Cadeau des éditions Seuil

J’avais déjà bien aimé Ciel d’acier, je ne savais pas grand chose avant cette lecture sur la construc­tion des buil­dings de New York. Je n’ai donc pas hésité à accep­ter de lire et commen­ter ce nouveau roman de Michel Moutot car je savais que l’auteur saurait me faire parta­ger ses connais­sances tech­niques sur les grands chan­tiers qui ont trans­formé les paysages aux États Unis.

Ce n’est pas un roman linéaire chaque chapitre commence par une date et un lieu, je me suis habi­tuée petit à petit à cette lecture écla­tée en compre­nant assez vite qu’un moment tout allait conver­ger en un seul point : la fin de la construc­tion de la route qui relie San Fran­cisco à Los Angeles traver­sant des contrées splen­dides mais si peu accessibles.

Les person­nages tournent tous autour de cette route pour laquelle il a fallu arra­ser des montagnes, creu­ser dans la roche construire des ponts en employant une main d’œuvre si peu consi­dé­rée. Il faut dire que ce grand pays était en crise et que le chômage était tel que personne n’était très regar­dant ni les employeurs ni les ouvriers qui étaient réduits à la mendi­cité. Nous allons suivre le destin de Will Trem­blay un enfant choyé par ses parents adop­tifs et qui devien­dra ingé­nieur de travaux publics. Il commen­cera sa carrière par la construc­tion d’un barrage à Boul­der. Cette construc­tion causa la mort de nombreux ouvriers en parti­cu­lier ceux qui creu­saient des tunnels de déri­va­tion car la compa­gnie ne voulait pas perdre de temps pour faire des aéra­tions dans les tunnels.

Will préfè­rera démis­sion­ner plutôt que couvrir ces crimes au nom du profit. Son père qui avait été tota­le­ment ruiné par la crise de 29 l’a suivi en Cali­for­nie mais hélas, il gagnera sa vie comme crou­pier et refu­sera de faire des combines malhon­nêtes, il le paiera de sa vie. Will se retrou­vera donc sur la construc­tion de la « Route ONE ». Tous ces grands chan­tiers nous permettent de voir l’en­vers du décor de ses superbes réali­sa­tions tech­niques. La misère qui a jeté sur les routes des milliers d’Amé­ri­cains ruinés est très bien décrite et c’est parfois à peine supportable.

Nous suivrons aussi une famille de Mormons qui fuit les lois qui empêchent la poly­ga­mie et qui a créé un ranch dans cet endroit qu’elle croyait inac­ces­sible. Nous allons parta­ger leur vie et connaître aussi des Indiens qui eux ont vrai­ment tout perdu : leur pays et surtout ne peuvent plus vivre comme ils le faisaient avant en harmo­nie avec la nature. Lorsque la route avance nous sommes avec le descen­dant du Mormon qui a créé ce ranch et celui-ci met toute son éner­gie à empê­cher la construc­tion de la route. Au début nous pensons qu’il veut simple­ment proté­ger les siens du regard des autres mais très vite nous compre­nons qu’il s’agit aussi de proté­ger sa fortune. Nous décou­vrons alors les mœurs des Mormons et c’est loin d’être la vie para­di­siaque présen­tée dans une des séries améri­caines, les femmes sont malheu­reuses et soumises et les enfants sont endoc­tri­nés dès leur plus jeune âge .

Le roman permet aussi de voir à quel point la société de cette époque était corrom­pue, comment de la prison les chefs de la mafia pouvaient se faire de l’argent en volant les four­ni­tures des gros chan­tiers des travaux publics, nous passons même un petit moment avec Al Capone dans la prison d’Alcatraz.

Un roman foison­nant et je devais sans cesse me repor­ter à la tête de chapitre pour m’y retrou­ver mais c’est aussi un roman fort bien docu­menté qui permet de connaître un peu mieux les États-Unis sous un regard critique mais objectif.

Citations

Paysage de Californie en 1848.

