Édition Belfond. Traduit de l’al­le­mand par Rose Labourie.

J’avais choisi ce gros roman dans ma média­thèque préfé­rée en pensant au mois « les feuilles alle­mandes » de Patrice et Eva. Mais le choc incroyable que m’a procuré ce livre, est tel que je veux parta­ger avec vous au plus vite cette lecture. Saurais-je rendre toutes la variété des émotions par lesquelles je suis passée en lisant ce roman ?
Cette auteure est d’ori­gine géor­gienne et est, d’après la quatrième de couver­ture, déjà très connue en Alle­magne. Le roman commence par l’évo­ca­tion de la vie dans une région monta­gneuse en Tchét­ché­nie, avant les deux guerres qui ont détruit à jamais cette région qui n’a pas pu deve­nir un pays indé­pen­dant. En 1999 une jeune fille Nura, cherche à s’ex­traire de tradi­tions qui l’étouffent, elle décide de fuir son pays et pour cela doit réunir de l’argent. Les pages du prologue qui lui sont consa­crées nous permettent de connaître un peu mieux cette superbe région monta­gneuse et isolée aux mœurs assez rudes très influen­cées par la reli­gion musul­mane et les lois claniques de l’hon­neur. Nous allons repar­tir en 1995 avec un jeune Russe qui est élevé par une femme veuve de guerre. Son père offi­cier de l’ar­mée sovié­tique a été tué en Afgha­nis­tan, son fils est élevé dans le souve­nir de la gloire du grand héros. Il ne se sent nulle­ment l’âme d’un soldat malgré la volonté de sa mère, lui, il aime la litté­ra­ture et les doux baisers de Sonia. Ce person­nage nous permet de décou­vrir la vie d’un jeune sous l’ère Brej­nev et entre autre, la divi­sion très forte entre les classes sociales qui se dissi­mule sous une égalité de façade. Sa mère et lui appar­tiennent à la classe des diri­geants commu­nistes avec tous les privi­lèges qui vont avec dont un niveau cultu­rel très élevé. Sonia est une enfant qui gran­dit dans l’immeuble d’en face, immeuble occupé par des gens pauvres qui se débrouillent pour survivre, et qui sont violents et le plus souvent délinquants.

Ensuite nous serons en 2016 avec des person­nages qui vont se croi­ser à Berlin, Le Chat est le surnom d’une jeune actrice d’ori­gine géor­gienne (comme l’au­teure), grâce à elle nous décou­vri­rons la vie des exilés venant des anciennes répu­bliques sovié­tiques et vivant à Berlin. C’est passion­nant, j’ai rare­ment lu des pages qui racontent aussi bien la nostal­gie du pays que les exilés ont dû fuir. Puis nous décou­vri­rons la Corneille qui est un ancien jour­na­liste alle­mand et qui semble fuir un passé très lourd. Enfin le person­nage appelé le Géné­ral, celui qui tire les ficelles de toute cette histoire .

Nous retour­ne­rons en Tcht­ché­nie car c’est bien là que l’in­trigue de cet incroyable roman se noue. L’au­teure décrit la conduite de l’ar­mée sovié­tique, certaines scènes sont abso­lu­ment insou­te­nables, en parti­cu­lier celle qui sera le coeur du roman et amènera le drama­tique dénouement.
Je ne veux pas vous en dire plus car cette écri­vaine de très grand talent sait mêler les diffé­rents fils de l’in­trigue et la décou­verte peu à peu des diffé­rents périodes de la décom­po­si­tion de l’an­cien régime sovié­tique et ce qui s’est passé dans les anciennes répu­bliques. Depuis ma lecture de Svet­lana Alexie­vitch je sais que l’armée sovié­tique est une horreur pas seule­ment pour ses enne­mis mais aussi par sa façon de trai­ter ses propres soldats. La destruc­tion des familles en parti­cu­lier des pères à cause de ce qu’ils ont vécu pendant la guerre est un des fils conduc­teur de ce roman.

La misère du peuple russe et l’en­ri­chis­se­ment d’une petite poignée d’hommes qui ont su mettre la main basse sur les oripeaux du régime sovié­tique est très bien raconté, ainsi que celle de la montée en puis­sance de truands capables de toutes les atro­ci­tés que l’on peut imagi­ner et même pire !

Enfin ce livre nous pose le problème de notre bonne conscience, c’est si facile lorsque nous n’avons pas eu à nous confron­ter à une guerre civile, à la faim, à la peur. Le confort d’une vie sans soucis peut nous rendre si faci­le­ment intran­si­geants et si sûrs de nos prin­cipes moraux.

Le souffle qui parcourt tout ce roman nous entraine sans nous lais­ser une minute de répit, Nino Hara­ti­sch­wili donne à tous ses person­nages une profon­deur et une complexité qui corres­pond aux lieux dans lesquels ils évoluent, pour une fois je comprends et j’accepte que cela ne puisse s’exprimer que dans un pavé de six cent pages que j’ai avalé d’une traite. Le long déses­poir dans lequel elle nous fait entrer nous oblige à nous souve­nir de l’indifférence avec laquelle nous avons entendu parler de guerres qui se dérou­laient dans des pays que nous imagi­nions si loin de nous. Les chars de Poutine ont de nouveau envahi un pays de l’ex-union sovié­tique, j’imagine que tous les exilés qui ont connu les méfaits de cette armée doivent suivre avec rage et fata­lisme le renou­veau de la fierté du grand frère russe.

Je trouve que ce roman (bien qu’é­crit par une auteure alle­mande) a sa place dans « le mois de l ‘ Europe de l’Est » initié par Patrice Eva et Goran

Citations

Je préfère que l’on traduise les mots étranger !

Ils étaient consi­dé­rés comme trop tendre et trop effé­miné pour les montagnes, un genre de dommage colla­té­ral pour le « taip », inéluc­table et à l’uti­lité mini­male, il n’y avait pas long de guer­riers en lui, il était donc pas à un véri­table « nochtso ».

Passage intéressant .

Liouba vient de fêter ses vingt ans, elle est née à Oufa en 1942, autant dire sur une autre planète, en pleine misère des arrière où s’en­tassent les évacués, à mille cinq cents bornes de Moscou. Là-bas, sa maman a servi de traduc­trice d’ap­point à un éminent fran­çais, qu’elle devait surveiller par la même occa­sion ‑Monsieur Maurice, on l’ap­pe­lait. Maurice Thorez. Déser­teur de l’ar­mée fran­çaise, déchu de sa natio­na­lité, le diri­geant du PCF n’en restait pas moins homme. Dans ce trou à rat qu’é­tait Oufa, où l’on mangeait des corneilles et sucer les racines, il béné­fi­cia de rations augmen­tées réser­vées à l’élite du NKVD, ce qui le rendait encore plus charmant.

Dans les montagnes du Caucase.

Les villa­geois causaient, mais personne ne s’en était mêlé, ce n’était pas une « nocht­scho, » c’était une étran­gère, une socia­liste athée venue du nord, ‑comment aurait-elle su ce qu’é­tait un vrai deuil, la manière dont il conve­nait de pleu­rer un homme ? Oui, oui, les gens de la ville étaient dépra­vés, ils étaient sortis du droit chemin, les commu­nistes les avaient corrom­pus, mais il y avait de l’es­poir ‑c’était ce que chucho­taient les anciens‑, depuis peu, il était de retour, cet espoir lanci­nant, depuis que le géant était tombé comme un éléphant malade, depuis que le parti démo­cra­tique vaïnakh avait été fondé, depuis que la dépen­dance avait été procla­mée ! Il y avait de l’es­poir qu’Al­lah accorde à nouveau sa béné­dic­tion au pays !

Une mère soviétique

Sa mère affi­chait toujours la même expres­sion pour racon­ter ses faits d’armes, chose qu’elle avait faite inlas­sa­ble­ment tout au long de l’en­fance de Malich, comme si elle avait prêté serment et s’était enga­gée, après la mort de son mari, à ne vivre plus que pour racon­ter aux survi­vants et surtout à leur fils unique le titan que son mari avait été, venu au monde au moins pour sauver l’hu­ma­nité ‑sauf qu’en Afgha­nis­tan, cette dernière n’avait aucune envie d’être sauvée.
Parfois, il se deman­dait si Chouïev n’avait pas connu son père et si sa mère ne se cachait pas derrière tout ça. Ce qui aurait signi­fié que c’était à elle qu’il devait d’avoir été envoyé au combat dès sa première mission, sachant qu’il était l’un des moins expé­ri­men­tés et des moins chevron­nés. Ou peut-être l’avait-on embar­qué à Grosny pour faire office de chair à canon ? Quoi qu’il fasse, il y reste­rait de toute façon, permet­tant ainsi à sa mère, selon la logique guer­rière, d’ob­te­nir enfin le statut tant convoité de double veuve de guerre.

L’effondrement de l’URSS.

Le pays se morce­lait de plus en plus, il régnait partout une odeur de fruits pour­ris et de papier anti-mites. Optant pour une théra­pie par élec­tro­choc, le premier président élu par le peuple de l’his­toire russe décida qu’en l’es­pace d’une année, le capi­tal public devait être priva­tisé et les prix (à l’ex­cep­tion de l’éner­gie, du lait et de la vodka) libé­ra­li­sés. D’après un rapport du quoti­dien Izves­tia, l’in­fla­tion était supé­rieure à deux cent pour cent. L’offre des grands maga­sins et des « gastro­nom », qui n’était pas spécia­le­ment fourni aupa­ra­vant se trouve en un rien de temps réduite à la portion congrue, et quand les rayon­nages se remplis­saient enfin, ils se vidaient aussi­tôt, car les citoyens, pani­qués, faisaient des réserve. Le prix du pain fut multi­plié par six.

La force des mafieux russes.

