Éditions Payot, 346 pages, mars 2012

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Chaunac

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Bill Bryson est un habitué de Luocine :

American Rigolo

Motel bues

Une histoire de tout ou presque

Nos voisins du dessous

Une histoire du monde sans sortir de chez moi

Des Cornflakes dans le porridge (sans doute mon préféré )

Avec son ami Katz qui adore les motels, et regarder des épisodes de X-Files à la télé , Bill Bryson entreprend de marcher et de traverser les USA du Sud jusqu’au Nord sur un sentier qui s’appelle l’Appalachian Trail et qui fait 3600 kilomètres.

C’est l’occasion de nous raconter un aspect de l’histoire des États- Unis, celui qui a voulu préserver la nature. Mais cela ne s’est pas fait sans des destructions absolument stupides et la disparition d’espèces animales ou végétales qui ont aujourd’hui totalement disparu. C’est l’occasion aussi de croiser des Américains, certains très sympas d’autres moins, surtout que l’auteur nous raconte dans le détail les gens qui ont été assassinés sur ce chemin.

Mais le danger principal, reste les ours qui ont à leur actif un certain nombre de morts d’humains.

On retrouve dans ce récit de marche à pied à la fois le côté sérieux du journaliste et l’humour de l’écrivain. Il se moque aussi bien de lui que des autres.
Je retiendrai de ce récit que l’auteur a préféré ses marches dans les pays où on sait à la fois garder la nature et les acticités humaines, aux USA c’est l’un ou l’autre et il le regrette.

Ce n’est pas le meilleur livre de cet auteur mais j’ai quand même bien ri à un passage que je vous ai recopié.

 

Extraits

Début.

 Peu après avoir déménagé ma petite famille dans une bourgade modeste de New Hampshire, je suis tombé sur un chemin qui démarrait à la lisière de la ville pour disparaître dans les bois. Une pancarte indiquait qu’il ne s’agissait pas de n’importe quelle piste, mais du célèbre sentier des Appalaches ou AT pour « Apalachian Trail », qui longe la côte ès des États-Unis sur plus de 3500 km, à travers la paisible – et ô combien prometteuse- chaîne de montagnes du même nom.

Les ours.

 Tous les livres affirment que confronté à un grizzly vous devez absolument éviter de courir. Ceux qui donnent ce genre de conseil sont assis devant leur clavier. À mon avis, si vous vous retrouvez dans un espace découvert, sans armes et qu’un grizzly se précipite vers vous, courez. Ça ne mange pas de pain. Au moins, ça vous donnera quelque chose à faire pendant les sept dernières secondes de votre vie. Cependant, à l’instant où ils vous rattrapera -car il vous rattrapera- , vous pourrez toujours vous jeter au sol et faire semblant d’être mort. Un grizzly tentera de mâchonner un corps inerte, une minute ou deux, mais finira généralement par s’intéresser puis par s’éloigner d’un pas traînant. Avec les ours noirs, il est vain de faire le mort, puisqu’ils continueront de toute façon de vous dévorer tranquillement jusqu’à ce que ça ne vous fasse plus ni chaud ni froid. Il est tout aussi stupide de monter à un tronc, car ces plantigrades sont d’adroits grimpeurs, et comme le note Herrero très pince-sans-rire, vous vous retrouveriez quand même à vous battre contre un ours mais en haut d’un arbre.

Moments heureux .

 La forêt restait un formidable lieu de solitude. Je traversais de longues périodes de parfait isolement où des heures s’écoulaient avant que je ne croise âme qui vive ; à de nombreuses reprises, j’attendais Katz un bon moment sans qu’aucun autre randonneur se présente. Quand cela se produisait, j’abandonnais mon sac et partait à sa rencontre pour voir s’il n’avait pas eu de problèmes -ce qu’il appréciait beaucoup. Parfois, il brandissait fièrement mon bâton de marche, oublié contre un arbre, lorsque je m’étais arrêté pour relacer mes chaussures ou réajuster mon pactage. C’était un peu comme si nous veillions l’un sur l’autre, c’était vraiment… bien. Je ne saurais mieux l’exprimer.

La pluie et le marcheur. 

 La pluie gâche tout. Marcher en vêtements imperméables ne procure aucun plaisir. Il y a quelque chose de profondément déprimant dans le bruissement raide du nylon et le crépitement incessant, curieusement amplifié des gouttes d’eau sur le tissu. Et pis que tout vous finissez quand même par être mouillé, les matériaux étanches protègent de la pluie mais vous font tellement transpirer que vous vous retrouvez bientôt inondé de votre propre sueur. L’après-midi, le sentier s’est transformé en torrent, mes chaussures ont renoncé à rester sèches. Mes pieds suintaient l’humidité et je pataugeais à chaque pas..

Les mines.

 La mine, bien sûr, a toujours été un sale boulot où que vous soyez, mais jamais autant qu’aux États-Unis dans la seconde moitié du XIX° siècle. Grâce à l’immigration, les mineurs étaient interchangeables. Si les Galois commençaient à râler, on faisait venir des Irlandais. Quand les Irlandais ne donnaient plus satisfaction, on ramenait des Italiens, des Polonais ou des Hongrois. Les travailleurs étaient payés à la tonne, c’est-à-dire que non seulement on les incitait à piocher avec une précipitation imprudente, mais aussi que tout effort consacré à rendre leur environnement plus sûr ou plus confortable ne donnait lieu à aucune compensation. Les puits transformaient le sol en gruyère, déstabilisaient parfois des vallées entières. Les explosions et les embrasements spontanés étaient monnaie courante : la poussière de charbon est incroyablement volatile, et à l’époque, songez-y, la seule source de lumière était une flamme découverte. Entre 1870 et le début début de la Première Guerre mondiale 50 000 personnes moururent dans les mines américaines. La grosse ironie, avec l’anthracite, c’est que, aussi difficile soit-il à allumer, il est encore plus difficile à éteindre. Les récits d’incendies de mine impossible à maîtriser sont lésions dans l’est de la Pennsylvanie. À Lehigh, un feu déclaré en 1850 brûla jusqu’à la crise de 1929.

Épisode tragique.

En 1955 eut lieu la grande inondation restée gravée dans les mémoires. Au mois d’août de cette année-là, alors qu’on subissait paradoxalement l’une des plus sévères sécheresses depuis des décennies, deux ouragans frappèrent la Caroline du Nord et perturbèrent les conditions météorologiques d’un bout à l’autre de la côte Est. Le premier déversa 25 centimètres de pluie en quarante-huit heures. Six jours plus tard, le second largua 25 centimètres en vingt quatre heures. À Camp Davies, un complexe touristique quarante-six personnes principalement des femmes et des enfants se réfugièrent dans le bâtiment principal pour échapper à l’inondation. Tandis que l’eau montait, ils grimpèrent dans les étages pour finir au grenier, mais en vain. Dans la nuit, un mur liquide de 9 mètres de haut descendit la vallée en rugissant et balaya l’édifice. 9 personnes survécurent miraculeusement. Ailleurs, des ponts furent emportés et des agglomérations ravagées. Avant la fin du jour suivant, le Delaware était monté de 13 mètres. Quand les eaux se furent enfin retirées, on fit le bilan : 400 morts et toute la zone dévastée.

 

 

La nature protégé en Amérique et note d’humour à la fin.

 

 Je sais que le sentier des Apalaches est censé incarner une expérience de la nature sauvage et j’admets tout à fait qu’en maints endroits il serait dommage qu’il en soit autrement, mais l’Appalachian Trail Conférence donne parfois l’impression d’avoir développé une phobie des contacts humains. Personnellement, j’aurais été content dans cette vallée de traverser des hameaux et de croiser des fermes plutôt que de marché dans un « couloir protégé » silencieux.
(…)
 En Amérique hélas, la beauté implique un trajet en voiture et la nature est affaire de tout ou rien : soit vous la domptez sans ménagement, au barrage de Tocks ainsi que dans un million d’autres endroits, soit vous la déifiez, la traitez comme quelque chose de sacré de distant tel le sentier des Appalaches. On ne veut pas croire que les gens et la nature puissent cohabiter pour leur bénéfice mutuel, un pont sur le Delaware aurait pu mettre en valeur la splendeur qui l’entoure.
 J’aurais préféré de loin que le guide de l’AT dise : « Grâce aux efforts de l’Appalachian Trail Conférence, l’aviculture a été réintroduite dans la vallée du Delaware, le sentier a été détourné pour inclure vingt-cinq kilomètres de parcours au bord de l’eau, parce que, ne nous voilons pas la face, il y a des moments où les arbres, ça commence à bien faire ! »

J’ai ri et vous ?

