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Ces deux livres qui se suivent sur mon blog ont en commun plusieurs choses : Poutine veut revi­si­ter l’époque stali­nienne pour en reti­rer ce qui a été favo­rable à la Russie, Nico­las Werth accom­pli un remar­quable travail d’historien pour mettre en lumière les horreurs de cette époque et montrer comment et pour­quoi elles se sont produites. Poutine pense qu’il faut arrê­ter de penser au passé et oublier les crimes et les crimi­nels de l’histoire de l’URSS, Nico­las Werth pense que la Russie irait mieux si elle se souve­nait de ce qui a eu réel­le­ment lieu durant l’ère sovié­tique.

J’ai essayé plusieurs fois de lire ce livre et plusieurs fois, j’ai renoncé, tant l’effroyable vérité qui s’imposait à moi grâce au travail de Nico­las Werth me rendait litté­ra­le­ment malade. Mais après avoir lu l’essai de Michel Eltcha­ni­noff « Dans la tête de Poutine  » , je voulais aller jusqu’au bout du récit de l’horreur. Poutine veut réha­bi­li­ter quelques aspects du Stali­nisme, décla­rant dans une formule célèbre « Celui qui ne regrette pas la destruc­tion de l’Union sovié­tique n’a pas de cœur. Et celui qui veut sa recons­truc­tion à l’identique n’a pas de tête ». Il nous reste, donc, à lire le travail des histo­riens pour savoir ce qu’a été exac­te­ment cette période de l’histoire de ce malheu­reux pays.

Nico­las Werth fait un travail très sérieux, il donne toutes ses sources et s’appuie unique­ment sur les docu­ments offi­ciels sovié­tiques . L’île de Nazino ou « l’île aux canni­bales » est un des rares événe­ments bien connus des auto­ri­tés de l’époque. (Mais ne repré­sente que 1 % des dispa­rus des colo­nies de peuple­ment) Une enquête a été dili­gen­tée sur cette effroyable dépor­ta­tion : en 1933, on a envoyé des milliers de dépor­tés dans une île entou­rée de maré­cages, ils étaient pour la plupart des cita­dins en tenu de ville et n’avaient aucun outil pour survivre dans un milieu hostiles. Les plus féroces d’entre eux ont tué les plus faibles pour les manger.

Cela n’est pas arrivé par hasard, Nico­las Werth démonte tous les rouages qui ont permis d’en arri­ver là. On aurait pu penser que l’échec des colo­nies de peuple­ment dont le point culmi­nant est Nazino, allait permettre une prise de conscience des diri­geants commu­nistes et effec­ti­ve­ment cela a servi de leçon mais pas dans le sens que des êtres humains auraient pu l’imaginer. 1933 n’est que le début de l’élimination des « para­sites » qui ne comprennent pas les bien­faits de la grande cause prolé­ta­rienne. … et en 1937 commen­cera « la grande terreur », Staline aura bien retenu la leçon de Nazino, plus de colo­nies de peuple­ment , il a mis en place des exécu­tions très rapides après des juge­ments expé­di­tifs, Nico­las Werth avance un chiffre de 800 000 personnes fusillées et les autres finirent au goulag au travail forcé.

Si j’étais Russe je manque­rai certai­ne­ment de cœur MONSIEUR Poutine, mais je ne voudrais pas que l’on me force à regret­ter L’URSS.

Citations

La grande famine en Ukraine : Holodomor

L’horreur des chiffres

Depuis l’instauration des camps de travail et « des villages spéciaux » pour paysans dépor­tés, les prisons, dont la capa­cité maxi­male était de l’ordre de 180 000 places accueillaient en règle géné­rale les condam­nés à de courtes peines (infé­rieures à trois ans) et les indi­vi­dus arrê­tés en attente de juge­ment. A partir de l’été 1932, sous l’effet des arres­ta­tions massives liées à la campagne de collecte, parti­cu­liè­re­ment tendue, le nombre des déte­nus incar­cé­rés en prison augmenta de manières expo­nen­tielle pour atteindre le chiffre énorme de 800 000 personnes au prin­temps 1933. 

Toujours l’horreur

En trois ans, le chep­tel sibé­rien fondit, selon les données offi­cielles, des deux tiers, tandis que les rende­ments céréa­liers bais­saient des 45 .Les plans de collecte, quant à eux, augmen­tèrent durant ces années de plus de 30 % . Dès le prin­temps 1931, les rapports secrets de l’OGPU envoyés à la Direc­tion régio­nale du Parti recon­nais­saient l’existence de « foyers isolés de diffi­cul­tés alimen­taires » . Le plan de collecte de 1931, très élevé- plus de 1400 000tonnes de céréales et 450 000 tonnes de viande- , fut réalisé avec plusieurs mois de retard et au prix d’un abat­tage massif du chep­tel et d’une confis­ca­tion d’une partie des semences pour la récolte de l’année suivante. Dans une quaran­taine de districts agri­coles du sud de la Sibé­rie occi­den­tale, les disettes de 1931 evoluerent loca­le­ment vers de véri­table famines durant le prin­temps 1932

