Édition Albin Michel. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Ce roman permet de revivre les,expériences de Char­cot à la Salpê­trière. Comme le célèbre tableau d’An­dré Brouillet nous en laisse la trace.
Ce tableau m’a, de tout temps, mise mal à l’aise : je lui ai toujours trouvé une dimen­sion d’un érotisme déran­geant. La femme est très belle, trop dénu­dée, entou­rée de regards d’hommes qui se veulent scien­ti­fiques. La science n’est très certai­ne­ment qu’un alibi pour de nombreux spec­ta­teurs
Et cette pauvre femme comment peut-elle guérir de quoi que ce soit quand on sait à quel point l’hys­té­rie tout en ayant des mani­fes­ta­tions publiques relève de l’in­time.
Bref ce livre avait tout pour me plaire sauf que.… Il est écrit par une jeune auteure qui n’a qu’un but prou­ver que les hommes de cette époque sont tous des tortion­naires pervers en puis­sance.
On ne peut nier les méfaits de la société patriar­cale et que des hommes aient abusé de leur pouvoir pour inter­ner leur femme ou leur fille a existé, j’en suis certaine. Mais dans ce roman à part le bien pâle Theo­phile le frère d’Eu­gè­nie Cléry l’in­ter­née qui parle avec les défunts et dont nous allons suivre l’in­ter­ne­ment aucun homme n’est posi­tif. Le rôle de Char­cot n’est analysé qu’à travers ces séances publiques sur l’hys­té­rie. Aucune allu­sion aux décou­vertes sur les mala­dies dégé­né­ra­tives qui sont pour­tant à mettre à son crédit.
En revanche, le regard de l’écri­vain sur ces femmes qu’on inter­nait si faci­le­ment est très compa­tis­sant et sûre­ment proche de la réalité. Le person­nage de l’in­fir­mière respon­sable du pavillon est aussi très riche et on croit à ce person­nage. L’hé­roïne qui voit et entend les défunts lui parler est touchante, mon problème est que j’ai beau­coup de mal avec le spiri­tisme. Je ne comprends pas le choix de l’au­teure, s’il y avait tant d’in­ter­ne­ments abusifs dans des familles bour­geoises pour­quoi ne pas prendre un exemple qui aurait convaincu tout le monde même ceux qui ne croient pas que les morts viennent parler aux vivants… je cite deux exemples qui hantent ma mémoire l’in­ter­ne­ment de Camille Clau­del et la lobo­to­mie en 1941 de Rose Marie Kennedy qui aimait trop les garçons… ceci dit ce roman se lit faci­le­ment et on suit avec inten­sité le suspens qui monte autour de la possi­bi­lité d’éva­sion d’Eu­gè­nie Cléry lors du bal de la Salpê­trière. Le titre vient de cet événe­ment festif qui avait lieu tous les ans à la mi-carême, auquel le Tout-Paris se préci­pi­tait pour voir de plus près ces folles que la société avait enfer­mées.

Citations

Une assistante complètement sous le charme du grand patron

Gene­viève esquisse un sourire. Chaque fois qu’elle le regarde s’adres­ser à ses spec­ta­teurs avides de la démons­tra­tion à venir, elle songe au début de l’homme dans le service. Elle l’a vu étudier, noter, soigner, cher­cher, décou­vrir ce qu’au­cun n’avait décou­vert avant lui, penser comme aucun n’avait pensé jusqu’ici. À lui seul, Char­cot incarne la méde­cine dans toute son inté­gra­lité, toute sa vérité, toute son utilité.

Deux personnages

Thérèse l’internée Geneviève l’infirmière cheffe

Thérèse est la seule que l’an­cienne ne peut contre­dire. Les deux femmes se côtoient entre les murs de l’hô­pi­tal depuis vingt ans. Les années ne les ont pas rendues fami­lières pour autant ‑concept incon­ce­vable pour Gene­viève. Mais la proxi­mité à laquelle oblige ces lieux, et les épreuves morales auxquelles ils soumettent ont déve­loppé entre l’in­fir­mière et st l » ancienne putain un respect mutuel, une entente aimable, donc elle ne parle pas mais qu’elle n’ignore pas. Chacune a trouvé sa place et conçoit son rôle avec dignité, Thérèse, mère de cœur pour les alié­nées , Gene­viève, mère ensei­gnante pour les infir­mières. Entre elles a souvent lieu un échange de bons procé­dés, la Trico­teuse rassure ou alerte Gene­viève sur une inter­née en parti­cu­lier ; l’An­cienne renseigne Thérèse sur les avan­cées de Char­cot et les événe­ments à Paris. Thérèse est d’ailleurs la seule avec qui Gene­viève se soit surprise à parler de sujet autre que la Salpê­trière. À l’ombre d’un arbre une jour­née d’été, dans un coin du dortoir un après-midi d’averse , l’alié­née et l’in­ten­dante ont parlé avec pudeur, des hommes qu’elles ne côtoient pas, des enfants qu’elles n’ont pas, de Dieu en qui elles ne croient pas, de la mort qu’elle ne redoute pas.

Le rôle des hommes

Mais la majo­rité des alié­nées le furent par des hommes, ceux dont elles portaient le nom. C’est bien le sort le plus malheu­reux : sans mari, sans père, plus aucun soutien, plus aucune consi­dé­ra­tion n’est accor­dée à son exis­tence.

La peur de quitter l’hôpital après 30 ans d’internement

Son état géné­ral s’était à ce point stabi­lisé que lorsque le docteur Babinski l’avait exami­née hier, il avait décidé aucun signe ne s’op­po­sait plus à une sortie. Ces propos avaient ébranlé l’in­ter­née qui avait main­te­nant un certain âge. La pers­pec­tive de sortir et de retrou­ver Paris, ses rues, ses parfums, de traver­ser la scène dans laquelle elle avait poussé son amant, de marcher à côté d’autres hommes dont elle igno­rait les inten­tions, de fouler ses trot­toirs qu’elle connais­sait trop l’avait enva­hie d’une épou­vante incon­trô­lable.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Édition La librai­rie du XXI°siècle Seuil

Il existe parfois des petits bijoux litté­raires que l’on a envie de parta­ger avec le monde entier. C’est le cas pour ce conte auquel on ne saurait ni ajou­ter ni enle­ver un seul mot. La tragé­die du XX° siècle nous appa­raît dans toute son horreur sous une forme de conte que l’on ne pourra pas racon­ter à nos enfants. Du premier mot au dernier, j’ai tout aimé de cette lecture et je pense qu’elle renou­velle complè­te­ment notre regard sur la Shoa. Il s’agit d’un bébé jeté, en 1942, d’un des trains de marchan­dises dont on connaît la desti­na­tion aujourd’­hui et recueilli par une pauvre femme qui va le sauver. Je ne peux pas en dire beau­coup plus, lisez-le, j’ai­me­rais tant savoir ce que vous en pensez et surtout, surtout .… ne vous dites pas : « Ah, encore un livre sur ce sujet ! » .

Citations

Le début

Il était une fois, dans un bois, une pauvre bûche­ronne et un pauvre bûche­ron.

Non non non non, rassu­rez-vous, ce n’est pas « le Petit Poucet ». Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridi­cule. Où et quand a‑t-on vu des parents aban­don­ner leurs enfants faute de pouvoir les nour­rir ? Allons…

L’apparition du bébé

Alors appa­raît, oh merveille, l’ob­jet, l’ob­jet qu’elle appe­lait depuis tant de jours de ses vœux, l’ob­jet de ses rêves. Et voilà que le petit paquet, l’ob­jet à peine défait, au lieu de lui sourire et de lui tendre les bras, comme le font les bébés dans les images pieuses, s’agite, urgent, serre les poings les bran­dis­sant bien haut dans son désir de vivre, torturé par la fin. Le paquet proteste et proteste encore.

Retour du père des camps

Il avait vaincu la mort, sauvé sa fille par ce geste insensé, il avait eu raison de la mons­trueuse indus­trie de la mort. Il eu le courage de jeter un dernier regard sur la fillette retrou­vée et reper­due à jamais. Elle faisait déjà l’ar­ticle à un nouveau chaland montrant de ces petites mains la prove­nance du fromage en dési­gnant du doigt la chèvre chérie et sa maman adorée.

