Traduit de l’an­glais (États ‑Unis) par Vincent Raynaud, Édition Globe.

Je mets rare­ment les livres de ma liseuse sur mon blog car je pense que j’au­rais toujours le temps de le faire et puis j’ou­blie car ils sont toujours à mes côtés. C’est un peu les cas de « Hill­billy élégie ». D’abord je dois dire que le titre m’étonne, autant je trouve que cet essai décrit très bien cette popu­la­tion regrou­pée sous le nom de « Hill­billy » autant je ne trouve aucun carac­tère élégiaque à ce récit. Sauf, et c’est sans doute l’ex­pli­ca­tion du titre, l’in­croyable téna­cité de ses grands-parents à qui il doit tout. D’ailleurs il leur adresse ce livre

Pour Mamaw et Papaw, mes Termi­na­tors à moi

Dans son intro­duc­tion, il explique très bien qu’il est excep­tion­nel, non parce qu’il est diplômé de Yale, mais parce qu’il vient de la « Rust-Belle » c’est à dire d’une région de l’Ohio qui produi­sait autre fois de l’acier et qui main­te­nant est peuplée de gens dans la misère des petits boulots ou du chômage. Cet essai m’a permis de rencon­trer une partie de la popu­la­tion améri­caine que l’on ne connaît pas très bien. Issues de l’émi­gra­tion écos­saise et irlan­daise, ces familles très soudées se sont regrou­pées dans cette région autour des acié­ries nord améri­caines. Ces usines deman­daient des hommes forts et résis­tants à la fatigue et la souf­france au travail. On voit très bien le genre de person­na­li­tés mascu­lines que cela pouvait engen­drer. Aujourd’­hui, il n’y a plus d’acié­ries et il ne reste que la misère et les mauvais compor­te­ments. Mais aussi un esprit clanique qui empêche les « Hill­billy » de partir dans des régions où l’on trouve du travail. J.D Vance est issue d’une de ces familles , et il est très bien placé pour nous décrire ce qui détruit ce groupe social. Sa mère est dépas­sée par la misère, les nombreux maris et la drogue, il lui recon­naît une qualité : elle a toujours choisi des hommes qui étaient gentils avec les enfants. J.D n’a donc pas été maltraité par ses nombreux beaux-pères. Mais ce qui l’a sauvé de la répé­ti­tion du modèle paren­tal, c’est la stabi­lité que lui a offert le foyer de ses grands-parents. Pour lui, la clé de la défaite et le plon­geon dans la misère c’est l’ins­ta­bi­lité du foyer et la clé du sauve­tage c’est au contraire un foyer stable où l’en­fant peut trou­ver des modèles sur lesquels s’ap­puyer pour affron­ter les diffé­rentes diffi­cul­tés de la vie en parti­cu­lier l’école. Venant de ce milieu très pauvre et violent, il peut en décrire les rouages de l’in­té­rieur. Une idée qui revient souvent chez lui, c’est l’im­por­tance de prendre conscience que l’in­di­vidu fait des choix : avoir un bébé sans avoir fini l’école c’est un choix, prendre de la drogue c’est un choix, frap­per un enfant c’est un choix … Mais plus que tout offrir à un enfant un milieu stable l’ai­dera à se construire, car tous les pièges du déclas­se­ment social sont là juste derrière la porte de son foyer : l’alcool, le chômage, la violence, la drogue, l’échec scolaire… Si aucun adulte n’a eu confiance dans le jeune alors il tombera certai­ne­ment, dans ces pièges. (Et pour­ront alors deve­nir le héros des romans sur les déclas­sés des USA que certains d’entre nous aimons tant !)

Pour­quoi n’ai-je mis que trois coquillages ? Car j’ai trouvé le livre répé­ti­tif , la vie et l’amour de ses grands parents sont vrai­ment très touchants et m’ont beau­coup inté­res­sée et même si je comprends bien que J.D Vance ait été obligé de passer par une descrip­tion minu­tieuse du milieu des « Hill­billy« pour nous faire comprendre, à la fois, d’où il venait et pour­quoi, il est le seul de sa commu­nauté à être sorti de Yale, c’est très (trop, pour moi !) long .

