Éditions Perrin, 243 pages, octobre 2008

Toujours dans la série « Romans qui ne sont jamais sortis des rayons de la médiathèque » voici un auteur que je ne m’attendais pas à trouver dans cette triste catégorie. Depuis « effroyable jardin » qui avait connu un succès important, j’ai chroniqué sur Luocine : « Apaise le temps« , « En dépit des étoiles » et « L’espoir d’aimer en chemin« . C’est un auteur qui sait très bien raconter les histoires en particulier, quand la grande Histoire se mêle à la vie des gens. Il a pris ici un risque qui visiblement n’a pas rencontré un public (seul 100 lecteurs sur Babelio, 4292 pour « Effroyable jardin ») . Il le dit dans son introduction : il a fait des deux dernières années la vie de Jean Moulin, un roman. Il y raconte, au plus près de la réalité, sa lutte pour unifier la résistance derrière le Général de Gaulle. Pour rendre ce récit romanesque, il crée une jeune fille lilloise rescapée de l’exode qui tombe amoureuse d’un jeune résistant. Celui-ci fils de pharmaciens de Lyon, sera dénoncé par ses parents et se suicidera dans la prison de Montluc.

Le roman commence et se termine par une scène d’épuration, le village où les parents de son amoureux avait un propriété vont organiser le lynchage des parents collabo . Le roman suit donc les deux destinées , et deux narrateurs vont utiliser le « je », Max et Agathe, qui habitent dans le même immeuble et Max trouve qu’elle ressemble à Berthe Morisot donc l’appelle ainsi.

Avec Max nous suivons toutes les difficultés que Jean Moulin a rencontré pour unifier les différents composantes de la résistance. J’ai retrouvé tout ce que j’avais découvert grâce à Daniel Cordier dans son livre « Alias Caracalla« . On sent que chaque personnalité à la tête d’un réseau pense surtout à l’après et veut absolument apparaître comme le sauveur et n’a nul envie de laisser la place à de Gaulle. L’hostilité de Henri Fresnay ne s’éteindra pas facilement ; même après la guerre, car pour lui Jean Moulin était à la solde des communistes, et on lui doit la qualification de « crypto-communiste ». Quant à savoir si Max a été trahi par Hardy, (défendu par Fresnay dans ses deux procès) , l’auteur ne prend pas partie, il décrit surtout une montée en puissance de la Gestapo et de la Milice qui connaissaient de mieux en mieux l’organigramme de la résistance. Il est certain que si Hardy n’a pas trahi, Bénouville qui est venu avec lui à la réunion de Caluire, a fait une énorme erreur , car il n’était pas très compliqué de le savoir suivi par la police allemande qui venait de le relâcher.

L’histoire d’amour, permet à l’auteur de nous faire vivre au plus près le travail de fourmis des petites mains de la résistance. Les boîtes aux lettres et le transport des messages qui permettent d’organiser les différentes actions et de prévenir des dangers.

Quand je lis ce genre de romans, je me demande toujours comment font mes amies anti-divulgâcheuses, pour lire ce genre de roman : car oui, Max va être arrêté et, oui il mourra sous la torture sans avoir parlé. Savoir cette fin, n’enlève rien au suspens insoutenable de la réunion de Caluire, car Michel Quint sait si bien faire monter la tension que j’ai eu du mal à lire la fin. Il sait aussi parfaitement décrire la pesante atmosphère de délation et de suspicion qui a régné pendant l’occupation nazie. Savoir se taire et ne faire confiance à personne étaient indispensables pour survivre quand on n’était pas vichyste, encore plus si on était résistant.
C’est un bon roman qui mériterait de sortir des rayons de notre médiathèque.

Extraits.

Avertissement (j’espère alors, lui pardonner, ce que j’ai fait finalement.)

 Qu’on me pardonne de faire de Jean Moulin un héros de roman. Que sa famille, les historiens, les gardiens de mémoire et les survivants de la Résistance excusent mes libertés avec l’histoire : j’ai souvent simplifié la réalité des êtres et de leurs actes, de leurs motivations, réalité sur laquelle les spécialistes et même les acteurs de l’Histoire dans leurs écrits ne s’accordent pas encore. J’ai voulu que cette fiction, pour tenter d’être vraie ne prenne pas partie dans leur polémique aussi fondée soient-elles. 

Début du roman.

 Je suis entrée aux enfers par une rue en pente. Elle coupait net le premier pâté de maisons du village comme la lame étroite, brûlante de soleil, d’un petit couteau oublié à la fin d’une partie de campagne au cœur d’une pomme trop mûre. Au bout, là où elle s’étrécissait en pointe, on entamait à droite une grimpée qui s’enroulait jusqu’au centre avec ses commerces tassés autour du noyau, d’une place ovale, gros fruit grumeleux de gravier, blond. Au-delà, passé l’église aux épaules d’hercule forain, on dévalait un vieux cimetière par des venelles où les habitations boîtaient bas. Je le savais pour être venu une seule fois à Noël 42, dans une demeure campagnarde, et y avoir laissé entre les draps parfumés de lavande, sous la suspension de la cuisine, au détour de chaque couloir contre les portes de chaque pièce, de la chambre, au jardin amidonniers d’hiver, oui, y avoir laissé tout ce que j’avais aux lèvres de baisers frais, et d’amour.

Scène de la libération.

 Je les connais, ces deux là qu’on massacre en kermesse, je n’ai entrepris ce voyage que pour les rencontrer, me montrer vivante à eux. Ce que je ressens alors, même aujourd’hui je ne sais plus, sûrement que je me suis effacée à l’intérieur, je n’ai plus été présente consciemment et puis c’est revenu, la douloureuse sensation d’être témoin de l’inhumain et de ne rien pouvoir que ces villageois avaient la certitude de n’être pas coupable puisqu’ils punissaient le mal incarné, et aussi d’être parmi eux, semblables à eux. La nausée m’est montée dans une suée glacée, je me suis retournée pour vomir.

Difficultés d’organiser la résistance unie dialogue entre Alain (Daniel Cordier) et Max (Jean Moulin).

Charvet (Fresnay), Bernard (D’Astier de La Vigerie) et Gilles (Lévy) ont toutes les prétentions aujourd’hui…Sans abandonner de Gaulle qu’ils pensent contrôler, ils ne veulent plus passer par vous, le terrain est favorable pour Brumaire ..
– Alors je demanderai son rappel d’urgence à Londres. Même chose pour son acolyte Passy (Dewavrin)… Ensuite il faut s’allier les syndicalistes et les socialistes… Notons-le. Voir aussi si on peut pas faire désavouer Charvet par le comité directeur de Combat, diviser un peu pour régner… En revanche, tâcher de retarder son départ possible à Londres. Idem pour Bernard et Gilles … Qu’il n’aille pas me débiner à une période cruciale. Si je résume, j’ai à calmer la fronde des chefs de mouvements, dont il faut aussi augmenter le financement leur faire accepter Vidal (Delestraint) aux commandements de l’AS, améliorer le sort et l’utilisation des réfractaires au STO et des maquis et mettre sur pied le conseil de la résistance…
– Et à ne pas vous faire prendre, Max.
– Je ne suis pas y remplaçable.
– Pour encore longtemps, si.
 À moi donc d’atteindre vite mes objectifs.

