Éditions Gallmeister, 347 pages, octobre 2017

Traduit de l’américain par François Happe.

J’ai rarement lu un roman aussi éprouvant. Un soldat qui a réchappé à la mort pendant la guerre civile américaine, celle que nous appelons, à tort sans doute, « sécession « , ne se remet pas des horreurs qu’il a vécues en particulier à la bataille de Wilderness. Tous ses amis y sont morts et lui n’a été sauvé que grâce à deux noirs esclaves en fuite. Il faudra tout le roman pour qu’Abel quitte peu à ses préjugés d’homme du sud, et finisse par comprendre que ni la couleur de peau, ni la race ne peuvent définir une personne. Le roman est construit sur deux temporalités, en 1864 pendant la guerre lors de la bataille de Wilderness, et en 1899 lorsqu’Abel part à la recherche de son chien et se réconcilie à la fin avec l’humanité.

Pour la bataille, durant laquelle 17 000 hommes du nord perdirent la vie et 10 000 du sud, on suit Abel et ses amis , c’est un carnage, et si cette bataille a été importante du point de vue tactique, à hauteur du soldat c’est une pure boucherie ; avec, en plus, la peur pour les noirs d’être du mauvais côté, car le racisme est à l’œuvre même dans les pires moments. Le couple qui va recueillir et sauver Abel, a été pour l’homme victime d’une castration car il avait osé regardé la maîtresse blanche dans les yeux, et pour la femme victime de coups dans le ventre, elle a perdu son bébé qui est mort né.

Abel avait trouvé une lettre sur le corps d’un soldat du nord qui parle d’un coin merveilleux dans l’Oregon, et cela l’a décidé à se réfugier en ermite sur la côte Nord-Ouest du pacifique. Il y a vécu une trentaine d’années. Quand commence le roman , il est vieux et malade et décide de revenir vers la forêt et les hommes avec son chien. Hélas ! pour lui deux hommes, un Indien et un blanc, qui ont à leur actif un nombre de viols et de meurtres conséquent, lui volent son chien et le laissent pour mort. Il est recueilli par un couple, une femme blanche mariée à un noir. Il repartira à la recherche de son chien, et la boucle se terminera quand il arrivera à sauver une petite fille chinoise qui était menacée de mort par l’Indien qui lui avait volé son chien.

Tout ce roman baigne dans des descriptions de la nature absolument grandiose mais tellement rude. On a froid au point que des yeux peuvent geler, on a faim, on est épuisé de fatigue, et par dessus tout ça, les hommes s’entretuent, soit à la guerre, soit parce que vous n’avez pas la bonne couleur de peau .

On comprend aussi pourquoi le mot guerre civile est plus approprié, car Abel est incapable de détester les soldats nordistes. C’était bien une guerre entre Américains, mais il mettra du temps à bien vouloir considérer que l’esclavage est une horreur.

J’ai dû aussi relire le prologue qui est en réalité un épilogue, car l’enfant qu’Abel a sauvé raconte sa vie en 1965, j’aurais trouvé plus judicieux d’en faire un épilogue.

Je n’ai pas fait de ce roman un coup de cœur car je l’ai trouvé trop éprouvant. La guerre aurait suffi, confronter son personnage à la noirceur de la pire racaille qui soit ont rendu ma lecture très difficile . Mais c’est un roman indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à la guerre civile américaine. Et aux USA en général.

 

Extraits.

Début du prologue.

Se lever à nouveau
1965
 Elle se réveille avec un sentiment d’urgence qu’elle ne comprend pas tout de suite, abandonnant l’éclat éblouissant du rivage de son rêve pour la nuit aveugle de la journée qui commence..

Début du roman.

1
Faire revenir ces hommes.
1899
 À l’automne de cette année, un vieil homme partit à pied et s’enfonça plus profondément dans la forêt et plus haut dans les collines, qu’il ne l’avait fait depuis sa jeunesse, quand sa vie était encore teintée de rouge et remplie de violences. Il marcha plus longtemps et plus loin qu’il ne l’avait fait depuis l’époque où il était soldat, participant en campagne de l’armée de Virginie du nord, dans la grande guerre de la rébellion, quand le monde n’avait pas encore basculé et que son corps n’était pas encore brisé.

Traumatisme de guerre.

 Le vieil homme se mit à trembler, bien que le vent fût encore doux et la pluie encore tiède. Il ne pouvait pas s’empêcher de revoir, une fois de plus, les images de la guerre, d’entendre les bruits de la guerre, et de prendre conscience, une fois de plus, des cadeaux empoisonnés que fait la guerre et avec lesquels il est si difficile de vivre une fois qu’elle est finie. 

Le début de la bataille.

 Au bout du champ, des silhouettes sombres équipées pour la bataille s’avançaient en rang parfaitement rectilignes. Les soldats quittèrent l’obscurité du bois pour la clarté du champ, et la lumière qui se réfléchissait sur les canons des fusils et les baïonnettes, les éclaboussa de tous ses miroitements Abel se pencha pour cracher.
– Les voilà, dit David, doucement

La fin de la bataille.

 Regardez, vous ne pouvez pas vous en empêcher. Regardez, et vous verrez des hommes morts ou blessés, des hommes fracassés ou brûlés. Des hommes debout qui se battent, une sinistre détermination se lisant sur leur visage figé comme s’ils avaient découvert en eux, des choses avec lesquelles il sera difficile de vivre, plus tard, et des hommes effrayés à en perdre la raison, étendu face contre terre, pleurant dans l’herbe. Des soldats de l’Union qui battent en retraite dans le champ des hurlements, et des masses de soldats des deux camps, étendus, serrés les uns contre les autres dans le fossé humide, entre les lignes, se passant et se repassant des bouteilles. Des fanions, des étendards et des drapeaux déchirés par les balles faisant tous flotter fièrement leurs couleurs vives au milieu de la fumée et des flammes. Dans les bois de part et d’autre du champ, les drapeaux verts et jaunes des hôpitaux de campagne que le vent fait onduler surgissent ça et là, attirant les blessés vers eux, comme d’horribles fleurs héliotropes. Les chirurgiens sont au travail, les bras nus, Leurs poings blancs serrant fort les poignées de leur scies.

La condition d’esclave.

Dexter ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Il ne s’appelle plus Dexter. Ils lui ont pris cette identité il y a six mois, quand ils l’ont mutilé, parce qu’il n’avait pas baissé les yeux assez vite au moment où la maîtresse était sortie dans la cour. Le maître avait été particulièrement inquiet, particulièrement attentif à la façon dont la guerre se déroulait et il avait fait emmener Dexter dans la grange. Ils l’avaient immobilisé. Le souvenir bref de la lame. Une courbe métal, argentée et cruelle comme un croissant de lune, vive et glacée contre ses cuisses, et puis la chaleur de son sang, qui se répand dessus..

 

 

 

 

 

Éditions Seuil cadre Noir, 331 pages, mars 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

Parfois les silences, ça vaut tous les mots d’amour du monde.

