Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie-Claude Peugeot.

J’ai lu ce roman grâce à la blogo­sphère, je mettrai les liens si, sur un commen­taire, je recon­nais celui où celle qui aime cet auteur. ( J’ai perdu la réfé­rence du blog où j’ai noté ce nom, c’était au début de l’été 2017.)

Le titre améri­cain est « I know this much is true ». Ces deux titres révèlent une vérité du roman mais pas exac­te­ment la même, le titre améri­cain insiste sur la tension qui sous tend tout le roman. On sent que Domi­nick, le narra­teur qui essaie de sauver son frère Thomas, schi­zo­phrène, des griffes d’une insti­tu­tion psychia­trique répres­sive après qu’il s’est tran­ché la main dans les locaux de la biblio­thèque, va dévoi­ler peu à peu une enfance terrible qui cache des drames qui l’empêchent aujourd’hui de reprendre pied dans sa vie. Le titre fran­çais repré­sente le point final du roman, on ne peut construire sa vie qu’en accep­tant les diffé­rents aspects de sa propre person­na­lité. Thomas le fragile, le malade, le protégé de la mère des deux jumeaux est fina­le­ment plus fort que le bouillant et toujours en colère Domi­nick, enfin c’est une façon de parler car Thomas est du côté du malheur et la répres­sion s’abat sans pitié sur lui, la soit-disant force des vain­cus est de savoir recon­naître en chacun de nous cette part de faiblesse, c’est alors que « les vain­cus sont puis­sants » .

Wally Lamb nous plonge dans l’histoire d’une famille « dysfonc­tion­nelle » (j’emprunte ce mot à Pat Conroy élevé à la dure lui aussi par un ancien Marine). La diffé­rence est que Ray n’est pas le géni­teur des enfants, il a épousé la mère et reconnu les jumeaux. Durant toute leur enfance, il n’aura pour but que d’en faire de braves petits soldats et les endur­cir pour affron­ter un monde qu’il sait ne faire aucune place aux faibles. Domi­nick s’en sort à sa façon, il affronte avec bravache cette éduca­tion, mais Thomas réagit par les pleurs. Plus sa mère le protège, plus Ray s’énerve jusqu’à une scène terrible qui arrive après 900 pages. C’est le reproche que je fais à ce roman pour­quoi faut-il à cet auteur 976 pages pour accou­cher de cette souf­france qui dévore toute une vie ? Bien sûr ce roman nous permet de visi­ter les bas-fonds des hôpi­taux psychia­triques améri­cains, de parta­ger les tensions de l’arrivée des immi­grants italiens, de revivre le racisme ordi­naire contre les indiens et les noirs, et de comprendre que la peur d’avoir du sang noir dans les veines a provo­qué bien des secrets, que rien n’est pire que statut de fille mère … Bref nous sommes avec les vain­cus souvent et il est vrai que nous mesu­rons qu’eux aussi on fait la force de ce grand pays. Mais j’aurais aimé un peu plus de conci­sion, même si je comprends que le rythme de cette écri­ture vient du dévoi­le­ment progres­sif que Domi­nick réalise grâce à une théra­pie très doulou­reuse. Au bout de tant d’horreurs, la fin heureuse a mis un peu de baume sur mon cœur telle­ment meur­tri surtout quand je lis pendant des pages et des pages les souf­frances que l’on peut faire subir à des gens sans défense dans les hôpi­taux psychia­triques.

Citations

La dernière phrase

L’amour gran­dit dans le riche terreau du pardon ; les bâtards font de bons chiens ; La preuve de l’existence de Dieu réside dans la pléni­tude des choses.

Le sens du roman avec le titre français

Je suis profes­seur d’histoire américaine(.….)mes élèves tirent, je l’espère, la leçon que j’ai moi même tirée : l’abus de pouvoir nuit à l’oppresseur autant qu’à l’opprimé.

L’amitié entre garçons

« Comment peux-tu fréquen­ter le trou du c… le plus notoires de tout le lycée ? » me deman­dait constam­ment Thomas l’été ou Léo et moi étions ensemble au rattra­page d’algèbre. Certes, Léo était un vrai trou du cul, je le savais. Mais, je le répète, il était aussi tout ce que mon frère et moi n’étions pas : sans complexe, insou­ciant, et hyper drôle. Son toupet phéno­mé­nal nous avait fait accé­der à toutes sortes de plai­sirs inter­dits que mon béni-oui-oui de fran­gin aurait désap­prouvé, et qui m’aurait valu des rossées de mon beau-père : les films clas­sés X du drive-in de la route 165, le champ de courses de Narra­gan­sett, un maga­sin de vins, spiri­tueux sur la route de Pachaug Pond qui accor­dait aux mineurs le béné­fice du doute. Ma première cuite magis­trale, je l’ai prise dans la voiture de la mère de Léo, à la Cascade en fumant des ciga­rettes et en faisant circu­ler une bouteille de Bali Hai. J’avais 15 ans.

Les expérimentations sur les malades mentaux

Les années 70 et 78 avaient été fastes. À cette époque-là, consi­dé­rant qu’en fin de compte Thomas n’était pas maniaco-depres­sif, on avait arrêté le lithium pour le rempla­cer par de la stela­zine. Puis le Dr Brad­bury avait pris sa retraite, et ce connais de Dr Shoo­ner, ce nabot qui suivait désor­mais mon frère, avait décrété que, si ça marchait avec six milli­grammes de stela­zine par jour, ça marche­rait d’autant mieux avec dix-huit. Il me semble encore tenir ce petit char­la­tan par les revers de son veston de tweed comme le jour où j’ai trouvé Thomas assis, para­lysé, l’oeil vitreux, la langue pendante, bavant sur sa chemise.

