Éditions Folio histoire, 208 pages, juillet septembre 1940, juillet 2026
Les Allemands croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait.
Notre commandement était un commandement de vieillards.
Ce texte a été écrit en 1940 et a été réédité de nombreuses fois. Cette édition est enrichie de différents écrits de Marc Bloch mais je ne vais, ici, parler que de « l’Étrange défaite ». Pour tous ceux et celles qui ont beaucoup lu sur cette époque, je le dis tout de suite ce texte est absolument indispensable.
Après avoir expliqué qui il était, dans un court chapitre qu’il intitule « Présentation du témoin », dans une première partie, qu’il nomme « la déposition d’un vaincu », il analyse les défaillances de l’état major qui ont conduit à la déroute française. Il a voulu écrire très rapidement ses souvenirs pour que son témoignage soit au plus près de ce qu’il a vécu. Dans la deuxième partie , « Examen de conscience d’un français », il élargit son point de vue pour trouver les responsabilités au delà de l’armée, dans la réalité française en particulier politique.
C’est donc un procès que l’on va lire dont il ne s’exonère absolument pas, pourtant, on sait que Marc Bloch a été un vaillant combattant de la guerre 14/18 et aurait pu ne pas faire celle de 39/45 puisqu’il était âgé et père de 5 enfants. Il s’est engagé car il voulait que la France gagne cette guerre. Il a compris tout de suite que l’armée de 1940 était incapable de battre l’armée allemande, les cadres voulaient absolument stabiliser le front alors que les Allemands étaient toujours en mouvement. C’est un peu comme si, de la guerre 14/18 l’état major français avaient conclu que pour gagner une guerre, il fallait construire des super tranchées imprenables, (d’où la ligne Maginot) et les Allemands au contraire qu’il ne fallait jamais rester en place. Ce qui est incroyable, c’est que la France a eu plusieurs mois pour se préparer, et a vu l’armée allemande en action en Pologne , mais rien n’y a fait, immobile on voulait être et les attendre de pied ferme, immobile, l’armée l’est restée jusqu’à la percée en Belgique.
Marc Bloch analyse aussi les rapports avec les Britanniques, qui n’ont guère eu confiance dans le commandement français. Lors du recul de l’armée, la volonté de créer un front était toujours retardée par des lenteurs dues à l’énorme appareil bureaucratique, rien ne pouvait être rapide, et tout était beaucoup trop lent. On sent que pour lui il aurait fallu faire un recul, significatif tout de suite et très loin pour pouvoir dans un deuxième temps repartir au combat. Mais pour cela il aurait fallu une énergie combattante qui n’existait pas vraiment surtout au niveau des états majors. Les différents portraits des officiers français sont parfois cruels mais hélas, je le crois aussi, authentiques. Les qualité qu’il faut à l’homme d’action, peuvent être duplicables pour d’autres responsables en dehors de l’armée. Cette partie est passionnante, je me suis demandé qui aura le courage de faire un film sur cette incroyable défaite qui ressemble plus à une débacle. Si quelqu’un en a, un jour, le courage, il pourrait s’inspirer de ce témoignage.
Dans la deuxième partie, il commence par dire que si l’armée en était là c’est qu’elle reflète l’était d’esprit du pays. Et il a des mots très durs sur le parlementarisme de la III° République, qui n’a pas su armer le France, qui est gangrénée par des idées pacifistes. Il conduit une analyse très intéressante du pacifisme, et du communisme, qui était en France contre la guerre car Staline avait signé un pacte avec Hitler. Cette partie est moins longue, j’y ai appris moins de choses.
Ensuite, mon édition propose différents écrits de Marc Bloch et un témoignage de George Altman qui rappelle son rôle dans la résistance, son arrestation, sa mort après avoir torturé, le 16 juin 1944 , on retrouvera son corps et celui de 27 résistants dans un fossé à Saint-Didier-Sur-Formans.
J’espère lire vos commentaires si vous l’avez déjà lu, sinon j’espère vous donner envie de le lire.
Extraits
Début
Présentation du témoin.Ces pages seront-elles jamais publiées, je ne sais. Il est probable, en tout cas, que, de longtemps, elles ne pourront être connues, sinon sous le manteau, en dehors de mon entourage immédiat. Je me suis cependant décidé à les écrire, l’effort sera rude : combien il me semblerait plus commode de céder aux conseils de la fatigue et du découragement. Mais un témoignage ne vaut que fixé dans sa première fraîcheur, et je ne puis me persuader que celui-ci doit être tout à fait inutile. Un jour viendra tôt, ou tard, j’en ai la ferme espérance où la France verra de nouveau s’épanouir sur son vieux sol béni déjà de temps de moissons, la liberté de penser et de jugement.
Portraits d’officiers.