 

Je n’étais du tout attirée par ce roman : je redoute toujours les romans qui ont pour origine les faits divers sordides. En 2023, on avait appris qu’un bébé avait été jeté dans un container à poubelle. Il avait été sauvé par les pompiers, la mère retrouvée et accusée d’infanticide.

À partir de ce fait Mathilde Beaussault écrit un roman qui raconte bien la descente aux enfers de cette jeune maman, Elle décrit aussi, un milieu familial détruit depuis trois générations. Elle raconte bien, et on suit son récit facilement et avec intérêt. Si j’ai une réserve, c’est sur l’accumulation des malheurs sur une seule famille. Disons qu’ils sont davantage représentatifs de ce qui ne va pas dans notre société plutôt que des personnages réels. Monroe, prénom choisi par une mère qui se rêve en Marilyne, vit avec sa mère et Sébastien son frère aîné. Ce frère est une petite frappe qui vit de drogue, d’alcool et de combats de chiens, il fait peur à tout le monde dans le quartier et terrorise même sa mère qui pourtant le préfère cent fois à Monroe. Anna la mère, a été élevée par une tante et en veut terriblement à sa propre mère, elle est serveuse dans un bar. Enfin, la grand mère ; Madeleine, ce personnage permettra à Monroe de se reconstruire. Mais avant cela il y a eu la mère de Madeleine, qui aidait les femmes à avorter et qui a été arrêtée sous les yeux se sa fille confiée alors, aux « bonnes » sœurs, et a beaucoup souffert dans un centre de rééducation. Elle a donc été incapable d’élever Anna avec l’amour dont elle aurait eu besoin. Elle vit de soins qu’elle donne aux gens du village, car elle a un don qu’elle transmettra à sa petite fille, mais est hélas poursuivi par la rancœur, d’un exploitant forestier, qui n’est autre que le fils du gendarme qui a arrêté sa mère.

Vous suivez ? oui, c’est un peu trop, et peu crédible mais c’est bien raconté.
Le roman est ponctué par les déclarations à la police qui cherche à comprendre qui a jeté le bébé à la poubelle. Et quand les moments de tension deviennent trop intenses, il y a le contre-point des aides-soignantes qui sont vraiment dôles. Et puis, il y a aussi les huit mois de douceurs, où Monroe a vécu avec sa grand-mère, retrouvant force et amour. J’oubliais Jacques un défenseur de la nature, qui s’oppose à l’exploitant forestier et qui aime bien Madeleine et sa petite fille et cherche à les aider.

La tension romanesque, vient du fait que Monroe est en danger après son accouchement et que si on ne la retrouve pas très vite, elle mourra.

Donc un fait divers horrible, raconté par une romancière qui veut montrer certains aspects très sombres de l’âme humaine. Le frère Sébastien est vraiment la pire des ordures et hélas, il est crédible.

Depuis j’ai lu le billet de « mot-à-mots » et cette phrase j’aurais pu, moi aussi, l’écrire : « Un roman que je n’ai pas pu lâcher » et voici un nouveau blog qui indique sur Luocine avoir aimé ce roman : « ma collection de livres »

Extraits .

Début.

 Quand Mireille dit « va jeter les ordures ». J’y vais. Sinon elle me corne dans les oreilles. J’entends haut mais je la vois gesticuler faire les cent pas comme si on lui avait noyé ces petits après avoir mis bas.
 Ce matin-là, les voisins du dessous mettent la musique à faire exploser un sonotone. À croire que la jeunesse est devenue sourde. Je coupe mon engin (être vieux a au moins un avantage) et je retourne à la lecture de la rubrique des morts dans mon « Ouest- France ». J’aime bien en faire le tour parce que je connais du monde par ici. Être au courant, c’est important même si on va plus aux enterrements. Mireille dit « on ira à l’église, quand ce sera notre tour ». Elle n’a pas tort.

Les habitudes de vieux.

Elle sait bien que c’est compliqué pour moi de faire des choix. Sur un parking, s’il reste une place, c’est bon, je gare l’auto. S’il en reste beaucoup, Mireille choisit sinon on tourne en rond et les badauds se disent, « voilà encore des vieux à qui on devrait retirer le permis ». Au restaurant, je prends comme Mireille. Ça l’énerve, mais on a les mêmes goûts. Depuis le temps, on a déteint en tout. Là sur l’autre. Je commande rien à Noël, prétextant que je préfère les surprises depuis que j’ai passé un mois d’insomnie pour savoir si je préférais des jumelles ou un rasoir électrique. J’ai fini avec une perceuse parce que Mireille voulait installer des rideaux à toutes les fenêtres, persuader qu’on nous observait de l’immeuble d’en face.

Être pompier.

Quand Félix, Romane et moi sommes appelés sur les lieux, ont termine une intervention juste à côté. Un mec bourré arrache toutes les jonquilles d’un rond-point et les jette sur les automobilistes. Ça paraît dingue ? Mais ça fait partie de notre quotidien. La veille, on emmenait une jeune femme se faire recoudre la mâchoire après que son mec l’a castagnée. La semaine dernière, on était appelé en renfort pour éteindre des incendies de véhicule. Il faut avoir la foi pour être pompier. On l’a ou on ne l’a pas.

L’enfant placée dans les années 40 ou 50.

 Quand les gendarmes ont emmené ma mère, le juge n’a rien demandé à personne et il m’a placée chez les bonnes sœurs. Maman est morte en prison. On l’a accusé du pire. Elle soulageait juste les malheurs des femmes. C’est tout. (…) 
Là-bas, la mère supérieure était une teigne. Elle disait des unes qu’elles étaient des putes, des autres, qu’elles étaient le diable. Un jour, j’ai refusé de dire assez fort la prière. Elle m’a attrapée par les cheveux et cognée contre le lavabo blanc. J’entends encore le bruit du choc. Mon crâne, contre le bord en émail. Elle a arrêté quand le sang ruisselait aussi fort qu’un robinet. Quand elle m’a lâchée, je suis tombée, les filles m’ont portée pour me mettre au lit. Après ça, je n’ai plus jamais baissé les yeux devant elle. Ça la rendait folle de rage, mais elle ne m’a jamais plus frappée aussi fort.

Un moment de sourire à la maternité.

 La chambre 102 est occupée par une prof qui croit avoir un bout de cerveau dans chaque nichon. Résultat des courses, elle intellectualise chaque tétée comme si elle avait pondu non pas un affamé de 3 kg, mais une thèse pour défier Freud. Monique passe son temps à lui mettre son petit vampire au sein en se coltinant des remarques. Hier, Kimberley est resté moins de cinq minutes dans la chambre 102 avant de gueuler qu’avec un biberon le petit braillerait moins. Monique essaie de récupérer l’affaire et ce n’est gagné.

J’aime bien les aides-soignantes de ce roman.

(À propos des la psy qu’elles n’aiment pas.. car snob et friquée).
T’es psy, toi maintenant ? ( Kimberley avait l’énergie de ceux qui ne foutent rien toute la journée). La psy est peut-être conne , mais elle, elle lit dans le cerveau des gens.
– Elle lit mieux les étiquettes de fringue.

