Éditions Points . Traduit de l’hé­breu par Laurence Sendrowicz

Merci à celle grâce à qui ce livre est arrivé jusqu’à moi. Il me revient donc, de vous donner envie de lire au plus vite ce roman qui ne connaît peut-être pas le succès qu’il mérite. Je vous invite à partir avec Tadek Zagourski à la rencontre de son père Stefan Zagourski. Ils ne se sont pas vus depuis plus de vingt ans, Tadek vit en Israël et Stefan crou­pit dans une maison de retraite à Varso­vie. La femme de Tadek ne supporte plus son mari qui tente d’être écri­vain et qui surtout traîne un mal-être qui le réveille toutes les nuits par des cauche­mars horribles. Elle le quitte en emme­nant avec elle leur fils. Seul et encore plus malheu­reux, Tadek se tourne vers son passé et se souvient de son père qu’il a quitté lors­qu’il avait six ans. Sa mère, son frère, ses sœurs tous les gens qui ont connu son père lui décon­seille de faire ce voyage pour retrou­ver l’homme qui les a marty­ri­sés pendant leur enfance. Pour les sauver de cette terrible influence, sa mère a fui en Israël car elle était juive et a pu empê­cher son père de les rejoindre car lui ne l’était pas . Ce retour vers cet homme violent qui est devenu un petit vieux très dimi­nué complè­te­ment imbibé de Vodka nous vaut une descrip­tion impi­toyable de la Pologne de 1988, encore sous le joug sovié­tique, et une plon­gée dans la guerre 3945 avec l’évo­ca­tion du sort réser­vés aux juifs polo­nais et des violences entre les diffé­rentes factions des parti­sans. Son père est un héros de cette guerre, il a subi pendant six mois les tortures de la gestapo à Lublin sans trahir aucun de ses amis, puis sera interné au camp de Majda­nek dont il s’éva­dera, ensuite il sera utilisé comme liqui­da­teurs des colla­bo­ra­teurs polo­nais. Pour tuer un homme ou une femme de sang froid il lui faudra boire au moins une bouteille de vodka par jour. Après la guerre, il restera quel­qu’un de violent et fera peur à tout le voisi­nage, il s’en pren­dra hélas à sa femme et à ses enfants toujours quand il était sous l’emprise de cette sata­née vodka, enfin plus que d’ha­bi­tude. Tadek va recher­cher quels liens unis­saient ce père à ses enfants pour retrou­ver le sens de sa propre pater­nité. Cet aspect du roman est boule­ver­sant : comment un enfant quelles que soient les violences qu’il a vécues recherche toujours le lien qui l’unis­sait à un père même imbibé d’al­cool dès le matin – car c’est ce que Stefan boit au petit déjeu­ner à la place du café. Dans cette rela­tion amour/​haine, Tadek doit petit à petit faire son chemin et obli­ger son père à dévoi­ler tous les côtés les plus noirs de son passé aussi bien sur le plan de la violence que sur le plan sentimental.

C’est un sacré voyage que je vous propose mais je suis certaine que vous ne pour­rez pas lais­ser ces deux person­nages avant d’avoir refer­mer le livre et que vous décou­vri­rez encore tant de choses que je ne vous ai pas dites. Vous irez de beuve­rie en beuve­rie, mais, comment voulez vous arrê­ter de boire dans pays si catho­lique où, à chaque fois que l’on boit, on vous dit : « soyez béni : Na zdro­wie » ! ! ?

Encore une remarque, l’au­teur nous promène dans le temps et dans l’es­pace en Israël, aujourd’­hui en Pologne en 1988 , 1970 et 1940, mais cela ne rend pas la lecture diffi­cile, on passe sans diffi­culté d’un moment ou d’un lieu à l’autre car on suit la recons­truc­tion de Tadek et on espère qu’il arri­vera un jour à dormir sans être réveillé par ces horribles cauche­mars dont son père portent une grande part de responsabilité.

Citations

Genre de dialogues que j’adore : nous sommes en Israël la femme de Tadek va le quitter

Elle a dit. J’en ai marre de cette vie de chien, je me crève le cul pour le gosse et pour toi, alors que toi, tu n’es ni un mari, ni un père. Tu nous enfermes dans ton rêve bancal et tu t’api­toies sur ton sort à longueur de journée.
- Tout de même, je fais la vais­selle, ai-je bredouillé pour ma défense. Et je m’oc­cupe du jardin.
- C’est quand, la dernière fois que tu t’es occupé du jardin ? On dirait un dépotoir.
- Ce n’est pas la saison. J’at­tends le printemps.
- Et l’évier aussi, il attend le printemps ?
- Non, la nuit. Je fais la vais­selle la nuit.
- D’ac­cord. Fais la vais­selle la nuit, attends prin­temps. Sauf qu’à partir d’au­jourd’­hui, tu feras ça tout seul. Je refuse de porter à bout de bras un para­site qui glande et se laisse aller. Qui ne fait que rester assis à fumer, à boire et à accu­ser la terre entière de son impuissance.

La Pologne après la guerre

C’est là-bas qu’on les a regrou­pés. Tous les Juifs de la région. On les a obli­gés à creu­ser un grand trou, et ensuite on leur a tiré dessus et on les a enter­rés dedans. Mais pendant trois jours, la terre a conti­nué à bouger. Tu comprends ? Et elle conti­nue à bouger encore aujourd’­hui. Je l’ai vu de mes propres yeux. Si tu t’ap­proches trop, ils peuvent t’at­tra­per par la jambe et t’en­traî­ner au fond.

Sa mère au volant en Israël

Ma mère est une conduc­trice épou­van­table. Elle roule trop vite et ralen­tit subi­te­ment sans raison. Elle est capable de chan­ger de voie sans mettre son cligno­tant ni regar­der dans le rétro, puis de vouloir retour­ner dans sa file initiale, mais en hési­tant telle­ment qu’elle embrouille les conduc­teurs autour d’elle. Ou alors elle peut tout à coup dévier et rouler sur la bande d’ar­rêt d’ur­gence comme si c’était une voie normale.

Scène bien décrite d’une enfance marquée par la violence d un père

Ma mère est debout à la fenêtre de la cuisine et fume une ciga­rette. La vais­selle sale du dîner s’en­tasse dans l’évier. Ola est plon­gée dans un roman. Anka fait ses devoirs. Robert et moi jouons au rami. Silence. Chacun vaque à ses occu­pa­tions. Soudain, dans la cage d’es­ca­lier, le bruit d’une porte qui claque, puis des pas qui montent lente­ment. Mon frère se crispe. Maman lance un regard inquiet vers le seuil. Anka et Ola se figent et tendent l’oreille. Moi aussi j’écoute, ces pas s’ap­prochent et se précisent, au bout de quelques instants on comprend avec soula­ge­ment que ce n’est pas papa. On peut donc retour­ner à nos acti­vi­tés, sauf qu’on sait très bien que plus il rentrera tard, plus il sera saoule. Ne nous reste qu’à espé­rer qu’il le soit au point de s’écrou­ler en chemin ou chez un de ses amis de beuverie.

L’alcool tient une part importante du roman

Tante Nella avait un lourd passé d’al­coo­lique, tout comme son mari, un conduc­teur de train qui la frap­pait dès qu’il avait un coup dans le nez. À chaque fois, elle s’en­fuyait et venait se réfu­gier dans notre appar­te­ment. Elle savait que c’était le seul endroit où il n’ose­rait pas la pour­suivre. Au bout de quelques heures, quand il était enfin calmé, il débar­quait chez nous, s’age­nouillait à ses pieds et la suppliait de revenir.

