Traduit de l’anglais par Georges Lory.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Voici sept nouvelles qui peuvent se lire sépa­ré­ment, mais qui ont des points communs : le vieillis­se­ment et la volonté de rester soi-même d’une femme indé­pen­dante et intel­lec­tuelle malgré les affronts de l’âge, les soucis des enfants face à l’indépendance et la fragi­lité de leur mère vieillis­sante, et enfin les animaux que les hommes traitent si mal parfois.

Toutes les nouvelles ont beau­coup de charmes et de déli­ca­tesses, rien n’est résolu, les histoires sont comme en suspens . La dernière qui a donné son titre au recueil « l’abattoir de verre », m’a fait penser au livre de Vincent Message « Maîtres et Posses­seurs » , d’ailleurs J.M Coet­zee rappelle la philo­so­phie de Descartes dans cette nouvelle. Ce n’est pas celle que j’ai préfé­rée, je sais que je vais l’oublier assez vite, sauf sans doute l’image des pous­sins que l’on broie à peine nés car ils ne sont pas du bon sexe, (aucune fémi­niste ne se réjouira de savoir que ce sont les petits mâles que l’on passe à la broyeuse !). J’ai beau­coup aimé la nouvelle de la femme qui se réfu­gie dans un village espa­gnol entou­rée de chats à moitié sauvages et d’un certain Pablo un peu demeuré et qui l’aide à vivre dans une maison si incon­for­table. Que son fils soit inquiet on peut le comprendre, mais rien ne semble pouvoir la faire chan­ger d’avis !

Je me suis demandé pour­quoi J.M Coet­zee avait choisi de se mettre à la place d’une femme puisque ces sept nouvelles racontent sept moment diffé­rents du vieillis­se­ment la vie d’Elizabeth Costello mais il a beau­coup de talent pour sonder l’âme humaine qu’elle soit dans un corps fémi­nin ou mascu­lin.

Citations

Se sentir vieillir

Ce que je trouve trou­blant vieillis­sant, dit-elle à son fils, c’est que j’entends sortir de ma bouche des mots que jadis j’entendais chez les personnes âgées et que je m’étais promis de ne jamais employer. Du style » Où-va-le-monde-ma-bonne-dame ». Les gens se promènent dans la rue en mangeant des pizzas tout en parlant dans leur portable -où va le monde ?

La beauté

La ques­tion que je me pose à présent, c’est : toute cette beauté quel bien m’a-t-elle fait ? La beauté n’est-elle qu’un bien de consom­ma­tion, comme le vin ? On le déguste,on l’avale, il nous donne une sensa­tion agréable, grisante, mais qu’en reste-t-il au final ? Le résidu du vin, excu­sez-moi, c’est l’urine ; quel est le résidu de la beauté ? Quel aspect posi­tif nous laisse-t-elle ? La beauté fait-elle de nous des gens meilleurs ?

L’automne

Tout comme le prin­temps est la saison qui regarde l’avenir, l’automne est la saison qui regarde vers l’arrière 

Les désirs conçus par un cerveau autom­nal sont des désirs d’automne, nostal­giques, entas­sés dans la mémoire. Ils n’ont plus la chaleur de l’été ; même lorsqu’ils sont intenses, leur inten­sité est complexe, pluri­va­lente, tour­née vers le passé plus que l’avenir. 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

J’aurais tant voulu aimer ce roman, ! Tout le long de la lecture cette phrase tour­nait en boucle : « Les meilleures inten­tions ne suffisent pas à faire un bon livre. » J’ai aimé les idées de départ, cette jeune femme intro­ver­tie, Alice, qui trouve sa vie ratée car elle ne trouve pas de poste pour ensei­gner dans une univer­sité après une thèse en socio­lo­gie. Elle se réfu­gie dans la maison de sa grand-mère dans un petit village de la Meuse. Et là, trouve par hasard de quoi s’occuper en animant des ateliers d’écriture dans deux maisons de retraite et avec des enfants de l’école. Ensuite, l’auteure imagine une cascade de coïn­ci­dences que j’ai eu bien du mal à accep­ter. Lucien a bien connu la grand-mère d’Alice la narra­trice , Margue­rite qu’il confond avec elle, Georges dans un texte émou­vant fait revivre le souve­nir de Manon la résis­tante qu’il n’a vu qu’une fois mais dont il est tombé éper­du­ment amou­reux. Élisa­beth, dans la maison de retraite éloi­gnée de quelques kilo­mètres, racon­tera la même histoire ; Et ? oui, oui, vous avez deviné : ils se marièrent à 90 ans. Chloé la pétu­lante ergo­thé­ra­peute ne voit pas que Julien, l’animateur est fou amou­reux d’elle, et ? oui, oui, ils fini­ront dans les bras l’un de l’autre . Et notre Alice retrou­vera-t-elle son Antoine ? Je vous laisse la décou­verte (si vous n’avez pas deviné la fin, vous n’êtes pas doué !) et aussi l’enquête des vieilles dames qui de Vérone à Boston en passant par Paris remuent ciel et terre pour redon­ner à Alice sa joie de vivre.

Ce roman n’était vrai­ment pas pour moi et pour­tant je l’ai commencé avec les meilleures inten­tions du monde. Je connais bien les personnes qui vieillissent en maison de retraite, j’apprécie beau­coup les ateliers d’écriture et enfin ce livre était au programme de mon club de lecture. Trois bonnes raisons qui n’ont pas suffit à faire de cette lecture un bon moment. Je pense qu’il pourra faire l’objet d’une adap­ta­tion au cinéma pour une comé­die « à la fran­çaise » , j’imagine très bien la bande annonce et la pauvreté du film qui déce­vra un public allé­ché par les bonnes idées de départ.

Citations

L’internet

Il était loin, le temps où elle disser­tait avec ses copines de fac sur le grand méchant commerce en ligne qui allait manger tout cru les petits commerces de proxi­mité. Alice en avait fini avec les grandes envo­lées indi­gnées. Quand on vivait au fin fond de la Lorraine, on était bien content de recou­rir au site marchand qui peuplent le Web. « Inter­net comme outil de compen­sa­tion cultu­relle de la déser­ti­fi­ca­tion rurale ».