 


Éditions Intervalles, 156 pages, 2015

Traduit du grec par François Bienfait et Jérôme Giovendo

En 2011, Melsi un journaliste d’origine albanaise mais vivant depuis longtemps en Grèce, revient précipitamment en Albanie, à la mort de son père. Il avait rompu avec lui, car il lui reproche la mort de sa femme, donc de la mère du narrateur. Il ne sait vraiment pas grand chose du passé de ses parents, il se sait d’origine juive, mais son père s’est intégré de toutes ses forces à l’Albanie et ce pays se voulait athée. Son père a raconté leur vie dans un cahier que Melsi a le temps de lire et comprendre pourquoi son père est parti mourir Shangaï , les formalités pour le retour du corps sont longues, fastidieuse et très chères .

Grâce à ce cahier nous allons comprendre la tragédie vécue par Isa et Bora les parents de Melsi, mais avant cela, il raconte le départ de ses parents de Salonique pour fuir la déportation que les Nazis avaient commencée à organiser. Ainsi donc la famille de Melsi était grecque ! C’est important pour lui, car on lui refuse la nationalité grecque aujourd’hui, parce qu’on le considère albanais. Toute la famille va prendre des noms musulmans et cacher leur judéité et passer en Albanie. Dans un premier temps, ils vivront dans un petit village mais grâce au talent de couturière de Bora ils arriveront à Tirana et vivront des années heureuses pendant l’enfance de Melsi. Mais une rencontre avec une Chinoise va bouleverser la vie de la famille.
Le régime communiste dans toute son horreur ! Melsi comprendra mieux son père à la dernière page du cahier. Cette quête des origines va aussi permettre à Melsi de s’interroger sur ses rapports aux femmes qu’il aime : Ariane et Anna.

Ce roman assez court se lit d’une traite. L’émotion est vraiment bien rendue, les horreurs du nazisme et du communisme se sont acharnées sur cette famille, Melsi pourra repartir en Grèce en comprenant mieux son père qui n’a vraiment pas eu le choix lorsque l’appareil répressif est tombé sur lui. Et tout ça, parce qu’un homme puissant du parti voulait se venger de lui.

Un beau livre, très sensible, merci Yvon de me l’avoir prêté, et il complète le « Le pays des pas perdus » que j’ai tant aimé.

Extraits.

Début

« À l’instar de certaines amours, certains pays sont une aberration : ils n’auraient jamais dû exister. Être né et avoir vécu dans un tel pays procure un désenchantement assez proche de ce que l’on éprouve quand on a gâché sa vie avec une personne qui n’était pas la bonne. » Melsi était content de sa trouvaille. Craignant de l’oublier, il retrouva un peu d’énergie pour sortir son carnet et y consigner ces phrases, moitié en grec, moitié en albanais. Il avait pris cette habitude, ces derniers temps, comme s’il tentait de se forger une langue à lui ou d’encourager les deux langues à dialoguer, deux langues balkaniques qui, contrairement aux langues, slaves, étaient les seules rescapées de leur famille linguistique respective.

 Son prénom.

«  Décidément, les Albanais sont aussi doués dans l’art des surnoms que dans celui d’inventer des prénoms ! » se dit-il, en repensant à celui que son grand-père lui avait concocté à sa naissance : Melsi était une savante combinaison de lettres empruntées aux noms de Marx, Engels et Staline.

Les objets et les mentalités .

 Son père s’entêtait à faire rentrer du bois chaque hiver et à l’empiler sur le petit balcon, se démarquant ainsi radicalement de ses voisins, tout fiers d’avoir très vite bazardé leurs anciens poêles et autres vétustés – exception faite de leur mentalité rétrograde sur laquelle ils veillaient avec un fanatisme exemplaire.


Éditions la tribu, 309 pages, mars 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

 

 Puissions nous laisser à nos enfants un monde dans lequel on ne se posera plus la question de qui on est.

Voilà deux livres qui se suivent sur Luocine d’auteures qui ont toutes les deux un pied en France et un autre dans leur pays arabe d’origine. Pour Leila Slimani c’était le Maroc et pour Manal Salamé, le Liban, ce si beau pays qui ne connaît que la guerre depuis si longtemps. Quelle solution pour ses habitants ? Partir à l’étranger : il y a beaucoup plus de Libanais aux quatre coins du monde que de Libanais au Liban.

Cela fait dix sept longues années que cette auteure n’est pas revenue dans son pays, où vivent ses parents, sa sœur et sa très jeune nièce. Ce qui la pousse à revenir, c’est cette impression qu’elle ne sait plus bien parler l’arabe et que puisqu’elle est française aujourd’hui elle n’a aucune trace de son origine libanaise. Elle a poussé le désir d’assimilation jusqu’à franciser son prénom sans le dire à ses parents pour qui ce serait une trahison.
Elle pensait rester une semaine ou au pire deux, mais au Liban faire des papiers c’est compliqué et elle restera deux mois. Elle veut, en effet refaire sa carte d’identité libanaise. Dans un style alerte et souvent drôle, elle raconte ce qu’elle voit aujourd’hui et ses souvenirs de jeunesse, elle raconte bien les barreaux de la prison d’un trop petit pays où tout se sait immédiatement et où on est tout de suite mis dans la case de son origine paternelle. Son père est libanais du Sud donc Chiite donc elle est chiite, alors qu’elle ne croit en rien et ne veut pas être définie de cette façon.

Mais elle raconte aussi son attachement à sa famille, aux traditions familiales, aux paysages. Et surtout , l’auteure décrit bien toutes les difficultés passées et actuelles du Liban, la main mise du Hezbollah sur le sud du pays, et les rivalités de toutes les factions religieuses. Elle survole rapidement tous les problèmes politiques, et ne prétend pas à une analyse exhaustive de la situation, mais c’est ce qui rend son récit très vivant.

J’ai bien aimé ce roman, les remarques sur ce pays sonnent très juste et je retrouve à travers elle, les Libanais que je connais, je me suis un peu ennuyée dans ses histoires amoureuses, dont je ne comprends pas très bien ce qu’elles rajoutent à son propos.

Extraits.

Début.

 J’AURAIS RECONNU BEYROUTH LES YEUX FERMÉS.
À la sortie de l’avion, le pied à peine posé sur le tarmac, une bouffée de Kérosène mêlée d’une moiteur iodée s’engouffre en vous. La poitrine se comprime. Le cœur sursaute. Cesse de battre. Imploser. Puis la vie reprend la où vous l’avez laissé, hier ou il y a 40 ans.
 C’est donc ça. La puanteur de la capitale me revient comme une évidence. Je l’avais connue chaque été, jusqu’à l’aube de mes vingt ans. À mesure qu’elle me brûle la trachée, je réalise que j’ai passé ma vie à la traquer, partout où j’ai posé mes bagages..

Les Libanais et les diplômes.

