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Traduit du polo­nais par Véro­nique Patte

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Quel choc ! Je dois cette lecture à Domi­nique qui a chro­ni­qué Mes voyages avec Héro­dotes que je vais me dépê­cher de lire au plus vite. Ma dernière réflexion en refer­mant le livre de Ryszard Kapu­sinski a été :« c’est telle­ment bien, je pense que tout le monde le connaît sauf moi » ! Si vous faites partie de ceux qui ont, encore, la chance de ne pas l’avoir lu , réjouis­sez-vous, un grand plai­sir vous attend, caché dans les pages d’Ébène. Le repor­ter raconte son aven­ture afri­caine, il va à la rencontre des habi­tants , ne fuit aucun conflit ni aucune histoire doulou­reuse et comme les actua­li­tés télé­vi­sées vous le raconte à longueur d’an­nées ce conti­nent n « en manquent pas. A la lecture de ce livre on se rend compte qu’on ne connaît qu’une faible partie de massacres afri­cains que beau­coup se passent dans le silence loin des camé­ras du monde.

On se promène donc au Ghana, au Libe­ria, en Éthio­pie , en Érythrée , en Soma­lie, au Rwanda… Partout la misère, la guerre, la destruc­tion, et la nature impla­cable. J’ai déjà lu beau­coup de livres sur l’Afrique, l’originalité de cet auteur , c’est de partir d’ex­pé­riences concrètes qu’il sait merveilleu­se­ment racon­ter. Les descrip­tion de la nature et de la chaleur sont inou­bliables, je crois qu’au­cun film ne permet de mieux comprendre à quel point la chaleur peut acca­bler l’homme et rendre toute acti­vité super­flue. Par moment, j’ai cru relire les romans d’aven­ture qui ont charmé mon enfance. Le combat à mort contre le cobra est un de ces instants où la lecture devient magique, on part ailleurs bien loin du monde facile et policé de mon petit coin de France. Cela n’empêche pas l’au­teur de cerner au plus près les problèmes poli­tiques actuels et passés de cet incroyable conti­nent, bien au contraire, toutes les images « folk­lo­riques » de l’Afrique nous permettent de mieux comprendre le quoti­dien des habi­tants. Et lors­qu’il raconte toujours avec la même préci­sion son attaque par la mala­ria, on se dit que les gens atteints de cette mala­die et mal soignés ne peuvent guère faire autre chose que survivre.

On est loin des clichés d’une popu­la­tion bon enfant qui ne veut rien faire, dans la four­naise impla­cable , touché par la mala­die, les hommes ne peuvent que survivre et surtout meurent très vite. Quand en plus la folie guer­rière des armes s’en mêlent c’est l’hécatombe assu­rée. Je n’ai jamais eu envie de visi­ter l’Afrique et ce livre dit mieux que tout ce que j’ai toujours pensé que le touriste passe forcé­ment à côté des réali­tés de ce conti­nent.

Citations

La notion du temps

L’eu­ro­péen se sent au service du temps, il dépend de lui, il en est le sujet. Pour exis­ter et fonc­tion­ner, il doit obser­ver ses lois immuables et inal­té­rables, ses prin­cipes et ses règles rigides. Entre l’homme et le temps existe un conflit inso­luble qui se termine toujours par la défaite de l’homme : le temps détruit l’homme.
Pour les Afri­cains les temps est une caté­go­rie beau­coup plus lâche, ouverte, élas­tique, subjec­tive… Le temps est le résul­tat de notre action, et il dispa­raît quand nous n’en­tre­pre­nons pas ou aban­don­nons une action. Le temps est un être passif, et surtout dépen­dant de l’homme.
… Si nous allons à la campagne où doit se tenir une réunion, et qu’il n’y a personne sur les lieux de la réunion, la ques­tion « quand aura lieu la réunion ? » est insen­sée. Car la réponse est connue d’avance : « Quand les gens se seront réunis. »

Un des malheurs de la décolonisation

L’adop­tion du système insensé des salaires des Euro­péens engendre dans les nouveaux États afri­cains une lutte pour le pouvoir d’une violence et d’une cruauté inouïes. Instan­ta­né­ment une nouvelle classe gouver­nante appa­raît , une bour­geoi­sie bureau­cra­tique qui ne crée rien ‚ne produit rien , se conten­tant de gérer une société et de profi­ter de ses privi­lèges.