L’épilogue

Voilà, vous savez tout. Pardon ? Encore une ques­tion ? Vous voulez savoir si c’est une histoire vraie ? Une histoire vraie ? Bien sûr que non, pas du tout. Il n’y eut pas de trains de marchan­dises traver­sant les conti­nents en guerre afin de livrer d’ur­gence leurs marchan­dises, oh combien péris­sables. Ni de camp de regrou­pe­ment, d’in­ter­ne­ment, de concen­tra­tion, ou même d’ex­ter­mi­na­tion. Ni de familles disper­sées en fumée au terme de leur dernier voyage. Ni de cheveux tondus récu­pé­rés, embal­lés puis expé­diés. Ni le feu, ni la cendre, ni les larmes. Rien de tout cela n’est arrivé, rien de tout cela n’est vrai.

Édition Rouergue

Je dois cette lecture à Krol qui avait été très enthou­siaste pour un autre roman d’Hé­lène Vignal, que je lirai à l’oc­ca­sion celui-ci était à la média­thèque. Il se trouve que ce jour là il y avait une expo­si­tion qui va bien avec le thème du roman dont je vais vous parler. Il s’agis­sait de portrait de personnes âgées qui ont toutes en commun de se faire porter des livres car elles ne peuvent que diffi­ci­le­ment se dépla­cer. J’ai adoré ces portraits :

Une expo­si­tion qui part à la rencontre de nos aînés…

De la même façon, j’ai beau­coup aimé le portrait de Jamie la grand-mère de la narra­trice Louise. Cette femme qui passe son temps à soupi­rer, à ranger une maison ou rien de dépasse, à faire des mots fléchés et des sudoku saura-t-elle comprendre sa petite fille et s’ou­vrir aux joies du camping. Parce que les vacances dont rêve Louise c’est de passer huit jours avec sa mère et son ami Théo à Béno­det. Rien ne se passe comme prévu, sa mère doit repar­tir travailler et Louise doit renon­cer à ses vacances au camping. Or, Théo son ami homo­sexuel, a tout autant qu’elle besoin de ces huit jours loin de ses parents à qui il ne peut abso­lu­ment pas parler de son homo­sexua­lité. Beau­coup de thèmes se croisent dans ce roman pour ado, mais qui peut faci­le­ment être lu par des adultes. La guerre d’Al­gé­rie, (c’est bizarre mais j’ai lu deux livres à la suite qui parlaient de cette guerre), la diffi­culté de se comprendre entre géné­ra­tion, l’ho­mo­sexua­lité, mais surtout la façon dont une personne, ici Jamie, peut passer à côté du bonheur en s’en­fer­mant dans des habi­tudes morti­fères. Beau­coup d’hu­mour dans ce roman, la scène où dans « la famille parfaite » du camping, les parents veulent persua­der l’enfant que, puis­qu’il aime les cour­gettes et les concombres « il doit aimer les corni­chons » est très drôle. Je ne sais abso­lu­ment pas si les ado aiment cet auteur mais je l’es­père de toutes mes forces car elle parle de tout avec une légè­reté et un sérieux qui fait du bien sans oublier son humour.

Citations

Les phrases d’ado que j’aime

Moi, je regar­dais un feuille­ton améri­cain en faisant la patate devant la télé.

Mon grand-père était-il un soldat sangui­naire ? Genre vété­rans du Viet­nam façon cous­cous ?

Quand elle repousse sa grand-mère

Ces phrases sonnent comme un mauvais sort. Je m’écarte comme si elle venait de me piquer avec un rouet empoi­sonné de sorcière. J’en veux pas, moi de sa vie compli­quée. J’en veux pas de ses « jamais », des ses « tu verras », char­gés comme des bombar­diers. Je ne veux pas que la vie s’oc­cupe de moi. Je veux m’oc­cu­per de ma vie toute seule. Sans subir, comme elle. Sans languir après des trucs qui n’ar­rivent jamais. Sans espé­rer que demain ça ira mieux. Sans attendre que les gens soient morts pour les comprendre.

Portrait très bien dessiné en une phrase

Elle s’éloigne, martiale,la bouche comme un smiley à l’en­vers, les joues qui pendent, l’œil noir, en pous­sant un soupir offensé.

Édition j’ai lu

Je le dis tout de suite : n’at­ten­dez pas un billet objec­tif. J’aime cet auteur et je vais ne dire que du bien de ce livre que j’ai refermé à regret, j’au­rais voulu rester encore un peu avec ces person­nages. Laurent Seksik a été élevé par des parents aimants et, en retour, il éprouve pour eux une grande affec­tion. On peut alors imagi­ner un livre guimauve dégou­li­nant de bons senti­ments. Et bien non, on peut parler d’amour et de respect filial sans ennuyer personne. Laurent Seksik décrit ici la dispa­ri­tion de son père et l’énorme diffi­culté qu’il éprouve à se remettre de ce deuil. Dans une famille juive, cela dure offi­ciel­le­ment un an et comme il nous le dit, il aurait aimé que cela dure encore plus long­temps. Il nous manque aussi à nous, ce père qui a si bien su racon­ter à son fils l’his­toire de sa famille. Le roman se situe au moment où Laurent Seksik retourne en Israël, un an après l’enterrement de son père pour célé­brer, juste­ment, la fin du deuil. Dans l’avion, il rencontre une jeune Sandra, qui lui donne la réplique et cherche à comprendre pour­quoi il aime tant son père, elle, qui semble avoir toutes les raisons de détes­ter le sien ! Elle est comme le néga­tif de l’amour enso­leillé de Laurent pour son père et leur conver­sa­tion nous permet de mieux cerner la person­na­lité de ce père tant aimé. Comme souvent dans les familles juives, l’amour dont les parents entourent leurs enfants est à la fois construc­tif et étouf­fant, il se mêle de tout, ce père, du choix des études de son fils et de ses fréquen­ta­tions fémi­nines. La scène dans l’aéroport de Nice est digne d’un film de Woody Allen, je vous la laisse décou­vrir. Mais son père, c’est aussi, un homme géné­reux qui est aimé des gens simples, qui se donnent du mal pour faire un beau discours pour des enter­re­ments de gens sans famille. Et c’est certai­ne­ment la personne qui a le plus compté dans la vie de l’écri­vain Laurent Seksik, méde­cin pour plaire à sa mère écri­vain pour que son père soit fier de lui : un fils obéis­sant donc..

Citations

Son père

- Papa, tu me jures que cette histoire est vraie ?
- Si cette histoire n’était pas vraie, pour­quoi l’au­rais-je inven­tée ?

L épisode Derrida

« Tu te souviens qu’en­fant, à Alger, j’étais dans la classe de Jacques Derrida. Mais t’ai-je raconté qu’en sixième je l’ai aidé à plusieurs reprises à résoudre des problèmes de mathé­ma­tiques ? »
Je ne voyais pas où il voulait en venir.
« Si Jacques Derrida en est là aujourd’­hui, c’est grâce à ceux qui l’ont aidé et peut-être ai-je été l’un des premiers avec ces devoirs de mathé­ma­tiques. Peut-être que Derrida me doit une fière chan­delle et peut-être même que la philo­so­phie fran­çaise nous en doit une aussi ! Je me suis rensei­gné. Le frère de Jacques Derrida vis à Nice, il possède une phar­ma­cie à Cimiez. Tu vas aller le trou­ver, lui rappe­ler l’épi­sode du devoir de mathé­ma­tiques. Il trans­met­tra. Le Jacques que j’ai connu était un garçon d’hon­neur. Il saura faire pour toi ce que j’ai accom­pli hier pour lui. »
Je bataillai ferme durant quelques semaines, mais on ne refu­sait rien très long­temps à mon père.
Un samedi après-midi, après qu’il m’eut déposé au volant de sa nouvelle Lancia sur le trot­toir de l’of­fi­cine, j’en fran­chis le seuil et avan­çait d’un pas hési­tant et inquiet à l’in­té­rieur de la phar­ma­cie déserte en ce début d’après-midi, avec le secret espoir qu’au­cun membre de la famille Derrida ne s’y trou­vât ce jour-là. Derrière le comp­toir, un homme à l’im­po­sante tignasse brune et frisée qui n’était pas sans rappe­ler celle du philo­sophe me suivait d’un regard où luisait une pointe d’iro­nie. Il me demanda ce dont j’avais besoin. Devant mon silence il sourit d’un air entendu. « Je comprends, jeune homme, je suis passé par là. » Il se rendit dans un coin de la boutique et avant que je n’aie pu dire quoi que ce soit pour le rete­nir, revint avec une boîte de préser­va­tifs. « C’est la première fois je suppose ? » pour­sui­vit-il d’un ton enjoué et complice. J’ac­quies­çait du menton, cher­chant dans mes poches de quoi payer. « Laisse fit-il avec un geste de mansué­tude, cette fois là, elle est pour moi. » Il glissa la boîte au creux de ma main, me donna, en se penchant au-dessus du comp­toir, une petite tape sur le coude comme un dernier encou­ra­ge­ments.
Je remon­tai dans la voiture, la boîte de préser­va­tifs au fond de ma poche, l’air le plus assuré possible. Mon père demanda si cela s’était bien passé. J’ai eu un hoche­ment de tête appro­ba­teur en répri­mant un senti­ment de honte. Je préfé­re­rais qu’il croie à l’in­gra­ti­tude un ancien cama­rade plutôt qu’à la lâcheté de son fils.