Ce discours résonne aujourd’hui encore.

 Je fais l’exposé liminaire, j’espère que ma voix tiendra, faire la guerre, rendre la parole au peuple de France rétablir les libertés républicaines travailler avec les Alliés collaboration internationale où la France ait sa place, surtout aller vers une forme de bipartisme élargi, à la libération, qui fasse stable rase de la foule de formation politique troisième république, incapable d’alliance profonde…. Ensuite, deux trois questions pour la bonne forme s’il est représentant des vieux partis renaudent, on lit le message de Gaulle demandant un effort proprement français, unifié lors de la libération, qui soit alors un appui pour le comité national de Londres, à faire valoir les droits et intérêts de la France dans le nouveau concert mondial…. Ce sera au suffrage citoyen de s’exprimer sur les aspirations de ceux qui ont participé à la lutte.


Éditions autrement, 309 pages, février 2015

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Bach

 L’homme n’est chez lui ni dans la civilisation ni dans la nature – parce que nous sommes des aberrations coincées entre deux états.

 

Avec la bibliothécaire de la médiathèque de Dinard, nous avons décidé de nous intéresser aux livres qui ne sortent jamais. Celui-ci en fait partie, les raisons pour lesquelles il n’a jamais été choisi peuvent être multiples, la plus bizarre d’entre elles c’est sa position dans la médiathèque, Les rayons du bas sont largement ignorés par les lecteurs et lectrices (dont je fais partie) qui n’aiment pas se baisser. Nous aurons donc un thème cette année à notre club de lecture pour sauver du « pilon » des livres en quête de lecteurs.

Ce roman aurait dû trouver son public, il est hors norme et très prenant. Il s’agit d’une chasse à l’homme (et à une femme) à travers les régions, les plus froides et les plus hostiles de l’Alaska. Il y est beaucoup question des loups dont un des personnages est un spécialiste : Russel Corre. C’est un homme âgé qui toute sa vie a observé et écrit sur les loups. Il est appelé par une femme, Medora qui a lu ses livres car, dit-elle son fils de 7 ans a été tué par des loups. Cela se passe dans une petit hameau Keelut, qui n’est reliée par aucune route à une ville plus importante. Les habitants semblent vivre hors du temps et de la civilisation, ils semblent victime d’une malédiction comme si le « mal » pouvait à tout moment s’abattre sur eux. C’est ce qui va d’ailleurs leur arriver. Il se manifestera par la main cruelle et sans pitié de Slone, le mari de Medora à la recherche de sa femme. Celui-ci revient de la guerre en Irak sans doute et il a appris à tuer sans remords , tous ceux qu’on lui désigne comme « ennemi » et ceux qui ne respectent pas « son » code de l’honneur.

C’est un roman d’une violence incroyable et en dehors de toute morale, c’est le genre de romans que je n’apprécie pas en général, mais j’ai vraiment été captivée par la force de l’écriture qui est mis eau service de descriptions d’une nature hostile et glacée et des hommes proches des comportements des animaux . Les loups sont, eux, emprunts de noblesses et de rationalité contrairement à Slone et à beaucoup des habitants de ce village.

La fin est à l’image du récit : hors norme et amoral, mais je ne peux pas vous en dire plus dommage, j’aimerais bien !

En recherchant sur les blogs que je connais depuis quelques années, j’ai vu que Kathel en avait fait une pépite en 2025, soutenue par Dominique.et grâce aux commentaires j’ai trouvé et Aifelle et Ingannmic.

Extraits

Début.

 Les loups, descendirent des collines et prirent les enfants de Keelut. Le premier enfant disparut alors qu’il tirait sa luge sur les hauteurs du village. La semaine suivante, une autre fut enlevée tandis qu’elle longeait les cabanes près de l’étang gelé. Et voilà qu’au milieu des volutes, blanches de l’hiver, un troisième était arraché à leur village, celui-ci sur le seuil même de sa maison. Sans un bruit – nul cri, d’homme ou de loup, pour témoin.

La nature.

 Il connaissait les choses de la nature.
 Chez les lions, un quart de la mortalité est causée par les infanticide. Le bar mange sa propre progéniture si elle ne nage pas assez vite pour lui échapper.
 Les femelles du cochon et du lapin étouffent leurs petits lorsqu’ils sont faibles ou malades, ou bien lorsque la nourriture vient à manquer. Cela s’appelle le « savaging ».
 Les chiens de prairie tuent un ombre tellement important de leurs petits que c’est pratiquement devenu un sport chez eux. 
 Les rats mangent leurs petits, quand ils sont blessés ou difformes. Mais ce sont des rats.
 Des guêpes des requins de mer. Des otaries. Des hirondelles.
 Ces dauphins, dont nous admirons tellement l’intelligence : ils sont capables de tuer un nouveau-né avec leur bec, en l’enfonçant dans la chair de l’animal. Jusqu’à ce qu’il meure, comme dans une mêlée mortelle.
 Plus de quarante espèces de primates tuent leurs progénitures. Et nos ancêtres ? Darwin doutait de leurs participations à ce genre de barbarie, ils n’étaient pas aussi « pervertis » écrivait-il. Goodfall fit l’état dans ses observations de femelles chimpanzés, tuant et mangeant des bébés chimpanzés.
 Chez certains babouins trente pour cent de la mortalité infantile, relève de l’infanticide.
(…)
 Il existe pas une seule culture sur terre qui n’ait jamais vu une mère tuer son enfant.

Le début d’une longue, très longue série de meurtres.

 Le gros (policier) s’adressa ça à eux de derrière :
– Vous voulez bien nous suivre, les gars ? On a du café qui nous attend là-bas du bon café, qui vous réchauffe un homme. Une lampée de bourbon la-dedans et vous serez comme neuf.
Slone referma sa braguette et prit le calibre .45 de Cheeon dans le noir. Il se retourna et tira à bout portant sur le gros, en plein visage à moins d’un mètre. 
Il abattit l’autre d’une balle dans le front. 
Il s’effondrèrent devant la portière de leur véhicule et Saône, debout à côté d’eux, leur logea à chacun une autre balle dans l’oreille, avant de rengainer l’arme à la ceinture. Cheeon, lui tendit une lampe torche et Slone repéra des fragments de crâne et de cerveau en train de geler collés à la carrosserie.

Le froid.

 Mais pour nous, ici, moins vingt, c’est de la rigolade. Moins trente , il faut faire un petit peu plus attention., moins quarante, on fait en sorte d’être toujours à moins de cinq minutes d’une source de chaleur. Moins cinquante, on ne sort même pas de chez nous. Chez les gens qui vivent aux abords de la ville, dans les cabanes qui ne sont pas raccordées aux réseaux, il y en a parfois qui sortent par moins cinquante, pour aller jusqu’au lit d’une rivière glacée chercher de l’eau. Pensant n’en avoir que pour une vingtaine de minutes, ils ne s’habillent pas correctement, et ils ne reviennent jamais. Pris dans la glace, comme des statues.