– Moi aussi je me suis fait une amie aujourd’hui. Au Lavomatic ,elle s’appelle Beulah.

– Beulah ? C’est une blague,.
– J’aimerais bien, mais c’est la vérité.
 – Personne ne s’appelle Beulah.
– Alors, voilà, elle oui. Et elle est vraiment sympa, pas hyper maline, mais vraiment sympa, avec de mignonnes petites fossettes, juste là. »
 Il pressa ses joues pour me montrer l’endroit.
 » Et elle a un corps fantastique. 
– Ah oui ?
Il a hoché la tête avant de préciser judicieusement :
« Mais bien sûr, il est enfoui sous une centaine de kilos de graisse molle. Heureusement pour moi, la taille chez une femme n’est pas un critère tant que je ne suis pas obligé de démonter un mur pour la sortir de chez moi. »
 Il a donné un coup de chiffon pensif à ses chaussures.
 « Alors comment tu l’as rencontrée ? ai-je demandé.
– En fait, a-t-il commencé en se penchant vers l’avant avec concentration, comme si son histoire valait vraiment la peine d’être raconté, elle m’a proposé de venir voir sa culotte,.
– Évidemment. 
– Elle était restée coincée dans le tambour de la machine.

 

 

 

 

 


Éditions Albin Michel, 578 pages, octobre 2025

traduction révisée de l’américain par Guillemette Belleteste

De cette écrivaine américaine j’ai déjà lu « des vies à découvert« , j’ai assez bien aimé ce roman, mais que c’est long ! Il y a vraiment quelque chose qui ne passe pas entre les romans américains et moi. Les auteurs ont besoin de tellement de pages pour installer leur récit, que j’y vois une forme de prétention, comme si, ce qu’ils écrivaient, méritaient bien que les lectrices ou lecteurs restent avec leur œuvre plus longtemps que pour un roman européen : on est en Amérique, pays où tout est plus grand qu’ailleurs même les romans.

Mon agacement étant passé, je dois dire que j’ai bien aimé cette lecture et la façon dont cette autrice raconte les évènements qui ont secoué le Congo lors de son indépendance en 1961. La famille d’un pasteur complètement azimuté entraîne sa famille au Congo pour annoncer la bonne parole de Jésus à une population qui n’en a rien à faire, et qui surtout refuse le baptême dans une rivière infestée de crocodiles. Le roman est raconté du point de vue de sa femme, Orleanna, leur aînée Rachel, les jumelles, Adah et Leah, et la petite dernière Ruth May.

Quand ils arrivent en 1959, toute la famille vit sous la férule de ce Pasteur intransigeant et les enfants ne remettent pas en cause ses principes religieux. L’Afrique va très vite attaquer tous les beaux discours de ce Nathan, plus abruti que la moyenne des pasteurs baptistes. Il refusera de partir au moment de l’indépendance mettant sa famille dans une situation proche de la famine. Finalement la mort de le petite dernière provoquera le départ de sa femme avec Adah.

Chaque protagoniste de cette histoire apporte un éclairage différent :

 

  • Rachel l’aîné est l’adolescente typique américaine , elle est sotte et ne pense qu’à ses beaux yeux bleus et ses cheveux blonds , si, déjà, l’auteure avait évité ce personnage peu crédible, elle aurait allégé d’autant son récit.
  • Leah, est une enfant intelligente et qui veut comprendre le monde qui l’entoure , elle est au départ complètement soumise à son père, mais c’est elle qui le rejettera le plus fort et c’est aussi grâce à elle que le lecteur comprendra le mieux ce qui s’est passé au moment de l’indépendance. Elle se marie avec un congolais et fera sa vie avec lui plutôt en Angola pour éviter la milice de Mobutu.
  • Adah sa sœur jumelle est née avec un demi cerveau et ne parle pas, mais on apprendra plus tard qu’en fait elle est tout à fait normale et deviendra médecin grâce à des études brillantes aux USA.
  • Ruth May joue avec les petits congolais et semble heureuse parmi eux, malheureusement elle ne prend pas ses médicaments contre la malaria. Elle sera très malade et finalement mourra d’une morsure de serpent. Sa mort provoquera , enfin, le réveil de sa mère.
  • La mère est de plus en plus paniquée par la peur pour ses filles, elle doute de plus en plus des capacités de son mari et ressent une énorme culpabilité à ne pas être partie plus vite. Elle a un regard plus ouvert que son mari sur les Africains et à son retour elle luttera pour les droits civiques des noirs aux USA.
  • Nathan le père n’est raconté, jusqu’à sa mort seul dans une forêt, ô combien inhospitalière, par ces cinq femmes.

L’ intérêt du roman, c’est le récit des évènements lors de l’indépendance de ce pays qui avait été colonisé par la Belgique. Les Congolais étaient ravis d’avoir voté pour Patrice Lumumba, qui est devenu président de la république. Les Américains qui avaient peur que la richesse de ce pays passent dans les mains des communistes russes, fomentent un coup d’état et impose le tristement célèbre le dictateur Mobutu. Commence alors une répression féroce dont sera victime Anatole l’instituteur mari de Leah.

On voit aussi dans ce roman la difficulté de vivre dans un pays entouré d’une nature totalement hostile, et dont la population est aussi victime de préjugés bien ancré dans des traditions que rien ne peut affaiblir.

Je recommande ce roman, si vous avez beaucoup de temps devant vous et que vous pouvez plus calmement que moi supporter le comportement étroit, stupide, raciste, pervers de Nathan Price pasteur de son état et américain de surcroit .

Extraits.

Début.

 Imagine une ruine si étrange qu’elle n’aurait jamais dû être. D’abord, représente toi la forêt. Je veux que tu en sois la conscience, que tu sois les yeux dans les arbres. Des fûts d’écorce lisse et mouchetée telles des bêtes musculeuses qui auraient poussé en dépit du bon sens. Le moindre espace fourmille de vie : de délicates grenouilles venimeuses aux peintures de guerre en forme de squelette, accolées en pleine copulation, sécrétant leurs œufs précieux sur les feuilles ruisselantes. Des lianes étranglant leurs semblables dans leur éternelle lutte pour la lumière du soleil. La respiration des singes. Le glissement du ventre d’un serpent sur une branche. Une armée de fourmis débitant un arbre géant en grains uniformes qu’elles entraînent vers d’obscures profondeurs à destination de leur reine vorace. À laquelle répond un cœur de jeune plans surgit de souches pourries aspirant la vie de la mort. Cette forêt se dévore elle-même, vivante à jamais.

Arrivée au village au Congo.(pour pouvoir emporter en avion toutes leurs affaires, la mère et les filles portent le maximum d’objets sur elles )

 Nous sommes restés un moment à cligner des yeux, à regarder fixement à travers la poussière, une centaine de villageois sombres, minces et silencieux, qui oscillaient légèrement tels des arbres. Nous avions quitté la Géorgie au milieu d’un été de pêchers en fleur, et nous nous retrouvions dans un inquiétant brouillard ocre et sec, qui ne ressemblait strictement à rien de ce que nous connaissions en matière de saison. Avec toutes nos couches de vêtements nous devions ressembler à une famille d’Esquimaux lâchés dans la jungle. 
Mais c’était là notre fardeau et nous avions besoin de tant de choses ici. Chacune de nous arrivait chargée en outre d’un objet qui la meurtrissait sous ses vêtements : un marteau à pied de biche, un recueil de cantiques baptistes, ces précieux objets occupant l’espace libéré par quelques frivolités que nous avions trouvé la force de laisser derrière nous. Notre voyage s’était révélé une difficile recherche d’équilibre. Mon père, bien sûr apportait la parole de Dieu, qui, elle, heureusement ne pèse rien du tout…

Les noirs vus par la plus jeune.

 Noé a condamné tous les enfants de Cham à être des esclaves pour toujours, toujours. C’est pour ça qu’ils sont devenus noirs. 
Chez nous, en Géorgie, ils ont leur école à eux, comme ça ils peuvent pas faire les malins à l’école de Rachel ou à celle de Léa et Adah. Léa et Adah sont surdouées, mais il faut quand même qu’elles aillent à l’école comme tout le monde. Mais pas les enfants de couleur, le monsieur de l’église dit qu’ils sont pas comme nous, qu’ils doivent rester de leur côté. Jimmy Crow a dit ça, et c’est lui qui fait le règlement. Ils ont pas loin non plus d’entrer au restaurant de White Castel, ou maman nous emmènent boire du Coca ou au zoo. Leur jour de zoo, c’est jeudi. C’est dans la Bible..

