Éditions Robert Laffont, 278 pages, octobre 2025.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Encore un premier roman qui est la quintessence d’un « bon » premier roman, écrit par une journaliste du monde. Je veux dire par là, que cette journaliste a l’habitude de mener des enquête et rédiger des articles qui doivent apparaître objectifs et en même temps faire comprendre à ses lecteurs, les dangers du monde actuel.

Je résume rapidement le propos deux femmes qui ne se sont pas vues depuis 18 ans , se retrouvent à l’occasion du décès de la grand-mère de celle qui a fait une carrière de journaliste télé à Paris : Constance et Jess qui n’a eu aucune nouvelle de sa meilleure amie qui est restée dans sa petite commune en Isère. Ell a épousé Mike un maçon d’origine italienne et a une petite fille.

le sujet du roman est posé, qui est celle qui est partie à Paris et pourquoi n’a-t-elle donné aucun signe de vie ? Et qui est Jess très impliquée dans la vie locale ? L’auteure qui connaît bien le sujet de la ruralité aujourd’hui ( grâce à ses enquêtes et articles ) en profite pour évoquer tous les problèmes de difficultés des bourgs isolés : la disparition des services publics (l’école, la poste, la maternité), la raréfaction des magasins,(le pain est distribué par une borne), la révolte des gilets jaunes qui refusaient l’image que les Parisiens avaient d’eux . Et l’arrivée, surtout depuis le covid, des citadins qui achètent trop chers pour permettre aux locaux de se loger, des maisons à rénover, pour en faire des résidences secondaires.

Pour l’intrigue entre les deux femmes, on sait dès le début que Jess aurait aimé vivre chez Simone la grand-mère de Constance avec qui elle s’est toujours bien entendue. Il faudra 278 pages pour que ces deux femmes s’expliquent et que Constance et Jess retrouvent leur complicité d’avant et un permis de conduire que Constance finira par passer grâce aux cours de Jess qui est monitrice dans l’auto- école du village.

J’ai essayé de rester, moi aussi « objective » en écrivant ce billet, mais j’ai des réserves : tout est tellement prévisible , et surtout très démonstratif. Du regard fascisant au lecteur de « Valeurs actuelles » , à l’ambiance chaleureuse du jour des raviolis, car les mains dans la farine on s’apaise et on se retrouve. Pourtant, elle en fait des efforts cette écrivaine, pour rendre les personnages complexes et pas trop caricaturaux , avec quand même une exception le roi du béton Langret qui va représenter le RN aux municipales contre la maire sortant, lui il est horrible mais du coup le lecteur a bien du mal à comprendre pourquoi il s’en est fallu d’un cheveux qu’il remporte la mairie : les journalistes parisiens ont donc encore du travail pour comprendre pourquoi les élections voient sans cesse les scores du RN augmenter.

Malgré mes réserves, cela reste une peinture assez juste du monde rural écrit dans la langue telle que les jeunes d’aujourd’hui la parlent. (Je ne suis pas vraiment fan)

Extraits

Début. (météorologique)

« Bouffons » lâcha Jess en s’adressant à l’autoradio. Dans l’habitacle du car, le réveil à quartz rouge affichait 6h20 et le thermomètre extérieur moins quatre. Dehors la nuit s’obstinait, étale. Un épais nuage de brume montait à l’assaut de la carrosserie, prêt à l’avaller. On n’y voyait pas à un mètre. Les faisceaux lumineux des phares n’y pouvaient pas grand-chose, pareils à des épées trop courtes. La route était tapissée de givres scintillant. L’hiver ne plaisantait pas dans ce coin d’Isère de l’avant pays alpin. Et pour cause, cette région naturelle s’appelait les Terres blanches. Même si personne n’en connaissait les délimitations géographiques exactes et que tout le monde s’arrangeait pour ne pas en être. On avait vu toponyme plus riant.

Portrait de la journaliste tv.

 De l’autre côté de la France, dans les canapés, à l’heure où l’on espère le sommeil aura enfin eu raison des mômes, Constance était relativement appréciée. Cela dit, à cette heure avancée de la soirée tout se regardait. Pas qu’on s’identifiât à elle, non. Mais disons qu’on se sentait un peu « parlés ». Constance passait bien à l’écran. Mignonne, sans être belle, ni sexy. Juste ce qu’il fallait pour plaire aux maris sans mettre en rogne les épouses. De bon ton sans faire bourgeoise. Suffisamment neutre pour n’être classable, ni à gauche, ni à droite. En somme, elle correspondait à ce que l’audiovisuel sait produire de mieux : du consensus télégénique.

Le style de l’écrivain.

 Simone, n’aimait pas les prévisionnistes : météorologues, politologues, idéologues, démagogues, « tous ces diseurs de bonne aventure en -ogues, creux comme des bogues. » De toute façon qu’on tire les cartes des nuages, des âmes ou des urnes, ça tombait toujours à côté.

Portrait de la femme qui tient le seul café .

 Depuis son comptoir, Samira voit tout. Elle est aux avant-postes du Valfroid (….) Samira sait tout mais tait bien. Elle a été en bonne école avec la Chantale. De même que les paysans savent tout de la terre, les tauliers ont tout à taire. Il y aurait d’ailleurs fort à craindre si ceux-là se mettaient à balancer. Tenir sa langue est la première qualité que requiert le métier.

Le village se divise sur le projet lieu culturel.

 « Mais leur visio-lieu culturel, là, si c’est juste un endroit où on se réunit pour refaire le monde et ce filer des coups de main, pour ça, on a déjà le bar des sports. Et même la salle des fêtes et la salle d’attente du docteur Grazia. Ils n’ont pas inventé l’eau chaude, »
Debout à côté d’elle, torchon sur l’épaule, Pierre tempéra :

 » Tant qu’ils viennent consommer chez nous et qu’ils nous font du passage. Par contre, il faudrait pas qu’il reste entre eux, là haut, et que ça parte en bar associatif avec café à prix libre et tout et tout sans payer de charges. »

 Cette perspective suscita un grand brouhaha. Une ligne de démarcation déjà se traçait sur les fronts. Et l’on serrait les rangs d’un nouveau « nous » qui, quoiqu’il fût largement, largement fantasmé, avait le mérite de tracer les contours d’un « eux » auquel s’opposer : nous les lève-tôt, les bosseurs, les manuels, les bacs pro ; eux les bobos, les écolos, les intellos, les gauchos.

Paris/province.

C’est chiant d’être aussi ponctuel. Elle se rappela les boums où elle arrivait toujours la première, ce moment épouvantable où elle ne savait pas où se foutre. Elle détesta à nouveau ses parents. À Paris, elle avait réussi à se défaire de cette tare, trahissant sa provincialité. Apprendre à être à la bourre lui avait coûté autant d’efforts que de mémoriser les arrêts de métro, les bonnes adresses et les bons plans.

 

 

 

 

 


Éditions Stock, 215 pages, août 2025.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Cet auteur a les honneurs de ma médiathèque car c’est dans le cadre du club de lecture que j’ai lu : Villa des femmes , Des vies possibles , et en poche, j’avais découvert avec grand plaisir L’empereur à pied .

Ce livre-ci analyse avec une grande honnêteté ce qu’a représenté pour un jeune Libanais la guerre au milieu des années 1970. Dans la première partie, l’enfant est encore au collège et c’est un jeune pédant qui se distingue par une passion pour les faits de guerre de Napoléon et des différents conquérants comme Alexandre. Il s’amuse à devenir un hyper spécialiste de ces périodes. Il a une autre passion, chercher les noms des rois dont les dynastie ont été bien oubliées. Il vit dans un milieu de commerçant libanais où l’argent est abondant et la vie très facile. Ses parents reçoivent le tout Beyrouth et parfois des célébrités parisiennes. On sent dans la description qu’il fait de la vie d’alors, tout les regrets qu’il éprouve de ce monde à jamais disparu : le Liban (« la Suisse du Moyen Orient ») a été un paradis et tous mes amis me l’ont si souvent raconté.