Et depuis j’ai lu les billets de Inga­mic qui pour des raisons diffé­rentes a aussi quelques réserves sur ce livre. De Kathel et de Keisha .

Citations

Sa famille

Pour employer un euphé­misme, j’ai une rela­tion « compli­quée » avec mes parents, dont l’un s’est battu toute sa vie ou presque contre une forme d’addiction. Ce sont mes grands-parents qui m’ont élevé. Aucun d’eux n’a terminé le lycée et très peu de gens dans ma famille, même élar­gie, sont allés à l’université. Les statis­tiques le prouvent : les gosses comme moi sont promis à un avenir sombre. S’ils ont de la chance, ils parvien­dront à ne pas se conten­ter du revenu mini­mum, et s’ils n’en ont pas ils mour­ront d’une over­dose d’héroïne – comme c’est arrivé à des dizaines de personnes la seule année dernière, dans la petite ville où je suis né.

Le contexte social

Au contraire, je me recon­nais dans les millions de Blancs d’origine irlando-écos­saise de la classe ouvrière améri­caine qui n’ont pas de diplômes univer­si­taires. Chez ces gens-là, la pauvreté est une tradi­tion fami­liale ‑leurs ancêtres étaient des jour­na­liers dans l’éco­no­mie du Sud escla­va­giste, puis des métayers, des mineurs, et, plus récem­ment, des machi­nistes et des ouvriers de l’in­dus­trie sidé­rur­gique. Là où les Améri­cains voient des « Hilli­liies », des « Rednecks » ou des « Whiste trash », je vois mes voisins, mes amis, ma famille.

Sa ville

Près d’un tiers de la ville, envi­ron la moitié de la popu­la­tion locale, vit sous le seuil de pauvreté. Et la majo­rité des habi­tants, elle, juste au-dessus. L’addiction aux médi­ca­ments s’est large­ment diffu­sée, les gens se les procurent sur ordon­nance. Les écoles publiques sont si mauvaises que l’État du Kentu­cky en a récem­ment pris le contrôle. Les parents y mettent leurs enfants parce qu’ils n’ont pas les moyens de les scola­ri­ser ailleurs. De son côté, le lycée échoue de façon alar­mante à envoyer ses élèves à l’université. Les habi­tants sont en mauvaise santé et, sans les aides du gouver­ne­ment, ils ne peuvent même pas soigner les mala­dies courantes. Plus grave encore, cette situa­tion les rend aigris – et s’ils hésitent à se confier aux autres, c’est simple­ment parce qu’ils refusent d’être jugés.

Exemple sordide

J’étais en première quand notre voisine Pattie télé­phona à son proprié­taire pour lui deman­der de faire répa­rer des fuites d’eau du plafond de son salon. Lorsque celui-ci se présenta, il trouva Pattie seins nus, défon­cée et incons­ciente sur son canapé. À l’étage, la baignoire débor­dait – d’où les fuites. Visi­ble­ment, elle s’était fait couler un bain, avait avalé des cachets puis était tombée dans les vapes. Le sol de l’étage était endom­magé, ainsi qu’une partie des biens de la famille. Voilà le vrai visage de notre commu­nauté : une junkie à poil qui bousille le peu de chose qu’elle possède. Des enfants qui n’ont plus ni jouets ni vête­ments à cause de l’addiction de leur mère.

Son cas personnel

Je ne dis pas que les capa­ci­tés ne comptent pas. Elles aident, c’est certain. Mais comprendre qu’on s’est sous estimé soi-même est une sensa­tion puis­sante – que votre esprit a confondu inca­pa­cité et efforts insuf­fi­sants. C’est pour­quoi, chaque fois qu’on me demande ce que j’aimerais le plus chan­ger au sein de la classe ouvrière blanche, je réponds : « Le senti­ment que nos choix n’ont aucun effet. » Chez moi, les marines ont excisé ce senti­ment comme un chirur­gien retire une tumeur.
Tu peux le faire tout donner

Faire des choix

Quand les temps étaient durs, quand je me sentais submergé par le tumulte et le drame de ma jeunesse, je savais que des jours meilleurs m’attendaient, puisque je vivais dans un pays qui me permet­trait de faire les bons choix, choix que d’autres n’auraient pas à leur dispo­si­tion. Aujourd’hui, lorsque je pense à ma vie et à tout ce qu’elle a de réel­le­ment extra­or­di­naire – une épouse magni­fique, douce et intel­li­gente, la sécu­rité finan­cière dont j’avais rêvé enfant, des amis formi­dables et une exis­tence pleine de nouveau­tés –, je me sens plein de recon­nais­sance pour les États-Unis d’Amérique. Je sais, ça sonne ringard, mais c’est ce que j’éprouve.

