Éditions Gallimard, 172 pages, juillet 2020

Comme beaucoup à l’époque, j’avais adoré « Balzac et la petite tailleuse chinoise », depuis je lis régulièrement cet auteur , j’avais beaucoup aimé, « L’évangile selon Yong Sheng« , et un peu moins « trois vies chinoises« . Ici, encore, mon avis est en mi teinte. Pour mieux comprendre la folie destructrice des « Gardes rouges » pendant la révolution culturelle contre la civilisation tibétaine, ce roman mérite d’être lu. Bien sûr, on le sait vaguement et le régime actuel reconnaît du bout des lèvres les « excès » de cette période, mais ne dit rien sur la volonté de supprimer totalement une civilisation et son expression culturelle. Dans le palais Polota, l’ancien peintre du dernier Dalaï-Lama est retenu par des gardes rouges qui veulent lui faire avouer des turpitudes des moines, et vont pour cela le torturer à mort. Lui se réfugie dans son passé, période durant laquelle il a peint des « tankas » les plus extraordinaires et ainsi l’auteur fait revivre la civilisation tibétaine. Un garde rouge, le chef est particulièrement cruel et excite ses troupes à détruire au maximum tout ce qui relève de la religion bouddhiste. On apprend à l afin qu’il était le fils de l’homme chargé de s’occuper des restes des cadavres et que ce sont des gens méprisés par les bouddhistes. De là sa fureur ?

L’auteur entraîne son lecteur dans les valeurs de cette religion et dans son expression artistique, et j’ai été beaucoup moins intéressée par cet aspect qui représente quand même la plus grande partie du roman. Un reproche de mise en page : on ne peut pas comprendre ce livre sans lire les 112 notes qui expliquent un vocabulaire totalement inconnu pour moi, et au lieu de les mettre en bas de page ce qui permet de ne pas interrompre la lecture, elles sont à la fin du roman. Mais surtout cette civilisation que je respecte beaucoup ne me passionne pas. Si l’auteur décrit bien le monde des moines, on a moins d’informations sur le peuple tibétain lui-même. Un petit peu au début, l’enfance du peintre Bstan Pan, avec ses parents nomades, mais dès sa plus jeune enfance il est confié à des moines qui remarquent très vite son talent de peintre. On ne sent pas la vie de cet enfant ni de cet homme qui semble juste quelqu’un en adéquation totale avec cette religion.

La destruction des œuvres de cette culture est une horreur absolue et les meutres perpétrés par les Gardes Rouges aussi, cela rend ce petit livre très pesant, mais la beauté de cette culture, je n’ai pas réussi à la comprendre, je suis sans doute trop occidentale pour cela. Voici une image de Tanka trouvé sur l’article Wikipédia

 

Extraits .

Début.

 Il avait plu toute la nuit et, en ce matin de mars1968, il bruinait encore. L’air était frais. Dans l’arrière-cour, déserte du Potala, où les anciennes écuries du Dalaï- Lama étaient transformées en prison par les gardes rouges, qui occupaient le Palais, le silence fut soudain troublé par le grincement des essieux d’une charrette et le crissement de ses roues sur le gravillon. Hachée par la rotation des rayons, la silhouette courbée d’un vieil homme se dessinait en ombre chinoise entre les brancards de la voiture chargée de seaux en bois. De sa bouche s’échappait une faible haleine. 
Il était prisonnier et, cependant, il n’avait pas été arrêté par la police ou condamné par un tribunal, l’une et l’autre de ses administrations étant paralysées en cette période troublée de la révolution culturelle.

Les volontés de destruction d’une culture ancienne.

 Des centaines de silhouettes sombres, un brassard rouge autour du bras – des gardes rouges venus d’autres villes du tibet-, formaient une chaîne humaine entre la bibliothèque du premier étage et le rez-de-chaussée, se passant des centaines de précieux sutras, parmi lesquels, Bsan Pa reconnut une magnifique et très ancienne et édition du Kanjur, calligraphies à l’encre d’or, dont le plat supérieur de la reliure était en bois de santal, incrusté d’ivoire. Les derniers de la scène les entassaient au centre de l’esplanade, et quand les piles de livre furent si hautes, qu’elles s’écoulèrent sous leur propre poids, ils y mirent le feu en entonnant des chants révolutionnaires.

Les horreurs chinoises ne datent pas du communisme.

 Cette époque, au Tibet, personne ne savait vraiment ce qui se passait en Chine, et nul n’avait eu vent de la lutte féroce et sans merci que l’impératrice douairière avait livré à son neveu, désormais placé en résidence surveillée comme un vulgaire prisonnier. Depuis dix ans, elle ne l’autorisait plus à recevoir de visites, pas même celle de son épouse ou de ses concubines. (Sa favorite, surnommé la Perle, fut contrainte de se suicider en se jetant dans un puits du palais, sur ordre de Cixi, qui lui refusa l’indulgence de pouvoir se pendre.)

Les personnages tibétains (bizarres, pour moi).

 À leur grande stupéfaction, les deux hommes avaient découvert que le cadavre d’un jeune enfant faisait office de selle sur le dos de la mule. La femme avait fini par l’enfourcher pour s’éloigner lentement, le corps oscillant dans la lumière du contre-jour. D’une main, elle tenait un crâne humain rempli de sang, de l’autre, une vipère à tête plate qui servait de bride à la monture. La mule, à laquelle les yeux naïfs et les longues oreilles toujours en branle donnaient un air bon enfant, s’était mise en marche, soulevant du bout de ses sabots, de petits nuages de vase au bord de l’eau. Elle avait aussi un troisième œil, non pas au milieu du front, mais sur sa croupe gauche, large et pleine. Le deuxième dalaï-lama et son conseiller avaient tout autant été fascinés qu’effrayés par cette créature, et, sur le chemin du retour, le souverain avait mandé un peintre pour en faire le portrait.


Édition Albin Michel, 376 pages, mai 2025

traduit de l’anglais par Cécile Arnaud

C’est un roman qui se lit très facilement et qui a l’avantage de nous faire découvrir un aspect de la vie de Venise à la fin du XVII° siècle. C’est une cité très riche mais y être pauvre et orpheline, c’est une catastrophe. Comme souvent dans les régions prospères de l’époque (et peut être encore aujourd’hui) les exclus vivent dans une misère encore plus sordide, face à la richesse des uns. Venise ne fait pas exception, et lorsqu’une jeune femme accouche d’un bébé hors mariage, elle peut soit le noyer dans la lagune, soit, si c’est une fille, le mettre dans un « trou » du mur de la  » Ospedale della Pieta » et là elle est sauvée et surtout pourra, si l’enfant est douée en musique, appartenir à l’orchestre de cette institution.