Le perroquet, Mathusalem, jour de pluie. Humour

À l’extérieur, nous disposons d’une longue galerie ombreuse que notre mère originaire du Mississipi appelle « véranda ». Mes sœurs et moi, nous adorons traîner là dans nos hamacs, et nous avions hâte d’y retourner même le jour de notre première pluie. Mais les rafales soufflaient en diagonale, fouettant les murs et le pauvre Mathusalem indistinctement. Lorsque ses cris devinrent par trop pathétiques et insupportables, notre mère, le visage fermé, rentra sa cage à l’intérieur et la posa près de la fenêtre, où l’oiseau poursuivit ses commentaires étatiques. Le révérend se mit à soupçonner cette tapageuse créature, non contente d’être papiste, de féminitude latente.

D’où le titre.

 J’examine mes filles, aujourd’hui adultes, cherchant chez elles le signe d’une certaine forme de paix. 
Comment est-elle fait, alors je suis resté traquée par la crainte d’être jugée ? Les yeux dans les arbres donnent sur mes rêves. De jour, ils surveillent mes mains déformée pendant que je gratte le sol de mon petit jardin humide. Qu’attends-tu de moi ? Quand je lève les yeux avec mon regard de vieille folle, quand je parle toute seule que veux-tu que je te dise ?

Charmant programme !

La Bible dit :
 « Dieu dit aussi à la femme : Je vous affligerai de plusieurs maux pendant votre grossesse ; vous enfanterez dans la douleur. Vous serez sous la puissance de votre mari et il vous dominera. »

L’horrible pasteur.

 Une fois privés de notre allocation et de tout contact avec le monde extérieur à cause de l’indépendance, il apparut que le projet de Dieu voulait que Mère et Ruth May soient malades à en frôler le trépas. Brûlantes, couvertes de taches, la langue chargée, épuisée évoluant au ralenti, elles atteignirent la limite la plus extrême de ce que l’on imagine généralement, constituer un corps humain en vie.
 Le révérend semblait ne pas s’en préoccuper. Il poursuivait son œuvre missionnaire, laissant ses trous aînées en charge du foyer, pendant qu’il s’en allait visiter les âmes en péril ou voir Anatole dans le but d’imposer un enseignement biblique au jeune garçon. Ah, cette fameuse bible ou n’importe quelle âne doté d’une mâchoire rencontre son heure de gloire. Anatole, évidemment n’était pas très chaud. Souvent le révérend se contentait de sortir et d’arpenter seul la rive du fleuve pendant des heures, soumettant ses sermons aux jugements des lis des champs qui les comprenaient à peu près aussi bien que ses fidèles et qui, franchement se montraient un bien meilleur auditoire.

La différence entre le colonisé et le colonisateur vu par une enfant.

 Je pensais à la demeure des Underdown, , à Léopoldville avec ses tapis persans son service à thé en argent et ses petits biscuits au chocolat, entouré de kilomètres de bidonvilles et d’affamés. Peut-être que des jeunes aux pieds nus arpentaient cette maison au même moment, pillant le placard à provisions presque vide et mettant le feu aux rideaux dans une cuisine qui sentait encore le savon désinfectant de la maîtresse de maison. Je ne pouvais affirmer qui avait tort, qui avait raison. Je voyais bien ce que voulait dire Anatole en parlant de boa et de poules vivant au même endroit : vous pouviez suivre à la trace les écailles ventrales de la haine. Je jetai nerveusement un coup d’œil vers notre propre habitation sans tapis ni argenterie, mais cela avait-il tant d’importance ? Jésus nous protègerait-Il ? Lorsqu’Il sonderait nos cœurs pour juger de notre valeur, y trouverait-Il de l’amour pour nos prochains congolais ou du dédain.

 


Éditions du sous sol, 345 pages, mai 2025

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Hélène Sabard

Les victoriens veulent savoir pourquoi l’évolution a transformé certain primates -et pas d’autres- en gentlemans anglais.

Après avoir été emportée sur les mers avec la marine anglaise au XVII° siècle avec les Naufragés du Wager, ce diable de journaliste écrivain nous entraîne au début du XX° siècle dans la forêt amazonienne, en suivant un explorateur si british : Percy Fawcett puis en suivant tous ceux qui sont allés à sa recherche quand il n’a plus donné signe de vie , alors qu’il tentait un dernière expédition accompagné de son fils et l’ami de son fils en 1925 .

L’auteur, lui-même, est reparti sur les traces de Fawcett, et surtout sur les reste d’une ville que celui-ci aurait recherché au milieu de la forêt. L’auteur est un formidable conteur, mais aussi un rat de bibliothèque qui sait lire et croiser les archives. Il fournit toutes ses sources, et n’est pas avare de notes en bas de page. L’histoire de cette ville que Fawcett a appelée « Z » , a hanté tous les explorateurs et même avant les conquérants espagnols qui étaient à la recherche de l’or et recherchaient l’El Dorado. Ce qui est extraordinaire dans cette histoire, c’est la façon depuis le XVI° siècle dont les envahisseurs ou explorateurs ont méprisé les populations autochtones. Il ne suffisait pas de les faire mourir en les contaminant avec des maladies pour lesquelles ils n’avaient aucune défense, il fallait les réduire en esclavage, les christianiser en leur faisant perdre leur propre culture, et les assassiner pour leur faire avouer où était la fameuse « El Dorado ». Il ne faut pas trop s’étonner que les différentes tribus se soient réfugiées de plus en plus loin dans les profondeurs de la forêt amazonienne et cherchent à tuer tous les blancs qui s’approchent de leur village. Et évidemment, ils sont, alors, accusés d’être barbares, sauvages cannibales et autres mots qui sont autant de repoussoirs ou des raisons pour les tuer en toute bonne conscience.

Fawcett est lui-même complètement convaincu de la supériorité des britanniques, mais en fréquentant régulièrement différentes tribus indiennes, il remarque à quel point elles savent mieux s’adapter aux rigueurs de la vie dans cette forêt si hostile à l’homme blanc. Ce livre est aussi l’occasion de décrire la société anglaise, et elle n’en ressort pas grandie. Si Fawcett résiste à tout ou presque, les gens qui l’accompagnent souffrent de tous les maux et surtout de la faim, Alors que les Indiens eux semblent vivre en harmonie avec cette même nature. Cet homme a une santé qui surmonte toute les maladies et a un don pour les langues remarquable, il peut parler avec les Indiens et se faire accepter par différentes tribus. Il est aussi dur avec lui qu’avec les gens qui l’accompagnent, et il peut être odieux pour ceux qui tombent malades, car il voit la maladie comme une faiblesse donc refuse de ralentir pour eux sa marche ou de revenir en arrière. La description des différentes maladies qui peuvent attaquer les hommes en Amazonie pourrait faire fuir n’importe quelle personne saine d’esprit. Il change complètement de point de vue sur la « civilisation » après ce qu’il a vu pendant la guerre 14/18. Les Indiens lui semblent alors beaucoup moins dangereux que les Européens. Les dangers actuels auxquels sont confrontés les Indiens, sont abordés à la fin du livre, avec la culture intensive du soja, la forêt recule de plus en plus et avec elle , ceux qui y avaient trouvé refuge pour abriter une autre façon de vivre.

C’est un livre intéressant, et bien raconté mais autant j’ai lu avec une grande attention la première expédition, j’ai ensuite trouvé que c’était le même récit, j’ai donc trouvé trop long cet essai malgré ses évidentes qualités.

Extraits

Début de la préface.

J’ai sorti la carte de ma poche. Elle était mouillée, froissée, et mon itinéraire tracé à l’encre s’effaçait. J’ai regardé fixement les lignes dans l’espoir qu’elle me conduirait hors de la jungle au lieu de m’y enfoncer davantage. 
On voyait encore la lettre z au centre de la carte. Moins un repère qu’un sarcasme, une preuve supplémentaire de ma folie.

Début du roman.

Chapitre 1 Nous reviendrons
 Par une froide journée de janvier 1925, un homme de haute taille, à l’allure distinguée, traverse d’un pas pressé les docks de Hoboken dans le New Jersey ; il se dirige vers le « SS. Vauban » , un paquebot de cent cinquante-cinq mètres en partance pour Rio de Janeiro. Âgé de cinquante-sept ans, le gentleman mesure plus d’un mètre quatre-vingts, il a de longs bras musclés et, malgré un front un peu dégarni et une moustache poivre et sel, sa forme physique lui permet de marcher pendant des jours et des jours en prenant peu ou pas de repos, ni de nourriture.

Début du fleuve Amazone.

