Ce livre reçu en cadeau m’a beau­coup inté­res­sée, il faut dire que nous sommes contem­po­rains. Jean Pierre Le Goff est issu de la tradi­tion catho­lique alors que j’ai fréquenté les écoles laïques. Mais nous avons été pris dans le même mael­strom en mai 1968. Le sous-titre de son essai est impor­tant et résume la thèse de son livre

Récit d’un monde adoles­cent, des années 1950 à Mai 1968

Le début est passion­nant, il décrit le creu­set à la fois catho­lique et rural de la pointe de la Hague dans lequel l’en­fant a été élevé, dans le souve­nir très présent de la guerre qui venait de s’ache­ver. Souve­nirs maté­riels avec les nombreux block­haus, souve­nirs du mur de l’At­lan­tique mais aussi, certai­ne­ment psycho­lo­giques à travers l’édu­ca­tion de ceux qui avaient subi ou fait cette guerre. Cette géné­ra­tion du « baby-boom » que le père de l’au­teur appelle « la géné­ra­tion des enfants gâtés », il la décrit très bien, élevée dans un confort qui arrive dans les maisons et qui profite de la « société de consom­ma­tion et des loisirs » , elle s’ins­crira à jamais dans la révolte adoles­cente. Elle« jouera » à la révo­lu­tion, Jean-Pierre Le Goff s’amuse à compa­rer les chiffres des morts des événe­ments de Mai de 68 et du Weekend de pente­côte où les pompes à essence avaient été remplies. Évidem­ment les 6 ou 8 morts des événe­ments semblent ridi­cules au regard de la centaine de gens qui se tuaient sur les routes tous les Weekend à l’époque. (en 1968 plus 16 000 morts sur les routes et plus de 300 000 bles­sés).

Dans son essai, le socio­logue Jean-Pierre Le Goff sait très bien faire revivre tout ce qui défi­nit une époque aussi bien sur un plan géné­ral comme celui de la nation que pour les indi­vi­dus qui la composent. Alors, les années 60, verront soute­nues par ce nouveau média, la télé­vi­sion, les chan­sons yéyé pour les jeunes et la poli­tique de la France, menée par le Géné­ral de Gaulle. Tous les chan­ge­ments qui conduisent à l’af­fir­ma­tion de cette géné­ra­tion adoles­cente de Mai 68, l’au­teur les décrit avec minu­tie et ses contem­po­rains s’y retrouvent avec bonheur mais aussi réalise – s’ils ne l’avaient pas déjà fait- l’as­pect quelque peu déri­soire de leurs enga­ge­ments divers et variés..

Citations

Différence ouvriers et pêcheurs

Les ouvriers de l’Ar­se­nal avait un surnom : les » cocus du port ». Cette expres­sion ironique renvoyait sans doute à la chance d’avoir un métier protégé et sûr, de mener une acti­vité à heures fixes. Ce n’était pas le cas de la majo­rité de la popu­la­tion locale et tout parti­cu­liè­re­ment les marins-pêcheurs qui travaillaient dure­ment.

Les préjugés et les dictons

Les noirs de peau – peu nombreux dans La région- étaient consi­dé­rés comme des êtres étranges et primi­tifs, susci­tant quelques réflexions gros­sières du genre : « Ils se ressemblent tous et avec une couleur pareille , je me demande comment ils font pour se distin­guer les uns des autres » …
Ces préju­gés et ces super­sti­tions se mêlaient à un sens commun issu de l’ob­ser­va­tion des compor­te­ments : » grand diseu, p’tit faiseu. »

La grande liberté des enfants des années 50

À cette époque, il était normal et « sain » que les enfants s’amusent à leur façon, du moment qu’ils ne faisaient pas de trop grosses bêtises. Les enfants avaient leur propre monde dans lequel les adultes ne s’im­mis­çaient pas trop. Ces derniers travaillaient beau­coup ou avaient bien d’autres préoc­cu­pa­tions en tête que celles de surveiller leurs jeunes enfants. Nos jeux se dérou­laient dans des espaces, ceux de la rue et de la maison, qui nous étaient proches et fami­liers.