La classe populaire la désinformation et la presse

Certaines personnes pensent que les Blancs de la classe ouvrière sont furieux ou désa­bu­sés à cause de la désin­for­ma­tion. À l’évidence, il existe une véri­table indus­trie de la désin­for­ma­tion, compo­sée de théo­ri­ciens conspi­ra­tion­nistes et d’extrémistes notoires, qui racontent les pires idio­ties sur tous les sujets, des préten­dues croyances reli­gieuses d’Obama à l’origine de ses ancêtres. Mais les grands médias, y compris Fox News, dont la mali­gnité n’est plus à démon­trer, ont toujours dit la vérité sur la citoyen­neté d’Obama et sa reli­gion. Les gens que je connais savent perti­nem­ment ce que disent les grands médias en la matière. Simple­ment, ils ne les croient pas. Seuls 6 % des élec­teurs améri­cains pensent que les médias sont « tout à fait dignes de confiance ». Pour beau­coup d’entre nous, la liberté de la presse – ce rempart de la démo­cra­tie améri­caine – n’est que de la foutaise. Si on ne se fie pas à la presse, qui reste-t-il pour réfu­ter les thèses conspi­ra­tion­nistes qui enva­hissent sans partage Inter­net. Barack Obama est un étran­ger qui fait tout ce qu’il peut pour détruire notre pays. Ce que les médias nous disent est faux. Dans la classe ouvrière blanche, beau­coup ont une vision très néga­tive de la société dans laquelle ils vivent. Voici
La liste est longue. Impos­sible de savoir combien de gens croient à une ou plusieurs de ces histoires. Mais si un tiers de notre commu­nauté met en doute la natio­na­lité du président – malgré d’innombrables preuves –, il y a tout lieu de penser que d’autres thèses conspi­ra­tion­nistes sont elles aussi à l’oeuvre. Ce n’est pas du simple scep­ti­cisme liber­ta­rien à l’égard des pouvoirs publics, sain dans toute démo­cra­tie. Il s’agit d’une profonde défiance à l’encontre des insti­tu­tions de notre pays, qui gagne le cœur de la société.

Changement de classe sociale

Nous vantons les mérites de la mobi­lité sociale, mais elle a aussi son revers. Celle-ci implique néces­sai­re­ment une forme de mouve­ment – vers une vie meilleure, en prin­cipe –, mais aussi un éloi­gne­ment de quelque chose. Or on ne choi­sit pas toujours les éléments dont on s’éloigne.

Conséquences d’une enfance difficile

Ceux qui ont subi de multiples expé­riences néga­tives de l’enfance ont une plus forte proba­bi­lité d’être victimes d’anxiété et de dépres­sion, d’avoir des mala­dies cardiaques, d’être obèses et de souf­frir de certains cancers. Ils ont aussi une plus forte proba­bi­lité de connaître des diffi­cul­tés à l’école et de ne pas réus­sir à avoir des rela­tions stables à l’âge adulte. Même le fait de trop crier peut miner le senti­ment de sécu­rité chez un enfant, affai­blir sa santé mentale et entraî­ner à l’avenir des problèmes de compor­te­ment.

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Natha­lie Peronny Édition Globe 

Je dois à Keisha (encore elle ! ‑encore ?… comme si je me plai­gnais !) ce livre merveilleux et instruc­tif à tant de point de vue. Je l’ai lu depuis un moment mais je n’ai rien oublié de mon inté­rêt pour cette fabu­leuse enquête. Il est sur mon sur Kindle et le gros avan­tage c’est de pouvoir faire des notes très faci­le­ment et de les récu­pé­rer tout aussi faci­le­ment comme vous pour­rez le voir. Peut-être, en ai-je mis un peu trop mais c’est pour moi une bonne façon de rete­nir préci­sé­ment le contenu d’un livre.