C’est là que grandit Anna Maria, héroïne du roman, inspirée d’une musicienne qui a vraiment existé. Elle croise « le maestro » qui sans être nommé ressemble à ce qu’on sait de Vivaldi. Ensemble, ils se confrontent à la musique et au violon. L’auteure émet l’hypothèse qu’Anna Maria et l’orchestre des « figlie« , a largement contribué à composer les œuvres du Maître. On retrouve ici le féminisme du 21° siècle qui tente de redonner toute leur place aux femmes à une époque où elles étaient invisibilisées.

Le roman raconte aussi la terrible condition des jeunes orphelines de cette institution, mais qui ont quand même l’espoir de vivre mieux grâce à la musique.

Pourquoi ai-je des réserves ? On sait évidemment tout de suite que cette jeune prodige de 8 ans va avoir un destin hors norme. L’écrivaine s’appuie sur une réalité connue mais lui forge une personnalité à laquelle je n’ai pas cru. On sait, parce que c’est historique, qu’elle deviendra à son tour « Maestro » , mais pour cela l’auteure imagine qu’elle ne s’est jamais embarrassée de liens amicaux et que toute sa vie elle a écarté les autres pour devenir la meilleure. Cela ne la rend ni sympathique ni très intéressante, elle a imaginé aussi une recherche de sa mère qui aurait failli la noyer dans la lagune, qui n’a d’autre intérêt que de nous faire découvrir les bas-fonds et les bordels vénitiens.

J’ai tourné les pages de ce roman avec plaisir, mais je n’ai pas été passionnée.

Extraits

Début

Venise 1695

 À la tombée de la nuit, la cloche de la Marangona sonne sur la Piazza San Marco. Les carillons sortent en frémissant de la bouche de bronze, glissent au-dessus du dôme de la basilique, lèchent les coquillages tapissant le canal envasé et se faufilent par le jour entre le pavage et la porte en bois. Derrière, dans un étroit couloir faiblement éclairé, une jeune fille lève la tête.

 

 


Éditions Acte sud, Babel, 267 pages, juin 2025

Traduit de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue

Si tous les hommes arrivaient au monde en pleurant, disait cette chanson, peu d’entre eux le quittaient en souriant.

Un roman extraordinaire, qui m’a fait partir en Inde, dans le sud, dans un village fictif de Kummarapet. Nous sommes à la fois avec Sara, jeune indienne qui bénéficie d’une bourse pour étudier en Angleterre, et avec sa famille dans ce petit village rural. L’histoire est centrée sur Elango, qui apprendra à l’enfant l’art de la poterie, et Zorah la femme dont il est éperdument amoureux. Oui, mais … lui est hindou, elle musulmane. Et rien n’aurait dû exister entre eux. Le village va déchainer sa violence contre eux, attisée par un homme qui voit là un bon moyen d’expulser des pauvres qui habitent dans des masures qu’il convoite pour construire de beaux immeubles rentables. Le récit commence en douceur, avec les souvenirs de l’enfance de Sara de sa sœur Tia, sa mère journaliste, et de son père qui est un grand spécialiste de la formation de la terre. sa famille est aimante et athée, ce qui leur donne à tous une ouverture d’esprit bien loin du fanatisme ambiant. La mère journaliste écrit la rubrique du courrier des lecteurs et elle lit les faits divers si souvent horribles. Un couple s’est fait agresser par une bande de voyous assassins, la femme a été violée mais le mari et la femme sont vivants alors qu’ils avaient été laissés pour mort sur la route.. En revanche ils ont perdu leur petit chien. Ce fait divers est important car le récit fait une grande place à ce chien : Chinna qu’Elango a adopté puis au moment de sa fuite laissé à la famille de Sara. Elango a une sorte d’hallucination et se voit construire « un cheval en feu » comme le faisaient ses ancêtres. Il décide d’unir dans cette œuvre monumentale les Hindous et les Musulmans, en laissant un vieux scribe, grand père de Zorah, écrire un poème en tamoul.

On entend souvent parler des fureurs des foules indiennes, c’est un moment très fort du roman. Le village va se déchaîner contre le couple, et saccagera son œuvre. Elando et Zorah ne devront leur survie qu’aux parents de Sara et à son ami, Sudhakar.
La vie de la jeune Sara en Angleterre est moins passionnante, mais plus sûre.Dans ce pays de grisaille, elle connaît la sécurité mais comme tous les exilés, les couleurs et les saveurs lui manquent. Elle sera victime d’un geste raciste, violent certes, mais sans aucune comparaison avec les violences de son pays.

Mon ami qui m’a offert ce livre, l’avait acheté en pensant que c’était l’auteure de « Le Dieu des petits Riens », livre que j’ai beaucoup aimé aussi, ces deux femmes partagent le même nom de famille : Roy mais leurs prénoms sont différents : Arhundati pour l’une et Anuradah pour celle-ci.

J’espère vous avoir convaincu de mettre ce roman à votre programme. J’ai passé en le lisant des moments de dépaysements incroyables et j’en retire une impression de profonde humanité même si ces valeurs ne sont pas toujours gagnantes surtout face à une foule déchaînée.

Extraits.

Début.

Jeudi 11 octobre
 C’est l’automne et je suis étudiante dans un université anglaise. Je n’ai jamais connu d’automne. Là où j’ai grandi, la baisse des températures qui suivaient la mousson, annonçait un hiver doux pour lequel les feuilles ne prenaient pas la peine de changer de couleur. Puis, en quelques jours, c’était de nouveau la fournaise infernale de l’été. Ici la lumière est verte et dorée et, dans le rectangle d’arbres que découpe ma fenêtre, des feuilles orangées et rougeoyantes tombent du ciel en virevoltant, vivante dans un souffle d’air.

Le courrier des lecteurs .

Le rédacteur en chef l’a convoquée. « Les histoires d’amour ça marche mieux, lui a t-il expliqué. L’amour c’est l’espoir et le plaisir. La mort c’est chiant. Ça arrive à tout le monde, alors que l’amour est réservé à quelques privilégiés. Tu n’es pas d’accord ? Douze lignes de moins pour les troubles cardiaques, douze lignes de plus pour les peines de cœur, et dans douze mois, on fait le point sur les ventes. »

 L’occident, l’Inde.

Un gros four à gaz installé dans une pièce attenante, tel un autel qu’il nous est interdit d’approcher. Des seaux d’émaux, de minerais et d’oxydes dans lesquels on peut puiser si on veut fabriquer nos propres émaux. C’est l’Occident. Un atelier dans une prestigieuse université occidentale, où tout est gratuit où presque où tout est à notre disposition.
Hier , un agent de police m’a souri.
– Belle matinée, n’est ce pas.
Il n’avait pas l’air de vouloir me matraquer pour passer le temps. J’étais encore sur mes gardes. Comme Elango, je ne peux baisser la garde. Là d’où je viens, on sait depuis longtemps qu’une existence ordinaire peut exploser sans crier gare et vous laissez brisé, contraint de rassembler les morceaux épars sans savoir très bien par où commencer.