Depuis sa source, le ruisseau suit une pente abrupte. À mesure qu’il prend de la vitesse, il se gonfle, de centaines d’autres, la plupart si petits qu’ils n’ont même pas de nom. Deux mille mètres plus bas alors qu’il pénètre dans une vallée, il gagne ses premiers reflets verts. Bientôt, des cours d’eau plus importants viennent le rejoindre. Agité de remous, il descend vers les plaines en contrebas. Cinq mille kilomètres le séparent toujours de l’océan. Rien ne pourra l’arrêter. De même que rien ne pourra arrêter la jungle, qui, la chaleur équatoriale et l’abondance des pluies aidant, engloutit peu à peu ces rives.

La fameuse éducation britannique.

 Solitaire, combatif et hypersensible, le jeune homme doit apprendre à converser sur l’art (mais sans jamais faire étalage de sa science), à danser la valse, sans se tromper de sens, et à témoigner d’une irréprochable correction en présence du sexe opposé. Craignant que l’industrialisation ne viennent éroder les valeurs chrétiennes, la société victorienne est obsédée par la domination des instincts physiques. Elle mène croisade contre la littérature obscène et contre « la maladie de la masturbation ». Dans les campagnes, on distribue aux mères des brochures sur l’abstinence qui leur conseillent de « gardez un œil vigilant sur les champs de foin ». Les médecins préconisent l’emploi d' »anneaux à pointes » pour réfréner les pulsions rebelles. Voilà qui contribuera à la vision de la vie selon Percy Fawcett : une inlassable lutte contre les forces physiques qui l’entourent. Dans des écrits ultérieurs, il formulera des mises en garde contre « le besoin incontrôlable d’excitation des sens » et « des vices et désirs » trop souvent, dissimulés ».

Londres 1900.

 Mais dans la capitale, rien n’avance -ou plutôt si car tout semble en perpétuel mouvement. Hommes-sandwichs. Garçons bouchers. Employés de bureau. Omnibus tractés par des chevaux. Sans oublier cette bête étrange qui envahit les rues, effraie chevaux et piétons, tombe en panne à chaque bord de trottoir : l’automobile. Au début, la loi exigeait qu’on ne dépasse pas les trois kilomètre-heure et qu’un valet à pied précède le véhicule en agitant un drapeau rouge. Mais en 1896, la limitation de vitesse a été relevée à vingt-deux kilomètre-heure.

Les magasins actuels pour les aventuriers.

 Partout où je me tournais je voyais des clients « accros de la technologie ». À l’évidence, plus l’exploration véritable se faisait rare, plus se démocratisait les moyens de la tenter… et saut à l’élastique ou surf des neiges, étaient autant de manière baroque d’en approcher. Toutefois, l’exploration ne semblait plus viser la découverte du monde extérieur, mais celui de l’intime, ce que guides et brochures baptisaient « la thérapie par le camping et la vie sauvage » et le « développement personnel par l’aventure ».

Charmes de la forêt amazonienne.

 Cependant, ce ne sont pas les gros prédateurs qui tourmentent le plus les hommes, mais les attaques incessantes des insectes : il y a les fourmis « saubas » capables en une nuit de ne vous laisser que la trame des vêtements et des sacs ; il y a les tiques accrochées à la peau comme cet autre fléau que sont les sangsues ; il y a les puces-chiques, ces insectes aux poils rouges qui se nourrissent de tissus humains ; il y a les mille pattes qui vous arrosent de cyanures d’hydrogène, les vers parasites qui rendent aveugles, les mouches « Dermatobia hominis » dont les ovipositeurs traversent l’étoffe des habits – les œufs déposés deviendront des larves qui vous creuseront des galeries sous la peau. Il y a aussi ces moucherons piqueurs quasi invisibles qu’on appelle « piums » et qui couvrent de cloques le corps du voyageur. Sans parler de la « punaise assassine », en vous piquant à la lèvre, elle vous inocule un protozoaire appelé « Trypanosoma cruzy » ; vingt ans plus tard alors que vous êtes persuadé d’être sorti indemne de la jungle, vous mourrez d’œdème cérébrale ou cardiaque. Pourtant, le pire, ce sont les moustiques. Ils peuvent être les vecteurs d’une foule de maladies : malaria, dengue « broyeuse d’os », éléphantiasis, fièvre jaune… « La seule raison majeure, pour laquelle l’Amazonie reste à conquérir, ce sont les moustiques », écrira Willard Price en 1952. 

De quoi douter du monde dit civilisé.

 « Imaginez-vous une centaine de kilomètres de ligne de front, sur deux à cinquante kilomètres de large, littéralement couverte d’un tapis de mort qui forment souvent de petites collines. Et vous aurez la mesure du prix que nous avons payé. Des hommes sans nombre sont partis à la boucherie par vagues interminables, ils ont franchi les barbelés et rempli les tranchées de morts et de mourants. Ils avaient la force irrésistible d’une armée de fourmis, quand la pression des lames successives poussent, qu’elles le veuillent ou non, les légions de l’avant au désastre. Aucune ligne fortifiée ne pouvait résister à ce raz de marée humain, ni continuer à tuer pour toujours. C’est, je pense, le plus terrible témoignage des conséquences inexorables que produit un militarisme débridé. » Et Fawcett de conclure : « Civilisation ! Grands dieux ! Après ce qu’on a vu, quel mot absurde ! Ce fut une explosion démente des émotions humaines les plus basses. »


Éditions points, 211 pages, mai 2024

C’est le troisième roman de cet auteur sur Luocine et trois fois il a su me plaire sans aucune réserve : Tiohtia : Ke (Montréal) et Kukum, dont celui-ci est en quelque sorte la suite. La suite parce que nous vivons la fin de vie Jeannette, l’enfant du personnage principal de Kukum. C’est un roman à deux voix, celle du narrateur auteur qui s’interroge sur ce que cela veut dire pour lui d’être descendant des Indiens Innus, et celle de Jeannette qui, en se mariant avec Thomas a été séparée de sa tribu. Mais elle se souvient bien de sa jeunesse dans les bois.

J’apprécie chez cet auteur, la façon dont il raconte ses origines et ce que les Indiens ont subi. Il n’édulcore aucune des différentes violences qu’ils ont supportées, mais il le dit de façon calme. Au lieu d’affadir ses propos cela rend, à mes yeux en tout cas, la situation absolument intolérable.

Ici, par exemple il évoque le racisme auquel il a été confronté comme tant d’autres Indiens , j’ai recopié en partie ce passage. Je suis bien d’accord avec lui, je pense que ce genre de propos ne s’oublient jamais, et qu’hélas on ne répond que rarement sur le coup.

Comme dans Kukum, il évoque la perte de valeur des savoirs des anciens, dans le monde moderne, les « vieux » deviennent encombrants, car ils n’ont plus rien à transmettre à leurs petits enfants. Pour ma part cela a, plutôt, créé des liens avec mes petits enfants, ils me mettent régulièrement au point mon téléphone et c’est vraiment agréable de le faire avec eux plutôt qu’au guichet Orange toujours encombré et parfois mal aimable.

Le gouvernement canadien aujourd’hui fait des efforts pour reconnaître ses erreurs et redonner aux peuples autochtones une partie des terres, mais rien ne rendra à la nature la beauté et la force qu’elle avait avant l’industrialisation, et l’ironie de l’Histoire veut qu’aujourd’hui, cette nature massacrée pour construire des énormes complexes industriels retourne à l’état de friche car ces mêmes industries ont fait faillite !

Un livre qui se lit bien et qui garantit un dépaysement certain .

 

Extraits.

Début.

(dès les premières phrase j’ai retrouvé le style de Michel Jean)

 Elle repose devant moi, figée dans la mort. Un cadavre embaumé est tout ce qu’il reste de cette femme à la silhouette, autrefois robuste et souple. Tout de sa jeunesse a été emporté, maintenant que ses beaux yeux noirs se sont fermés pour de bon. Rien ne subsiste de celle qui a souvent bravé le froid et parfois la faim. Ce corps a frissonné de peur, ressenti le plaisir.

La ville détruite par l’industrie aujourd’hui disparue.

Grandir dans une ville comme Sorel, dans les années 1970 laissait peu de place aux rêves. Encore moins à ces aventures qui font battre un jeune cœur. La ville comptait de nombreuses usines prospères. Des aciéries, des fonderies, un gros chantier maritime. Ces entreprises offraient des emplois payants aux hommes qui y travaillaient. Mais pour moi, elle n’étaient que des usines sales et polluantes. La beauté et la nature devaient céder le pas devant la primauté de l’industrie. Le progrès avaient-ils donc tous les droits ? Si ce paysage désolant pouvait s’appeler un progrès.(….)
 Aujourd’hui, plusieurs des usines ont fermé leurs portes. Marine Industries, l’ancienne fierté de la ville à l’époque où elle abritait un des plus gros chantiers maritimes de tout le canada n’est plus qu’un amas de métal oublié qui déverse sa rouille dans le Richelieu.