Éditions Pygmalion, 384 pages, mai 2018

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Saluel Sfez

La sagesse de tout l’univers se trouve dans une tasse de thé

Il me faut du temps pour lire tout ce que je note, mais en septembre 2024, j’avais dit à Gambadou que je lirai ce roman ( je suis une grande buveuse de thé !). C’est effectivement passionnant pour la découverte de la culture et la récolte du thé . C’est vraiment très bien documenté et on peut donc être aussi difficile en thés qu’en crus de vin. L’histoire se concentre sur un type de thé bien particulier le « Pu’er » qui peut vieillir et se présenter sous forme, de galette qui valent des fortunes. Cela évidemment excite les convoitises et les faussaires. Ce thé se cultive dans la montagnes en particulier par une minorité les Akha. Ce peuple est très attaché à ses traditions et ce roman commence par une tragédie : une femme accouche de jumeaux qui sont immédiatement tués et les parents chassés de la communauté car la naissance de jumeaux s’apparente à une monstruosité. Tous les bébés mal formés sont immédiatement tués.
Le personnage principal Li-Yan va s’extraire de sa condition par l’école, hélas, elle aura un enfant hors mariage et devra l’abandonner. Elle connaitra d’abord un mariage raté avec le père de sa fille, puis un mariage réussi et le bonheur d’avoir un fils. Elle réussira dans la vente du thé « pu’er » . Elle gardera en partie les traditions Akha en particulier un secret : un champ caché dans la montagne dans lequel pousse un arbre de thé centenaire que seules les femmes descendantes de sa lignée doivent connaître.

Les remous et les horreurs de la Chine communiste sont en toile de fond mais ne sont pas le sujet principal. Nous allons suivre l’émancipation de Li-Yan et le destin de sa fille adoptée par des parents américains. C’est aussi un aspect bien traité ces enfants aux traits asiatiques dans la société américaine que l’on assigne à être d’excellents élèves et d’excellents musiciens.

J’ai vraiment aimé découvrir cette ethnie et leurs traditions, j’ai beaucoup appris sur la culture du thé, j’ai moins été conquise par l’aspect très romanesque du récit, mais il fallait bien une trame pour faire tenir tous les aspects documentaires ensemble.

 

Extraits

Début.

 Un chien sur le toit.
 « Pas de coïncidence, pas d’histoire », scande, mon a-ma. Comme toujours, cela semble mettre un terme à la discussion quand Premier Frère, finit de nous raconter le rêve qu’il a fait hier soir. J’ignore combien de fois ma mère a utilisé cet aphorisme élogieux au cours des dix années que j’ai passé sur cette terre. De même, j’ai l’impression d’avoir entendu différentes versions du rêve de premier frère de nombreuses fois. 

Les croyances.

 Les présages sont particulièrement inquiétants. C’est la saison des esprits. Il pleut. Et le bébé de Deh-ja arrive plutôt que prévu, alors que son ventre est énorme depuis de nombreux cycles. Le seul signe favorable est que nous sommes le jour du Rat, or les rats vivent dans les vallées fertiles, ce qui devrait aider Deh-ja pendant les prochaines heures.

La coiffe.

 Elle fait un signe à troisième belle-sœur, qui brandit ma coiffe. Elle est décorée de plumes de poulet teintées, avec un ourlet en fourrure de singe, des pompons de laine colorés, des pièces, des boules et des pendants d’argent, qu’A-ma m’a donnés au fil des ans. 
« Les efforts que tu y as consacrés montreront à ton futur mari et à sa famille ta méticulosité, ta capacité à travailler dur et ta connaissance du chemin de la migration des Akha à travers les symboles brodés, dit troisième belle-sœur, fiere de son enseignement. Cette coiffe C’est le coiffe proclamera également ta sensibilité artistique, que ru pourras transmettre dans le cas malheureux où tu donnes un jour naissance à une fille ».
Femme Akha,Tha Ton, Thaïlande.

Spiritualité du thé.

« Confucius, enseignait à ses disciples que le thé pourrait aider les gens à comprendre leurs dispositions intérieures, me dit-il. Les bouddhistes confèrent au thé les plus hautes qualités spirituelles, Ils le considèrent comme l’une des quatre manières de concentrer l’esprit, avec la marche, nourrir des poissons et s’asseoir en silence. Ils pensent que le thé peut relier les domaines de méditation. Le simple processus physique, que nous éprouvons quand nous buvons du thé – notre recherche du « huigan »- nous pousse à nous tourner vers nous-mêmes et à réfléchir tandis que la liqueur enveloppe notre langue, glisse dans notre gorge pour s’élever à nouveau sous forme d’arômes. Les taoïstes voient le thé comme une manière de réguler notre alchimie interne, d’être en harmonie avec le monde naturel et comme un ingrédient de l’éluxir d’immortalité. Ensemble, ces trois disciplines nous ont appris à regarder vers le haut pour voir l’état des cieux et vers le bas pour observer la rangement naturel de la terre. Mais quelles que soient vos croyances ou votre philosophie de vie, c’est à la bouche de décider de la qualité d’un thé. »


Éditions Sonatine, 344 pages, février 2026

Traduit de l’anglais par Julie Sibony

J’ai dans ma famille des amatrices de romans policiers et heureusement que vous êtes là, vous les blogueuses qui partagez son goût pour m’aider à lui faire des cadeaux. Cette fois c’est sur le blog de « Sin-City » que j’ai trouvé ce roman. Je me suis dit que ma sœur se retrouverait dans cette phrase : « M comme malice : quand Horowitz joue avec nous… et gagne »

Et effectivement ce roman est construit comme un faux roman policier, qui en réalité en est un vrai avec un écrivain très sympathique qui se croit très malin, plus malin que le véritable enquêteur qui lui est odieux. C’est vrai que l’auteur joue avec nos apriori et nos évidences, et même quand on prend le contre pied de nos idées préconçues on est encore loin de la vérité.
Bref c’est un roman parfait pour une amatrice du genre, et, je vous l’avoue je l’ai lu d’une traite avec beaucoup de plaisir, tant pis pour les assassinés il en faut dans le décor d’un roman polar. Je rappelle le début : une femme âgée se rend dans une entreprise de pompes funèbres, met au point ses obsèques et les paye , puis six heures après est assassinée chez elle. Crime de rôdeur ? comme le pense la police ou pas du tout comme l’imagine Daniel Hawthorne, qui en appelle à Anthony Horowitz (oui comme l’auteur !) pour écrire un roman sur cette enquête.

Je ne peux rien vous en dire de plus si vous aimez le genre vous allez adorer et si comme moi vous n’aimez pas trop, peut être que celui-ci vous plaira grâce à ses effets de surprises. Et sans être « olympique » comme l’annonce « the Guardian » sur la couverture de ce roman, votre plaisir peut être réel .