Amours interdits.

. Tout ce qui les séparait lui interdisait de parler de Zohra à qui que ce soit, hormis à Sudhakar. Certains soirs, il se récitait à lui-même, les mots qu’il choisirait pour annoncer la nouvelle à Vasu :  » Il y a une fille qui me plaît, elle est.. » Mais le désespoir dévorait la fin de sa phrase. Il lui était impossible de dire à voix haute ce qu’elle était. Musulmane. L’espace qui les divisait était un charnier empli de chair humaine calcinée et ensanglantée, une immense crevasse dans la terre, une gueule ouverte prête à l’engloutir.
 Il lui était impossible d’imaginer une vie sans Zorah. C’était insupportable. Mais il n’osait pas non plus imaginer une vie avec elle. C’était inconcevable. Il s’était confié à Sudhakar.
 -Laisse tomber, lui avait dit son ami. Dans ce pays il n’y a que les vedettes de cinéma où les joueurs de cricket qui peuvent épouser qui ils veulent.
 – Espèces de salaud ! Moi qui pensais que tu étais un ami …
 – Mais je suis ton ami. C’est pour ça que je te dis, laisse tomber.

Les folies religieuses.

 J’ai fini par comprendre qu’il essayait de m’expliquer ce qui était arrivé à Elango et à son cheval. C’était lié à la religion, a-t-il poursuivi,. Qui pouvait mener les gens à une forme de folie. Les fanatiques n’avaient besoin d’aucune provocation, et Akka auraient tôt ou tard découvert ce que Elingo fabriquait au bord de l’étang, même sans les informations que je lui avait données. Si ça n’avait pas été le cheval, elle aurait trouvé une autre manière de les détruire. Si elle n’avait pas déclaré la guerre à Elango et à Zohra, quelqu’un d’autre l’aurait fait à sa place. Musulman et Hindous – ce n’est pas tant une histoire de religion qu’un conflit de sang, comme dans « Roméo et Juliette ».

 


Éditions la table ronde,209 pages, avril 2023

Un auteur qui a toute sa place sur Luocine : Les forêts de Ravel , Deux remords de Claude Monet, Le Bon Cœur (sans doute mon préféré) , Le Bon Sens . Je partage avec Dominique le goût pour cet auteur.

Ce livre raconte la volonté d’un maire de Calais, Omer Dewarin, de faire aboutir un projet confié à Auguste Rodin. Jean Froissard chroniqueur de la guerre de cent ans, raconte que le roi d’Angleterre excédé par la résistance de Calais, accepte de ne pas exterminer la population à condition que six bourgeois de la ville se rendent dans une attitude humiliée : tête nue, habillés en chemise, une corde au cou. Il faudra l’intervention de l’épouse du roi pour qu’ils ne soient pas immédiatement pendus. Le maire se rend à Paris et rencontre Rodin dans son atelier. Il est immédiatement saisi d’admiration pour le sculpteur. Commence alors le récit d’une longue coopération entre le maire de Calais et le sculpteur qui aboutira 9 ans plus tard et moult péripéties, à l’inauguration du monument sur la place de la mairie de Calais.

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Si aujourd’hui Calais est très fier de ce statuaire, il a fallu tout le courage et l’obstination du maire pour l’imposer à sa municipalité. Rodin a dû se plier à la volonté locale de poser son œuvre, sur un socle élevé alors que l’auteur aurait voulu laisser ces bourgeois au niveau des passants. On ne peut d’ailleurs que lui donner raison.

Monument des Bourgeois de Calais | Musée Rodin

Ici c’est une des versions au Musée Rodin à Paris.

Le maire se fera connaître pour avoir lutter contre une épidémie de Choléra, et j’ai retrouvé une façon de lutter contre les épidémies que nous connaissons bien depuis le Covid, je pense que les antibiotiques nous avaient fait oublier comment lutter de façon drastique contre des maladies contagieuses, mais les virus nous ont rappelés à nos limites.

Un livre plaisant à lire et si bien écrit . Mais j’espérais en apprendre beaucoup plus sur la création de cette œuvre en particulier comment on peut fondre une œuvre aussi monumentale.

Extraits.

Début.

Auguste Rodin faisait le tour du maréchal Ney. Un sacré morceau que le père Rude avait accompli là. On ne pouvait donner plus de vivante énergie à une effigie de place publique. Le bronze semblait la mince enveloppe sous laquelle jouait les muscles des cuisses et des bras, se crispaient les doigts sur le sabre. Ce corps érigé contre le temps était souplesse, tension, force et mouvement.

 

Rodin.

 Quel drôle de bonhomme, ce Rodin. L’extraordinaire était qu’un artiste promenât une apparence aussi banale, aussi gauche, dans un univers aussi extravagant. La femme nue dans la halle glacée, l’émeute livide et silencieuse, des statues gesticulantes, toutes ces chairs de plâtre et de marbre, voluptueuses et insensibles, tordues et fixées dans les gestes, les postures, les extases dont on ne savait quels désirs, quelles jouissances, quels effrois.

Cet auteur sait décrire.

 La pièce dans laquelle il se tenait avait autrefois connu des heures fastes. Elle était couverte de boiseries. Des trumeaux, au-dessus des portes, représentaient des chiens à l’affût, des oiseaux, Diane et ses compagnes. Deux buffets à gibier, au plateau de marbre rougeâtre, scellés dans les murs, devait autrefois recevoir faisans et lièvres, tirés par les propriétaires et leurs invités les jours de chasse. Comment tout cela n’avait-il pas déjà été volé ? L’endroit, avant que la capitale ne déborde le mur d’enceinte élevé autour de Paris peu avant la Révolution, était un pavillon des plaisirs, un lieu de rendez-vous dont les portes-fenêtres donnaient sur la campagne. Au lieu des draperies de lierres et de clématites qui dégringolaient des arbres et les étouffaient, il y avait un jardin, des parterres, des buis taillés entre les vasques de pierre. Les dalles de la terre terrasse étaient disjointes, l’herbe poussait dedans, et le feuillage d’un sureau brossait les vitres du salon voisin.

Rodin et Camille Claudel.