En Pologne après la guerre

C’est un garçon rondouillard, blond, avec une raie sur le côté et de bonnes joues bien rouges. Il ne sort jamais seul, il est toujours accom­pa­gné par quel­qu’un de sa famille, parce que dans notre quar­tier, un tel enfant se prome­nant seul, ça ressem­ble­rait à une sardine bles­sée dans une mer infes­tée de barra­cu­das voraces.

L’âge

L’âge, ça ne compte jamais, pour rien. Pour la baise non plus. Et encore moins pour la castagne. Ce n’est qu’une ques­tion de capa­cité, et tant qu’on y arrive – on le fait.

Humour polonais pendant le communisme

Qu’est-ce que tu veux ? Ici, tout le monde fait semblant de travailler, alors le gouver­ne­ment fait semblant de payer, comme ça, ça s’équilibre.

La recherche de la reconnaissance paternelle

Bien plus tard, j’ai constaté que, toute notre vie, nous cher­chons à obte­nir une sorte de recon­nais­sance de notre père mais que, pour ce que j’en ai compris – et je ne comprends sans doute pas grand-chose‑, nous n’y arri­vons quasi­ment jamais. Et peu importe que le père soit un fils de pute et un minable, on s’obs­tine, comme quand on était petit.

Tadek : être un homme et un père

Tel était mon rôle : être dans sa chambre en cas de besoin, m’as­seoir à côté de lui sur une chaise ou m’al­lon­ger sur le tapis et m’en­dor­mir, peu importe, le prin­ci­pal c’était que je sois dans les envi­rons, papa gardien, prêt à défendre le château fort qui les abri­tait, lui et sa mère. C’était leur droit et mon devoir, sauf que mes capa­ci­tés s’étaient telle­ment amenui­sées au fil du temps que j’ai fini par cesser d’es­sayer. Bien sûr, j’étais l’homme, et je le serai toujours, celui qui ouvre les bocaux quand personne n’y arrive, qui sait débou­cher le lavabo, qu’on réveille à deux heures du matin pour aller voir ce que sont ces bruits en prove­nance de la salle de bain, de la porte d’en­trée ou du jardin. Mais ce n’était pas ce que je voulais. Oui, moi, j’avais espéré être autre chose.

Édition livre de poche

  1. Livre reçu en cadeau et lu avec atten­tion car j’avais lu beau­coup d’avis posi­tif sur les blogs que je suis, en parti­cu­lier Krol , qui depuis ne lâche plus cet auteur et bien d’autres lectrices ou lecteurs dont j’ai oublié de noter le nom. Ce roman a reçu le grand prix des lectrices de « Elle », le prix « Psycho­lo­gie » du roman inspi­rant, et le premier prix « Babe­lio ». Une jolie carte de visite pour cet auteur que je découvre donc long­temps après l’en­goue­ment pour ce roman. Cet écri­vain a une écri­ture très person­nelle et envou­tante, on le suit dans tous les tours et détours de son histoire . De plus, quand tous les fils sont dénoués on se rend compte que tous les hasards qui auraient pu rendre cette histoire peu crédible suivait en réalité la logique d’un super préda­teur. L’his­toire est racon­tée par les diffé­rents person­nages de ce drame, ils ne savent qu’une partie de la vérité et Rose qui confie sa vie à des carnets n’a jamais su (ou pu) faire les bons choix. Il faut dire que son père l’a jetée dans la gueule d’un « ogre » qui va la violer et la tortu­rer , elle avait tout juste quatorze ans et n’ose pas faire confiance à Edmond le seul person­nage de ce terrible endroit qui semble ne lui vouloir aucun mal . Celle qu’il appelle la Reine Mère fait avec son fils Charles un duo au service du mal, hélas ! Edmond ne pourra pas sauver Rose du destin qui l’at­tend. Elle aura donc un enfant qui lui sera enlevé et est desti­née à finir dans un asile psychia­trique à la merci du docteur troi­sième élément du trio infer­nal dans les griffes desquelles la pauvre Rose est tombée. Il y a une lueur d’es­poir à la toute fin du roman, qui ressemble à un rêve plus qu’à la réalité.
    J’ai aimé ce roman, son écri­ture et sa construc­tion. J’ai aimé aussi la diffi­culté de raison­ner des person­nages même s’ils ne savent pas prendre les bonnes déci­sions. Mais c’est ce qui m’a empê­cher de mettre cinq coquillages à ce livre c’est ce côté exces­sif dans l’horreur : trop de fata­li­tés ont nuit à la vrai­sem­blance du récit. Je me disais sans cesse « trop c’est trop ». Mais cette nuance dans le concert d’éloges ne m’empêchera de lire les autres romans de cet auteur.

Citations

Remarque qui ne concerne pas seulement les prêtres

Faut-il vieillir pour voir gran­dir le doute de n’avoir pas été à la hauteur de ma mission ?
Vieillir, est-ce la seule façon d’éprou­ver dura­ble­ment la foi ?

Les femmes dans le monde paysan

On était quatre filles, nées à un an d’écart. J’étais l’aî­née. Les filles valent pas grand-chose pour des paysans, en tout cas, pas ce que des parents attendent pour faire marcher une ferme, vu qu’il faut des bras et entre les jambes de quoi donner son nom au temps qui passe, et moi et mes sœur, on a jamais rien eu de ce genre entre nos jambes. Si j’ai pas entendu mille fois mon père dire que les filles c’est la ruine d’une maison, je l’ai pas entendu une seule.

Les hommes

Même à l’âge que j’avais, je savais à quoi m’en tenir avec les hommes, il y en avait deux sortes, ceux avec un pouvoir sur les autres, venu de l’argent du sang, ou même les deux à la fois, et puis les lâche. Lâche, comme Edmond. Parce qu’être lâche, c’est pas forcé­ment recu­ler, ça peut simple­ment consis­ter à faire un pas de côté pour plus rien voir de ce qui dérange. À ce qui me semblait, Edmond, l’avait toujours fait des pas de côté, alors, je voyais pas bien pour­quoi il se mettrait d’un seul coup en travers du chemin du maître, surtout pour une fille comme moi. Malgré son boni­ment et ses regrets, j’y croyais pas une seconde.