La famille s’habitue peu à peu aux éruptions de violence et se réfugie dans la montagne tenue par des milices chrétiennes, la guerre semble encore assez loin. Quand la guerre, avec ses cohortes de violence, fera irruption dans la vie de la famille du narrateur ; celui-ci rencontrera aussi l’amour, mais surtout perdra toutes ses illusions sur la grandeur des conquérants qu’il a tant admirés dans son enfance. On peut dire qu’il est devenu un homme avec dans le cœur les regrets que son cher pays n’ait pas pu rester le paradis de son enfance.

C’est un roman qui se lit très facilement, le personnage m’agaçait dans la première partie, cet enfant trop gâté, et qui cherche à se faire remarquer par un savoir qui ne sert qu’à le distinguer des autres, mais la deuxième partie permet de comprendre ce que l’auteur a voulu expliquer. Comme son personnage, la guerre ,tant qu’elle est loin de nous semble virtuelle et faite d’héroïsme et de coups d’éclat. Mais quand on la vit au quotidien alors tout devient sale, honteux et même sordide.

Bref un livre important.

Extraits.

Début.

 Je vivais dans la pourpre, au milieu des souverains aztèque et palmyréens, dans la folie des rêves d’Alexandre le Grand et de Napoléon, mais ce devait être une compagnie trop prenante car je fus longtemps tenu pour un garçon solitaire, non seulement par mes parents, mais aussi par mes tantes paternelles, par les amies de ma mère et même par Nawal, notre cuisinière, qui déclarait sentencieusement, comme si c’était sa propre découverte et son propre jugement, que je ferais bien de sortir un peu de tous ces livres qui m’abîmaient les yeux et me rendaient idiot, pensant que je lisais des romans semblables aux feuilletons qu’elle suivait le soir à la télévision quand mes parents sortaient. 

Et pourtant c’est vrai !

 J’habitais en ce temps-là un pays dont on se demande avec étonnement aujourd’hui s’il a vraiment existé. Les vieux marchés, la ville besogneuse que je traversais pour me rendre dans les magasins de mon père, le monde que recevait mes parents, tout cela était sur le point de disparaître emporté par la guerre et la violence. Mais nul ne s’en souciaient vraiment, nul n’y pensait, nul ne pouvait y croire ni même l’imaginer. À ce moment-là, et pour quelques années encore, il s’agissait de ce pays sur lequel j’écrivais récemment que « nulle par ailleurs, les Trente s glorieuses ne méritèrent si évidemment leur nom. Tant à cause des dates qui virent la naissance et la disparition du Liban de ce temps, entre 1945 et 1975, que pour les sommets atteints dans l’opulence de ce bout de terre à cette époque. 

La guerre.

Le quotidien se transformait en quelque chose d’inédit, de neuf et de bizarre, une parenthèse au milieu de la normalité, une mise à mal de la routine, sans plus. Surtout, il y avait ce silence de l’extérieur, la suspension de la rumeur de la ville, la rue totalement déserte et par-dessus les toits, de temps à autre, une rafale rageuse ponctuée de loin en loin par une explosion, un ronflement pénible, ou une détonation plus sèche qui interrompait brièvement toutes nos activités, qui nous faisaient lever la tête et s’interroger du regard les uns les autres.
 Les premiers mois de ce qui n’était pas encore une guerre, ce monde ancien résista. Pourtant, lorsque je regarde aujourd’hui les livres d’histoire, je m’aperçois que ce que je vivais ne correspondait pas tout à fait à la réalité et qu’indubitablement, déjà à ce moment, tout semblait joué, et nous nous précipitions allègrement vers l’abîme. La violence que je ne pouvais soupçonner, et sur laquelle je ne me suis jamais penché en détail, était déjà très élevée. Les enlèvements, la haine, les barricades, selon les livres, et les reportages photos nous enserraient déjà. Mais dans la rue, au pied de l’immeuble et même au delà, dans la rue de Damas que je traversais pour aller jouer à un jeu de société chez Daussoy, tout était tranquille, comme sur l’avenue qui arrivait du rond- point de Tayyouné et que je longeais pour monter chez Costa, achever une discussion sur la fin de la monarchie afghane ou sur la vraisemblance d’une théorie concernant la responsabilité soviétique dans l’arrestation de Jean Moulin. Certes, la circulation était quasiment nulle, les rues ressemblaient à de longs rubans de macadam vides bordés de magasins fermés, et on pouvait marcher au milieu de la rue de Damas, qui habituellement était toujours en encombrée. Certes aussi, on entendait des rafales tempestives et de sourdes explosions, mais cela semblait provenir d’un autre espace géographique, d’une réalité parallèle à celle dans laquelle je continuais à vivre.


Éditions de l’olivier, 134 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

À chaque fois que je lis un roman de cette autrice , j’écris la même phrase : un roman agréable à lire mais que j’oublierai assez vite , et c’est vraiment le cas. Cette auteure doit plaire à la bibliothécaire de la médiathèque car c’est dans ce cadre que j’ai déjà lu (et oublié) : le Remplaçant, Ce cœur changeant , Les bonnes intentions , Le château des rentiers .

Ce roman très court, est étonnant grâce à sa construction, sinon il serait totalement insignifiant comme la vie d’un petit village où il ne se passe pas grand chose. Il est écrit comme un morceau de musique avec un leitmotiv qui revient au début de chaque chapitre. Les liens entre les différents membres du villages sont des variations de ce thème. Le chef d’orchestre de l’harmonie respecte chacun des musicien et la partition est écrite par une jeune fille qui a été enfant dans ce village.

Comme dans toutes les communautés humaines, il y a des histoires d’amour, des jalousies , des gens rejetés car un peu différents, et un enfant insupportable qui met du désordre partout sauf quand il écoute de la musique car c’est lui qui a l’oreille absolue.

Je ne peux en dire plus car, déjà, le souvenir s’efface de ma mémoire .

Extraits.

 

Début.

 Autour du bourg, il y a la nuit. Au centre, la mairie. Un bâtiment modeste ou juste proportion dont les fenêtres découpent des carrés orange dans la nuit indigo. Quelques décorations de Noël, loupiotes entrelacées dans les branches des micocouliers, oursons translucides éclairés de l’intérieur et lutin au bonnet rouge clignotant, ponctuent l’obscurité. Un chien aboie, puis deux. Un troisième répond. Et le silence se referme sur eux. La température baisse d’un degré. On passe sous zéro. L’herbe des talus s’enrobe de givre, les bruns se raidissent en émettant de minuscules craquements. Les insectes enterrés perçoivent le carillon des tiges que le gel fige au-dessus d’eux.

Le leitmotiv.

 C’était un hiver lumineux et sec où rien ne semblait vouloir mourir. Les rosiers continuaient de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumés qu’en été, aux pétales décolorés et presque transparentes. Les framboisiers laissaient pendre leurs têtes rouges qui avaient l’air presque honteuses lorsque le dernier éclat du soleil allait les dénicher sous les feuilles. Les oiseaux lançaient leurs cris au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres. Gorgées de la canicule passée, les mouches poursuivaient leur vol, insensibles au froid qui crispait pourtant la rosée du matin.


Éditions La Table Ronde , 177 pages, aout 2025

Traduit de l’anglais par David Fauquemberg

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

J’avais noté ce titre après avoir lu le billet de Cath.L , d’ Athalie, d’Ingannmic et … ce roman est au programme du club de lecture. Quel plaisir de lecture, ! je n’ai vraiment pas grand chose à ajouter à leurs billets, mais j’espère tout simplement à mon tour vous donner envie de le lire, comme vous y invite sa si belle couverture.

À la fin du livre, l’auteure donne les sources qui l’ont amenée à écrire ce récit : Au milieu du 19° siècle, des pasteurs écossais ont eu envie d’échapper à l’église presbytérienne pour fonder l’église libre d’Écosse, et en même temps les grands propriétaires terriens ont chassé de leurs terres des petits paysans qui souvent avaient du mal à leur payer le fermage et ont trouvé plus rentable d’installer des immenses troupeaux de moutons qui ne demandaient que peu de main d’œuvre.