Les bibliothèques

Autre­fois, le métier de biblio­thé­caire était un métier agréable -après tout elle aimait bien les gens. Mais à présent, les biblio­thèques étaient à la merci des lais­sés-pour-compte et des sans-abris du quar­tier. Des gens qui se fichaient éper­du­ment des livres et de l’information. Qui venaient s’asseoir là comme des légumes ou se préci­pi­taient aux WC toutes les cinq minutes. 

Le destin et l’amour d’un fils pour sa mère

J’étais celui qui en voulait le plus au destin de l’avoir grati­fiée d’abord d’un mari incons­tant, puis d’un fils schi­zo­phrène, avant de reve­nir lui taper sur l’épaule pour lui filer le cancer. Or je prou­vais seule­ment que j’étais celui qui refu­sait le plus obsti­né­ment de se rendre à l’évidence. Si je me donnais tant de mal et si je faisais les frais de lui offrir une cuisine neuve, elle avait inté­rêt à vivre assez long­temps pour en profi­ter.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


J’ai beau­coup aimé de cette auteure deux de ses romans histo­rique « L’adieu à la reine » que j’ai lu avant Luocine et « Le testa­ment d’Olympe  ». Son livre de souve­nirs était proposé à notre club de la rentrée, je l’ai donc commencé avec un a priori favo­rable. De plus les jeux d’enfant sur les plages me sont fami­liers ainsi que les ambiances de ville balnéaires en saison comme hors saison. Mais malgré ma bonne volonté, je n’ai rien reçu en lisant ce livre, qui n’est ni déplai­sant ni plai­sant. Je me disais sans cesse que si cette auteure n’était pas connue, peu de gens liraient ce livre qui est, je le recon­nais, élégant et déli­cat. Chan­tal Thomas,( pour moi c’est une qualité), n’est pas de la veine des femmes qui aiment avec courage mais souvent trop d’impudeur étaler la moindre de leurs souf­frances, elle reste mesu­rée et par touches très fines nous fait vivre une enfance bercée par les embruns et les odeurs d’estran et une mère fantasque. Elle raconte ses châteaux sur le sable, ses pêches mira­cu­leuses dans les rochers, des grands parents qui pallient l’absence d’une mère plus inté­res­sée par son propre bonheur que celui de ses proches. Je sais que j’oublierai ce livre aussi vite que la marée défait les œuvres éphé­mères des enfants sur la plage.

Citations

Parce que je connais des amoureux du tandem

Si aimer ce n’est pas se regar­der l’un l’autre c’est regar­der ensemble dans la même direc­tion, alors le tandem et le véhi­cule par excel­lence de l’amour. L’un derrière l’autre, péda­lant de concert dans la même direc­tion, ils avale­ront des kilo­mètres.

Les châteaux de sable

Le château conti­nue de crou­ler. Vous auriez dû le construire dans le sable sec, là où la marée ne monte pas, ponti­fie un père qui ignore l’attrait des causes perdues et l’empire des ruines. C’est parce que le château s’écroule, c’est dans l’intervalle où, quoique déla­bré, il garde des traces de sa gloire passée, que soudain il s’anime et devient habité. Il est traversé de voix, on entend des appels au secours, des histoires se nouent, et une grande tris­tesse nous abat.

La maladie d’Alzheimer

Ma mère a telle­ment travaillé dans le sens de l’oubli, telle­ment voulu oublier, que main­te­nant que l’oubli lui arrive de l’extérieur, en forme de patho­lo­gie, elle a une supé­rio­rité sur ceux qui ne s’étaient pas entraî­nés, ceux que l’oubli frappent de plein fouet. Elle est étran­ge­ment à l’aise avec le proces­sus mysté­rieux et actif en train d’effacer certaines de ses données exis­ten­tielles. Elle est à l’aise, elle n’est pas complice. Elle sent que quelque chose la dépasse, qui ne s’agit plus d’une amné­sie sous contrôle des noms de personnes et de lieu rayés de son monde comme porteur de mauvaises ondes, d’images désa­gréables et doulou­reuses. Un enfouis­se­ment réussi. Chez-elle les gens, les lieux, les noms, béton­nés sous une couche de silence, n’émergent plus jamais dans un espace vivant de conver­sa­tion, de rires, de larmes, ni même par une allu­sion, une soudaine tris­tesse où se fige l’expression. Le nom de mon père n’a aucune chance de fran­chir la barrière de ses lèvres, pas plus que celui d’Arcachon.

Cet auteur fait partie de ceux que je lis avec grand plai­sir. Brize était enthou­siaste, mais Aifelle avait un peu refroidi mon envie, pas assez tout de même pour que je ne le réserve pas à ma média­thèque. Tous les lecteurs de ce roman constatent que le récit de la catas­trophe de Liévin en 1974 rend parfai­te­ment compte de l’horreur de cette acci­dent qui aurait pu être évité, et raconte très bien la vie des mineurs et les terribles consé­quences de la sili­cose. J’ai relu quelques archives de l’époque, qui permettent de se rendre compte que Sorj Chalan­don n’a pas exagéré. Oui, cette catas­trophe était évitable et oui, ces hommes sont morts au nom du rende­ment du char­bon, alors que les mines avaient déjà perdu leur renta­bi­lité, elles allaient bien­tôt fermer les unes après les autres. Sorj Chalen­don, en ancien jour­na­liste, a sûre­ment véri­fié la véra­cité des détails révol­tants comme le fait que les houillères retiennent sur le salaire du mineur mort au fond de la mine, les deux jours qu’il n’a pas pu faire pour finir son mois, et encore plus sordide le prix de la tenue qu’il n’a pas pu rendre.…