La folie

J’ima­gine que pas vouloir lais­ser souf­frir quel­qu’un qu’on aime, c’est être fou, aller contre la souf­france que Dieu aurait décidé de nous faire subir. Ici, il y a que des gens bloqués dans une souf­france qu’ils ont jamais accep­tée, c’est la seule vérité, c’est pour ça qu’ils se réfu­gient de l’autre côté de cette souf­france, dans un temps qui file à l’en­vers, alors crois pas que je suis folle …

Édition Galli­mard. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Une belle décou­verte que cette auteure qui a un style très parti­cu­lier, entre poésie et réalisme.
L’his­toire se résume en peu de mots, une femme d’abord prénommé Éliette et qui devien­dra Phénix, est trop, mais, mal aimée par ses parents et ne saura pas, à son tour, aimer ses deux enfants : sa fille Paloma et son fils Loup. Éliette était une enfant d’une beauté incroyable et un début de talent de chan­teuse, ses parents d’un milieu popu­laire en font, naïve­ment et sans penser la détruire, une petite poupée qui chante en public en parti­cu­lier au Noël de l’usine devant tout le village. Ce corps trop beau et vieilli avant l’âge attire les convoi­tises des hommes, et détruira l’âme d’Éliette. Paloma, sa fille quit­tera, à 18 ans, le domi­cile de sa mère, un garage pour pièces déta­chées dans une zone péri-urbaine, pour se construire une vie plus calme mais elle aban­donne son frère Loup à ce lieu sans amour. Loup pren­dra la fuite en voiture sans permis et bles­sera d’autres auto­mo­bi­listes, il fera huit jours de prison. Il y a bien sûr un inci­dent qui peut expli­quer la conduite d’Éliette, mais l’au­teur n’in­siste pas, elle montre à quel point l’en­fant était mal dans sa peau d’être ainsi montrée en public à cause de sa beauté et de sa façon de chan­ter. Pour punir ses parents elle s’en­lai­dira au maxi­mum, et sa voix devien­dra désa­gréable. Bref de trop, et mal aimée elle passe au stade de rebelle et entraîne dans cette rébel­lion ses deux enfants. Le roman se situe quand Loup est en prison et que Paloma et sa mère essaie de comprendre leur passé respec­tif. Tout le charme de ce texte tient à la langue de Nata­cha Appa­nah, on accepte tout de ce récit car elle nous donne envie de la croire, elle ne décrit sans doute qu’une facette de la violence sociale et la poétise sans doute à l’ex­cès mais c’est plus agréable de la lire comme ça, cette violence sociale, que dans le maxi­mum du glauque et du violent qui me fait souvent très peur. Et pour autant elle n’édul­core pas la misère du manque d’amour mater­nel et des dégâts que cela peut faire.

Citations

L’art du tatouage

Son biceps gauche est encer­clé de trous lignes épaisse d’un centi­mètre chacune, d’un noir de jais. Sur son poignet droit, elle porte trois lignes du même noir mais aussi fine qu’un trait de stylo. Une liane de lierre, d’un vert profond, naît sous la saillie de la malléole, entoure sa cheville gauche, grimpe en s’en­tor­tillant le long de sa jambe et dispa­raît sur sous sa robe. Entre ses seins, que l’ou­ver­ture de sa chemise de nuit laisse entre­voir, il y a un oiseau à crête aux deux ailes déployées, à la queue majes­tueuse. C’est le premier tatouage qu’elle s’est fait faire à dix huit ans, pour inscrire à jamais le prénom qu’elle a qu’elle s’était choisi : Phénix. 

Impression que je partage même si, moi, j aime la ville

Georges n’a jamais aimé la ville mais il aime bien les gares. Celle-ci n’est pas trop grande, pas encore en tout cas. Il a l’im­pres­sion que tous ce qui était à taille humaine, recon­nais­sable, inof­fen­sif, est aujourd’­hui cassé, agrandi, trans­formé. Les cafés, les ciné­mas, les maga­sins, les stations services, les routes, à croire que tout est fait pour que les hommes se sentent mal à l’aise, tournent en rond et se perdent.

Portrait amusant

D’ha­bi­tude, elle est de ces femmes à ne jamais cesser de bavar­der, grandes histoires, petits détails,un véri­table moulin à paroles, et le docteur Michel soup­çonne que c’est le genre de femme à commen­ter, seule chez elle, sa vie.

Bien observé

Il y a donc ce gâteau dont l’emballage préci­sait « trans­formé en France et assem­blé dans nos dans nos ateliers »

Édition Nota­bila . Traduit de l’italien par Lise Chapuis. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Deux enfants d’un quar­tier de Palerme se soutiennent pour vivre et rester joyeux malgré la pauvreté dans laquelle ils vivent. Mimmo et Cris­to­faro passent leur temps à éviter tous les pièges que tend la vie aux misé­reux. Mais Cris­to­faro est en grand danger car son père lui cogne dessus tous les soir comme le dit l’au­teur « Il pleure la bière de son père ». Dans ce quar­tier de Palerme personne ne peut garder une quel­conque inti­mité car tout se sait, puisque tout s’en­tend même le nombre de coups que reçoit le malheu­reux Cris­to­faro. Le héros du quar­tier c’est Toto le voleur insai­sis­sable qui court si vite qu’il laisse sur place tous ceux qui veulent le rattra­per, en se faufi­lant dans les ruelles qu’il connaît mieux que tout le monde.

Il est amou­reux de Carmela la pros­ti­tuée et un moment de bonheur semble arri­ver quand il orga­nise son mariage avec elle et ainsi donne un père à Céleste l’en­fant qui n’a pas de père. Lorsque sa mère reçoit ses clients, Céleste passe ses jour­nées à lire ses livres de classe sur le balcon du domi­cile de sa mère. Elle s’ins­truit aussi en regar­dant par le trou qu’elle a réussi à creu­ser dans le volet de la chambre, et connaitre la longueur de le « bite » de chaque père du quar­tier lui permet de tenir à distance tous ceux qui auraient aimé la mépriser.

Mais évide­ment quand la misère vous colle à la peau le drame n’est pas loin, et ce livre ne pouvait pas finir par un « Happy-End » de mauvais goût .

En vous racon­tant l’his­toire, je passe à côté de l’es­sen­tiel : le style extra­or­di­naire. Giosué Cala­ciura réus­sit à nous entraî­ner dans les rues Palerme . Nous sentons physi­que­ment les odeurs, le rythme de chacun, les peurs des uns et des autres. Toutes les scènes sont à la fois précises et oniriques. Le passage où l’au­teur décrit l’odeur du pain qui enva­hit les rues est un moment déli­cieux. Les courses éper­dues de Toto pour échap­per aux poli­ciers sont épous­tou­flantes : on court avec lui. Toute la vie est scan­dée par la sirène du ferry qui annonce son arri­vée – avec les marins clients de Carmela- et la sonne­rie de son départ ‑qui invite ceux qui veulent fuir Palerme à monter à bord. Ce n’est pas facile de décrire la misère sans la rendre si glauque et si violente qu’elle nous fait peur où si loin­taine qu’elle ne nous touche pas. L’au­teur la connaît bien, cette misère, et sait nous la faire vivre presque physi­que­ment, l’hor­reur est là, la violence aussi mais les moments de bonheur aussi. Bref c’est l’hu­ma­nité dans sa tota­lité. Bravo monsieur Giosué Calaciura.