Dans le roman, un pasteur, John Ferguson affronte dans une très grande pauvreté, car il fait partie de ceux qui veulent fonder l’église libre d’Écosse, voilà pour l’aspect religieux. Pour le fait de société, un propriétaire peu scrupuleux veut récupérer son île dans les Orcades. Il promet beaucoup d’argent à John, le pasteur, s’il se charge de chasser le dernier paysan. Dans cette île vit Ivar, un homme qui, il y a longtemps, n’a pas voulu suivre ce qui lui restait de famille détruite par une succession de tragédies. Il n’a vu aucun autre humain depuis une dizaine d’années, quand John arrive dans son île, celui-ci glisse au bas de la falaise et est sauvé d’une mort certaine par Ivar. Les deux hommes ont quelque chose à cacher à l’autre, Ivar s’est approprié le calotype (j’ai appris le mot !) de Mary la femme tendrement aimée du pasteur. Quant à John il doit dire à celui qui lui a sauvé la vie et qui le soigne qu’il est venu pour l’expulser de son île. Grâce aux soins d’Ivar, une solide amitié va s’installer peu à peu entre les deux hommes.

Le roman se passe au milieu d’une nature extraordinaire et avec deux hommes qui ne parlent pas la même langue, et pourtant ils doivent arriver se comprendre. C’est un autre centre d’intérêt la découverte d’une langue disparue qui est si riche pour décrire les réalités de la nature, sachez qu’il y a tant de mots différents pour décrire la mer et ses différents états .

gilgal : tumulte dans la mer

skreul : agitation dans la mer avec de fortes déferlantes, et notamment le bruit de celles-ci lorsqu’elle déferlent autour des rochers immergés.

pulter : mer creusée ou croisée.

Yog : mer forte avec des vagues courtes et hachées.

L’auteure décrit très précisément la vie d’Ivar faite de gestes simples et d’une observation attentive de tous les phénomènes de la nature, on sent sa grande empathie avec tous ses personnages, ce qui fait ressortir la cruauté des grands propriétaires terriens qui, eux, n’ont aucune considération pour les pauvres fermiers.

J’ai une petite réserve sur le dénouement, mais j’ai tellement aimé ce roman que je n’insiste pas plus, à vous de voir, Athalie a aimé la fin, et Cath, comme moi, un tout petit bémol.

Extraits

Début

 Il regrettait soudain de ne pas savoir nager – cette ceinture de flottaison paraissait bien fragile et cela ne l’avait pas rassuré qu’on lui dise de ne pas s’alarmer, que les hommes non plus ne savaient pas nager.
 Chaque fois que la barque s’élevait, il apercevait la côte rocheuse, les falaises, l’absence du moindre lieu où débarquer ; chaque fois qu’elle descendait, les rochers disparaissaient, remplacés par un mur gris, liquide.

Religion en Écosse.

 Le plus probable c’est qu’à ses yeux, il n’y ait guère eu de différence entre un ministre presbystérien et un autre – pas un seul à sa connaissance, n’ayant protesté contre le fait, qu’on chasse les gens de domaines comme le sien pour les remplacer par des moutons. Qu’ils fussent restés au sein de l’Église établie ou bien partis rejoindre la nouvelle, cela n’y changeait rien – ils étaient tenus à l’art de ces affaires.
 D’ailleurs la doctrine presbytérienne de la Providence s’était révélée, être une aubaine à l’heure de l’déplacer les gens – en leur rappelant, comme elle le faisait, que les évènements de leur vie n’étaient ni plus ni moins que le déploiement de la volonté de Dieu ; que toute souffrance résultant de leur expulsion, n’était qu’une punition divine pour leur péchés.

Se comprendre sans parler la même langue.

Ivar n’était pas loquace. Il parlait rarement, et quand il le faisait, ses phrases étaient courtes.
 S’y entrelaçaient quelques mots que John Ferguson croyait reconnaître -une poignée de termes ressemblant à ceux qui, en anglais, signifiaient poisson, tourbe, mouton, jour, regarder, moi ou je, mais prononcés avec un accent tel qu’il était impossible d’en être absolument certain. Difficile d’isoler quoi que ce soit de familier, tant ces mots s’entremêlaient avec tout ce qu’il ne connaissait pas et ne pouvait deviner, si bien qu’à peu près tout ce que disait Ivar, au début, lui était incompréhensible, la communication entre eux passait principalement par des doigts pointés vers les choses.

La communication progresse.

 Tout s’était soudain animé depuis qu’ils avaient commencé à ajouter des verbes et des adverbes aux noms dans leur dictionnaire bleu de fortune – beaucoup de mouvements et d’agitation des bras, de la part d’Ivar et autant que John Ferguson pouvait en faire avec ses côtes endolories et probablement fêlées ; un tas de oui et de non de la tête aussi, et toute une série de pantomimes tandis que John Ferguson essayait de représenter ce qu’il voulait savoir, Ivar mimant de même ce qu’il essayait de décrire, et ensemble, ils s’ approchaient lentement des bons mots pour, disons, tricoter, et filer et carder la laine ; pour manger discrètement et manger en faisant du bruit ; pour marcher vite et marcher lentement ; pour crier et pour murmurer ; pour sauter et pour frissonner ; pour tousser et pour renifler ; pour s’accroupir devant le feu et pour chasser les poules.

Où va se loger la religion ?

 Elle lui avait déjà confié, alors qu’elle était « une bien médiocre presbytérienne ». Cependant, une expérience vécue à l’église l’avait ébranlée : au beau milieu d’un sermon, une femme assise devant elle s’était levée pour annoncer qu’elle venait d’avoir une vision de l’enfer où tous les gens portaient des bijoux, des perruques et de fausses dents.

 


Éditions les Léonides, 393 pages, mai 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Ce roman a ravivé pour moi le temps où l’Albanie représentait un pays au régime communiste pur et dur. Certains de mes contemporains étaient prêts à défendre Enver Hoxha mais finalement moins que ceux qui défendaient Mao et tellement moins que ceux qui ont défendu le petit père des peuple : Staline. Cela me fait plaisir qu’aucune jeunesse ne se réclame aujourd’hui de Kim Joon-un.

L’écrivaine journaliste a imaginé l’histoire une jeune fille partant à la recherche des racines familiales de sa mère dans un village complètement perdu dans les montagnes albanaises. Comme souvent aujourd’hui, ce récit mêle plusieurs temporalités, avec des changements de personnages principaux.

Au début du récit, dans les années 2020, nous sommes avec Sarah. Elle retrouve la maison de sa mère, en Albanie pays d’où elles sont originaires. Sa mère, lui avait ordonné avant de mourir de retrouver une certaine Elora. Un couple de touristes qui veulent sortir des sentiers battus pour découvrir un pays l’accompagnent dans ce périple. Peu à peu en progressant dans sa recherche, l’auteure remonte dans le temps et dénoue tous les fils du drame qui a obligé Sarah et sa mère à vivre en Islande bien loin des guerres de clans qui ont bouleversé leur vie et celle des habitants de ce village.

En 1972, trois amis venant de ce village, arrivent à Tirana pour faire des études, ils sont tous les trois amoureux de la belle Esther fille d’un intellectuel, ensemble ils découvriront les joies et le pouvoir de la poésie. L’amitié et la rivalité amoureuse entrainera le drame dont on aura toutes les réponses qu’à la fin du roman.