Le racisme.

« Pis ? Je m’en fous. Moi, je n’aime pas les Indiens ! »
 Chantal ne mesurait qu’un mètre soixante, ne devait pas peser cinquante kilos. J’en frissonne encore vingt ans plus tard. Sentir la haine de ce que l’on est, pour ce que l’on est. Il faut l’avoir vécu, pour comprendre.
(Lettre reçue par une jeune Atikamekw)
 » On ne veut pas de toi, ici. Nous autres, on n’aime pas le monde comme toi. Sale Indienne. Retourne chez toi. Et n’essaie pas de te plaindre au directeur. Il n’aime pas plus ta race que nous autres. Ta présence salit notre école. Dégage, maudite Indienne sale., »
Elle était signée, « Nous. »
(…)
 Le racisme provoque souvent le silence, chez la personne qui le subit. La jeune Atikamekw n’a rien dit. Moi non plus. Comme elle, j’ai fait comme si de rien n’était. J’ai continué à travailler avec Chantal et, avec le temps, nous sommes même devenus amis. Je n’ai jamais évoqué l’incident devant elle. En fait, je n’en ai jamais parlé à qui que ce soit. Mais je ne l’ai pas oublié . Comme l’adolescente de Wemotaci n’oubliera jamais la lettre qu’elle a reçue. Aujourd’hui, cependant, je regrette de m’être tu.

Les aînés chez les Indiens.

 Grand-père disait que, en vieillissant, nous avons besoin de la protection des autres. Que ce n’est pas notre faute si l’on vieillit, que c’est Dieu qu’il a voulu ainsi. Avec les années, on perd la vue, de la force et sa résistance. J’ai appris que c’est le rôle des plus jeunes de venir en aide à ceux dont les capacités déclinent.
 A l’époque, les vieux vivaient avec les jeunes. Rien n’aurait pu empêcher mon grand-père de monter avec nous dans le bois. Et personne n’a jamais tenté de le lui interdire. 
Il m’a enseigné tant de choses, comme la façon de prévoir la météo.

La religion.

 Pendant cet hiver, j’ai fait ma première communion et ma confirmation. La religion avait toujours occupé une place importante dans notre vie comme pour la plupart des Innus. (…)
 Je crois en Dieu comme une bonne chrétienne. Et si je crois que Dieu vit dans les êtres, je crois aussi qu’il vit dans les animaux, les arbres, le vent. Je crois en Dieu, et je crois l’équilibre du monde dans lequel j’ai grandi. Le monde de la forêt, où seul le respect des règles permet de survivre. Dans cette forêt vivent les esprits dont il ne faut pas trop chercher à comprendre l’origine ni les intentions.

Les vieux dans le monde moderne.

 Les enfants et mes petits-enfants ont grandi dans un monde où les vieux n’ont aucune utilité. Quand j’avais des questions ou besoin d’informations, je me tournais vers mes parents mon grand-père. Aujourd’hui, les jeunes se tournent vers la télévision la radio et Internet. Les aînés ne sont plus considérés comme des dépositaires du savoir. Une vieille personne pour eux est quelqu’un qui ne travaille pas, et dont il faut souvent s’occuper. C’est un poids.
 Je me suis souvent fait reprendre par mes petits-enfants et chaque fois c’était une pointe au cœur. De petites choses, me faire corriger quand j’essayais de les aider dans leur devoir et que je faisais une erreur. Le savoir que j’ai acquis n’a plus de sens aujourd’hui. Il appartient à un autre temps, et à un autre monde. 

 


Éditions Acte Sud Babel, 600 pages, mars 2022

Traduction de l’Allemand par Rose Labourie

 Bien entendu, il y avait des réticences. Car au fond, tout le monde était pour l’énergie éolienne, pas vrai -mais tant qu’à faire, pas sur le pas de sa porte.

 

 

S’il y a une chose que j’ai apprise à Unterlruten, c’est que chacun habite son propre univers dans lequel il a raison du matin au soir

 

C’est chez Keisha que j’avais noté ce titre mais comme il faisait déjà partie du mois de littérature allemande de l’an dernier , je suppose déjà que vous êtes nombreux comme Sacha,et Je lis je blogue, à l’avoir apprécié. À mon tour, je vais essayer de vous tenter, car ce roman est devenu au fil de ma lecture un véritable coup de cœur, même si, au début, j’ai eu un peu de mal à suivre le fil narratif à cause du nombre de personnages. (J’avais un peu oublié la lecture de Nouvel an de cette auteure, j’avais bien aimé mais moins que ce celui-ci.)

Rappel du propos de ce roman : il se passe à notre époque, dans un village rural de l’ex-RDA. Le village doit prendre position à propos d’un champ d’éoliennes. C’est bien connu, tout le monde, ou presque, est pour les énergies renouvelables, mais de là, à voir de son jardin un parc d’éoliennes, il y a de la place pour une belle tragédie à la sauce des rancœurs rancies d’un village de campagne. L’auteure utilise un procédé qui a déçu certains lecteurs, elle passe d’un habitant à un autre, en reprenant à chaque fois, le fil de son histoire. Cela donne l’impression que le récit n’avance pas, et qu’elle se répète. Il faut aussi faire un effort pour retrouver qui est qui dans cette histoire, mais le schéma du village avec les noms des propriétaires de chaque maison que l’on trouve au début du roman aide bien à se repérer. Le fait d’aller de personnage en personnage ne permet pas, vraiment, de mieux comprendre l’intrigue mais de se rendre compte qu’aucun protagoniste de ce conflit n’est exactement ce que les rumeurs pensent de lui. Tout tourne autour d’un antagonisme violent et très ancien entre Gombrowsky, dont la famille possédait une grande ferme avant qu’elle soit transformée en une sorte de kolkhoze par le régime communiste. Ce personnage n’oubliera jamais le rôle de l’autre antagoniste : Kron, qui est venu brûler la ferme de ses parents en 1946. Gombrowsky réussira à devenir le principal acteur de la coopérative d’état, puis, lors de la réunification à faire revivre la coopérative à son profit. Kron continue à le poursuivre de sa haine alors qu’il fait vivre toute la région. Il faut maintenant savoir où sera implanté le parc éolien.

Ce village se trouve assez proche de Berlin, et donc des gens qui ne comprennent vraiment rien aux luttes ancestrales du village, fuient la ville pour effectuer un retour vers la nature, ils viennent troubler les disputes haineuses des habitués de Unterleuten (nom bien trouvé « parmi les gens ») Il y a d’abord le défenseur des oiseaux avec sa jeune femme uniquement occupée à allaiter et bercer un bébé qui l’épuise. Lui, il a toujours tout faux, ne doute jamais, et se trompe toujours. Ensuite il y a Linda, une femme énergique qui n’a peur de rien et qui sans le vouloir va être une actrice importante du drame qui va se jouer. Enfin il y a un homme très riche qui a acheté les terres que convoitait Kron. Chaque personnage tire sur les liens qui étouffent toute vie sereine possible jusqu’au drame final qui ne résoudra rien : les nouveaux arrivants repartiront et le village continuera avec des éoliennes mais sans les deux principaux ennemis. On peut faire confiance à leur génie pour s’en créer d’autres. On est au cœur même de l’âme humaine dans un moment très précis : l’adaptation d’un pays ex-communiste aux lois du marché capitaliste. En particulier dans la détestation des habitants d’un village de celui qui était « le riche » et qui ensuite a toujours réussi à rester « le riche ». Il va le payer très cher. Car finalement il avait fait le vide autour de lui, c’est une sorte de tyran domestique et sa vie familiale est une catastrophe et malgré (ou à cause de) sa réussite professionnelle, il n’aura que des obligés et aucun ami sur qui compter.

Pour moi, ce livre est à l’échelle d’un village, une illustration de beaucoup des comportements de nos sociétés. Je dois aussi dire qu’il y a beaucoup de remarques très bien vues, vous n’en trouverez qu’une partie dans mes extraits, il vous reste donc à lire ce roman pour profiter du grand talent de cette auteure.

Extraits.

Début.