 Notre bande suivait des études dans l’une des deux universités les plus prestigieuses du pays. Grâce à une ascendance aisée où des parents qui s’étaient faits une situation à l’étranger, la plupart n’avaient pas eu à emprunter de l’argent pour intégrer cette fabrique à élites. D’autres avaient dû s’endetter afin de financer leurs passeports social. Car au Liban, un diplôme à autant de valeur que la terre ou la pierre, et offre l’espoir de s’exporter à ceux qui n’ont pas de relations bien placées.

Paradoxes Libanais.

Au Liban, les divergences sont multiples, parfois meurtrière., mais il y a une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, toutes confessions, toutes classes sociales et tous bords politiques confondus : les apparences.
 Vous pouvez défendre l’avortement, mais jamais admettre que votre fille a eu recours. Vous avez le droit de blasphémer, mais jamais de vous proclamer athée. Vous pouvez plaindre les queers qui se font jeter à la rue par leur famille, mais vous renierez votre propre fils s’il s’il se découvre pédé.
Ces paradoxes finissent par me faire sentir tel un oiseau en cage. L’envie de briser les barreaux et de voler à contre-courant grandit en moi.

Les Libanaises et l’esthétique.

 Au Liban, l’importance accordée à la beauté et au paraître est incrustée dans notre subconscient dès notre plus jeune âge. La chirurgie esthétique est loin d’être tabou. Elle est un marqueur social : je me refais des seins, donc je suis riche et éternellement jeune. On va jusqu’à arborer fièrement ces pansements postopératoires sur le nez, et à se refiler, ces bonnes adresses pour une injection de botox, entre un cours de yoga et un verre en rooftop.
Si vous souhaitez vous offrir une nouvelle paire de fesses, sans vous serrer la ceinture, vous pouvez demander à votre banque un « beauté loan » crédit de beauté. Ce qui fait du Liban, le premier pays du Moyen-Orient, où il est possible de se faire liposucer le ventre et galber le postérieur à crédit. Même au plus profond des crises, tant que les générateurs carburent, les cliniques tournent à plein régime et les chirurgiens plastiques découpent, rafistolent et saturent.

Le code de la route.

 Au Liban, le code de la route est à l’image de tous les marqueurs sociaux, tout est question de taille. Et la priorité proportionnelle au volume de votre bolide. Cette loi du plus fort est respectée de tous, car certains voyous conservent des flingues dans leur boîte à gants, et peuvent en pointer un sur vous, voire tirer, si vous les vexez au volant.

Une personnalité bien décrite.

Nahil. De toutes les créatures accrochées aux branches de notre arbre familial, s’il faut en craindre une, c’est cette cousine germaine de notre père.
 Malgré son mètre cinquante, sa voix porte plus haut et plus fort que tous les minarets du Liban réunis. Si haut et si fort que les rumeurs qu’elle propage traversent le pays en moins de temps qu’ils n’en faut pour les inventer.
Ma mère est d’ailleurs convaincue que son regard porte la poisse. Et les femmes de ma famille craignent le mauvaise œil plus que la mort.

 


Édition Gallimard NRF, 428 pages, janvier 2025

 

Être innocent quand on est mort, ça ne sert à rien.

J’ai lu et beaucoup aimé le premier tome que cette autrice consacre à sa famille : « le pays des autres » et voici le troisième tout aussi riche et foisonnant. On retrouve le couple de ses parents, la superbe ferme qu’ils ont réussi à faire prospérer dans les environs de Meknès. Leur fille Aïcha est médecin, gynécologue, et est mariée avec Medhi un homme ayant réussi grâce à sa force de travail à faire vivre une banque de crédit loin de toute corruption au service des Marocains. Cet homme intègre et courageux sera en but à la jalousie et connaîtra l’injustice et même la prison. Il a élevé ses deux filles dans une certaine idée de liberté et toute la famille s’est éloignée de la religion, surtout des règles comme l’interdiction d’alcool ou de porc. L’auteure s’attache à chaque personnage et cela donne une image très contrastée et vivante du Maroc. On sent que derrière des images d’un pays moderne les traditions ne sont pas loin. Comme dans le premier tome, l’auteure est particulièrement sensible à la condition des femmes. En prison Medhi croisera un médecin qui a été condamné à 7 ans de prison car il acceptait de faire des avortements pour des femmes désespérées. Les deux petites filles de Mathilde et Amin vivront en France ou en Angleterre ; l’une travaille dans la finance et l’autre sera médecin.

Ce rapide résumé est bien pauvre par rapport à toute la richesse de la vie marocaine, vue du côté des gens aisés. Les pauvres sont plutôt en toile de fond, Medhi les croisera en prison, et un peu avec l’employée qui a élevé leur fille, celle-ci est à cheval entre les deux mondes qui n’ont vraiment que peu de points communs. Ce qui traverse les classes sociales c’est la peur de critiquer le régime marocain, on sent ces personnages comme en liberté surveillée, et puis il y a des sujets encore complètement tabous : l’homosexualité, un enfant hors mariage, la sexualité en général. Mais vivre en France, c’est aussi, s’éloigner des odeurs, de la cuisine, du soleil, et de la bonne humeur des habitants. Paris leur semble une ville grise et fade, les gens froids et indifférents.

J’ai parfois eu du mal à passer d’un personnage à l’autre, mais j’ai vraiment apprécié l’objectivité de cette écrivaine sur les qualités et les défauts de son pays d’origine.

Extraits.

Début du prologue.

 Une nuit de novembre 2021, j’ai perdu le goût de l’odorat. Une femme dormait dans mon lit. J’ai léché son épaule, enfoncé mon nez dans son cou, j’ai approché mon visage de son sexe. Elle n’avait aucun goût. La femme s’est mise à remuer. Elle m’a attirée contre elle, elle voulait faire l’amour mais j’étais terrifiée. Je lui ai tourné le dos., j’ai fermé les yeux et remontez le drap sur mon visage. Le drap non plus ne sentait rien..

Début du roman.

 À dix sept heures, Mehdi se leva. Il rangea des dossiers dans sa sacoche, enfila son manteau et sortit de son bureau. Il traversa le couloir sans prêter attention aux regards étonnés de ses collègue. Najat, une des directrices, le rattrapa devant la porte d’entrée, elle tenait à la main un livre de compte et l’agita devant le visage de médit. 
« Monsieur le Président…
– À lundi, Naja, la coupa Mehdi
 – À lundi Président.

Casablanca.

 « Cette ville, dit Mehdi en avalant une gorgée de café, j’ai appris à l’aimer. Elle est unique, tu sais ? À Fès ou à Meknès on te demande toujours de qui tu es le fils. Ici, tu peux être le fils de personne. Casablanca est une ville sans mémoire, un eldorado pour les bâtards, les ambitieux, les anonymes.. « 

Les femmes marocaines.