L’autre centre d’intérêt c’est le destin person­nel de Michel, le petit frère survi­vant et tota­le­ment hanté par cette catas­trophe. On ne peut sans divul­gâ­cher l’intrigue, en dire trop sur ce person­nage. Pour Aifelle il n’est pas crédible et cela enlève du poids au roman. Je dois être une véri­table incon­di­tion­nelle de cet auteur, car si comme elle j’ai des doutes sur la vrai­sem­blance du person­nage, j’ai trouvé que grâce à lui, Sorj Chalen­don avait réussi à nous rendre présent l’horreur des acci­dents dans les mines. Et puis cela permet de tenir en haleine le lecteur jusqu’à la dernière page. Lors du procès final, j’ai beau­coup appré­cié le réqui­si­toire et la plai­doi­rie de la défense. Tout est dit dans ces quelques pages. À la fois un pays qui, en 2014, ne comprend plus la vie des mineurs, l’absurdité des destins qui finissent dans des râles de respi­ra­tions étouf­fées par les pous­sières de char­bon, ou dans des acci­dents d’une violence inima­gi­nable, et les gens qui eux sont restés à Lens ou à Liévin et qui se sentent marqués à jamais par les tragé­dies du char­bon.

C’est donc une quatrième fois que Luocine accueille un roman de cet auteur et même si j’ai un peu plus de réserves que pour « Retour à Killy­berg » , « le quatrième mur  » prix Goncourt lycéen 2013,et « Profes­sion du père » il m’a quand même beau­coup plu.

Citations

Tous les bricoleurs de mobylettes se reconnaîtront

À vingt sept ans, mon frère avait aussi aban­donné son vieux vélo pour le cyclo­mo­teur.

- La Rolls des gens honnête, disait-il aussi.

Une tragédie évitable

La presse l’avais compris, le juge Pascal l’avait décou­vert. Rien n’avait été dégazé. Le système pour mesu­rer le grisou n’était pas achevé. La machine qui servait à dissi­per les poches de méthane fonc­tion­nait dans un autre quar­tier. Les gaziers n’avaient pas mal travaillé. Pas leur faute, les pauvres gars. Ils n’étaient que deux mineurs à effec­tuer des mesures manuelles .Un seul, pour inspec­ter des kilo­mètres de gale­ries. Par mesure d’économie, les Houillères avaient pris le risque de l’accident.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Prix Renau­dot 2017 . Féli­ci­ta­tions !


Quel livre ! La biblio­thé­caire nous avait prévenu, ce roman est inté­res­sant à plus d’un titre, ce n’est pas seule­ment un livre de plus sur l’horreur d’Auschwitz. Olivier Guez commence son récit lorsque Josef Mengele débarque en Argen­tine sous le nom d’Helmut Gregor, après avoir passé trois ans à se cacher dans une ferme en Bavière non loin de Günz­burg sa ville natale où son père occupe des fonc­tions très impor­tantes à la fois, indus­triel pros­père, et maire de sa ville. Toute sa vie de fuyard, Mengele sera soutenu finan­ciè­re­ment par sa famille. Deux périodes très distinctes partagent sa vie d’après Ausch­witz, d’abord une vie d’exilé très confor­table en Argen­tine. Sous le régime des Peron, les anciens digni­taires Nazis sont les bien­ve­nus et il devient un indus­triel reconnu et vend aussi les machines agri­coles « Mengele » que sa famille produit à Günz­burg.

Tout le monde tire profit de la situa­tion, l’industrie alle­mande prend pied en Amérique latine et Josef s’enrichit. Son père lui fait épou­ser la veuve de son frère pour que l’argent ne sorte pas de la famille. Et la petite famille vit une période très heureuse dans un domaine agréable, ils parti­cipent à la vie des Argen­tins et se sentent à l’abri de quel­conques repré­sailles.

Tout s’effondre en 1960, quand le Mossad s’empare d’Eichmann et le juge à Jéru­sa­lem. Mengele ne connaî­tra plus alors de repos, toujours en fuite, de plus en plus seul et traqué par les justices du monde entier. Mais jusqu’en février 1979, date de sa mort, sa famille alle­mande lui a envoyé de l’argent. On aurait donc pu le retrou­ver, pour infor­ma­tion l’entreprise fami­liale Mengele n’a disparu qu’en 1991 et le nom de la marque en 2011.

La person­na­lité de ce méde­cin tortion­naire tel que Olivier Guez l’imagine, est assez crédible, jusqu’à la fin de sa vie, il se consi­dé­rera comme un grand savant incom­pris et il devien­dra au fil des années d’exil un homme insup­por­table rejeté de tous ceux qui se faisaient gras­se­ment payer pour le cacher. La plon­gée dans cette person­na­lité est suppor­table car Mengele n’a plus aucun pouvoir et même si on aurait aimé qu’il soit jugé on peut se réjouir qu’il ait fini seul et sans aucun récon­fort. Ce qui n’est pas le cas de beau­coup d’industriels alle­mands qui ont établi leur fortune sous le régime Nazi. L’aspect le plus éton­nant de ce roman, c’est la complai­sance de l’Argentine de l’Uruguay vis à vis des Nazis. Cette commu­nauté de fuyards Nazis a d’abord eu pignon sur rue et a contri­bué au déve­lop­pe­ment écono­mique de ces pays, puis ces hommes ont peu peu à peu perdu de leur superbe et se sont avérés de bien piètres entre­pre­neurs.