Le philo­sophe Jacques Derrida ne fut en rien dans la publi­ca­tion, des années plus tard, de mon premier roman. Je lui dois en revanche mon premier rapport protégé.

Juif et gentil

Je crains que Samuel ne soit pas prêt à succom­ber aux sirènes d’une Gentille, comme certains disent chez vous. Même si je suis convain­cue qu’il n’est pas insen­sible à mes charmes, les hommes sont prévi­sibles, vous savez. Mais dès qu’il se sent céder aux visées qu’il a sur mon décol­leté, je suis sûr qu’il doit entendre la voix de sa mère :« Samuel, cette fille n’est pas pour toi. Elle va t’éga­rer hors du droit chemin ! Tes grands-parents, tes arrières grands-parents n’ont pas vécu et ne sont pas morts en bons juifs pour que tu fêtes Noël autour du sapin ! »

Dialogue père fils

- Moi, je l’ai vu, cette Élodie, elle est splen­dide.
- Oui, elle est splen­dide mais surtout… Elle est juive, n’est-ce pas ?
- Et qu’est-ce que tu as contre les Juifs ?
- Abso­lu­ment rien.
- Je suis heureux d’ap­prendre que nous ne logeons pas un anti­sé­mite à la maison… Mais laisse-moi te dire aussi que tu as tort de ne pas accor­der une petite chance au destin !
- D’abord, je ne vois pas en quoi Élodie Tolila serait une chance et, et deuxiè­me­ment, je ne crois pas au destin.
- Il me semble qu’en ce moment tu ne crois plus en grand-chose, fiston…
J’al­lais décla­rer que je croyais en « l’amour », mais je me retins prudem­ment d’ajou­ter quoi que ce soit.

Petite leçon d’histoire donnée par le père du narrateur

L’ar­chi­duc Fran­çois-Ferdi­nand avait été assas­siné à Sara­jevo par un groupe de natio­na­liste serbe. Son oncle, l’empereur austro-hongrois, y a vu une perte irré­pa­rable pour l’hu­ma­nité tout entière et a trouvé ce prétexte pour décla­rer la guerre à la Serbie qui, depuis des lustres, refu­sait son annexion en exer­çant là une atteinte insup­por­table à l’in­té­grité de son terri­toire, même si l’empereur n’avait jamais foutu les pieds à Sara­jevo puisque le soleil ne se couchait jamais sur son empire et que ces gens-là n’ont pas que ça à faire. Tout ce beau monde a sonné la mobi­li­sa­tion géné­rale depuis les salons des châteaux où ils vivaient en paix afin que la morale soit sauf. C’était comp­ter sans les Russes, qui ont toujours envie d’en découdre et déci­dèrent de venir au secours des Serbes par affi­nité natu­relle puisque les uns et les autres sont de la même obédience ortho­doxe et qu’il est plus commode de mourir frater­nel­le­ment en priant le même seigneur qu’a­vec un type qui croit prier le bon Dieu alors qu’il implore le mauvais. Le Kaiser Guillaume a très mal pris la chose, parce que les Alle­mands sont très à cheval sur les prin­cipes, et jamais à un million de morts près. Le Kaiser a donc déclaré la guerre aux Russes même si le tsar était aussi son cousin, parce que c’est chez ces gens-là, Laurent, l’es­prit de famille se résume à jouer aux petits soldats à l’heure du thé mais avec de vrais gens et à balles réelles. Comme les Fran­çais ont le sens de l’hon­neur, on ne nous enlè­vera pas ça, et qu’on ne laisse pas atta­quer un Russe sans réagir vu qu’on aurait des accoin­tances depuis toujours même si je n’ai jamais rien ressenti de parti­cu­lier, la France a déclaré la guerre aux Boches… Et voilà pour­quoi, fiston j’ai perdu mon père a sept ans et la Nation a fait de moi son pupille, sans que je lui aie rien demandé.

Traduit de l’an­glais par Jean Szla­mo­wicz. Collec­tion 1018

Ne vous éton­nez pas de trou­ver dans ce roman un petit air de « Down­ton Abbey » , Julian Fellowes en est le scéna­riste. Il connaît bien le milieu de l’aris­to­cra­tie britan­nique pour l’avoir beau­coup fréquenté dans sa jeunesse. Mais il est né en 1949, et les heures de gloire des Craw­ley et de toutes les familles nobles britan­niques sont bien termi­nées. Pour­tant, certains rites existent encore et le narra­teur assure que dans les années 60, il y avait, encore en Grande-Bretagne ce qu’on appe­lait « la saison » . Cela ressemble un peu aux rallye d’au­jourd’­hui en France, dans les milieux riches de la capi­tale. Il s’agis­sait de bals donnés par les mères de jeunes filles pour leur faire rencon­trer des partis fréquen­tables. Tous les châte­lains des alen­tours rece­vaient dans leur demeure, ce Weekend là, les jeunes adoles­cents invi­tés qui n’avaient pas pu dormir chez la jeune-fille, cela nous vaut des récit autour de la cuisine britan­nique qui bien que servie avec avec tout le déco­rum possible est répé­ti­tive, fade et sans aucun inté­rêt, comme la mousse au saumon que la narra­teur a consommé tant de fois, cette année là. La construc­tion du roman rappelle celle d’une série. (Je gage que ce roman sera un jour repris pour la télé­vi­sion). En six épisodes (6 est le nombre des épisodes des mini-séries), notre narra­teur doit retrou­ver les six jeunes filles qu’il a rencon­trées lors de cette « saison » des années soixantes. Pour­quoi ? parce que Damian Baxter, l’étu­diant qui est devenu plus que million­naire – on peut imagi­ner un Bill Gates ou un Steve Job, britan­nique- va mourir. Il fait appel au narra­teur pour retrou­ver son enfant illé­gi­time. Il est forcé­ment l’en­fant d’une de ses six jeunes filles. On repart donc dans la vie de six couples qui quarante ans plus tard ont parfois bien du mal à être encore heureux. Une catas­trophe qui s’est produite en 1970 au Portu­gal annon­cée dès le premier chapitre est le fil conduc­teur de l’ini­mi­tié farouche qui sépare Damian et le narra­teur, il ne sera dévoilé qu’à la fin du roman mais elle est rappe­lée à tous les épisodes :

Je pouvais leur faire confiance d’avoir gardé en mémoire ce fameux repas car il y a peu de gens qui en ont vécu d’aussi effroyable, Dieu merci. J’avais aussi une autre excuse, plus fragile, pour ne rien dire, il se pouvait qu’ils aient tout oublié, à la fois de cet épisode et de ma personne.…. Même si mon aven­ture avec les Gresham s’était termi­née par une catas­trophe j’aime à penser que j’avais fait partie de leur exis­tence à une époque loin­taine, à une période où il avait fait partie de la mienne de manière si vitale. Et même si la simple logique me disait qu’il y avait peu de chances que cette illu­sion ait encore la moindre réalité, j’avais réussi à la conser­ver intacte jusqu’ici et j’au­rais aimé retour­ner à la voiture à la fin de la soirée avec cette chimère encore en bon état.