Arrivé au sommet d’un petit mont, il embrasse du regard une côte décou­pée, des rocher sombre où s’ac­crochent des cyprès tortu­rés par les vents du large, des succes­sions d’îlots et de récifs sur lesquels se brisent, dans des gerbes d’écume, les vagues du Paci­fique. Les rayons du soleil, à travers les milliards de parti­cules dorées, nimbe le paysage d’une lumière irréelle. Plus loin, ils devine des aligne­ments de falaises, succes­sion de montagnes couvertes de forêts de pins et de séquoias. Par endroits, là où s’en­gouffre la furie des tempêtes océane, des prai­ries sont pique­tées d’ar­bustes nains, comme plaqués au sol par la main d’un géant.

1848 les rares Indiens survivants.

Wild Bear -« Ours sauvage »- comprend l’an­glais, le parle mal mais assez pour racon­ter que ses ancêtres ont, pendant la colo­ni­sa­tion espa­gnole, échap­per à l’en­rô­le­ment et au travail forcé dans la mission san Carlos de Carmel en se cachant dans les montagnes. Des géné­ra­tions de fugi­tifs ont survécu dans les replis de la sierra en été, au creux de criques secrètes sur la côte en hiver, refu­sant le contact avec ces prêtres et ces colons espa­gnols, puis mexi­cains, qui avaient l’amour de leur Dieu a la bouche et l’épée à la main. Pauvres, affa­més, crain­tifs, misé­rables mais libres, heureux parfois, à l’abri de ces démons et de leurs grandes croix, gibets, prêches, inter­dits, fouets et mala­dies étranges qui ont qui ont presque rayé les indiens Esse­len du monde des vivants.

Une adoption réussie .

« Rien de trop beau pour mon Willy. Diplômé, mon fils. Et avec avec les honneurs. En route pour l’uni­ver­sité, des études d’in­gé­nieur. Mon dieu, si sa mère pouvait le voir, si Helen était encore parmi nous… Comme elle serait fière de son petit orphe­lin… Ce garçon­net au regard de chiot inquiet que nous avons décou­vert dans le bureau du direc­teur de St Cloud’s, que nous avons adopté, nourri, protégé, aimé, à nous en faire explo­ser le cœur. Pour­quoi n’est-elle pas à mes côtés pour le voir, grand adoles­cent musclé, presque un jeune homme, sourire de miel, jambes d’ath­lète et bras de statues grecque ? Quelle injustice ! »
Will n’évoque pas souvent son souve­nir. Son père s’en éton­nait un peu, au début. Mais quatre ans ont passé, c’est ainsi qu’il calme sa peine. Il apprend à vivre sans elle, de tourne vers l’ave­nir, et c’est bien. Tous deux regardent parfois, au moment du dîner, la photo enca­drée sur le mur de la cuisine, où ils sont tous les trois sur la plage, en tenue de bains. Son père pose la main sur son épaule. Il sourit, ne trouve pas les mots. Lui non plus. Elle est là, entre. Pas besoin de parler.

Les Indiens en 1850.

Ils n’ont aucun docu­ment d’iden­tité, aucune exis­tence légale, descen­dants des premiers habi­tants de ces montagnes Trans­for­mée par l’ar­ri­vée des conquis­ta­dors en clan­des­tins, fuyards perpé­tuels, pros­crits sur les terres de leurs ancêtres. S’ils connaissent chaque sentier, chaque ruis­seau et chaque séquoia géant, qu’ils traitent et honorent comme des divi­ni­tés, s’ils prédisent l’ar­ri­vée d’une tempête ou quand se lèvera le brouillard de mer, ils n’ont aucun droit face à l’ad­mi­nis­tra­tion nais­sante de l’État de Californie. 

Édition Albin Michel Traduit de l’an­glais (Canada) par Sarah Gurcel

Je dois cette lecture passion­nante à Krol et je la remer­cie du fond du coeur. Je pense que toutes celles et tous ceux qui liront ce livre en reste­ront marqués pour un certain temps. À la manière des cernes concen­triques d’une coupe trans­ver­sale d’un arbre, le roman commence en 2038 avec Jacke Green­wood, guide dans une île préser­vée du Nord Cana­dien qui a gardé quelques beaux spéci­mens de forêts primi­tives. Puis nous remon­tons dans les cernes du bois avec son père Liam Green­wood, en 2008 char­pen­tier, lui même fils de Willow Green­wood mili­tante acti­viste écolo­gique de la cause des arbres, élevée par un certain Harris Greenn­wood un puis­sant exploi­tant de bois en 1974, nous voyons la misère causée par la crise de 29 en 1934 et la nais­sance de Willow puis le début du récit en 1908. Ensuite nous remon­te­rons le temps pour comprendre les déci­sions que devra prendre Jacke Green­wood en 2038.