Un an plutôt, j’étais pour­tant ferme­ment convaincu que je ne me retrou­ve­rai plus jamais, au grand jamais, dans les griffes d’Or­lov, qu’au cours de ma vie, j’évi­te­rai désor­mais tout ce qui risquait de me rappe­ler son nom. Mais peut-être, au fond de moi, avais-je toujours su qu’il était impos­sible de lui échap­per : il se prenait pour Dieu depuis telle­ment long­temps qu’à force, les autres lui vouaient un culte, le suivaient aveu­glé­ment, accep­taient sa colère comme un juste châti­ment. Peut-être n’étais-je malgré tout rien d’autre que l’un de ses disciples ? Peut-être savais-je déjà, au moment où je m’étais aven­turé dans sa vie, que mon histoire de pouvait être racon­tée que dans ces condi­tions ‑ses condi­tions à lui ?

La Géorgie.

Nodar était parti, et la liberté était arri­vée ‑liberté sanglante, à l’odeur de rouille, dont les gens ne savaient que faire. Car ils l’avaient payer le prix fort : elle leur avait coûté tout ce qu’il possé­dait, jusqu’à la vie pour un certain nombre d’entre eux.
Les chars russes sillon­naient la capi­tale et, la nuit, des chiens errants affa­més aboyaient parce que des balles fusaient à chaque coin de rue. Tout s’ef­fon­drait comme un château de sable emporté par une vague inat­ten­due, et les struc­tures en vigueur jusque là était rempla­cées par l’anar­chie et la confu­sion, par les ténèbres et un froid qui n’en finis­sait pas .

Un superbe passage.

Puis­qu’il leur était possible de faire ce qu’ils avaient fait, puis­qu’il lui était possible de faire ce qu’il avait fait sans que personne ne l’en empêche, sans que personne ne le retienne, puis­qu’il était possible qu’A­loi­cha appuie simple­ment sur la détente et que la gorge de Nura soit serrée jusqu’à ce que son dernier souffle s’en échappe, puis­qu’il a été possible à tous de tran­cher entre la vie et la mort sans devoir en payer le prix, puis­qu’il était possible de se défaire de son huma­nité d’une seconde à l’autre, comme d’un vieux manteau alors l’hu­ma­nité ne valait rien. Un homme qui cher­chait la vérité se faisait abattre de trois balles sur un parking de la plus indigne des manières ‑toute tenta­tive de morale ou d’ac­tion morale étaient déri­soires. Chaque chose qu’il avait faite dans sa vie jusque-là en esti­mant que c’était le bon choix n’avait été que perte de temps. dans un monde où on se retrou­vait forcée de choi­sir entre deve­nir un meur­trier et se tirer une balle dans la tête, dans un monde où l’on violait parce que l’oc­ca­sion se présen­tait, il n’y avait plus de bonne option. Il ne restait qu’une seule aspi­ra­tion, l’as­pi­ra­tion au pouvoir. Un pouvoir qui ne connais­sait ni compas­sion ni misé­ri­corde et était sa propre fin. 
À comp­ter de main­te­nant, il n’y avait plus qu’une voie, une voie qui allant tout droit dans une direc­tion, est cette direc­tion était la mauvaise, mais dans ce monde, elle semblait bien être la seule possible

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Notre biblio­thé­caire doit bien aimer cet auteur car c’est à elle aussi que je dois la lecture de ce chef d’oeuvre d’hu­mour : « L’éco­lo­gie en bas de chez moi » et aussi « Ipso Facto » qui m’avait déçue. Pour ce roman aucune réserve je n’ai pas pu me déta­cher de cette lecture, que j’avais aussi repéré chez Blogart.

Dans un style ô combien person­nel, carac­té­risé à la fois par l’hu­mour et le déses­poir devant l’ab­sur­dité et les dangers auxquels s’ex­posent toute pensée un peu libre, Iegor Gran, raconte la traque dont ont été victimes deux écri­vains russes du temps de Krout­chev et surtout Brej­nev : Andreï Siniavski et Iouli Daniel. Ces deux écri­vains ont réussi à faire passer leurs textes en occi­dent sous des noms d’emprunt Abram Terz et Niko­laï Arjak. Iegor Gran est le fils de Siniavski qui après les cinq ans de Goulag vien­dra avec sa femme et son fils de dix ans se réfu­gier en France.

L’au­teur est parti­cu­liè­re­ment bien placé pour nous faire revivre la traque dont a été victime son père. Il décrit de l’in­té­rieur ce pays qui a tant fasciné les intel­lec­tuels de gauche fran­çais, et les impres­sions qu’il en a gardées sont celles d’un régime telle­ment cruel, injuste et où la bêtise est aux commandes et parfois cela en devient comique. La liste des objets de récom­pense auxquels Iouri Gaga­rine a le droit en reve­nant de son vol dans l’es­pace a été le déclen­cheur de son récit, déclare Iegor Gran dans une interview :

Le gouver­ne­ment sovié­tique accor­dait à Youri Gaga­rine en récom­pense de son exploit spatial un trous­seau insensé, composé (entre autres trésors) d’un rasoir élec­trique, de deux valises et de… six slips. C’est écrit noir sur blanc : six slips. Et c’est signé par Nikita Khroucht­chev en personne. 

En dehors de la traque de son père par les services « compé­tents » nous nous plon­geons donc dans l’URSS de Khroucht­chev puis de Brej­nev, l’au­teur décrit une catas­trophe sur une poche de gaz provo­quant un incen­die qui ne sera arrêté qu’au bout de deux ans et par une explo­sion nucléaire !

Il décrit aussi une des rares révoltes ouvrières répri­mée par des fusils et qui fera un nombre de morts impor­tant et beau­coup plus de dépor­tés. Rien de tout cela ne trans­pa­rait dans la mémoire russe qui semble avaler malheurs après malheurs sans jamais en garder de traces significatives.

Mais le plus inté­res­sant, l’ob­jet même du livre c’est la traque par le KGB de ces deux écri­vains sovié­tiques, cela permet de décrire l’in­croyable patience avec laquelle le travail de four­mis a été exercé par les services de rensei­gne­ment sovié­tiques pour rendre la vie impos­sible aux deux écri­vains et à leur famille. Les regrets qu’ont ces mêmes services à ne pas pouvoir utili­ser les mêmes méthodes que le grand Staline . À l’époque on n’avait pas besoin de s’en­com­brer de preuves pour faire dispa­raître ceux que l’on soup­çon­nait de la moindre déviance ! La culture est parti­cu­liè­re­ment diffi­cile à espion­ner car comme le dit l’en­quê­teur prin­ci­pal, il faut lire tant de textes auxquels on ne comprend rien. Le système ne vit que grâce à des indi­ca­teurs qui four­nissent un maxi­mum de rensei­gne­ments sur leurs amis. Le person­nage du Monocle qui trahit tous ses amis et qui finira sa vie bien tran­quille en Alle­magne de L’Est est, hélas ! histo­rique. D’ailleurs on se demande ce qui est vrai­ment inventé dans ce livre, en tout cas pas la naïveté ou la compli­cité des touristes fran­çais . Des cars de mili­tants du PCF toujours ravis de voir un pays si propres et qui se donnent la peine de dénon­cer aux auto­ri­tés sovié­tiques le fait qu’on leur a demandé des devises fran­çaises sur le quai d’une gare. Qu’ils soient rassu­rés ces « dealers » seront bien­tôt arrê­tés ! Mais le pire c’est ce que l’on connaît bien main­te­nant , c’est la complai­sance de nos intel­lec­tuels Jean Paul Sartre en tête devant un régime aussi atroce et qui a fait le malheur de tout un peuple.

S’il n’y avait pas le style de Iegor Gran ce roman vous tire­rait des larmes, mais je suis certaine qu’il vous fera rire plus d’une fois. Sans doute, rire un peu jaune depuis cette semaine, puisque la Russie guer­rière se rappelle au bon souve­nir de l’Oc­ci­dent pacifiste .

Citations

Les aberrations du système soviétique

Ils n’ont qu’une seule machine à écrire pour deux. « Ne vous plai­gnez pas, elle est neuve, leur à dit le colo­nel Volkhov. vous n’avez qu’à apprendre à taper plus vite. » Elle est alle­mande, elle ne s’en­raye prati­que­ment jamais, même à grande vitesse ‑une Erica à clavier cyrillique.
Que l’Union sovié­tique, ce monstre indus­triel, n’ait jamais été foutu de fabri­quer une machine à écrire n’in­ter­pelle personne, : qu’im­portent ces faiblesses prosaïques quand on est une puis­sance cosmique. Le Spout­nik vaut toutes les machines à écrire du monde.

Humour involontaire de l’enquêteur.

Comment être sûrs qu’un texte et anti-sovié­tique, à moins de le lire ?
On ne peut pas être partout, tout écou­ter, tout déchif­frer. d’au­tant que certains écrivent litté­raire, avec des phrases inter­mi­nables. C’est inhumain.

Dérision.

L’argent on en a jamais assez, mais, quand on en a de trop, on a du mal à le dépen­ser ‑que ce pays est bien fait !

Toujours cet humour incroyable !

On a arrêté Yan Roko­tov au moment où il récu­pé­rait une valise à la consigne (le délai de garde expirait).
En tout, le gars avait pour 16 000 dollars en or, bijoux, devises.
Une somme incommensurable.
En union sovié­tique, il est plus facile de faire un salto arrière que de dépen­ser ne serait-ce qu’un dixième de cette somme. 
C’est pour­quoi ce pays est mora­le­ment supé­rieur à la société capi­ta­liste. Et ses athlètes, acro­bates, danseurs sont les meilleurs du monde.

Le trafic avec des touristes français .