 Aïcha respectait la pudeur de ses patientes, et elle s’en inquiétait aussi. Par honte d’ouvrir leurs jambes et de dévoiler leurs seins, par honte de parler de ce qu’elles ressentaient en faisant l’amour ou en urinant, ces femmes se privaient de la possibilité, de découvrir une maladie, de prévenir une grossesse non désirée. Hchouma. Ici, mourir de honte n’était pas une expression imagée. Même le langage en était entaché et, les yeux baissés, les joues cramoisies, elle disait à hachak avant de pouvoir désigner une partie intime de leur corps. Mes seins, hachak. Mon sexe, hachak. Elle ne prononçait jamais le mot « cancer » et remuaient nerveusement la tête quand Aïcha osait leur exposer un si sombre diagnostic. La maladie honteuse, qui rongeait leurs ovaires, leurs vulves, ou leurs seins, et faisaient fuir les maris.
(Hchouma : honte ; Hachak : sauf votre respect)

L’avortement au Maroc.

 Je ne suis pas un militant ou un intellectuel. C’est arrivé par hasard, c’est tout. La première fois, une femme s’est présentée à mon cabinet., elle était très pâle et portait un foulard et une djellaba démodée. Elle m’a dit qu’elle avait subi un avortement et que depuis elle n’arrêtait pas de saigner. Elle n’a pas caché son métier, c’était une pute, vous voyez, et elle avait un enfant à charge. Sauf que si elle saignait tout le temps, elle ne pouvait plus travailler. Et là, elle n’avait plus un rond. Je lui ai dit, je ne juge pas. Ce que font les gens avec leur corps, ce n’est pas mon problème. J’ai diagnostiqué une rétention intra-utérine et j’ai pratiqué une reprise .Le type qui l’avait opérée était un vrai boucher, il aurait pu la tuer. La fille m’a embrassé les mains, les épaules , elle m’a béni et m’a promis d’économiser pour me payer. Elle est revenue quelques semaines plus tard, elle était si pimpante, si bien habillée que je ne l’ai par connu. Elle m’a donné mille dirhams. À partir de là, toutes les prostituées venaient chez moi. Je recevais aussi des étudiantes, des filles de médecins ou d’avocats, ou même des fillettes de 13 ans, des handicapées que des oncles ou des pères avaient engrossées. Vous ne pouvez pas imaginer ce que j’ai vu. 

 La fin.

 Huit ans après sa mort, mon père a été blanchi de toutes les accusations portées contre lui. On nous a présenté des excuses. Mais la honte lui a survécu, et aussi la peur. Être innocent quand on est mort, ça ne sert à rien. Il n’y a que dans les livres que l’innocence existe.

 


Édition Flammarion, 412 pages, février 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Voici donc le deuxième roman de Marie Vareille, après « la dernière allumette » voici un récit qui retrace la vie d’une famille de 1917 jusqu’à aujourd’hui.

Le récit est construit grâce à la confession de Célestine qui a 107 ans, elle sent qu’elle va mourir et veut se confier à sa petite fille Manon surnommée Biquette, tout de suite, elle l’annonce, elle a été meurtrière. Le récit de Célestine est coupé de lettres de Solange qui parle à Jeanne qu’elle aime de toutes ses forces et lui dit de se méfier de Célestine, qui sous son air de gentillesse est la pire de tous ceux et celles qui leur veulent du mal.

Le roman se construit peu à peu et ne révèle la vérité des différents personnages que peu à peu. Toute l’horreur de cette histoire, vient du personnage d’Alphonse. C’est le deuxième mari de Marguerite la mère de Célestine, son premier mari est mort à la guerre 14/18 . Elle est à la tête d’une petite ferme et accepte après la guerre de se remarier avec Alphonse qui possède la ferme à côté de la sienne. L’horreur d’être marié à un homme fainéant, alcoolique, et violent. Marguerite meurt en couche à la naissance d’une dernière petite fille, Solange. Avec Alphonse, elle a eu des jumeaux, et un petit garçon Lucien. Le drame de Célestine est alors total car Alphonse commence un nouveau récit : il a recueilli Marguerite et sa fille, qui lui doivent par leur leur travail le remboursement de ce qu’il a dépensé pour elles.

Je ne vais pas plus loin dans la narration du récit, car Marie Vareille distille peu à peu les différentes strates de cette histoire. Et je crains de gâcher votre plaisir de lecture.

Encore une fois, c’est un roman qui se lit très facilement et qui s’appuie sur des aspects réels de cette période de notre société : la dure réalité de la condition des femmes, enfants, elles peuvent être victimes d’un père qui décide de les placer pour « déviance » quand ce n’est pas placées à l’hôpital psychiatrique dès qu’elles se révoltent. Mariées leur mari a tout pouvoir sur elles et leurs enfants. Il décrit bien aussi, l’état des soins pour des maladies mentales.

Je ne suis pas aussi enthousiaste que les lectrices de Babelio, et pourtant j’ai lu très rapidement ce roman. Un peu comme quand je regarde des séries pour me changer les idées, (d’ailleurs ce roman ferait bien une série). À vous de juger, il est possible que je devienne trop difficile. Je trouve que si on tourne les pages facilement, on ne sent pas vraiment la réalité des personnages. Et je doute qu’en 1952 un grand père aurait pu empêcher une enfant d’aller à l’école. Il fallait un Alphonse totalement horrible donc l’auteur ne lui épargne aucun défaut.

Extraits.

Début.

Célestine.
 Je vais commencer, ma biquette, par te dire ceci : le jour de la mort de Solange, ce jour où je suis devenue une meurtrière, j’ai cessé d’aimer les mirabelles.

Un père violent, alcoolique et finalement pieux.

 Dans les années, qui ont suivi, la foi d’Alphonse s’est renforcée. Il prêchait désormais la vertu à tout bout de champ, commentait la longueur de mes robes et me laissait de moins en moins sortir. J’en venais à me dire que je le préférais quand il était alcoolique. Quand un garçon m’approchait, je me faisais glacial. La rumeur courait que je ne désirais pas me marier, car mon devoir était de tenir la ferme par reconnaissance envers saint-Alphonse qui m’avait recueillie. J’en ris aujourd’hui, ma Biquette, mais à l’époque je bouillais, même si comme beaucoup de femmes, j’avais la colère silencieuse. 

 

 

 


Éditions la table ronde,209 pages, avril 2023

Un auteur qui a toute sa place sur Luocine : Les forêts de Ravel , Deux remords de Claude Monet, Le Bon Cœur (sans doute mon préféré) , Le Bon Sens . Je partage avec Dominique le goût pour cet auteur.

Ce livre raconte la volonté d’un maire de Calais, Omer Dewarin, de faire aboutir un projet confié à Auguste Rodin. Jean Froissard chroniqueur de la guerre de cent ans, raconte que le roi d’Angleterre excédé par la résistance de Calais, accepte de ne pas exterminer la population à condition que six bourgeois de la ville se rendent dans une attitude humiliée : tête nue, habillés en chemise, une corde au cou. Il faudra l’intervention de l’épouse du roi pour qu’ils ne soient pas immédiatement pendus. Le maire se rend à Paris et rencontre Rodin dans son atelier. Il est immédiatement saisi d’admiration pour le sculpteur. Commence alors le récit d’une longue coopération entre le maire de Calais et le sculpteur qui aboutira 9 ans plus tard et moult péripéties, à l’inauguration du monument sur la place de la mairie de Calais.