Vous pouvez aussi lire le billet de « lire au lit » qui en dit beau­coup de bien

Citations

La prostituée

À l’en­trée, elle rencon­tra le client para­lysé qui, ne voulant pas être reconnu, était resté là à attendre que la foule s’épar­pille ; pour le tran­quilli­ser, elle promit de lui faci­li­ter une sortie discrète en atti­rant sur elle tous les regards et les méchan­ce­tés. Lors­qu’elle ouvrit la porte d’en­trée de l’im­meuble chaus­sée de ses claquettes bleues, couverte seule­ment de son peignoir bleu enfilé après le travail, et qu’elle se présenta dans la lumière du dimanche après-midi, elle appa­rut à tous très belle et exempte de toute faute. Les femmes même qui, par habi­tude, se signaient chaque fois qu’elle la voyait, se figèrent, le bras levé à la hauteur de « au nom du Père », pres­sen­tant dans leur geste le blas­phème de ne pas avoir reconnu, au milieu de ses cheveux déliés des étreintes de la luxure, le visage de la Vierge au Manteau. Alors elle reprirent leur signe de croix non pour deman­der le châti­ment et pour parti­ci­per au pardon

Le père violent

Au Borgo Vecchio tout le monde savait que Cris­to­faro pleu­rait chaque soir la bière de son père. Après le dîner, assis devant la télé­vi­sion, les voisins enten­daient ses hurle­ments qui couvraient tous les bruits du quar­tier. Ils bais­saient le volume et écou­taient. Selon les cris, ils pouvaient devi­ner où il le frap­pait, à coups de poing secs, précis. À coups de pied aussi, jamais au visage. Le père de Cris­to­faro tenait à l’hon­neur de son fils : personne ne devait voir l’ou­trage des bleus.

L’initiation de Toto, et la corruption de la police

« Tu la vois , cette voiture, là ? Les pneus , les quatre , et puis tu files. »

C’était l’uti­li­taire d’un employé de l’hô­tel de police en charge des passe­ports : il n’avait pas encore compris et s’oc­cu­pait avec un zèle exces­sif des papiers enta­chés d’antécédents judi­ciaires , il entra­vait le cours natu­rel des auto­ri­sa­tions et déli­vrances de docu­ments , et faisait de l’obstruction à travers l’in­tran­si­geance de la loi et les temps longs de la bureau­cra­tie . Certaines personnes , par contre , avait un besoin urgent de casiers judi­ciaires imma­cu­lés et d’au­to­ri­sa­tions permet­tant de mettre en route des dossiers de chan­tiers et de travaux . S’il n’avait pas compris la manière douce , étant donné qu’il avait renvoyé à l’ex­pé­di­teur une invi­ta­tion pour une semaine de vacances tous frais payés avec femme et enfants à l’hô­tel de la mer , il allait à présent comprendre la manière forte.

Le vendeur du marché aux puces le plus malheureux

Mais parmi tous ces vendeurs de fortune, le plus synthé­tique était celui qui vendait la soli­tude d’une chaus­sure. L’autre avait été volée par pure méchan­ceté, parce que c’était la plus belle,brillante, en cuir noir, la paire de chaus­sures de son mariage, celle qui l’avait accom­pa­gné à chaque pas dans toutes les occa­sions de fêtes et aussi au repas de Noël, même si c’étaient des chaus­sures d’été.

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Quel livre ! Bravo Alexandre Duyck vous avez su de nouveau m’in­té­res­ser, je devrais dire, me passion­ner pour la guerre 1418. Encore ce sujet, peut-on dire , oui mais ce roman donnera un éclai­rage que je crois indis­pen­sable à une bonne compré­hen­sion de cette guerre. Augus­tin Trébu­chon est déclaré mort le 10 novembre 1918, c’est écrit sur le monu­ment au morts mais c’est un mensonge ! Il est mort en réalité le 11 novembre 1918. L’au­teur retrace le parcours de ce berger de l’Ariège qui a choisi de partir à la guerre alors qu’or­phe­lin, il aurait pu être dispensé en tant que soutien de famille. Nous revi­vons avec lui, l’en­thou­siasme des premiers jours de 1914. L’au­teur remarque que les plus enra­gés à vouloir tuer les boches sont des gens qui ne la feront pas, cette guerre, mais qui se croient obli­gés de dire, plus fort que tout le monde, combien ils auraient aimé la faire ! Puis viennent les combats, l’hor­reur que nous connais­sons si bien, mais aussi l’évo­ca­tion de la dure condi­tion de berger qui n’est pas étran­gère à l’en­ga­ge­ment d’Au­gus­tin . Berger en Ariège, c’est être le plus pauvre des paysans, et le moins consi­déré des hommes. Au point où, Augus­tin n’ose même pas abor­der la fille qu’il aime ; bien sûr, il aime la faire danser au son de l’ac­cor­déon le soir où il y a bal au village, mais ce n’est pas tout à fait suffi­sant. La vie d » Augus­tin est donc remplie par sa connais­sance des animaux, ces moutons et les animaux sauvages de la montagne, ainsi qu’une percep­tion très fine de la nature. Ce savoir, si peu valo­risé dans son village, va se révé­ler un précieux atout pour résis­ter aux quatre longues années de guerre, jusqu’au 11 novembre 1918, où il attend avec toute sa compa­gnie la dernière sonne­rie de clai­ron qui va signi­fier que l’ar­mis­tice est signée, elle l’est d’ailleurs depuis quelques heures. Il rêve à ce qu’il va faire , et surtout à l’Ar­gen­tine où il a prévu de s’exi­ler. Cette attente est bien longue et l’au­teur rend parfai­te­ment l’am­biance de ces derniers instants.

Hélas un gradé , un de ceux que détestent Augus­tin lui demande d’al­ler porter de toute urgence un message de la plus haute impor­tance aux troupes postées à l’avant de leur ligne. Il est 1o heures 45, dans un quart d’heure le clai­ron doit sonner, mais l’ur­gence du message et l » imbé­cil­lité du gradé ne souffrent d’au­cun retard , Augus­tin tombera sous une balle enne­mie avec dans sa poche ce message :

« Rendez-vous à Dom-le-Mesnil pour la soupe à 11h30 »

Citations

Les chefs

Les chefs qui jouent les gentils qui m’ap­pellent « mon petit : alors que j’ai quarante ans, qui demande de mes nouvelles et moi comme un con, je leur réponds mais à peine ai-je commencé à parler, il regarde déjà ailleurs, je me plains de mes pieds, ils répondent : » Parfait, c’est très bien conti­nue comme ça mon petit », ces chefs-là sont tous des faux-culs, des lâches qui n’as­sument pas d’être des chefs mais qui, dans le dos des petits sont pires encore que les autres parce qu’à la fin ils trahissent toujours la confiance.

Les rapports des hommes entre eux

C’est notre côté cul-terreux, disaient les Pari­siens, les pires de tous, les Lyon­nais sont pas mal non plus mais les Pari­siens restaient les pires, si certains de tout savoir, les pires des pires étant les insti­tu­teurs pari­siens deve­nus lieu­te­nant et qui nous parlaient comme à des demeu­rés, à des gosses, à leurs élèves, à croire qu’ils n’ont eu que des dégé­né­rés dans leur école, les instits pari­gots, faudraient les livrer en masse au boches, en cadeau, faites-en ce que vous voulez, montrez leur du pays mais par pitié, ne nous les rendez pas ou alors mort, et encore. Les insti­tu­teurs et la science infuse, comme ils disent, la haine du patois, leur beau Fran­çais dont ils usent comme d’une arme pour mieux t’hu­mi­lier, te démon­trer leur supé­rio­rité, ils emploient des verbes, des temps de conju­gai­son dont tu n’as jamais soup­çonné l’exis­tence ni deviné l’uti­lité mais il en abuse, ils en jouissent, ils te parlent d’écri­vains célèbres dont tu ignores jusqu’au nom, nous des frus­trés qui te refusent le droit de moins bien parler qu’eux, qui te jugent parce que tu en sais mille fois moins qu’eux et qui sont inca­pables de se débrouiller sans une carte