Génie africain de la construction

Faites de bric et de broc, ces archi­tec­tures mons­trueuses en papier mâché sont infi­ni­ment plus créa­tives, imagi­na­tives, inven­tives et fantai­sistes que les quar­tiers de Manhat­tan ou de la Défense à Paris. La ville entière tient sans une brique , sans une poutre métal­lique, sans un mètre carré de verre !

Le progrès

Les conflits ethniques ances­traux existent toujours, mais ils entraînent aujourd’hui un nombre de victimes bien plus impor­tant. La civi­li­sa­tion moderne n’a rien apporté ici, ni l’élec­tri­cité, ni le télé­phone, ni la télé­vi­sion. La seule chose qu’elle ait intro­duite, ce sont les armes auto­ma­tiques.

Les rites culinaires qui font envie

Les Tutsis se nour­rissent du lait des vaches et de leur sang (le sang recueilli des caro­tides inci­sées avec une pique, et versé dans des réci­pients lavés avec de l’urine de vache).

La religion

C’est un terrain très diffi­cile, m’avoue le mission­naire Johan. Ces hommes nous demandent combien nous avons de dieux dans notre reli­gion et si nous en avons un spécial pour les vaches. Nous expli­quons que Dieu est un. Cette réponse les déçoit. « Notre reli­gion est meilleure , disent-ils , nous avons un dieu spécial qui protègent les vaches. ». Les vaches sont ce qu’il y a de plus impor­tant ! 

Les famines au Soudan

Les hommes ne sont pas affa­més parce qu’il y a pénu­ries de vivres. En fait , le monde croule sous la nour­ri­ture. Mais entre ceux qui veulent manger et les maga­sins remplis se dresse un obstacle majeur : le jeu poli­tique. Karthoum limite l’aide inter­na­tio­nale desti­née aux affa­més. De nombreux avions arri­vant à desti­na­tion sont raflés par des chefs de bandes locales. Celui qui a une arme a des vivres. Celui qui a des vivres a le pouvoir. Nous sommes en présence d’hommes peu préoc­cu­pés de la trans­cen­dance ou de l’es­sence de l’âme, du sens de la vie et de la nature de l’exis­tence. Nous sommes dans un monde où l’homme rampe pour tenter de racler dans la boue quelques grains de blés pour survivre jusqu’au lende­main. 

Le temps et les trajets

Si on tombe sur un bitume de bonne qualité, le trajet peut être parcouru en une heure. Si on a affaire à une route aban­don­née et impra­ti­cable, il faudra un jour de voyage, voire deux ou même trois pendant la saison des pluies . C’est pour­quoi en Afrique , on ne dit pas : » c’est à combien de kilo­mètres ? » Mais plutôt : » il faut combien de temps ? » En regar­dant machi­na­le­ment le ciel.

On en parle

Chez Nymphette

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J’ai choisi ce livre sur le blog que vous connais­sez si vous lisez le mien régu­liè­re­ment : « A sauts et à gambades ». Comme Domi­nique, je vais cher­cher de toutes mes forces, à vous faire lire « Aux fron­tières de l’Eu­rope » , ce n’est pas par hasard que j’ai mis 5 coquillages au livre de Paolo Rumiz , il fait parti des livres que je n’ou­blie­rai pas et que j’ai traîné partout pendant 15 jours. J’ai retenu mon envie de le dévo­rer à toute vitesse car je ne voulais pas le finir, je l’ai dégusté tout douce­ment.

Ce voyage à travers l’Eu­rope d’au­jourd’­hui me semble le complé­ment indis­pen­sable au voyage histo­rique de Geert Mark « Voyage d’un Euro­péen à travers le XX° siècle ». Il s’agit, ici, d’un état actuel d’un lieu bien parti­cu­lier de l’Eu­rope et qui , sans doute, prévoit un peu notre avenir. Je rappelle le projet de Paolo Rumiz : voya­ger le long des fron­tières de la commu­nauté euro­péenne avec la Russie et les pays qui ne font pas partie de cette commu­nauté.

Il voyage le plus possible avec le train ou les bus locaux , il est donc au cœur des popu­la­tions. Il a la chance d’être accom­pa­gnée d’une Monika qui parle le Russe et le Polo­nais. Au passage, Monika est photo­graphe et j’au­rais aimé voir les photos de cette femme qui sait si bien se faire accep­ter de tout le monde. Si quel­qu’un sait où on peut voir ses photos qu’on me le dise.