Traduit de l’espagnol Vanessa Capieu

J’ai telle­ment aimé « une mère » que je n’ai pas hésité à lire ce roman, j’aurais dû me méfier, j’ai beau­coup de mal à comprendre l’amour absolu des maîtres pour les chiens. Je comprends très bien que l’on aime bien son animal de compa­gnie et qu’on le traite bien, mais j’aime qu’il reste un animal et non pas le substi­tut d’une personne. Ici, c’est le cas, le chien devient le rempla­çant de l’être aimé et aussi bien pour la mère que pour toute la famille le deuil d’un chien semble équi­valent à la mort d’un être humain. On retrouve dans ce récit le charme d’ « Une mère » et certains passages sont drôles. Mais l’effet de surprise n’existe plus on sait qu’Amalia ne perd la tête qu’en appa­rence et qu’elle veut surtout que ses trois enfants connaissent une vie plus heureuse que la sienne. Ce qui n’est pas très diffi­cile. Ses efforts pour trou­ver un nouveau compa­gnon à son fils sont souvent aussi drôles qu’inefficaces. Elle s’est mise en tête que cet homme doit être Austra­lien, blond, vété­ri­naire et gay évidem­ment ! pas si simple à trou­ver mais cela ne l’empêche pas de cher­cher et de poser des ques­tions éton­nantes à tous les Austra­liens (ils sont heureu­se­ment peu nombreux !) êtes vous Vété­ri­naire ? êtes vous homosexuels?et inver­se­ment aux homo­sexuels ; êtes vous vété­ri­naire …

Bref un roman assez drôle mais qui reprend trop les effets du premier roman, je me suis donc beau­coup moins amusée.

Citations

Mort d’un chien

Cette impos­si­bi­lité à défi­nir, ce trou noir d’émotion, fait de sa mort des limbes étranges dont il est diffi­cile de parta­ger l’intensité, parce que pleu­rer un chien, c’est pleu­rer ce que nous lui donnons de nous, et qu’avec lui s’en va la vie que nous n’avons donnée à personne, les moments que personne n’a vu. Lorsque s’en va le gardien des secrets, s’en vont égale­ment avec lui les secrets, le coffre, le puzzle rangé dedans et aussi la clé, et notre vie en reste tron­quée.

Un éclat de rire

(Pour le comprendre vous devez savoir qu’Amalia qui perd un peu la tête essaie de cacher à sa fille -très écolo– qu’elle est encore tombée assez rude­ment par terre sans les protec­tions que celle-ci lui a fait ache­ter. La serveuse Raluca d’origine chinoise avait donc donné à Amalia des torchons remplis de glaçons parce que ses genoux sont couverts de bleus)

« Alors tu veux pas torchon ?»
Nouveau sourire de maman. Sylvia pousse un feule­ment et Emma un haus­se­ment d’épaules.
« Non, ma fille, répond maman. J’en ai plein chez moi, je te remer­cie. Main­te­nant que je sais que tu en vends, à si bon prix, en plus, je te les pren­drais à toi quand j’en aurai besoin. C’est promis. Je n’irai plus les ache­ter au marché. »
Et comme Raluca reste plan­tée là sans rien comprendre, le plateau en l’air, mani­fes­te­ment prête à deman­der des préci­sions que maman n’est pas le moins du monde dispo­sée à donner, et que Sylvia ouvre de nouveau la bouche, elle ajoute :
« Et si tu as des culottes, mais des orga­nique, hein dis-le moi surtout. Tu sais, précise-t-elle avec un clin d’œil entendu, de celles qui font le ventre plat. »
Silva et Raluca se regardent et Emma, qui bien sûr est tout autant perdue que Sylvia, baisse la tête et se passe le main sur le front.

Traduit de l’anglais (Austra­lie) par Johan-Frede­rik Hel Guedj.

Personne ne peut sortir indemne de ce roman. Les horreurs du racisme y sont décor­ti­quées avec une telle minu­tie que, plus d’une fois, cela m’a demandé un énorme courage pour aller au bout de ma lecture. J’ai suivi les avis de Krol, Aifelle, Cuné et je vous conseille de lire ou relire leurs billets, elles disent tout le bien que je pense de ce roman hors du commun

La construc­tion parti­cipe au ralen­tis­se­ment de la lecture, nous suivons des destins très diffé­rents mais qui fina­le­ment vont se retrou­ver dans la scène finale : le méde­cin onco­logue, une jeune femme noire Ayesha Washing­ton, l’historien Adam Zigne­lik, l’homme de ménage de l’hôpital, Lamont Williams, ils sont ensemble sur un trot­toir de New York et il aura fallu 800 pages à Elliot Perl­man pour tisser tous les liens qui réunissent tous les person­nages de son roman durant un siècle et, parfois, sur deux géné­ra­tions . Adam, l’historien austra­lien vit une crise dans son couple et n’arrive pas à se moti­ver pour un nouveau sujet de recherche indis­pen­sable à sa carrière univer­si­taire. Il est le fils de Jack Zigne­lik qui a fondé avec son ami William Mc Cray le mouve­ment pour les droits civiques aux États Unis. Il travaille à la pres­ti­gieuse univer­sité de Colum­bia sous l’autorité de Charles Mc Cray fils de William. Asheha Washing­ton est la petite fille d’un vété­ran de la deuxième guerre mondiale qui a parti­cipé à l’ouverture des camps de concen­tra­tion. Or, le rôle des soldats noirs pendant la guerre 39 – 45 a large­ment été ignoré par l’histoire offi­cielle améri­caine.

Voilà donc un beau sujet de recherche pour Adam Zigne­lik en panne d’inspiration et au bord de la dépres­sion, en tout cas c’est ce que pense William Mc Cray qui reproche à son fils Charles de ne pas assez soute­nir Adam pour qu’il garde son poste à l’université de Colum­bia. Charles est marié à Michelle une assis­tante sociale noire, qui adore sa grand-mère. Et nous revoilà avec Lamont Williams car Michelle est sa cousine qui, en ce moment vit chez ladite grand-mère. Lamont a réussi à décro­cher un emploi comme homme d’entretien à l’hôpital où travaille Asheya Washing­ton et s’il réus­sit sa période d’essai, il pourra enfin tirer un trait sur la prison où il est resté six ans pour un cambrio­lage qui a mal tourné. Or, il n’a fait que conduire la voiture sans connaître les projets de ses amis ni surtout savoir que le plus jeune était armé. Au bout de six ans sa femme n’est plus là, elle a disparu avec leur petite fille. Il lui faut donc abso­lu­ment satis­faire sa période d’essai à l’hôpital pour pouvoir avoir une chance de gagner sa vie et prou­ver aux services sociaux qu’il est stable. Sa grand-mère l’accueille car elle sait que Lamont est un brave garçon.

Toutes les diffi­cul­tés de ce jeune noir, permettent à l’auteur de montrer à quel point il suffit de pas grand chose pour qu’un noir fasse de la prison aux Etats-Unis, avec un bon avocat Lamont aurait pu s’en tirer. Celui-ci rencontre à l’hôpital un rescapé d’Auschwitz, Monsieur Mandel­brot, il appar­te­nait aux Sonder­kom­man­dos et connaît donc ce qui s’est passé dans les camps . Nous voilà donc au sommet de l’horreur au 20° siècle. Les conver­sa­tions de ces deux hommes tissent entre eux des liens person­nels si bien qu’avant de mourir cet homme lui donne ce qu’il a de plus précieux son hanouk­kia, chan­de­lier juif en argent. Lamont est accusé de vol, mais pour sa défense il raconte ce que cet homme lui a confié sur Ausch­witz et l’historien Adam Zigne­lick assure que Lamont n’a pas pu décou­vrir cela tout seul, car une partie de ce récit était sur des enre­gis­tre­ments qu’il vient juste de décou­vrir.