 Elle était partie et ne reviendrait pas. Elle ne voulait plus le voir parce qu’elle ne croyait plus qu’il quitterait sa vieille et grise, osseuse compagne pour l’épouser. Elle, la jeune, la belle. Il ne pouvait quand même pas faire cela à Rose qui se dévouait depuis si longtemps. La pauvre s’était fanée à le servir. Non, il ne pouvait pas. Camille lui avait dit des choses horribles … qu’il lui avait tout pris, qu’il l’exploitait, volait ses idées, la copiait, l’espionnait. Elle étouffait sous sa coupe. Elle voulait vivre par elle-même de son talent avant qu’il l’eût dévorée.

Les épidémies se ressemblent.

 On avait pensé étouffer l’épidémie dans l’œuf en relogement immédiatement les trop nombreux occupants du vieil immeuble infesté par les rats. Leurs vêtements, leurs linges avaient été incinérés, les locaux dératisés de font en comble. Des consignes de discrétion avaient été données afin de ne pas affoler la population et, surtout de ne pas provoquer la mise en quarantaine du port, ce dont aurait aussitôt profité les villes voisines et la Belgique.

 

 

 

 


Éditions Stock, 283 pages, janvier 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Il paraît que nous mourrons deux fois : la première à l’instant où notre cœur s’arrête ; la seconde, et celle-ci de façon moins violente, mais définitive lorsque plus personne ne se souvient de nous.

J’avais beaucoup aimé « La Cache » de cet écrivain, il explorait son appartement parisien pour comprendre la vie de la famille de son père, marquée par le sort des juifs pendant la guerre 39/45. Je faisais remarquer qu’il y avait une absente dans ce récit sa mère. Dans ce roman , il fouille le passé de la famille de sa mère, et on comprend pourquoi elle était absente du premier livre, comme son père elle devait être dépressive et ses parents ont divorcé. Mais aujourd’hui l’auteur passe des vacances dans la maison de douanier de son grand père. Ernest est un personnage complètement falot qui en dehors d’une photo est totalement absent sinon par des procès de réclamations incessante car pendant la guerre sa maison a souffert des bombardements. Et lui aussi, est certainement neurasthénique.

Le reste de la famille est plus intéressante, en particulier deux sœurs institutrices, mais hélas la tuberculose a bien sévi et l’auteur le raconte avec beaucoup de précision. Et le titre du roman, c’est qu’à Barfleur la mer attaque sans cesse la côte et que la maison sera peut être menacée un jour. Il trouve dans cette maison des poèmes, il aurait aimé les attribuer à une de ses tantes, Madeleine qui a tant lutté contre la tuberculose. Cette quête l’entraîne à travers les écoles normales, les sanatoriums, les écoles primaires, le couple Freinet, la résistance …

Il y a vraiment quelques belles pages sur la mer et les paysages battus par le vent, mais je n’ai pas réussi à m’intéresser à ce roman. Mais, je le redis, cet auteur a vraiment un très beau style.

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Extraits

Début.

 Ils sont cinq, et ils me regardent. Ils flottent au milieu de la photo, dans un paysage nébuleux, évoquant une tonnelle ou une charmille. Une lumière venue dont ne sait où forment autour d’eux un halo trouble. Ils planent dans un au-delà luminescent. Je les ai toujours vus là, accrochés dans la première pièce en entrant au-dessus du secrétaire en acajou. Enfermés dans leur guérite rectangulaire, ils gardent les lieux. Je les retrouve à chaque séjour étonnamment présents, à la fois vifs et hiératiques, dégageant un envoûtant magnétisme, paraissant même rajeunir à mesure que je vieillis.

Comment en effet ? Et surtout, pourquoi ?

 Comment écrire la biographie de quelqu’un présent dans la mémoire de personne ? D’un employé subalterne dépourvu et, plus encore, privé d’histoire. D’un douanier qui n’a rien à déclarer ? D’un homme, pas seulement muré dans le silence, d’un homme sans mot, atteint d’une forme, d’aphasie ?

Passage sur la tuberculose.

 La tuberculose a déclaré la guerre à la population du Val de Saie. Une guerre qui rappelle la peste des siècles passés, une guerre totale, une guerre invisible dont personne n’ose dire le nom.
 Le mot fait trop peur. Il équivaut à un arrêt de mort. Il passe pour une tare héréditaire. Le médecin lui-même évite de le prononcer, il élude souvent avec l’accord tacite des familles. Il n’a pas de véritable remède à leur offrir autant, alors autant ménager leur réputation. Il se contente de leur donner des recettes de grand-mères, du repos, du calme, des fécules, quelques ventouses qui laissent de grandes taches violacées sur la peau, et de la carnine une mixture élaborée à partir de sang bovin, vendue sous la marque, Le Franc.
 On considère la phtisie comme une dégénérescence. La rançon du vice, la paresse, une plaie sociale à l’égale à l’égal de l’ivrognerie et de la civilisation sortie tout droit des taudis et des caniveaux. Ceux qui s’en vont des poumons sont marqués de la croix indélébile des lépreux. Un signe d’infamie frappe leur maison pendant des générations. Dans les écoles où les mairies, des affiches illustrées par un dessin de Caran d’Ache, appellent à combattre un péril national, des milliards de bacilles, aussi menaçants qu’une armée ennemie, éructés, vomis, portillons, éternués, mêlés à la poussière et à la crasse. Dans un bourg où tout le monde se connaît, et où tout finit par se savoir, mieux vaut diagnostiquer une bronchite ou une pneumonie..


Éditions Gallimard, NRF, 274 pages, juin 2025.

Voici un auteur dont je lis avec plaisir tous les romans, cet essai que j’ai beaucoup aimé : « Une langue venue d’ailleurs » , puis « Âme brisée » que j’ai adoré, j’ai eu des réserves pour « Suite inoubliable » . On retrouve ici tous les ingrédients que cet auteur connaît bien : le Japon et son régime tyrannique Impérial qui a entraîné ce pays vers une guerre coloniale horrible puis vers une guerre qui l’opposera aux USA avec la fin qu’on connaît tous : Hiroshima et Nagasaki. L’amour de la musique classique et le talent des violonistes virtuoses, le talent des peintres et le choc que l’on peut recevoir devant certains tableaux. L’amour de la culture européenne en particulier des artistes peintres. Et puis les rencontre amoureuses. C’est le reproche que je peux faire à cet écrivain : il ne m’étonne plus . Je sais par avance ce qu’il va me raconter. Mais il le fait très bien.

Yuki, Bin, et Ren sont trois étudiants dans des écoles d’art en 1943 à Tokyo. Ils travaillent à la poste et se retrouvent dans une critique du régime japonais. Le violoniste Bin boîte, et ne pourra donc pas être recruté par l’armée. Ren le sera , d’abord comme peintre propagandiste de la guerre mais hélas ses œuvres témoignent de l’horreur de la guerre et ne plaisent pas du tout à ses supérieurs , il sera donc envoyé au front. Il reviendra avec le visage brûlé et amputé de ses deux mains . Grâce à l’amour de Yuki il se remettra à la peinture.