Après une bruta­lité d’un enfant de la bande adverse
On attrapa vite le coupable et on l’amena devant moi en le forçant à se mettre à genoux et à me deman­der pardon. Je n’ai­mais pas ce garçon qui était plus grand et plus fort que moi, mais je n’ap­pré­ciais pas pour autant qu’on l’hu­mi­lie de cette façon. J’avais l’ha­bi­tude que les conflits se règlent entre jeunes, en dehors des adultes et d’une tout autre façon. Les plaies et les bosses étaient le prix à payer pour jouer libre­ment.

La confession

Tous ces péchés n’étaient pas des péchés mortels mais leur accu­mu­la­tion permet­tait peut-être de s’en rappro­cher. En fin de compte, l’abbé finis­sait toujours par poser la ques­tion. : « As-tu eu de mauvaises pensées ? As-tu regardé avec plai­sir de vilaines choses ? »
En d’autres termes, « le vilain péché » était lié à la sexua­lité nais­sance et à la mastur­ba­tion. Certains curés avaient les mains bala­deuses, c’est du moins ce qui se disait parmi les élèves, mais, bien que m’étant confessé à l’un d’eux de, je n’ai jamais eu affaire à ce genre d’at­tou­che­ment. L’abbé se conten­tait de me prendre la main ou de mettre la sienne sur ma joue de temps à autre comme un signe d’af­fec­tion. Cela me gênait un peu, d’au­tant plus que je trou­vais qu’il « puait la Gauloise », marque de ciga­rette brune très connue à l’époque, et que sa soutane ne sentait pas bon.

L’éducation

Malgré nos appa­rences d’en­fant et d’élève obéis­sant, nous gardions un rapport à nous-mêmes qu’ils ne pouvaient maîtri­ser. Cette liberté inté­rieure était un secret bien gardé qui était partagé seule­ment avec quelques amis qui nous ressem­blaient comme des frères. Quelles que soient les contraintes, la sévé­rité de la disci­pline et des puni­tions, nous n’étions pas, malgré les appa­rences, des enfants soumis et serviles.Les inter­mi­nables grand-messe où, comme le disait Berna­nos, on « ne saurait rien parta­ger avec Dieu que l’en­nui », permet­tait de rêver et de voya­ger dans un autre monde plus joyeux et plus coloré, tout en donnant le change de l’ap­pa­rence de la doci­lité et de la piété par des paroles et des gestes conve­nus. Le silence et l’en­nui stimu­laient l’ima­gi­na­tion.

L’arrivée de la télé

Je n’ai pas de récep­teur chez moi, déclare en 1962 un direc­teur d’école dans la presse locale, mais je connais chaque jour parfai­te­ment le programme de la veille, lors­qu’il y a du catch, j’ai 150 catcheur dans la cour de l’école à la récréa­tion. Après un western, c’est 300 cowboy qui se battent, affu­blés de revol­ver, de lassos… Dans l’en­semble, les enfants en profitent et sont beau­coup plus docu­men­tés qu’autre fois sur les ques­tions géogra­phiques ou scien­ti­fiques par exemple. Malheu­reu­se­ment, beau­coup de parents n’ont pas l’au­to­rité suffi­sante pour les renvoyer se coucher à 8h30 ou à 9h. Les enfants en sortant de l’école, s’ins­tallent devant le poste et n’en bougent plus avant la fin du programme.

L’église évolue …

Un de mes premiers souve­nirs du chan­ge­ment dans l« « ensei­gne­ment reli­gieux » fut celui d’un cours ou le jeune prêtre vint avec sa guitare nous chan­ter quelques chan­sons de sa compo­si­tion. Il s’ins­pi­rait, avec plus ou moins de bonheur, de reli­gieux de l’époque qui avaient connu un succès certain en enre­gis­trant des disques. Il en allait ainsi du Père Duval, jésuite, compo­si­teur et chan­teur, qui, dans les années 1950, rassem­blait les foules (avant tout catho­liques), dans les nombreux concerts en France et dans les autres pays. Surnommé, le « Bécaud » de la foi, où « le Bras­sens » en soutane, il semblait venir d’un autre âge à l’heure des yéyés et de la pop anglaise. La jeune sœur Sourire, Domi­ni­caine et chan­teuse, avait connu le succès avec une célèbre chan­son enjouée dont on rete­nait faci­le­ment l’air et les premières paroles du refrain : » Domi­nique, nique, nique, s’en allait tout simple­ment… » Je n’étais pas le seul parmi les élèves à consi­dé­rer cette chan­son mièvre comme l’un des sommets d’ex­pres­sion des « culs-bénis ».