Au lieu de chan­ger ses devises, il prend avec lui quelques disques de Gilbert Bécaud qu’il livre discrè­te­ment à des inconnu sur le quai Sainte-Sophie. 
Pas besoin de rendez-vous. Il met sa main en conque autour de l’oreille, se cambre un peu, sursaute… Il est aussi­tôt abordé. Les affa­més de Bécaud sentent l’odeur de leur plat préféré. 
-Je ne comprends pas, se lamente Svet­lana. d’ha­bi­tude les fran­çais sont parmi les plus obéis­sants. Les anglais eux , se croient tout permis. Ceux-là, il faut les avoir à l’œil ! Mais les fran­çais ! …Aragon ! Éluard !
Faut croire que l’in­fluence d’Ara­gon et d’Éluard ne fait pas le poids face aux perver­sions du système capi­ta­liste. Et encore, Bécaud ce n’est pas ce qu’il y a de pire. Il y a le jazz, qui n’est que bruit. Et il y a cette perver­sion nouvelles, direc­te­ment sortie de cerveau de babouin et qu’on aurait bran­ché sur une prise élec­trique à 127 volts, ce qu’on appelle le rock’n roll. 
On peut même pas danser correctement.

Fierté soviétique .

Si l’en­sei­gne­ment sovié­tique peut être fier d’une chose, c’est bien des tech­niques de fila­ture, trans­mises avec passion par des as de la pédagogie. 

Passage intéressant sur ce cher Maurice Thorez !

Liouba vient de fêter ses vingt ans, elle est née à Oufa en 1942, autant dire sur une autre planète, en pleine misère des arrière où s’en­tassent les évacués, à mille cinq cents bornes de Moscou. Là-bas, sa maman a servi de traduc­trice d’ap­point à un éminent fran­çais, qu’elle devait surveiller par la même occa­sion ‑Monsieur Maurice, on l’ap­pe­lait. Maurice Thorez. Déser­teur de l’ar­mée fran­çaise, déchu de sa natio­na­lité, le diri­geant du PCF n’en restait pas moins homme. Dans ce trou à rat qu’é­tait Oufa, où l’on mangeait des corneilles et sucer les racines, il béné­fi­cia de rations augmen­tées réser­vées à l’élite du NKVD, ce qui le rendait encore plus charmant.
D’où l’in­cli­na­tion de la sergente Liouba pour la langue de Balzac, qu’elle a apprise par contu­mace, son géni­teur devant retour­ner au pays libéré sitôt les Alle­mands expul­sés et le danger passé.

Édition folio poche . Traduit du tchèque par Barbora Faure.

Coucou Atha­lie, tu m’avais bien tentée avec ce roman, et je te remer­cie de me l’avoir fait lire. C’est une petite merveille ce livre de souve­nirs d’un enfant tchèque de père juif et de mère chré­tienne qui connaît une enfance aimée et riche en évène­ments avant la guerre, traverse les horreurs de la guerre et se recons­truit sous le communisme.
Raconté comme cela, vous pensez qu’il s’agit « encore » d’un roman sur la tragé­die de la Shoa , mais pensez au titre ! Ce livre raconte la passion de cet enfant pour les rivières et les pois­sons et nous fait connaître son père Léo un person­nage auquel rien ne résiste. Enfin presque . Dès la dédi­cace du livre le ton est donné et mon sourire était sur mes lèvres :

À ma maman

qui avait mon papa pour mari.

C’est vrai qu’il est un peu encom­brant ce Léo , toujours prêt à gagner des millions et deve­nir très très riche. Seule­ment voilà, la vie est faite d’im­pré­vus surtout quand on aime les jolies femmes, offrir des tour­nées à tous ses amis dans les bars, et surtout aller pêcher la carpe dans des endroits merveilleux plutôt que de vendre des aspi­ra­teurs. Pour­tant cela avait bien commencé avec le titre de « Meilleur Vendeur du Monde » d’as­pi­ra­teur Elec­tro­lux. La vie auprès de lui, pouvait être compli­quée, elle n’était jamais ennuyeuse, il a fallu le nazisme pour ralen­tir sa fougue. Après la guerre, il s’en­thou­siasme pour le commu­nisme jusqu’à ces terribles procès qui lui assène une si triste réalité :

Pour la première et la dernière fois de sa vie, il s’est blotti entre me bras comme le font les enfants. J’étais déjà un homme. Je le tenais dans mes bras et je regar­dais par-dessus sa tête ce « Rudé Oarvo » où il avait coché au crayon rouge

  • Rudolf Slansky, d’ori­gine juive
  • Bedrich Germin­der, d’ori­gine juive
  • Ludvick Frejka, d’ori­gine juive
  • Bedrich Reicin, d’ori­gine juive
  • Rudolf Margo­lieus, d’ori­gine juive

La série de Juifs conti­nuait et elle était toute macu­lée de larmes. Lors­qu’il se fut calmé, il me regarda d’un air absent, comme s’il ne me recon­nais­sait pas et dit :

-Ils se remettent à tuer les Juifs. Ils ont de nouveau besoin d’un bouc émissaire.

Puis il se leva, il donna un coup dans ce « Rué Pravo » et il se mit à crier :

-Je pardonne les meurtres. Même judi­ciaires. Même poli­tiques. Mais dans ce « Rudé Pravo » commu­niste, on ne devrait jamais voir « d’ori­gine juive » ! Des commu­nistes, et ils classent les gens en Juifs et non-juifs !

Ota Pavel a connu lui, aussi les affres de la dépres­sion, mais grâce à tous ses souve­nirs de pêches dans des endroits merveilleux, il a réussi à se recons­truire et il nous a laissé un livre qui nous fait sourire et aimer la vie. Son humour et sa pudeur en font un grand écrivain.
Bravo à cet auteur .

Citations

Que disent nos féministes ?

-Vous ne peignez pas de femmes ? 
- Vous savez, mon petit bonhomme, je ne les appré­cie pas telle­ment, vos bonnes femmes. Elles m’énervent terri­ble­ment. Quand elles posent pour se faire peindre, elles sont affreu­se­ment bavardes et quand elles se taisent, alors elles sont tout à fait fadasses.

Le talent de son père

Pour la firme Elec­tro­lux l’ar­ri­vée de papa fut une grande aubaine. Il s’avéra rapi­de­ment qu’il était un prodige en ce qui concerne la vente d’as­pi­ra­teurs et de réfri­gé­ra­teurs. Diffi­cile de dire à quoi cela tenait, mais il était génial dans ce domaine et si le talent est déjà mal aisé à recon­naître chez les génies artis­tique, il est d’au­tant plus quand il s’agit de vendre des aspi­ra­teurs à pous­sière (…). Il était parvenu à faire acqué­rir des aspi­ra­teurs à des paysans de Nesu­chyne où il n’y avait pas encore de courant élec­trique moi. Bien entendu, il leur avait promis qu’il allait les aider à faire venir l’élec­tri­cité, mais il ne tint pas sa promesse. 

La pudeur du récit

Un autre homme heureux était le profes­seur Nechleba. Il s’était remis à peindre sa Lucrèce. Un jour, quelques années plus tard, papa vint le voir et lui dit à quel point il la trou­vait belle, et le profes­seur, tout joyeux la lui donna. Pendant la guerre, un SS saoul, blond aux yeux bleus, l’ar­ra­cha de notre mur et la fendit d’un coup de poignard, la tuant somme toute pour la deuxième fois. Ce jour-là papa en eut les larmes aux yeux car il avait depuis long­temps oubliée Mme Irma et il était secrè­te­ment amou­reux de Lucrèce.

La guerre

À cette époque la chair grasse et goûteuse des carpes nous était indis­pen­sable, pour nous, comme pour le troc. Pour les échan­ger contre de la farine, du pain et les ciga­rettes pour maman. J’étais resté seul avec maman, les autres étaient en camp de concen­tra­tion. Je ne connais­sais pas encore très bien les carpes. Je devais apprendre à voire si elles étaient de bonne ou de mauvaise humeur, si elles avaient faim ou au contraire repues et si elles avaient envie de jouer. Je devais connaître leur lieu de passage et les endroits où il était vain de les attendre. Je te les prête une canne solide et court, une ligne, un bouchon et un hameçon. 

L’antisémitisme après la guerre

Ce monsieur commença à lui faire la cour et au milieu de la danse, il lui dit :
- Vous êtes telle­ment belle, en la mangeant des yeux. 
Maman sourit, quelle femme n’au­rait pas été flatté ?
Et alors ce beau monsieur ajouta :.
- Mais je voudrais savoir, qu’est-ce que vous avez de commun avec ce juif ? 
-Trois enfants, répon­dit maman qui termina la danse et revint s’as­seoir auprès de papa.

Édition Albin Michel

Si vous avez une idée posi­tive de Karl Marx, c’est sûre­ment que vous avez été sensible aux analyses poli­tico-philo­so­phiques de ce « grand » homme, un peu moins, je suppose, des consé­quences de ses « géniales idées ». Mais si vous voulez défi­ni­ti­ve­ment vous dégoû­ter de l’homme, lisez ce livre : Sébas­tien Spit­zer, essaie de retrou­ver la trace du garçon illé­gi­time de Karl Marx. En exil à Londres, celui-ci « engrosse » la bonne de cette étrange famille d’exi­lés. Il faut abso­lu­ment cacher, voire faire dispa­raître cet enfant. Il vivra, mais aura une vie très misé­rable comme tous les pauvres anglais de cette époque . Le roman se déroule lors du séjour de la famille Marx en Angle­terre, il y arrive en 1850. Nous voyons donc dans cette biogra­phie de Freddy Evans, le fils caché de Marx les deux extrêmes de la société britan­nique. D’un côte la richesse, dont Engels est un digne repré­sen­tant et le monde ouvrier qui peut à tout moment tomber dans une misère noire. Au milieu, la famille de Marx une famille d’exi­lés qui est assez origi­nale, la femme de Marx, Jenny von West­pha­len avec laquelle il s’était fiancé étudiant est issue de la noblesse rhénane, son frère aîné devien­dra ministre de l’In­té­rieur de la Prusse au cours d’une des périodes les plus réac­tion­naires que connut ce pays. Il a un rôle impor­tant pour l’in­trigue roma­nesque et dans le destin tragique de l’en­fant caché. C’est parfois diffi­cile de démê­ler la fiction de la réalité. Je pense que l’on peut se fier aux faits histo­riques, mais l’on sent que l’au­teur est dégoûté par son person­nage et il en fait un portrait à charge. Il faut dire que pour avoir de l’argent, Karl Marx était peu regar­dant sur l’ori­gine des finances, peu lui importe par exemple que ce bon argent vienne des plan­ta­tions escla­va­gistes du Sud des États-Unis. Derrière le grand homme se cache­rait donc un jouis­seur peu scru­pu­leux qui était prêt à tout pour mener une vie confor­table sans rien faire d’autre qu’é­crire et encore quand il y était poussé par sa femme. Engels est un person­nage très ambigu, très riche bour­geois il dirige une usine de fila­ture appar­te­nant à son père, il épouse les thèses révo­lu­tion­naires qu’il finance tout en faisant beau­coup d’agent grâce au capi­ta­lisme libé­ral. C’est lui qui sera chargé de faire dispa­raître le « bâtard » mais il aura quelques diffi­cul­tés à tuer ou faire tuer un bébé. C’est lui aussi qui entre­tient à grands frais la famille Marx sans aucune recon­nais­sance de ce dernier. Le point le plus inté­res­sant du roman, c’est la descrip­tion de la condi­tion ouvrière en Angle­terre, on est en plein dans du Dickens, un rien fait bascu­ler des pans entiers de la popu­la­tion du côté des misé­reux et de la famine.