Ces enre­gis­tre­ment faits en 1946, par de rares resca­pés des camps avaient été complè­te­ment oubliés. Adam qui a vécu en Austra­lie avec sa mère, est le fils d’un homme qui a lutté toute sa vie pour les droits des noirs aux Etats-Unis et cela permet à Elliot Perl­man de rappe­ler certaines souf­frances des noirs dans les années 50 et 60, aujourd’hui encore les noirs Améri­cains souffrent de graves discri­mi­na­tions. Et fina­le­ment ? Est ce que des troupes noires ont parti­cipé à la libé­ra­tion des camps de concen­tra­tion ? et bien oui, et c’est le grand père de Asheya Washing­ton, l’oncologue qui soignait Monsieur Mandel­brot qui pourra en témoi­gner. Ne croyez pas que j’ai tout raconté, il y a encore bien des histoires qui s’emboîtent dans ce récit, et elles ont toutes une fonc­tion dans le récit. On est souvent très ému et comme je le disais en commen­çant c’est avec appré­hen­sion que l’on conti­nue la lecture de ce roman inou­bliable.

Citations

Le passage où on trouve le titre

La mémoire est une chienne indo­cile. Elle ne se lais­sera ni convo­quer ni révo­quer, mais ne peut survivre sans vous. Elle vous nour­rit comme elle se repaît de vous. Elle s’invite quand elle a faim, pas lorsque c’est vous l’affame. Elle obéit à un calen­drier qui n’appartient qu’à elle, dont vous ne savez rien. Elle peut s’emparer de vous, vous accu­ler ou vous libé­rer. Vous lais­sez à vos hurle­ment ou vous tirer un sourire. C’est drôle parfois, ce qu’on peut se rappe­ler.

Récit des événements de Little rock : Elizabeth Eckford, noire, seule face à la foule, blanche raciste.

Eliza­beth Eckford se diri­gea vers tous ces gens et, au début du moins, cette portion de la foule qui était la plus proche d’elle recula, s’éloigna d’elle, un peu comme s’ils crai­gnaient d’attraper quelque chose à son contact. En restant trop près, on risquait peut-être de deve­nir ce qu’elle était. Les gens vous dévi­sa­ge­raient. Rien qu’en vous retrou­vant dans cette partie de la foule, tout près d’elle„ vous risquez de vous faire remar­quer. Vous n’êtes pas venu là dans l’espoir de vous singu­la­ri­ser. Vous n’êtes pas là pour ça. Et pour­tant, main­te­nant, vous risquez de vous singu­la­ri­ser. Sans que ce soit votre faute. Vous avez donc inté­rêt à vous débrouiller pour que tout le monde autour de vous sache quel camp vous vous rangez en réalité. Vous la haïs­sez. Vous la haïs­sez autant que tous les gens de cette foule la haïssent. Vous la haïs­sez peut-être même encore plus. En se tenant là, près de vous, elle vous met parti­cu­liè­re­ment mal à l’aise, plus en plus mal à l’aise que les autres, et ce qu’ils ressentent, c’était ce que vous ressen­tiez il y a encore quelques instants, avant qu’elle ne vous choi­sissent, vous, en vous mettant parti­cu­liè­re­ment mal à l’aise. Quel besoin a-t-elle de vous choi­sir, vous ? Partout elle va, elle ne sème que la pertur­ba­tion. Vous voyez bien. On vous l’a répété toute votre vie,vous le savez depuis toujours, mais main­te­nant vous pouvez véri­ta­ble­ment le sentir.

Le sujet du livre

Peut-on se servir de l’histoire pour prédire l’avenir, demande à Adam Zigne­lik. Il est tentant de répondre que ce serait possible, mais je ne le crois pas. Le phare de l’histoire peut lais­ser devi­ner de fugaces aper­çus de la voie qui s’ouvre devant nous, mais il est impru­dent de comp­ter sur l’histoire pour nous four­nir une carte précise et lumi­neuse du terrain futur, rempli de syncli­naux et d » anti­cli­naux. Nous ne devons pas comp­ter sur l’histoire pour nous indi­quer avec exac­ti­tude ce qui va se produire dans l’avenir.
Pour­quoi l’histoire ne peut-elle nous rensei­gner sur ce qui va se produire dans l’avenir ? Parce qu’elle traite des indi­vi­dus, or les indi­vi­dus sont impré­vi­sibles, autant que le sont la plupart des animaux, si ce n’est plus. On ne peut même pas se fier à eux pour qu’ils agissent comme ils l’ont déjà fait en des circons­tances simi­laires ou pour qu’ils fassent ce qui relève à l’évidence de leur propre leur propre inté­rêt. Les êtres sont impré­vi­sibles, à titre indi­vi­duel et au plan collec­tif, les gens ordi­naires, tout comme les diri­geants inves­tis d’un pouvoir.

Le racisme à Detroit 1943

25000 ouvriers blancs employés à fabri­quer des moteurs pour des bombar­diers et des vedettes lance-torpilles s’était mis en grève en appre­nant qu’une poignée de femmes noires avaient commencé à travailler là-bas. Il était jeune, mais il aurait compris ce que cela signi­fiait que d’entendre un ouvrier blanc décla­rer à l’entrée de l’usine qu’il préfé­rait lais­ser gagner Hitler et Hiro­hito plutôt que de côtoyer un nègre dans un atelier d’usine.