En 1980 deux jeunes Elora et Agon sont très amis parfois Niko et le grand frère d’Agon, Durim les rejoignent. La vie au village se serait passée à peu près normalement si ce n’est qu’un envoyé du parti (l’un des trois amis qui étaient allés faire ses études à Tirana), veut absolument collectiviser et faire obéir tout ce petit monde aux ordres d’Enver Hoxha. La description de l’absurdité communiste qui, par exemple, oblige les gens à avoir une coupe de cheveux au centimètre près pour ne pas risquer de se faire arrêter est, hélas, très proche de la réalité.
En 1990, c’est une autre horreur qui secoue le village : la dette de sang. Car comme si le communisme ne suffisait pas, l’Albanie obéit aux traditions ancestrales : le viol d’Elora entrainera trois meurtres et on craint même que cela se perpétue en 2023. On devine assez vite que l’enquête de Sarah permettra de dénouer toutes les tragédies qui ont traversé ce village et fait fuir sa mère si loin dans un pays si opposé à l’Albanie, pour le climat, la lumière, les mœurs, et surtout la liberté des femmes, l’Islande.

C’est un roman dense qui se lit facilement, mais même si je l’ai apprécié, j’ai l’impression qu’à part l’évocation des excès stupides du régime communiste et des horreurs des lois qui régissent les vengeances des lois que l’on dit gérées par l’honneur, je l’oublierai assez vite, et, de plus, je ne comprends pas trop le goût actuel des romanciers de mélanger les temporalités.

Extraits

Début

2023
 Le bouquet de fragrances se déverse dans l’habitacle lorsque Sarah baisse la fenêtre du 4×4 : ciste, romarin, thym, lavande, sauge. La terre exhale des parfums qui l’enfièvrent depuis qu’ils ont quitté la capitale. Tant de senteurs, tant de soleil : elle n’a pas l’habitude. L’hiver retirait à peine sa longue traîne blanche du fjord lorsqu’elle a quitté son laboratoire d’Akureyri, dans le nord de l’Islande. Les effluves de la lande étaient encore assoupies sous la neige, attendant leur l’heure pour jaillir.

Le poids des traditions en Albanie.

 Les rares villageois qui ne supportent plus la vie spartiate du hameau rejoignent la vallée nichée dans l’ombre. Certains entament des études dans les grandes villes. D’autres dégotent un logement confortable à Tirana. Mais quels que soient leurs efforts et les charmes que la capitale déploie sous leurs yeux, le souvenir du village sans nom ne cesse de les hanter. Ils portent le même secret : la mémoire des vendetta entrée dans leur chair. Leur âme est trempée à loutrenoir, cette matière née de l’ombre et de la lumière mêlées, par laquelle le malheur des prophéties anciennes s’abat.

Le tourisme et l’Albanie.

Vous pensez vraiment que des touristes vont venir jusqu’ici ? interroge Sarah.
– Amélie et Antoine en sont là preuve, répond Niko, désignant le couple d’un geste du menton, sourire aux lèvres. Les amateurs de haut de gamme sont à la recherche d’expériences exceptionnelles, loin des destinations piétinées par les hordes de badauds. Il reste peu de coins vierges comme celui-ci sur le continent. L’isolement du village est précisément ce qui le protégera du tourisme de masse. Personne n’imagine les trésors que ces montagnes dissimulent.

Le régime communiste.

 Récolter les plantes à l’aube, les nettoyer, les plonger dans les alambics vrombissants, collecter le nectar ainsi produit et conditionner les huiles essentielles : voilà à quoi se résument désormais les journées des villageois.
Le parti du travail est leur employeur.
 Le parti du travail distribue leur repas.
 Le parti le renseigne les préceptes d’Envers Hoxha, scandés à longueur de journée dans la distillerie.
(…)
 Les villageois récitent le catéchisme enseigné par le Parti. Mais le soir, dans le secret de leurs masures, enfin désertées par les prisonniers, ils vomissent leur mépris.
– Qu’est-ce que c’est que ces conneries !

Je comprends cette réaction.

Depuis la veille, le couple et elle se tutoient. Ils ont le même âge. Très vite, ils ont échangé en français des commentaires échappant à leur guide avec qui ils communiquent en anglais. Sarah apprécie la complicité qui s’installe entre eux et s’en méfie. Tantôt sur la réserve, tantôt désireuse de s’en faire des amis, elle ne peut s’empêcher d’émettre un jugement sur leur choix de vacances, randonner sur les hauteurs d’un pays ruiné par le communisme et la corruption qu’il a engendrée a quelque chose d’obscène.

La tradition.

Le Kanun dit : les hommes respecteront la gjakmarrja. La vengeance du sang. Tout assassinat d’un membre de la famille et toute offense grave devront être réparés par la vie d’un membre de la famille de l’offenseur. Il est interdit de tuer les femmes et les enfants. Il est interdit de tuer un homme dans sa propre maison, et dans la tour de claustration. Les blessures peuvent être indemnisées par le versement d’une amende. Toute blessure non indemnisée compte pour un demi-mort. Deux blessures équivalent à un mort.

Raisons pour lesquelles on était arrêté sous Enver Hoxha.

  » J’organisais des parties de cartes pour les gars de l’usine après le travail. On m’a accusé de dissidence. J’ai, passé cinq ans dans les mines de Burrel, puis on m’a envoyé ici. »
 » J’ai eu le malheur de faire mes études à Moscou. Je suis considéré comme un ennemi du peuple depuis que l’Albanie a coupé les ponts avec L’URSS. »
 » J’ai accueilli des étudiants chinois dans ma classe : on m’a jugé ennemi du peuple quand l’albani c’est fâchée avec Mao. »
 » Je trimais sur des travaux de terrassement. J’ai regardé vers l’horizon : on m’a accusé de vouloir fuir à l’étranger, j’ai pris trois ans de prison. »
 » Je travaillais dans un café, j’ai éteint la radio pendant la transmission d’un discours d’Enver Hoxha pour prendre la commande d’un client. On m’a dénoncé. »
 » J’ai porté mon sac en bandoulière, on m’dit que j’avais été « perverti par l’esprit étranger » et j’ai été arrêté. »
 » J’ai dix-huit ans, je suis né en prison parce que mon père et ma mère étaient des dissidents ».
 » J’étais marin, j’ai laissé des passagers revenir d’Italie avec des gressins dans leur sac. »
 » Je me suis plaint de la chaleur dans la brigade agricole où je travaillais. »
 » J’ai bâillé au corneille pendant une réunion du Parti. »
« J’ai râlé dans la queue d’un magasin général. »
 » Nous avions la télévision dans notre appartement de Tirana. Le soir, nous regardions les séries italiennes que nous parvenions à capter. Tout le monde fait ça derrière les volets clos ! L’un de nos voisins a dénoncé ceux du quartier dont l’antenne était tournée vers Rome. On m’a arrêté pour activité hostile. »

 

 

 


Éditions Gallmeister, 354 pages, mars 2025

Traduit de l’allemand par Justine Coquel

Il n’y a que les très jeunes et les très vieux pour croire à l’éternité

J’ai, cette année peu lu de romans venant d’Allemagne et ma participation aux feuilles allemandes était bien compromise, mais j’ai trouvé ce titre chez Eva et son billet m’a tentée.

J’ai vraiment adoré la première partie du récit, lorsque Billie raconte sa vie avec sa mère Marika. Les portraits de la mère et de la fille sont très vivants et l’autrice a un sens de l’humour et de l’à propos drôle et tendre à la fois. Elles vivent dans un immeuble social, où la débrouille et l’entraide permettent de vivre dans la gaieté. Sa mère fait partie de cette classe pauvre en Allemagne qui a bien du mal à s’en sortir malgré ses deux boulots. Après avoir gagné un peu d’argent à un jeu télévisé, elles se préparent à partir en vacances quand une catastrophe s’annonce : la mère de Marika arrive chez elle car elle est malade. C’est une femme âgée, hongroise pays d’origine des héroïnes qui juge sévèrement la vie de sa fille. Elle sera responsable involontairement de l’accident de sa fille qui tombe sur la table basse sur la tête et meurt. Cette mort, on l’apprend dès les premiers mots du roman(donc je ne dilvugâche rien !) . La première partie est un retour en arrière et la tendresse moqueuse qui lie les deux personnages est très agréable à lire : on est bien avec elles, le point de vue de l’adolescente, Billie donne une saveur particulière au récit . Dans cette première partie, elle raconte aussi son amitié avec Léa une jeune fille d’un milieu aisé, Billie décrit fort justement le mépris de classe qui les séparera.