Les humiliations des gradés

Il me répète ce que je sais déjà, dans moins de 30 minutes la guerre va s’ache­ver, nous avons gagné, les boches ont signé l’ac­cord, on va tous pouvoir rentrer chez nous : » Moui dans ma belle maison pour y baiser maman », qu’il dit » Toi dans ton trou à rat de bouseux de Lozé­rien ». Ne pas réagir, ne pas lais­ser appa­raître la moindre émotion, Pons m’a expli­qué comment faire comme si de rien n’était. Comme j’ai peur de le regar­der dans les yeux, j’ap­plique la méthode que m’a expli­qué un copain, fixer des poils entre les deux sour­cils, on fait croire à l’autre qu’on le regarde droit dans les yeux mais en fait on ne fait que comp­ter ses poils entre les sourcils.
Des gars sont morts de froid dans les tran­chées, des tas de gars, c’est quand même fin de mourir de froid la guerre. Moi je ne m’en suis jamais plaint. Mais je ne suis jamais endormi les fois où j’ai compris qu’il valait mieux ne pas. Un jour j’ai entendu un jeune sous-lieu­te­nant se vanter :« Les poilus ont de la paille, moi un lit ». C’est la première fois depuis le début de la guerre, je crois, où j’ai vrai­ment eu envie de tuer quelqu’un.

Traduit de l’an­glais (Écosse) par Aline Azoulay-Pacvõn.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Ces deux romans écos­sais se suivent et ont des points communs. Tous les deux retracent le parcours d’en­fants martyrs. Ce roman-ci ne le dit pas immé­dia­te­ment, nous suivons d’abord la vie d’Elea­nor et nous pouvons alors penser qu’il s’agit d’un roman que l’on dit « fell good », le genre est bien repré­senté chez nos amis britan­niques. Cette jeune femme, sans être autiste possède cette qualité ou ce défaut de dire la vérité telle qu’elle lui appa­raît et aussi­tôt qu’il lui semble impor­tant de la dire, c’est à dire tout de suite et surtout, elle n’a aucun des codes qui faci­litent la vie en société. Évidem­ment, cela ne lui apporte pas que des amis. elle vit seule et est enfer­mée dans des manies de vieilles filles. Voilà qu’elle tombe amou­reuse d’un jeune et beau chan­teur et pour ses beaux yeux (les yeux ont une impor­tance que l’on découvre plus tard) sa vie va bascu­ler elle se fait épiler, achète des vête­ments à la mode, va chez le coif­feur.… Sa mère avec qui elle s’en­tre­tient régu­liè­re­ment lui donne de bien curieux conseils et surtout rabaisse sa fille à la moindre occa­sion. Dis comme ça, je n’ima­gine pas que vous ayez envie de lire ce roman. Mais ce n’est que l’ap­pa­rence de ce roman. Derrière cette façade qui va se lézar­der bien vite appa­raît une toute autre histoire, triste à sanglo­ter. C’est très bien raconté et hélas crédible. Les indices de l’autre histoire sont distil­lés peu à peu dans le roman et deviennent au trois quart le cœur même du récit. On comprend alors le drame d’Elea­nor, on voudrait tant faire partie de ceux qui peuvent la conso­ler ces gens dans le récit existent, elle va peu à peu les rencon­trer. J’ai beau­coup appré­cié que ces personnes posi­tives ne soient pas trop idéa­li­sées, elles aussi ont leurs problèmes et leurs imper­fec­tions. On espère aussi qu’elle appren­dra à se proté­ger de la perver­sité et de la méchan­ceté et qu’en­fin, elle saura aller vers des personnes qui ne la détrui­ront plus. Son regard naïf impi­toyable sur les compor­te­ments humains sont souvent très drôles et cela permet d’al­ler au bout des révé­la­tions qu’E­lea­nor avait enfouies au plus loin de son incons­cient. Cela fait si mal parfois de se confron­ter à la réalité. J’ai quelques réserves sur ce roman et pour­tant je l’ai lu très vite, à la relec­ture les indices qui four­millent m’ont un peu gênée. J’ai beau­coup hésité en 3 ou 4 coquillages. Fina­le­ment j’en suis restée à 3 car je préfère le précé­dent sur un thème assez semblable. Aifelle est beau­coup plus posi­tive que moi donc à vous de décider.

Citations

Méconnaissance des codes sociaux

Au final, mon projet Pizza s’est révé­lée extrê­me­ment déce­vant. L’homme s’est contenté de me coller une grande boîte en carton dans les mains, de prendre mon enve­loppe, et de l’ou­vrir sans égard pour moi. Je l’ai entendu marmon­ner dans sa barbe « putain de merde » en comp­tant son contenu. J’avais amassé des pièces de 50 pence dans un petit plat en céra­mique, c’était l’oc­ca­sion idéale de les utili­ser. J’en avais glissé une de plus pour lui mais n’ai reçu aucun merci. Gros­sier personnage.

On connait ce genre de rire

Elle a l’art de se faire rire tout seul, mais personne ne s’amuse beau­coup en sa compagnie.

C’est bien vrai !

J’ai remar­qué que la plupart des personnes qui portent des tenues de sport dans la vie de tous les jours sont les moins suscep­tibles de prati­quer une acti­vité athlétique.

Toute vérité est-elle bonne à dire ?

-Je peux aller vous cher­cher un verre, a hurlé l’homme essayant de couvrir le morceau suivant… 
-Non merci, ai-je dit Je préfère refu­ser, parce que si j’ac­cep­tais, il faudrait que je vous offre un verre en retour, et je crains de ne pas avoir envie de passer en votre compa­gnie le temps néces­saire à vider deux verres.

Le travail de graphisme

J’ai cru comprendre que les clients étaient souvent inca­pables d’ex­pri­mer leurs besoins et que, au bout du compte, les desi­gners devaient élabo­rer leurs créa­tions à partir des vagues indices qu’ils parve­naient à arti­cu­ler. Après de nombreuses heures de travail effec­tuées par toute une équipe de créa­tifs, le résul­tat était soumis à l’ap­pro­ba­tion du client, qui décla­rer alors. « Non. C’est exac­te­ment ce que je ne veux pas. »

Le proces­sus tortueux devait se répé­ter plusieurs fois avant que le client ou la cliente finissent par se décla­rer satis­fait du résul­tat. À tous les coups, disait Bob, la créa­tion vali­dée était plus ou moins iden­tique à la première œuvre propo­sée, reje­tée d’emblée par le client.

J’ai ri !

Sans doute pour libé­rer des places de parking le créma­to­rium et à un endroit très fréquenté. Je n’étais pas sûre d’avoir envie d’être inci­né­rée. Je préfé­rais l’idée de servir de nour­ri­ture aux animaux du zoo, ce serait à la fois proen­vi­ron­ne­men­tale et une belle surprise pour les grands carni­vores. Je ne savais pas si on pouvait faire cette demande. Je me suis promis d’écrire au WWF pour me rensei­gner.

Traduit de l’an­glais écosse par Céline Schwaller 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Véri­table coup cœur pour moi que je n’ex­plique pas complè­te­ment. Je vais énumé­rer ce qui m’a plu :

  • J’ai retrouvé l’am­biance des films britan­niques que j’ap­pré­cie tout parti­cu­liè­re­ment au festi­val de Dinard.
  • J’ai adoré les senti­ments qui lient les deux héroïnes, deux sœurs diffé­rentes mais qui s’épaulent pour sortir de la mouise.
  • Je suis certaine que, lors­qu’on va mal, la beauté de la nature est une source d’équilibre.
  • Les person­nages secon­daires ont une véri­table impor­tance et enri­chissent le récit.
  • La mère va vers une rédemp­tion à laquelle on peut croire.
  • La fin n’est pas un Happy-End total mais rend le récit crédible.
  • Le carac­tère de la petite est drôle et allège le récit qui sinon serait trop glauque.