 « L’animal nous tient à sa merci. C’est encore pire que la chaleur et les odeurs. » Jule leva les yeux. « Je n’en peux plus.
– Ça ne sert à rien de s’énerver chérie. » Gerhard s’efforçait de donner à sa voix un ton assuré. Plus Jule cédait à l’hystérie, plus il se cramponnait à la raison. « Quand on déteste quelqu’un, tout ce qu’il fait nous dérange.
– Tu veux dire qu’il faudrait que j’essaie d’aimer l’animal ?.Et que comme ça, ça ne poserait pas de problème qu’il détruise notre vie ?
– Je veux dire que tu ne dois pas te faire des nœuds au cerveau. En t’énervant, tu ne fais de tort qu’à toi-même.
C’était un combat perdu d’avance Jule s’était recroquevillée sur elle-même et mise à pleurer, si bien qu’il ne lui resta plus qu’à s’asseoir près d’elle et à passer un bras autour de ses épaules.

Courrier administratif.

 Linda sentit sa bonne humeur retomber, une chute de température interne. Les courriers administratifs ne signifiaient jamais rien de bon. L’État n’envoyait pas de lettres pour remercier ses citoyens de respecter la loi, de bien payer leurs impôts, ou de se passer d’aides sociales L’État était comme un faux ami qui se manifestait uniquement quand il voulait quelque chose. Encaisser de l’argent, infliger des sanctions, prononcer des interdictions. La vue de la lettre lui est nouait l’estomac, mais Linda n’était pas du genre à fuir l’adversité.

Phrase intéressante.

 Les chasseurs focalisent, les proies ont une vision panoramique.

L’art du portrait

 Il avait trimé toute sa vie pour que sa femme et sa fille vivent confortablement. En guise de remerciement, Elena lui donnait l’impression d’être un mauvais époux. Et Püppi n’avait attendu qu’une chose : que le mur tombe pour pouvoir enfin quitter « ce trou perdu d’Unterleuten ». Elle habitait Freiburg, où elle avait fait, aux frais de Gombrowski, des études aussi longues que pédantes à « l’université la plus loin de vous de tout le pays ». Comme avec son doctorat en « je sais tout sur tout » elle n’avait décroché qu’un poste d’assistante à mi-temps, Gombrowski lui avait acheté un appartement. Malgré tout, elle avait le culot de tordre du nez à l’idée Elle avait le culot de tendre du nez à l’idée que cet argent était gagné par des moissonneuses batteuses et des machines à traire.

Le marxisme et l’agriculture.

Les campagnards le savaient depuis le début la RDA était un régime qui ne tenait pas la route. Le parti auquel il fallait soudain obéir aux doigts et à l’œil venait des villes. Les cadres dirigeants formés à Moscou, ne connaissaient rien à la vie rurale et encore moins à l’agriculture. Ulbricht et consorts tentaient de compenser leurs lacunes par l’application des théories marxistes léninistes. Mais la nature n’était guère réceptive aux idées communistes. Elle avait ses règles propres. De génération en génération, les paysans avaient appris à extorquer ces fruits à la terre sableuse. Ils vivaient à la campagne, avec la campagne, et pour la campagne. Les slogans politiques, ils s’en lavaient les mains. Le vieux Gombrowski n’était pas aimé partout. Mais si son exploitation devait être engloutie dans une coopérative agricole gérée par des crétins finis, autant être avec lui plutôt qu’avec ses politicards des villes qui n’était pas capable de faire la différence entre le blé et l’orge.

Les pères écolo modernes.

 Gerhard se promettait d’être un père moderne qui, au restaurant, s’indignerait à voix haute que la table à langer se trouve dans les toilettes des femmes.

La météo et les paysans.

D’ici une bonne heure Gombrowski regarderait le toit de la cabane à outils par la fenêtre de sa chambre pour voir si la pluie était tombée. Si les tuiles étaient rouges claires comme ce jour-là, il jurait parce que le blé serait trop sec. Si pour une fois il avait plu, les pommes de terre seraient trempées, ce qui était aussi une raison pour jurer. Depuis que les hommes ne croyaient plus en Dieu, ils se plaignaient constamment du temps qu’il faisait. Et quoi qu’il arrive, la météo ne trouvait jamais grâce aux yeux d’un agriculteur.

L’écologie.

La protection de la nature, c’est un business impitoyable. Subvention de l’Union européenne, emplois, agriculture bio. Sans oublier le tourisme.

Les tableaux dans les salles d’attente.

Aux murs étaient accrochées plusieurs reproductions de Magritte. Meiler n’avait jamais compris pourquoi les médecins et les juristes se sentaient obligés d’imposer leurs goûts artistiques à leur client. Encore récemment, il avait changé de dentiste parce qu’il ne supportait plus, en attendant la consultation, d’avoir sous les yeux des toiles qu’un quelconque barbouilleur amateur, sans doute le dentiste lui-même ou sa femme, avait bombardé de gros pâtés de peinture. En comparaison, Magritte était un moindre mal. Pourtant, Meiler se demandait bien ce que maître Söldner cherchait à dire des achats fonciers, contrats de mariage et ouverture de testaments en accrochant dans sa salle d’attente un homme avec un chapeau melon et dont le visage était caché par une pomme.

Humour et c’est tellement bien observé.

 Quand Meiler pensait à la nouvelle génération, il voyait une armée de jeunes gens au bras droit tendu pas pour faire le salut fasciste, mais pour se prendre en photo avec leur smartphone.


Éditions J’ai lu, 406 pages, juillet 2025.

J’avais adoré « l’art de perdre« , et je n’ai donc pas hésité à choisir ce roman. Je me suis accrochée de toutes mes forces à ce récit, et puis quand je suis arrivée au moment où une re-visitation du passé de ce territoire à travers une expérience magique qui permet au personnage principal de retrouver tous ses ancêtres , l’auteure m’a complètement perdue. Je pense que pour comprendre ce qu’il se passe en Calédonie et écrire un roman sur ce sujet, il ne suffit pas de travailler sérieusement sur la partie historique. Il faut pour cela comprendre de l’intérieur ce pays, et sans doute, on attend encore le grand écrivain Kanak, qui réveillerait la mauvaise conscience française. Pour la Nouvelle Calédonie, la colonisation se double de la présence du bagne. Et à ce moment là je me suis sentie une nouvelle fois flouée : Alice se sert de son origine Kabyle, pour s’approprier l’histoire de la Nouvelle Calédonie. En effet, des rebelles arabes ont été déportés sur cette île au bagne qui a existé de 1864 jusqu’en 1924.

 

Tass le personnage principal est à la recherche d’elle même et se remet difficilement d’une rupture amoureuse en France. En retournant vers ces racines, elle cherche à comprendre les Kanaks et leur volonté de s’approprier leur territoire. Au bout de 200 pages assez laborieuses, elle part enfin à la recherche de deux de ses élèves jumeaux qui ont disparu. Et c’est là qu’elle rencontre un petit groupe qui cherche à faire prendre conscience aux Blancs de Nouvelle Calédonie qu’ils leur ont volé leur île et leur façon de vivre en harmonie avec la nature. C’est dans cette démarche qu’elle retrouvera ses racines « arabes » et que le personnage principal du roman rejoint la vie de l’auteure. J’ai déjà dit en introduction ce que j’en pensais.

Bref, ce roman ne m’a pas appris grand chose sur ce pays et la façon dont l’auteure le raconte m’a vraiment déçue. Je ne suis pas la seule (à être déçue) Géraldine me rejoint et son avis est très intéressant.

Extraits

Début.

 C’est une distance qui ne s’avale pas. D’ailleurs aucune distance ne s’avale. Il faudrait qu’elle arrête d’utiliser cette expression, elle ne sait pas d’où elle vient, elle ne sait pas à qui elle l’emprunte quand elle pense dans ces termes – peut-elle même prétendre qu’elle pense ? Au mieux, elle fait du patchwork avec des vieux chiffons de mots qui lui traînent dans les coins du crâne.

La nouvelle Calédonie et la destruction de la nature.

Quand son père racontait la vie de la Grande Terre, elle paraissait inépuisable. Tass est persuadée qu’il n’aurait pas supporté de la découvrir si fragile, menacée, au bord de l’extinction. La lenteur nécessaire à l’écosystème ne s’est révélé que récemment, elle a été lente à se montrer où peut-être que les humains ont été lents à comprendre  :
pour qu’une tortue atteigne la maturité sexuelle, il lui faut trente ou trente-cinq ans,
pour qu’une forêt repousse, ces forêts-là, celles qui peuvent croître dans des sols saturés de fer et de métaux lourds, il faut sept cent cinquante ans,
pour qu’une espèce évolue de manière à se défendre contre des prédateurs, il faut un temps si long et si aléatoire que personne ne peut vraiment l’estimer. 

Les grands immeubles peu adaptés au pays.