Auschwitz

C’était donc vrai, et il était là, face à la vérité. Il avait vu des êtres mourir dans le ghetto, mais il n’avait jamais rien vu de tel. Tant de corps, inertes entas­sés à la hâte, une colline de corps, une petite montagne – des indi­vi­dus, des êtres, encore tout derniè­re­ment. C’est ici la fin, songea-t-il, la fin de toutes les calom­nies, raciale ou reli­gieuse, de toutes les raille­ries, de tous les rica­ne­ments dirigé contre les juifs. Chaque fois que quelqu’un entre­tient la croyance ou le soup­çon insi­dieux, voire honteux, que les Juifs, en tant que peuple, sont des gens malhon­nêtes et immo­raux, avares, trom­peurs et rusés, que ce sont tous des capi­ta­listes, des commu­nistes, qui sont respon­sables de tous les malheurs du monde, et coupable de déicide, cette croyance ou cette convic­tion, à peine consciente quel­que­fois, accé­lère la marche d’un train lancé sur une trajec­toire qui n’a pas d’égale. C’est là que cette voie finit par s’achever, sur cette montagne de cadavres.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Déjà je n’avais pas été passion­née par « la liste de mes envies » , mais ce roman est une vraie décep­tion, de celles qui me font fuir les auteurs fran­çais. Non, pour­tant, ce n’est pas une de ces habi­tuelles auto­fic­tion, mais ni le sujet ni la façon dont il est traité n’ont réussi à m’intéresser. Je résume rapi­de­ment, la mort acci­den­telle de sa mère fait de Martine alias « Betty » une enfant élevée par un père trop porté sur la bouteille. Elle gran­dira cahin-caha jusqu’à l’âge où sa mère est morte, puis son appa­rence se figera dans une éter­nelle jeunesse exté­rieure. Elle restera à jamais une jeune femme de trente cinq ans. Et commence alors une vie étrange qui ne lui apporte aucun bonheur mais au contraire que des problèmes : une sépa­ra­tion, la perte de son emploi, l’éloignement de ses amies. À travers de courts chapitres, de para­graphes encore plus courts, les années s’envolent très vite, on voit passer soixante de vie sans que rien n’accroche l’intérêt. Les person­nages secon­daires sont, cepen­dant plus inté­res­sants, on imagine bien son père estro­pié pendant la guerre d’Algérie et sa compagne qui se récon­fortent l’un l’autre des bles­sures de la vie. L’amour d’André et de Betty est tota­le­ment irréa­liste, il me fait penser irré­sis­ti­ble­ment à la BD de Fabcaro : « Si l’amour c’était d’aimer », et tant pis pour les « anti­di­vul­gâ­cheuse », il résis­tera à toutes les vicis­si­tudes de la vie.

Citations

Un paragraphe et un souvenir

Maman a commencé à porter des jupes qui décou­vraient ses genoux grâce à une certaine Mary Quant, en Angle­terre ; puis bien­tôt elles révé­lèrent presque toutes ses cuisses. Ses jambes étaient longues, et pâles, et je priais pour plus tard avoir les mêmes 

Pour donner une idée du style

À trente ans, quarante cinq, je vivais depuis plus de deux ans dans un grand studio, rue Basse.

J’avais perdu l’envie de cuisi­ner, décou­vert chez Picard les plats pour personnes seules, et lorsque mon fils venait déjeu­ner je faisais livrer ses chers sushis. 
André moi étions restés amis. Il passait de plus en plus de temps en Suède où il choi­sis­sait ses mélèzes, ses trembles, ses épicéas, et lorsqu’il reve­nait, il ne manquait jamais de m’appeler ou de m’inviter à dîner ; j’étais chaque fois ensor­ce­lée par son regard triste, toi Gene Kelly, moi Fran­çoise Dorléac, je l’aimais encore, je l’aimais toujours. 
Je rédi­geais mes textes pour La Redoute en regar­dant des séries télé -» Dawson », mon côté fleur bleue, « Dr Quinn, femme méde­cin », même si elle m’agaçait terri­ble­ment, « Urgences », ah, Doug Ross, et « Twin Peaks ». Je n’envisageais ni chien ni chat de compa­gnie, ils auraient été capables, à quatre ans de me repro­cher d’être plus jeune qu’eux. 
Je vous laisse cette chan­son car, pour moi, elle me parle beau­coup mieux beau­coup du vieillis­se­ment que ce roman

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. (Mon club de lecture va peut -être deve­nir célèbre)

Ce petit roman m’a beau­coup plu, mais je suis inca­pable de savoir s’il plaira à d’autres. Je le défi­ni­rai comme un roman d’atmosphère, il règne une ambiance à laquelle je me suis lais­sée prendre. La narra­trice, part en train sur les bords du lac Baïkal pour retrou­ver un homme qu’elle a aimé Gyl, et dont elle n’a plus de nouvelles. Ce voyage est l’occasion de renouer tous les fils qui font d’elle la femme qu’elle est aujourd’hui. Cette péré­gri­na­tion vers ce qu’elle est, avait commencé quelques années aupa­ra­vant lors de sa rencontre avec une femme très âgée, sa voisine du dessous, Clémence Barrot, une ancienne modiste qui ne sort plus guère et à qui elle lit des histoires. Elle la retrouve le plus souvent possible instal­lée sur son canapé rouge, -d’où le titre- .

Cette femme est riche d’une histoire d’amour qui s’est bruta­le­ment termi­née en 1943. Paul a été fusillé par les Alle­mands, il avait été recruté par le PCF et était entré dans la résis­tance. Clémence garde une photo prise sur les bords de la Seine, qu’elle cache derrière le canapé. Ils avaient 20 ans, ils étaient amou­reux, ils étaient beaux et la mort a tout arrêté. Clémence en veut terri­ble­ment aux Nazis et un peu au commu­nisme qui lui a enlevé son amou­reux. On retrouve un des éléments qui a consti­tué le passé d’Anne et Gyl, ils étaient tous les deux utopistes et voulaient chan­ger la société. Gyl, n’a pas supporté que le commu­nisme s’arrête et c’est pour­quoi il est parti en Sibé­rie pour faire revivre ce en quoi il croit. Clémence aime les histoires qu’Anne lui raconte, il faut dire qu’elle choi­sit des femmes au destin éton­nant, la brigan­dine Marion du Faouët, Olympe de Gouge, et Miléna Jezenska.

C’est l’autre élément qui construit le destin d’Anne : toutes ces femmes qui ont ont lutté jusqu’à la mort pour s’accomplir. Et puis il y a les livres qui l’habitent, Dostoïevski et Janké­lé­vitch qu’elle a appor­tés avec elle pour ce voyage. Mais surtout, le plus impor­tant c’est de croire en la rencontre amou­reuse. Tout cela provoque son départ et son voyage vers Gyl, mais en chemin elle croise Igor et s’il ne se passe pas grand chose avec lui, c’est un person­nage impor­tant du voyage. Cette traver­sée de la Russise et son arri­vée à Irkoutsk lui permettent de prendre conscience de ce qu’elle était venue cher­cher : elle même plus que Gyll. Hélas ! à son retour Clémence n’est plus là, elle ne pourra donc pas savoir qu « Anne a enfin trouvé ce qu’elle cher­chait.

Citations

Fin d’une utopie

Je n’étais pas seule à perce­voir cette insi­dieuse érosion des certi­tudes qui avaient emballé notre jeunesse, mais ce qui m’effrayait c’était le senti­ment, que parta­geaient quelques-uns de mes amis, de ne rien pouvoir d’autre que de m’abîmer dans ce constat. J’avais lu dans un roman à propos de la mort des théo­ries, « On se demande jusqu’à quel point on les avait prises au sérieux ». J’en voulais à l’auteur pour sa cruelle hypo­thèse. Ce monde rêvé, cette belle utopie : être soi, plei­ne­ment soi, mais aussi trans­for­mer la société tout entière, pouvaient-il n’être qu’enfantillages ? Nous conso­laient-ils seule­ment d’être les héri­tiers orphe­lins des dérives commises à l’Est et ailleurs, que certains de nos aînés avaient fait semblant d’ignorer ?