 

Extraits

Début.

1 Dispositions funéraires.
 Peu après 11h par une belle matinée de printemps, le genre de journée ou le soleil brille d’une lumière blanche, promettant une chaleur qu’il ne procure pas tout à fait, Diana Cowper traversa Fulham Road et entra dans un magasin de pompes funèbres.

Dure condition que celle d’auteur.

 Quand vous êtes auteur à temps plein, une des choses les plus difficiles, c’est de refuser du travail. Car vous fermez une porte qui pourrait bien ne jamais se rouvrir, et il y a toujours la peur de ce que vous avez pu rater de l’autre côté. Il y a quelques années une productrice m’a appelé pour me demander si ça m’intéresserait de travailler sur un projet de comédie musicale, inspiré des chansons d’un groupe de pop suédois. J’ai dit non… ce qui explique que je ne sois pas sur l’affiche (et n’aie touché aucun droit d’auteur de « Mama Mia » ! Je n’ai pas de regrets, soit dit en passant. Rien ne garantit que ce spectacle aurait eu autant de succès si c’est finalement, moi qui l’avais écrit. Ça illustre simplement le niveau d’insécurité dans lequel la plupart des auteurs doivent vivre au quotidien.


Éditions Grasset, 184 pages, décembre 2025

Maudite célébrité, masque cruel. Imposteur légendaire.

C’est un livre important, il faut le lire, mais quel dommage qu’il ait été écrit après la mort de l’auteur, je me demandais si cela l’aurait aidé d’être confronté à la réalité. En effet dans ce livre Émilie Lanez, rétablit une tranche de la vie de cet auteur qui a été un escroc et fait de la prison pour cela, il a cambriolé sa propre famille, et a volé des mandats postaux quand il travaillait aux PTT . Sa mère, sans doute, n’a pas su l’aimer mais elle ne ressemble en rien au portrait de Folcoche, de « Vipère au poing » .
Tout cela n’est pas très grave, car Hervé Bazin est un écrivain qui a su décrire le désespoir d’un enfant mal aimé, simplement il n’a pas rédigé une autobiographie (contrairement à ce qu’il a toujours prétendu) mais une vengeance pour se faire de l’argent (beaucoup d’argent !) sur le dos de sa mère. Il a poussé loin la mystification, puisqu’il s’est fait passer pour résistant alors qu’il faisait de la prison pour escroquerie, cela ne l’empêchera pas de recevoir la Légion d’Honneur.

En réalité dans cette famille tout est question d’héritage, ils seront sordides tous (l’auteur y compris) pour gagner de l’argent. Ils sont bourgeois jusqu’au bout de leur vie : l’argent, l’argent toujours l’argent.

Cela ne rend pas sympathique l’auteur mais Émilie Lanez a le mérite de rétablir une vérité, je vais essayer de relire « Vipère au poing » en repensant à son travail.
Si je le mets dans la catégorie des 4 coquillages c’est pour vous inciter à le lire et en discuter avec vous.

Extraits.

Début.

 Les archives de la préfecture de police de Paris sont libres d’accès, il suffit d’en faire la demande par un courrier électronique, puis à la date convenue de venir les consulter dans une rue calme du pré-saint-Germain.

Le résultat des recherches de l’auteure.

 « Vipère au poing » n’est pas un roman autobiographique, il est une vengeance construite, mûrie et efficace puisqu’elle condamne depuis soixante dix ans une famille au silence. Le plus célèbre matricide littéraire, qui, depuis sa parution, berne toutes les générations de lecteurs. Le livre n’a rien du cri libérateur d’un adolescent, ni du texte émancipateur d’un bourgeois osant dénoncer les mœurs d’une classe sociale étriquée, il n’est pas le chef-d’œuvre d’un libre penseur pilonnant les contraintes mièvres de la piété catholique. « Vipère au point » est la construction perverse d’un manipulateur, l’œuvre maléfique d’un mystificateur mal aimé et amputé de sentiments.

Les petites remarques qui font sourire.

 Marie Bazin a épousé Ferdinand Hervé en 1870, ils unissent leur patronyme en accolant leur nom en 1923. Le couple a huit enfants. Jacques, le sixième, est leur premier fils. Ils habitent Angers, ou Ferdinand enseigne, gracieusement le droit à la nouvelle université catholique. Il n’est pas riche, mais il considère que recevoir un salaire ne sied pas à sa condition. 


Éditions Gallmeister, 347 pages, octobre 2017

Traduit de l’américain par François Happe.

J’ai rarement lu un roman aussi éprouvant. Un soldat qui a réchappé à la mort pendant la guerre civile américaine, celle que nous appelons, à tort sans doute, « sécession « , ne se remet pas des horreurs qu’il a vécues en particulier à la bataille de Wilderness. Tous ses amis y sont morts et lui n’a été sauvé que grâce à deux noirs esclaves en fuite. Il faudra tout le roman pour qu’Abel quitte peu à ses préjugés d’homme du sud, et finisse par comprendre que ni la couleur de peau, ni la race ne peuvent définir une personne. Le roman est construit sur deux temporalités, en 1864 pendant la guerre lors de la bataille de Wilderness, et en 1899 lorsqu’Abel part à la recherche de son chien et se réconcilie à la fin avec l’humanité.

Pour la bataille, durant laquelle 17 000 hommes du nord perdirent la vie et 10 000 du sud, on suit Abel et ses amis , c’est un carnage, et si cette bataille a été importante du point de vue tactique, à hauteur du soldat c’est une pure boucherie ; avec, en plus, la peur pour les noirs d’être du mauvais côté, car le racisme est à l’œuvre même dans les pires moments. Le couple qui va recueillir et sauver Abel, a été pour l’homme victime d’une castration car il avait osé regardé la maîtresse blanche dans les yeux, et pour la femme victime de coups dans le ventre, elle a perdu son bébé qui est mort né.

Abel avait trouvé une lettre sur le corps d’un soldat du nord qui parle d’un coin merveilleux dans l’Oregon, et cela l’a décidé à se réfugier en ermite sur la côte Nord-Ouest du pacifique. Il y a vécu une trentaine d’années. Quand commence le roman , il est vieux et malade et décide de revenir vers la forêt et les hommes avec son chien. Hélas ! pour lui deux hommes, un Indien et un blanc, qui ont à leur actif un nombre de viols et de meurtres conséquent, lui volent son chien et le laissent pour mort. Il est recueilli par un couple, une femme blanche mariée à un noir. Il repartira à la recherche de son chien, et la boucle se terminera quand il arrivera à sauver une petite fille chinoise qui était menacée de mort par l’Indien qui lui avait volé son chien.

Tout ce roman baigne dans des descriptions de la nature absolument grandiose mais tellement rude. On a froid au point que des yeux peuvent geler, on a faim, on est épuisé de fatigue, et par dessus tout ça, les hommes s’entretuent, soit à la guerre, soit parce que vous n’avez pas la bonne couleur de peau .