Citations

L’Allemagne nazie

Tout le monde a profité du système, jusqu’aux destruc­tions des dernières années de guerre. Personne ne protes­tait quand les Juifs agenouillés nettoyaient m les trot­toirs et personne n’a rien dit quand ils ont disparu du jour au lende­main. Si la planète ne s’était pas liguée contre l’Allemagne, le nazisme serait toujours au pouvoir.

L’Allemagne d’après guerre

À la nostal­gie nazi les Alle­mands préfèrent les vacances en Italie. Le même oppor­tu­nisme qui les a inci­tés à servir le Reich les pousse à embras­ser la démo­cra­tie, les Alle­mands ont l’échine souple et aux élec­tions de 1953, le Parti impé­rial est balayé.

Les industriels allemands

À Ausch­witz, les cartels alle­mand s’en sont mis plein les poches en exploi­tant la main d’oeuvre servile à leur dispo­si­tion jusqu’à l’épuisement. Ausch­witz, une entre­prise fruc­tueuse : avant son arri­vée au camp, les dépor­tés produi­sait déjà du caou­tchouc synthé­tique pour IG Farben et les armes pour Krupp. L’usine de feutre Alex Zink ache­tait des cheveux de femmes par sacs entiers à la Komman­dan­tur et en faisait des chaus­settes pour les équi­pages de sous-marins ou des tuyaux pour les chemins de fer. Les labo­ra­toire Scher­ring rému­né­raient un de ses confrères pour qu’il procède à des expé­ri­men­ta­tions sur la fécon­da­tion in vitro et Bayer testait de nouveaux médi­ca­ments contre le typhus sur les déte­nus du camp. Vingt ans plus tard, bougonne Mengele, les diri­geants de ces entre­prises ont retourné leur veste. Ils fument le cigare entou­rés de leur famille en siro­tant de bon vin dans leur villa de Munich ou de Franc­fort pendant que lui patauge dans la bouse de vache ! Traites ! Plan­qués ! Pour­ri­tures ! En travaillant main dans la main à Ausch­witz, indus­tries, banques et orga­nismes gouver­ne­men­taux en ont tiré des profits exor­bi­tant, lui qui ne s’est pas enri­chis d’un pfen­nig doit payer seul l’addition.

Description de Mengele à Auschwit par son adjoint

Mengele est infa­ti­gable dans l’exercice de ses fonc­tions. Il passe des heures entières plongé dans le travail, debout une demi-jour­née devant la rampe juive ou arrive déjà quatre ou cinq trains par jour char­gés de dépor­tés de Hongrie. Son bras s’élance inva­ria­ble­ment dans la même direc­tion, à gauche. Des trains entiers sont envoyés au chambre à gaz et au bûcher. Il consi­dère l’expédition de centaines de milliers de Juifs à la chambre à gaz comme un devoir patrio­tique. Dans la baraque d’expérimentation du camp tsigane on effec­tue sur les nains et les jumeaux tous les examens médi­caux que le corps humain est capable de suppor­ter. Des prises de sang, des ponc­tions lombaires, des échanges de sang entre jumeaux d’innombrables examens fati­gants dépri­mants, in-vivo. Pour l’étude compa­ra­tive des organes, les jumeaux doivent mourir en même temps. Aussi meurent-ils dans des baraques du camp d’Auschwitz dans le quar­tier B, par la main du docteur Mengele.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Isabelle D. Philippe. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard thème : « en chan­tant ».

Pour une fois, je crois qu’il vaut mieux voir le film que lire le livre qui l’a inspiré.

Film d’Alan Parker.


Le film est très drôle, visi­ble­ment, j’admire le talent des cinéastes qui savent à partir d’un tel livre faire un excellent film. On sent bien cepen­dant toute la vie qui jaillit des dialogues mais c’est très très pénible à lire. Pour vous faire une idée je vous reco­pie un passage, tout le roman est écrit sous cette forme là. J’ai fini par survo­ler plus que vrai­ment le lire.

Citation

Création du groupe

-Tous ces trucs à la noix sur l’amour, la campagne et les rendez-vous avec les meufs dans les super­mar­chés ou au McDo­nald, c’est fini, à la masse. C’est malhon­nête, déclara Jimmy.C’est bour­geois…
-Merde !
-C’est des trucs ringards, Dieu merci !
-Qu’est ce qui marche alors ? lui demanda Outs­pan
-Je vais te le dire. Le sexe et la poli­tique.
-Quoi ?
-Le vrai sexe. Pas le genre senti­men­tal « Je te tien­drai la main jusqu’à la fin des temps » Baiser, foutre… tu vois ce que je veux dire ?
-Je crois.
-Mais on ne peut pas dire « foutre » dans une chan­son objecta Derek…

Je suis mort. C’est pas le pire qui pouvait m’arriver.


J’ai besoin de cet auteur, j’ai besoin de son humour, il me fait telle­ment de bien depuis sa « Gram­maire imper­ti­nente » jusqu’à « Mon autop­sie ». Il me fait écla­ter de rire même si je suis seule, et dans mon blog, peu de livres ont eu ce pouvoir. Evidem­ment, après, je partage les extraits de son livre avec tous ceux et toutes celles qui ont ri avec Pierre Desproges, un exemple des grands amis de cet auteur.