Nostalgie

Sans aucun doute, Igor était né après la mort de Staline, et je me deman­dais ce qu’il me répon­drait si je pronon­çais ce nom. J’aurais pour­tant aimé lui dire combien son pays avait habité nos esprits, les cruelles désillu­sions qu’i l nous avait infli­gées, et comment ce voyage me rame­nait à des années lumi­neuses où le sens de la vie tenait en un seul mot : révo­lu­tion.

Fin d’un amour

Je me souviens aussi qu’en ouvrant la porte, j’avais en tête une phrase d’Antonioni, » Je cherche des traces de senti­ments chez les hommes ». Je l’avais dit un jour à l’homme qui me quit­tait sans l’avouer, par petites trahi­sons succes­sives. Nous faisions notre dernier voyage. En entrant dans la chambre après des heures d’errance dans une ville où nous nous perdions, je lui avais dit ces mots comme s’ils 
étaient les miens et il avait pleuré. Je le voyais pleu­rer pour la première fois. La fatigue alour­dis­sait nos corps, nous avions fait l’amour dans une sorte de ralenti, d’engourdissement, il conti­nua de sanglo­ter dans mon cou, j’aurais aimé que ces minutes ne s’arrêtent jamais, tout se mélo­drame déli­cieux nous sépa­rait avec une infi­nie douceur, conte­nait à lui seul le temps vécu ensemble.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Si vous voulez passer quelques heures avec une personne ignoble, allez-y, ce Marcello Martini est pour vous ! Je vous le laisse avec grand plai­sir. Yves Ravey, a un talent incroyable pour distil­ler les vile­nies à petit feu. Le pire est toujours là, au chapitre suivant ! Je ne peux pas vous les racon­ter car l’intérêt du livre tient en cela, que l’on ne les découvre que petit à petit. Pour vous donner une idée de l’ambiance du roman, vous avez entendu parler des rapaces qui tournent autour des vieilles dames trop vieilles et trop riches (Liliane Betten­court par exemple) ? En lisant ce roman, vous serez aux premières loges. Heureu­se­ment notre Marcello, quoique très malin, sans scru­pule et inca­pable d’émotion, multi­plie gaffe sur gaffe. En fera-t-il assez pour se faire prendre ?

Tout le long de la lecture, je me deman­dais quel plai­sir avait éprouvé l’écrivain à rester pendant des jours et des jours auprès d’un tel person­nage. Je sais que certaines et certains (surtout certains, il est vrai) aiment bien les histoires sordides et sans émotion. Ils vont être servi ! Quant à moi, j’ai trop besoin de croire dans l’humanité pour appré­cier ce roman qui est, quand même, je le souligne, un petit chef d’oeuvre de suspens litté­raire.

Un passage

Discussion avec Honorable son surveillant d’internat dans « l’école » en Afrique créée par Marcello .

Il reste quelques enfants, a répondu mon surveillant. Ils logent juste pour une nuit encore dans le dortoir, avant de repar­tir pour la fron­tière… Donc, tout le monde se porte bien, c’est ce que tu es en train de me dire, Hono­rable… ? Tout est en ordre, monsieur Marcello, un seul problème, avec la banque, le direc­teur de l’agence de voyage s’est déplacé en personne, il dit qu’il n’arrive pas à obte­nir le paie­ment de votre billet d’avion… Mais enfin ! Hono­rable ! Ce n’est pas diffi­cile de se dépla­cer en personne, le bureau est en face de son agence, suffit de traver­ser la rue, cette histoire de billet d’avion, rien de grave, tu le fais patien­ter.… Mais, dites, patron, j’ai avancé person­nel­le­ment l’argent, par chèque, main­te­nant, je suis à décou­vert sur mon compte, et qui va payer les inté­rêts ? J’ai soupiré, bon Dieu mais ce n’est pas possible ces banquiers, Hono­rable il faut leur répondre, tu leur dis que tu ne paie­ras pas un centime d’agios un point c’est tout ! il ne faut surtout pas se lais­ser faire par ces gens là ! c’est tous les mêmes tu sais.… ! C’est peut-être tous les mêmes, comme vous dites monsieur Marcello, mais c’est eux qui avancent l’argent et qui prennent les inté­rêts et là ils vont pas gêner faites-moi confiance.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Après « Ce sont des choses qui arrivent », j’ai eu un grand plai­sir à retrou­ver cette auteure. Elle a un ton bien à elle pour évoquer les petits travers des « grandes » heures de gloire de la France, et même le tragique prend un air quelque peu ridi­cule. Nous sommes en Mais 1968, le 22 pour être précis. Tout Paris reten­tit de la révolte étudiante et subit les contraintes de la grève géné­rale qui para­lyse l’approvisionnement et les trans­ports. Tout Paris, soit mais qu’en est-il des hôtels de luxe et du person­nel peu formé pour expri­mer des opinions person­nelles et encore moins liber­taires. Que pense donc, le person­nel et les habi­tués du Meurice ? Son décor n’inspire pas la contes­ta­tion :

Il n’empêche ! le Chef de Rang, Roland, a orga­nisé une assem­blée géné­rale du person­nel qui a voté l’autogestion. Seule­ment voilà, ce jour le 22mai 1968, c’est aussi, le jour ou la richis­sime Florence Gould doit remettre « le prix Nimier » à un jeune écri­vain. Le person­nel décide de montrer qu’il est fort capable de se passer du direc­teur et orga­nise une soiré en tout point remar­quable. Pendant ce temps le direc­teur réunit ces confrères du Ritz, du Plazza, du Lute­tia et du Crillon pour savoir que faire devant cette situa­tion quelque peu inédite. Cela permet à l’auteur de donner vie à un autre endroit stra­té­gique de l’hôtel, le bar :

Peu de problèmes résistent à l’alcool et à l’argent. C’est la morale de ce roman. Sans doute vous serez vite curieux de connaître le roman­cier récom­pensé, comme l’ex ministre de la culture Fleur Pelle­rin, les vieux compa­gnons de table de Florence ne l’ont pas lu et seraient bien en peine de parler de son livre. En mai 1968 le prix Roger Nimier a été attri­bué à Patrick Modiano, et ce prix lui a été remis par des écri­vains proches de la colla­bo­ra­tion. Pauline Drey­fus a un vrai talent pour faire revivre ces gens si riches et si oisifs, elle ne les charge pas mais rend bien leurs aspects super­fi­ciels. Et son talent ne s’arrête pas à « croquer » caprices des gens trop riches avec humour,(la scène du repas de l’ocelot de Salva­dor Dali est aussi cruelle que drôle !)