Citations

La misère à Londres 1860

Les tanneurs de Bermond­sey exigent une heure de pause. Ils triment quinze heures par jour dans l’odeur méphi­tique du sang chaud et du jus de tannée. Malte hausse les épaules. Les débats autour des horaires de travail, des temps de pause, de la semaine qui s’ar­rête le samedi et reprend le dimanche ou des salaires trop bas ne le concernent pas. Il en pâtit seule­ment. Il habite juste en face. Il les voit qui défilent, voci­fé­rant et récla­mant. Il sait qu’il s’épuisent a deman­der l’im­pos­sible. Cela fait si long­temps que les injus­tices existent. Depuis que le monde est monde. Alors à quoi bon s’in­sur­ger ? Si seule­ment ils pouvaient s’écar­ter de sa route. Il ne peut rien pour eux.

Portrait de Karl Marx par la bonne qu’il a « engrossée »

C’est un vaurien, inca­pable de mettre un seul penny de côté. L’argent lui brûle les doigts. Il ne sait pas comp­ter. Ni travailler d’ailleurs. Il a bouffé la dot et les dons de sa femme. Il accu­mule les dettes. C’est tout ce qu’il sait faire, récla­mer de l’argent à ses amis. Et quand il refuse, il hurle comme un cochon qu’on saigne. Une bête, je vous dis ! Il fait ça même à sa mère. La pauvre femme. Henriette, qu’elle s’ap­pelle. Il dit que sa mère le vole ! .Vous enten­dez ! Un homme de son âge qui dit que sa mère le vole ! Saleté de bon à rien ! Et après, c’est moi qui dois faire face au boucher, qui dois le supplier de me faire confiance, comme chez le boulan­ger ou le marchand de fruits aussi. Ça fait cossu d’avoir une employée. Ah oui ça. Ça fait riche. Mais ils n’ont rien. Que dalle. Que le nom de Madame, usé jusqu’à la corde. Un jour, quand il avait trop faim, il a envoyé une lettre d’embauche à une compa­gnie des chemins de fer. La première, en 10 ans. Pour­tant, il a fait des études. Il est docteur. Faut qu’on l’ap­pelle docteur.

L’argent et la vie d » Engels et le style lapidaire de l’auteur

Engels paye d’une traite à tirer sur les comptes de l’usine. Le docu­ment est signé par lui et par son asso­cié. Peter Ermen était rassuré en le para­phant ce matin. 
L’argent n’a pas d’odeur.
Tant pis pour les esclaves des plan­ta­tions du Sud.
Engels voit le docu­ment dispa­raître dans la poche de Dress­ner. Sa mère est immo­bile. Ses oiseaux sont figés. Et l’équa­tion de Fourier lui revient à l’es­prit, celle qu’il crachait l’été à la face des bour­geois, avec les deux sœurs au bras : deux vices font une vertu. Mary est morte si vite. Le coton le dégoûte. L’argent le dégoûte. Mais c’est un mal néces­saire pour la cause.

Le portrait de Marx (appelé le Maure) lors d’un repas chez Engels

- Je ne sais pas, répond le Maure en s’es­suyant les lèvres. La peau de son ventre est tendu. Il a trop mangé. Il ne s’est pas retenu. Il en est inca­pable. Il a fallu qu’il dévore, tout, très vite comme s’il s’agis­sait du dernier repas de sa vie.
(Et la fin de la discussion)
-Que faire ? Demande Engels.
- Il faut que je voie avec les autres, ces crétins de choristes, les syndi­ca­listes du Lanca­shire : Swing­khurst, Mowley et d’autres. 
- Et moi ?
- Toi Engels ? Tu finances ! Débrouille-toi pour trou­ver de l’argent. Il faudra plus d’argent. Beau­coup plus.

Le pacte sur Le dos de l’enfant illégitime de Karl Marx

. J’ai passé un pacte avec mon frère.
- un pacte ?
- Nous avons passé un accord pour les deux. Si l’exis­tence de ce bâtard était révélé ce serait l’image de mon mari qui serait atteinte. 
Engels acquiesce, sans l’interrompre. 
Elle revient sur ce dîner avec son frère.
C’était il y a quelques semaines, juste avant qu’ils ne débarquent ici, à Manches­ter, en famille. Ferdi­nand avait retrouvé Freddy.
– Ferdi­nand est un homme intel­li­gent. Au nom des West­fa­len, il a accepté de ne rien dire de l’exis­tence de cet enfant. Pour l’image de notre famille. Pour ma répu­ta­tion. Il a renoncé ainsi à l’idée de nuire à Carl. Tu sais comme il le hait. Cela n’est pas nouveau. Cette histoire aurais pu lui causer du tort. L’en­fant caché de Karl Marx. Son fils caché. Avec la bonne !
. Nous nous sommes mis d’ac­cord, mon frère et moi. Je me suis enga­gée. Plus d’ap­pel à la grève. Plus de drapeau rouge. Plus de menaces sur Londres ou Berlin ou je ne sais où. J’ai promis qu’il rega­gne­rait son cabi­net et se conten­te­rait d’écrire. C’est pour ça que mon frère vous a fait suivre.

Je ne savais pas ça :

Comme des milliers des Irlan­dais, son oncle s’est engagé comme soldat puis sergent dans l’ar­mée Yankee. Il a suivi les troupes nordistes tout le long de la guerre. Il a cru qu’à l’is­sue il aurait des terres, lui aussi. De bonnes terres prises aux enne­mis sudistes. C’est ce qu’a­vait promis les colo­nels, les géné­raux et surtout le président. Le Nord l’a emporté le Nord a libéré les esclaves. Le Nord a remer­cié les enga­gés volon­taires pour tout le sang versé. Puis les terres ont été remises aux anciens proprié­taires, aux parti­sans des sudistes. Le Nord a offert quarante acres et une mule a quelques esclave affran­chis. Il a offert quarante acres et une mule à ces milliers de conscrits, engagé malgré eux. Et quand il n’y a plus de mule, il a dit à tous les autres, les volon­taires, les Irlan­dais, d’al­ler se faire foutre.

Édition stock

J’ai lu, sans le chro­ni­quer, « Soudain seuls » de cette écri­vaine que je retrouve avec un plai­sir de lecture mitigé. Le roman est certes, très bien construit : Iouri brillant cher­cheur améri­cain qui a passé sa jeunesse en URSS (qui n’était pas encore rede­ve­nue la Russie), vient voir son père qui est sur son lit de mort. Rubin, son père a été un véri­table tortion­naire afin d’in­cul­quer à son fils les seules valeurs qu’un homme sovié­tique doit trans­mettre à son fils : la violence – s’en servir pour ne pas avoir à la subir. Son père, sur son lit de mort, lui demande de partir à la recherche de Klara, sa mère qui a été dépor­tée lors des purges stali­niennes. Le roman est construit sur des allées et retour entre le monde d’au­jourd’­hui et les souve­nirs du passé. Nous y trou­vons tous les ingré­dients clas­siques des romans se situant dans le monde sovié­tique. Une mère dépor­tée pour ne pas avoir dénoncé un supé­rieur juif, un mari lâche qui a essayé de survivre, des hommes violents et alcoo­liques, la honte de l’ho­mo­sexua­lité. Tout cela est bien raconté, la partie la plus inté­res­sante concerne la pêche indus­trielle, Isabelle Autis­sier connaît bien la mer et n’a aucun mal à imagi­ner la violence des rapports entre les marins pêcheurs.
Mais alors pour­quoi est ce que je manque d’en­thou­siasme ? Je trouve que les person­nages manquent tota­le­ment d’hu­ma­nité. Le père ultra violent, Rubin, s’est marié avec une femme qui semble là unique­ment pour le décor. Iouri ne rencon­trera de l’af­fec­tion qu’au­près d’une femme que son père a violé mais qui finira par s’at­ta­cher à lui. C’est un monde d’une cruauté extrême mais quand même crédible. La dernière cita­tion explique ce que j’ai éprouvé oui, c’est une histoire crédible, oui, l’au­teure s’est bien rensei­gnée sur ce qui pouvait se passer à cette époque en URSS mais on a l’im­pres­sion que la famille de Iouri est une éven­tua­lité mais n’est pas réelle. Je crois que je préfère lire des témoi­gnages ou des romans d’écri­vains qui ont connu ce monde-là.