Une scène est fondatrice de la résurrection du talent de peintre : Yuki entièrement nue, laisse son mari Ren peindre sur elle l’inspiration colorée qui traverse l’esprit de son amant. Cette scène érotique permet de donner à Yuki un rôle important dans la vie de Ren. Ensemble, ils ont une fille Aya qui étudie le violon comme celui qu’elle appelle son oncle Bin qui fait une carrière comme premier violon à Genève. L’auteur dit avoir pensé à ce roman après avoir visité le musée Maruki, dont l’œuvre de’ Iri et Toshi Maruki raconte l’horreur d’Hiroshima

Iri and Toshi Maruki: The Hiroshima Panels

Ren meurt après avoir peint 15 tableaux grandioses qui dénoncent les horreurs de la guerre . La famille se retrouve à Paris ou Aya va monter une galerie pour faire connaître l’œuvre de son mari. Le roman de Akira Mizubayashi est agréable à lire aussi parce qu’il est un hymne à la culture française et européenne. Et les rencontres sentimentales autour des tableaux ou de la musique de Beethoven de Mendelssohn sont très agréables à lire.

Mais … comme je l’ai dit au début, j’ai l’impression que cet écrivain raconte toujours la même histoire. Et puis le chien qui accompagne tout ce récit, qui, par exemple s’arrête devant un placard car il sait que des tableaux de Yuki y sont cachés, car m’a prodigieusement énervé.

 

Extraits .

Début du prologue.

…. Il y a du rouge, du noir, du vert, du marron, du jaune, du gris. Des couleurs fusent jaillisses de partout. À gauche quelque chose comme un tronc d’arbre apparaît. Ça ressemble aussi à un corps mais encore allongé les genoux pliaient sur un lit suspendu à la verticale.

Début du roman.

 Ren s’apprêtait à partir. Il venait de faire une assez longue promenade matinale avec Hanna. Celle-ci, assise ses oreilles triangulaires dressées regardait le jeune homme avec toute son attention. La chienne, tête légèrement penchée vers la droite, cherchait à comprendre les mots de son compagnon préféré. Ren lui disait qu’il serait absent toute la journée jusqu’à cinq heures, et qu’il était impatient de la retrouver pour faire la promenade du soir.

L’importance de la musique.

 En attendant que le dîner fut prêt, Bin monta à l’étage tenir compagnie à Aya qui devait travailler une sonate de Haendel pour la leçon de la semaine suivante. À un moment donné, Bin sortit son violon et l’accompagna en jouant discrètement le morceau de Haendel qu’il connaissait par cœur. Aya fut troublé au début par la soudaine intervention du violoniste, mais peu à peu les sons qui sortaient son violon se confondaient avec ceux qui venaient du violon rouge sombre de Bin pour ne faire plus qu’un seul volume sonore, ample et profond. Le violon de Bin brillait une lumière orange de fin d’après-midi. Dans la petite pièce à tatamis d’une modeste maison en bois, Aya jouait les yeux fermés et s’abandonnait tout entière à la musique qui l’enveloppait. Lorsque la sonate arriva à la fin, les yeux du violoniste rencontrèrent ceux de la collégienne.Et d’un commun accord, comme si cela allait de soi, les deux archets se détachèrent des cordes en même temps. Il y eut un moment de silence. Bin envoya à Aya un sourire de contentement ; Aya remercia Bin en ajoutant à la fin de son prénom le mot « ojisan » qui signifiait « oncle ». Elle exprimait ainsi son affection naissante à l’égard d’un ami de la famille.

Le talent du peintre et le titre du livre.

 Puis, Yuki évoqua longuement la vie de Ren. Son éveil précoce à la peinture occidentale  ; ses années de formation aux Beaux-Arts de Tokyo ; son admiration pour Goya, Courbet, Cézanne et Braque entre autres ; son merveilleux et décisif séjour à Paris ; sa rencontre avec Bin Kurosawa, un violoniste de talent qui était vite devenu un ami inséparable ; ses mois de guerre qui l’avaient enfoncé plus que jamais dans la haine du fanatisme impérial et militaire ; son rapatriement après un combat désastreux qui l’avait rendu manchot et disgracieux ; ses jours passés à l’hôpital dans la douleur due à son infirmité, à l’impossibilité de se projeter dans sa vocation de peintre, sa raison d’être au monde ; son mariage avec elle après sa sortie de l’hôpital ; son patient apprivoisement de la vie par le recours aux mains artificielles ; la naissance d’Aya qui avait illuminé son quotidien ; sa reprise progressive mais assez rapide au demeurant, de la peinture et sa plongée fougueuse et exalté dans une série de quinze tableaux qu’il avait décidé d’appeler « La Forêt de flammes et d’ombres. »

Le Japon impérial.

 Il fallait qu’Aya comprenne d’abord quelle était cette époque qui ne favorisait guère les voyages à l’étranger non seulement physiquement, mais encore et surtout mentalement. C’était une époque en effet singulièrement fermée et sombre parce que l’esprit était dominé de bout en bout par un impensé dictant à tout un chacun « la voix de sujet » de l’Empereur. Toute déviation était un scandale. Elle était honteuse ; et, par conséquent elle devait être punie. Chaque sujet devait vouer entièrement tous ses actes jusque dans sa vie privée à l’œuvre céleste de Sa Majesté impériale. En somme, il n’y avait pas de vie privée. Bien sûr, il existait malgré tout une « infime » – Bin appuya fortement sur ce mot- minorité d’hommes et de femmes qui réfutaient, secrètement ou publiquement, une telle tyrannie de la pensée. Bin évoquait, entre autres, un professeur d’université qui, au risque d’être expulsé de l’enseignement, avait osé dire à la suite du massacre de Nankin qu’au nom de la justice et de l’idéal, il fallait commencer par « enterrer le pays ».

 

 

 

 

Metin Arditi est un auteur que j’aime bien retrouver : en 2009 j’ai lu « Loin des bras, en 2012 « Prince Orchestre« , en 2017 « L’enfant qui mesurait le monde » , en 2022 « Tu seras mon père » et en 2024 « le bâtard de Nazareth » et voici « Le Turquetto ». J’ai parfois des réserves pour cet auteur, mais pour ce roman, je n’en ai aucune. J’ai été tellement prise par ce récit que j’ai vérifié que ce personnage était bien un personnage fictif et pas un personnage historique. Metin Arditi nous fait vivre à travers ce roman , la puissance de la création d’un artiste peintre et le foisonnement artistique à Venise au XVI siècle. Il part d’un tableau très célèbre du Titien : l’homme au gant pour construire son roman.