Voilà entre autre, ce qui m’a plu, évidem­ment la survie dans la nature encore sauvage des High­lands est diffi­cile à imagi­ner, pour cela il faut deux ingré­dients qui sont dans le roman. D’abord un besoin absolu de fuir la ville et ses conforts. Sal l’aî­née en fuyant l’hor­reur abso­lue de sa vie d’en­fant a commis un geste qui ne lui permet plus de vivre chez elle. Il faut aussi que les personnes soit formées à la survie en forêt, et Sal depuis un an étudie toutes tes façons de survivre dans la nature. Malgré ces compé­tences, les deux fillettes auront besoin d’aide et c’est là qu’in­ter­vient Ingrid une femme méde­cin qui a fui l’hu­ma­nité elle aussi, mais pour d’autres raisons. Sa vie est passion­nante et c’est une belle rencontre. C’est diffi­cile à croire, peut-être, mais j’ai accepté ce récit qui est autant un hymne à la nature qu’un espoir dans la vie même quand celle-ci a refusé de vous faire le moindre cadeau.

Les High­lands :

Citations

La maltraitance

J’avais envi­sagé de le racon­ter pour Robert et qu’il comp­tait bien­tôt aller dans la chambre de Peppa aussi qu’il battait m’man et qu’il était saoul et défoncé tout le temps. Mais je savais que la première chose qui se passe­rait serait qu’il se ferait arrê­ter et qu’on nous emmè­ne­rait et qu’on serait séparé parce que c’est ce qui se passait toujours. En plus personne ne croi­rait que m’man n’était pas au courant et on l’ac­cu­se­rait peut-être de maltrai­tance ou de négli­gence et elle irait en prison. J’avais lu des histoires là dessus sur des sites d’in­for­ma­tions, où la mère était condam­née et allait en prison et où le beau-père y allait pour plus long­temps parce que c’était lui qui avait fait tous les trucs horribles comme tuer un bébé ou affa­mer une petite fille, mais il disait que la mère avait laissé faire et elle se faisait coffrer aussi. Ils accusent toujours la mère d’un gamin qui se fait maltrai­ter au frap­per, mais c’est toujours l’homme qui le fait.

L’étude de la survie

Tout en atten­dant à côté du feu éteint d’en­tendre quelque chose j’ai essayé de mettre un plan au point. Les chas­seurs essaient de prévoir la réac­tion de leur proie pour savoir où et quand il les trou­ve­ront, ils savent ce qu’elles cherchent comme de l’eau et de la nour­ri­ture et ils adaptent leur propre compor­te­ment en fonc­tion. Les préda­teurs exploitent les besoins des proies pour essayer de les attra­per quand elles sont les plus vulné­rables comme lors­qu’elles font caca ou se nourrissent.

La nature

C’était la première fois que je voyais des blai­reaux ailleurs que sur un écran et même s’ils étalent plus gros qu’on aurait pu le croire ils se dépla­çaient en souplesse avec leur dos qui ondu­lait. Les deux plus petits ont commencé à foui­ner dans la neige et les feuilles et l’un d’eux n’ar­rê­tait pas de partir et de reve­nir en courant vers les autres comme s’il voulait jouer. Le gros a humé l’air puis il est parti sur une des pistes qui venait presque droit sur nous. Les deux autres l’ont suivi et tous les trois se sont appro­chés de nous en ondu­lant et la m’man m’a saisi la main et me l’a serrée quand je l’ai regar­dée elle avait la bouche ouverte sur un immense sourire et ses yeux étaient tout écar­quillés et brillant comme si elle n’en reve­nait pas. Comme les trois blai­reaux s’ap­pro­chaient de plus en plus de notre arbre on est resté parfai­te­ment immo­bile. Ils ont conti­nué d’avan­cer et on les enten­dait grat­ter dans la neige et on voyait les poils gris et noir de leur pelage bouger et ondoyer à mesure qu’ils marchaient. À envi­ron quatre mètres de nous le gros s’est arrêté puis il a levé la tête et nous a regardé bien en face. Il nous fixait dans les yeux tandis que les deux autres avaient le nez baissé et conti­nuaient de reni­fler et de grat­ter la terre derrière lui. Ils ont levé les yeux à ce moment là et nous ont fixé tous les trois. J’avais envie de rire parce qu’ils avaient l’air carré­ment surpris avec leurs petites oreilles dres­sées. M’man relâ­chait son souffle très douce­ment. On est restées comme ça pendant que les minutes passaient dans le bois silen­cieux, maman et moi sous un arbre en train de fixer trois blaireaux.

Traduit de l’an­glais par Chris­tine Raguet.

Une plon­gée dans la souf­france d’un homme rongé par l’al­cool, et qui a laissé sur son chemin un bébé qui a dû se débrouiller tout seul pour gran­dir. Non, pas tout seul car le geste le plus beau que son père a accom­pli, a été de le confier au seul être de valeur rencon­tré au cours de sa vie d’homme cabos­sée par une enfance bafouée, puis par la guerre, par le travail manuel trop dur et enfin par l’alc­col : « le vieil homme » saura élevé l’en­fant qui lui a été confié et en faire un homme à la façon des Indiens , c’est à dire dans l’amour et le respect de la nature. Bien sûr, cet enfant a de grands vides dans sa vie : son père qui lui promet­tait tant de choses qu’il ne tenait jamais et sa mère dont il ne prononce le nom qu’aux deux tiers du roman mais que la lectrice que je suis, atten­dait avec impa­tience. Ce roman suit la déam­bu­la­tion lente de la jument sur laquelle le père mourant tient tant bien que mal à travers les montagnes de la Colom­bie-Britan­nique, guidé par son fils qui jamais ne juge son père mais aime­rait tant le comprendre. Après Krol, Jérome Kathel, j’ai été prise par ces deux histoires, la tragé­die d’un homme qui ne supporte sa vie que grâce à l’al­cool. Et celle de son enfant qui a reçu des valeurs fonda­men­tales de celui qu’il appelle le vieil homme. Tout le récit permet aussi de décou­vrir le monde des Indiens, du côté de la destruc­tion chez le père, on vit alors de l’in­té­rieur les ravages mais aussi la néces­sité de l’al­cool. Souvent on parle de l’al­coo­lisme des Indiens, comme s’il s’agis­sait d’une fata­lité, mais au centre de ce compor­te­ment, il existe souvent des secrets trop lourds pour que les mots suffisent à les évacuer. L’en­fant en parle ainsi

C’est un peu comme un mot de cinq cents kilos

L’autre aspect, bien connu aussi du monde des Indiens, c’est l’adap­ta­tion à la nature qui remet l’homme à sa juste place sur cette planète. Et l’au­teur sait nous décrire et nous entraî­ner dans des paysages et des expé­riences que seule la nature sauvage peut nous offrir.