On comprend aussi pourquoi le mot guerre civile est plus approprié, car Abel est incapable de détester les soldats nordistes. C’était bien une guerre entre Américains, mais il mettra du temps à bien vouloir considérer que l’esclavage est une horreur.

J’ai dû aussi relire le prologue qui est en réalité un épilogue, car l’enfant qu’Abel a sauvé raconte sa vie en 1965, j’aurais trouvé plus judicieux d’en faire un épilogue.

Je n’ai pas fait de ce roman un coup de cœur car je l’ai trouvé trop éprouvant. La guerre aurait suffi, confronter son personnage à la noirceur de la pire racaille qui soit ont rendu ma lecture très difficile . Mais c’est un roman indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à la guerre civile américaine. Et aux USA en général.

 

Extraits.

Début du prologue.

Se lever à nouveau
1965
 Elle se réveille avec un sentiment d’urgence qu’elle ne comprend pas tout de suite, abandonnant l’éclat éblouissant du rivage de son rêve pour la nuit aveugle de la journée qui commence..

Début du roman.

1
Faire revenir ces hommes.
1899
 À l’automne de cette année, un vieil homme partit à pied et s’enfonça plus profondément dans la forêt et plus haut dans les collines, qu’il ne l’avait fait depuis sa jeunesse, quand sa vie était encore teintée de rouge et remplie de violences. Il marcha plus longtemps et plus loin qu’il ne l’avait fait depuis l’époque où il était soldat, participant en campagne de l’armée de Virginie du nord, dans la grande guerre de la rébellion, quand le monde n’avait pas encore basculé et que son corps n’était pas encore brisé.

Traumatisme de guerre.

 Le vieil homme se mit à trembler, bien que le vent fût encore doux et la pluie encore tiède. Il ne pouvait pas s’empêcher de revoir, une fois de plus, les images de la guerre, d’entendre les bruits de la guerre, et de prendre conscience, une fois de plus, des cadeaux empoisonnés que fait la guerre et avec lesquels il est si difficile de vivre une fois qu’elle est finie. 

Le début de la bataille.

 Au bout du champ, des silhouettes sombres équipées pour la bataille s’avançaient en rang parfaitement rectilignes. Les soldats quittèrent l’obscurité du bois pour la clarté du champ, et la lumière qui se réfléchissait sur les canons des fusils et les baïonnettes, les éclaboussa de tous ses miroitements Abel se pencha pour cracher.
– Les voilà, dit David, doucement

La fin de la bataille.

 Regardez, vous ne pouvez pas vous en empêcher. Regardez, et vous verrez des hommes morts ou blessés, des hommes fracassés ou brûlés. Des hommes debout qui se battent, une sinistre détermination se lisant sur leur visage figé comme s’ils avaient découvert en eux, des choses avec lesquelles il sera difficile de vivre, plus tard, et des hommes effrayés à en perdre la raison, étendu face contre terre, pleurant dans l’herbe. Des soldats de l’Union qui battent en retraite dans le champ des hurlements, et des masses de soldats des deux camps, étendus, serrés les uns contre les autres dans le fossé humide, entre les lignes, se passant et se repassant des bouteilles. Des fanions, des étendards et des drapeaux déchirés par les balles faisant tous flotter fièrement leurs couleurs vives au milieu de la fumée et des flammes. Dans les bois de part et d’autre du champ, les drapeaux verts et jaunes des hôpitaux de campagne que le vent fait onduler surgissent ça et là, attirant les blessés vers eux, comme d’horribles fleurs héliotropes. Les chirurgiens sont au travail, les bras nus, Leurs poings blancs serrant fort les poignées de leur scies.

La condition d’esclave.

Dexter ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Il ne s’appelle plus Dexter. Ils lui ont pris cette identité il y a six mois, quand ils l’ont mutilé, parce qu’il n’avait pas baissé les yeux assez vite au moment où la maîtresse était sortie dans la cour. Le maître avait été particulièrement inquiet, particulièrement attentif à la façon dont la guerre se déroulait et il avait fait emmener Dexter dans la grange. Ils l’avaient immobilisé. Le souvenir bref de la lame. Une courbe métal, argentée et cruelle comme un croissant de lune, vive et glacée contre ses cuisses, et puis la chaleur de son sang, qui se répand dessus..

 

 

 

 

 

Éditions Seuil cadre Noir, 331 pages, mars 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

Parfois les silences, ça vaut tous les mots d’amour du monde.

 

Je n’étais du tout attirée par ce roman : je redoute toujours les romans qui ont pour origine les faits divers sordides. En 2023, on avait appris qu’un bébé avait été jeté dans un container à poubelle. Il avait été sauvé par les pompiers, la mère retrouvée et accusée d’infanticide.

À partir de ce fait Mathilde Beaussault écrit un roman qui raconte bien la descente aux enfers de cette jeune maman, Elle décrit aussi, un milieu familial détruit depuis trois générations. Elle raconte bien, et on suit son récit facilement et avec intérêt. Si j’ai une réserve, c’est sur l’accumulation des malheurs sur une seule famille. Disons qu’ils sont davantage représentatifs de ce qui ne va pas dans notre société plutôt que des personnages réels. Monroe, prénom choisi par une mère qui se rêve en Marilyne, vit avec sa mère et Sébastien son frère aîné. Ce frère est une petite frappe qui vit de drogue, d’alcool et de combats de chiens, il fait peur à tout le monde dans le quartier et terrorise même sa mère qui pourtant le préfère cent fois à Monroe. Anna la mère, a été élevée par une tante et en veut terriblement à sa propre mère, elle est serveuse dans un bar. Enfin, la grand mère ; Madeleine, ce personnage permettra à Monroe de se reconstruire. Mais avant cela il y a eu la mère de Madeleine, qui aidait les femmes à avorter et qui a été arrêtée sous les yeux se sa fille confiée alors, aux « bonnes » sœurs, et a beaucoup souffert dans un centre de rééducation. Elle a donc été incapable d’élever Anna avec l’amour dont elle aurait eu besoin. Elle vit de soins qu’elle donne aux gens du village, car elle a un don qu’elle transmettra à sa petite fille, mais est hélas poursuivi par la rancœur, d’un exploitant forestier, qui n’est autre que le fils du gendarme qui a arrêté sa mère.

Vous suivez ? oui, c’est un peu trop, et peu crédible mais c’est bien raconté.
Le roman est ponctué par les déclarations à la police qui cherche à comprendre qui a jeté le bébé à la poubelle. Et quand les moments de tension deviennent trop intenses, il y a le contre-point des aides-soignantes qui sont vraiment dôles. Et puis, il y a aussi les huit mois de douceurs, où Monroe a vécu avec sa grand-mère, retrouvant force et amour. J’oubliais Jacques un défenseur de la nature, qui s’oppose à l’exploitant forestier et qui aime bien Madeleine et sa petite fille et cherche à les aider.