Citations

Le ressort du roman

Devait-il s’ho­no­rer d’avoir pour aïeul cette femme qui avait fait bascu­ler le roman fami­liale ? Au nom de quoi cette trace indé­lé­bile avait-elle été infli­gée, boule­ver­sant la vie de son père et la sienne ?
Robin resta long­temps silen­cieux. Puis sembla puiser dans une dernière réserve d’énergie. 
- Je n’ai jamais su. Jamais pu savoir. Et …
Sa voix passa dans un étrange registre, presque enfantin.
Pour un homme dont l’au­dace avait guidé la vie et qui avait tenté de l’im­po­ser à coups de cein­ture à son fils, l’aveu était aussi imprévu qu’incongru. 
Iouri ressen­tit un vertige. Il savait d’avance ce que son père allait lui deman­der. Il ne pour­rait pas refu­ser, mais tout, en lui, se dres­sait contre cette pers­pec­tive. Il n’au­rait jamais dû venir. Rubin le piégeait une dernière fois. Malgré son impos­sible carac­tère et sa violence, il deve­nait une victime qu’il fallait secou­rir. Iouri s’arc-bouta menta­le­ment pour refu­ser la propo­si­tion qu’il sentait poindre. Mais il y avait Klara, sa grand-mère, il et ce récit qui ne pour­rait plus jamais igno­rer, un fétu dans le tour­billon de l’His­toire, mais une poutre pour sa propre famille, un nom dans la lita­nie des sacri­fiés, mais le nom qu’il portait. Le regard bleu pâle de Rubin se planta dans ses yeux. 
-Tu dois trou­ver. Vite, avant que je crève. Au moins que je sache. 
Enfin il lâcha l’inconcevable. 
-Je t’en prie.

La pêche et la souffrance des mousses

À peine le cul du chalut était-il ouvert qu’une marée de bêtes luisantes submer­geait le pont, dans un grand chuin­te­ment d’écailles. Une masse indis­tincte s’agi­tait en tous sens, haletait,se débat­tait dans un sursaut atavique. Les pois­sons glis­saient les uns sur les autres et s’en­che­vê­traient. Les queues battaient déses­pé­ré­ment, les yeux exor­bi­tés, les gueules asphyxiées s’écar­te­laient, les corps s’ar­quaient, fouet­taient l’air, se tordaient.L’urgences vitales saisis­sait chaque animal dans un affo­le­ment tardif. Les hommes, eux, n’en n’avez cure. Selon un balai bien établi, ils se préci­pi­taient sur les pois­sons les plus nobles : morues, rares turbots, aigle­fin ou perches dorées, hurlant qu’on leur apporte des caisses pour jeter les prises. Les mousses s’ac­ti­vaient, fendant parfois jusqu’aux cuisses la masse grouillante ressem­blant à des centaures marin. Puis il leur fallait tirer les caisses alour­dies jusqu’au tapis roulant qui convoyait les animaux vers les tables de dépe­çage, à l’in­té­rieur. La tâche était rude. Les jeunes, parfois déséqui­li­brés par une vague, déra­paient sur le mucus. Si la caisse se renver­sait, il récol­tait un torrent d’in­jures de Seri­kov ou un coup de pied qui les envoyait la tête la première dans la masse grouillante. Ils aidaient aussi au tri, pous­sant par-dessus bord les innom­brables animal­cules raclés en même temps que les pois­sons comes­tibles, petits crus­tacé, méduses, hippo­campes, coquillages, bestioles écra­sées dans la bataille. Puis ils manœu­vraient les lourds manches à eau pour nettoyer le pont.

La famille de Iouri

Il en savait assez pour se repré­sen­ter les person­nages de sa légende fami­liale : une grand-mère éner­gique et sensible jusqu’à l’im­pru­dence ; un grand-père aimant , mais faible et veule ; un père tenu de se battre dont la bruta­lité avait dévoré la vie, une mère inexis­tante qui s’était dévo­lue aux objets, puisque les être la des sauvé. Et au final lui, Youri, dont l’en­fance avait été impré­gnée de ces espoirs, de ces combats, de ces renon­ce­ments. Un destin iden­tique à celui de millions de famille tour­men­tée par les soubre­sauts de l’his­toire, qui cachaient un cadavre dans le placard, croyant ainsi se faci­li­ter la vie.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Édition Seuil

Un essai ? un roman ? ce qui est sûr c’est que cette lecture a été un peu diffi­cile dans le cadre du club de lecture parce qu’il faut l’ava­ler en quelques jours et que cette oeuvre ne s’y prête guère elle convien­drait mieux à la flâne­rie litté­raire qui permet­trait au lecteur de réali­ser le vœu de Bernard Chambaz :

Aux morts pour qu’ils vivent. Aux vivants pour qu’ils aiment

Cette cita­tion extraite de l’oeuvre de Joseph Delteil « les poilus », est le fil conduc­teur de ce roman, les vivants, dans le texte, ils sont deux, les parents de Martin né en 1976 et on peut aussi y rajou­ter nous, lecteurs et lectrices. Les morts ils sont très nombreux en dehors des deux prin­ci­paux Jack London mort en 1916 et Martin mort à 16 ans en 1992, il y a aussi la famille quelque peu compli­quée de Jack London et tous les écri­vains que Bernard Cham­baz convoque dans ce voyage qui retrace un itiné­raire possible pour mieux connaître l’au­teur, entre autre, de Martin Eden . Le livre se divise en chapitres qui sont autant de lieux évoquant la vie du grand écri­vain qui, parfois, dialogue avec Martin, et que l’au­teur visite avec son épouse. Je pense que si on ne connaît pas l’œuvre de cet auteur extra­or­di­naire qui s’est battu contre tant d’in­jus­tices et qui a produit un nombre d’écrits incroyables, on ne peut pas appré­cier ce livre. Beau­coup de gens se sont empa­rés de sa vie car elle se prête aux scan­dales et aux révé­la­tions sulfu­reuses même sa propre famille y est allée de diffé­rentes versions, comme souvent dans ce cas le plus inté­res­sant et sans doute le plus proche de lui est dans ses livres. Je me souviens bien de ma lecture de Martin Eden, c’est un livre que j’ai lu et relu je crois qu’une grande part de lui est dans ce roman. Cela m’a donné envie de relire les livres qui ont enchanté mon enfance comme « l’ap­pel de la forêt » et « Croc blanc » je ne sais pas si les jeunes d’au­jourd’­hui pour­raient être sensibles à ces histoires, eux qui peuvent regar­der de si nombreux docu­men­taires anima­liers de si grande qualité. Jack London est un écri­vain de qualité et un homme privé médiocre, comme le prouve les lettres à ses filles dont l’au­teur dit qu’il aurait aimé en faire un grand feu de joie telle­ment il y appa­raît comme mesquin. J’ai retrouvé dans ce livre l’en­ga­ge­ment de l’au­teur face à la misère du monde capi­ta­liste et la fluc­tua­tion de sa pensée poli­tique. C’est souvent le cas lors­qu’un homme connaît la misère popu­laire, il sait souvent très bien décrire d’où il vient mais quand lui-même atteint un niveau de vie très confor­table grâce à ses écrits sa mauvaise conscience le taraude et peut le conduire à des posi­tions paradoxales.

Je ne suis pas enthou­siaste pour ce livre, parce que je me suis souvent perdue dans les diffé­rents point de vue des chapitres : étions nous avec l’au­teur et son amou­reuse ? avec leur fils, avec Jack London ? et surtout je n’ai pas compris le dialogue entre Martin et Jack . Est-ce-que cela a enri­chi pour l’au­teur la connais­sance de son fils ? et j’avoue que les constantes allu­sions aux signes astro­lo­giques me laissent perplexe.

Toutes ces réserves viennent aussi, sans doute, du fait que j’ai lu trop rapi­de­ment ce livre pour le rendre au club et avoir l’avis des autres lectrices. et pour­tant dans ce livre j’ai lu cette phrase qui me touche beaucoup :

Nous sommes aussi, un peu, les livres que nous avons lus.

Citations

Une mère au caractère sans tendresse.

Toute sa vie, il restera animé par des senti­ments contra­dic­toires, partagé entre l’af­fec­tion natu­relle qu’il porte à sa mère et l’ir­ri­ta­tion instinc­tive que ses réac­tions provoquent (.….. )
On garde au fond du cœur des épisodes cuisants auxquels nous donnons, quel­que­fois, trop de relief. Le plus lanci­nant quand il y repense n’est pas que sa mère ne lui ait dispensé aucune tendresse, c’est son compor­te­ment lors de l’épi­dé­mie de diph­té­rie ou une fièvre cara­bi­née faillit les empor­ter, sa demi-sœur et lui. Ce jour-là, Flora demanda au méde­cin si elle pouvait les enter­rer dans le même cercueil.

L’enfance de Jack London

Il n’y a pas que les livres dans la vie. Dès ses huit ans, Jack doit gagner sa vie ou plutôt contri­buer au budget fami­lial, débi­tant des pains de glace l’été, balayant les pistes d’un bowling le weekend, livreur de jour­naux, à pied d » œuvre pour l’édi­tion du matin et pour l’édi­tion du soir, la nuit noire l’hi­ver, avant et après la jour­née d’école où il s’est davan­tage ennuyé qu’il n’a appris.

Ce qui rend difficile le livre : mélange des époques et des lieux

Icefields Park­way ‑ou la prome­nade des Glaciers- longe depuis Jasper la rivière Atha­basca. En langue crie, on entend tantôt l’herbe éparse tantôt les roseaux que les champs de glace prodiguent à la saison estivale.

Défense de l’assassin du président Garfield

À son procès, l’as­sas­sin ne plaida pas la folie mais la volonté de Dieu dont il était l’ins­tru­ment, convaincu qu’il serait à ce titre inno­centé, assu­rant sa défense avec des argu­ments spécieux : » Ce sont les méde­cins qui l’ont tué. J’ai seule­ment tiré . »

Londres en 1900…

Avant même d’ar­ri­ver au cœur des ténèbres, sa première impres­sion de la capi­tale mondiale et d’une « abjecte pauvreté » bien­tôt « sans limite ». Jack est saisie par la vision des vieux et des enfants fouillant les ordures dans la boue. .… 
Dormir est un méchant casse-tête, que ce soit dans une pièce insa­lubre où s’en­tassent plusieurs familles, chez des marchands de sommeil qui louent très cher des lits occu­pés par roule­ment, dans des loge­ments exigus, sordides des taudis, des gale­tas, des tanières, parfois sans fenêtre, presque toujours sans lumière.

