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Un ami m’a confié son livre paru en 2013, avec ces mots : « Je voudrais que la lecture de ce témoi­gnage dure le temps d’une consul­ta­tion ». Que se cache-t-il derrière ce désir de briè­veté ? Une grande modes­tie, et, un para­doxe pour ce méde­cin qui avoue lui-même s’être mortel­le­ment ennuyé au lycée pendant les cours de fran­çais. Ni Flau­bert , ni Balzac, n’ont su séduire ce futur amateur des sciences médi­cales. Alors pour­quoi commettre un livre ? Sans doute un trop plein de souf­france humaine qu’il a voulu nous faire parta­ger. Lui qui soigne les corps en prenant grand soin de soula­ger chacune des souf­frances, comment ne pas être révolté par les socié­tés humaines qui les massacrent à plai­sir ? Deux patients roumains sont venus un soir lui confier leur parcours pour arri­ver jusqu’en France et vivre une vie « normale ». Nous voici, donc, plon­gés sous le régime de Ceaușescu , triste dicta­teur commu­niste, que nous avons peut être oublié mais qui a ravagé son pays et torturé de mille et une façon ses habi­tants.

Les deux patients sont origi­naires des Carpates de « Poiana » petite ville à côté de Brasov, régions qui semblent aujourd’hui entiè­re­ment tour­nées vers le tourisme. A l’époque , un des chan­tier fou du Condu­ca­tor voulait faire de ce lieu un endroit réservé à un membre de sa famille, on a donc expulsé tous les paysans de cet endroit (beau­coup trop beau pour eux !). La famille paysanne roumaine est arri­vée, comme tant d’autres, dans la sinistre banlieue de Buca­rest et a été livrée au bon vouloir d’une milice si folle et si impré­vi­sible que les parents ont compris que leur vie était mena­cée ; cette menace est deve­nue plus précise le jour où le chef de la milice les a fait recomp­ter le nombre de poires sur leur arbre en leur prou­vant qu’ils se trom­paient, et que donc, ils voulaient dissi­mu­ler leur produc­tion pour faire des profits . Ces pauvres paysans ont donc décidé d’organiser l’exil de leur fils avec son épouse enceinte. Ils étaient, à l’époque, persua­dés ne jamais les revoir. Ce témoi­gnage nous replonge dans l’horreur commu­niste, avec des gens ordi­naires, qui voulaient simple­ment vivre puis fina­le­ment, survivre.

Chaque époque invente son lot de souf­frances, comme toujours face à ce témoi­gnage on se demande : pour­quoi ? L’idéologie ? la soif de pouvoir ? la folie d’un homme ? Peu importe les réponses, Xavier Guézén­nec a voulu donner la parole à ces deux anciens paysans, ces gens qu’on entend si rare­ment et qui laissent si peu de traces dans l’Histoire. La sensi­bi­lité avec laquelle il a su rendre compte de leur récit, montre bien que si la litté­ra­ture était éloi­gnée de lui quand il avait seize ans, c’est, sans doute, plus la respon­sa­bi­lité de l’enseignement que celle des grands auteurs.

Citations

Lettre que les parents doivent lire à l’usine après le départ de leurs enfants en espérant, ainsi, ne pas être inquiétés par la milice

« Cama­rades,

Nous sommes les cama­rades X, et nous avons le devoir de vous annon­cer la honte qui frappe notre famille. Notre fils et sa femme ont renié leur patrie et leur famille en fuyant à l’étranger. Ces traîtres sont une infa­mie pour notre grande Répu­blique Socia­liste de Rouma­nie. C’est un crime que de succom­ber aux sirènes des exploi­teurs capi­ta­listes pour des travailleurs de la classe ouvrière et prolé­ta­rienne. Ils ont trahi et renié la classe ouvrière et prolé­ta­rienne. Nous avons guidé ces enfants sur les pas de notre illustre Condu­ca­tor, le Génie des Carpates, le Danube de la Pensée, le guide sublime que le monde nous envie ; à notre tour nous les renions et nous les chas­sons de notre mémoire. Cama­rades ouvriers, nous vous souhai­tons de ne jamais connaitre la même infa­mie ! Nous sommes coupables de ne pas avoir su ensei­gner la Vérité Socia­liste et nous ne sommes plus dignes d’être appe­lés cama­rades. avec votre aide nous essaie­rons de nous corri­ger et d’effacer la honte qui nous frappe. »

6 Thoughts on “Une étonnante consultation – Xavier GUEZENNEC

  1. Ce type de récit me plait même si litté­rai­re­ment ce n’est pas extra­or­di­naire, je me souviens d’un couple de roumains dans les années 70 qui tentaient de fuir la Rouma­nie, lui ingé­nieur s’était vu ravalé à un poste ouvrier basique et elle gyné­co­logue obli­gée de prati­quer des avor­te­ments à la chaine !
    je me souviens encore de leur désar­roi et de notre impuis­sance

    • Je pense que c’est exac­te­ment ce qu’a du ressen­tir mon ami, une impuis­sance et une rage qui l’ont poussé à écrire, lui qui m’a dit la litté­ra­ture l’avait laissé indif­fé­rent.

  2. Je suis allée en Rouma­nie du temps de Ceau­cescu. On voyait bien la folie du régime. Nous avions pu discu­ter un soir, à la nuit, dans un parc avec des Roumains. C’était terrible pour eux. Ils avaient prix un gros risque en nous parlant.

  3. Un sujet terrible et un témoi­gnage qui fait froid dans le dos. La folie des époux Ceau­cescu était vrai­ment sans limite !

    • Et tout cela sous le nom de comm­mu­nisme.… je me demande comment on peut encore se récla­mer de cette idéo­lo­gie sans se souve­nir de toutes les dérives et souf­frances que le commu­nisme a engen­dré.

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