Billie est trop malheureuse pour rester vivre avec sa grand-mère qu’elle juge responsable de la mort de sa mère, alors, au volant de leur vieille voiture, elle part à la recherche de son père dans le nord de l’Allemagne. Le voyage est compliqué car elle a peu d’argent , elle cherche les solutions pour rester propre dormir et se nourrir, tout en ayant peur de se faire rattraper par la police.

Enfin, dans la troisième partie elle arrive dans le nord de l’Allemagne chez celui qu’elle croit être son père. Elle y retrouve une vie proche de la nature. La description de l’île, des différents paysages de la mer du Nord et du paysan taiseux sont agréables : on sent que Billy va pouvoir vivre là si elle le décide. Il fallait une fin positive au roman, et c’est sans doute ce qui m’a un peu déçue. Je ne crois pas trop au happy end même en douceur comme ici , mais cela ne pas empêcher de mettre cinq coquillages car rien que pour le début, j’aimerais bien que vous lisiez ce roman et me donniez votre avis.

Extraits

 Début.

Ma mère est morte cet été.

Une chanson à la radio n’était plus qu’un bruit et pas une invitation à chanter, même si aucune de nous ne connaissait les paroles.
 Une averse n’était plus que la météo et pas une occasion de se précipiter dehors et de danser pieds nus dans une flaque.
 Ça paraît poétique, mais seulement sur le papier. Quatorze ans, c’est un âge de merde pour perdre sa mère. Le deuil va et vient comme le flux et le reflux, mais il est toujours là.

Prodige de la traduction .

Billie, c’est le diminutif d’Erzébeth, dit ma mère. 
 Sa prononciation était impeccable j’avais beau comprendre le hongrois, tout ce que j’entendais c’était « air bébête ».

Cette écrivaine a vraiment l’art de la suggestion à travers ses descriptions.

Ta mère avait deux boulots.
 le matin elle travaillait dans un grand cube vitré divisé en plein de petits cubes vitrés. Elle faisait le ménage pour les employés qui portaient des costumes chers et des cravates. Et puis elle leur apportait des trombones, des enveloppes et des surligneurs -et parfois même une poche de froid. Ça n’était pas rare que quelqu’un se cogne dans une porte ou à un mur. Le soir, ma mère était serveuse dans un bar.
– Le job au bar met certes du baume au cœur, disait-elle quand elle comptait ses pourboires après le service, mais c’est celui de femme de ménage qui met du beurre dans les épinards

J’adore ce portrait.

 Louna était sortie de chez elle. Ses pas faisaient un bruit de succion sur le carrelage à cause de ses tongs. Elle les avait trouvées sur Internet, la paire aux prix d’une boule de glace. Comme les frais ports étaient quatre fois plus élevés, Luna en avait commandé toute une cargaison. Désormais, elle possédait des tongs dans toutes les couleurs de l’univers. Elles étaient fabriquées en Chine et en plastique. Ma mère disait que Luna finirait par attraper un cancer de la peau des pieds à cause de ça. Ce n’était qu’une question de temps.

Humour.

Je repensais à ce que ma mère m’avait expliqué un jour au sujet des ascenseurs :

– Quand tu habites au dix-septième étage l’abonnement en salle de sport est inclus.

 

 

 


Éditions Pocket 394 pages, avril 2025

Traduit de l’anglais par Maryline Beury

Voilà un autre livre que je vais pouvoir enlever de ma liste, il y était depuis que j’avais lu le billet de ClaudiaLucia. C’est un roman que l’on peut mettre dans la catégorie « feel good », et il vaut la peine d’être lu, juste pour se faire du bien. Tout le temps de la lecture j’ai eu le sourire. J’étais si bien avec cette Janice, femme de ménage, qui va de maison en maison et qui s’intéresse aux histoires de chacun. Ce qui la caractérise c’est sa capacité d’écoute, et donc elle se donne à elle même le titre de « collectionneuse de secrets ».

Avec elle, nous entrons chez des habitants de Cambridge, un chanteur d’opéra, une femme dont le mari vient de se suicider, et chez Mme OuaisOuaisOuais et de son mari, qui seront à l’origine de la trame narrative du bonheur de Janice, car ils lui demandent d’aller faire le ménage chez la mère de Mrs NonNonPasMaintenant. Ces deux personnes odieuses ont un chien qui aura beaucoup d’importance en particulier pour Adam le fils de Fiona. Et puis il y a la vie personnelle de Janice qui vit avec un Mike égoïste qui dépense tout l’argent qu’elle gagne en faisant son ménage. Janice a son propre secret qui lui plombe la vie et explique pourquoi elle a autant subi dans sa vie. C’est le thème principal de ce livre : la culpabilité. Janice rate sa vie personnelle alors qu’elle aide tous celles et tous ceux qu’elle rencontre s’ils le méritent parce qu’elle porte depuis l’enfance, le poids d’une culpabilité énorme, alors qu’elle oublie que lorsqu’elle était enfant personne ne l’a aidée. Évidemment, cela se termine bien, et comme nous sommes dans un roman anglais, il y a une enquête, des espions, des femmes indignes et beaucoup de thé arrosé de quelques boissons plus fortes. Les histoires se mêlent dans ce récit, ce n’est pas une « grand » roman, mais c’est tellement agréable d’être avec des gens ordinaires qui savent construire une vie qui est loin d’être insignifiante .

Ce roman m’a aidé à oublier les violences de l’actualité et cela m’a fait du bien, mais évidemment, ce n’est pas non plus un roman indispensable, juste un petit plaisir.

Extraits.

Prologue.

 Tout le monde a une histoire à raconter.
Mais que faire si l’on n’en a pas. Si vous êtes J’anime, vous collectionnez celle des autres.

Début du roman.

 Le lundi possède un déroulement bien particulier : le rire d’abord ; puis la tristesse en fin de journée – tels des serre-livres dépareillés qui encadrent le premier jour de la semaine. Elle a établi cet ordre à dessein, la perspective de rire l’aidant à sortir du lit et lui donnant des forces pour ce qui l’attend ensuite.

La maison que Janice n’aime pas. Pas plus que la propriétaire.

 La grande maison moderne devant elle, est bâtie en forme de V inversé lequel est constitué de blocs de béton encastrés. Elle s’étend avec arrogance sur un terrain qui faisait autrefois partie de l’enceinte d’un établissement d’enseignement supérieur des plus modernes. La maison lui fait penser à un grand homme -jambes écartées- qui prendrait beaucoup plus de place qu’il n’est nécessaire ou poli de le faire.

Portrait bien troussé.

 Cette femme a un nom mais, pour Janice elle sera toujours Mme OuaisOuaisOuais. C’est ce qu’elle dit au téléphone, quand elle parle à ses amis ou lorsqu’elle discute de sa sagesse avec le représentant de ses bonnes œuvres du mois. Elle suppose que son employeuse essaie simplement de dire « Oui » ou peut-être même « Ouais » mais un seul de ces mots là ne suffit jamais à Mme « OuaisOuaisOuais ».

Les personnages aimés par Janice.

 –J’aime que les gens normaux fassent des choses inattendues, qu’ils soient courageux, drôles gentils. Je sais bien que ces gens ont des défauts, bien sûr. C’est la vie.
 Elle commence à faire les cent pas dans la cuisine, essayant d’articuler, de saisir la chose qu’elle s’efforce de dire.
– Mais c’est réconfortant de trouver de la bonté et de la joie dans leurs histoires. Les gens ordinaires qui essaient juste de vivre normalement et de faire de leur mieux. Vous, vous parlez de prendre une personne qui serait complètement égoïste, un vrai méchant et vous dites : »Oui mais attendez, elle a des qualités aussi. ».
– Ça marche dans les deux sens ne soyez pas naïve, Janis. Les gens « méchants », ou appelez-les comme vous voudrez ne sont jamais entièrement mauvais.