Dans « Mon autop­sie », Jean-Louis Four­nier répond à la critique qu’on lui a sans doute faite de s’être moqué de toute sa famille sauf de lui. Dans ce livre, il se passe donc lui-même sur le grill de son esprit caus­tique, il ne s’épargne guère, après son père alcoo­lique, sa mère du Nord , ses deux enfants handi­ca­pés, sa fille reli­gieuse, sa femme qu’il a tant aimé, le voilà, lui l’écrivain. Lisez ce roman vous saurez tout sur Jean-Louis Four­nier, dissé­qué par une jeune étudiante en méde­cine. Évidem­ment, l’auteur a besoin que cette jeune femme soit belle et émou­vante. Au fur et à mesure qu’elle s’arrête sur telle ou telle partie de son corps, des souve­nirs lui reviennent. Il cherche aussi à comprendre cette jeune femme et sa vie amou­reuse. Les dialogues sont savou­reux. Le livre ne se raconte pas vrai­ment, j’ai reco­pié quelques passages pour vous donner envie de l’ouvrir. Il réus­sit même à nous faire accep­ter que lui aussi va mourir et que ce n’est peut-être pas si triste (person­nel­le­ment son humour me manquera).

Citations

Un chapitre entier pour vous

Lais­sez moi rire
Égoïne a décou­vert sur mon torse un tatouage au niveau du cœur, » S’il vous plaît ne me rani­mer pas do not disturb ».
Il était destiné à mon dernier méde­cin, il a compris le message. Elle a ri. Toute ma vie j’ai voulu faire rire. Le faire encore, après ma mort, m’est déli­cieux.
Petit, je me dégui­sais, j’improvisais des sketchs. À l’école, mon goût de faire rire m’a coûté cher. En rete­nue tous les dimanches, j’étais le mauvais exemple de la classe. Pour me faire remar­quer je n’étais jamais à cours d’idées, jusqu’à mettre une statue de la Sainte Vierge plus grande que moi dans les chiottes. Là, je fus mis à la porte. Mais j’avais fait rire ma mère.
Pour un bon mot, j’étais prêt à tout. Pour éviter des pour­suites judi­ciaires, j’ai même utili­ser l’humour. Pour­suivi pour avoir stationné dans la cour des départs de la gare du Nord, j’ai reçu un cour­rier m’enjoignant de payer pour arrê­ter les pour­suites. J’ai écrit à Madame la SNCF que je refu­sais l’arrêt des pour­suites, je tenais à être châtier pour expier. Je lui deman­dais une dernière faveur, être déchi­queté par le Paris Lille en gare d’Arras.
Les pour­suites se sont arrê­tées.
Pour moi l’humour était un déra­page contrôlé, un antal­gique, une parade à l’insupportable, une écri­ture au second degré, une arme à double tran­chant, un déter­gent. Il nettoie, comme la pyro­lyse, brûle les sale­tés, efface les tâches, les préju­gés, les rancœurs et les rancunes.
Plus tard, dans mes livres, j’ai essayé de rire de tout.
De la gram­maire, de l’alcoolisme de mon père, de l’hypocondrie de ma mère, de mes enfants handi­ca­pés, de ma vieillesse et j’ai voulu rire de ma mort…

J’en connais d’autres, tous élevés chez les curés

Quand j’étais petit, un curé, à la confes­sion, avant de me donner l’absolution, m’avait dit que la nuit il fallait prier avec ses mains, ça évitait de tripo­ter ses « parties honteuses ».
Ça ne m’a pas empê­ché de conti­nuer.
Je me sorti­rais. Les pensées impures étaient-elles des péchés mortels ? Évidem­ment, je n’osais le deman­der à personne.
Ma jeunesse a été empoi­son­née par le péché mortel, et la peur d’aller en enfer.

Si drôle

Plus de mille fois j’ai récité » Ne nous lais­sez pas succom­ber à la tenta­tion ».

Heureu­se­ment, Dieu ne m’a jamais exaucé

On pleure quand on arrive sur terre, pour­quoi on râle quand on doit partir ?

Jamais content.

J’appelais pour donner des nouvelles, rare­ment pour en deman­der, et il ne fallait pas que ça dure long­temps.

» Ce qui m’intéresse le plus chez les autres c’est moi » a écrit Fran­cis Pica­bia.
Cette phrase me va comme un gant.

Et pour vous faire « mourir » de rire son ami si drôle

Plon­gée dans des œuvres très longues et trop sérieuses, j’ai eu besoin de lire un livre qui me fasse sourire. Ce pauvre petit Icare, qui préfère (et de loin) qu’on l’appelle Cour­gette, a réussi à me faire passer une excel­lente soirée. J’ai reco­pié le début du livre pour donner l’idée du ton et de la façon de racon­ter. Derrière ce qui n’est qu’une fable autour de l’enfance malheu­reuse, appa­raissent aussi tous les récits des enfants qui sont broyés par des parents injustes et violents. J’ai quand même été un peu agacée par le côté « tout finira bien » pour notre petite « Cour­gette » qui voulait voir la vie en couleurs. La vie de cet enfant avait tout pour finir en tragé­die, une mère alcoo­lique et violente, un père tota­le­ment absent. Le roman commence alors que, par malheur, il tue sa mère croyant « tuer » le ciel que sa mère invoque sans cesse pour expli­quer tous ses malheurs. Un gendarme au grand cœur, va être touché par ce petit bonhomme et va faire de son mieux pour l’aider à sortir de ce marasme.

Le charme du roman vient du style, l’enfant ne comprend aucune image ni cliché, si son père est parti avec une poule, c’est pour lui une poule comme celle qui sont dans la cour de ses voisins paysans. Le procédé est assez répé­ti­tif et j’ai du mal à croire qu’un enfant de 9 ans soit aussi peu capable de compré­hen­sion au deuxième degré de sa propre langue. Ensuite, sa naïveté est trop totale et trop pure. J’ai donc des réserves sur ce roman, mais cela ne m’a abso­lu­ment pas empê­ché de le lire avec grand inté­rêt. Comme je l’ai dit, c’est une fable et je souhaite qu’elle vous fasse autant de bien qu’elle m’en a fait et je souhaite aussi que les enfants mal-aimés trouvent tous un homme ou une femme qui les aimera assez fort pour les remettre sur le chemin de l’espoir et de la vie.

