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Un séjour assez long à Fonte­nay m’a permis de prendre le temps pour lire sur ma liseuse deux livres impor­tants, je commence par celui qui, de l’aveu même Robert Harris, a été à l’origine de son excellent roman « D ». Ce livre d’historien est abso­lu­ment passion­nant et se lit très faci­le­ment. Je ne peux qu’en recom­man­der la lecture à tous ceux et toutes celles qui sont inté­res­sés par cette période et à qui le fana­tisme et l’intolérance font peur. Jean-Denis Bredin permet de comprendre complè­te­ment » le pour­quoi » de cette affaire. Elle a réussi à prendre forme pour des raisons bien parti­cu­lières :

  • L’armée fran­çaise vient de subir une défaite en 1870 et se sent trahie par la nation disons qu’elle préfère rendre la trahi­son respon­sable de sa défaite plutôt que ses propres incom­pé­tences.
  • L’armée est le refuge de la noblesse qui se sent au dessus du pouvoir civile et croit repré­sen­ter le « véri­table » esprit fran­çais.
  • L’antisémitisme était latent et entre­tenu par l’église catho­lique qui voulait prendre sa revanche sur l’athéisme de la révo­lu­tion fran­çaise.
  • L’église et l’armée étaient donc les deux piliers de la cause anti­drey­fu­sarde.
  • Le pouvoir civil était très régu­liè­re­ment secoué par des scan­dales et avait peu envie de défendre « un juif ».

Tous ces diffé­rents facteurs permettent de comprendre pour­quoi, quand on a cru avoir trouvé le respon­sable de l’espionnage et de celui qui livrait aux Alle­mands les ingé­nieux systèmes de l’artillerie fran­çaise, tout le monde était bien content de punir ce traitre et que ce soit un juif arran­geait vrai­ment tout le monde. Le travail de Jean-Denis Bredin permet aussi de mieux connaître les diffé­rents prota­go­nistes de l’affaire , en parti­cu­lier le colo­nel Picquart qui sera le person­nage central du roman de Robert Harris. Mais aussi la famille Drey­fus en parti­cu­lier Alfred qui est un pur produit de l’armée fran­çaise et qui ne souhaite qu’une chose qu’on lui rende son honneur.

Nous suivons aussi « l’affaire » comme un incroyable moment de folie natio­nale, folie anti­sé­mite d’un côté , soutenu par l’église et son jour­nal « La Croix » et surtout « la libre parole » de Drumont. Et de l’autre côté les Drey­fu­sards entraîné par le talent de Zola , qui veut réta­blir la justice et s’oppose aux secrets mili­taires.

Pendant ce temps un homme, Alfred Drey­fus connaît un sort terrible isolé du monde dans l’Ile du diable où pendant deux ans il n’aura le droit de parler à personne. Il ne doit sa survie qu’à son courage et à sa déter­mi­na­tion de prou­ver son inno­cence. Cette affaire ne finit pas de trou­bler les fran­çais et le monde entier. Comment oublier que lors de la dégra­da­tion de Drey­fus et des cris de la foule « Mort aux juifs » un jour­na­liste Théo­dore Herzl , corres­pon­dant d’un grand quoti­dien vien­nois, a compris que les juifs seraient persé­cu­tés tant qu’ils n’auront pas leur propre pays ? Comment oublier que toutes les thèses de Drumont et de son jour­nal « la libre parole » seront reprises par les Nazis et mises en œuvre de la façon qu’on connaît ?

Le livre s’arrête en 1906 lors de la réin­té­gra­tion de Picquart et de Drey­fus dans l’armée , mais il faudra attendre 1995 pour que l’armée fran­çaise recon­naisse défi­ni­ti­ve­ment l’innocence de Drey­fus. Cela, à la suite d’une note du service histo­rique parue l’année d’avant mettant en doute son inno­cence.

Citations

L’armée en 1894

Pour beau­coup de milieux tradi­tion­nels, l’Armée est vécue comme un refuge, une sauve­garde contre l’ordre nouveau. Elle semble le dernier lieu où se conservent les valeurs anciennes ; elle préserve la fidé­lité légi­ti­miste. Elle est l » « Arche sainte » à laquelle les répu­bli­cains n’ont pas encore osé toucher, un précieux domaine main­tenu intact au milieu de la subver­sion géné­rale.

La position de l’église catholique soutient des « antidreyfusards »

On se révolte contre le refus de Dieu, le prin­cipe de laïcité, la destruc­tion des vertus chré­tiennes, l’ébranlement de l’influence catho­lique.