 

Éditions Philippe Rey, 205 pages, août 2025.

J’ai entendu cet écrivain à la radio, et sa façon de parler de son roman m’a donné très envie de lire son livre. Et je le remercie de me faire renouer avec un grand plaisir de lecture.

Le personnage principal, Salmane a 36 ans, il vit encore chez ses parents dans une cité de banlieue qu’il appelle la « caverne, son père Hédi est à la retraite et a été toute sa vie un ouvrier courageux et sa mère Amani a fait une carrière dans les ménages. Un jour les deux hommes de la maison se réveillent et Amani n’est plus là. Commence alors une recherche où chacun devra se retrouver. Et le voyage promet d’être long car tous les trois se sont perdus dans les méandres d’une vie qu’ils ont subie plus que choisie.

Salmane a eu une enfance heureuse et a fait de brillantes études, pour finir au RSA et travailler à temps partiel dans un restaurant marocain tenu par un Chinois et qui vend des sushis et des merguez, il traîne avec ses amis dans son quartier en particulier avec son copain de toujours Archie, qui est toujours là pour lui, l’inverse est moins vrai. Son père Hédi est l’ouvrier parfait qui a toujours soutenu son fils et qui ne comprend pas pourquoi celui-ci n’est pas allé jusqu’au bout de sa réussite scolaire et donc sociale. Il n’exige qu’une chose pour sa présence dans la maison : 500 euros par mois, on verra à la fin l’importance de ce loyer et le projet de ses parents. Enfin Amani, la femme et mère, qui fait tout dans la maison et que ni son mari ni son fils ne semblent voir. C’est son départ qui va provoquer une tempête qui met les deux hommes de la maison face à leurs insuffisances. J’allais oublier un personnage important de ce récit : La caverne. Ce quartier de banlieue et ses tours qui sont des endroits qui peuvent faire peur. On parle souvent de ce genre de quartiers aux actualités pour des histoires de violences, de drogues et misère sociale. Assez loin de ces clichés, la galerie de portraits de cette banlieue est un vrai régal d’humanité, Archie le copain au grand cœur, les amis du père d’Hédi qui fréquentent tous le café le Mascara, et qui se soutiennent en cas de coups durs.

On comprend dès le début qu’Amani a eu bien raison de partir pour réveiller ces deux égoïstes qui profitent d’elle sans lui rendre la pareille, ils ne l’ont pas aidée à rechercher son chat et ont même oublié son anniversaire.

Lors de la recherche de sa mère, Salmane revient sur sa vie et découvre les raisons des silences de ses parents sur leurs origines tunisiennes. Et on sent qu’il va reprendre sa vie en main avec le tout début d’un amour.

Un vrai beau roman qui soulève tant de problèmes de notre société, problèmes et richesses humaine aussi. Je dois aussi parler de la langue, au début le langage « jeune » m’a agacée et puis finalement je l’ai accepté mais surtout grâce à l’humour qui m’a souvent fait sourire .

Extraits

Début (pas mal)

Quatre heures se sont écoulées entre le moment où Hédi a raccroché et celui où il est venu m’avertir du coup de téléphone vers minuit. Mon père sait où me trouver. Après le turbin, je m’amuse au même endroit lugubre, dernière escale avant la forêt. Sa peau couleur pain d’épice a viré blanc, comme si un fantôme scandinave le possédait. La surprise réchauffe mon corps. Lui ? Ici ? Mes fesses sont aplaties sur le capot d’une voiture déglinguée, dont le toit sert de comptoir. Café, jus d’orange, Coca vodka. Hédi s’approche, mais pas trop. Avec sa paume, il m’ordonne de me redresser. Des noix de cajou m’échappe chape des mains. J’essuie mes doigts salés sur mon jeans et ma veste en cuir qui ne se ferme plus.

Première soirée de retraite de sa mère. Et humour triste de son fils.

Amani était restée devant la télé, jambes croisées sous une couette, avec son pull à capuche violet.
– Fils, on a le DVD du film de Clint Eastwood, quand l’autre blond allume une cigarette sur le dos d’un bossu ?
– Il est dans ma chambre…
– Ramène-le, je prépare deux cafés et on le regarde ?
Si c’était à refaire, j’aurais dit oui. Au lieu de ça, j’avais rejoint Archie et deux pote dans une voiture. On avait fumé et bu jusqu’au petit matin en écoutant les génériques des dessins animés du Club Dorothée.
Je suis un sous-fils.

Les ragots du quartier.

 À la minute où il est passé à table au Mascara le café du quartier) Hédi s’est téléporté dans ce qu’il a toujours dépeint comme son enfer sur terre : devenir le personnage principal des cancans, un objet de pitié, plaint, épié et moqué. C’est pour ça qu’il est si méconnaissable au milieu de tous nos meubles démontés. Mon père est en enfer et, une certaine façon, il a disparu aussi.

Un fils adulte dont la mère a toujours tout fait pour lui.

 Je classe mes affaires pour le voyage en suivant les consignes d’un tuto sur YouTube : je ne sais pas plier des sapes. Pour cinq cents euros par mois, j’étais épargné de toutes les responsabilités et de toutes les tâches. Je ne fais pas la vaisselle et j’ignore comment fonctionne une machine à laver. Je ne cuisine pas, ne fais ni mon lit ni les courses, ne repasse pas. Pendant cinq minutes j’ai essayé de plier un pull. Mais rien à faire les manches sont toujours de travers. De dépit, j’envoie un coup de coude dans le matelas. Je regarde mon bureau, mon lit et mes Schtroumpfs sur le sur le papier peint. Même si je revenais habiter ici pour toujours, rien ne serait comme avant. Reconstruire ma bulle serait impossible après tout ça – c’était un modèle unique. Le parfum de ma mère s’est dissipé. Je n’ai jamais connu ma chambre sans la mandarine. La nature à horreur du vide l’odeur de renfermée et de tabac l’a remplacée.

Je vois la scène.

 Archi prépare le gueuleton de nuit à base de pain grillé, de Chaussée aux Moine et de noix.


Éditions Acte Sud, 412 pages, février 2025

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin.

Mais comme dirait l’autre, les neurones c’est comme l’amour, ça ne s’achète pas.

 

S’embarquer dans un roman de Richard Powers, c’est toujours un moment de lecture exigeant, je le savais depuis la lecture que je n’ai jamais oubliée  » Le temps où nous chantions » . L’auteur a besoin de temps pour installer son sujet mais aussi à l’image de la vie, de complexité , mais quand on se laisse prendre alors tout s’éclaire et on vogue avec lui sur tant de questions qui traversent notre actualité.

Ici, nous sommes avec trois voix, une est en italique , celle d’un homme immensément riche grâce aux nouvelles performances des technologies connectées, à chaque fois qu’il prend la parole le texte est en italique : Todd Keane est atteint d’une maladie dégénérative du cerveau et il raconte sa réussite dans le monde de l’intelligence artificielle, son enfance, son amitié avec Rafi un jeune noir surdoué et les ravages de sa maladie actuelle.

Rafi ce jeune noir a été élevé dans une famille qu’on dit aujourd’hui « dysfonctionnelle » : son père qui certainement était très intelligent pousse de façon violente son fils à dépasser tout le monde à l’école, ses parents se séparent et sa mère se remarie avec un homme qui la frappe et sera à l’origine de la mort de sa sœur. Rafi ne vivra que, par et pour, la littérature. Il rencontre Todd au lycée puis à l’université, leur amitié se renforce grâce à leur passion pour les jeux de stratégie, les échecs d’abord puis le jeu de Go. Il tombera amoureux d’une artiste extraordinaire polynésienne qui cherchera à l’aider à écrire sa thèse.

Je pense qu’un lecteur plus attentif que moi pourrait lire ce roman comme une illustration des différents coups du jeu de Go. Il se termine par un vote de pierres blanches et de pierres noires qui y fait beaucoup penser.