La langue est abso­lu­ment merveilleuse, un peu précieuse par moment et j’ai dû plusieurs fois ouvrir mon diction­naire pour véri­fier le sens de mots que je connais plus ou moins sans jamais les utili­ser (Aèdes, marmo­réen, thau­ma­turge, hiéra­tisme.…). Je pense qu’en italien ce sont des mots plus commu­né­ment utili­sés (heureux peuple !) et j ai constaté encore une fois que cette langue est agréable même traduite en fran­çais. Mais la langue ce n’est pas que la qualité de style, c’est aussi la capa­cité faite naître des images dans l’ima­gi­naire du lecteur. Vous n’ou­blie­rez pas la chaleur avec laquelle nos deux voya­geurs sont, parfois, reçus dans les endroits les plus recu­lés et aussi la violence de certaines villes. Il raconte un passage à tabac qui m’a fait peur et a produit chez moi les mêmes effets de terreur que les images les plus violentes du cinéma. La scène de la fouille par les poli­ciers polo­nais du train venant de Russie est extra­or­di­naire de drôle­rie et on peut faci­le­ment se la repré­sen­ter.

On rit souvent et on aime l’hu­ma­nité , car Paolo Rumiz aime les hommes même quand ils sont écra­sés mépri­sés , dans les pires condi­tions ils arrivent à vivre grâce à l’hu­mour et la chaleur humaine. Si ce n’est pas un livre sur le passé , on y lit quand même les traces que les deux horreurs du XXe siècle ont laissé dans ces régions : la dispa­ri­tion de la popu­la­tion juive et les dépla­ce­ments de popu­la­tions pour en contrô­ler d’autres. Pauvres Russes qui vivent en Esto­nie , sont-ils vrai­ment respon­sables de la folie impé­ria­liste de Staline ?

J’ai bien aimé aussi qu’il connaisse Ryszard Kapus­cinski, autre auteur que j’ai décou­vert grâce à Domi­nique , je suis une incon­di­tion­nelle d’Ébène. Il y a une commu­nauté de regard entre ces deux auteurs. Avec un côté latin chez Paolo Rumiz qui fait une grande partie de son charme, surtout quand il se confronte à la réserve des gens du grand nord.

À lire et relire, c est un livre qui charme, fait réflé­chir et fait aussi,comprendre le plai­sir du voyage.

Citations

Une jolie phrase sur sa ville

Filons, filons, une voile et c’est parti ; une ville qui sert unique­ment d’embarcadère, de point de départ. Un aperçu, une balus­trade vers d’autres hori­zons.

Triestre sa ville d’origine

Je viens d’une terre de mer, de rocs et de vent. Pour moi, c’est plutôt une base qu’une ville, Trieste, agrip­pée à l’ex­tré­mité septen­trio­nale de la mer Médi­ter­ra­née, est mon refuge, un lieu que Dieu se complaît de temps en temps à touiller avec sa grande louche , déchaî­nant une tempête d’air et d’eau que l’on appelle la « Bora » , un vent furieux qui souffle de la terre. 

Les sourire des finlandais

En Finlande on parle peu et on sourit encore moins. Ce peuple de bûche­rons timides vit dans la terreur de voir quel­qu’un lui sourire, car alors le savoir-vivre l’obli­gera à sortir de son cocon pour répondre à ce signal.

Le silence des Norvégiens

Quand je sors dans le couloir, j’aper­çois une dizaine de Norvé­giens qui dégustent leur café dans un silence claus­tral ; on se croi­rait dans le réfec­toire d’un monas­tère, avant la messe du soir. Je suis obligé de prêter l’oreille pour discer­ner un murmure de confes­sion­nal. Alors, unique­ment pour rompre cette glace de l’âme et mettre les gens dans l’embarras, je lance un bonjour reten­tis­sant á la canto­nade et je me régale de voir tous ces yeux inquiets se lever à contre­coeur de l’as­siette de pois­son, d’œufs et d’oi­gnons pour répondre par un signe au nouvel arri­vant.

Les blessures de la terre à Montchegorsk

J’ai à mes pieds quelque chose d’inouï : une nature sans défense dans son extrême douceur, impi­toya­ble­ment violée, véro­lée de mines comme autant de pustules d’acné sur la peau d’un adoles­cent.