Jessica Bruder a suivi pendant deux ans des Améri­cains qui ont tout perdu suite à la crise des « subprimes » , toutes leurs écono­mies ont fondu dans des malver­sa­tions bancaires. Ils n’ont plus rien mais n’ont pas perdu les traits de carac­tère de la culture améri­caine. Ils essaient par tous les moyens de s’en sortir. Ceux et celles qui inté­ressent cette jour­na­liste ont choisi de s’ache­ter un camping-car et de partir sur les routes, à la recherche des petits boulots. Vous ne serez pas éton­nés d’ap­prendre qu’A­ma­zon a vu là une main d’oeuvre facile à capter. Donc avant Thanks­gi­ving et Noël leurs terrain de camping se remplissent de cara­vanes venant des quatre coins du pays. Cela nous vaut des pages passion­nantes sur ceux et celles qui travaillent dans les énormes hangars d’Ama­zon . La prin­ci­pale diffi­culté de ses nouveaux migrants de l’in­té­rieur, c’est de trou­ver des endroits où lais­ser leur camping, en effet aux États-unis tous les station­ne­ment sont privés et peuvent coûter très cher. Amazon propose donc des parking gratuits pour que ces gens viennent travailler chez eux. Le livre four­mille de petites astuces pour s’en sortir ? Ces gens forment une commu­nauté et se refilent les adresses des super­mar­ché qui ne vous chas­se­ront pas de leur parking, des terrain de camping où vous pour­rez lais­ser votre véhi­cule à condi­tion de faire du gardien­nage. En réalité, l’Amé­rique offre une foule de petits boulots peu payés, qui conviennent assez bien à des jeunes , mais qui sont très fati­gants pour des personnes âgées et qui surtout supposent un loge­ment.

Les personnes que suit Jessica Bruder sont souvent très inté­res­sants et diffé­rents des uns et des autres mais sa préfé­rée et la nôtre évidem­ment c’est Linda qui veut abso­lu­ment se construire une maison avec des maté­riaux recy­clés. J’es­père qu’elle vit bien main­te­nant Linda au grand cœur, elle le mérite pour oublier toutes ses galères. Je l’ima­gine bien dans une maison comme ça, pour faire un joli pied de nez à l’alcool qui a telle­ment pertur­bée sa vie.

Cela fait long­temps qu’une partie de la popu­la­tion améri­caine vit dans des terrains de camping où on retrouve des « homes » pas du tout mobiles. La nouveauté de ce phéno­mène , c’est qu’il s’agit ici de gens qui voyagent, qui ne veulent pas vivre parqués et qui veulent retrou­ver un travail stable. On voit aussi à quel point cette crise a été violente pour une partie impor­tante de la popu­la­tion, si la mala­die, un divorce ou l’al­cool s’en mêlent alors, ces gens perdent tout en très peu de temps. Mais ils sont Améri­cains et gardent malgré tout une envie de s’en sortir assez éton­nante et un esprit commu­nau­taire qui brise leur soli­tude .

Citations

Le début

Les mensonges et la folle cupi­dité des banquiers (autre­ment nommé « crise des subprimes ») les ont
jetés à la rue. En, 2008, ils ont perdu leur travail, leur maison, tout l’argent patiem­ment mis de côté pour leur retraite. Ils auraient pu rester sur place, à tour­ner en rond, en atten­dant des jours meilleurs. Ils ont préféré inves­tir leurs derniers dollars et toute leur éner­gie dans l’aménagement d’un van, et les voilà partis ;