L’auteure sait aussi nous rendre plus proche les obses­sions litté­raires de Patrick Modiano, qui dit de lui même qu’il a hérité du passé de la guerre qui n’était pas le sien. Or, ces mêmes salons furent le siège de la Komman­dan­tur et ce sont les mêmes suites qui furent les loge­ments de fonc­tion des occu­pants et du géné­ral von Chol­titz. Tous les person­nages du fameux dîner ont existé et certains person­nages ont dû s’amuser à se retrou­ver sujet de roman. Un person­nage fictif existe, un homme qui a mis toutes ses écono­mies dans une semaine au Meurice avant que le cancer ne l’emporte. Il est le seul à avoir lu et avoir compris le roman, et c’est lui aura le mot de la fin avec une chute qui m’a peu convain­cue. Le roman n’avait pas besoin de ce hasard là.

Citations

Grève au Meurice

Depuis hier, même les Folies Bergères sont occu­pées par le person­nel. Ce que les filles à plumes peuvent faire, je ne vois pas pour­quoi nous n’en serions pas capable. Sinon nous allons passer pour le dernier des Mohi­cans. Votons une motion !

La grande Histoire et la petite

En appre­nant que le Meurice avait, lui aussi, été conta­miné par la révo­lu­tion qui gangre­nait le pays, le ministre s’était senti person­nel­le­ment insul­ter. Il tenait en grande estime le direc­teur de l’hôtel, qui lui consen­tait des prix infé­rieurs à ceux du marché, au motif que l’Histoire n’est qu’une éter­nelle répé­ti­tion et qu’autrefois, Louis Napo­léon Bona­parte avait élu Le Meurice pour abri­ter ses amours avec Miss Howard. Une actrice, déjà. Un homme poli­tique, encore. L’adultère, toujours.

Florence Gould et son passé pendant et après la guerre ou le pouvoir de l’argent.

Au bout d’une jour­née entière de labo­rieux palabres ponc­tués de protes­ta­tions indi­gnées, Florence avait dû son salut à son carnet de chèques. Le montant qu’elle avait inscrit était si élevé qu’elle avait pu rega­gner son domi­cile le soir même.
Pour tout le monde et surtout pour l’avenir, cet épisode serait à clas­ser dans la caté­go­rie des calom­nies. Même si elle avait été brève, l’expérience lui avait paru humi­liante. Ces déjeu­ners où se presse le Tout-Paris de la litté­ra­ture, c’est sa revanche. Plus personne ne lui repro­chera ses fréquentations.(Hormis , post mortem, ses biographes, mais avec une telle mansué­tude que le péché devient erreur de jeunesse : « Forence, après c’est sévère enquête du gouver­ne­ment fran­çais, améri­cain et moné­gasque, est vite lavée de tout soup­çon même si elle a manqué de discer­ne­ment dans le choix de certains amants » litote déli­cieuse !)

L’homme des renseignements généraux au bar du Meurice

Il est des missions plus agréables que d’autres. Au perrier rondelle a succédé le whisky, puis le Dry Martini. Aussi, à cette minute, son esprit est-il si brumeux qu’il serait inca­pable de faire la diffé­rence entre un situa­tion­niste et un maoïste.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière.

Lais­sez moi vous dire une chose. On est jamais trop vieux pour apprendre.


Après Domi­nique, Kathel, Keisha et tant d’autres, je viens vous recom­man­der la lecture de cette épopée. Voici le sujet, tel que le raconte la quatrième de couver­ture :

« lorsque Jay Mendel­sohn, âgé de quatre-vingt-et-un ans, décide de suivre le sémi­naire que son fils Daniel consacre à l’Odyssée d’ Homère, père et fils commencent un périple de grande ampleur. Ils s’affrontent dans la salle de classe, puis se découvrent pendant les dix jours d’une croi­sière théma­tique sur les traces d’Ulysse. »

Daniel Mendel­sohn a écrit un roman concer­nant la famille de sa mère assas­si­née lors des massacres de la Shoah : « Les Dispa­rus » -récom­pensé par le prix Médi­cis en 2007-, livre qui m’avait beau­coup marquée . (C’était avant Luocine, et je me promets de le relire). Il consacre donc ce temps roma­nesque et son talent d’écrivain à la quête de la person­na­lité de son père. Il le fait à travers l’analyse minu­tieuse de l’Odyssée, ce si diffi­cile retour d’Ulysse vers son royaume d’Ithaque, son épouse Péné­lope et son fils Télé­maque. On y retrouve tous les récits qui ont construit une partie de notre imagi­naire. Ulysse et ses ruses, Péné­lope et sa fidé­lité à toute épreuve, Télé­maque, ce fils qui recherche son père, mais aussi le Cyclope, Circé, Calypso, les enfers… tous ces récits, grâce au talent du profes­seur Daniel Mendel­sohn, nous permettent de réflé­chir à la condi­tion humaine. On aurait, je pense, tous aimé parti­ci­per à ce sémi­naire au cours duquel ce grand spécia­liste de la litté­ra­ture grecque et latine, n’assène pas son savoir mais construit une réflexion commune aux parti­ci­pants et au profes­seur grâce aux inter­ven­tions perti­nentes de ses étudiants. Je n’ai pas très bien compris si tous connaissent le grec ancien ou si (comme cela me semble plus probable) seul le profes­seur peut se réfé­rer au texte origi­nel. L’épopée prend vie et se mêle à la quête de l’auteur. Qui se cache derrière ce père taiseux, inca­pable de montrer ses senti­ments à ses enfants ou à son épouse ? Certai­ne­ment plus que la person­na­lité d’un père ingé­nieur devant lequel son fils trem­blait avant de lui avouer qu’il ne compre­nait rien aux mathé­ma­tiques. Au détour d’une réac­tion d’étudiant, d’une phrase analy­sée diffé­rem­ment, nous compre­nons de mieux en mieux ces deux fortes person­na­li­tés si diffé­rentes. On se prend à rêver que tous les pères et tous les fils sachent un jour entre­prendre ce voyage vers une réelle connais­sance de l’autre. Daniel est écri­vain et profes­seur, le chapitre inti­tulé « Anagno­ri­sis », où il s’agit bien de « recon­nais­sance » se termine ainsi :
Quand vous ensei­gnez, vous ne savez jamais quelles surprises vous attendent : qui vous écou­tera ni même, dans certains cas, qui déli­vrera l’enseignement.
Et il avait commencé 60 pages aupa­ra­vant de cette façon :
Une chose étrange, quand vous ensei­gnez, c’est que vous ne savez jamais l’effet que vous produi­sez sur autrui ; vous ne savez jamais, pour telle ou telle matière, qui se révé­le­ront être vos vrais étudiants, ceux qui pren­dront ce que vous avez à donner et se l’approprieront -sachant que « ce que vous avez appris d’un autre profes­seur, une personne qui s’était déjà demandé si vous assi­mi­le­riez ce qu’elle avait à donner.…
Quel effet de boucle admi­rable et toujours recom­men­cée, oui nous ne sommes au mieux que des trans­met­teurs d’une sagesse qui a été si bien racon­tée et mise en scène par Homère. J’ai beau­coup de plai­sirs à racon­ter les exploits d’Ulysse à mes petits enfants qui s’émerveillent à chaque fois du génie du rusé roi d’Ithaque, j’ai retrouvé le livre dans lequel enfant j’avais été passion­née par ces récits. Et je crois que comme le père et le fils Mendel­sohn, j’aimerais faire cette croi­sière pour confron­ter mes souve­nirs de récits à ces merveilleux paysage de la Grèce.
Peut-être que comme Jay, je trou­ve­rai que l’imaginaire est telle­ment plus riche que la réalité, et puis hélas je n’ai plus de parents à retrou­ver car il s’agissant bien de ça lors de cette croi­sière « sur les pas d’Ulysse » permettre à Daniel de retrou­ver la facette qu’il ne connais­sait pas de son père, celui qui sait s’amuser et se détendre et faire sourire légè­re­ment la compa­gnie d’un bateau de croi­sière. Bien loin de l’austère ingé­nieur féru de formules de physique devant lequel trem­blait son plus jeune fils.