Citations

Être indien

Il était indien. Le vieil homme lui avait dit que c’était sa nature et il l’avait toujours cru. Sa vie c’était d’être seul à cheval, de tailler des cabanes dans des épicéas, de faire des feux dans la nuit, de respi­rer l’air des montagnes, suave et pur comme l’eau de source, et d’emprunter des pistes trop obscures pour y voir, qu’il avait appris à remon­ter jusqu’à des lieux que seuls les couguars, les marmottes et les aigles connaissaient.

L’alcool

Le whisky tient à l’écart des choses que certaines personnes ne veulent pas chez elle. Comme les rêves, les souve­nirs, les désirs, d’autres personnes parfois.

La souffrance et l’alcool

J’ai essayé de me mentir à moi-même pendant un paquet d’an­nées. J’ai essayé d’me racon­ter que ça s’était passé autre­ment. J’ai cru que j’pour­rai noyer ça dans la picole. Ça a jamais marché du tout.

Les couchers de soleil

Lors­qu’ils passèrent la limite des arbres au niveau de la crête, les derniers nuages s’étaient écar­tés et le soleil avait repris posses­sion du ciel à l’ouest. Les nuages été à présent pommelé de nuances mordo­rées et il pensa que c’était bien la seule cathé­drale qu’il lui faudrait jamais.
Photo prise dans un blog que j’aime beau­coup : rura­lité .net
oui, les couchers de soleil sont des cathédrales !

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Emma­nuelle Ertel.
Livre criti­qué dans le cadre du programme Masse Critique de Babe​lio​.com


Je m’étais bien promis de ne plus répondre aux tentantes solli­ci­ta­tions de Babe­lio, non pas que ce site propose de mauvais titres mais je suis obli­gée de lire en trois semaines, et au moment de Noël mon emploi du temps est si chargé que j’ai failli ne pas tenir les délais. Il faut dire qu’un livre de 813 pages à l’écri­ture assez serrée ne se dévore pas en une soirée, d’au­tant qu’il ne s’agit pas d’un roman qui se lit facilement.

Nous entrons, en effet, très en profon­deur dans les méandres de la psycho­lo­gie de quatre amis new-yorkais, Jude, le plus mysté­rieux et celui autour duquel tourne le roman, J.B , l’ar­tiste très doué, Malcom un archi­tecte et Willem un acteur qui rencontre le succès. Bien malgré lui, Jude fait le malheur de tous ceux qu’ils croisent et il est inca­pable d’ex­pli­quer pour­quoi il souffre et fait autant souf­frir les autres malgré sa volonté de ne leur vouloir que du bien. Il faudra 700 pages à l’au­teur pour dire toute la souf­france de cet homme dont le lecteur entre­voit la teneur peu à peu. C’est peu dire que le style de cette auteure joue avec la lenteur, elle s’y complaît et cela donne encore un énorme pavé à l’amé­ri­caine. J’avais en tête la réflexion de Jean d’Or­mes­son disant qu’au­cun auteur fran­çais contem­po­rain (ou presque) n’était traduit en anglais et n’était connu aux États-Unis alors que presque tous les auteurs améri­cains sont traduits en fran­çais. Je me demande même si le lecto­rat fran­çais n’est pas visé par les éditeurs outre-atlan­tique. Je me demande aussi quel lecteur ou lectrice fran­çaise accep­te­rait de lire 900 pages sur la réus­site de quatre Pari­siens, dont l’un se scari­fie­rait pour oublier son enfance.

Bref trop lourd pour moi ce roman m’a surtout encom­brée et pour­tant il est certain que cette auteure a tout fait pour faire revivre le tragique d’une desti­née d’un homme bafoué et marty­risé dans son enfance et qui ne peut pas avoir « une vie comme les autres » malgré tous ses efforts et tout l’amour qu’il suscite quand il réus­sit à deve­nir adulte.

Citations

L’argent et les artistes sans problème d’argent

Et non seule­ment Ezra n’au­rait jamais besoin de travailler, mais ses enfants et ses petits-enfants non plus : ils pour­raient créer des œuvres médiocres, inven­dables, parfai­te­ment dénuées de talent, géné­ra­tion après géné­ra­tion, et ils auraient toujours les moyens, quand cela leur chan­te­rait, d’ache­ter des tubes de pein­ture à l’huile de la meilleure qualité ou des lofts dange­reu­se­ment spacieux dans le sud de Manhat­tan qu’ils pour­raient sacca­ger de leurs désas­treuses déci­sions archi­tec­tu­rales ; et, quand ils se fati­gue­raient de leur vie d’ar­tiste ‑et JB était convaincu qu’Ezra en aurait assez à un moment‑, il leur suffi­rait de passer un coup de fil à leur admi­nis­tra­teur fidu­ciaire pour rece­voir un énorme verse­ment, d’un montant tel qu’au­cun des quatre( à part, peut-être, Malcom) ne pouvait même imagi­ner entre­voir en toute une vie.

Les petites jeux des universitaires

Le prof de lettres clas­siques pour lequel il travaillait avait décidé de ne commu­ni­quer avec lui en latin ou grec ancien, y compris pour lui trans­mettre des instruc­tions du type : « j’ai besoin de trom­bones supplé­men­taires », ou « N’ou­bliez pas de leur deman­der de mettre un peu plus de lait de soja dans mon cappuc­cino demain matin ».

Pour les juristes

Le domaine le plus authen­tique, le plus intel­lec­tuel­le­ment stimu­lant, le plus riche domaine du droit, est de loin, et le droit des contrats. Les contrats ne se réduisent pas à des feuilles de papier vous promet­tant un travail, une maison, ou bien un héri­tage, au sens le plus pur, le plus véri­table, le plus large, les contrats régissent tous les domaines du droit. Quand nous choi­sis­sons de vivre en société, nous choi­sis­sons de vivre selon les règles d’un contrat, et de se soumettre aux règles qu’il nous dicte – la Consti­tu­tion elle-même est un contrat, certes malléable, et la ques­tion de savoir à quel point il est malléable consti­tue préci­sé­ment le lieu où droit et poli­tique se croisent‑, et ce sont les règles de ce contrat (qu’elles soient expli­cites ou non), que nous suivons quand nous nous enga­geons à ne pas tuer, à payer nos impôts et à ne pas voler. Mais dans ce cas précis, nous sommes à la fois les concep­teurs de ce contrat et lié par lui :.en tant que citoyen améri­cain, nous partons du prin­cipe que, dès la nais­sance, nous avons une obli­ga­tion de respec­ter et suivre les termes, et nous le faisons quotidiennement.