La tension romanesque, vient du fait que Monroe est en danger après son accouchement et que si on ne la retrouve pas très vite, elle mourra.

Donc un fait divers horrible, raconté par une romancière qui veut montrer certains aspects très sombres de l’âme humaine. Le frère Sébastien est vraiment la pire des ordures et hélas, il est crédible.

Depuis j’ai lu le billet de « mot-à-mots » et cette phrase j’aurais pu, moi aussi, l’écrire : « Un roman que je n’ai pas pu lâcher » et voici un nouveau blog qui indique sur Luocine avoir aimé ce roman : « ma collection de livres »

Extraits .

Début.

 Quand Mireille dit « va jeter les ordures ». J’y vais. Sinon elle me corne dans les oreilles. J’entends haut mais je la vois gesticuler faire les cent pas comme si on lui avait noyé ces petits après avoir mis bas.
 Ce matin-là, les voisins du dessous mettent la musique à faire exploser un sonotone. À croire que la jeunesse est devenue sourde. Je coupe mon engin (être vieux a au moins un avantage) et je retourne à la lecture de la rubrique des morts dans mon « Ouest- France ». J’aime bien en faire le tour parce que je connais du monde par ici. Être au courant, c’est important même si on va plus aux enterrements. Mireille dit « on ira à l’église, quand ce sera notre tour ». Elle n’a pas tort.

Les habitudes de vieux.

Elle sait bien que c’est compliqué pour moi de faire des choix. Sur un parking, s’il reste une place, c’est bon, je gare l’auto. S’il en reste beaucoup, Mireille choisit sinon on tourne en rond et les badauds se disent, « voilà encore des vieux à qui on devrait retirer le permis ». Au restaurant, je prends comme Mireille. Ça l’énerve, mais on a les mêmes goûts. Depuis le temps, on a déteint en tout. Là sur l’autre. Je commande rien à Noël, prétextant que je préfère les surprises depuis que j’ai passé un mois d’insomnie pour savoir si je préférais des jumelles ou un rasoir électrique. J’ai fini avec une perceuse parce que Mireille voulait installer des rideaux à toutes les fenêtres, persuader qu’on nous observait de l’immeuble d’en face.

Être pompier.

Quand Félix, Romane et moi sommes appelés sur les lieux, ont termine une intervention juste à côté. Un mec bourré arrache toutes les jonquilles d’un rond-point et les jette sur les automobilistes. Ça paraît dingue ? Mais ça fait partie de notre quotidien. La veille, on emmenait une jeune femme se faire recoudre la mâchoire après que son mec l’a castagnée. La semaine dernière, on était appelé en renfort pour éteindre des incendies de véhicule. Il faut avoir la foi pour être pompier. On l’a ou on ne l’a pas.

L’enfant placée dans les années 40 ou 50.

 Quand les gendarmes ont emmené ma mère, le juge n’a rien demandé à personne et il m’a placée chez les bonnes sœurs. Maman est morte en prison. On l’a accusé du pire. Elle soulageait juste les malheurs des femmes. C’est tout. (…) 
Là-bas, la mère supérieure était une teigne. Elle disait des unes qu’elles étaient des putes, des autres, qu’elles étaient le diable. Un jour, j’ai refusé de dire assez fort la prière. Elle m’a attrapée par les cheveux et cognée contre le lavabo blanc. J’entends encore le bruit du choc. Mon crâne, contre le bord en émail. Elle a arrêté quand le sang ruisselait aussi fort qu’un robinet. Quand elle m’a lâchée, je suis tombée, les filles m’ont portée pour me mettre au lit. Après ça, je n’ai plus jamais baissé les yeux devant elle. Ça la rendait folle de rage, mais elle ne m’a jamais plus frappée aussi fort.

Un moment de sourire à la maternité.

 La chambre 102 est occupée par une prof qui croit avoir un bout de cerveau dans chaque nichon. Résultat des courses, elle intellectualise chaque tétée comme si elle avait pondu non pas un affamé de 3 kg, mais une thèse pour défier Freud. Monique passe son temps à lui mettre son petit vampire au sein en se coltinant des remarques. Hier, Kimberley est resté moins de cinq minutes dans la chambre 102 avant de gueuler qu’avec un biberon le petit braillerait moins. Monique essaie de récupérer l’affaire et ce n’est gagné.

J’aime bien les aides-soignantes de ce roman.

(À propos des la psy qu’elles n’aiment pas.. car snob et friquée).
– T’es psy, toi maintenant ? ( Kimberley avait l’énergie de ceux qui ne foutent rien toute la journée). La psy est peut-être conne , mais elle, elle lit dans le cerveau des gens.
– Elle lit mieux les étiquettes de fringue.

 


Éditions Intervalles, 156 pages, 2015

Traduit du grec par François Bienfait et Jérôme Giovendo

En 2011, Melsi un journaliste d’origine albanaise mais vivant depuis longtemps en Grèce, revient précipitamment en Albanie, à la mort de son père. Il avait rompu avec lui, car il lui reproche la mort de sa femme, donc de la mère du narrateur. Il ne sait vraiment pas grand chose du passé de ses parents, il se sait d’origine juive, mais son père s’est intégré de toutes ses forces à l’Albanie et ce pays se voulait athée. Son père a raconté leur vie dans un cahier que Melsi a le temps de lire et comprendre pourquoi son père est parti mourir Shangaï , les formalités pour le retour du corps sont longues, fastidieuse et très chères .

Grâce à ce cahier nous allons comprendre la tragédie vécue par Isa et Bora les parents de Melsi, mais avant cela, il raconte le départ de ses parents de Salonique pour fuir la déportation que les Nazis avaient commencée à organiser. Ainsi donc la famille de Melsi était grecque ! C’est important pour lui, car on lui refuse la nationalité grecque aujourd’hui, parce qu’on le considère albanais. Toute la famille va prendre des noms musulmans et cacher leur judéité et passer en Albanie. Dans un premier temps, ils vivront dans un petit village mais grâce au talent de couturière de Bora ils arriveront à Tirana et vivront des années heureuses pendant l’enfance de Melsi. Mais une rencontre avec une Chinoise va bouleverser la vie de la famille.
Le régime communiste dans toute son horreur ! Melsi comprendra mieux son père à la dernière page du cahier. Cette quête des origines va aussi permettre à Melsi de s’interroger sur ses rapports aux femmes qu’il aime : Ariane et Anna.

Ce roman assez court se lit d’une traite. L’émotion est vraiment bien rendue, les horreurs du nazisme et du communisme se sont acharnées sur cette famille, Melsi pourra repartir en Grèce en comprenant mieux son père qui n’a vraiment pas eu le choix lorsque l’appareil répressif est tombé sur lui. Et tout ça, parce qu’un homme puissant du parti voulait se venger de lui.

Un beau livre, très sensible, merci Yvon de me l’avoir prêté, et il complète le « Le pays des pas perdus » que j’ai tant aimé.

Extraits.

