers son Irlande natale de Barnabas Kane , aux États-Unis, il a réussi grâce à son courage physique et son intelligence à amasser suffisamment d’argent pour acheter une ferme et un troupeau de vaches. Avec sa femme Eskra, et leur fils Billy, ils sont parvenus à une certaine aisance et pensent être à l’abri des soucis. Le roman se passe en 1944.
Le premier chapitre décrit l’incendie qui ravage leur étable alors que le troupeau de vaches étaient à l’intérieur et leur ouvrier, un paysan du coin, y a laissé la vie en essayant de libérer les animaux. Cette catastrophe va entraîner toutes les autres et, surtout, révèle à quel point l’ensemble du village vivait très mal leur réussite . On retrouve ici la dureté du monde paysan, tous leurs voisins les observaient d’un regard jaloux, car même si Barnabas est d’origine irlandaise pour eux c’est un usurpateur et ils se réjouissent de son malheur.

Et cela va continuer, sa femme aurait voulu repartir avec leur fils, mais hélas pour eux Barnabas s’entête à remonter la pente, alors les malheurs continuent, leur chien est tué , les ruches de sa femme vont être détruites, et elle finira par partir, le laissant seul avec son fils qui se suicidera …

Le romancier utilise les trois voix, Barnabas le lutteur qui ne renonce jamais, et qui se fait repousser par tous ses voisins dès qu’il vient leur demander de l’aide, Eskra cette femme qui a tant aimé son mari et qui est impuissante à le faire renoncer à cette lutte, elle comprend immédiatement que cela les amènera à leur perte, et enfin Bill qui écrit sur un cahier toutes les difficultés qu’il rencontre auprès des enfants du village qui le rejettent violemment, malheureusement pour lui, il se liera avec Le Cogneur un jeune un peu retardé et qui sera à l’origine des malheurs de la famille. Et si Bill ne dit pas tout ce qu’il sait c’est qu’il a eu une conduite peu honorable avec une toute jeune fille du village.

Trop c’est trop, même si le style de cet auteur est parfait et décrit très bien l’atmosphère anxiogène de ce village, l’accumulation de tous les malheurs de cette famille m’a lassée. Je vois qu’Athalie est sur la même longueur que moi, et Katell souligne aussi la noirceur de ce roman que je ne vous le conseille pas surtout si vous n’avez pas le moral ou que vous supportez mal le climat ou les malheurs du monde !

Extraits

Début.

Lorsque Matthew Peoples remarque quelque chose, le soir approche déjà. Sa silhouette massive campée au milieu du champ, un simple tricot de corps gris sale sur le dos, une torsion du bras pour se gratter le creux de l’épaule. 

L’incendie.

Abolies les odeurs de l’étable, aussi bien que si elles n’avaient jamais existé. Tour le registre de ses senteurs – herbe, fumier, fourrage- entremêlées pour composer un arôme unique. Les notes plus lourdes du foin. Les relents humides d’une vieille bâtisse. Ne restent plus que l’âcre puanteur des choses consumées et l’air saturé de fumée, qui a l’inconstance d’un rêve. Mais rien n’est plus terrible pour ces deux hommes que le tumulte affolé du bétail. Les vaches prisonnières de leurs stalles, rivalisant de cris pour réclamer leur délivrance.

Les voisins .

Dans le coin personne ne viendra t’aider. Ils ne l’ont jamais fait à moins d’être payés.
Et tu crois que tu me suis fait des illusions, Eskra ? Que je les voyais déjà former un long cortège solidaire avec leurs charrettes, me fournir main-d’œuvre et matériaux et travailler à ma place ? Nous offrir des bêtes pour démarrer notre affaire ? Comme dans les films ? les gens d’ici sont habités par la crainte de Dieu, mais ils n’ont de chrétiens que le nom. Ils ne considèrent que leurs intérêts personnels.