L’île aux cannibales

A Nazino, à la suite d’un fais­ceau de circons­tances aggra­vantes – un groupe d’individus excep­tion­nel­le­ment dému­nis et inadap­tés, expé­diés sans la moindre inten­dance et débar­qués dans des lieux parti­cu­liè­re­ment inhos­pi­ta­liers -, ce sont les deux tiers des dépor­tés qui dispa­raissent en quelques semaines. Exemple extrême, cas limite, cet épisode meur­trier s’inscrit non seule­ment dans la mise en œuvre d’une utopie , dans le fonc­tion­ne­ment d’un système bureau­cra­tique et répres­sif-celui des Peuple­ments spéciaux- mais aussi dans un espace saturé de violence.
Les gardes et les comman­dants n’avaient – dans les premiers jours du moins- guère réagi ni décidé de mesure d’isolement vis- à-vis des indi­vi­dus inter­pel­lés en posses­sion de chair humaine ou pris sur le fait d’en consom­mer. La plupart d’entre eux furent relâ­chés, au motif qu » »il n’avait pas été établi qu’ils avaient tué la personne dont ils avaient consommé certaines parties du corps » (.…) et que « le code pénal sovié­tique ne prévoyait pas de peine pour les cas de nécro­pha­gie ».

Conclusion

La famine de 1933 , dans les » peuple­ments spéciaux » et l » »affaire de Nazino » contri­buèrent, de façon déci­sive, à dépla­cer le centre de gravité du système du Goulag des villages spéciaux vers les camps de travail.

14 Thoughts on “L’île au cannibales – Nicolas WERTH

  1. Sans doute très inté­res­sant mais aussi très dur ! J’hésite

  2. Oui , comme je comprends, j’ai eu telle­ment de mal à le lire moi aussi, c’est le livre précé­dent , celui de Michel Eltcha­ni­noff qui m’a redonné courage, il faut vrai­ment savoir honnê­te­ment ce qu’était le stali­nisme puisque Poutine veut le réha­bi­li­ter en partie. Je crois que je vais mettre Werth au programme de mon année prochaine.

  3. C’est toujours inté­res­sant d’approfondir un sujet ! Je vois que tu es en pleine Russie. C’est comme les livres sur les guerres mondiales, je fais parfois un blocage… Je verrais bien

  4. Les livres de Werth sont à recom­man­der abso­lu­ment mais il faut avoir le moral. On ne sait jamais ce qui nous fait aller vers un auteur , mais on peut le garder en réserve en sachant que son travail est remar­quable.

  5. Nico­las Werth c’est vrai­ment un grand plai­sir de lecture malgré les sujets abor­dés, son sérieux, sa docu, tout respire le vrai travail d’historien comme tu le dis très bien et en outre on y sent une empa­thie très forte pour tous ces destins brisés

    Je comprends ta diffi­culté à le lire, j’ai eu la même gêne, un peu comme avec Terres de sang, on est plongé bruta­le­ment dans l’horreur que l’on a peine à enre­gis­trer
    J’avais croisé cet épisode de l’histoire avec de lire ce livre et j’y avais à cru avec peine et seule­ment parce que l’auteur était sérieuse et très recon­nue. Ensuite le détail des faits m’avaient comme à toi sidé­rée au sens propre du terme

  6. Voilà « sidé­rée » au sens fort du terme, on ne veut pas y croire, on ne peut pas y croire (comme aux atro­ci­tés commises par les isla­mistes de Daesch ) , mais c’est pour­tant vrai !
    j’aurais dû signa­ler que c’est dans un de tes commen­taires, à propos « du divan de Staline » que je m’étais persua­dée que je lirai un jour Nico­las Werth , je suis entiè­re­ment d’accord avec ton commen­taire.

  7. Une plon­gée au cœur de l’horreur on dirait. Comme je sors tout juste de la lecture de Maus, je vais passer mon tour pour l’instant.

  8. j’ai hâte de lire ton commen­taire sur « Maus » , pour moi cette BD est unique et indis­pen­sable tout en étant éprou­vante . Werth t’attendra le temps qu’il faut un jour tu le liras c’est sûr , on a tous besoin de savoir et comprendre.….l’incompréhensible !

  9. Je ne sais pas si je suis prête pour la plon­gée dans l’horreur, mais si ce qui s’est passé en Russie a été fina­le­ment peu raconté. Ce livre semble très complet et passion­nant, je le note pour plus tard.

  10. je sais que je lirai tous les livres de cet auteur mais douce­ment sans les accu­mu­ler car c’est vrai­ment trop dur , juste­ment parce qu’il ne fait jamais dans l’exagération , la simple vérité se suffit à elle même !

  11. je te trouve bien coura­geuse…

  12. et tu vois j’en rede­mande car cet auteur écrit si bien que je lirai certai­ne­ment ses autres livres. La qualité l’emporte sur le côté sombre du sujet.

  13. Merci pour ce passion­nant billet. On hésite bien sûr, à lire ce genre de texte : on est telle­ment bien aujourd’hui, chez nous, à regar­der Koh Lanta (c’est une blague, hein : je n’ai pas la télé et jamais vu le moindre épisode de quelque série de télé réalité que ce soit…). Mais il est bon de s’interroger, surtout à la lumière de l’Histoire, ça me parait même essen­tiel. Il faut juste trou­ver le bon moment…

  14. C’est un auteur indis­pen­sable, et incon­tour­nable lorsqu’on parle du commu­nisme. Mais il est vrai que ce n’est pas une lecture de plage.

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