Le début

Depuis tout petit, je veux tuer le ciel à cause de maman qui me dit souvent :

- Le ciel, ma cour­gettes, c’est grand pour nous rappe­ler qu’on est pas grand-chose dessous.
- La vie, ça ressemble en pire à tout ce gris du ciel avec ces salo­pe­ries de nuages qui pissent que du malheur.
-Tous les hommes ont la tête dans les nuages. Qu’ils y restent donc, comme ton abruti de père qui est parti faire le tour du monde avec une poule.
Des fois, maman dit n’importe quoi.
J’étais trop petit quand mon papa est parti, mais je vois pas pour­quoi il aurait emmené une poule au voisin pour faire le tour du monde avec. C’est bête une poule : ça boit la bière que je mélange aux graines et après ça titube jusqu’au mur avant de s’écrouler par terre.
Et c’est pas sa faute si maman raconte des bêtises pareilles. C’est à cause de toutes ces bières qu’elle boit en regar­dant la télé.
Et elle râle après le ciel et elle me tape dessus alors que j’ai même pas fait de bêtises.
Et je finis par me dire que le ciel et les coups ça va ensemble.
Si je tue le ciel, ça va calmer maman je pour­rais regar­der tran­quille la télé sans me prendre la raclée du ciel.

L’amour

La petite fille s’appelle Camille.
Je pense à elle, même quand elle est là.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Bernard Hœpff­ner avec la colla­bo­ra­tion de Cathe­rine Goffaux.


Le récent article de Keisha m’a amenée à relire ce roman que j’avais aban­donné, il m’a fallu toute la force de sa convic­tion pour que je le termine. J’ai failli plus d’une fois faire comme Sandrine renvoyer ce roman aux oubliettes. Il est construit autour d’un texte perdu, caché, présenté comme « unique » et « superbe », il donne, donc, au lecteur une seule envie : le lire à son tour pour parta­ger et comprendre ce plai­sir mais les extraits qui sont donnés sont (pour moi) des flops, cette décep­tion a entraîné une partie de mon désa­mour pour ce ce livre.

Extrait du livre présenté comme un chef d’oeuvre

Pendant l’age du verre, chacun pensait qu’une partie de son corps était extrê­me­ment fragile. Pour certains c’était une main, pour d’autres un fémur, et d’autres encore pensaient que c’était leur nez qui était en verre. L’âge du verre avez suivi l’âge de la pierre en tant que proces­sus évolu­tif de correc­tion, avait intro­duit un senti­ment nouveau de fragi­lité dans les rela­tions humaines qui encou­ra­geait la compas­sion.

Pour­quoi autant de mystère autour d’un texte aussi inin­té­res­sant ! Mais le pire n’est pas là, le côté abso­lu­ment insup­por­table de ce roman c’est sa construc­tion. Les person­nages sont reliés entre eux par des fils qui sont si emmê­lés que l’on ne sait pas ce qui les rapproche. Il y a cepen­dant de très beaux passages, les évoca­tions des diffé­rents aspects de l’extermination des juifs de Pologne et d’Europe centrales. Le poids de tous ces morts et les souve­nirs qui ne peuvent plus être ravi­vés par les vivants mais qui se sont arrê­tés alors que les parents, les frères les sœurs, les amants et amantes avaient encore le reste de leur vie à parta­ger avec la fratrie ; cela finit par étouf­fer les survi­vants. J’aurais tant voulu appré­cier ce livre, je suis bien triste de ne pas y être parve­nue.

Citations

Une mère envahissante

Quand je disais que j’allais dans ma chambre elle m’appelait : « Que puis-je faire pour toi, je t’aime telle­ment », et j’avais toujours envie de dire,mais sans jamais le faire : Aime- moi moins.

Le grand amour

Et si l’homme avait autre­fois été un garçon qui avait promis qu’il ne tombe­rai jamais amou­reux d’une autre fille tant qu’il vivrait a tenu promesse, ce n’est pas parce qu’il était têtu ni même loyale. Il ne pouvais pas faire autre­ment. Et, après s’être caché pendant trois ans et demi, caché son amour pour un fils qui ne savait même pas qu’il exis­tait ne parais­sait pas impen­sable. Pas si c’était ce que la seule femme qu’il aime­rait jamais lui deman­de­rait de faire. Après tout, quelle impor­tance si un homme doit cacher une chose de plus lorsqu’il a complè­te­ment disparu ?

Un juif réfugié au Chili et le poids de la découverte du sort de ceux qui sont restés en Pologne.

La guerre s’acheva. Petit à petit, Livi­nov apprit ce qu’était devenu sa soeur Myriam, et de ses parents, et de quatre autres frères et sœurs (ce qui était arrivé à son frère aîné André, il ne put le devi­ner qu’à partir de proba­bi­lité). Il apprit à vivre avec la vérité. Pas à l’accepter, mais vivre en sa compa­gnie. C’était comme s’il vivait avec un éléphant. Sa chambre était minus­cule et, chaque matin, il devait se glis­ser le long de la vérité simple­ment pour se rendre à la salle de bains. Pour atteindre l’armoire et sortir des sous-vête­ments, il lui fallait passer à quatre pattes sous la vérité, en priant qu’elle ne choi­sisse pas ce moment précis pour s’asseoir sur son visage. La nuit, quand il fermait les yeux, il la sentait planer au-dessus de lui.