Une histoire qui lui servira dans ses nouvelles

Un vieux marin lui rapporte son histoire et le hasard une fois encore fait que c’est une histoire pour Jack. Le vieux avait donc frappé un lieu­te­nant qu’il avait insulté, le lieu­te­nant était tombé à la mer, il avait sauté dans l’eau par réflexe, mais j’au­rais mieux fait de nous noyer tous les deux, crois-moi, un canot les avais repê­chés, on l’avait traduit devant un tribu­nal, on lui avait enlevé la Victo­ria Cross gagnée sur les champs de bataille au bord de la mer Noire pour les beaux yeux de la reine, et il conclut d’une voix ferme, lais­sant Jack sans voix. : « Ne te laisse pas vieillir, mon petit ! Meurs quand tu es encore jeune ! »

Jack en époux

Alors que Bess est enceinte, qu’elle se coltine les tâches ména­gères et tape à la machine ses manus­crits, il conti­nue de faire du vélo, boxer, nager, sortir au club avec ses copains, animer des réunions publiques où il retrouve Anna.

Édition Albin Michel. Traduit de l’amé­ri­cain par Sara Gurcel

Sara Krasi­kov est d’ori­gine ukrai­nienne, elle vit aux États-Unis et a adopté le format des romans améri­cain : au moins de six cent pages. Il est vrai que la période que couvre ce roman, de 1934 à nos jours, avait besoin d’un certain nombre de pages pour se déployer. Nous allons suivre le destin de la jeune Florence qui a cette idée un peu étrange d’émi­grer en URSS séduite par l’idéal commu­niste. Ils seront un petit nombre à le faire mais bien peu pour­ront échap­per aux terribles purges stali­niennes. Il faut dire que son enga­ge­ment était aussi soutenu par un amour passionné pour un ingé­nieur sovié­tique rencon­tré aux USA et qu’elle fera tout pour le retrou­ver. Comme souvent, aujourd’­hui, ce roman ne suit pas une progres­sion linéaire et nous passons d’une époque à l’autre en suivant la vie de Florence ou celle de son fils, Julian, ou de son petit fils, Lenny. L’URSS et aujourd’­hui la Russie semble atti­rer comme une puis­sance destruc­trice les membres de cette famille. Le petit fils de Florence est parti vivre en Russie pour y faire fortune, il devra aux maladresses de son père un passage en prison et il en sortira grâce à la connais­sance de celui-ci des rouages de ce terrible pays. Cela ne veut pas dire que tout est toujours pareil dans ce terrible pays mais rien n’y est jamais très simple. On revit de l’in­té­rieur le sort tragique des idéa­listes occi­den­taux qui sont allés se jeter dans la gueule de l’ogre stali­nien. Ils ont pour la plupart payé de leur vie leur naïveté, d’au­tant plus que l’Amé­rique n’a rien fait pour les aider : l’am­bas­sa­deur de l’époque ne voulant surtout pas fâcher son futur allié pour la guerre qui se prépa­rait. Pour survivre quand l’étau se resserre sur la commu­nauté juive cosmo­po­lite de Moscou, Florence sera conduite à espion­ner et trahir ses amis. Cela ne lui servira pas à grand chose car elle ira quand même au goulag où elle aurait dû mourir, je ne peux sans divul­gâ­cher le roman expli­quer pour­quoi elle n’y mourra pas. Son fils a émigré aux USA avec elle et toute sa famille, il revient en Russie pour faire des affaires avec l’énorme consor­tium du pétrole. On voit alors tout le rôle de la mafia russe dans les affaires. Il cherche aussi à mieux comprendre sa mère et obtient son dossier de police, il peut, alors, y lire ses diffé­rentes trahi­sons. Elle a survécu grâce à ses capa­ci­tés d’adap­ta­tion mais qui ne lui ont pas permis de rester digne et irré­pro­chable. Des gens dignes et irré­pro­chables, il doit y en avoir plein les fosses communes en Russie comme le père de Julian, Léon Brink assas­siné comme tant d’autres dans les sous-sols de la Loubianka. Il y a donc trois histoires, celle de Florence qui est la plus complète, celle de Julian, élevé en partie dans un orphe­li­nat sovié­tique qui s’est vu refu­ser sa thèse parce qu’il était juif et ses déboires avec la mafia russe, puis celle de Lenny qui aime­rait faire fortune dans un pays qui l’at­tire. La roman­cière parle d’un pays dont sa tradi­tion fami­liale a dû savoir lui parler. Et comme elle vit aux USA aujourd’­hui elle rend parfai­te­ment compte de ce qui a pu se passer pour Florence : sa soif d’idéal et sa descente progres­sive dans l’en­fer commu­niste, ce person­nage est crédible et son entê­te­ment aussi. Je comprends bien les inten­tions de l’au­teur de construire un destin sur plusieurs géné­ra­tions, mais une seule histoire m’au­rait large­ment suffit. J’ai vrai­ment du mal avec ces énormes pavés et pour­tant celui-ci est bien construit et fort instruc­tif et a beau­coup plu à Domi­niqueet à Kathel.

Citations

Les appartements communautaires

Les univer­si­taires occi­den­taux aiment décrire nos « kommu­nalki » sovié­tiques comme des endroits dénués d’es­pace person­nel. Ils se trompent. Quel plus bel hommage à la propriété privée pouvait-il y avoir que le dense enche­vê­tre­ment de sept sonnettes diffé­rentes sur la porte d’en­trée ? Sept réchauds à kéro­sène dans la cuisine ? Sept lunettes en bois distinctes , que chaque loca­taire se coin­çait scru­pu­leu­se­ment sous le bras en marchant d’un pas ferme jusqu’à l’unique WC de la communauté ?

Les stupidités du régime soviétique

Nous suivions tous les deux un cours inti­tulé « Fonda­men­taux de la cyber­né­tique », dispensé par un vieux rouquin asth­ma­tique qui s’était fait virer dans les années cinquante pour avoir mené des recherches en infor­ma­tique, une disci­pline pros­crite par Staline au titre de « putain mercan­tile de l’im­pé­ria­lisme ». Dix ans plus tard, un gros bonnet avait toute­fois pris conscience que le pays était fort à la traîne dans la course contre les Améri­cains, on était donc aller cher­cher le profes­seur disgra­cié ( il mélan­geait des résines dans une usine de pein­ture indus­trielle) et on l’avait réin­té­grer pour qu’il enseigne la matière même qui avait causé son renvoi.

Toast russe emprunté à Balzac

Buvons aux femmes. Quand elles nous aiment, elles pardonnent tout, même nos crimes ! Quand elles ne nous aiment pas, elles ne nous pardonnent rien, pas même nos vertus !

Les Américains à Moscou en 1934

C’était du reste un talent assez partagé chez les margi­naux qui se retrou­vaient à Moscou dans les années trente, Des esprits libres affi­chant fière­ment le rejet de leur patrie capi­ta­liste. Jeunes, le plus souvent juifs, ils venaient du Bronx ou de Manches­ter, en Angle­terre, comme d’en­droits aussi dépay­sant que Missoula, dans le Montana. Obser­vez- les : au café Moscou, place Pouch­kine, .… Leurs discus­sions tournent essen­tiel­le­ment autour des États-Unis, comme si profa­ner leur lieu de nais­sance était une sorte de rituel destiné à soula­ger leur mal du pays.

Personnalité de Roosevelt

Roose­velt était-il un commu­niste refoulé ? Bon dieu, non. L’homme qui avait distri­bué de l’argent public par millions aux plus grosses socié­tés privées du pays en était loin. Ce n’était qu’un banal utopiste. Or si l’on gratte un peu, on trouve toujours, derrière un utopiste, un machia­vel dissi­mulé ‑quel­qu’un qui, pour réali­ser sa vision magni­fique, finira par sous­crire au prin­cipe selon lequel la fin justi­fie les moyens 

Après un enterrement où chacun a essayé d’exprimer ce qu’ils n’osent jamais dire

Les enter­re­ments sont aux Russes ce que les carna­vals sont aux Portugais.
Les règles sont suspen­dues le temps du carna­val pour que tout le monde puisse tempo­rai­re­ment faire comme si les choses étaient le contraire de ce qu’elles sont.

Éditions Points . Traduit de l’hé­breu par Laurence Sendrowicz

Merci à celle grâce à qui ce livre est arrivé jusqu’à moi. Il me revient donc, de vous donner envie de lire au plus vite ce roman qui ne connaît peut-être pas le succès qu’il mérite. Je vous invite à partir avec Tadek Zagourski à la rencontre de son père Stefan Zagourski. Ils ne se sont pas vus depuis plus de vingt ans, Tadek vit en Israël et Stefan crou­pit dans une maison de retraite à Varso­vie. La femme de Tadek ne supporte plus son mari qui tente d’être écri­vain et qui surtout traîne un mal-être qui le réveille toutes les nuits par des cauche­mars horribles. Elle le quitte en emme­nant avec elle leur fils. Seul et encore plus malheu­reux, Tadek se tourne vers son passé et se souvient de son père qu’il a quitté lors­qu’il avait six ans. Sa mère, son frère, ses sœurs tous les gens qui ont connu son père lui décon­seille de faire ce voyage pour retrou­ver l’homme qui les a marty­ri­sés pendant leur enfance. Pour les sauver de cette terrible influence, sa mère a fui en Israël car elle était juive et a pu empê­cher son père de les rejoindre car lui ne l’était pas . Ce retour vers cet homme violent qui est devenu un petit vieux très dimi­nué complè­te­ment imbibé de Vodka nous vaut une descrip­tion impi­toyable de la Pologne de 1988, encore sous le joug sovié­tique, et une plon­gée dans la guerre 3945 avec l’évo­ca­tion du sort réser­vés aux juifs polo­nais et des violences entre les diffé­rentes factions des parti­sans. Son père est un héros de cette guerre, il a subi pendant six mois les tortures de la gestapo à Lublin sans trahir aucun de ses amis, puis sera interné au camp de Majda­nek dont il s’éva­dera, ensuite il sera utilisé comme liqui­da­teurs des colla­bo­ra­teurs polo­nais. Pour tuer un homme ou une femme de sang froid il lui faudra boire au moins une bouteille de vodka par jour. Après la guerre, il restera quel­qu’un de violent et fera peur à tout le voisi­nage, il s’en pren­dra hélas à sa femme et à ses enfants toujours quand il était sous l’emprise de cette sata­née vodka, enfin plus que d’ha­bi­tude. Tadek va recher­cher quels liens unis­saient ce père à ses enfants pour retrou­ver le sens de sa propre pater­nité. Cet aspect du roman est boule­ver­sant : comment un enfant quelles que soient les violences qu’il a vécues recherche toujours le lien qui l’unis­sait à un père même imbibé d’al­cool dès le matin – car c’est ce que Stefan boit au petit déjeu­ner à la place du café. Dans cette rela­tion amour/​haine, Tadek doit petit à petit faire son chemin et obli­ger son père à dévoi­ler tous les côtés les plus noirs de son passé aussi bien sur le plan de la violence que sur le plan sentimental.