Citations

Relations d’un fils avec un père qui n’aime pas qu’on fasse des petites manières ou des histoires.

Lorsque mon père racon­tait cette histoire, il passait rapi­de­ment sur ce qui, à moi, me semblait être la partie la plus inté­res­sante – la crise cardiaque, sa préci­pi­ta­tion, à mon sens, poignante à rejoindre mon grand-père, l’action, en un mot – et s’étendait sur ce qui avait été pour moi, à l’époque, le moment le plus ennuyeux : les rota­tions de l’avion. Il aimait racon­ter cette histoire, car pour lui, elle montrait que j’avais très bien su me tenir : j’avais supporté sans me plaindre l’assommante mono­to­nie de tous ces ronds dans l’air, de tout cette distance parcou­rue sans avan­cer. « Il n’a pas fait la moindre histoire », disait mon père, qui avait horreur que l’on fasse des histoires, et même à cette époque, malgré mon jeune âge, je compre­nais vague­ment qu’en donnant une légère inflexion caus­tique au mot « histoires », c’était en quelque sorte ma mère et sa famille qu’il visait. « Il n’a pas fait la moindre histoire », disait papa d’un hoche­ment de tête appro­ba­teur. « Il est resté sage­ment assis, à lire, sans un mot ».
De longs voyages, sans faire d’histoires. Des années ont passé depuis ce long périple de retour, et depuis, j’ai moi-même eu à voya­ger en avion avec des enfants en bas âge, et c’est pour­quoi, lorsque je repense à l’histoire de mon père, deux choses me frappent. La première, c’est que cette histoire dit surtout à quel point « lui » s’était bien tenu. Elle témoigne de la façon exem­plaire dont il a géré tout cela, me dis-je main­te­nant : en mini­mi­sant la situa­tion , en faisant comme s’il ne se passait rien d’anormal, en donnant l’exemple et restant lui-même tran­quille­ment assis, et en résis­tant -contrai­re­ment à ce que j’aurais fait car, à bien des égards, je suis davan­tage le fils de ma mère et le petit-fils de Grandpa – à la tenta­tion d’en rajou­ter dans le sensa­tion­nel ou de se plaindre.
La seconde chose qui me frappe quand je repense aujourd­hui à cette histoire, c’est que pendant tout le temps que nous avons passé ensemble dans l’avion , l’idée de nous parler ne nous a pas effleu­rés un instant.
Nous avions nos livres et cela nous suffi­sait.

Les questions que posent les récits grecs et qui nous concernent toujours.

Nous savons bien sûr que « l’homme » n’est autre Ulysse. Pour­quoi Homère ne le dit-il pas d’emblée ? Peut-être parce que, en jouant dès l’abord de cette tension entre ce qu’il choi­sit de dire (l’homme) et ce qu’il sait que nous savons (Ulysse), le poète intro­duit un thème majeur, qui ne cessera de s’intensifier tout au long de son poème, à savoir : quelle est la diffé­rence entre ce que nous sommes et ce que les autres savent de nous ? Cette tension entre anony­mat et iden­tité sera un élément clé de l’intrigue de l’odyssée. Car la vie de son héros dépen­dra de sa capa­cité de cacher son iden­tité à ses enne­mis, et de la révé­ler, le moment venu, à ses amis, à ceux dont il veut se faire recon­naître : d’abord son fils, puis sa femme, et enfin son père.

Message d Homère

L’Odyssée démontre la vérité de l’un des vers les plus célèbres et les plus trou­blants, que le poète met dans la bouche d’Athena à la fin de la scène de l’assemblée :«Peu de fils sont l’égal de leur père ; la plupart en sont indignes, et trop rares ceux qui le surpassent. »

Le plaisir des mots venant du grec

Les récits de Nestor sont des exemples de ce que l’on appelle les récits du « nostos ». En grec, « nostos » signi­fie « le retour ». La forme pluriel du mot, « nostoi », était en fait le titre d’une épopée perdue consa­crée au retour des rois et chefs de guerre grecs qui combat­tirent à Troie. L’Odyssée est-elle même un récit du « nostos », qui s’écarte souvent du voyage tortueux d’Ulysse à Ithaque pour rappe­ler, sous forme conden­sée, Les « nostoi » d’autres person­nages, comme le fait ici Nestor -presque comme s’il crai­gnait que ces autres histoires de « nostoi » ne survivent pas à la posté­rité. Peu à peu, le mot « nostoi », teinté de mélan­co­lie et si profon­dé­ment ancrée dans les thèmes de l’Odyssée, a fini par se combi­ner à un autre mot du vaste voca­bu­laire grec de la souf­france, « algos », pour nous offrir un moyen d’exprimer avec une élégante simpli­cité le senti­ment doux-amère que nous éprou­vons parfois pour une forme parti­cu­lière et trou­blante de vague à l’âme. Litté­ra­le­ment, le mot signi­fie « la douleur qui naît du désir de retrou­ver son foyer », mais comme nous le savons, ce foyer, surtout lorsqu’on vieillit, peut aussi bien se situer dans le temps que dans l’espace, être un moment autant qu’un lieu. Ce mot est « nostal­gie ».