Traduit de l’anglais (améri­cain) par Jean Esch.

Deux livres qui se suivent traduits par le même traduc­teur, j’aimerais tant confron­ter mon opinion à la sienne. Autant je me suis sentie enfer­mée dans le bon roman « les filles au lion » autant je me suis sentie libre dans celui-ci. Libre d’aimer , libre de croire à l’histoire , libre d’imaginer les person­nages. La cuisine et la recherche (parfois très compli­quée) des bons aliments sont à le mode visi­ble­ment dans tous les pays. L’avantage de prendre comme fil conduc­teur la cuisine , c’est de traver­ser toutes les couches de la société améri­caine. Entre le grand bour­geois raffiné qui peut payer un repas d’exception et le petit mitron qui épluche les légumes l’éventail des person­na­li­tés et des situa­tions est assez large. L’avantage aussi, c’est que comme pour toute forme d’art, seul le travail paye. Et deve­nir une chef mondia­le­ment connue comme le person­nage Eva Thor­vald est une tension de tous les instants entre les exigences de la vie et celle du créa­teur.

Dans ce roman, la très bonne cuisine n’est pas tant une sophis­ti­ca­tion de la cuis­son que l’exigence de la qualité des produits. Toute créa­tion cache une souf­france et celle d’Eva vient de sa nais­sance , aban­don­née par sa mère , orphe­line trop tôt d’un père qui a juste eu le temps de lui donner le goût de la bonne nour­ri­ture, elle rame pour survivre d’abord au lycée. Ah ! les lycées améri­cains la violence qui y règne est d’autant plus surpre­nante que ce n’est pas l’image que j’en avais. Souvent quand j’interrogeais les étudiants améri­cains sur leurs années lycée, ils me disaient que cela repré­sen­tait pour eux un grand moment de bonheur, alors que les jeunes Fran­çais détestent presque toujours leur lycée. Le roman s’intéresse ensuite à diffé­rents person­nages, l’on croit quit­ter Eva mais on suit son parcours et sa progres­sion comme chef d’exception à travers les rencontres qu’elle est amenée à faire, elle n’est plus alors le person­nage prin­ci­pal, et cela nous permet de comprendre un autre milieu à travers une autre histoire.

On passe du concours de cuisine consa­cré aux barres de céréales où toutes les mesqui­ne­ries habi­tuelles dans ce genre de compé­ti­tion sont bien décrites, à l’ouverture de la chasse aux cerfs d’une violence que je ne suis pas prête d’oublier. La scène finale rassemble les éléments du puzzle de la vie d’Éva dans un moment d’anthologie roma­nesque et culi­naire. Fina­le­ment c’est au lecteur de réunir tous les person­nages, j’ai relu deux fois ce roman pour être bien sûre d’avoir bien tout compris. Un grand moment de plai­sir dans mon été qui était plutôt sous le signe de romans plus tristes et je le dois à Aifelle qui avait été tentée par Cuné et Cathulu.

Citations

Légèreté et d’humour explication du lutefisk

Peu importe que ni Gustaf ni sa femme Elin, ni ses enfants n’aient jamais vu, et encore moins attrapé, assommé, fait sécher, trempé dans la soude, retrempé dans l’eau froide, un seul pois­son à chair blanche, ni accom­pli la déli­cate opéra­tion de cuis­son néces­saire pour obte­nir un aliment qui, quand il était préparé à la perfec­tion, ressem­blait à du smog en gelée et sentait l’eau d’aquarium bouillie.

Toujours le lutefisk

Lars, quant à lui, fut stupé­fait par ces vieilles scan­di­naves qui vinrent le trou­ver à l’église pour lui dire : » Un jeune homme qui prépare le lute­fisk comme toi aura beau­coup de succès auprès des femmes ». Or, d’après son expé­rience, la maîtrise du lute­fisk provo­quait géné­ra­le­ment du dégoût, au mieux de l’indifférence, chez ses rencards poten­tiels. Même les filles qui préten­daient aimer le lute­fisk ne voulaient pas le sentir quand elles n’en mangeaient pas, mais Lars ne leur lais­sait pas le choix.

Rupture amoureuse

« – Mais en atten­dant, conten­tons-nous d’être amis. »
Will avait déjà entendu cette phrase et il avait appris à ne plus écou­ter ce que disait la fille ensuite parce que c’était du bara­tin.

Le maïs

Anna Hlavek culti­vait un produit rare, presque inouï : une variété de maïs à polli­ni­sa­tion libre qui n’avait pas changé depuis plus de cent ans. D’après ce qu’elle savait, Anna avait hérité d’un stock de semences ayant appar­tenu à son grand-père, qui les avait ache­tés par corres­pon­dance .…en 1902. C’était exac­te­ment le même maïs que mangeait les arrières-grands-parents d’Octavia dans leur ferme près de Hunter dans le Dakota du Nord : des grains char­nus, fermes et juteux qui explo­saient dans la bouche, si sucrés qu’on aurait pu les manger en dessert.

Classe aisée américaine

Octa­via qui avait grandi à Minne­tonka, entouré de gens fortu­nés au goût sûr, qui avait obtenu des diplômes d’anglais et de socio­lo­gie à Notre-Dame, dont le père était avocat d’affaires et la belle-mère un ancien manne­quin deve­nue repré­sen­tante dans l’industrie phar­ma­ceu­tique, était desti­née à épou­ser un homme comme Robbe Kramer. Elle n’aspirait pas à une vie meilleure que celle qu’elle avait connue dans son enfance ; elle n’avait pas besoin d’être plus riche, juste aisée, auprès d’un ami comme Robbe, atta­ché au même style de vie. Elle serait heureuse, elle le savait, de l’accompagner dans ses dîner de bien­fai­sance poli­tique, et de char­mer les épouses moins intel­li­gentes de ces futurs asso­ciés. Elle avait même appris à jouer au golf, elle savait confec­tion­ner vingt sept cock­tails diffé­rents, elle pouvait regar­der un match des Minne­sota Vikings et comprendre ce qui se passait sans poser de ques­tions.