 

Il imagine que ce tableau si célèbre n’est pas l’œuvre du Titien mais d’un peintre totalement ignoré, un jeune juif qui a fui Constantinople à la mort de ses parents pour rejoindre Venise, où il se fait passer pour un chrétien d’Orient, malheureusement il sera découvert et tous ses admirables tableaux seront brûlés sauf un : l’homme au gant.

Ce récit est un prétexte pour que l’auteur nous montre les aspects les plus sombres des trois religions monothéistes : les juifs comme les musulmans , n’ont pas le droit de représenter les humains sans risquer leur vie car c’est pour ces religions une façon impardonnable d’offenser Dieu . La religion chrétienne serait donc plus ouverte, elle qui encourage les peintres à représenter la figure humaine dans les tableaux. Oui mais ! nous sommes à la renaissance et au début du schisme protestant et il ne fait pas bon de ne pas être exactement dans la ligne définie par les puissants de l’église. Et lorsque l’on découvrira que le Turquetto était en réalité juif une seule solution : la condamnation à mort et l’autodafé de son œuvre. Pour parfaire notre révolte à propos de la religion et de l’inquisition, on retrouve un peu l’esprit du « Bâtard de Jérusalem » : l’œuvre qui provoquera la chute du Turquetto, est la cène, peinture scandaleuse où il a représenté les personnages sous les traits de rabbin ou du moins habillé comme l’étaient les sages juifs de l’époque. Pour brouiller les cartes, il leur a donné les traits des plus célèbres peintres vénitiens, pour Juda, il a fait son autoportrait. Ce tableau, la bonne société vénitienne ne pourra pas le laisser passer sans réagir à un tel blasphème : représenter Jésus sous les traits d’un juif quelle horreur !

L’autre thème de ce roman , c’est la peinture. L’auteur sait nous plonger dans la création d’un tableau : depuis l’esquisse, puis le dessin, et enfin la peinture tout est remarquablement raconté et c’est vraiment ce qui fait un grand charme de ce roman.

Le troisième aspect, c’est la vie à Venise, avec les jeux de pouvoir et d’argent, tout cela sous la houlette de la religion catholique qui est si tolérante pour ceux qui peuvent lui laisser beaucoup d’argent, et si sévère pour les pauvres. Mais pour les juifs, riches ou pauvres leur sort est vraiment misérable que ce soit sous la domination chrétienne ou musulmane.

Si l’un de ces thèmes vous plaît , n’hésitez pas vous ne serez pas déçu, en plus le récit est très prenant.

Je sais que j’ai vu passer ans la blogosphère mais j’ai un peu oublié où , si vous me le signalez dans le commentaire je mettrai un lien vers votre blog. Athalie est la première à s’être manifestée et comme moi elle a beaucoup aimé ce roman. Kathel en deuxième position. Voici maintenant Sandrine, avec un billet fort élogieux.

Extraits.

Début.

 » Élie ! Ton père s’est arrêté !
 Cette manie qu’avait Ardinée de crier, alors qu’il était sous ses yeux !
 Il se tourna vers son père. Le front baigné de transpiration. Celui-ci pressait sur sa vessie et urinait en pleine rue, comme les portefaix et les mendiants … Depuis qu’ils avaient pris le chemin du Bazar, c’était la troisième fois.

Sort des juifs dans l’empire ottoman.

Sami ferma les yeux.
Endurer…Il ne connaissait que cela. Endurer la pauvreté, la maladie, la honte … Surtout la honte. Vendeurs d’esclaves… Un travail que les Turcs réservaient aux juifs, comme on jette les restes aux cochons… Et son fils qui le déshonorait aux yeux de tous.
Il soupira. Comment pouvait-il estimer un père à qui les gens s’adressait comme à un chien ?
Avec le temps, Sami avait fini par prendre l’habitude de baisser la tête avant même que ne vienne insulte. Son fils n’était pas mauvais. Il était lucide, voilà tout. Il voyait son père tel qu’il était. Un être servile qui vivait dans la saleté…Malade des urines. Malade de honte. Malade de tout.

Venise et Assise.

Gandolfi se tournait vers la gauche. Le doge trônait sur une estrade haute de trois marches. On aurait dit le pape à Saint-Pierre … Décidément, Venise se noyait dans le ridicule. Elle avait trop de tout. Trop d’or, trop de marbre, trop de soies, trop d’ambitions inassouvies. À Assise, les maisons étaient faites de bois ou de torchis. Mais les gens qui les habitaient étaient de vraies gens. Pas des courtisans cruels et vaniteux, dont le regard était sans cesse ailleurs par-dessus épaules de la personne qu’ils avaient en face, à la recherche de quelqu’un qui soit plus important… Plus valorisant … Plus honorant… Les Vénitiens avaient les yeux fuyants. À Assise, les gens sentaient la bête. Mais ils étaient présents. Ils regardaient dans les yeux 

 

 


Éditions Acte Sud, 412 pages, février 2025

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin.

Mais comme dirait l’autre, les neurones c’est comme l’amour, ça ne s’achète pas.

 

S’embarquer dans un roman de Richard Powers, c’est toujours un moment de lecture exigeant, je le savais depuis la lecture que je n’ai jamais oubliée  » Le temps où nous chantions » . L’auteur a besoin de temps pour installer son sujet mais aussi à l’image de la vie, de complexité , mais quand on se laisse prendre alors tout s’éclaire et on vogue avec lui sur tant de questions qui traversent notre actualité.

Ici, nous sommes avec trois voix, une est en italique , celle d’un homme immensément riche grâce aux nouvelles performances des technologies connectées, à chaque fois qu’il prend la parole le texte est en italique : Todd Keane est atteint d’une maladie dégénérative du cerveau et il raconte sa réussite dans le monde de l’intelligence artificielle, son enfance, son amitié avec Rafi un jeune noir surdoué et les ravages de sa maladie actuelle.

Rafi ce jeune noir a été élevé dans une famille qu’on dit aujourd’hui « dysfonctionnelle » : son père qui certainement était très intelligent pousse de façon violente son fils à dépasser tout le monde à l’école, ses parents se séparent et sa mère se remarie avec un homme qui la frappe et sera à l’origine de la mort de sa sœur. Rafi ne vivra que, par et pour, la littérature. Il rencontre Todd au lycée puis à l’université, leur amitié se renforce grâce à leur passion pour les jeux de stratégie, les échecs d’abord puis le jeu de Go. Il tombera amoureux d’une artiste extraordinaire polynésienne qui cherchera à l’aider à écrire sa thèse.

Je pense qu’un lecteur plus attentif que moi pourrait lire ce roman comme une illustration des différents coups du jeu de Go. Il se termine par un vote de pierres blanches et de pierres noires qui y fait beaucoup penser.

