J’avais repéré ce roman chez Keisha, Jérôme, Kathel, AifelleKrol (qui ne tient pas à jour son Index des auteurs).J’ai fait plusieurs tenta­tives pour le finir car ce livre est une vraie claque mais le genre de claque qui rend triste et plombe le moral. Il faut un certain courage pour affron­ter cette réalité : oui, les hommes se conduisent mal sur la seule planète qu’ils seront sans doute capables d’ha­bi­ter. Ils dominent tout, saccagent tout, pour pouvoir vivre confor­ta­ble­ment leur vie de « Maîtres et posses­seurs » comme nous l’avait enjoint Descartes∗. Alors, à la manière d’un Montes­quieu avec ses Persans et d’un Swift avec Gulli­ver, Vincent Message veut nous faire réflé­chir sur ce que nous faisons sur notre planète, il imagine qu’à notre tour, à une époque diffé­rente, nous sommes « Domi­née et Possé­dés ». Son roman est très fort car il n’a pas cher­ché à fabri­quer des extra terrestres un peu ridi­cules, nous ne savons rien de ces « Domi­na­teurs » sauf que ces êtres nous ont étudiés et qu’ils ont parfai­te­ment compris comment nous avons fait pour êtres des « Maîtres » et à leur tour, il sont deve­nus « Nous » mais en nous rempla­çant. Les hommes sont main­te­nant trai­tés comme nous le faisons avec les animaux aujourd’­hui.

  • Les animaux de compa­gnie qui ont le droit de vivre confor­ta­ble­ment auprès de leur maître.
  • Des esclaves qui triment jusqu’aux limites de leur forces puis sont abat­tus.
  • Et enfin la pire des condi­tions, des hommes d’élevages qui seront abat­tus et consom­més sous forme de viande.

Comme ces êtres ont d’abord cher­ché à nous comprendre, cela permet à l’au­teur d’écrire quelques pages terribles sur nos absurdes compor­te­ments destruc­teurs, par exemple dans la mer. Les pages sur la pêche indus­trielle sont insup­por­tables mais telle­ment vraies. Le roman alterne des périodes d’ac­tions intenses car le héros Malo est un être supé­rieur et un haut cadre de la nouvelle société, il est l’ins­ti­ga­teur d’un projet de loi qui demande que l’on auto­rise les hommes à vivre dix ans de plus : jusqu’à 70 ans, car dans cette fiction, il sont systé­ma­ti­que­ment abat­tus à 60 ans pour éviter les problèmes liés à la vieillesse des humains. Malo s’est épris d’une jeune femme humaine, Iris qui était une femme d’éle­vage. Il veut la sauver à tout prix, alors qu’elle a été victime d’un acci­dent de voiture. Le système impla­cable que les maîtres ont mis en place se referme peu à peu sur lui. En dehors de cette action intense, l’au­teur nous offre des périodes de réflexions sur le trai­te­ment de la nature. Ces êtres supé­rieurs ont, en effet, seule­ment cher­ché à domi­ner et à faire mieux que nous, en consé­quence de quoi la planète est aussi malme­née que lors de la domi­na­tion humaine. Une petite lueur d’es­poir dans ce roman si sombre, les hommes ont une carac­té­ris­tique que ceux qui nous ont dominé n’ont pas, ces « maîtres » ne sont pas des créa­teurs. Alors l’art saurait-il nous sauver ? Et puis, à la fin du roman on parle d’un lieu sur terre où les choses se passent diffé­rem­ment et fina­le­ment pouvons nous réjouir de cette certi­tude les domi­na­teurs connaî­tront un jour, eux-aussi leur fin ?

Citations

∗Extrait du discours de la méthode de Descartes

« Car [ces connais­sances] m’ont fait voir qu’il est possible de parve­nir à des connais­sances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philo­so­phie spécu­la­tive, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trou­ver une pratique, par laquelle connais­sant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous envi­ronnent, aussi distinc­te­ment que nous connais­sons les divers métiers de nos arti­sans, nous les pour­rions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et posses­seurs de la nature. Ce qui n’est pas seule­ment à dési­rer pour l’invention d’une infi­nité d’artifices, qui feraient qu’on joui­rait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commo­di­tés qui s’y trouvent, mais prin­ci­pa­le­ment aussi pour la conser­va­tion de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fonde­ment de tous les autres biens de cette vie.”