 L’état français a répondu au problème local de manière automatique, comme chaque fois qu’il a fallu traiter en urgence une question de logement social depuis la Seconde Guerre mondiale : avec des tours (il aurait aussi pu proposer des barres, bien sûr, mais pour des raisons que Tass ignore la Calédonie n’a hérité que des tours). Les immeubles de Magenta beiges ou gris en fonction de la lumière, ressemblent à un petit morceau de banlieue française qu’on aurait planté là, tout seul, en rase campagne, en ignorant qu’il ne répond à aucune des caractéristiques d’un mode de vie océanien. Les premières années, les tours avaient au moins le charme de la modernité, l’attrait du neuf. Mais depuis des décennies, les associations d’habitants se plaignent de leur dégradation, les jeunes désœuvrés qui y mettent le bazar et des appartements vacants dont les balcons sont pris d’assaut par des oiseaux diarrhéiques et bruyants.

Introduction de l’écrivain dans son propre roman.

 Imaginons ici que Tass, en tombant dans le trou d’eau, soit non seulement entrée dans une version du temps qui lui permette de voir ses ancêtres, mais qu’elle soit aussi entrée dans une dimension qui lui permette de basculer hors de ce roman. Imaginons que, chaussures mouillées et peau fripé, elle puise entrevoir les raisons pour lesquelles le livre qui la raconte, elle, a été écrit.
 Elle me verrait alors, moi, à Bouraï ou à Nouméa, en 2019, rencontrant à plusieurs reprises des hommes ou des femmes qui me disent  : nous sommes peut-être cousins. Elle me verrait rire de façon un peu embarrassée trop aiguë ou trop fort, comme une personne qui n’est pas sûre de comprendre la blague. J’ai appris, deux jours avant seulement, que des Kabyles avaient été déportés, transportés et relégués en Nouvelle-Calédonie.
 Mais la question est posée est-ce que nous pourrions être cousin ?


Éditions aux forges du Vulcain, 424 pages, mai 2025

Traduit de l’anglais (États Unis) par Élisabeth L. Guillerm

 

Je maudis deux fois la jeune vendeuse de la FNAC de Dinard qui m’a fait acheter ce roman ! Deux fois car je cherchais un titre pour ma sœur, qui apprécie toujours de lire des aspects peu connus de la deuxième guerre mondiale, et qu’elle s’est beaucoup ennuyée à cette lecture, et une autre fois pour moi qui s’est encore plus ennuyée qu’elle.

J’ai au moins revisité le mythe de Cassandre, qui comme la mythologie nous l’apprend est affublée de ce curieux pouvoir de prédire la vérité mais que personne ne veut entendre et qui se rend malade à force d’annoncer des malheurs qui n’intéressent personne.

Mildred Groves a ce don et elle est embauchée dans une énorme base américaine en 1940 à Handford , où tout le monde contribue à mettre au point un mystérieux produit . Elle est envahie par ses visions et voudrait arrêter le processus inévitable qui mettrait fin à l’humanité. On n’apprend rien ou presque sur cette base et il faut désespérément se raccrocher aux divagations de Mildred pour avancer dans le roman.

J’essaie de vous raconter mais je n’y arrive pas tant ce roman m’est tombé des mains. Il faudrait sans doute que j’évoque les rapports hommes femmes et le mépris pour les compétences féminines, sans oublier la destruction, et pour longtemps, de la nature autour de la base .. mais tout ce qui me reste c’est une impression d’avoir raté mon cadeau avec un livre sans intérêt.

Extraits

Début .

 J’étais à la merci de l’homme assis derrière le bureau. Il fallait qu’ils voie mon avenir aussi clairement que moi. Il leva quatre doigts roses, son annulaire orné d’une grosse alliance dorée, et énuméra les les qualités de la femme active idéale :
– Chaste. Volontaire. Intelligente. Silencieuse.
 J’avalais ses mots et me forçaient à les intégrer dans ma chair et dans mon sang. Je croisai mes chevilles et joignis mes genoux, me transformant en femme parfaite.

Les hommes.

 Les hommes nous remarquaient lorsque nous les approchions trop. Il levait la tête de leurs assiettes comme des pumas sentant une biche. Quand ils se tournaient et m’observaient avec leurs sourires de prédateurs, je trébuchais maladroitement où hâtais le pas, me disant qu’aucun n’était aussi cruel qu’ils le paraissaient, que leurs mères, leurs sœurs, leurs femmes leur manquaient sûrement. Certains vivaient sur le camp avec leur épouse et leurs enfants, d’autres étaient des hommes de famille intègres, je le savais, des chrétiens qui allaient à l’église du complexe tous les dimanches. C’était de la fascination, pas de la convoitise. Et s’il y en avait un qui me convoitait, qu’est-ce que cela pouvait faire ? N’était-il pas possible que sous cette attitude rugueuse se cache un mari doux et attentionné qui n’attendait que d’être percé à jour ? Les hommes réagissaient à ma nervosité comme s’il s’agissait d’une blessure ensanglantée. Ils me suivaient des yeux, certains que je serais une proie facile.

 

 


Éditions Acte Sud, 412 pages, février 2025

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin.

Mais comme dirait l’autre, les neurones c’est comme l’amour, ça ne s’achète pas.

 

S’embarquer dans un roman de Richard Powers, c’est toujours un moment de lecture exigeant, je le savais depuis la lecture que je n’ai jamais oubliée  » Le temps où nous chantions » . L’auteur a besoin de temps pour installer son sujet mais aussi à l’image de la vie, de complexité , mais quand on se laisse prendre alors tout s’éclaire et on vogue avec lui sur tant de questions qui traversent notre actualité.

Ici, nous sommes avec trois voix, une est en italique , celle d’un homme immensément riche grâce aux nouvelles performances des technologies connectées, à chaque fois qu’il prend la parole le texte est en italique : Todd Keane est atteint d’une maladie dégénérative du cerveau et il raconte sa réussite dans le monde de l’intelligence artificielle, son enfance, son amitié avec Rafi un jeune noir surdoué et les ravages de sa maladie actuelle.

Rafi ce jeune noir a été élevé dans une famille qu’on dit aujourd’hui « dysfonctionnelle » : son père qui certainement était très intelligent pousse de façon violente son fils à dépasser tout le monde à l’école, ses parents se séparent et sa mère se remarie avec un homme qui la frappe et sera à l’origine de la mort de sa sœur. Rafi ne vivra que, par et pour, la littérature. Il rencontre Todd au lycée puis à l’université, leur amitié se renforce grâce à leur passion pour les jeux de stratégie, les échecs d’abord puis le jeu de Go. Il tombera amoureux d’une artiste extraordinaire polynésienne qui cherchera à l’aider à écrire sa thèse.

Je pense qu’un lecteur plus attentif que moi pourrait lire ce roman comme une illustration des différents coups du jeu de Go. Il se termine par un vote de pierres blanches et de pierres noires qui y fait beaucoup penser.

Il y a aussi une troisième voix très importante, celle de l’Océan, portée par une femme d’exception, Evie, plongeuse émérite qui est à la fois émerveillée par l’océan et effrayée par ce qui lui arrive aujourd’hui.

Tous se retrouvent à Makatea, île de la Polynésie française . Les compagnies minières française y ont exploité le phosphate sans se soucier du bien être de la population ni de la préservation de la nature.

Nous sommes donc au cœur de la littérature et de la poésie grâce à Rafi, au centre de la création de l’IA et toutes ses dérives avec Todd , bouleversés par les révélations sur le mal être de la planète, tout cela sur un petit rocher au milieu du Pacifique, avec une population qui a toujours accueilli les étrangers avec des colliers de fleurs, même ceux qui, comme les français en 1917 , ont exploité les hommes et les ressources naturelles de façon éhontées .

J’ai beaucoup aimé ce roman , mais j’ai vraiment eu du mal au début à m’immerger dans cette histoire : trop de personnages, trop de temporalités , comme je le disais au début, partir dans un roman de cet auteur c’est vraiment faire un effort de concentration que je n’ai pas réussi à faire au début. Mais le dernier tiers du roman, quand j’ai compris ou Richard Powers voulait m’embarquer, m’a complètement séduite.

Extraits.

Début.

Ina Aroita un descendit à la plage un samedi matin enquête de jolis matériaux. Elle emmena avec elle Hariti, sa fille de sept ans
 Elles laissèrent à la maison Afa et Rafi qui jouaient à même le sol avec des robots transformables. La plage n’était pas loin à pied de leur bungalow voisin du hameau de Moummu, sur la petite colline coincée entre falaises et mer de la côte est de l’île de Makatea dans l’archipel des Tuamotu, en Polynésie française, aussi loin de tout continent qu’une terre habitable pouvait l’être -une poignée de confettis verts, comme les français qualifiaient ces atolls, perdus dans un champ de bleu sans fin.