Effec­ti­ve­ment tout tourne autour de cette sixième famille les Gresham, et de Joanna dont Damian Baxter et le narra­teur ont été folle­ment amou­reux, On sait dès le début que le suspens de l’en­fant illé­gi­time ne peut se résoudre qu’à la fin, mais cela ne procure aucun ennuie car chaque famille procure son lot de surprises. La diffi­culté de s’in­sé­rer dans le monde étroit de la cote­rie des gens « biens » en grande Bretagne est décrite sans œillères et cela ne la rend pas très sympa­thique. Le person­nage prin­ci­pal Damian Baxter, malgré son intel­li­gence ne fera jamais partie de ces gens là et le narra­teur éprou­vera toute sa vie une forme de culpa­bi­lité d’être celui qui l’a fait entrer dans ce monde. C’est le ressort prin­ci­pal du roman dont l’autre inté­rêt est la pein­ture de la société britan­nique dans les années soixantes et le déclin de l’aris­to­cra­tie. Même s’il y a quelques longueurs,ce roman se lit très faci­le­ment et fait partie, pour moi,des romans qui « font du bien » . Un peu comme la célèbre série dont il est l’au­teur Julian Fellowes sait nous racon­ter cette société à laquelle il est atta­ché tout en voyant très exac­te­ment les limites.

PS Blogart (La comtesse) avait parlé de ce roman le 3 septembre 2015, merci de me l’avoir fait remar­quer.

Citations

Regard de sa mère.

Ma mère n’au­rait certes pas approuvé, mais ma mère était décé­dée et donc, théo­ri­que­ment, peu concer­née par la ques­tion, même si je ne suis pas convaincu que nous puis­sions nous défaire du regard critique de nos parents, qu’ils soient morts ou pas.

Snobisme et argent en Grande Bretagne.

Il est très curieux de consta­ter qu’au­jourd’­hui encore il existe en Grande-Bretagne une forme de snobisme envers l’argent fraî­che­ment acquis. J’ima­gine que la droite tradi­tion­nelle est censée tordre le nez face à ces gens-là mais, para­doxa­le­ment, ce sont souvent les intel­lec­tuels de gauche qui montrent tout leur mépris pour ceux qui se sont fait tout seul. Je n’ose­rais essayer de comprendre comment une telle atti­tude peut-être compa­tible avec la croyance à l’éga­lité des chances.

La cuisine.

On peut et on doit réflé­chir sérieu­se­ment aux chan­ge­ments qui ont touché notre société ces quarante dernières années, mais il y a un certain consen­sus sur les progrès qu’a faits la cuisine britan­nique, au moins jusqu’à l’ar­ri­vée du pois­son cru et du manque de cuis­son imposé par des chefs-vedettes au début de ce nouveau millé­naire. Personne ne conteste que, quand j’étais enfant, ce qu’on mangeait en Grande-Bretagne était horrible et consis­tait essen­tiel­le­ment en repas de cantine sans aucun goût, avec des légumes qu’on semblait avoir mis à bouillir depuis la guerre. On trou­vait parfois des choses meilleures chez certains parti­cu­liers, mais même les restau­rants chics vous servaient des plats compli­qués et préten­du­ment raffi­nés, déco­rés entre autres de mayon­naise verte présen­tée sous forme de fleur, et qui ne valaient pas vrai­ment qu’on se donne la peine de les ingur­gi­ter.

Le snobisme britannique.

Être duc !

De fait, les frères Tremayne allaient connaître une certaine popu­la­rité, passant même pour des person­na­li­tés fron­deuses, ce qu’ils n’étaient abso­lu­ment pas. Mais leur père était duc et même si, dans la vraie vie, cet homme aurait été inca­pable d’oc­cu­per les fonc­tions de gardien de parking, son statut suffi­sait à leur garan­tir d’être invi­tés.

Être comte !

Nous pouvions être abso­lu­ment certain que, jamais en cinquante huit ans, personne ne s’était adressé à l’ordre Clare­mont de cette manière. Comme tous les riches aris­to­crates dans le monde, il n’avait aucune idée réelle de sa propre valeur puisque, depuis sa nais­sance, il rece­vait des compli­ments sur des quali­tés imagi­naires et il n’était pas vrai­ment surpre­nant qu’il n’ait jamais remis en ques­tion les flat­te­ries qu’une armée de lèche-botte lui avait servies depuis un demi-siècle. Il n’avait pas l’in­tel­li­gence de se dire qu’on lui racon­tait n’im­porte quoi qu’il n’avait rien de concret à offrir sur le marché du monde réel. C’était un choc, un horrible choc de décou­vrir qu’il n’était pas la person­na­lité digne, élégante et admi­rable qu’il croyait être, mais un pauvre imbé­cile.

L’apparence

Ces gens-là obéis­saient à des rituels vesti­men­taires pénibles pour une simple raison : ils savaient parfai­te­ment que le jour où ils cesse­raient de ressem­bler à une élite, ils cesse­raient d’être une élite. Nos hommes poli­tiques viennent tout juste d’ap­prendre ce que nos aristo savaient depuis des millé­naires – tout est dans l’ap­pa­rence.

Dans les années 60

Malgré cette laideur, personne ne fut épar­gné. Les jupes de la reine remon­tèrent au-dessus du genou, et lors de l’in­tro­ni­sa­tion du prince de Galles à Caer­nar­fon Castle, Lord Snow­don s’était affi­ché avec ce qui ressem­blait féro­ce­ment au costume d’un steward d’une compa­gnie polo­naise. Mais, à partir des années 1980, les aristo se fati­guèrent de dégui­se­ments aussi inte­nables. Ils voulaient reprendre l’ap­pa­rence qui était la leur.

Perte d’une fortune en moins d’une génération

Elle s’était égale­ment rendu compte d’un imprévu, c’est-à-dire l’am­pu­ta­tion perma­nente de son capi­tal du fait d’un époux qui enten­dait bien vivre « en prince » mais qui n’avait pas l’in­ten­tion de travailler un seul jour dans sa vie ni de gagner le moindre penny. C’était une fille du Nord avec la tête sur les épaules et elle avait bien conscience qu’au­cune fortune ne peut espé­rer survivre à partir du moment où les dépenses sont sans limites et les reve­nus équi­va­lents à zéro.

Relations de couples

Quand on se retrouve dans une rela­tion qui bat de l’aile, on a tendance à l’ag­gra­ver en lui en lui injec­tant une dose de mélo­drame, obtenu en deve­nant luna­tique et mordant, et en montrant en perma­nence sont insa­tis­fac­tion. Cela passe par des répliques comme « Mais pour­quoi tu fais tout le temps ça ? » Ou » Bon, tu m’écoutes oui ? Parce qu’en géné­ral tu ne comprends rien quand je t’ex­plique. » ou bien « Me dis pas que tu as encore oublié ? »

le prix des grandes propriétés

Hélas, c’est palais étaient à l’ori­gine censés être le centre de centaines d’hec­tares de produc­tion agri­cole et la vitrine d’im­menses fortunes fondées sur le commerce et d’in­dus­trie – cela ne se voyait peut-être pas mais, à l’ins­tar des taupes creu­sant sans cesse dans gale­rie, c’était des capi­taux qui travaillaient dans l’ombre. Car ces demeures sont de grandes dévo­reuses de fortune. Elles avalent l’argent comme les terribles ogre des frères Grimm dévorent les enfants et tout ce qu’ils trouvent sur leur chemin.

Observation qui sonne juste

Une marque certaines de l’étroi­tesse d’es­prit des gens, c’est quand on ne supporte pas de voir ses amis deve­nir amis avec d’autres amis à soi. Malheu­reu­se­ment, c’est très fréquent, et on constate souvent avec cette petite grimace lorsque l’on se rend compte que deux couples se sont vus sans vous invi­ter alors que c’est vous qui les aviez présen­tés.

L’importance de la beauté

Il faut avoir été laid dans sa jeunesse pour comprendre ce que cela signi­fie. On peut toujours dire que les appa­rences sont super­fi­cielles et parler de « beauté inté­rieure » ou autre niai­se­rie que les adoles­cents moches doivent suppor­ter quand leur mère leur soutien que « c’est merveilleux d’être diffé­rent ». La réalité, c’est que la beauté est la seule unité moné­taire qui vaille ques­tion séduc­tion, et dans ce domaine, votre compte en banque est à zéro.