La vision des nouveaux maîtres de la planète sur les hommes

L’iro­nie c’est qu’ils avaient cru être supé­rieurs, eux aussi, en leur temps, mais c’était dans leur cas au prix d’un aveu­gle­ment qui prenait avec la distance un aspect un peu pathé­tique. Ce qui les mettait à part, c’était, disaient-ils, leur intel­li­gence redou­table, leur manie­ment fin du langage, leur créa­ti­vité. Ne pas être capable de régu­ler pour de bon sa démo­gra­phie, déter­rer et brûler le carbone jusqu’à rendre l’air irres­pi­rable, c’était pour eux le signe d’une intel­li­gence redou­table. Réduire de force plusieurs milliards de leurs propres congé­nères à une vie de quasi esclave pour qu’une mino­rité concentre les richesses, c’était l’in­dice certains de leur inven­ti­vité excep­tion­nelle. Ils ne se deman­daient presque jamais si le fonde­ment de l’in­tel­li­gence ne consiste pas à se donner des moyens de survivre sur le long terme, si la capa­cité à une auto-conser­va­tion durable n’est pas le premier signe de la raison. Ils mépri­saient comme des aber­ra­tions de la nature des rebuts de la créa­tion toute une série d’es­pèces qui les avaient précé­dés sur terre et qui leur auraient survécu de quelques millions d’an­nées s’ils n’avaient pas eu la chance que nous repre­nions les choses en main. Nous les avons trou­vés pullu­lant à certains endroits et ne se repro­dui­sant pas assez à d’autres. Tout aussi inca­pables de répar­tir le travail que la popu­la­tion. Et cette incon­sé­quence, d’une constance tout à fait remar­quable, elle tenait pour beau­coup à leur empri­son­ne­ment dans le chaos des inté­rêts parti­cu­liers. Pour rien au monde ils n’au­raient accepté quelque chose qui favo­rise plus le pays voisins que le leur, ou consenti à des efforts substan­tiels pour des gens qui n’étaient même pas encore nés. C’était là des traits qui, si on en faisait la somme justi­fiait assez la rapi­dité de leur effon­dre­ment et la légi­ti­mité de notre domi­na­tion.

Les Hommes comme nourriture

Natu­rel­le­ment, des esprits critiques, des polé­mi­queurs ‑j’ai dit déjà que nos rangs en comptent plus que de raison- affirment qu’il y a une sorte de schi­zo­phré­nie à élever certains hommes pour les aimer et parta­ger notre quoti­dien avec eux, et d’autres hommes pour les tuer les manger. On peut juger cela étrange, mais tout comme le réel nous ne sommes pas à une étran­geté prêt. C’est la moindre des schi­zo­phré­nies dont nous nous avérons capables. Jamais, il faut l’avouer, il ne nous vien­drait à l’idée de manger ceux qui nous servent d’ani­maux de compa­gnie, nous aurions le senti­ment, en mordant dans leur chair, de recon­naître impli­ci­te­ment que nous sommes nous-mêmes comes­tible, et que tout être vivant, entre les murs que nous habi­tons, pour­rait parfai­te­ment, à son tour, se retrou­ver équarri , mis au four, découpé sur une planche, réparti par tranches fines dans des assiettes que l’on tend à la ronde en disant commen­cez, commen­cez, n’at­ten­dez pas que ça refroi­disse.

28 Thoughts on “Maîtres et Possesseurs – Vincent MESSAGE

  1. Et tu ne l’avais pas repéré chez moi ? Incroyable ! J’ai adoré ce roman que j’ai beau­coup prêté. Et en plus, j’ai rencon­tré l’au­teur. Adorable ! J’ai été subju­guée par son écri­ture, sans ce style parfait, son roman n’au­rait pas eu cette portée.

  2. Et j’ajoute que ta photo illustre parfai­te­ment le propos et que tu en parles très bien.

  3. keisha on 22 octobre 2018 at 08:36 said:

    La grosse claque, ce livre, en effet!!!

  4. J’ai beau­coup appré­cié cette lecture qui bous­cule, c’est certain. Ce qui m’est surtout resté, c’est le passage sur les élevages d’hommes et de femmes desti­nés à l’abat­tage. L’au­teur a tout de même réussi à faire passer un message fort, tout en nous accro­chant avec une fiction.

  5. Oui, un roman très fort, on est secoué quand on en sort…

  6. Un roman très fort en effet, Vincent Message amène son propos avec beau­coup d’in­tel­li­gence.

  7. « Le genre de claque qui rend triste et plombe le moral », mais c’est un livre fait pour moi…

  8. pas certaine d’être fan de la forme du livre mais par contre le combat mené lui oui j’ap­plau­dis des deux mains

  9. Je suis un des rares à ne pas du tout avoir aimé ce roman je crois. Il y a un coté culpa­bi­li­sant et donneur de leçon qui ne m’a pas plu du tout (et pour­tant je suis loin d’être un gros mangeur de viande^^).

    • Je trouve que ce que tu dis est tout à fait vrai,mais je recon­nais aussi que ce récit m’a fait réflé­chir. Je me suis reprise à plusieurs fois avant de le finir telle­ment je le trou­vais pesant.

  10. Je fais partie des lecteurs qui avaient adoré ce livre à sa sortie. Une vraie lecture coup de poing. Heureux de voir les 4 coquillages :-)

  11. Quelle claque ce roman…! J’ai rare­ment lu quelque chose d’aussi fort…! En lisant ton billet, je retrouve toutes les sensa­tions qui m’ont traver­sée à cette lecture…
    https://​alias​nou​kette​.fr/​d​e​f​a​i​t​e​-​d​e​s​-​m​a​i​t​r​e​s​-​e​t​-​p​o​s​s​e​s​s​e​u​r​s​-​v​i​n​c​e​n​t​-​m​e​s​s​a​ge/

  12. Bonjour Luocine, j’hé­site beau­coup à lire ce roman qui me semble pesant. En revanche, tuer les « vieux » à 60 ans, cela me rappelle « Soleil vert ». Je pense que malheu­reu­se­ment, on y arri­vera un jour. J’es­père que je ne serai plus là pour le voir. Bonne après-midi.

  13. J’en avais déjà entendu parler, mais pas encore lu !

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