Un couple parental peu sympathique !

 Mais c’est un jeu de guerre ininterrompu entre eux deux qui a dominé toute mon enfance. Un tournoi mû par le désir autant que la haine, où chacun engageait ses superpouvoirs respectifs. Mon père : la force du maniaque. Ma mère : la ruse de l’opprimée. Enfant précoce je n’avais que quatre ans quand j’ai compris que mes parents étaient pris dans une lutte pour se faire mutuellement autant de mal que possible sans franchir la ligne fatale : juste infliger assez de pures souffrances pour produire cette excitation que seule la rage peut engendrer. Une sorte d’étranglement de l’âme, réciproque et masturbatoire, où les deux parties donnaient généreusement et recevait bienheureusement.

Le sexe et la religion.

 Il y a cent ans, les Makatéens avaient envers le sexe l’attitude la plus saine qui soit. C’était comme l’escalade, la course ou le bodysurf, mais pimenté d’amour. La possession n’était pas un enjeu. On ne pouvait pas plus posséder une personne qu’on ne pouvait posséder la terre, ou le ciel au-dessus de la terre, ou l’océan au-delà du rivage.
Et puis les « Popa’ā » étaient arrivés. Et à présent Didier se signait et s’agenouillait sur le prie-Dieu d’une des deux églises de l’île. Deux églises pour quatrz-vingt-deux habitants ! Une catholique, une mormone, et c’est dans la première que se trouvait le maire, la tête inclinée, priant les anges (parce qu’il n’osait pas croiser le regard de la Vierge Marie dont la perfection l’embarrassait) en disant  : » Ça reste de l’adultère n’est-ce pas ? même si ma femme est d’accord ? »
À sa grande stupéfaction, les anges répondirent :  » C’est de l’adultère de survie ».

Une femme dans un univers d’hommes.

 Evelyne Beaulieu entra à Duke en 1953 , première femme jamais admise en études océanographiques. Elle survécut à quatre ans de cours à Durham et à trois étés de travail de terrain en déployant des trésors de camouflage toujours plus inventifs. Elle dissimulait l’étendue de son expérience de plongeuse, s’abstenait de corriger de nombreuses erreurs de ses professeurs, et riait aux blagues de soudard de ses condisciples mâles. Ce n’était pas si difficile de se faire passer pour ce que les américains appelaient une « bonne camarade ».

En 1957 !

On était en l’an 1957. Pepsi proposait d’aider la ménagère moderne dans la lourde tâche de rester mince. Alcoa lançait un bouchon de bouteille que même une femme pouvait ouvrir « – sans couteau, sans tire-bouchon, sans même un mari ! »

Jusqu’à quand ?

Mais comme dirait l’autre, les neurones c’est comme l’amour, ça ne s’achète pas.

La révolution internet.

 On n’a rien vu venir. Ni Rafi, ni moi, ni personne. Prédire que les ordinateurs allaient envahir nos vies ? OK. Mais prévoir qu’ils allaient faire de nous des êtres différents ? Saisir dans toute son ampleur la conversion de nos cœurs et de nos âmes ? Même les plus éclairés de mes collègues programmant « RESI » ne pouvaient s’en douter. Bien sûr, ils prophétisaient les versions portatives de l’Encyclopédia Britannica, les téléconférences en temps réel, les assistants personnels qui pourraient vous apprendre à écrire mieux. Mais imaginer, Facebook, WhatsApp, TikTok, le bitcoin, QAnon, Alexa, Google Maps, Les publicités ciblées fondées sur des mots-clés espionné dans vos mails, les likes qu’on vérifie même aux toilettes publiques, le shopping qu’on peut faire tout nu, les jeux de farming abrutissants mais addictif qui bousillent tant de carrières, et tous les autres parasites neuronaux qui aujourd’hui m’empêchent de me rappeler comment c’était de réfléchir, de ressentir, d’exister à l’époque ? On était loin du compte.

 

 

Éditions Buchet-Chastel, 142 pages, juin 2005.

On s’attache, même aux pires endroits, c’est comme ça. Comme le graillon au fond des poêles.

 

Sur la blogosphère, j’ai lu un billet à propos de « les féroces soldats » qui n’est pas encore dans ma médiathèque, mais celui-ci y était. Cet écrivain a reçu le pris du livre Inter, pour ce court récit, qui fait partie des livres qui me désolent pour le contenu et m’enchantent pour l’écriture.

Dans un style incroyable, mêlant rythme , humour et poésie, Joël Egloff exprime son désespoir de grandir dans une région industrielle totalement polluée. Ce n’est pas une description réaliste, mais cela ne l’empêche pas non plus d’être vraie. Et le seul lieu d’embauche qui assure un salaire stable c’est un énorme abattoir. Donc le personnage gagne « sa vie » parce qu’il sait donner la mort !

Aujourd’hui que cette région n’est plus industrielle, l’air y est peut-être plus sain ? Deviendra-t-elle une région touristique ?

Je ne regrette pas cette lecture et je lirai certainement son récit autobiographique qui raconte le passé de son père dans les « malgré nous ».

 

Extraits

Début.

Quand le vent vient de l’ouest, ça sent plutôt l’œuf pourri. Quand c’est de l’est qu’il souffle, il y a comme une odeur de soufre qui nous prend à la gorge. Quand il vient du nord, ce sont des fumées noires qui nous arrivent droit dessus. Et quand c’est le vent du sud qui se lève, qu’on n’a pas souvent, heureusement, ça sent vraiment la merde, y a pas d’autre mot.

Humour sarcastique.

Pour découvrir le paysage, pour mieux se rendre compte, le plus simple c’est encore d’aller faire un tour au syndicat d’initiative. Là-bas quand c’est ouvert le premier samedi du mois, de dix heures à midi, on peut trouver un petit plan mal photocopié, un itinéraire pédestre qu’ils donnent pour rien en faisant la gueule. 

 


Édition Gallmeister, 275 pages, décembre 2023

Traduit de l’américain par Anatole Pons-Reumaux

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

Un roman apprécié par Aifelle et au programme de notre club de culture. Je comprends très bien pourquoi ce roman plaît aux amatrices exigeantes de romans policiers. Car oui, il s’agit bien d’un roman policier, mais c’est surtout une plongée dans l’Amérique avec une population qui n’est ni riche ni pauvre, mais qui peut vite tomber dans la misère. On voit par exemple comment le système de santé laisse les gens sans protection, il vaut vraiment mieux être riche , jeune et en bonne santé pour bien vivre aux USA ! Le personnage enquêteur Mike est le frère de la sheriff et il est aussi policier mais dans l’armée. C’est un personnage attachant, très classique pour un policier dans les romans (ou les séries et les films) il a raté sa vie personnelle et n’a pas beaucoup d’illusions sur les valeurs de ses frères humains. Mais comme Mike a été élevé par son grand père dans une cabane dans la montagne, c’est un fin observateur de la nature et cela permet à l’écrivain de faire profiter à son lecteur de très beaux paysages.

C’est un roman qui se lit vite et que j’oublierai vite.

Ce que je ne comprends pas très bien et qui me gêne c’est la facilité avec laquelle les morts s’accumulent dans ce genre de romans. Si on en croit ce roman, il y a peu de différences entre les USA et n’importe quel pays dominé par une mafia terroriste ou (et) de barons de la drogue. Car le bilan ici est, si je compte bien, on est face à 14 cadavres sans que cela ne donne une réaction de l’état local ou fédéral.

Extraits

 

Début.

À l’âge de huit ans, Albin avait décidé qu’il deviendrait pilote de course quand il serait grand. Il fabriquait des maquettes de voitures, assemblant des pièces de divers modèles pour créer son propre bolide – numéro onze, peint en vert et blanc. Il se rêvait comme le plus jeune vainqueur du Brickyard 400, avec assez d’argent pour se payer des glaces à chaque repas. Il ne s’était jamais imaginé qu’à vingt-deux ans il conduirait un taxi dans sa ville de Rocksalt, Kentucky.

Personnalité de Mike.

 

Il n’avait jamais aimé la ville. Il n’avait rien contre Rocksalt en particulier, plutôt contre les groupes de gens en général. La ville exigeait une patine sociale qu’il n’avait pas, un exosquelette de politesse. Les gens disaient une chose et pensaient le contraire. Ils se venaient si on osait être franc et direct. Comme si dire ce qu’on pensait était interdit. Il préférait la franchise des gens de la campagne et de la vie militaire.