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Si aujourd’hui Calais est très fier de ce statuaire, il a fallu tout le courage et l’obstination du maire pour l’imposer à sa municipalité. Rodin a dû se plier à la volonté locale de poser son œuvre, sur un socle élevé alors que l’auteur aurait voulu laisser ces bourgeois au niveau des passants. On ne peut d’ailleurs que lui donner raison.

Monument des Bourgeois de Calais | Musée Rodin

Ici c’est une des versions au Musée Rodin à Paris.

Le maire se fera connaître pour avoir lutter contre une épidémie de Choléra, et j’ai retrouvé une façon de lutter contre les épidémies que nous connaissons bien depuis le Covid, je pense que les antibiotiques nous avaient fait oublier comment lutter de façon drastique contre des maladies contagieuses, mais les virus nous ont rappelés à nos limites.

Un livre plaisant à lire et si bien écrit . Mais j’espérais en apprendre beaucoup plus sur la création de cette œuvre en particulier comment on peut fondre une œuvre aussi monumentale.

Extraits.

Début.

Auguste Rodin faisait le tour du maréchal Ney. Un sacré morceau que le père Rude avait accompli là. On ne pouvait donner plus de vivante énergie à une effigie de place publique. Le bronze semblait la mince enveloppe sous laquelle jouait les muscles des cuisses et des bras, se crispaient les doigts sur le sabre. Ce corps érigé contre le temps était souplesse, tension, force et mouvement.

 

Rodin.

 Quel drôle de bonhomme, ce Rodin. L’extraordinaire était qu’un artiste promenât une apparence aussi banale, aussi gauche, dans un univers aussi extravagant. La femme nue dans la halle glacée, l’émeute livide et silencieuse, des statues gesticulantes, toutes ces chairs de plâtre et de marbre, voluptueuses et insensibles, tordues et fixées dans les gestes, les postures, les extases dont on ne savait quels désirs, quelles jouissances, quels effrois.

Cet auteur sait décrire.

 La pièce dans laquelle il se tenait avait autrefois connu des heures fastes. Elle était couverte de boiseries. Des trumeaux, au-dessus des portes, représentaient des chiens à l’affût, des oiseaux, Diane et ses compagnes. Deux buffets à gibier, au plateau de marbre rougeâtre, scellés dans les murs, devait autrefois recevoir faisans et lièvres, tirés par les propriétaires et leurs invités les jours de chasse. Comment tout cela n’avait-il pas déjà été volé ? L’endroit, avant que la capitale ne déborde le mur d’enceinte élevé autour de Paris peu avant la Révolution, était un pavillon des plaisirs, un lieu de rendez-vous dont les portes-fenêtres donnaient sur la campagne. Au lieu des draperies de lierres et de clématites qui dégringolaient des arbres et les étouffaient, il y avait un jardin, des parterres, des buis taillés entre les vasques de pierre. Les dalles de la terre terrasse étaient disjointes, l’herbe poussait dedans, et le feuillage d’un sureau brossait les vitres du salon voisin.

Rodin et Camille Claudel.

 Elle était partie et ne reviendrait pas. Elle ne voulait plus le voir parce qu’elle ne croyait plus qu’il quitterait sa vieille et grise, osseuse compagne pour l’épouser. Elle, la jeune, la belle. Il ne pouvait quand même pas faire cela à Rose qui se dévouait depuis si longtemps. La pauvre s’était fanée à le servir. Non, il ne pouvait pas. Camille lui avait dit des choses horribles … qu’il lui avait tout pris, qu’il l’exploitait, volait ses idées, la copiait, l’espionnait. Elle étouffait sous sa coupe. Elle voulait vivre par elle-même de son talent avant qu’il l’eût dévorée.

Les épidémies se ressemblent.

 On avait pensé étouffer l’épidémie dans l’œuf en relogement immédiatement les trop nombreux occupants du vieil immeuble infesté par les rats. Leurs vêtements, leurs linges avaient été incinérés, les locaux dératisés de font en comble. Des consignes de discrétion avaient été données afin de ne pas affoler la population et, surtout de ne pas provoquer la mise en quarantaine du port, ce dont aurait aussitôt profité les villes voisines et la Belgique.

 

 

 

 

 


Éditions Robert Laffont, (Pavillons) 258 pages, janvier 2026

Ce livre autobiographique raconte la construction de la personnalité d’une enfant qui de la sixième à la terminale, pendant huit longues années, a été pensionnaire pour pouvoir suivre des études. Cette enfant a été arrachée à une famille aimante, mais qui hélas habite loin des lycées.

Noëlle J (elle ne donne pas son nom de famille trop connue) raconte de façon émouvante ses premières années surtout son année de sixième, elle n’a survécu que grâce à une amie Thérèse et ce sont leurs pleurs qui les uniront pour l’année entière. À deux, elles arriveront à construire un petit groupe de quelques filles qui unies contre l’injustice des adultes surmonteront les épreuves de l’internat. Ce sera la même tactique qu’elle mettra en œuvre dans le deuxième internat. Ses parents la changent de lycée pour qu’elle puisse faire des études à Paris. Sa méthode pour être heureuse : se constituer un bon groupe d’amies, pour se sentir protégée.

Dans le lycée parisien, l’enfant décrit l’injustice des surveillantes, mais on sent que l’autorité vacille car certaines surveillantes sont gentilles avec les pensionnaires. Mais la personnalité des professeurs prend plus d’importance, elle sera hélas victime d’un professeur de mathématiques sadique qui réussira à lui faire peur de cette matière pour le reste de ses études. Jusqu’en troisième les pensionnaires porteront un uniforme bleu marine, béret et gants blancs en promenade !

La jeune fille connaît aussi le plaisir physique avec d’autres filles et un grand amour avec une surveillante. Pendant ces dix longues années, ses parents (surtout sa mère) souffre autant qu’elle de cette séparation, ses parents compensent par des week-ends les plus chaleureux possibles, et je pense que cela l’a beaucoup aidée.

Tout cette autobiographie scolaire, est très bien raconté, et je retrouve bien l’ambiance que j’ai connue dans les lycées de jeunes filles. Je n’étais pas pensionnaire mais la méfiance que l’on ressentait sur l’énergie des filles était bien là. Et j’ai vraiment souffert de cette répression stupide. Et comme elle, certains professeurs qui aimaient transmettre la joie que leur avait procuré l’étude leur matière, a transformé peu à peu ma vie au lycée. Contrairement à elle, je le dois à un professeur de mathématiques en quatrième et troisième, hélas en seconde j’ai connu aussi une abrutie qui considérait les mathématiques comme un moyen de répression. En seconde, en français ma vie a été complètement changé grâce à une enseignante ( elle a cent ans cette année) Suzanne a illuminé la vie de tous les élèves puis celle des étudiants qui ont eu la chance de l’avoir comme professeur à l’université.

J’avais complètement oublié que j’avais lu « au pays des vermeilles » de cette autrice. (Livre qui ne m’avait déçue.)