Traduit de l’al­le­mand par Rose Labou­rie ; édition Acte Sud

Encore une fois un livre que je dois à la blogo­sphère mais en ayant oublié de noter préci­sé­ment l’au­teur du blog heureu­se­ment Keisha s’est rappe­lée à mon bon souve­nir !. Je dois dire que j’ai failli passer à côté de cet essai, parce que cet homme m’a éner­vée au début de son récit. Il a de tels moyens finan­ciers et ceci grâce aux prébendes que l’ONU distri­bue de façon écœu­rante à tous les membres de cette admi­nis­tra­tion, et de voir les parti­ci­pants rece­voir en plus de leur très confor­table salaire de grosses enve­loppes de liquides pour aller aux quatre coins du monde parler du sous-déve­lop­pe­ment ou de l’éco­lo­gie est abso­lu­ment révol­tant. Que ce soit de cette façon là que Wolf Küper ait réussi à mettre assez d’argent de côté pour passer deux années à ne rien faire d’autre que s’oc­cu­per de sa petite fille atteinte d’une mala­die mentale qui l’empêche de se déve­lop­per norma­le­ment a failli me faire refer­mer le livre. Et puis, le charme incroyable de cette petite fille m’a conquise moi aussi et j’ai donc suivi le parcours en camping car de cette famille à travers les plus beaux endroits de la planète.

Aucune famille avec un enfant handi­capé ne peut prendre exemple sur cette famille, mais eux ont réussi à donner deux années de bonheur à leur petite fille qui est peut être plus armée main­te­nant pour affron­ter la vie qui, sans doute, ne sera pas très facile.

Citations

Un père face au handicap de sa fille

Je m’en souviens comme si c’était hier, peu avant notre départ, Nina avait fait la course avec d’autres enfants sur une grande pelouse. Évidem­ment, ils ne pouvaient pas se conten­ter de jouer tran­quille­ment. Les enfants, en parti­cu­lier les garçons, ont la compé­ti­tion dans le sang. Ils ont besoin de se mesu­rer pour savoir qui court le plus vite, grimpe le plus haut, plonge le plus profond, saute le plus loin, et ainsi de suite. Et au milieu : Nina qui voulait abso­lu­ment parti­ci­per. Mrs. Lonte en en personne, qui m’avait fait black­bou­ler de toutes les courses de ma vie. Je n’ar­ri­vais pas à comprendre. Pour­quoi s’obs­ti­nait-elle ? Pour­quoi se mettait-elle sans arrêt en posi­tion de perdre contre les autres ? J’ai dit : « Y en a marre de toujours faire la course, venez, on va jouer à un autre jeu », et ce genre de choses. Dans le feu de l’ac­tion, les enfants ne m’ont même pas entendu, mais ce sont tous plus ou moins alignés, non sans que les garçons échangent quelques insultes – forcé­ment. Mon cœur battait la chamade, ils se sont élan­cés en pous­sant des cris perçants.
En moins de trois secondes, Nina était déjà la dernière, alors qu’il y avait aussi des enfants bien plus petits qu’elle. À la moitié du trajet, elle était loin derrière. On aurait dit qu’elle allait dispu­ter cette course tout seul. Presque en soli­taire. Elle chan­ce­lait sur la pelouse, penchée en avant, les bras tendus sur les côtés, et elle tanguait telle­ment que je n’ar­rê­tais pas de me dire : Cette fois, elle va tomber. J’ar­ri­vais à peine à la regar­der. Quand elle est arri­vée au bout, les autres avaient déjà repris leur jeu. J’ai vu Nina zigza­guer entre eux, hors d’ha­leine. Si je me souviens aussi préci­sé­ment de cette scène, une parmi les centaines d’autres, c’est parce que ce moment-là, j’ai eu terri­ble­ment mal pour elle, mal pour un autre que moi.

Un bel endroit le lac Tepako et un beau moment dans les étoiles

L’illu­mi­na­tion était donc venu lors de notre première nuit ici, au lac Tekapo, trois décen­nies plus tard, en montant sur un rocher, je m’étais rendu compte que les étoiles ne se trou­vaient pas « au-dessus » mais tout autour de moi. Il y en avait même qui scin­tillaient en dessous de moi à l’ho­ri­zon, et alors que mon vertige semblait se dissi­per j’avais aperçu l’éblouis­sante Voie Lactée, telle­ment gigan­tesque que j’en avais eu le souffle coupé, brillant de milliards de feu, des centaines de milliers d’an­nées lumière d’un hori­zon à l’autre, toute la folie de l’uni­vers en 3D. Et en couleur. Et oui, il y a des étoiles bleues et vertes et rouges, et violette aussi, certaines clignotent fréné­ti­que­ment, d’autres pulsent lente­ment, partout, des étoiles filantes zébraient le ciel tandis que les satel­lites traçaient pares­seu­se­ment leur route. En Nouvelle-Zélande, il est impos­sible de croire que la terre est au centre de quoique ce soit, parce que rien qu’à l’oeil nu, on voit bien que nous ne sommes qu’une pous­sière perdue dans un coin de l’uni­vers.

Je me demande si c’est vrai

Et avec les gens impor­tants, il faut toujours garder son sérieux, ne jamais être de meilleure humeur que le client, c’est la règle numéro 1 quand on fait du conseil, surtout auprès d’hommes poli­tiques.

Là où, ce livre m’a tellement écœuré que j’ai failli le laisser tomber.

Depuis que j’avais commencé à travailler régu­liè­re­ment comme expert pour les Nations Unies, j’ai gagné pour la première fois beau­coup d’argent. Vrai­ment beau­coup. Rien que les indem­ni­tés de défraie­ment qu’on vous verse chaque semaine corres­pondent au revenu mensuel net d’un post doc avec douze années de forma­tion univer­si­taire en Alle­magne. Le tout non impo­sable. Au Nations Unies, on vous remet sans ciller d’épaisses enve­loppe marron avec des liasses de billets de cinquante dollars, presque comme dans un film de mafieux. Ça ne rentre même pas dans le porte-monnaie. Les billets sont soigneu­se­ment atta­chés par vingt à l’aide d’un trom­bone. Offi­ciel­le­ment, ces indem­ni­tés exor­bi­tantes servent à voya­ger dans des condi­tions « appro­priées et repré­sen­ta­tives ». Soudain, j’avais, ce qu’on appelle un niveau de vie élevé, accès aux lounges VIP et vol en première classe. Programme grand voya­geur et ainsi de suite.….

Jusqu’à l’écœurement des réunions à l’ONU des ONG sur l’environnement

Le genre de chose qui ne mérite pas qu’on s’y attarde une seconde, sans même parler d’en­fer débattre plusieurs milliers de délé­gués sur payer venu du monde entier.
Une civi­li­sa­tion qui se prend pour le fleu­ron de la créa­tion célèbre ici sa propre déchéance. Je fais un rapide calcul : le para­graphe comporte envi­ron 70 mots. Au cours des 95 minutes que dure ce cirque, il y a 22 objec­tions et 19 correc­tion. Ça doit être incroya­ble­ment diffi­cile de formu­ler le rien.

Édition Slatkine&compagnie. Traduit de l’al­le­mand par Isabelle Liber

Voici donc ma troi­sième et dernière parti­ci­pa­tion au chal­lenge d’Éva. Un livre de langue alle­mande que j’ai lu grâce à la traduc­tion d’Isabelle Liber. Mes trois coquillages prouvent que je n’ai pas été complè­te­ment conquise. Pour­tant je suis sûre de l’avoir acheté après une recom­man­da­tion lue sur le blogo­sphère. Ce roman m’a permis de me remettre en mémoire l’hor­rible acci­dent du ferry Esto­nia entre l’Es­to­nie et la Suède, acci­dent qui a causé la mort de 852 personnes en 1994. Mais si ce naufrage est bien le point central du roman, celui-ci raconte surtout la diffi­culté de rapports entre un fils et ses parents. Laurits Simon­sen rêvait d’être pianiste, mais son père d’une sévé­rité et d’un égoïsme à toute épreuve l’a forcé à deve­nir méde­cin. Le jour où Laurits compren­dra l’am­pleur des manœuvres de son père, il fuira s’ins­tal­ler en Esto­nie.
De ruptures en ruptures, de drames en drames, il est, à la fin de sa vie, rede­venu pianiste sous l’iden­tité de Lawrence Alexan­der, loin d’être un virtuose, il anime les croi­sières et tient le piano-bar. C’est ainsi que nous le trou­vons au deuxième chapitre du roman, le premier étant consa­cré à l’ap­pel au secours de l’Es­to­nia le 28 septembre 1994. Les diffi­cul­tés dans lesquelles dès l’en­fance le narra­teur s’est trouvé englué à cause de l’égo surdi­men­sionné d’un père tyran­nique nous appa­raît peu à peu avec de fréquents aller et retour entre le temps du récit et le passé du narra­teur.