Début

« À l’instar de certaines amours, certains pays sont une aberration : ils n’auraient jamais dû exister. Être né et avoir vécu dans un tel pays procure un désenchantement assez proche de ce que l’on éprouve quand on a gâché sa vie avec une personne qui n’était pas la bonne. » Melsi était content de sa trouvaille. Craignant de l’oublier, il retrouva un peu d’énergie pour sortir son carnet et y consigner ces phrases, moitié en grec, moitié en albanais. Il avait pris cette habitude, ces derniers temps, comme s’il tentait de se forger une langue à lui ou d’encourager les deux langues à dialoguer, deux langues balkaniques qui, contrairement aux langues, slaves, étaient les seules rescapées de leur famille linguistique respective.

 Son prénom.

«  Décidément, les Albanais sont aussi doués dans l’art des surnoms que dans celui d’inventer des prénoms ! » se dit-il, en repensant à celui que son grand-père lui avait concocté à sa naissance : Melsi était une savante combinaison de lettres empruntées aux noms de Marx, Engels et Staline.

Les objets et les mentalités .

 Son père s’entêtait à faire rentrer du bois chaque hiver et à l’empiler sur le petit balcon, se démarquant ainsi radicalement de ses voisins, tout fiers d’avoir très vite bazardé leurs anciens poêles et autres vétustés – exception faite de leur mentalité rétrograde sur laquelle ils veillaient avec un fanatisme exemplaire.


Éditions la tribu, 309 pages, mars 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

 

 Puissions nous laisser à nos enfants un monde dans lequel on ne se posera plus la question de qui on est.

Voilà deux livres qui se suivent sur Luocine d’auteures qui ont toutes les deux un pied en France et un autre dans leur pays arabe d’origine. Pour Leila Slimani c’était le Maroc et pour Manal Salamé, le Liban, ce si beau pays qui ne connaît que la guerre depuis si longtemps. Quelle solution pour ses habitants ? Partir à l’étranger : il y a beaucoup plus de Libanais aux quatre coins du monde que de Libanais au Liban.

Cela fait dix sept longues années que cette auteure n’est pas revenue dans son pays, où vivent ses parents, sa sœur et sa très jeune nièce. Ce qui la pousse à revenir, c’est cette impression qu’elle ne sait plus bien parler l’arabe et que puisqu’elle est française aujourd’hui elle n’a aucune trace de son origine libanaise. Elle a poussé le désir d’assimilation jusqu’à franciser son prénom sans le dire à ses parents pour qui ce serait une trahison.
Elle pensait rester une semaine ou au pire deux, mais au Liban faire des papiers c’est compliqué et elle restera deux mois. Elle veut, en effet refaire sa carte d’identité libanaise. Dans un style alerte et souvent drôle, elle raconte ce qu’elle voit aujourd’hui et ses souvenirs de jeunesse, elle raconte bien les barreaux de la prison d’un trop petit pays où tout se sait immédiatement et où on est tout de suite mis dans la case de son origine paternelle. Son père est libanais du Sud donc Chiite donc elle est chiite, alors qu’elle ne croit en rien et ne veut pas être définie de cette façon.

Mais elle raconte aussi son attachement à sa famille, aux traditions familiales, aux paysages. Et surtout , l’auteure décrit bien toutes les difficultés passées et actuelles du Liban, la main mise du Hezbollah sur le sud du pays, et les rivalités de toutes les factions religieuses. Elle survole rapidement tous les problèmes politiques, et ne prétend pas à une analyse exhaustive de la situation, mais c’est ce qui rend son récit très vivant.

J’ai bien aimé ce roman, les remarques sur ce pays sonnent très juste et je retrouve à travers elle, les Libanais que je connais, je me suis un peu ennuyée dans ses histoires amoureuses, dont je ne comprends pas très bien ce qu’elles rajoutent à son propos.

Extraits.

Début.

 J’AURAIS RECONNU BEYROUTH LES YEUX FERMÉS.
À la sortie de l’avion, le pied à peine posé sur le tarmac, une bouffée de Kérosène mêlée d’une moiteur iodée s’engouffre en vous. La poitrine se comprime. Le cœur sursaute. Cesse de battre. Imploser. Puis la vie reprend la où vous l’avez laissé, hier ou il y a 40 ans.
 C’est donc ça. La puanteur de la capitale me revient comme une évidence. Je l’avais connue chaque été, jusqu’à l’aube de mes vingt ans. À mesure qu’elle me brûle la trachée, je réalise que j’ai passé ma vie à la traquer, partout où j’ai posé mes bagages..

Les Libanais et les diplômes.

 Notre bande suivait des études dans l’une des deux universités les plus prestigieuses du pays. Grâce à une ascendance aisée où des parents qui s’étaient faits une situation à l’étranger, la plupart n’avaient pas eu à emprunter de l’argent pour intégrer cette fabrique à élites. D’autres avaient dû s’endetter afin de financer leurs passeports social. Car au Liban, un diplôme à autant de valeur que la terre ou la pierre, et offre l’espoir de s’exporter à ceux qui n’ont pas de relations bien placées.

Paradoxes Libanais.

Au Liban, les divergences sont multiples, parfois meurtrière., mais il y a une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, toutes confessions, toutes classes sociales et tous bords politiques confondus : les apparences.
 Vous pouvez défendre l’avortement, mais jamais admettre que votre fille a eu recours. Vous avez le droit de blasphémer, mais jamais de vous proclamer athée. Vous pouvez plaindre les queers qui se font jeter à la rue par leur famille, mais vous renierez votre propre fils s’il s’il se découvre pédé.
Ces paradoxes finissent par me faire sentir tel un oiseau en cage. L’envie de briser les barreaux et de voler à contre-courant grandit en moi.

Les Libanaises et l’esthétique.

 Au Liban, l’importance accordée à la beauté et au paraître est incrustée dans notre subconscient dès notre plus jeune âge. La chirurgie esthétique est loin d’être tabou. Elle est un marqueur social : je me refais des seins, donc je suis riche et éternellement jeune. On va jusqu’à arborer fièrement ces pansements postopératoires sur le nez, et à se refiler, ces bonnes adresses pour une injection de botox, entre un cours de yoga et un verre en rooftop.
Si vous souhaitez vous offrir une nouvelle paire de fesses, sans vous serrer la ceinture, vous pouvez demander à votre banque un « beauté loan » crédit de beauté. Ce qui fait du Liban, le premier pays du Moyen-Orient, où il est possible de se faire liposucer le ventre et galber le postérieur à crédit. Même au plus profond des crises, tant que les générateurs carburent, les cliniques tournent à plein régime et les chirurgiens plastiques découpent, rafistolent et saturent.

Le code de la route.

 Au Liban, le code de la route est à l’image de tous les marqueurs sociaux, tout est question de taille. Et la priorité proportionnelle au volume de votre bolide. Cette loi du plus fort est respectée de tous, car certains voyous conservent des flingues dans leur boîte à gants, et peuvent en pointer un sur vous, voire tirer, si vous les vexez au volant.