Survivre en Amérique

Les workam­pers sont des travailleurs mobiles modernes qui acceptent des jobs tempo­raires aux quatre coins des États-Unis en échange d’une place de station­ne­ment gratuite (géné­ra­le­ment avec accès à l’électricité, à l’eau courante et évacua­tion des eaux usées), voire parfois d’une obole. On pour­rait penser que le travailleur-campeur est une figure contem­po­raine, mais nous appar­te­nons en réalité à une tradi­tion très ancienne. Nous avons suivi les légions romaines, aiguisé leurs épées et réparé leurs armes. Nous avons sillonné les villes nouvelles des États-Unis, réparé les horloges et les machines, les batte­ries de cuisine, bâti des murs en pierre en échange d’un penny les trente centi­mètres et de tout le cidre qu’on pouvait avaler.
Nous avons suivi les vagues d’émigration vers l’ouest à bord de nos chariots, munis de nos outils et de nos savoir-faire, aiguisé des couteaux, réparé tout ce qui pouvait l’être, aidé à défri­cher la terre, à construire des cabanes, à labou­rer les champs et à rentrer les récoltes en échange d’un repas et d’un peu d’argent de poche, avant de repar­tir vers le prochain boulot. Nos ancêtres sont les roma­ni­chels. Nous avons troqué leurs roulottes contre de confor­tables auto­cars et autres camping-cars semi-remorques. À la retraite pour la plupart, nous avons complété notre éven­tail de compé­tences d’une carrière dans l’entreprise. Nous pouvons vous aider à gérer un busi­ness, assu­rer la vente en maga­sin ou la logis­tique dans l’arrière-boutique, conduire vos camions et vos grues, sélec­tion­ner et embal­ler vos produits à expé­dier, répa­rer vos machines, bichon­ner vos ordi­na­teurs et vos réseaux infor­ma­tiques, opti­mi­ser votre récolte, remo­de­ler vos jardins ou récu­rer vos toilettes. Nous sommes les tech­no­ro­ma­ni­chels.

Bismark inventeur de la retraite

Les Améri­cains l’ignorèrent large­ment, et il s’écoula plus d’un siècle avant qu’Otto von Bismarck instaure en
Alle­magne la toute première assu­rance vieillesse au monde. Adopté en 1889, le plan de Bismarck récom­pen­sait les travailleurs attei­gnant leur soixante-dixième anni­ver­saire par le verse­ment d’une pension. L’idée était surtout de contrer l’agitation marxiste – et de le faire à peu de frais, puisque les Alle­mands vivaient rare­ment au-delà de cet âge cano­nique. Bismarck, bâtis­seur d’empire et homme de droite surnommé le Chan­ce­lier de fer, se retrouva aussi­tôt dans le colli­ma­teur des conser­va­teurs qui l’accusèrent de mollesse. Mais il repous­sait déjà leurs critiques depuis des années.
Appe­lez cela socia­lisme, ou tout autre terme qui vous plaira : pour moi, c’est la même chose », avait-il déclaré au Reichs­tag en 1881, lors d’un débat préli­mi­naire sur l’assurance sociale.

Travail peu valorisant

Dans le chariot, il pouvait y avoir quatorze paniers de cochon­ne­ries fabri­quées en Chine. L’un des trucs qui me dépri­maient le plus, c’était de savoir que tous ces machins fini­raient à la benne. » Cet aspect-là des choses la démo­ra­li­sait parti­cu­liè­re­ment. « Quand on pense à toutes les ressources mobi­li­sées pour en arri­ver là ! On nous incite à utili­ser ces trucs, puis à les jeter. » Le travail était érein­tant. Non seule­ment elle parcou­rait des kilo­mètres dans des allées de rayon­nages sans fin, mais elle devait se pencher, soule­ver, s’accroupir, tendre le bras, grim­per et descendre des marches, le tout en traver­sant un hangar dont la super­fi­cie faisait grosso modo la taille de treize stades de foot­ball.

L’alcool

Linda décida d’arrêter de boire avec une déter­mi­na­tion nouvelle. Et cette fois, elle y parvint. Lorsqu’elle avait peur de replon­ger, entre deux réunions, elle appe­lait sa marraine des Alcoo­liques anonymes. Étran­ge­ment, c’est là qu’elle apprit les tech­niques qui lui permet­traient plus tard de survivre aux cadences infer­nales d’Amazon. Elle devint experte dans l’art de se concen­trer sur les diffi­cul­tés immé­diates et de subdi­vi­ser les gros problèmes en petites bouchées plus faciles à digé­rer jusqu’à ce que la situa­tion paraisse sous contrôle. « Tu as fait la vais­selle ? OK. Va d’abord faire la vais­selle, et rappelle-moi après », lui ordon­nait sa marraine. Linda allait récu­rer les verres et les assiettes jusqu’à ce qu’ils soient propres, puis elle rappe­lait. « Tu as fait ton lit ? » lui deman­dait alors son amie. Linda s’exécutait. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’envie de boire passe. * * *