Il y a aussi une troisième voix très importante, celle de l’Océan, portée par une femme d’exception, Evie, plongeuse émérite qui est à la fois émerveillée par l’océan et effrayée par ce qui lui arrive aujourd’hui.

Tous se retrouvent à Makatea, île de la Polynésie française . Les compagnies minières française y ont exploité le phosphate sans se soucier du bien être de la population ni de la préservation de la nature.

Nous sommes donc au cœur de la littérature et de la poésie grâce à Rafi, au centre de la création de l’IA et toutes ses dérives avec Todd , bouleversés par les révélations sur le mal être de la planète, tout cela sur un petit rocher au milieu du Pacifique, avec une population qui a toujours accueilli les étrangers avec des colliers de fleurs, même ceux qui, comme les français en 1917 , ont exploité les hommes et les ressources naturelles de façon éhontées .

J’ai beaucoup aimé ce roman , mais j’ai vraiment eu du mal au début à m’immerger dans cette histoire : trop de personnages, trop de temporalités , comme je le disais au début, partir dans un roman de cet auteur c’est vraiment faire un effort de concentration que je n’ai pas réussi à faire au début. Mais le dernier tiers du roman, quand j’ai compris ou Richard Powers voulait m’embarquer, m’a complètement séduite.

Extraits.

Début.

Ina Aroita un descendit à la plage un samedi matin enquête de jolis matériaux. Elle emmena avec elle Hariti, sa fille de sept ans
 Elles laissèrent à la maison Afa et Rafi qui jouaient à même le sol avec des robots transformables. La plage n’était pas loin à pied de leur bungalow voisin du hameau de Moummu, sur la petite colline coincée entre falaises et mer de la côte est de l’île de Makatea dans l’archipel des Tuamotu, en Polynésie française, aussi loin de tout continent qu’une terre habitable pouvait l’être -une poignée de confettis verts, comme les français qualifiaient ces atolls, perdus dans un champ de bleu sans fin.

Un couple parental peu sympathique !

 Mais c’est un jeu de guerre ininterrompu entre eux deux qui a dominé toute mon enfance. Un tournoi mû par le désir autant que la haine, où chacun engageait ses superpouvoirs respectifs. Mon père : la force du maniaque. Ma mère : la ruse de l’opprimée. Enfant précoce je n’avais que quatre ans quand j’ai compris que mes parents étaient pris dans une lutte pour se faire mutuellement autant de mal que possible sans franchir la ligne fatale : juste infliger assez de pures souffrances pour produire cette excitation que seule la rage peut engendrer. Une sorte d’étranglement de l’âme, réciproque et masturbatoire, où les deux parties donnaient généreusement et recevait bienheureusement.

Le sexe et la religion.

 Il y a cent ans, les Makatéens avaient envers le sexe l’attitude la plus saine qui soit. C’était comme l’escalade, la course ou le bodysurf, mais pimenté d’amour. La possession n’était pas un enjeu. On ne pouvait pas plus posséder une personne qu’on ne pouvait posséder la terre, ou le ciel au-dessus de la terre, ou l’océan au-delà du rivage.
Et puis les « Popa’ā » étaient arrivés. Et à présent Didier se signait et s’agenouillait sur le prie-Dieu d’une des deux églises de l’île. Deux églises pour quatrz-vingt-deux habitants ! Une catholique, une mormone, et c’est dans la première que se trouvait le maire, la tête inclinée, priant les anges (parce qu’il n’osait pas croiser le regard de la Vierge Marie dont la perfection l’embarrassait) en disant  : » Ça reste de l’adultère n’est-ce pas ? même si ma femme est d’accord ? »
À sa grande stupéfaction, les anges répondirent :  » C’est de l’adultère de survie ».

Une femme dans un univers d’hommes.

 Evelyne Beaulieu entra à Duke en 1953 , première femme jamais admise en études océanographiques. Elle survécut à quatre ans de cours à Durham et à trois étés de travail de terrain en déployant des trésors de camouflage toujours plus inventifs. Elle dissimulait l’étendue de son expérience de plongeuse, s’abstenait de corriger de nombreuses erreurs de ses professeurs, et riait aux blagues de soudard de ses condisciples mâles. Ce n’était pas si difficile de se faire passer pour ce que les américains appelaient une « bonne camarade ».

En 1957 !

On était en l’an 1957. Pepsi proposait d’aider la ménagère moderne dans la lourde tâche de rester mince. Alcoa lançait un bouchon de bouteille que même une femme pouvait ouvrir « – sans couteau, sans tire-bouchon, sans même un mari ! »

Jusqu’à quand ?

Mais comme dirait l’autre, les neurones c’est comme l’amour, ça ne s’achète pas.

La révolution internet.

 On n’a rien vu venir. Ni Rafi, ni moi, ni personne. Prédire que les ordinateurs allaient envahir nos vies ? OK. Mais prévoir qu’ils allaient faire de nous des êtres différents ? Saisir dans toute son ampleur la conversion de nos cœurs et de nos âmes ? Même les plus éclairés de mes collègues programmant « RESI » ne pouvaient s’en douter. Bien sûr, ils prophétisaient les versions portatives de l’Encyclopédia Britannica, les téléconférences en temps réel, les assistants personnels qui pourraient vous apprendre à écrire mieux. Mais imaginer, Facebook, WhatsApp, TikTok, le bitcoin, QAnon, Alexa, Google Maps, Les publicités ciblées fondées sur des mots-clés espionné dans vos mails, les likes qu’on vérifie même aux toilettes publiques, le shopping qu’on peut faire tout nu, les jeux de farming abrutissants mais addictif qui bousillent tant de carrières, et tous les autres parasites neuronaux qui aujourd’hui m’empêchent de me rappeler comment c’était de réfléchir, de ressentir, d’exister à l’époque ? On était loin du compte.

 

 

 


Éditions Terre de Poche (dB), 457 pages, août 2024

 

Même si j’ai beaucoup lu sur ce sujet voici un fait que je ne connaissais absolument pas, et ma sœur qui a encore beaucoup plus lu que moi sur ce sujet ne le connaissait pas non plus . Et vous ?

(Et finalement j’ai attribué 4 coquillages grâce à vos commentaires.)

Savez-vous qu’en Corrèze, en 1933, dans un petit village qui s’appelle Nazareth (cela ne s’invente pas !) le banquier Robert de Rothschild et son ami conseiller d’état Jacques Helbronner décident de créer un kibboutz pour former à l’agriculture des jeunes Juifs en danger dans toute l’Europe afin qu’ils puissent partir en Palestine en ayant des rudiments en agriculture. La première partie du roman raconte la création du Kibboutz qui n’existera que deux ans, car un préfet complètement convaincu par l’idéologie Nazie , collabo avant l’heure, Albert Malaterre, réussira à le faire fermer.

L’idéal des jeunes qui vivent cette expérience d’une mise en commun de leurs revenus, et de leur force de travail pour faire vivre une exploitation agricole, est très intéressante. À partir de ce fait historique, l’auteur mélange de façon réussie, l’aspect historique et le romans. Il crée des personnages romanesques tout à fait crédibles, et, évidemment le parcours de ces jeunes juifs est prenant et tellement tragique. Leur difficulté pour se faire accepter par les villageois est bien décrite. Deux personnages historiques m’ont particulièrement intéressée : Le préfet Malaterre qui s’acharne à faire fermer ce « ramassis de juifs » en les accusant de terrorisme, en s’appuyant sur les villageois les plus arriérés, et Jacques Helbronner président du consistoire Juif, qui connaissait personnellement Pétain et qui jusqu’à son arrestation avec sa femme en 1943 restera fidèle à celui avec qui il avait combattu pendant la guerre 14/18. Le préfet utilise tous les arguments les plus tordus pour faire fermer ce centre : comme beaucoup de ces juifs sont allemands, il les accuse de vouloir espionner la France au service d’Hitler … comme cela ne marche pas, il cherche à repousser ceux qui ne viennent pas de pays qui n’ont pas encore pris des lois antijuives, par exemple les Polonais. Il réussira à faire fermer le centre en 1935, dans la postface Jean-luc Aubarbier dit qu’il s’est inspiré de Roger Dutruch préfet de Mende et Victor Denoix chef de la milice dont le fils Victor fut un grand résistant. Dans le roman Albert Malaterre a un fils Frédéric qui est gaulliste et résistant et amoureux d’une jeune juive du Kibboutz.