Il y a aussi une troisième voix très importante, celle de l’Océan, portée par une femme d’exception, Evie, plongeuse émérite qui est à la fois émerveillée par l’océan et effrayée par ce qui lui arrive aujourd’hui.

Tous se retrouvent à Makatea, île de la Polynésie française . Les compagnies minières française y ont exploité le phosphate sans se soucier du bien être de la population ni de la préservation de la nature.

Nous sommes donc au cœur de la littérature et de la poésie grâce à Rafi, au centre de la création de l’IA et toutes ses dérives avec Todd , bouleversés par les révélations sur le mal être de la planète, tout cela sur un petit rocher au milieu du Pacifique, avec une population qui a toujours accueilli les étrangers avec des colliers de fleurs, même ceux qui, comme les français en 1917 , ont exploité les hommes et les ressources naturelles de façon éhontées .

J’ai beaucoup aimé ce roman , mais j’ai vraiment eu du mal au début à m’immerger dans cette histoire : trop de personnages, trop de temporalités , comme je le disais au début, partir dans un roman de cet auteur c’est vraiment faire un effort de concentration que je n’ai pas réussi à faire au début. Mais le dernier tiers du roman, quand j’ai compris ou Richard Powers voulait m’embarquer, m’a complètement séduite.

Extraits.

Début.

Ina Aroita un descendit à la plage un samedi matin enquête de jolis matériaux. Elle emmena avec elle Hariti, sa fille de sept ans
 Elles laissèrent à la maison Afa et Rafi qui jouaient à même le sol avec des robots transformables. La plage n’était pas loin à pied de leur bungalow voisin du hameau de Moummu, sur la petite colline coincée entre falaises et mer de la côte est de l’île de Makatea dans l’archipel des Tuamotu, en Polynésie française, aussi loin de tout continent qu’une terre habitable pouvait l’être -une poignée de confettis verts, comme les français qualifiaient ces atolls, perdus dans un champ de bleu sans fin.

Un couple parental peu sympathique !

 Mais c’est un jeu de guerre ininterrompu entre eux deux qui a dominé toute mon enfance. Un tournoi mû par le désir autant que la haine, où chacun engageait ses superpouvoirs respectifs. Mon père : la force du maniaque. Ma mère : la ruse de l’opprimée. Enfant précoce je n’avais que quatre ans quand j’ai compris que mes parents étaient pris dans une lutte pour se faire mutuellement autant de mal que possible sans franchir la ligne fatale : juste infliger assez de pures souffrances pour produire cette excitation que seule la rage peut engendrer. Une sorte d’étranglement de l’âme, réciproque et masturbatoire, où les deux parties donnaient généreusement et recevait bienheureusement.

Le sexe et la religion.

 Il y a cent ans, les Makatéens avaient envers le sexe l’attitude la plus saine qui soit. C’était comme l’escalade, la course ou le bodysurf, mais pimenté d’amour. La possession n’était pas un enjeu. On ne pouvait pas plus posséder une personne qu’on ne pouvait posséder la terre, ou le ciel au-dessus de la terre, ou l’océan au-delà du rivage.
Et puis les « Popa’ā » étaient arrivés. Et à présent Didier se signait et s’agenouillait sur le prie-Dieu d’une des deux églises de l’île. Deux églises pour quatrz-vingt-deux habitants ! Une catholique, une mormone, et c’est dans la première que se trouvait le maire, la tête inclinée, priant les anges (parce qu’il n’osait pas croiser le regard de la Vierge Marie dont la perfection l’embarrassait) en disant  : » Ça reste de l’adultère n’est-ce pas ? même si ma femme est d’accord ? »
À sa grande stupéfaction, les anges répondirent :  » C’est de l’adultère de survie ».

Une femme dans un univers d’hommes.

 Evelyne Beaulieu entra à Duke en 1953 , première femme jamais admise en études océanographiques. Elle survécut à quatre ans de cours à Durham et à trois étés de travail de terrain en déployant des trésors de camouflage toujours plus inventifs. Elle dissimulait l’étendue de son expérience de plongeuse, s’abstenait de corriger de nombreuses erreurs de ses professeurs, et riait aux blagues de soudard de ses condisciples mâles. Ce n’était pas si difficile de se faire passer pour ce que les américains appelaient une « bonne camarade ».

En 1957 !

On était en l’an 1957. Pepsi proposait d’aider la ménagère moderne dans la lourde tâche de rester mince. Alcoa lançait un bouchon de bouteille que même une femme pouvait ouvrir « – sans couteau, sans tire-bouchon, sans même un mari ! »

Jusqu’à quand ?

Mais comme dirait l’autre, les neurones c’est comme l’amour, ça ne s’achète pas.

La révolution internet.

 On n’a rien vu venir. Ni Rafi, ni moi, ni personne. Prédire que les ordinateurs allaient envahir nos vies ? OK. Mais prévoir qu’ils allaient faire de nous des êtres différents ? Saisir dans toute son ampleur la conversion de nos cœurs et de nos âmes ? Même les plus éclairés de mes collègues programmant « RESI » ne pouvaient s’en douter. Bien sûr, ils prophétisaient les versions portatives de l’Encyclopédia Britannica, les téléconférences en temps réel, les assistants personnels qui pourraient vous apprendre à écrire mieux. Mais imaginer, Facebook, WhatsApp, TikTok, le bitcoin, QAnon, Alexa, Google Maps, Les publicités ciblées fondées sur des mots-clés espionné dans vos mails, les likes qu’on vérifie même aux toilettes publiques, le shopping qu’on peut faire tout nu, les jeux de farming abrutissants mais addictif qui bousillent tant de carrières, et tous les autres parasites neuronaux qui aujourd’hui m’empêchent de me rappeler comment c’était de réfléchir, de ressentir, d’exister à l’époque ? On était loin du compte.

 

 


Éditions Actes Sud, 258 pages, mars 2025.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Une déception pour cet auteur dont j’ai tant aimé « La Rivière » et un peu moins « La constellation du Chien » . Ce roman raconte l’enfance de Firth élevée par sa mère une traductrice de poètes Chinois anciens et qui s’est réfugiée avec sa fille de 6 ans dans une maison, à peine plus confortable qu’une cabane au bord d’un lac dans le Vermont. La narratrice est cette Firth maintenant adulte qui se souvient au gré des poèmes traduits ou écrits par sa mère de son enfance. Elle même attend un enfant et c’est ce qui la pousse à revenir sur son passé. Les revenus de cette étrange famille vient des pommes (d’où le titre) et la récolte du sirop d’érable. Sa mère se lie d’amitié avec une artiste locale Rose, qui gardera la petite fille au décès de sa mère.