Le récit est impla­cable et très bien mené mais alors pour­quoi ai-je quelques réserves, j’ai trouvé le récit un peu lourd, très lent et trop démons­tra­tif pour moi. J’ai vrai­ment du mal à croire au person­nage du père mais peut-être ai-je tort ! Il existe, sans doute des êtres inca­pables à ce point d’empathie ! Je pense, aussi, que je lis beau­coup de livres et que j’en demande peut être trop à chacun d’entre eux. Mais, à vous, donc de vous faire une idée de ces quelques « feuilles alle­mandes ».

Citations

l’alcool et le chagrin

J’ai vidé dans le lavabo ce qui restait de la bouteille de whisky. Ce truc n’a fait qu’empirer les choses. Ça n’avait que le goût du chagrin.

Le titre

J’étais heureux d’ar­ri­ver dans le port de Venise après un long voyage ‑cette ville est la seule que j’ar­rive à suppor­ter plus de trois jours, elle est un entre deux, ni terre, ni mer.

Le naufrage

1h48. Au plus noir de la nuit, dans les lotis­se­ments de la tempête, le bateau bleu et blanc dressa une dernière fois sa proue vers le ciel et, moins d’une heure après son appel de détresse, dispa­rut dans les eaux avec un profond soupir. Avec lui sombraient les rêves et les espoirs, les désirs, les inquié­tudes, les peurs et les lende­mains de tout ceux qui était restés à bord.

Édition Stock

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Autant je n’avais pas appré­cié la précé­dente lecture de Laurence Tardieu, « Un temps fou » , autant celle là m’a inté­res­sée. Pour­tant ça commen­çait assez mal, car encore l’uni­vers de cette femme et de sa famille que sa fille a fui me semblait bien loin de mes centres d’in­té­rêt. Et puis peu à peu , le roman s’est densi­fié et le récit de cette jour­née pendant laquelle Hannah pense atteindre l’apo­gée de la souf­france et qui verra aussi Lydie sa meilleure amie souf­frir à son tour, a été beau­coup plus riche que je ne m’y atten­dais. Cette belle amitié entre ces deux femmes donne un ton plus opti­miste au roman et en fait un des charmes pour moi. Le drame d’Han­nah , tient en peu de mots : sa fille Lorette a décidé de rompre sans aucune expli­ca­tion avec sa famille. Ce deuil qui n’en est pas un, est d’une violence qui depuis sept ans ronge Hannah, artiste peintre qui n’ar­rive même plus à peindre. En remon­tant dans le temps, on comprend à la fois l’his­toire de sa famille dont les grands parents ont été exécu­tés en 1942 parce qu’ils étaient juifs et de l’actualité du monde de 1989 à aujourd’­hui. Hannah a vécu dans la liesse (comme nous tous) l’ef­fon­dre­ment du mur de Berlin, puis a été terri­fiée par la guerre en Bosnie. Sa fille qu’elle aime d’un amour fusion­nel, perd peu à peu confiance dans cette mère qui est une véri­table écor­chée vive et qui s’in­té­resse trop aux malheurs du monde. Le roman se déroule, donc, sur une jour­née , le matin Hannah croit voire ou voit réel­le­ment Lorette sur le trot­toir d’en face, toute sa jour­née elle revit les moments de crise de sa famille et elle sait qu’elle doit télé­pho­ner à Lydie qui l’a invi­tée à dîner avec des amis, elle se sent inca­pable de retrou­ver son amie. Fina­le­ment, elles se retrou­ve­ront mais pas exac­te­ment comme l’avait prévue Lydie. Hannah va sans doute recom­men­cer à peindre ce qui est la fin la plus opti­miste qu’on puisse imagi­ner. Je ne peux en dire plus sans divul­gâ­cher l’in­trigue. Les deux ressorts du roman sont le mélange de l’ac­tua­lité et de la vie person­nelle, et l’hé­ré­dité du malheur des gens qui ont été touchés par la Shoa, la souf­france de cette mère privée de sa fille sert de cadre à ces deux fils conduc­teurs. Un bon roman, bien meilleur en tout cas que mes premières impres­sions.

Citations

Description si banale des couples qui s’usent.

Tout s’était délité sans qu’il s’en aper­çoive. Il se rappe­lait pour­tant avoir été très amou­reux lors­qu’il l’avait rencon­trée, à trente ans. Elle, socio­logue, jeune femme rousse à la peau pâle, au rire presque silen­cieux, au regard obsé­dant (enchan­te­ment dont il avait fini, après plusieurs mois, par iden­ti­fier l’ori­gine : un très léger stra­bisme, dont on pouvait diffi­ci­le­ment se rendre compte à moins de fixer long­temps les deux yeux, et à l’ins­tant même où il avait compris ce qui depuis des mois le rendait fou, le regard gris-vert avait perdu de sa magie) et que tous ses copains lui envoyaient. Lui, jeune cancé­ro­logue passionné par son métier, promis à un brillante à venir. Oui, la vie avait été belle, et joyeuse, et sexuelle,avec Claire. Que s’était-il passé pour qu’au­jourd’­hui les rares paroles qu’ils échangent concernent des pots de yaourt, le chauf­fa­giste à faire venir, la litière du chat ? Que s’était-il passé, d’atro­ce­ment banal, qu’il n’avait pas vu se former, et contre quoi aujourd’­hui il ne pouvait plus lutter, comme si Claire et lui avaient commencé, il y a bien long­temps, et alors même qu’ils ne le savaient pas encore, à glis­ser le long d’une pente, et qu’il n’y avait aujourd’­hui plus de retour en arrière possible, plus de possi­bi­lité de bonheur ?

Le drame de la famille

Hannah, alors tout jeune adoles­cente, avait soudain vu, effa­rée, le visage de cette tante d’or­di­naire silen­cieuse et discrète se tordre, comme si la peau deve­nait du chif­fon, et les larmes rouler sur ses joues, et elle avait entendu, ils avaient tous entendu, la brève phrase demeu­rée depuis comme un coup de tonnerre dans la nuit, dont Hannah se deman­dait parfois, à force de l’avoir répé­tée menta­le­ment pendant des années, si elle ne l’avait pas inven­tée : « De toute façon, s’ils avaient pu tous nous faire dispa­raître, ils l’au­raient fait. On est restés là David et moi cachés dans notre trou, à les regar­der partir pour la mort comme des chiens, on est restés là, impuis­sants, à les regar­der partir. »

La mort

Tu vois, ce qu’il y a de très violent lorsque meurt quel­qu’un qu’on a beau­coup aimé, c’est qu’au début, on a le senti­ment de perdre cette personne, de la perdre réel­le­ment. On ne peut plus lui parler, on ne peut plus la toucher, on ne peut plus la regar­der, se dire que cette couleur lui va bien, qu’elle a le visage reposé… On ne peut plus l’en­tendre rire… Mais ensuite, avec le temps, si on se souvient d’elle, si on se souvient d’elle vrai­ment, je veux dire si on se concentre pour se rappe­ler le grain exact de sa peau, la façon qu’elle avait de sourire, de parler, l’ex­pres­sion de son visage lors­qu’elle vous écou­tait , la manière qu’elle avait de poser une main sur votre épaule, d’en­fi­ler un manteau, de décou­vrir un cadeau, de piquer un fou rire, alors c’est comme si on parve­nait à faire reve­nir cette personne du royaume des morts, à la faire reve­nir douce­ment parmi nous, mais cette fois : en nous. Elle ne fait plus partie des vivants, elle ne déam­bu­lera plus parmi nous, mais elle occupe désor­mais notre cœur, notre mémoire. Notre âme. C’est un petit miracle, une victoire acquise sur la dispa­ri­tion.