C’est un sacré voyage que je vous propose mais je suis certaine que vous ne pour­rez pas lais­ser ces deux person­nages avant d’avoir refer­mer le livre et que vous décou­vri­rez encore tant de choses que je ne vous ai pas dites. Vous irez de beuve­rie en beuve­rie, mais, comment voulez vous arrê­ter de boire dans pays si catho­lique où, à chaque fois que l’on boit, on vous dit : « soyez béni : Na zdro­wie » ! ! ?

Encore une remarque, l’au­teur nous promène dans le temps et dans l’es­pace en Israël, aujourd’­hui en Pologne en 1988 , 1970 et 1940, mais cela ne rend pas la lecture diffi­cile, on passe sans diffi­culté d’un moment ou d’un lieu à l’autre car on suit la recons­truc­tion de Tadek et on espère qu’il arri­vera un jour à dormir sans être réveillé par ces horribles cauche­mars dont son père portent une grande part de responsabilité.

Citations

Genre de dialogues que j’adore : nous sommes en Israël la femme de Tadek va le quitter

Elle a dit. J’en ai marre de cette vie de chien, je me crève le cul pour le gosse et pour toi, alors que toi, tu n’es ni un mari, ni un père. Tu nous enfermes dans ton rêve bancal et tu t’api­toies sur ton sort à longueur de journée.
- Tout de même, je fais la vais­selle, ai-je bredouillé pour ma défense. Et je m’oc­cupe du jardin.
- C’est quand, la dernière fois que tu t’es occupé du jardin ? On dirait un dépotoir.
- Ce n’est pas la saison. J’at­tends le printemps.
- Et l’évier aussi, il attend le printemps ?
- Non, la nuit. Je fais la vais­selle la nuit.
- D’ac­cord. Fais la vais­selle la nuit, attends prin­temps. Sauf qu’à partir d’au­jourd’­hui, tu feras ça tout seul. Je refuse de porter à bout de bras un para­site qui glande et se laisse aller. Qui ne fait que rester assis à fumer, à boire et à accu­ser la terre entière de son impuissance.

La Pologne après la guerre

C’est là-bas qu’on les a regrou­pés. Tous les Juifs de la région. On les a obli­gés à creu­ser un grand trou, et ensuite on leur a tiré dessus et on les a enter­rés dedans. Mais pendant trois jours, la terre a conti­nué à bouger. Tu comprends ? Et elle conti­nue à bouger encore aujourd’­hui. Je l’ai vu de mes propres yeux. Si tu t’ap­proches trop, ils peuvent t’at­tra­per par la jambe et t’en­traî­ner au fond.

Sa mère au volant en Israël

Ma mère est une conduc­trice épou­van­table. Elle roule trop vite et ralen­tit subi­te­ment sans raison. Elle est capable de chan­ger de voie sans mettre son cligno­tant ni regar­der dans le rétro, puis de vouloir retour­ner dans sa file initiale, mais en hési­tant telle­ment qu’elle embrouille les conduc­teurs autour d’elle. Ou alors elle peut tout à coup dévier et rouler sur la bande d’ar­rêt d’ur­gence comme si c’était une voie normale.

Scène bien décrite d’une enfance marquée par la violence d un père

Ma mère est debout à la fenêtre de la cuisine et fume une ciga­rette. La vais­selle sale du dîner s’en­tasse dans l’évier. Ola est plon­gée dans un roman. Anka fait ses devoirs. Robert et moi jouons au rami. Silence. Chacun vaque à ses occu­pa­tions. Soudain, dans la cage d’es­ca­lier, le bruit d’une porte qui claque, puis des pas qui montent lente­ment. Mon frère se crispe. Maman lance un regard inquiet vers le seuil. Anka et Ola se figent et tendent l’oreille. Moi aussi j’écoute, ces pas s’ap­prochent et se précisent, au bout de quelques instants on comprend avec soula­ge­ment que ce n’est pas papa. On peut donc retour­ner à nos acti­vi­tés, sauf qu’on sait très bien que plus il rentrera tard, plus il sera saoule. Ne nous reste qu’à espé­rer qu’il le soit au point de s’écrou­ler en chemin ou chez un de ses amis de beuverie.

L’alcool tient une part importante du roman

Tante Nella avait un lourd passé d’al­coo­lique, tout comme son mari, un conduc­teur de train qui la frap­pait dès qu’il avait un coup dans le nez. À chaque fois, elle s’en­fuyait et venait se réfu­gier dans notre appar­te­ment. Elle savait que c’était le seul endroit où il n’ose­rait pas la pour­suivre. Au bout de quelques heures, quand il était enfin calmé, il débar­quait chez nous, s’age­nouillait à ses pieds et la suppliait de revenir.

En Pologne après la guerre

C’est un garçon rondouillard, blond, avec une raie sur le côté et de bonnes joues bien rouges. Il ne sort jamais seul, il est toujours accom­pa­gné par quel­qu’un de sa famille, parce que dans notre quar­tier, un tel enfant se prome­nant seul, ça ressem­ble­rait à une sardine bles­sée dans une mer infes­tée de barra­cu­das voraces.

L’âge

L’âge, ça ne compte jamais, pour rien. Pour la baise non plus. Et encore moins pour la castagne. Ce n’est qu’une ques­tion de capa­cité, et tant qu’on y arrive – on le fait.

Humour polonais pendant le communisme

Qu’est-ce que tu veux ? Ici, tout le monde fait semblant de travailler, alors le gouver­ne­ment fait semblant de payer, comme ça, ça s’équilibre.

La recherche de la reconnaissance paternelle

Bien plus tard, j’ai constaté que, toute notre vie, nous cher­chons à obte­nir une sorte de recon­nais­sance de notre père mais que, pour ce que j’en ai compris – et je ne comprends sans doute pas grand-chose‑, nous n’y arri­vons quasi­ment jamais. Et peu importe que le père soit un fils de pute et un minable, on s’obs­tine, comme quand on était petit.

Tadek : être un homme et un père

Tel était mon rôle : être dans sa chambre en cas de besoin, m’as­seoir à côté de lui sur une chaise ou m’al­lon­ger sur le tapis et m’en­dor­mir, peu importe, le prin­ci­pal c’était que je sois dans les envi­rons, papa gardien, prêt à défendre le château fort qui les abri­tait, lui et sa mère. C’était leur droit et mon devoir, sauf que mes capa­ci­tés s’étaient telle­ment amenui­sées au fil du temps que j’ai fini par cesser d’es­sayer. Bien sûr, j’étais l’homme, et je le serai toujours, celui qui ouvre les bocaux quand personne n’y arrive, qui sait débou­cher le lavabo, qu’on réveille à deux heures du matin pour aller voir ce que sont ces bruits en prove­nance de la salle de bain, de la porte d’en­trée ou du jardin. Mais ce n’était pas ce que je voulais. Oui, moi, j’avais espéré être autre chose.

Édition Flam­ma­rion. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Vous connais­sez certai­ne­ment « Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise », mais aussi « L’évan­gile selon Yong Sheng » . Ici dans trois nouvelles plus tragiques les unes que les autres Dai Sijie raconte trois destins prati­que­ment ordi­naires dans ce terrible pays. Cela se passe dans une région entiè­re­ment polluée par le recy­clage des appa­reils tels que les ordi­na­teurs , télé­vi­seurs ou élec­tro-ména­gers. Les gens deviennent fous, soit par la pollu­tion soit par l’ex­trême pauvreté qui les réduisent à des gestes contre nature. C’est terrible et à peine suppor­table, la cruauté des hommes est sans limite, j’ai détesté le sort réservé à la femelle pango­lin. Animal protégé qui a peu près disparu de Chine et cela parce qu’on lui attri­bue des vertus aphro­di­siaques. La femelle pango­lin a lutté de toutes ses forces car elle portait un petit sans pouvoir sauver sa vie. Le feu aura raison de sa résis­tance. (Peut-être cette race s’est-elle vengée en trans­met­tant à l’homme le trop fameux virus !)

Trois destins tragiques marqués par l’ex­trême pauvreté , la pollu­tion et la cruauté humaine. J’avoue avoir été saisie par la tris­tesse et le dégoût de cette huma­nité et je n’ai pas réussi à me sentir bien dans cette lecture. Dai Sijie écrit en fran­çais son pays d’adop­tion, et il a un goût pour l’im­par­fait du subjonc­tif qui rend son texte un peu vieillot mais cela lui donne,aussi, un charme certain.

Citations

Propagande maoïste

Seul notre État tout-puis­sant était capable d’or­ga­ni­ser ce type de travaux pharao­niques pour répondre aux néces­si­tés urgentes, indis­pen­sables, d’une région agri­cole moderne, et que le mot « réser­voir d’eau », si ordi­naire en chinois ‑et encore plus dans la vie quoti­dienne de ma famille‑, était syno­nyme, sur le plan poli­tique et écono­mique, de bonheur du peuple. « C’est dans les climats où il pleut le moins que l’eau est le plus néces­saire aux cultures ». À en croire l’au­teur de l’ar­ticle, ce mot était quasi absent du voca­bu­laire des langues occi­den­tales, des millions et des millions de malheu­reux Euro­péens ou Améri­cain ne le connais­saient pas, sinon ceux qui étudiaient l’his­toire des jardins de Versailles, car il dési­gnait les bassins construits par le roi de France afin de surprendre les dames de la cour par la beauté des jets d’eau.