Les intolérances religieuses

De ce voyage verti­cal, ce qui ressort clai­re­ment, c’est que le catho­li­cisme et le protes­tan­tisme vivent dans le confort a l’ar­rière, alors que c’est l’or­tho­doxie qui tient la ligne… J’en­tends encore le patriarche de Constan­ti­nople, dans son bureau, sous le portrait de Mustafa Kemal Ataturk, murmu­rer des propos de coexis­tence, pendant que le hurle­ment du muez­zin, du Bosphore à sainte Sophie, anni­hi­lait tout autre bruit pour la prière du soir. Une compé­ti­tion acous­tique sans espoir.

En Bach­ki­rie (ça existe ! ! j’ai décou­vert que je ne connais­sais pas la moitié des pays ou région dont il parle, cette région je m’en souvien­drai si vous pronon­cer à haute voix ce nom vous verrez pour­quoi !).

Définition de l’ours par un apiculteur

( je rappelle que Dinard a choisi l’Ours comme symbole et que la future média­thèque s’appellera : l’ours)

L’ours, dit-il, c’est un si grand nombre d’ani­maux en un seul. Comme un lion, il terrasse des mammi­fères plus grands que lui ; comme n’im­porte quel rumi­nant, il saccage les récoltes ; il vole le raisin et les fruits comme un singe ; il picore les baies comme un merle ; il fait des razzias dans les four­mi­lières et les ruches comme un pivert ; il déterre les tuber­cules et les larves comme un cochon ; il attrape les pois­sons avec la dexté­rité de la loutre. Et il mange le miel comme l’homme.

Le passé de l’Italie

L’Ita­lie s’en­tête à faire semblant de ne jamais avoir été fasciste et d’avoir gagné la guerre. Et pour­tant, elle l’a été fasciste, et pas qu’un peu ; et elle a perdu la guerre, juste­ment dans ma région… Je vous en prie ne me parlez pas, des « braves gens d’Ita­lie », parce que moi j’ha­bite à Trieste que Musso­lini a proclamé les lois raciales contre les juifs, et ce choix infâme a eu son prélude une ving­taine d’an­nées aupa­ra­vant, avec l’écra­se­ment poli­tique, écono­mique et linguis­tique de la vaste commu­nauté slovène. Je sais que pendant la guerre, il n’y eut pas seule­ment des camps d’ex­ter­mi­na­tion nazis, mais aussi des camps de concen­tra­tion diri­gés par le parti fasciste, avec des milliers de morts de faim et de froid.

Le silence des Estoniens

Autour d’une petite table , une famille consomme un bref repas, sans échan­ger un seul mot. Je commence à comprendre Adamov. C’est vrai que c’est impos­sible d’ap­prendre la langue d’un peuple qui passe son temps à se taire.

La Pologne et la religion catholique

Nous appro­chons de la Pologne, terre de Woytila, et le Vati­can fait déjà figure de gigan­tesque agence de voyage, de multi­na­tio­nale du pèle­ri­nage , avec des filiales dans le monde entier

En Pologne, Paoli Rumiz évoque un auteur que j’ai adoré Ryzsard Kapuscinski

Il y a aussi le maga­sin de cartes géogra­phiques de la rue Jean-Paul II , où le plus beau spec­tacle , m’a dit Ryzsard Kapus­cinski , un jour de neige où nous nous étions réfu­giés à l’in­té­rieur était de voir les « gens affa­més de monde » se repaître parmi les rayon­nages.

En Ukraine, les émigrés qui ont fait fortune ailleurs

Il nous fait traver­ser une vallée magni­fique , parse­mée de maisons d’émi­grants qui ont réussi , mais ce sont des maisons de cauche­mar , des petits châteaux forts médié­vaux, avec des tours coif­fées de tuile en plas­tique bleu . Disney­land est l’idéal esthé­tique de l’Ukraine indé­pen­dante.

Retour vers l’Europe occi­den­tale ou comment la salade César devient un signe de recon­nais­sance

Á l’hô­tel , la langue anglaise refait son appa­ri­tion , la langouste et la Care­sar’­sa­lad ont repris place dans le menu , et je ne parle pas de l’air condi­tionné, bien entendu.

On en parle

Chez Domi­nique bien sûr etdans le « Carnet de Voyage de Myriam ».