Le capitaine B… du 3e bureau, levant haut vers le ciel sa tête vide, semblait offrir éternellement à la vénération des foules, comme un saint-sacrement, la science livresque, jadis reçu en dépôt au cours de tactique. Le capitaine X…- de chez nous celui-ci – fort en gueule , plutôt que grand dans l’action, avait réussi en quelques mois à s’attirer la haine de tout le personnel des secrétaires, qu’il se croyait par la grâce d’une vocation native au commandement, chargé de « mettre au pas » : quand il s’en allait coucher à la cave, quels ricanements derrière son dos.
L’homme d’action.
Un des privilèges du véritable homme d’action est sans doute que dans l’action, ses travers s’effacent, tandis que les vertus, jusque-là en sommeil paraissent alors chez lui avec un éclat inattendu. Telle fut la métamorphose dont notre camarade donna un remarquable exemple, consciencieux et sincère, il l’avait toujours été ; il cessa de s’attacher aux petites choses et son goût de la contradiction disparut. Toujours prêt à donner un renseignement ou une directive, il fut le chef qui sait laisser aux exécutants la liberté nécessaire tout en prenant la responsabilité de tout. Il fut patient, calme aux pires heures, prodigue de sa propre fatigue autant que ménager celle des autres. Et si bon garçon avec cela ! J’avais fait la découverte d’un homme.
L’erreur principale.
Beaucoup d’erreurs diverses, dont les effets s’accumulèrent, ont mené nos armées au désastre. Une grande carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des allemands fut essentiellement une une victoire intellectuelle. Et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave.
Une armée en déroute.
Tout le long de la campagne, les allemands conservèrent la fâcheuse habitude d’apparaître là où ils n’auraient pas dû être. Ils ne jouaient pas le jeu. Nous avions entrepris, à Landrecies, vers les débuts du printemps, l’établissement d’un dépôt d’essence « semi-fixe » : grande pensée du CQG, conçue à l’échelle d’un type de guerre qui ne se réalisa jamais que sur le papier. Un beau jour du mois de mai, l’officier, qui avait la charge de l’installation, rencontra dans la rue un détachement de chars. Il les jugea d’une couleur singulière. Mais quoi ! connaissait-il tous les modèles en usage dans l’armée française ? Surtout, la colonne lui parut bizarrement engagée : elle filait vers Cambrai, alors que la direction du front était de toute évidence à l’opposé. Dans une petite ville, aux voies un peu tournantes n’arrive-t-il pas que les guides s’orientent de travers ? Notre homme s’apprêtait à courir après le chef du convoi pour le remettre dans le droit chemin quand un quidam, mieux avisé le héla » Attention ! ce sont des Allemands ».
Alliance avec les Anglais lors de la percée allemande.
Après que l’action commune projetée sur Arras, eut avorté, il semble que des deux parts, sous l’empire d’une sorte de désillusion mutuelle, les états-majors aient presque totalement renoncés à collaborer. Que de ponts, les britanniques n’ont-ils pas alors fait sauter pour couvrir leur retraite, sans se préoccuper de savoir s’ils ne coupaient pas la nôtre ! On les vit de même malgré les protestations de l’ingénieur, détruire prématurément le central téléphonique interurbain de Lille retirant ainsi à la 1re armée à peu près tous les moyens de transmission. Nous les jugeons sans gêne, et je crois bien, en effet que leur déception sans doute légitime, devant les insuffisances de notre commandement porta certains d’entre eux à oublier parfois les égards dus aux exécutants dans la bravoure n’était pas en cause.(…)Les circonstances étaient plus que jamais défavorables à l’établissement d’une confiance qui eût pu résister aux évènements seulement si elle avait eu pour elle un long enracinement. Une alliance véritable est une création continue ; elle ne s’écrit pas sur le papier ; elle ne subsiste que par une multiplicité de petits rapports humains, dont le total fait un lien solide. Nous l’avions à la 1re armée, beaucoup trop oublié. Nous souffrîmes durement de notre négligence.
Son honnêteté intellectuelle.
Je crains un peu en avoir toute ma pensée de verser dans le péché de la calomnie. Je me suis cependant plus d’une fois demandé qu’elle était dans cette incohérence la part de la maladresse et celle de l’astuce ? Tout chef de 2e bureau vit dans la terreur qu’au jour du « coup dur », les faits viennent démentir les prétendues certitudes dont il a armé le commandement. Offrir à celui-ci un grand choix d’indications contradictoires, n’est-ce pas se réserver le moyen de dire triomphalement, quoi qu’il arrive : » Si vous m’aviez cru. ? »
Un passage si révélateur.