Son père lui parle

Ce qui est arrivé un jour de prin­temps 1942 et qui s’est produit sous mes yeux n’en finit pas de nous faire sombrer, de nous aspi­rer, on croit que c’est arrivé à mes parents un jour de l’an­née 1942 et ça conti­nue à nous arri­ver, ça conti­nue à nous arri­ver à nous tous, Hannah, à moi, à toi, à Lorette, comme si la défla­gra­tion ne s’était jamais arrê­tée … Ce jour-là la nuit est entrée dans toutes les vies de notre famille, les vies présentes et celles à venir. Je crois, Hannah, je crois que nos corps se souviennent de ce qu’ils n’ont pas vécu, de ce qui a assiégé ceux qui nous ont mis au monde, nos corps se souviennent de la peur, ils se souviennent de l’ef­froi..

Édition livre de poche Folio

J’avais noté le nom de cette auteure à propos d’un autre livre « J’irai danser si je veux » chez Cuné d’abord, puis chez Aifelle. Voilà une tenta­tion que je ne regrette abso­lu­ment pas et je vais certai­ne­ment lire les autres romans de Marie-Renée Lavoie. J’ai commencé par son enfance, car ce livre est paru en poche et que les deux amies blogueuses en disaient du bien. Je vous le recom­mande sans aucune réserve. J’ai beau­coup ri et souvent retenu mes larmes. J’étais rare­ment à l’unis­son avec Joe-Hélène qui pleure comme une made­leine lorsque son héroïne Oscar du dessin animé qui va enchan­ter toute son enfance, mourra dans un dernier combat pendant la révo­lu­tion fran­çaise. Au contraire quand Joe-Hélène reste digne en nous racon­tant les souf­frances ordi­naires des habi­tants de son quar­tier, je me suis sentie très émue, les portraits de ces vieux sortis de l’asile qui ont tout perdu sont presque tragiques, même s’ils sont « ordi­naires » pour la petite fille qui a toujours vécu parmi eux. « Le vieux » Roger qui veille sur elle à sa façon lui sera d’un précieux secours lors d’une agres­sion où le courage et la beauté de l’en­fance ont failli se flétrir défi­ni­ti­ve­ment sur un trot­toir. La gale­rie de portraits des habi­tants du quar­tiers est inou­bliable, cela va de la famille des obèses, à ceux confits en reli­gion, et ce Roger (c’est lui « le vieux ») qui ne dévoi­lera jamais son secret à la petite fille pour qui il a tant de tendresse, et qui jure dès qu’il ouvre la bouche. J’ai encore oublié ce détail, la langue ! Le québé­cois a pour moi des charmes qui me forcent à sourire et les « Ostie » « Jéri­boire » « Face de Bine » « Calvaire » « Crisse »« En Maudit » chantent dans ma tête. J’ai toujours eu des coups de cœur pour les livres qui savent racon­ter l’en­fance. Ce n’est pas si facile : il faut, à la fois, retrou­ver la naïveté de cet âge-là et en même temps faire comprendre à l’adulte lecteur la réalité du monde dans lequel vivait cette enfant. Joe-Hélène est une petite fille d’un courage incroyable et si elle se trouve bien banale à côté de son modèle « Oscar » jeune fille dégui­sée en soldat pour servir Marie-Antoi­nette, elle va faire l’admiration de tous ceux qui, enfants, qui n’ont jamais eu à se lever deux heures avant tout le monde pour distri­buer des jour­naux, afin de gagner quelques sous pour aider la famille. Sa famille est tenue de main de maître par une mère courage. Tout aurait pu se passer à peu près norma­le­ment si son père, ensei­gnant, ne trou­vait pas dans l’al­cool et le tabac des compen­sa­tions natu­relles à un métier où il souffre de ne pas pouvoir impo­ser son auto­rité. D’ailleurs de l’au­to­rité, il n’en a pas, il est seule­ment gentil et profon­dé­ment humain. Sa femme heureu­se­ment tient la famille et grâce à elle cette bande de cinq petites va sans doute s’en sortir. Oui, ils n’ont n’a eu que des filles ! mais quand on voit le portrait des hommes dans ce roman , on se dit que c’est mieux d’être une fille, elles ont plus de courage et sont moins portées sur l’al­cool.

Citations

Portrait des voisins

L’énorme fille unique de nos voisins portait, à seize ans à peine, une petite centaine de kilos, une perma­nente bouclée serrée et une humeur adap­tée à sa condi­tion de victime injus­te­ment trai­tée par des légions de méde­cins incom­pé­tents qui osaient prétendre qu’elle était respon­sable, en grande partie, de son sort. Gargan­tua Simard, son père, cardiaque de profes­sion, toujours vêtu d’un maillot de corps jauni au travers duquel perçaient des mame­lons dont la texture et le mouve­ment imitaient la pâte à gâteau pas cuite, prome­nait sont impo­santes panse sur le balcon en maudis­sant à peu près tout. La pauvre mère, la sainte femme, faisait des ménages en plus d’as­su­mer à elle seule toutes les tâches de la maison. Comme elle se mouvait presque norma­le­ment, quand ses tâches le lui permet­taient, c’est sur elle qu’ils déver­saient leur fiel bien macéré. Plus on s’en prenait à elle, plus elle souriait. Elle opérait comme une photo­syn­thèse de l’hu­meur qui rendait l’at­mo­sphère à peu près respi­rable. Les deux ventrus – jambus, fessus, double­men­to­nus, têtus- avaient des visages de plâtre plan­tés sur décor de gargouilles obèses, et jamais l’idée de se rendre sympa­thique ne leur était passée par la tête.

Deux expériences à ne pas tenter

Je n’avais pas peur de ma mère, je savais seule­ment qu’il n’était pas possible de tailler, ne serait-ce qu’une toute petite brèche, dans son impre­nable person­nage. Pas la peine de se plaindre, de pleur­ni­cher, d’ar­gu­men­ter, de se monter un plai­doyer. Insis­ter ne pouvait que condam­ner à une abdi­ca­tion des plus humi­liantes. Je le savais pour m’être quel­que­fois frot­tée à son opiniâ­treté. Cher­cher à gagner sur cette femme rele­vait de la même témé­rim­bé­ci­lité que de se coller- avec la même inten­tion de voir ce que ça fait vrai­ment- la langue sur une rampe de fer forgé bien glacé. Mais bon, j’avais mis un certain temps à le comprendre. Dans les deux cas.

La mort et les jeunes

Je compre­nais ça parce que j’étais à l’âge où la mort n’avait encore aucune prise sur moi. Je n’al­lais jamais mourir , moi , je n’avais même pas dix ans . Et, à cet âge-là, on accepte d’emblée que les vieux doivent mourir, ça semble même dans l’ordre des choses. Après, le temps coule et ça se complique parce que ça se met à nous concer­ner. C’est là qu’on a besoin de concepts philo­so­phiques déran­geants, comme celui de l’ab­sur­dité, ou d’abs­trac­tions huma­noïdes récon­for­tantes, comme la plupart des Dieux.

L’adolescence

De toute façon, les crises d’ado­les­cence ne sont pas à la portée de tous : ça prend avec les parents qui ont de l’éner­gie pour tenter de discu­ter, s’éner­ver, crier et faire des scènes ou encore pour lire des bouquins de psycho­lo­gie de comp­toir et traî­ner les jeunes ingrats chez des spécia­listes. Aucun adoles­cent ne prend la peine de se farcir une crise sérieuse sans avoir la convic­tion de susci­ter la colère d’au moins un petit quel­qu’un en bout de ligne. Tous ces petits arro­gants en mal de vivre, qui se faisaient les dents sur le dos des profes­seurs un peu mou, comme mon père, avant de jouer leur grand « Fuck the world » à leurs parents pas payés cette fois pour les endu­rer, usaient mon père préma­tu­ré­ment.

L’obésité et la télécommande

L’emplacement qu’a­vait choisi mon père était le seul que la télé­com­mande occu­pe­rait jamais : sur le télé­vi­seur. Même si le raison­ne­ment qui justi­fiait cette règle rele­vait d’un syllo­gisme des plus falla­cieux ( Bada­boum utili­sait toujours à distance la télé­com­mande, or Bada­boum est obèse, donc les télé­com­mandes rendent obèse), le carac­tère impo­sant du contre-exemple qu’elle repré­sen­tait suffi­sait à nous convaincre de son bien-fondé. L’énor­mité de l’ar­gu­ment permet­tait à mon père de faire de petites entorses au sens commun.