Le nerf de son explication

Ces inter­pré­ta­tions « révo­lu­tion­naires » de mai 68 demeurent aveugles sur une nouvelle donne histo­rique qui n’entre pas dans le cadre de l’ac­tion mili­tante : la venue sur la scène sociale et poli­tique d’un nouvel acteur social, le « peuple adoles­cent » élevé et éduqué dans la nouvelle société de consom­ma­tion et des loisirs. La « Commune étudiante » de mai 68 en porte la marque.

Rôle des médias

Les médias ont accom­pa­gné le mouve­ment et accen­tué ses aspects violents et spec­ta­cu­laires lui donnant une portée une signi­fi­ca­tion révo­lu­tion­naire qui confor­taient les inter­pré­ta­tions et les actions gauchistes. En mai 68, s’est déve­loppé un nouveau rapport à l’in­for­ma­tion qui anni­hile le recul et la distance au profit du règne de l’émo­tion. L’in­for­ma­tion dans sa forme même (le direct) et dans sa façon de rendre compte de la réalité ( le ton émotion­nel et drama­tique) est partie inté­grante de la mise en scène de la Commune étudiante pour qui l’in­ten­sité du présent, l’ex­pres­sion débri­dée et la drama­ti­sa­tion sont les signes évidents d’une révo­lu­tion en acte. Ces carac­té­ris­tiques de la Commune étudiants de mai 68 vont consti­tuer un moule premier dans lequel vien­dront se couler des luttes étudiante et lycéenne, et ce qu’on appel­lera les « mouve­ments sociaux ».

Incroyable coquille ou erreur ?

J’admirais,comme beau­coup d’autres,les pages de Montaigne après la mort de son ami Du Bellay .…
et si vous voulez l’en­tendre je dois vous dire que son livre est beau­coup plus clair que son entre­tien car il a ce défaut de ne pas toujours finir ses phrases à l’oral

10 Thoughts on “La France d’Hier – Jean-Pierre Le Goff

  1. keisha on 15 octobre 2018 at 08:15 said:

    Du Bellay, peut être ont-ils préféré garder l’er­reur ?
    Bon, un livre qui devrait m’in­té­res­ser, repéré en bibli.
    Je croyais qu’il n’y avait pas de morts (directs?) en mai 68 ?

  2. Une époque que je n’ai pas connue et qui ne m’in­té­resse que très moyen­ne­ment je dois dire.

    • Je comprends , je ne suis pas du tout fière d’appartenir à cette géné­ra­tion, et Jean-Pierre Le Goff non plus , c’est ce qui m’a inté­res­sée.

  3. Quand je lis « géné­ra­tion d’en­fants gâtés » de 1950 à 1968, je m’of­fusque. Ça dépen­dait beau­coup du milieu social. Enfant d’ou­vrier dans les années 60, à la campagne, on ne savait pas ce que c’était la société de consom­ma­tion, c’était la pauvreté garan­tie et l’usine à 14 ans pour la plupart des gosses. Les chan­ge­ments sont arri­vés après 68.

    • Oui mais c’est quand même une géné­ra­tion gâtée par rapport à celle de leurs parents qui ont connus la guerre. Le Yéyé touchait tout le monde aussi bien les enfants d’ouvriers que les enfants de bour­geois. C’est ce qu’il explique et je suis assez d’accord.

  4. Comme ça, ça semble inté­res­sant mais je sais que je ne trou­ve­rai pas le temps de lire un tel essai.

    • C’est l’avan­tage de la retraite…Tu peux l’écou­ter si tu n’as pas le temps de lire,tu enten­dras ses idées mais il est un peu brouillon à l’oral.

  5. un bouquin certai­ne­ment très inté­res­sant
    cela me rappelle le livre d’Eu­gen Weber la fin des terroirs qui décri­vait le passage d’une société à une autre au moment de la guerre de 14
    le côté person­na­lisé dans celui là est certai­ne­ment agréable

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