Plusieurs fils tissent ce roman, celui auquel j’ai été le moins sensible : les poèmes de la poétesse chinoise des temps anciens, je n’ai pas pu déceler si c’est un personnage réel ou une création littéraire du romancier. J’ai trouvé les poèmes d’une platitude totale, mais je suis rarement sensible à la poésie traduite. Grâce au métier de sa mère on découvre une des raisons de leur installation dans cet endroit reculé. Hayley est une traductrice reconnue et encore célèbre dans le monde universitaire, elle accepte une invitation à un colloque et se fait descendre en flamme par la « féministe » de service qui trouve que cette poète chinoise de la dynastie des Tangs est l’incarnation de la soumission de la femme. Elle se promet de ne plus jamais répondre à aucune invitation. L’autre raison de cette fuite, elles le doivent au père de Firth, un homme qu’elles ont dû fuir car il était de venu violent à cause de la drogue.
Mais le thème principal c’est le retour vers la vie « naturelle » et l’amour qui lie cette mère à sa fille.

Adulte la fille aura du mal à aimer mais elle est enceinte d’un homme qui s’épile entièrement … vous vous demandez pourquoi je vous donne ce détail, la raison en est simple , je me suis demandé pourquoi l’auteur nous a donné ce détail.
C’est un roman « gentil » qui ne fait pas de mal mais que je n’ai pas trouvé très intéressant.

 

Extraits

 

Début

Début du prologue

 Le dossier se trouve dans un petit coffre en bois d’érable qui, pendant des années a servi de soc à une lampe dans l’angle de ma bibliothèque. Le coffre appartenait à ma mère. Hayley. Je me souviens que la boîte avec son assemblage à queue d’aronde contient d’autres souvenirs : le titre de propriété donne cabane dans le Vermont ; un ruban pour attacher les cheveux ainsi qu’un petit bouquet de fleurs de mariage en soie qui n’est pas celui de son mariage ; de la cire pour planches de surf ; un stylo plume ; un bracelet tout simple en jade. Un. petit rouleau de papier avec la silhouette d’un héron au milieu de bambous et quelques mots en chinois tracés à l’encre dans un coin.

Début du roman

 Ma mère faisait partie du mouvement des néoruraux. Elle avait cette idée : s’installer avec moi, sa fille de six ans , dans une cabane au milieu d’une pommeraie en déshérence à quelques kilomètres d’une large rivière du Vermont.

Le sirop d’érable.

La saison boueuse, mi-mars, qui est aussi la saison des sucres, quand les nuits sont glaciales et que les arbres font des bruits grinçants de vieux gonds, avant le dégel, avant que les ruisseaux ne grossissent, que la neige ne fonde et que la sève n’irrigue les érables. Comme nos voisins nous avons procédé à l’entaillage. Nous avons entrepris de récolter l’eau légèrement sucrée en accrochant des seaux aux troncs, à l’ancienne. Nos voisins, eux, utilisaient des tubulures en plastique courant d’un arbre à l’autre et formant une horrible toile 

Le féminisme totalitaire dans les universités américaines.

 – À l’heure du féminisme, pourquoi devrait-on lire d’anciens poèmes chinois qui mettent en avant le regard masculin ?
– Quoi ?
– Je sais a murmuré maman. J’étais abasourdie. J’ai répondu :  » Ils ne mettent pas en avant le regard masculin. Li Xue est une femme. À tous les égards. Ces poèmes sont écrits par une femme, l’une des plus grandes poétesses de la dynastie Tang. Elle a rétorqué :  » Bien sûr mais ne pensez-vous pas que malgré ses grands talents de styliste, elle ne fait que représenter et renforcer un fantasme masculin ? À savoir : se tenir à la fenêtre et pleurer en attendant que son homme rentre à la maison  ?  » Un truc comme ça je n’en revenais pas. Je voyais que tout ça était préparé que c’était le but de cet entretien elle m’a mené à cet endroit et vlan. »

Extrait du poème : Nuages noirs.

Les nuages noirs s’accumulent sur la montagne Tsu
Les vagues blanches déferlent sur la rivière. 
Une paire d’ailes de cormorans filent vers l’aval,
Font la course aux ténèbres. 
….

 

 

Édition Albin Michel, 2024 les pages ne sont pas numérotées.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Une BD très originale, Luz, créateur de BD se met dans le regard d’un tableau pour raconter l’ histoire de cette œuvre mais aussi de son créateur et du monde qui l’a entourée : pari aussi étonnant que réussi. Bien sûr, vous comme moi, nous avons lu tant de livres sur la montée du Nazisme, la spoliation des Juifs, et sur les prétentions artistiques des Nazis. Certainement vous savez aussi que les nazis ont organisé des expositions sur l’art dégénéré. Comment faire alors pour nous intéresser une fois encore à cette tragédie que représente le nazisme ?

Le fait de ne prendre le point de vue que d’un seul tableau d’un peintre, Otto Mueller, « Deux filles nues », permet de rendre concret le destin des artistes et de leurs œuvres sous le nazisme. Mais le tour de force est d’imaginer que le tableau lui même raconte l’histoire. Ainsi le début des persécutions anti-juives sont aperçues par la fenêtre que le tableau aperçoit de là où il est accroché. Mais avant cela on suit sa création par l’artiste et c’est lui que dessine Luz. Otto Mueller est un artiste torturé par la maladie qu’il a contracté à la guerre 14/18 , il est inspiré par une femme qui restera proche de lui toute sa vie , Maria (dit Maschka) Meyerhofer, on le voit vendre son tableau à un collectionneur d’art Ismar Litman, puis vient le nazisme la spoliation de la collection de ce grand amateur d’art et finalement les différentes exposition pour montrer cet art « dit » dégénéré.
Détail amusant , il y avait à côté des œuvres vilipendées, une exposition des œuvres qui au contraire étaient glorifiées par les nazis, mais celles-ci avaient beaucoup moins de succès à croire que les tableaux mis à l’index étaient beaucoup plus appréciés. Le regard d’un petit garçon sur le tableau des deux filles nues, en dit plus long que tout un discours et observez bien le personnage final, lorsque le tableau retrouvera toute la place qui lui est due au musée de Cologne, il vous rappellera quelqu’un.

Une BD que j’apprécie beaucoup car le dessin de Luz apporte quelque chose d’essentiel à cette histoire si tragique.

Extraits

Bd début sans dessin.

1919
– Tu peux dégrafer un peu ton corsage ? ? ?
– On pourrait nous voir, Otto !
– T’inquiète Maschka, on est en pleine forêt…

Un exemple de planches.

Le tableau redessiné par Luz.

Le tableau sur Wikipédia