Ne croyez pas vous perdre dans ce récit aussi dense qu’une forêt profonde. L’au­teur a besoin de tout ce temps pour nous faire comprendre les catas­trophes écolo­giques qui se sont passées dans son pays dont la nature semblait résis­ter à tous les préda­teurs, l’homme aura raison de ses résis­tances. On suit avec passion l’his­toire de la filia­tion de Jacke Grenn­wood, mais ce n’est vrai­ment pas aussi impor­tant que l’his­toire des arbres cana­diens que Michael Chris­tie raconte sur plus d’un siècle. Les récents incen­dies de forêts et les inon­da­tions de la région de Vancou­ver prouvent que l’écri­vain n’écrit pas tant un roman du futur mais plutôt ce qui se passe aujourd’­hui. Dans un article de Wiki­pé­dia voilà ce que vous pour­rez trouver :

Facteurs aggravants

Les scien­ti­fiques sont d’avis que les coupes à blanc et les feux de forêts des dernières années ont joué un rôle dans les inon­da­tions dans l’intérieur de la Colom­bie-Britan­nique. La coupe à blanc a tendance à faire augmen­ter le niveau de la nappe phréa­tique et la perte des arbres par les deux phéno­mènes conduit à un plus grand ruis­sel­le­ment. Une étude par l’univer­sité de la Colom­bie-Britan­nique constate que la suppres­sion de seule­ment 11 % des arbres d’un bassin versant double la fréquence des inon­da­tions et en augmente l’ampleur de 9 à 14 %93.

Tout commence donc par l’ins­tal­la­tion des colons au Canada qui chassent sans aucune pitié les habi­tants de cette région boisée. Dans cet univers très violent certains (très peu) font fortune et exploitent la misère de ceux qui ont cru trou­ver dans ce nouveau monde un pays accueillant. Puis nous voyons l’argent que l’on peut se faire en exploi­tant des arbres qui semblent four­nir une ressource inépui­sable, c’est vrai­ment le coeur du roman et qui peut s’ap­pli­quer à toutes les ressources que la terre a four­nies aux hommes. Bien sûr, au début tout semble possible, il s’agit seule­ment d’être plus malin que les autres pour exploi­ter et vendre le bois dont les hommes sont si friands. Et puis un jour, des pans entiers de régions aussi grandes que des dépar­te­ments fran­çais sont rasés et rien ne repousse. La fiction peut s’ins­tal­ler : et si les arbres qui restent étaient tous en même temps atteint d’un virus mortel ? Alors comme dans le roman nous serions amenées à ne respi­rer qu’à travers un nuage de pous­sière de plus en plus dense ? Tous les person­nages acteurs de ce grand roman, ont des person­na­li­tés complexes même si parfois, ils enfouissent au plus profond d’eux-mêmes leur part d’humanité.
Avec Keisha et Kathel je vous le dis : lisez et faites lire ce roman je n’ai vrai­ment aucun autre conseil à vous donner.
Et si, encore un conseil, je me permets de faire de la publi­cité pour une petite entre­prise bretonne (Ecotree) qui vous permet­tra d’of­frir un arbre comme cadeau. L’idée est origi­nale et a plu à tous les parents à qui j’ai fait ce cadeau pour la nais­sance d’un bébé qui sera donc proprié­taire d’un arbre dans des forêts françaises.

Citations

La catastrophe planétaire sujet de ce roman.

Dans l’ab­solu, Jake est libre de mention­ner les orages de pous­sières endé­miques, mais la poli­tique de la Cathé­drale est de ne jamais en évoquer la cause : le Grand Dépé­ris­se­ment – la vague d’épi­dé­mies fongiques et d’in­va­sions d’in­sectes qui s’est abat­tue sur les forêts du monde entier dix ans plutôt, rava­geant hectare après hectare.