Extraits.

Début.

Dix ! Plus dix ! Plus dix ! Plus dix ! …
Plus de quarante lits .
 Je ne vais tout de même pas dormir avec tout ce monde-là !
 Je sens ma mère aussi désemparée que moi. Vaillamment elle tente : » Ils ne sont pas trop vilains, ces couvre-lits à franges avec toutes ces roses !… »
 Consciente que son « pas trop vilain » sonne plutôt faux. Au cas où on ne l’aurait pas compris, il s’agit bien ici d’un dortoir de filles. Les filles naissent dans les roses, c’est connu ! Sauf pour moi. Imbattable sur la procréation, les organes génitaux et tout et tout ! J’éclate de rire, faute d’éclater de quelque chose d’autre que j’ignore, car j’éclate souvent, Mais la plupart du temps, je suis la première à m’étonner de la forme que cela va prendre, avec une préférence pour les larmes. 

Un autre internat.

 On m’avait dit, pour ta quatrième, ce sera la capitale, un grand lycée parisien. On m’avait vanté cette promotion, grâce à la présence, dans cet un établissement d’une vague cousine, professeur de mathématiques.
 Paris ! Ce que je n’avais pas vraiment compris, c’était que l’internat serait à ce point éloigné du lycée, que c’était en car qu’il faudrait nous y conduire chaque matin, et nous ramener le soir, nous, les pensionnaires, marquées, qui plus est, par l’obligation de porter un uniforme ringard, digne d’un internat de bonne sœur : tenue bleu marine, chemisier blanc, chaussettes blanches, gants blanc, et béret ! C’est sûr que le bleu marine est une couleur que je vais détester toute ma vie. C’est la pire des couleurs, puisqu’ici, tout le monde la porte ! La couleur des orphelines, alors que moi, j’ai des parents bien vivants, le dimanche et le jour de courrier. Pourquoi nous faire croire qu’ils sont morts les jours de la semaine ?

Le « on » de l’internat.

 Quelqu’un apparaît au pied de mon lit :  » Eh bien, Mademoiselle, on lambine ? On n’a pas compris le règlement rappelé avant l’extinction des feux ? »
« On » … je le connais ce « on ». c’est le « on » de la multitude du collectif. C’est un « on » qui n’a pas de nom, pas de prénom, pas de corps qui vous prive de vous-même. Ce « on » faussement protecteur, en fait méprisant, comme tous les ordres venus d’en haut.

La force du collectif.

 La marrade a plusieurs, c’est autre chose que de chialer dans son lit, toute seule, pendant que les autres dorment. L’amitié collective offre donc à nos jours et à nos nuits une certaine protection. Et lorsque les silences est réclamé, en études, par exemple, ce n’est pas un vrai silence, chacune entend les autres. C’est un silence vivant complice….

 

 


Éditions Finitude, 151 pages, novembre 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Nous avons le droit de paraître idiote, si ce n’est souvent le devoir… mais nous ne devons pas l’être. Savoir compter, pour une femme, c’est capitale.

Voici un deuxième petit roman épistolaire réussi. Il avait évidemment toute sa place dans le thème roman historique de notre club de lecture.

 Est ce que je suis la seule à avoir découvert ce mot « sigisbée » avec ce roman ?
L’écrivaine a beaucoup de talent pour nous expliquer le rôle de ces hommes dans la République de Venise : ils étaient les compagnons des femmes de la haute société et les suivaient toute la journée plus proches souvent que leur époux. Il est bon de rappeler que ces jeunes femmes étaient souvent mariées à des hommes très vieux (toujours riches) et certains aimaient que leurs épouses fréquentent des salons, des théâtres, des bals avec leur sigisbée sans eux. De là, à supposer des mariages à trois, il y a un pas que la romancière a bien le droit de franchir pour notre plus grand plaisir ! Ce qui est vrai c’est que l’existence des sigisbées ont donné aux vénitiennes la réputation de femmes aux mœurs légères et (notre grand !) Napoléon en détruisant la République de Venise, a contribué à supprimer cette tradition.

L’auteure invente un passé à une femme tendrement aimé par Henri Beyle, Giulia Reinieri, (ou Quierini) pour notre roman.

C’est sa mère, Caterina Contarini Querini, qui écrit des lettres adressées à Henri Beyle, à Giulia et aussi à François de La Motte qui fut son Sigisbée. On découvre une femme courageuse, issue d’une famille très riche de la noblesse vénitienne, son père la marie à Giovanni Querini, dont elle est follement amoureuse. Hélas cet homme est un joueur compulsif et ruinera sa famille, malgré leur énorme fortune.

Pendant 150 pages, on découvre la vie des nobles de Venise, leurs distractions, mais aussi la chute de leur chère République quand Napoléon a décidé de s’emparer de leur ville. On découvre aussi combien le statut des femmes peut basculer rapidement, sans le soutien de son fils, Caterina aurait finie dans un couvent enfermée à tout jamais.

Une fiction certes qui ne s’appuie que sur l’amour de Stendhal et de Giulia, mais une fiction que cette auteure rend crédible, j’ai trouvé le portrait de Giulia sur un article de Wikipédia et où on peut lire aussi la phrase qui sous-tend le roman :

« Je sais bien et depuis longtemps que tu es laid et vieux, mais je t’aime »

 

Un moment de lecture agréable et un véritable talent pour faire revivre une époque, c’est un premier roman très prometteur.

Il m’a manqué un petit rien pour lui attribuer 5 coquillages.

 

Extraits.

Début du prologue.

« Couvent de San Zaccaria,Venise,
Le 28 septembre 1813
Signora,
Je m’appelle Caterina Contarini Querini, un nom qui, probablement ne vous dit rien. J’ai imaginé mille manières de vous dire qui je suis avant de me résoudre à commencer par le plus important je suis votre mère., vous êtes mon enfant perdu depuis quinze ans.

Début du roman.

« Ca’Querini, Venise
Le 27 janvier 1827
Signor Beyle,
 Votre lettre, bien trop brève, m’est parvenue ce jour. Enfin ! Il vous aura fallu presque quinze ans pour retrouver Giulia. Et encore, par hasard, me dites-vous. Vous y voyez un signe de la miséricorde de notre Seigneur. Pas moi. Qu’ Il m’ait fait attendre presque trente ans pour retrouver ma fille, trente ans pour m’absoudre de mes péchés, je Le trouve bien cruel. Je ne méritais pas une telle punition, d’autant que la vie, qui s’est bien chargé de me faire payer le prix de mes erreurs.

Statut des femmes et de leur sigisbée avant Napoléon.