Médecine chinoise

Il serait impos­sible de comprendre l’ex­tinc­tion de cette espèce (le pango­lin) s’en rendre compte d’une parti­cu­la­rité poétique de la méde­cine chinoise : par exemple, si les chauves-souris volent dans le noir, on peut être certain que leur fiente guéri­ront de la cécité humaine, ; puisque le concombre de mer ressemble à un phal­lus , on affirme qu’il est aphro­di­siaque et que, s’il en consomme, l’homme obtien­dra un sexe d’une taille aussi pharao­nique que l’est cette plante aqua­tique. Dans le cas du pango­lin, c’est sa capa­cité à creu­ser dans la montagne qui fascine les Chinois. Et qu’est-ce qui ressemble plus à une montagne percée de grottes profondes, de ravins sombres, sinon un corps de femme ? Ainsi, manger sa chair est l’as­su­rance de pouvoir péné­trer, aussi profon­dé­ment qu’un pango­lin, les mysté­rieux tunnels féminins.

Édition Inter­valles ; Traduit du grec par Fran­çoise Bien­fait. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un très beau roman qui traite si bien de toutes les ques­tions qui hantent les hommes et pas seule­ment ceux de notre époque. Gazmend Kapplani pose de façon lumi­neuse la ques­tion de l’iden­tité grâce à un dialogue entre deux frères. L’un, Karl, a quitté l’Al­ba­nie, et est confronté à l’exil et son frère, Frédé­rick, qui est resté auprès de son père, un pur commu­niste qui a défendu « le grand diri­geant » Henver Hodja.. Les deux prénoms sont déjà porteurs de l’en­ga­ge­ment du père : Karl, le prénom de Marx et Frédé­rick, celui d’En­gels . Comme il y a beau­coup d’hu­mour dans ce récit, on verra que, si Karl en alba­nais est trop proche du mot signi­fiant « bite », en revanche en exil avoir un prénom qui ne soit pas musul­man lui a été favo­rable pour l’ob­ten­tion de papiers (vrais ou faux). On appren­dra petit à petit pour­quoi Karl est si viscé­ra­le­ment hostile à son père, à l’Al­ba­nie à son village et si loin de son jeune frère. Au fur et à mesure qu’il décrit son exil et ses diffi­cul­tés, on entend la voix de Frédé­rick qui pense que rien ne vaut la peine de s’exi­ler, que l’on est toujours de son village, de son pays, de sa langue et de ses morts. Il faut dire que Gazmend Kapl­lani sait bien de quoi il parle, lui qui a vécu vingt-quatre ans en Grèce sans jamais avoir obtenu la natio­na­lité. Karl, comme l’au­teur, vit et enseigne en ce moment aux USA car il a fui la violence raciste des néo-nazis grecs qui le menacent de mort . Il a révélé dans ce roman (et dans la vie réelle), les meurtres horribles contre les mino­ri­tés alba­naises » les Tchames. Toutes ces ques­tions autour de l’iden­tité de l’exilé nous inter­pellent aujourd’­hui, mais si ce livre est un coup de cœur, c’est aussi que la trame roma­nesque est bien menée, on suit avec éton­ne­ment Karl qui n’ar­rive pas à être triste de la mort de son père, et qui semble distant avec son frère que l’au­teur rend atta­chant. Et puis, au fil des chapitres, le passé revient et avec lui les atti­tudes des uns et des autres aux pires moments de la dicta­ture commu­niste. Alors certes, l’exil est compli­qué, et la cruauté des hommes ne connaît pas de fron­tières, mais quand on est exilé dans sa propre famille, je crois que rien ne peut rete­nir celui qui, comme cet écri­vain, est capable d’ap­prendre, de parler et d’écrire une petite dizaine de langues.

PS. Je ne suis pas complè­te­ment certaine d’avoir compris le titre. Mais est-ce le même en grec ?

Citations

Les mœurs de village

Il était allé dépo­ser un bouquet de fleurs et une bougie sur la tombe de sa mère. Elle était morte un an avant le départ de Karl. La version offi­cielle avan­cée par la famille était qu’elle avait succombé à une attaque. Mais tout le monde savait qu’elle s’était suici­dée. Un geste aussi grave ne pouvait rester secret dans une ville où les commé­rages allaient si bon train qu’ils n’épar­gnaient pas même les trous de culotte des voisins .

Les rituels

La parti­ci­pa­tion au mariage avait lieu sur invi­ta­tion, alors que pour les décès, les maisons restaient ouvertes à tous, riches et pauvres, puis­sants et mendiants. Dans cette petite ville où les gens nais­saient inégaux, vivaient et mouraient inégaux, la mort était en quelque sorte une patrie qui les accueillait tous sans discrimination.

La langue de l’exil

Karl fut surpris que son père ne disent rien quand il lui annonça qu’il émigrait de nouveau. Ce n’est qu’en quit­tant la table à la fin du repas qu’il brisa Le silence en lui deman­dant tout à coup : « Tu n’en as pas assez de passer ta vie à parler la langue des autres ? »
Karl se sentit comme quel­qu’un à qui l’on enlève les vête­ments par un tour de passe-passe et qu’on laisse complè­te­ment nu.

L’exil

Ma patrie est celle où sont enter­rés mes morts. Chaque fois qu’on s’éloigne d’eux, on perd un peu plus de son éner­gie, de sa vie, de son identité.

Déboulonner la statue

Lorsque la statue du dicta­teur bougea un peu, tout ceux qui étaient autour se mirent à la couvrir d’in­sultes avec leur voix enrouée. : « Abat­tez ce fils de putain ! », « Niquez sa mère ! » (Parce que même lors­qu’il s’agit des dicta­teurs, ce sont toujours les mères qui prennent, on n’a jamais entendu quel­qu’un inju­rier le père d’un dictateur.)

La tragédie de Smyrne

La famille de Clio avait disparu dans l’en­fer des flammes qui avait recou­vert la ville de Smyrne. Seules sa mère et elle, qui était âgée de neuf ans à l’époque, s’en étaient sorties vivantes. Elles arri­vèrent au port du Pirée après avoir traversé la mer Égée sur une barque de pêche pour­rie, surchar­gée de réfu­giés qui avaient tout perdu. Ils lais­saient derrière eux les tombes de leurs ancêtres et les corps de leurs parents carbo­ni­sés dans l’in­cen­die, piéti­nés à mort par la foule qu’on pour­chas­sait, ou tout simple­ment dispa­rus. Ils espé­raient reve­nir dans quelques jours, voire dans quelques semaines, pour les recher­cher ou au moins enter­rer leurs morts. Ils n’étaient jamais reve­nus. Devant eux se présen­tait une terre incon­nue, rempli remplie d’au­toch­tones qui ne cachaient pas leur méfiance et leur hostilité.

La carte de séjour

Il obtint sa première carte de séjour grâce à un cousin de Clio qui travaillait au commis­sa­riat central de police d’Athènes. Une carte minus­cule, toute fine, du même bleu que le drapeau grec qui flot­tait au-dessus de la douane quand Karl atten­dait sur la-terre-de-nulle-part. « Heureu­se­ment que tu as un prénom chré­tien », lui dit le cousin de Clio. Le faus­saire alba­nais lui avait dit exac­te­ment la même chose . Si on ne portait pas de prénom grec, on devait en chan­ger pour obte­nir la carte de séjour et en choi­sir un plus « conve­nable », qui n’at­ti­re­rai pas l’hos­ti­lité des auto­ri­tés ni les soup­çons des autoch­tones. Des milliers d’Al­ba­nais chan­geaient aussi rapi­de­ment de prénom qu’on se débar­rasse d’un vête­ment sale après le travail, espé­rant ainsi obte­nir ce talis­man que repré­sen­tait pour eux la carte de séjour.

Le mal de l’état nation

D’après Chris­tos, le natio­na­lisme qui avait atteint ses contrés était une asthé­nie psychique bien parti­cu­lière, inocu­lée par l’Oc­ci­dent qui était réputé pour sa froi­deur et son avarice, cette mala­die incu­rable de l’Eu­rope avait surtout frappé les petites nations, celles qui, d’après lui étaient nées au forceps du ventre de l’His­toire et se retrouvent est tota­le­ment dépour­vues de défenses immu­ni­taires. « Nous, dans les Balkans, nous sommes les enfants orphe­lins de trois empires, l’Em­pire romain, l’Em­pire byzan­tin et l’Em­pire otto­man », disait-il, planté devant la carte des Balkans qui incluait Constan­ti­nople et recou­vrait presque tout le mur de son long couloir. Il avait égale­ment épin­glé au-dessus une large bande de papier sur laquelle il avait écrit en gros carac­tères : « Cher­cher des gens ethni­que­ment pures dans les Balkans revient à cher­cher des femmes vierges dans un bordel. »

Les tabous nationaux

Chaque pays a ses « tabous natio­naux ». On les appelle ainsi parce qu’ils sont profon­dé­ment enfouis dans l’ou­bli collec­tif, grâce à une conven­tion tacite établie par la majo­rité des membres d’une commu­nauté, de sorte que personne ne cherche à savoir la vérité. On peut aussi quali­fier « d’igno­rance insti­tu­tion­na­li­sée » ou de « statu quo » ce genre de conven­tion. Pour prendre une compa­rai­son un petit peu triviale, on pour­rait dire que cette igno­rance insti­tu­tion­na­lisé est du même ordre que l’igno­rance des usagers sur le fonc­tion­ne­ment des égouts, tout le monde sait qu’ils existent mais personne n’en parle, sauf quand une grande panne se produit et que leur contenu écœu­rant se déverse dans les rues.