Jacques Hebronner apparaît sous son véritable nom, il s’est cru à l’abri de tout car il connaissait personnellement Pétain et il a fait tout ce qu’il a pu pour protéger les juifs français acceptant de renvoyer en Allemagne à une mort certaine tous les juifs allemands, puis les juifs étrangers. Il accepte toutes les humiliations, on lui enlève son titre de Conseiller d’État, ses décorations ses moyens de vivre, mais l’auteur pense que ce n’est qu’à l’entrée de la chambre à gaz qu’il comprendra que son amitié avec Pétain ne lui aura servi à rien et qu’il comprendra le mot de Billy Wilder, lui qui a toujours cru dans les valeur de la République française !

Les Juifs pessimistes ont fini à Hollywood, et les optimistes à Auschwitz

La deuxième partie du roman, romance la résistance dans cette région en mélangeant encore une fois des personnages réels, comme Edmond Michelet et des personnages romancés, on retrouve tout ce qu’on connaît quand on a un peu lu sur cette période, en particulier les terribles représailles de l’armée allemandes, Oradour sur Glane par exemple mais aussi ce qu’il s’est passé le 9 juin 1944 : la deuxième division SS das Reich et le massacre de Tulle, en Corrèze, 99 hommes sont pendus aux balcons de la ville quand 149 autres sont déportés au camp de Dachau. Seuls 48 reviendront vivants. Je n’y ai pas appris pas appris grand chose mais c’est évidemment très intéressant avec plus loin les juifs du Kibboutz qui eux sont confrontés à l’hostilité des musulmans de Palestine. J’ai appris un détail de l’histoire Eichmann non seulement a rencontré Hadj Alin el Hussain, qui sera un allier d’Hitler au Moyen Orient mais aussi l’ayatollah Khomeiny … Mais il est vrai que j’ai beaucoup lu plus rapidement cette partie parce que, sans doute, je la connais trop bien.

Un bon roman, à lire pour tous ceux qui ne connaissent pas bien cette période, et puis se dire que c’est de là, qu’en partie, est né l’état d’Israël qui aujourd’hui conduit une guerre qui me bouleverse, qui tue tant d’enfants et affame une population entière.

 

Extraits

 

Début

 Les quatre garçons descendaient lentement le chemin en pente raide. Ils trébuchaient sur les cailloux et les chaussures de ville qu’ils avaient aux pieds n’arrangeaient pas les choses. Le soleil dardait ses derniers rayons avant la trêve hivernale, la sueur coulait sur le visage. Il va faire froid en Corrèze à cette saison leur avait-on dit. Le manteau qu’ils avaient posé sur leurs bras gauches les embarrassait inutilement et leur costume bien coupé se révélait inadapté pour ce genre d’exercice. Leur main droite tenait solidement la poignée d’une lourde valise. L’un d’eux s’était également encombré d’un sac à dos. En descendant du train à la gare de Noailles, ils avaient voulu couper à travers champs pour gagner du temps mais ils s’étaient perdus en route.

Idéal d’Israël (où en est on aujourd’hui ?).

 C’est un pays impitoyable, mais c’est le nôtre…
 Celui que nous allons bâtir, car s’il existe déjà dans nos cœurs il n’a pas de frontières. Nous aspirons à donner concrètement une terre aux Juifs apatrides, une terre qui se cultive, car ils en ont été privés par les lois iniques des pays qui les ont accueillis. Il ne s’agit pas d’y créer une caste de propriétaires, comme l’ont fait les premiers migrants en exploitant la main-d’œuvre locale, mais d’y ériger des coopératives qui vivront en autarcie et voteront leurs propres règles. Un kibboutz, c’est une utopie en marche, un champ d’expérience, un laboratoire idéologique et social, une révolution spirituelle sans massacres ni guillotine. Ceux qui ont une vision bucolique de la campagne seront vite déçus. Ici, on travaille la terre avec un acharnement. Nul salaire ne vous sera versé, car ici, tout est à tous. J’attends de vous l’obéissance la plus totale aux lois et règlements que, librement, nous nous sommes donnés et qui sont pour nous plus impérieux que la Bible. N’oubliez pas non plus que vous êtes en France, le pays qui nous a reçu le berceau de la laïcité inspire notre modèle en écartant le religieux du politique.

La haine des Juifs.

 En fait le judaïsme fait de l’humilité la première des vertus, et en tire la tolérance nécessaire. Je saurais réciter la Torah par cœur, mais je dois avouer que je ne sais rien. Une telle idée est insupportable pour tous ceux qui ne veulent croire qu’en une seule religion, une philosophie, une doctrine politique Nasis, communistes, fondamentalistes religieux, tous nous haïssent pour cela.
 – Mais pourquoi la haine ressurgit-elle aujourd’hui avec tant d’acuité ? insista Sarah
– C’est à cause de la science, ou plutôt du mauvais usage que l’on en fait. Le monde moderne, qui rejette les religions, coupables, il est vrai, de beaucoup de crimes lui demande de remplacer Dieu. Les gens veulent des certitudes, ce qui est incompatible avec la vérité. La rationalité a ses limites, elle ne peut couvrir tout le chant des possibles. D’où la foi nécessaire. M ais nous les juifs nous posons une multitude de questions et donnons bien peu de réponses.
–  » j’ai la réponse j’ai la réponse mais quelle est la question ? » disait le rabbin.
 La vieille blague lancée par Magda fit éclater de rire l’assistance et suffit à détendre l’atmosphère bien plombée par la gravité des propos

Propos prophétiques.

 Mais quand nous aurons retrouvé un pays, en Palestine, nous aurons nos lois, nos terres, quand nous serons majoritaires quelque part, quand nous serons devenus un peuple comme les autres, nous devrons nous souvenir de notre histoire, sinon nous risquerons de nous comporter comme nous persécuteurs.

Ça ressemble tellement à ce qui se passe aux USA aujourd’hui (et que nous promet le front national. )

 Une commission spéciale chargée de durcir les conditions d’accueil fut aussi constituée. Elle préconisa la réduction drastique du nombre d’étrangers employés en France, dans le commerce, l’industrie et l’agriculture. Quatre cents personnes en situation irrégulière furent arrêtées à Paris et immédiatement expulsées. On entreprit une chasse à l’homme sur tout le territoire. Dans le même temps, les permis de séjour délivrés à la main d’œuvre allogène ne furent plus renouvelés. On vit, gare de l’Est, de longs trains à destination de la Pologne, tous emplis d’hommes et de femmes qui avaient donné leur force à la France, laquelle n’en voulait plus. Entassé dans les wagons de troisième classe, ballotté entre enfants et maigres bagage, tout un peuple cabossé prenait le chemin du retour vers un pays qu’il ne connaissait plus. Les gares parisiennes ne désemplissaient pas de misérables en partance pour les quatre coins de l’Europe.

L’ami personnel de Pétain.

 Le 20 novembre 1943, il fut embarqué dans le convoi n° 62, avec Jeanne qui ne comprenait toujours pas ce qui lui arrivait. Après trois jours et trois nuits d’enfer dans un wagon fermé, avec à peine assez d’eau et de nourriture pour survivre, ils arrivèrent à Auschwitz. Le portail s’ornait de la formule  » ARBEIT MACHT FREI » . De quel ouvrage pouvait-on parler, pour des gens de leur âge ?
 À peine l’eurent-ils franchi ce 23 novembre que Jacques et Jeanne Helbronner furent conduits à la chambre à gaz. Le conseiller d’état comprit enfin qu’il valait mieux ne pas être l’ami juif du maréchal Pétain