Traduit de l’anglais par Jean Esch.


J’avais appré­cié avec quelques réserves « Minia­tu­riste  », je n’ai donc pas hésité à me plon­ger dans son nouveau roman. Cette auteure sait capti­ver son lecto­rat. Et je m’en voudrais de vous dévoi­ler tous les ressorts de l’intrigue. Tout tourne autour d’un tableau qui a été peint en Espagne au début de la guerre civile. L’intrigue roma­nesque se passe en deux lieux et en deux temps. En Grande-Bretagne en 1957, dans la gale­rie d’art Skel­ton diri­gée par un certain Edmund Reed et une Femme Marjo­rie Quick, notre appren­tie écri­vaine Odelle Bastien vient se présen­ter pour un poste de dactylo. Elle est origi­naire des Caraïbes et dans l’Angleterre de ces années-là, on sent très bien le rejet des « gens de couleurs ».

L’autre moment se passe en Espagne à côté de Malaga, une famille germano-britan­nique vit là pour aider Sarah Schloss, épouse d’Harold négo­cia­teur d’œuvres d’art, à sortir de sa dépres­sion. Leur fille Olive peint mais en cachette de son père qui, elle en est certaine, n’apprécierait pas les tableaux d’une femme et encore moins de sa fille. La famille est aidée par Izaac et Teresa Robles, deux jeunes espa­gnols origi­naires du village. On assiste au début des violences qui amène­ront la guerre civile espa­gnole et à une passion à la fois pour la pein­ture et l’amour char­nel. La jeune Olive est une grande artiste qui aime­rait tant que son père ne la regarde plus comme une jeune fille dilet­tante de la bonne société. La guerre en Espagne puis le sort des juifs vont complè­te­ment battre les cartes de façon telle que personne ne puisse s’y retrou­ver. En 1957, le jeune Lawrie Scott vient dans la gale­rie où travaille Odelle faire évaluer le tableau qui a de tout temps accom­pa­gné sa mère : « les filles au Lion » , Odelle qui commen­çait à s’adapter à la vie londo­nienne, ne s’attendait pas à la violence de la réac­tion de sa patronne Marjo­rie Quick. Il faudra les 500 pages du roman pour que tous les fils se dénouent.

Jessie Burton est vrai­ment maître des intrigues et nous les suivons avec inté­rêt car elle sait mettre en toile de fond la réalité histo­rique et elle raconte très bien. Et pour­tant… encore une fois, j’ai quelques réserves peu parta­gées par la blogo­sphère. J’ai lu ce roman avec beau­coup d’attention , on ne peut pas faire autre­ment qu’être atten­tive car sinon on perd vite le fil. Je devrais savoir gré à Jessie Burton de cela. Mais voilà, je me suis aussi sentie prison­nière de cette intrigue et j’avais plus envie de finir ma lecture que de la retrou­ver les person­nages tous les soirs et rester rêver avec eux . Pour moi, elle en fait trop. C’est comme un filet qui nous enserre, je perds ma liberté quand je la lis. Je pense que cette auteure ne me convient pas tout à fait , heureu­se­ment elle a beau­coup d’admiratrices parmi les blogs que j’apprécie donc vous pour­rez lire des avis enthou­siastes qui me contre­disent.

Citations

Description de Londres

Je deve­nais une obser­va­trice expé­ri­menté des pous­sées irré­gu­lières et des cica­trices de l’habitat londo­nien. Les codes postaux, la brique, rosier ou pas, le décrot­toir, la hauteur du perron ou son absence consti­tuaient un langage que j’avais appris. Vous ne pouviez pas vivre ici sans remar­quer les diffé­rences entre les rues où régnaient la paix ou le chaos, un chien galeux vautré près du cani­veau, des enfants en haillons, une haie de buis bien taillée, un rideau soulevé qui dansait. À Londres il exis­tait de nombreuses façons de vivre, mais peu de façon de chan­ger de vie.

La création féminine en peinture 1936

Sais-tu combien d’artistes vend mon père ? Vingt six, la dernière fois que j’ai compté. Sais-tu combien il y a de femmes parmi eux ? Aucune. Pas une seule. Les femmes en sont inca­pables, figure-toi. Elles n’ont pas de vision. Pour­tant si je ne m’abuse, elles ont des yeux, des mains, un cœur et une âme.

Racisme ordinaire en 1957

Elle ne connais­sait pas d’autres gens de couleur, m’a-t-elle confié le jeudi de cette première semaine. Quand je lui ai répondu que je n’en connais­sais pas non plus, en tout cas pas sous ce nom, elle m’a regardé avec une expres­sion d’un vide abys­sal.

Un portrait bien croqué

À vingt et un ans, Pat Rudge était la dernière descen­dante d’une longue lignée d’habitants de l’East End. Une chou­croute laquée tenait en équi­libre sur sa tête et elle avait assez de khôl autour des yeux pour maquiller cinq pharaons.

Le cinéma français vu par un Anglais

» Vous préfé­rez peut-être aller voir un de ces films fran­çais où les gens n’arrêtent pas d’entrer, de sortir et de se regar­der ? »