Vint pour nous commander, un général animé certainement des meilleures intentions, parfaitement sincères dans sa foi militaire, dur à lui-même comme aux autres, mais chez qui, le sens psychologique ne s’élevait pas à la hauteur des autres qualités. Il jugea que l’ambiance n’était pas tout à fait celle d’une caserne bien tenue et voulut y remédier. Les rondes d’officiers se multiplièrent et les observations sur les vareuses incorrectes plurent de toutes parts. Échappés, a ce que les journaux appelaient déjà, pompeusement, mais non sans quelque justesse, l’enfer des Flandres, beaucoup d’entre nous avaient cru pouvoir faire venir leur femme, dans les villages où nous logions : les simples soldats au moins aussi souvent que les officiers, de sorte que l’égalité n’était nullement blessée. Le général, sévit. Un guerrier peut, s’il lui plaît, aller au bordel ; les embrassements conjugaux, par contre, sont pour lui pêché d’amollissement. Comme notre nouveau chef était à sa façon, un juste, il commença d’ailleurs par infliger quinze jours d’arrêts de rigueur au vieux général du cadre de réserve qui nous avait gouverné avant lui ; ne l’avait-il pas rencontré, un soir bras dessus, bras dessous avec sa vénérable épouse ? On rit. L’homme durant n’en fut point consolé. En quelques jours la température morale avait changé. Symptôme significatif : le salut aux officiers jusque-là offert avec un cordial empressement, ne le fut plus que d’une main parcimonieuse et, visiblement par contrainte. Un pseudo dressage avait ruiné avec une merveilleuse promptitude, la bonne et saine humeur d’une troupe venue du feu et destinée, croyait-on, à y retourner.
Quel aveu !
Je me rendis compte, mieux qu’auparavant, qu’il n’y avait pas, au vrai, une Armée française, mais, dans l’armée plusieurs chasses gardées.
Quel humour !
Quand les Allemands eurent refusé de jouer leur jeu, selon les règles de l’École de Guerre, on se trouva aussi désemparé que le mauvais orateur devant l’interpellation à laquelle son rôle ne lui fournit pas de réplique. On crut tout perdu et, par suite, on laissa tout perdre, parce que pour guider l’action, trop tenue en lisière jusque-là par le dogme ou le verbe, il n’eût plus été de ressources que dans un esprit de réalisme, de décision et d’improvisations auquel un enseignement trop formaliste n’avait pas dressé les cerveaux..
Le pacifisme en 1939.
Comme la parole qu’il prêchait était un évangile d’apparente commodité, leur sermon trouvait un facile écho dans les instincts paresseusement égoïstes qui, à côté de virtualités plus nobles, dorment au fond de tout cœur humain. Ces enthousiastes dont beaucoup n’étaient pas personnellement sans courage, travaillaient inconsciemment à faire des lâches.(…)Ainsi, bien que les besoins généraux de la défense nationale se confondissent plus que jamais avec les intérêts propres des salariés, ces exigences les plus évidentes trouvèrent, devant elles, une opinion ouvrière tristement incertaine de sa voix. À ce désarroi, les invraisemblables contradictions du communisme français ajoutèrent encore un nouveau ferment de trouble.
Passage intéressant .
Les hommes d’extrême-gauche, comme contre les états-majors – car il arrive que dans une nation, les pires adversaires respirent sans s’en douter la même atmosphère mentale – c’était il faut l’avouer, Hitler qui avait raison. Non pas le Hitler des grandes harangues aux foules. Celui des confidences, qui disait un jour à Rauschning, à propos, précisément, du marxisme : « Nous savons nous, qu’il n’y a pas d’état définitif qu’il y a une évolution perpétuelle. L’avenir est le fleuve inépuisable des possibilités infinies d’une création toujours nouvelle. »
Ne pas succomber à la tentation de comparer les époques mais …
Jugement très sévère.
Le parlementarisme ait trop souvent favorisé l’intrigue au dépend de l’intelligence ou du dévouement. Il me suffit, pour en être persuadé, de regarder autour de moi. Les hommes qui nous gouvernent aujourd’hui sont pour la plupart, issus de ces marécages. S’ils renient maintenant les mœurs qui les ont faits ce qu’ils sont, ce n’est que ruse de vieux renard. L’infidèle employé, qui s’est ouvert un coffre-fort, ne laisse pas traîner ses fausses clés : il aurait bien trop peur qu’un plus malin que lui ne les ramasser, pour le dépouiller, à son tour, du butin.
Une république de vieux.
Les révolutions nous paraissent tantôt souhaitables, tantôt odieuses, selon que leurs principes sont ou non les nôtres. Elles ont cependant toute une vertu, inhérente à leur élan : elles poussent en avant les vrais jeunes. J’abhorre le nazisme. Mais comme la révolution française, à laquelle on rougit de la comparer, la révolution nazie a mis aux commandes, que ce soit à la tête des troupes ou à la tête de l’État des hommes qui, parce qu’ils avaient un cerveau frais et n’avaient pas été formés aux routines scolaires, étaient capables de comprendre le surprenant et le nouveau. Nous ne leur opposions guère que des monsieurs chenus ou de jeunes vieillards.