Trucs bizarres chez Amazon

Elle notait dans sa liste de souhaits Amazon « tous les trucs les plus dingues qu’on voyait passer » : des vers de cire, un ourson en géla­tine de deux kilos et demi, un fusil de plon­gée sous-marine, un livre inti­tulé Vénus aux biceps. Une histoire illus­trée des femmes musclées, un plug anal en forme de queue de renard, un stock d’anciennes pièces de monnaie améri­caines, un assor­ti­ment de sous-vête­ments en coton avec quatre trous pour les jambes baptisé « petites culottes pour deux », et un gode­mi­ché Batman.

Personnage haut en couleur

Le proprié­taire, Paul Winer, un nudiste septua­gé­naire au cuir tanné comme un vieux livre, arpente les allées de sa librai­rie vêtu en tout et pour tout d’un cache-sexe en laine trico­tée. Par temps froid, il enfile quand même un pull. Si Paul a pu garder sa librai­rie, c’est parce que, tech­ni­que­ment, c’est un commerce tempo­raire et qu’il a donc droit à des réduc­tions d’impôt. La boutique n’a pas vrai­ment de murs, c’est juste une pergola dres­sée audes­sus d’une dalle en béton. Des bâches relient les deux. Des contai­ners et un mobile home font office d’annexes. 

Il y a aussi un rayon de livres chré­tiens, mais il est installé tout au fond et Paul doit le montrer aux clients qui le cherchent. « Ils suivent mes fesses nues pour aller voir la Bible », s’amuse-t-il.

Humour les musées américains

Le lieu fut ensuite recon­verti en un relais de dili­gences, Tyson’s Wells, dont les ruines abritent aujourd’hui un tout petit musée situé à côté de la pizze­ria Silly Al’s. (La ville comprend deux autres musées : l’un expose une collec­tion de chewing-gums du monde entier, et l’autre des acces­soires mili­taires. Mais ils semblent moins atti­rer les foules que leur minus­cule rival.) En 1875, l’écrivaine Martha Summe­rhayes passa une nuit à Tyson’s Wells et décri­vit l’endroit comme « parti­cu­liè­re­ment mélan­co­lique et inhos­pi­ta­lier. Tout y refoule la saleté, tant sur le plan moral que physique ». Quand le relais finit par être aban­donné, le site devint une ville fantôme. En 1897, il fut ressus­cité par un boom minier ; le bureau de poste rouvrit, et la muni­ci­pa­lité choi­sit un nouveau nom : Quartz­site. (À l’origine, ce devait être « Quart­zite », en hommage au miné­ral, mais le « s » s’invita par erreur et resta défi­ni­ti­ve­ment.) L’unique figure histo­rique de la ville est un chame­lier syrien, Hadji Ali, enterré
sur place en 1902 et plus connu sous le surnom « Hi Jolly », version améri­ca­ni­sée de son nom. Ali avait été recruté en 1856 au sein du tout nouveau corps de chame­liers de l’US Army : l’expérience, de courte durée, visait à utili­ser ces animaux notoi­re­ment iras­cibles pour trans­por­ter du maté­riel vers le sud-est des États-Unis.

Honte

Mike m’explique que les personnes âgées et en situa­tion de préca­rité affluent à Quartz­site parce que c’est une « ville idéale pour les retrai­tés peu fortu­nés » et « un endroit pas cher où se plan­quer ». Mais se plan­quer de quoi, au juste ?
Réponse : de la honte, de pauvreté et du froid. « Dans le désert, dit-il, ils n’ont pas peur de crever de froid. Ils disent à leurs enfants que tout va bien. »

Optimisme américain

Comme l’a souli­gné Rebecca Solnit dans son ouvrage Un para­dis construit en enfer. Ces formi­dables
commu­nau­tés qui naissent au milieu du désastre, les gens ne se contentent pas de rele­ver la tête dans les
moments de crise ; ils le font avec une « joie vive et surpre­nante ». Il est possible de traver­ser des épreuves tout en ressen­tant de la joie dans les moments de partage, comme quand on se retrouve autour d’un feu de camp avec ses compa­gnons d’infortune sous un immense ciel étoilé.