L’absolue confiance de Dreyfus dans l’armée française, son armée

« La vérité finit toujours par se faire jour, envers et malgré tous. Nous ne sommes plus dans un siècle où la lumière pouvaient être étouf­fée. Il faudra qu’elle se fasse entière et abso­lue, il faudra que ma voix soit enten­due par toute notre chère France, comme l’a été mon accu­sa­tion. Ce n’ai pas seule­ment mon honneur que j’ai à défendre, mais encore l’honneur de tout le corps d’officiers dont je fais partie et dont je suis digne . » Alfred Drey­fus au bagne de Cayenne.

Bilan pour le pouvoir de la presse

La presse décou­vrant sa puis­sance, a vite prouvé que celle-ci s’exerçait en tous sens. Sans » l’Aurore » et Zola, Drey­fus serait peut-être resté au bagne. Mais,sans Drumont et « La libre parole » y serait-il allé ? La presse nais­sante révèle déjà qu’elle est, qu’elle sera, dans la démo­cra­tie, le meilleur et l e pire : rempart de la Vérité , mais aussi véhi­cule de la calom­nie, péda­go­gie de l’abêtissement, école du fana­tisme, en bref , instru­ment docile à ceux qui la font et à ceux qui la reçoivent.

La culpabilité de Dreyfus pour l’Armée

Drey­fus fut succes­si­ve­ment coupable de trois manières.Il fut d’abord coupable parce que dési­gné pour cet emploi. Coupable, il le fut ensuite parce qu’il l’avait été. L’intérêt de la France l’honneur de l’Armée comman­daient qu’il restât condamné. Puis il fut coupable d » « avoir servi pendant cinq ans à ébran­ler l’Armée et la Nation » d’avoir été le symbole et l’instrument des forces du mal.

Libération du 12 septembre 1995

Le 7 septembre 1995 face à un audi­toire de 1.700 personnes rassem­blées à l’hôtel de ville de Paris, le géné­ral Jean-Louis Mour­rut, chef du service histo­rique de l’armée de terre (SHAT), a estimé que cette affaire qui n’en finit pas de provo­quer des remous est « un fait divers judi­ciaire provo­qué par une conspi­ra­tion mili­taire [qui] abou­tit à une condam­na­tion à la dépor­ta­tion ­ celle d’un inno­cent ­ en partie fondée sur un docu­ment truqué ». Des mots qui n’avaient encore jamais été pronon­cés au nom de l’institution mili­taire, et qui suivent ceux que Gérard Defoix, alors évêque de Sens, avait pronon­cés en octobre 1994, dans le même sens, au nom de l’Eglise de France.

On en parle

Un site qui permet de garder en tête les diffé­rents moments de l’affaire : L’Affaire Drey­fus et une chro­no­lo­gie très complète sur le site Chrono.

10 Thoughts on “L’Affaire – Jean-Denis BREDIN

  1. Il n’est jamais inutile de reprendre cette affaire qui a fait couler tant d’encre et frappé dura­ble­ment les esprits. Et c’est une tranche d’histoire impor­tante.

  2. La lecture du roman de Robert Harris m’a bien sûr donné envie de lire cet ouvrage de Bredin. Cette affaire n’a pas perdu sa capa­cité à révol­ter et nous incite à rester vigi­lants sur la mani­pu­la­tion par les médias, bien plus nombreux aujourd’hui mais pas pour autant plus fiables, il me semble.

    • ce qui m’a le plus touchée c’est la violence de l’antisémitisme catho­lique.
      L’intolérance et le fana­tisme sont des puis­sants vecteurs de haine , on le voit encore aujourd’hui, hélas !

  3. je me souviens parfai­te­ment de ce texte de JD Bredin, j’avais vague­ment étudié cela au lycée mais ce fut une décou­verte forte
    Le J’accuse c’est mon père qui me l’avais mis entre les mains
    une période dont il est bon de se rappe­ler

    • oui , je crois qu’il est bon de se rappe­ler tous les points forts et les faiblesses de la construc­tion de la répu­blique française.Je trouve aussi que cette affaire montre à quel point l’opinion publique peut être aveu­glée par une presse parti­sane.
      Mes lectures n’avaient rien à voir avec ce qui a secoué le pays elles sont anté­rieures aux meurtres perpé­trés pas des fana­tiques isla­mistes.
      Du temps de Drey­fus le fana­tisme était déjà dirigé contre des juifs mais perpé­trés par des fana­tiques catho­liques.

  4. Je ne connais­sais pas du tout mais c’est une lecture qui me semble plus qu’importante en effet !

  5. J’ai depuis trois ans une liseuse Sony T1 qui fonc­tionne pas mal du tout, un complé­ment très pratique pour bons lect-eur/­rices.
    Kindle ne limite-t-il pas les formats des livres ? PAs de ePub je crois ?

    • ce Kindle a été un cadeau , j’aurais du mal à m’en passer quand je pars en voyage , le service Amazon est trop pratique . Je me suis habi­tuée mais c’est moins agréable qu’un livre évidem­ment.

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