Une personnalité bien décrite.

Nahil. De toutes les créatures accrochées aux branches de notre arbre familial, s’il faut en craindre une, c’est cette cousine germaine de notre père.
 Malgré son mètre cinquante, sa voix porte plus haut et plus fort que tous les minarets du Liban réunis. Si haut et si fort que les rumeurs qu’elle propage traversent le pays en moins de temps qu’ils n’en faut pour les inventer.
Ma mère est d’ailleurs convaincue que son regard porte la poisse. Et les femmes de ma famille craignent le mauvaise œil plus que la mort.

 


Édition Gallimard NRF, 428 pages, janvier 2025

 

Être innocent quand on est mort, ça ne sert à rien.

J’ai lu et beaucoup aimé le premier tome que cette autrice consacre à sa famille : « le pays des autres » et voici le troisième tout aussi riche et foisonnant. On retrouve le couple de ses parents, la superbe ferme qu’ils ont réussi à faire prospérer dans les environs de Meknès. Leur fille Aïcha est médecin, gynécologue, et est mariée avec Medhi un homme ayant réussi grâce à sa force de travail à faire vivre une banque de crédit loin de toute corruption au service des Marocains. Cet homme intègre et courageux sera en but à la jalousie et connaîtra l’injustice et même la prison. Il a élevé ses deux filles dans une certaine idée de liberté et toute la famille s’est éloignée de la religion, surtout des règles comme l’interdiction d’alcool ou de porc. L’auteure s’attache à chaque personnage et cela donne une image très contrastée et vivante du Maroc. On sent que derrière des images d’un pays moderne les traditions ne sont pas loin. Comme dans le premier tome, l’auteure est particulièrement sensible à la condition des femmes. En prison Medhi croisera un médecin qui a été condamné à 7 ans de prison car il acceptait de faire des avortements pour des femmes désespérées. Les deux petites filles de Mathilde et Amin vivront en France ou en Angleterre ; l’une travaille dans la finance et l’autre sera médecin.

Ce rapide résumé est bien pauvre par rapport à toute la richesse de la vie marocaine, vue du côté des gens aisés. Les pauvres sont plutôt en toile de fond, Medhi les croisera en prison, et un peu avec l’employée qui a élevé leur fille, celle-ci est à cheval entre les deux mondes qui n’ont vraiment que peu de points communs. Ce qui traverse les classes sociales c’est la peur de critiquer le régime marocain, on sent ces personnages comme en liberté surveillée, et puis il y a des sujets encore complètement tabous : l’homosexualité, un enfant hors mariage, la sexualité en général. Mais vivre en France, c’est aussi, s’éloigner des odeurs, de la cuisine, du soleil, et de la bonne humeur des habitants. Paris leur semble une ville grise et fade, les gens froids et indifférents.

J’ai parfois eu du mal à passer d’un personnage à l’autre, mais j’ai vraiment apprécié l’objectivité de cette écrivaine sur les qualités et les défauts de son pays d’origine.

Extraits.

Début du prologue.

 Une nuit de novembre 2021, j’ai perdu le goût de l’odorat. Une femme dormait dans mon lit. J’ai léché son épaule, enfoncé mon nez dans son cou, j’ai approché mon visage de son sexe. Elle n’avait aucun goût. La femme s’est mise à remuer. Elle m’a attirée contre elle, elle voulait faire l’amour mais j’étais terrifiée. Je lui ai tourné le dos., j’ai fermé les yeux et remontez le drap sur mon visage. Le drap non plus ne sentait rien..

Début du roman.

 À dix sept heures, Mehdi se leva. Il rangea des dossiers dans sa sacoche, enfila son manteau et sortit de son bureau. Il traversa le couloir sans prêter attention aux regards étonnés de ses collègue. Najat, une des directrices, le rattrapa devant la porte d’entrée, elle tenait à la main un livre de compte et l’agita devant le visage de médit. 
« Monsieur le Président…
– À lundi, Naja, la coupa Mehdi
 – À lundi Président.

Casablanca.

 « Cette ville, dit Mehdi en avalant une gorgée de café, j’ai appris à l’aimer. Elle est unique, tu sais ? À Fès ou à Meknès on te demande toujours de qui tu es le fils. Ici, tu peux être le fils de personne. Casablanca est une ville sans mémoire, un eldorado pour les bâtards, les ambitieux, les anonymes.. « 

Les femmes marocaines.

 Aïcha respectait la pudeur de ses patientes, et elle s’en inquiétait aussi. Par honte d’ouvrir leurs jambes et de dévoiler leurs seins, par honte de parler de ce qu’elles ressentaient en faisant l’amour ou en urinant, ces femmes se privaient de la possibilité, de découvrir une maladie, de prévenir une grossesse non désirée. Hchouma. Ici, mourir de honte n’était pas une expression imagée. Même le langage en était entaché et, les yeux baissés, les joues cramoisies, elle disait à hachak avant de pouvoir désigner une partie intime de leur corps. Mes seins, hachak. Mon sexe, hachak. Elle ne prononçait jamais le mot « cancer » et remuaient nerveusement la tête quand Aïcha osait leur exposer un si sombre diagnostic. La maladie honteuse, qui rongeait leurs ovaires, leurs vulves, ou leurs seins, et faisaient fuir les maris.
(Hchouma : honte ; Hachak : sauf votre respect)

L’avortement au Maroc.

 Je ne suis pas un militant ou un intellectuel. C’est arrivé par hasard, c’est tout. La première fois, une femme s’est présentée à mon cabinet., elle était très pâle et portait un foulard et une djellaba démodée. Elle m’a dit qu’elle avait subi un avortement et que depuis elle n’arrêtait pas de saigner. Elle n’a pas caché son métier, c’était une pute, vous voyez, et elle avait un enfant à charge. Sauf que si elle saignait tout le temps, elle ne pouvait plus travailler. Et là, elle n’avait plus un rond. Je lui ai dit, je ne juge pas. Ce que font les gens avec leur corps, ce n’est pas mon problème. J’ai diagnostiqué une rétention intra-utérine et j’ai pratiqué une reprise .Le type qui l’avait opérée était un vrai boucher, il aurait pu la tuer. La fille m’a embrassé les mains, les épaules , elle m’a béni et m’a promis d’économiser pour me payer. Elle est revenue quelques semaines plus tard, elle était si pimpante, si bien habillée que je ne l’ai par connu. Elle m’a donné mille dirhams. À partir de là, toutes les prostituées venaient chez moi. Je recevais aussi des étudiantes, des filles de médecins ou d’avocats, ou même des fillettes de 13 ans, des handicapées que des oncles ou des pères avaient engrossées. Vous ne pouvez pas imaginer ce que j’ai vu. 

 La fin.

 Huit ans après sa mort, mon père a été blanchi de toutes les accusations portées contre lui. On nous a présenté des excuses. Mais la honte lui a survécu, et aussi la peur. Être innocent quand on est mort, ça ne sert à rien. Il n’y a que dans les livres que l’innocence existe.