Pourquoi si peu d’afro-américains ?

À ce stade, j’avais rencon­tré des centaines de personnes qui avaient adopté ce mode de vie :
travailleurs itiné­rants, vaga­bonds de l’asphalte et camping-caristes, de la côte Est à la côte Ouest du pays. Certes, il y avait parmi eux des gens de couleur, mais ils repré­sen­taient une excep­tion au sein de cette commu­nauté.
Pour­quoi la sous-culture nomade était-elle majo­ri­tai­re­ment blanche ? Certains de ses membres se sont posé la même ques­tion. Sur la page Face­book offi­cielle du programme Camper­Force, un camping-cariste noir a eu ces mots devant la succes­sion de photos montrant surtout des ouvriers blancs : « Je suis sûr que des Afro-Améri­cains ont postulé à ces emplois, faisait-il obser­ver. Pour­tant, je n’en vois au postées par Amazon. »

Imagi­nez-vous coincé en pleine forêt sans élec­tri­cité, sans eau courante ou sans voiture : vous aurez tendance à décrire cette situa­tion comme un « cauche­mar » ou le « pire scéna­rio possible après un crash aérien ou une catas­trophe dans le genre ». Les Blancs, eux, appellent ça « camper ».

Le trafic de drogue

Au fil de ses lectures, Linda a tout appris sur le plus célèbre coup de filet anti­drogue du coin, dans les années 1990, quand des poli­ciers ont décou­vert l’existence d’une gale­rie de neuf kilo­mètres de long sous la fron­tière. Utilisé par le cartel de Sina­loa pour la contre­bande de cocaïne, le large tunnel, renforcé par des parois en ciment, repo­sait à une dizaine de mètres au-dessous du sol, avait pour point de départ une maison anodine d’Agua Prieta ; son entrée était savam­ment cachée. En ouvrant un robi­net, on action­nait un monte-charge hydrau­lique qui faisait remon­ter une table de billard – et la dalle du sol sur laquelle elle repo­sait – pour révé­ler un trou équipé d’une échelle. À l’intérieur, le tunnel mesu­rait un mètre cinquante de haut ; il était clima­tisé, éclairé et protégé des risques d’inondation grâce à une pompe et un puisard. Des rails métal­liques permet­taient de dépla­cer un chariot jusqu’à Douglas, sous un grand hangar camou­flé en station de lavage pour camions. Là, une poulie faisait remon­ter les cargai­sons de cocaïne à la surface, où elles étaient récep­tion­nées par des manu­ten­tion­naires
pour être char­gées dans des semi-remorques. Stupé­faits, les poli­ciers avaient comparé le tunnel, surnommé « Chemin de la cocaïne », à un truc « digne d’un film de James Bond ». Le pilier du cartel de Sina­loa, El Chapo, Joaquin Guzman de son vrai nom, était carré­ment allé plus loin dans le super­la­tif en affir­mant que son équipe avait construit un « putain de tunnel super-cool ».

Tout ce qu’a lu Linda concer­nant le trafic de drogue local est vrai. Les mules peuvent gagner davan­tage en une nuit qu’un ouvrier de maqui­la­dora en un mois. Il n’est donc guère éton­nant que la police des fron­tières de Douglas retrouve souvent des paquets de mari­juana dissi­mu­lés dans les jantes et les pneus de rechange des véhi­cules en prove­nance du Mexique. (On y trouve aussi de la meth, de l’héroïne ou de la cocaïne, mais plus rare­ment.) Lors d’un récent coup de filet, ils ont surpris un jeune de seize ans en train de descendre eb rappel le long de la clôture à l’aide d’une cein­ture de sécu­rité .…Pour ce travail on lui avait promis 400 dolars. Chez lui, il fabri­quait des cour­roies de distri­bu­tion dans une « maqui­la­dora » pour 42 dolars la semaine.