Giovanni était mon époux. François était mon sigisbée, il avait un statut reconnu par ma famille, par nos relations, par l’Église vénitienne et par la République. On ne pouvait que lui reprocher sa condition d’étranger, cela s’avérait contraire aux usages, mais au moins, était-il d’ascendance noble et n’était pas militaire, rien de scandaleux donc. Qu’il existât ou non des sentiments autres que du respect et de l’admiration entre nous deux, entre nous trois devrais-je dire, relevait de la sphère privée et ne concernait personne d’autre que Giovanni, lui et moi. Dans la Venise de l’époque, celle d’avant l’empereur Napoléon, celle que j’appelle ma Venise, nous étions libres d’aimer, nous, les femmes.
 J’aimais pencher ma tête dans le creux du cou de l’un pour lui chuchoter une facétie, voir sa bouche s’étirer en un sourire et humer son parfum d’homme. J’aimais me hisser sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur la joue de l’autre. Je serrais fermement leurs bras pour marquer mon territoire, pour me rassurer : ces hommes étaient à moi.

L’amour.

 Même l’amour ne change pas les hommes. Il ne change que le regard, que l’on porte sur eux. Il faut du temps pour le comprendre et l’accepter…

Le rôle d’un sigisbée.

 Un bon sigisbée assistait au petit déjeuner et à la toilette de sa dame, et lui faisait la conversation tout du long, afin que lui ait fait de lui éviter la lassitude inéluctable, résultant de ses tâches quotidiennes. En toute pudeur, bien sûr, il y avait toujours une femme de chambre, et des paravents pour masquer ce qu’il y avait à masquer et respecter les convenances.

 

 

 


Éditions Flammarion, 276 pages, novembre 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Voilà un livre qui m’a fait du bien, et au moment où je rédige ce billet j’en avais bien besoin.

Simone, une femme de plus de 80 ans, ne ressent plus l’envie de vivre, elle habite un petit village sur la côte vendéenne, pas très loin de marais salants, et de la mer. Elle a été « saunière » c’est à dire qu’elle récoltait du sel, à Guérande on aurait dit « paludière ». C’est en général un travail d’homme car il demande beaucoup de force physique .

Paludier ou saunier dans les marais salant en France. Stock ...

D’ailleurs j’ai cherché des photos de femmes exerçant cette activité et je n’en ai pas trouvé.

Son enfance a été marquée par un père violent et alcoolique, qui a refusé qu’elle continue à étudier alors qu’elle aimait bien l’école. Elle s’est mariée avec le coiffeur du village et a réussi à ouvrir une parfumerie mais elle aurait aimé plutôt tenir une maison de la presse. Avec son mari, ils ont fait un seul voyage en Espagne, d’où elle a rapporté pour elle et son amie Martha deux poupées dansant le flamenco , et son mari un crapaud en béton qui pèse bien dans les 90 kilos. Son mariage n’a été ni malheureux ni particulièrement heureux.

Un crapaud même en béton ça doit vivre dehors et donc il trône sur la petite bande de terre qu’elle s’est approprié devant sa maison , puisqu’ils n’ont pas réussi à vendre leur magasin, elle continue à vivre seule dans cette maison sans jardin, ce qu’elle regrette.

Elle a eu le malheur de perdre sa fille, Colette toute jeune, âgée de 3 ans, me semble-t- il, et le bonheur de voir son fils réussir le baccalauréat.

Le roman commence par un fait divers incroyable : on a volé son crapaud ! cet objet qu’elle n’a jamais aimé, mais qui était à elle, et auquel elle était attachée. Puis elle reçoit des nouvelles de son crapaud qui voyage d’abord à Venise et commence alors pour elle un dialogue avec ce souvenir et une remontée vers la vie. (cela rappelle un film célèbre !)

Le récit de ses souvenirs et de cette remontée est ponctuée d’interventions de personnages qui peuvent à leur façon nous faire comprendre Simone Guillou , le gendarme, un médecin la bibliothécaire, ses amies, son fils …

Je ne peux en dire plus sans divulgâcher le plaisir de la construction romanesque. Pour moi, bien au delà de l’intrigue, ce livre que j’ai lu d’une traite, m’a fait du bien pour la peinture de personnages qu’on dit ordinaires et dont je me sens tellement proche. En plus, le ton est léger et souvent drôle.

Je le sais, on peut reprocher un côté « fleur bleue », mais j’aime bien être avec des vieux et des vieilles qui loin d’être aigris savent trouver des joies dans une vie qui peut apparaître terne à bien des gens. Comme moi, finalement les livres seront d’un grand secours à Simone , le jour où elle s’affranchira enfin de l’interdit de son père : « les livres c’est pour les bourgeois et les fainéants ! » ? Donc, je ne boude pas mon plaisir d’avoir passé un bout de ma nuit avec ce « Grand prince » du cœur qu’est Simone Guillou. Voilà pour mes quatre coquillages pour un roman que certains diront trop « faciles ».

Extraits.

Début.

Ce que Simone Guillou retient de tout ça, c’est qu’elle n’aura pas eu une trop mauvaise vie.

 Alors oui, elle a connu des moments épouvantables et traversé des épreuves qu’elle ne souhaiterait pas à son pire ennemi. Entre nous, n’est-ce pas peu ou prou le lot commun ? Qui peut se targuer d’être passé à travers les gouttes ? Personne. Ça n’arrive pas de rester à l’abri tout du long.

 

La dépression .

 Le pire, c’est peut-être le matin. À vérifier, parce que les heures coincées entre le goûter et le diner ne sont pas marrantes non plus. À cinq heures de l’après-midi, il est trop tard pour envisager une promenade et un peu tôt pour la chemise de nuit. Moralité, ce morceau de journée ne sert à rien. En tout cas, Simone ne sait plus par quel bout le prendre et elle le redoute.

Grave question ? (concernant le crapaud en ciment.)

 Comment un bazar qu’on n’aimait pas, peut autant vous manquer ?.

Le bouddhisme vu par Simone.

Ce qu’il y a de formidable avec cette religion bouddhiste, c’est qu’elle ne se formalise de rien. Mieux valait le vérifier avant de se lancer. Ne pas s’attirer de foudres, ne vexer personne. Là, aucun risque. Ce n’est même pas une religion où il faut croire en quelqu’un. On en tire ce qu’on veut, elle semble n’être là que pour vous aider à être heureux. Plus Simone prend de renseignements, plus cette aventure lui plaît. Au poi t de se demander si elle ne serait pas déjà bouddhiste sans le savoir. Sentir grandir en soi, un sentiment de paix, développer sa richesse intérieure, s’autoriser à rêver, est-ce que ça ne ressemble pas à ce qu’elle tente de faire ces temps-ci ? Le miracle, c’est qu’elle n’est pas non plus supposée réussir. Dans le bouddhisme, qu’elle découvre, on est obligé à rien du tout. Juste à faire de son mieux.
 Et ça s’appelle quand même une religion ? C’est à n’en pas revenir.

Le village, (pays de Retz).

 À Barthon , le calme, n’est pas difficile à troubler. L’an dernier, le changement d’horaire de la messe a suffi pour nous mettre la pagaille. En revanche, il est prompt à revenir. Depuis le temps, on sait comment ça marche. Les nouveaux sujets de conversation étant rares, le bourg va s’engouffrer comme un seul homme dans la brèche. Puis l’intérêt s’étiolera aussi rapidement qu’il est monté.
 Ici on tient à sa routine.