Formule percutante.

Il n’y a rien de tel que la pauvreté pour vous faire comprendre à quel point l’in­té­grité est un luxe

Je pense souvent à ce paradoxe lorsque je vois la jeunesse écologique partir en vacances en avion aux quatre coins de la planète.

Y en a‑t-il seule­ment un parmi vous, pour­suit Knut, pour appré­cier « l’in­di­cible ironie » de voir les membres de l’élite diri­geante est des célé­bri­tés venir jusqu’ici se revi­go­rer spiri­tuel­le­ment avant de pouvoir retour­ner, ragaillar­dis, à des vies qui, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, portent notre planète à ébul­li­tion, condam­nant un peu plus encore les merveilles de la nature auxquelles appar­tiennent les arbres sacrés qu’ils prétendent vénérer ?

Époque où on pense la ressource en bois éternelle.

Le papier lui-même a la couleur des amandes grillées. Il s’en dégage une robus­tesse qui date d’un temps où les arbres, en nombre illi­mité, étaient une ressource inépui­sable. Un temps où l’on épon­geait ce qu’on venait de renver­ser avec un rouleau entier d’es­suie-tout et où l’on impri­mait l’en­tiè­reté de sa thèse (ce fut son cas à elle) sur les seuls rectos d’une grosse pile de papier blanc comme neige.

1934.

Au cours de sa carrière, Harris Green­wood a présidé à l’abat­tage de plus de deux cent cinquante millions d’hec­tares de forêts primaires. certains arbres parmi les plus larges, les plus beaux, que la planète ait jamais portées sont tombés sur son ordre.
Sans les jour­naux et le papier, Green­wood Timber aurait déjà sombré. Harris four­nit tous les pério­diques cana­dien et la moitié de l’édi­tion améri­caine. Il sera bien­tôt obligé de réduire en pâte à papier des arbres qui, jadis, auraient servi de colonne verté­brale à des palais, ce qui pour un homme du métier, revient à faire des saucisses avec un filet de choix. Tout ça pour que les gens puissent faire leurs mots croi­sés idiots et lire des romans de gare.

L’installation des colons en 1908.

Quand le couple arriva au « Pays des Arbres », ils décou­vrirent que les trente arpents densé­ment boisés qu’ils avaient deman­dés au Bureau du cadastre cana­diens étaient déjà occu­pés par une bande d’Iro­quois nomades, chas­sés des terri­toires où ils posaient d’or­di­naires leurs pièges par une entre­prise locale exploi­ta­tion fores­tière. Malgré ses façons chari­tables James Craig acheta un fusil et monta une milice de gens du coin pour chas­ser les Indiens de sa propriété un acte brutal mais néces­saire auquel beau­coup d’entre nous avaient déjà été contraints. Certains ont refusé de partir, montrant tant d’ar­ro­gance qu’il n’y eût eu d’autre choix que de les exécu­ter pour l’exemple et de brûler leurs femmes et leurs enfants.

En 1934 des Américains vendent du bois aux Japonais.

Je ne suis toujours pas convaincu qu’il soit dans notre inté­rêt de conclure ce contrat. le Japon a envahi la Mand­chou­rie et s’est retiré de la Ligue des Nations. Kes gens parlent de cette Hiro­hito comme si c’était le frère aîné de Jésus et on ne pour­rait pas jeter une balle de base­ball dans le port sans toucher un navire de guerre. À mon avis ils n’ont qu’une envie c’est se battre. Et devi­nez avec qui ?

Réflexions sur le Canada

S’il est vrai que les États-Unis se sont construits sur l’es­cla­vage et la violence révo­lu­tion­naire, songe-t-elle en regar­dant les hommes travailler, alors assu­ré­ment son propre pays, le Canada, est né d’une indif­fé­rence cruelle, vorace, envers la nature et les peuples autoch­tones. « Nous sommes ceux qui arrachent à la terre ses ressources les plus irrem­pla­çables et les vendent pour pas cher à quiconque a trois sous en poche, et nous sommes prêts à recom­men­cer le lende­main » telle pour­rait être la vie la devise de Green­wood et peut-être même du pays tout entier.