L’implication de l’écrivain dans le récit de l’odyssée

J’avais hâte d’aborder l’épisode de la cica­trice d’Ulysse, où se trouve mêlé dans deux thèmes essen­tiels de l’Odyssée : la dissi­mu­la­tion et la recon­nais­sance, l’identité et la souf­france, la narra­tion et le passage du temps. Mais une fois de plus, j’ai dû me rendre à l’évidence, les étudiants ne s’intéressaient pas du tout au même chose que moi. Seul Damien, le jeune Belge, avait parlé de la cica­trice d’Ulysse sur notre forum. Sans doute, me dis-je, est-ce parce que je suis écri­vain que cette scène me fascine plus qu’eux : car tout l’intérêt de la compo­si­tion circu­laire est de four­nir une solu­tion élégante au défi tech­nique qui se présente à quiconque veut entre­la­cer le passé loin­tain à la trame d’un récit au présent en gommant les sutures.

Pour comprendre ce passage, il faut savoir que l’auteur est homosexuel. Cela avait été difficile pour lui de le dire à ses parents. Mais son père ne l’avait pas jugé à l’époque. Il est en train de faire une croisière sur « les pas d’Ulysse ». Il est adulte et son père est très vieux. Dialogue père fils

Papa, attends, insis­tai-je. Donc, si je comprends bien, il y a eu un garçon gay amou­reux de toi dans le Bronx, c’est de lui que te vient ton surnom de « Loopy », et tu n’as jamais songé à m’en parler ?
Mon père baissa les yeux. C’est simple­ment, Dan, que… Je ne savais pas trop comment t’en parler.
Que répondre à cela ? Alors j’ai fait comme mon père : j’ai été sympa avec lui.
C’est bon, dis-je. Au moins, main­te­nant, c’est fait. Bon Dieu, papa…
Il appuya sur un bouton de son iPad et l » Iliade émit une lumière bleu­tée dans la pénombre. Ouais, on dirait… Puis il leva les yeux et dit : c’est une croi­sière sur l’Odyssée, n’oublie pas. Chacun a une histoire à racon­ter. Et chacun a… son talon d’Achille.
Oui, sans doute.

Je suis mort. C’est pas le pire qui pouvait m’arriver.


J’ai besoin de cet auteur, j’ai besoin de son humour, il me fait telle­ment de bien depuis sa « Gram­maire imper­ti­nente » jusqu’à « Mon autop­sie ». Il me fait écla­ter de rire même si je suis seule, et dans mon blog, peu de livres ont eu ce pouvoir. Evidem­ment, après, je partage les extraits de son livre avec tous ceux et toutes celles qui ont ri avec Pierre Desproges, un exemple des grands amis de cet auteur.

Dans « Mon autop­sie », Jean-Louis Four­nier répond à la critique qu’on lui a sans doute faite de s’être moqué de toute sa famille sauf de lui. Dans ce livre, il se passe donc lui-même sur le grill de son esprit caus­tique, il ne s’épargne guère, après son père alcoo­lique, sa mère du Nord , ses deux enfants handi­ca­pés, sa fille reli­gieuse, sa femme qu’il a tant aimé, le voilà, lui l’écrivain. Lisez ce roman vous saurez tout sur Jean-Louis Four­nier, dissé­qué par une jeune étudiante en méde­cine. Évidem­ment, l’auteur a besoin que cette jeune femme soit belle et émou­vante. Au fur et à mesure qu’elle s’arrête sur telle ou telle partie de son corps, des souve­nirs lui reviennent. Il cherche aussi à comprendre cette jeune femme et sa vie amou­reuse. Les dialogues sont savou­reux. Le livre ne se raconte pas vrai­ment, j’ai reco­pié quelques passages pour vous donner envie de l’ouvrir. Il réus­sit même à nous faire accep­ter que lui aussi va mourir et que ce n’est peut-être pas si triste (person­nel­le­ment son humour me manquera).

Citations

Un chapitre entier pour vous

Lais­sez moi rire
Égoïne a décou­vert sur mon torse un tatouage au niveau du cœur, » S’il vous plaît ne me rani­mer pas do not disturb ».
Il était destiné à mon dernier méde­cin, il a compris le message. Elle a ri. Toute ma vie j’ai voulu faire rire. Le faire encore, après ma mort, m’est déli­cieux.
Petit, je me dégui­sais, j’improvisais des sketchs. À l’école, mon goût de faire rire m’a coûté cher. En rete­nue tous les dimanches, j’étais le mauvais exemple de la classe. Pour me faire remar­quer je n’étais jamais à cours d’idées, jusqu’à mettre une statue de la Sainte Vierge plus grande que moi dans les chiottes. Là, je fus mis à la porte. Mais j’avais fait rire ma mère.
Pour un bon mot, j’étais prêt à tout. Pour éviter des pour­suites judi­ciaires, j’ai même utili­ser l’humour. Pour­suivi pour avoir stationné dans la cour des départs de la gare du Nord, j’ai reçu un cour­rier m’enjoignant de payer pour arrê­ter les pour­suites. J’ai écrit à Madame la SNCF que je refu­sais l’arrêt des pour­suites, je tenais à être châtier pour expier. Je lui deman­dais une dernière faveur, être déchi­queté par le Paris Lille en gare d’Arras.
Les pour­suites se sont arrê­tées.
Pour moi l’humour était un déra­page contrôlé, un antal­gique, une parade à l’insupportable, une écri­ture au second degré, une arme à double tran­chant, un déter­gent. Il nettoie, comme la pyro­lyse, brûle les sale­tés, efface les tâches, les préju­gés, les rancœurs et les rancunes.
Plus tard, dans mes livres, j’ai essayé de rire de tout.
De la gram­maire, de l’alcoolisme de mon père, de l’hypocondrie de ma mère, de mes enfants handi­ca­pés, de ma vieillesse et j’ai voulu rire de ma mort…

J’en connais d’autres, tous élevés chez les curés

Quand j’étais petit, un curé, à la confes­sion, avant de me donner l’absolution, m’avait dit que la nuit il fallait prier avec ses mains, ça évitait de tripo­ter ses « parties honteuses ».
Ça ne m’a pas empê­ché de conti­nuer.
Je me sorti­rais. Les pensées impures étaient-elles des péchés mortels ? Évidem­ment, je n’osais le deman­der à personne.
Ma jeunesse a été empoi­son­née par le péché mortel, et la peur d’aller en enfer.

Si drôle

Plus de mille fois j’ai récité » Ne nous lais­sez pas succom­ber à la tenta­tion ».

Heureu­se­ment, Dieu ne m’a jamais exaucé

On pleure quand on arrive sur terre, pour­quoi on râle quand on doit partir ?

Jamais content.

J’appelais pour donner des nouvelles, rare­ment pour en deman­der, et il ne fallait pas que ça dure long­temps.

» Ce qui m’intéresse le plus chez les autres c’est moi » a écrit Fran­cis Pica­bia.
Cette phrase me va comme un gant.

Et pour vous faire « mourir » de rire son ami si drôle