Le droit

Mais la justice n’est pas le seul, ni même le plus impor­tant, aspect du droit : le droit n’est pas toujours juste. Les contrats ne sont pas justes, pas toujours. Mais parfois elles sont néces­saires, ces injus­tice, parce qu’elles sont néces­saires au bon fonc­tion­ne­ment de la société. Dans ce cours, vous appren­drez la diffé­rence entre ce qui est juste et ce qui est équi­table et, ce qui est tout aussi impor­tant, la diffé­rence entre ce qui est juste et ce qui est nécessaire.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Encore un écri­vain qui raconte d’où il vient et, comme par hasard, ce n’est pas très gai. Notre club a discuté avec passion d’un autre livre de souve­nirs d’une écri­vaine : Chan­tal Thomas et « ses souve­nirs de la marée basse » que j’ai peu appré­cié contrai­re­ment à d’autres lectrices qui voulaient lui attri­buer un coup de cœur. Je me dois donc d’ex­pli­quer pour­quoi ce livre me fait plai­sir. Pour son humour d’abord, je me suis déjà resser­vie de la descrip­tion de Guy et sa façon de ralen­tir « au feu vert de peur qu’il ne passe à l’orange ». Dans une soirée où vous êtes avec des conduc­teurs qui racontent leurs points de permis en moins vous êtres sûr de l’éclat de rire géné­ra­lisé. J’ap­pré­cie aussi sa façon de faire revivre une époque, je recon­nais très bien les lieux et les impres­sions de sa jeunesse, la maison de campagne aux tapis­se­rie style Vasa­rély. Et surtout la gale­rie de portraits des gens qui ont peuplé son enfance est abso­lu­ment extra­or­di­naire. Commen­çons par celle qui est un person­nage de roman à elle toute seule : sa mère, qui toute sa vie aura vécu pour rendre malheu­reux les gens qui l’en­tourent sans pour autant en avoir le moindre plai­sir. Son couple avec Guy, le beau père de Hervé Le Tellier est terrible. C’est digne de Mauriac, et Bazin réunis. Le pauvre homme comment a‑t-il pu suppor­ter tout cela, le mystère est entier. Elle semble ne l’avoir jamais aimé, ni lui ni sa famille dont elle jalouse les titres de noblesse. Elle est tout entière dans la rancœur et dans la jalou­sie. le père biolo­gique (dont elle a effacé même le nom !) est tota­le­ment absent et ne cherche pas du tout à connaître son fils.

Pour­tant, cet auteur ne fait pas une pein­ture si sombre de son enfance, il y a des portes de sorties à cet univers aigri et amer, ses grands-parents, une tante plus libre que sa mère. Et surtout comme dit l’au­teur lui même

« Je n’ai pas été un enfant malheu­reux, ni privé, ni battu, ni abusé. Mais très jeune, j’ai compris que quelque chose n’allait pas, très tôt j’ai voulu partir, et d’ailleurs très tôt je suis parti.
Mon père, mon beau-père sont morts, ma mère est folle. Ils ne liront pas ce livre, et je me sens le droit de l’écrire enfin. Cette étrange famille, j’espère la racon­ter sans colère, la décrire sans me plaindre, je voudrais même en faire rire, sans regrets. Les enfants n’ont parfois que le choix de la fuite, et doivent souvent à leur évasion, au risque de la fragi­lité, d’aimer plus encore la vie. »

Enfin ce livre tient surtout par la qualité de son style, cet humour en distance et un peu triste donne beau­coup de charme à ce récit.

Citations

Sa mère et les mensonges

J’ai compris pour­tant vite qu’il était diffi­cile d’ac­cor­der le moindre crédit à ce que ma mère racon­tait. Ce n’était pas qu’elle aimât parti­cu­liè­re­ment mentir, mais accep­ter la vérité exigeait trop belle. Elle accu­mu­lait ainsi les mensonges, et elle les impo­sait à tous.

Ce que cache le dévouement

La mala­die de mon grand-père fut l’oc­ca­sion pour ma mère de se lancer dans une course au dévoue­ment dont, pour plus de sûreté, elle posa les règles. Elle insista pour le conduire à l’hô­pi­tal pour chaque trans­fu­sion. C’était souvent très tôt le matin et Raphaëlle, qui habi­tait plus loin et devait dépo­ser ses enfants à l’école, partait avec handi­cap. Et lors­qu’elle se libé­rait pour l’emmener, la cadette se joignait à eux, ne suppor­tant ni d’être supplan­tée dans l’ab­né­ga­tion ni de lais­ser son père seul avec Raphaëlle. Cette dernière finit par se décou­ra­ger. Ma mère ne cessait jamais de le lui repro­cher, tout en signa­lant l’exem­pla­rité de son propre sacri­fice. Cas remar­quable de désin­té­res­se­ment intéressé.

Portrait de Guy

Guy, ainsi, portait la cravate. A priori – ceci posé pour rassu­rer tout lecteur cravaté‑, on n’en saurait rien déduire. D’au­tant que c’était une cravate simple en soie , passe-partout, ni slim, trop décon­tracté, ni en tricot, trop risquée car il n’eût su avec quoi la porter. Elle était presque toujours unie, dans les bleus profonds, mais il arri­vait qu’une très fines rayures l’égayât. Je lui avais offert des cravates d’autres colo­ris, ou aux motifs fantai­sie, en vain. Elles avaient échoué au fond d’un tiroir, au mieux. Les autres, une cinquan­taine, étaient suspen­dues à une longue double tringle métal­lique dans son placard et j’au­rais été bien inca­pable de les distin­guer entre elles.
Il était trop court de buste et pas assez fort de col, et il choi­sis­sait ces cravate trop longues. Il avait beau en coin­cer l’ex­tré­mité dans le panta­lon, elle finis­sait toujours par s’échap­per, pour flot­ter de manière incon­trô­lée sur la boucle de ceinture.
J’ignore d’où lui venait son goût pour cette bande d’étoffe déco­ra­tive. Ensei­gner l’an­glais dans le secon­daire n’exi­geait guerre qu’il en portât une. J’ima­gine qu’in­cons­ciem­ment il s’agis­sait pour lui d’éta­blir avec ses élèves une ligne Magi­not vesti­men­taire infran­chis­sable. A moins que la tradi­tion anglaise, « Tie », qui signi­fie aussi, « lien », « attache », ne soit une clef d’ana­lyse. Quoi qu’il en soit, une fois rentré chez nous il ne la reti­rait pas, ne desser­rait même pas le col. Long­temps je mis cela sur le compte de la fatigue. Arriva l’âge de la retraite. Il ne l’aban­donna pas. Il nouait son nœud tous les matins, par tous temps, en toutes circons­tances. Il la portait indif­fé­rem­ment sous une veste, sous un pull, un blou­son, un anorak, tout cela conver­geant pour lui confé­rer l’al­lure d’un vigile d’une société de gardien­nage. Au sport d’hi­ver, ses mauvais genoux l’empêchaient de skier mais il y emme­nait parfois mon fils, il portait la cravate jusqu’au bas des pistes de ski, et il pouvait même manger une fondue, cravaté, dans les restau­rants d’al­ti­tude. J’ai la photo. L’ôter pour dormir où se baigner devait être un déchirement.
Son confor­misme était si extrême qu’il confi­nait à l’originalité.

Toujours Guy qui devait énerver plus d’une personne sur la route

Nous démar­rions alors, mais seule­ment après que le siège eut été réglé au milli­mètre, et les rétro­vi­seurs repo­si­tion­nés. Sortir en créneau de sa place lui prenait plus de temps qu’il en eut fallu à quiconque pour y entrer. Au premier feu trico­lore, il ralen­tis­sait malgré le vert pour éviter de passer à l’orange. Et lorsque le feu quit­tait le rouge, il n’ar­riva jamais que la voiture qui nous suivait ne klaxon­nât pas au moins une fois.

Quand son humour rejoint celui de Jean Louis Fournier

Une église sur le fron­ton de laquelle était écrit : « Ah qu’il est bon le bon Dieu ! » Ce n’était pas de l’hu­mour, d’au­tant qu’à tout prendre, un « Ah qu’elle est vierge la Vierge Marie ! » eut été plus amusant.