Découvertes qui font grandir

Plus jeune, j’avais fait quelques décou­vertes qui m’avaient arra­ché un bout de naïveté, mais jamais rien d’aussi grave. Durant l’an­née de mes six ans, par exemple, j’avais dans la même semaine décou­vert tous les cadeaux du Père Noël entas­sés au fond du congé­la­teur désaf­fecté et le petit Jésus, pas encore né, dans la boîte à fusibles placée dans l’ar­moire au-dessus du sèche-linge. Ça faisait tout un tas de croyances qui tombaient d’un coup. Mais la peine alors ressen­tie avait rapi­de­ment laissé place au bonheur de parta­ger tous ces secrets avec mes parents qui tenaient à ce qu’on soit complices pour que mes petite sœur béné­fi­cient du droit sacré de croire à n’im­porte quoi. Ce n’était au fond qu’une autre forme du même jeu. Seule l’image de mes parents, que je suspec­te­rai désor­mais de tout, c’était trou­ver alté­rée par ce mensonge pieux

Le feuilleton télévisé qui a rythmé sa vie d’enfant

Et puis, je suis morte dans l’épi­sode suivant celui de la mort d’An­dré. Un vendredi soir, à 16h17, sur Canal Famille. Les morts télé­vi­suels sont toujours précis, comme les nais­sances de la réalité. Ça m’a semblé tout natu­rel, même si j’avais secrè­te­ment souhaité quelques grandes scènes encore pour pouvoir engran­ger dans ma mémoire des hauts faits d’armes de dernière minute. Pour ma posté­rité. Mais voilà, comme tous les destins étaient liés, Oscar ne devait pas survivre long­temps à la mort d’An­dré, de son beau cheval blanc et de la vieille France. L’ef­fet domino.

Les toilettes uniques dans une famille nombreuse

Je me suis réfu­giée dans la salle de bain, le seul endroit où il était possible d’échap­per aux pour­suites de la bien­veillance fami­liale. Assis sur le carre­lage gelé,me suis pleuré pendant des heures.
Et comme il n’y avait toujours qu’un seul WC dans l’ap­par­te­ment, il s’est passé peu de temps avant qu’on ne se mette à piéti­ner devant la porte. Les plus grands drames de l’his­toire n’ont jamais eu d’emprise sur les plus petits besoins de l’homme. Ça contre­car­rait un peu mes plans, je voulais mourir là, par terre, misé­rable, seul, au moins jusqu’au dîner.

Comme vous le voyez, il a obtenu un coup de cœur au club de la média­thèque de Dinard

Je comprends très bien ce coup de cœur, car au-delà de l’hu­mour qui m’a fait sourire, il s’y installe peu à peu une profonde tris­tesse que l’on sent sincère. Ce roman se construit, en de courts chapitres, autour d’évé­ne­ments de cette géné­ra­tion qu’elle appelle « millé­nium », celle de l’au­teur qui gran­dit avec la coupe du monde de 1998, et la défaite de Jospin au premier tour des élec­tions de 2002. Mais le fil conduc­teur de ces courts chapitres, c’est aussi son amitié avec Carmen, jeune femme dyna­mique qui n’a peur de rien, jusqu’au 11 août 2003, date à laquelle une erreur de conduite la rendra respon­sable d’un acci­dent mortel. Carmen ne pourra pas surmon­ter sa culpa­bi­lité, ni « refaire sa vie » – expres­sion que la narra­trice trouve parti­cu­liè­re­ment vide de sens . Et tout cela au rythme des chan­sons du groupe ABBA dont l’au­teur a la gentillesse de nous traduire les textes. Je ne connais­sais pas, mais je trouve une belle nostal­gie dans ces paroles.

Un roman vite lu, comme les SMS d’au­jourd’­hui mais qui laisse une trace dans notre mémoire et qui permet de mieux comprendre une géné­ra­tion, dans laquelle les hommes n’ont vrai­ment pas le beau rôle. Il faut dire qu’en­fant son prince char­mant était Charles Ingall qu’elle a eu du mal à rencon­trer dans sa vie de pari­sienne de tous les jours .…

Citations

Son père

Quand j’étais petite, je disais à mon père que je voulais deve­nir « docteur des bébés ». Et lui, au lieu de prendre ça en compte, de me dire quelque chose d’en­cou­ra­geant, genre : « C’est bien », il répon­dait. « T’es pas assez intel­li­gente pour ça. Toi, il faudrait que tu travailles dans une boulan­ge­rie. » Il avait des idées louches. Comme si tous les boulan­gers étaient bêtes.

Sa mère

Si j’avais le culot de contes­ter une de ses déci­sions, si j’ex­pri­mais un désac­cord, j’avais droit à un inter­mi­nable mono­logue culpa­bi­li­sant qui commen­çait par : « Je te rappelle que j’ai passé vingt huit heures trente sur la table d’ac­cou­che­ment ! Vingt huit heures trente ! » Elle finis­sait par : « Je me suis battue pour avoir ta garde et je me sacri­fie pour t’éle­ver ! Il est où ton père, hein ? Il est où là ? » Elle disait ça en regar­dant autour d’elle ou en levant les yeux au ciel. Comme si elle le cher­chait.« Hein ? Il est où ?. Tu le vois quelque part toi. » 

(J’en ai rêvé des dizaines de milliers de fois, qu’il sorte de derrière le canapé, ou qu’il rentre par la fenêtre en mode Jean-Paul Belmondo pour lui fermer son clapet. « Abra­ca­da­bra ! Top top bada­boum. Coucou c’est moi ! »)

Sa mère sarkozyste

Entre son divorce, son rema­riage avec une chan­teuse et les affaires dans lesquelles il avait trempé, le nouveau président était au centre de toutes les discus­sions. 
« On peut pas chan­ger de sujet maman ? J’en fais une over­dose !
- T’avoue­ras qu’il a un certain charisme, il est viril.… Je dis pas qu’il est beau, mais il a un truc… 
-T’es sérieuse ?
- Nan, mais attends, c’est tout de même autre chose que le père Chirac et son panta­lon remonté jusqu’aux tétons… »

Art de la formule

C’était étrange, mais elle regar­dait mon menton. Il fait s’y faire, Sylvia, la mère de Carmen, parle aux gens en les regar­dant droit dans le menton.

Humour de Carmen son amie

En ce temps-là, mon père était en couple avec Nadine : une Corse qui travaillait dans un bar PMU et louait le studio meublé juste au-dessus de chez lui. 
Elle faisait des perma­nentes pour se friser les cheveux et les teignait en blond platine. Carmen se moquait tout le temps : » Ça va ton père ?… Et son caniche ça va ? » Des fois elle deman­dait : « Ça te fait pas bizarre que ton père il sorte avec Michel Polna­reff ? »

La séparation

C’était une puni­tion injuste. Je l’avais quitté, mais il m’y avait poussé avec tant d’ar­deur. Ce n’était pas faute d’avoir fermé les yeux, d’avoir résisté. Voilà pour­quoi j’ai eu long­temps le senti­ment d’avoir « subi » cette sépa­ra­tion. 

Lui, je ne l’ai­mais plus. 
Mais j’ai­mais tant ce rêve d’avoir une famille. J’ai­mais tant l’idée de donner des frères et des sœur à ma fille. J’avais telle­ment peur qu’une fois de plus on disso­cie aussi Papa ET Maman. 
Je me récon­ci­lie à présent avec l’idée que le divorce n’est pas la fin. Il conclut simple­ment une histoire qui se brise depuis long­temps déjà.

Les musiques de téléphone

L’an­nonce sur sa messa­ge­rie vocale , je m’en souviens très bien , c’était un extrait de mauvaise qualité de« novembre Rain » des Guns N’Roses. Eddy adorait ce groupe de musi­ciens cras­seux et cheve­lus. Moi, je trou­vais qu’il avait l’air de sentir la pisse.
» De quoi tu parles ? Tu connais rien à la musique !Tu écoutes de la merde ! Abba, sérieux ? Quelle genre de meuf et écoute cette merde ? »
J’ai toujours pensé que les gens qui n’ai­maient pas Abba ont le cœur aride, ils n’aiment pas la vie. Les membres du groupe ABBA, eux, au moins, portaient des vête­ments propres et paille­tés, et donnaient l’im­pres­sion de sentir la lavande. J’ai toujours pensé aussi que mettre un extrait pourri d’une chan­son sur son répon­deur, c’est le summum du ringard. (Tout ce que l’on veut entendre sur une messa­ge­rie c’est le bip, putain, que ce soit bien clair une fois pour toutes.)