Traduit de l’espagnol par Alek­san­dar Gruji­cic avec la colla­bo­ra­tion de Karine Loue­don

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Cet auteur a une façon de racon­ter un peu agaçante, il écrit tous ses états d’âme sur la diffi­culté d’écrire sur le sujet de son roman. J’ai eu plus d’une fois envie de lui dire : « fais- le ou ne le fais pas mais n’en­combre pas le lecteur avec tes états d’âme du style » (oui je tutoies les auteurs quand ils m’énervent) :

Voilà la déci­sion que je pris : ne pas écrire l’his­toire de Manuel Mena, conti­nuer à ne pas écrire l’his­toire de Manuel Mena.

Quand on tient un roman de plus de 300 pages dans les mains consa­cré au dit Manuel Mena, ce genre de propos est pour le moins, peu inté­res­sant. En revanche, ce qui l’est beau­coup plus, c’est l’ana­lyse minu­tieuse des prises de posi­tions des diffé­rentes parties de la popu­la­tion d’Iba­her­nando un petit village d’Es­tré­ma­dure en 1936. La popu­la­tion est très pauvre, les terres appar­tiennent à de riches nobles castillans qui habitent Madrid, mais quelques paysans ont réussi à avoir un peu de terre, ils sont tout aussi pauvres mais leur pauvreté leur appar­tient. Il seront très choqués de voir des gens plus misé­rables brûler des récoltes et des bâti­ments reli­gieux, ils défen­dront le retour à l’ordre, person­ni­fié par Franco. La famille de Javier Cercas faisait partie des « nantis » du village et son oncle, Manuel Mena, choi­sira à 19 ans de s’en­ga­ger dans les phalanges. Les raisons pour lesquelles il a fait ce choix sont peu évidentes, il était idéa­liste et très déçu par la trop jeune et trop fragile répu­blique, il voulait quelque chose de nouveau. Il est mort dans la bataille de l’Èrbre épisode sanglant de la guerre d’Es­pagne.

De statut de héros tant que le fran­quisme domi­nait l’Es­pagne, il est passé au statut de paria par la suite, et Javier Cercas est donc le neveu d’un phalan­giste convaincu. Convaincu ? peut être pas tant que ça mais qui peut être certain d’avoir les bons choix à cette époque et dans ce contexte précis ? Roman, diffi­cile à lire car très précis sur le dérou­le­ment de la guerre elle-même, je n’ai pas trouvé qu’il remplis­sait la fonc­tion que j’at­ten­dais de lui : qu’est ce qui fait que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre lors d’une guerre civile ? En revanche, il rappelle bien l’hor­reur que repré­sente la guerre civile.

Citations

La mémoire de la guerre d’Espagne

Quoi que tu écrives, les uns vont t’ac­cu­ser d’idéa­li­ser les répu­bli­cains parce que tu ne dénonces pas leurs crimes, et les autres d’être révi­sion­nistes ou de farder le fran­quisme parce que tu ne présentes pas les fran­quistes comme des monstres mais comme des personnes ordi­naires normales. C’est comme ça, la vérité n’in­té­resse personne, t’as pas encore pigé ça ? Il y a quelques années, on avait l’im­pres­sion que ça inté­res­sait les gens, mais c’était une illu­sion. Les gens n’aiment pas la vérité : ils aiment les mensonges, et je ne te parle même pas des intel­lec­tuels et des poli­ti­ciens. Les uns s’ir­ritent dès qu’on met le sujet sur la table parce qu’ils pensent encore que le coup d’État de Franco était néces­saire où en tout cas inévi­table, même s’ils n’osent pas le dire, et les autres ont décidé que refu­ser de consi­dé­rer tous les répu­bli­cains comme démo­crate il comprit Durruti et la Pasio­na­ria, et admettre que des putains de curés ont été assas­si­nés des putains d’églises brûlées, c’est faire le jeu de la droite. Et je ne sais pas si tu as remar­qué, mais la guerre, c’est passé de mode.

Qu’est ce que la phalange ?

La phalange était un parti qui, avec sa voca­tion anti­sys­tème, son pres­tige exal­tant de nouveau­tés abso­lue, son irré­sis­tible aura de semi-clan­des­ti­nité, son refus de la distinc­tion tradi­tion­nelle entre droite et gauche, sa propo­si­tion d’une synthèse qui dépas­se­rait les deux, sont impec­cable chaos idéo­lo­gique, son pari simul­tané et impos­sible sur le natio­na­lisme patrio­tique et la révo­lu­tion égali­taire et sa déma­go­gie capti­vante, semblait être fait sur mesure pour séduire un étudiant fraî­che­ment sorti de son village qui a seize ans à peine, rêve­rait à l’oc­ca­sion de ce mouve­ment histo­rique déci­sif dessi­ner un coup brutal et libé­ra­teur à la peur et à la pauvreté qui tour­men­tait sa famille et à la faim, l’hu­mi­lia­tion et l’in­jus­tice qu’il voyait quoti­dien­ne­ment dans les rues de son enfance et son adoles­cence, et cela sans compro­mettre l’ordre social, lui permet­tant qui plus est de s’iden­ti­fier à l’éli­tisme aris­to­cra­tique.

La guerre d Espagne.

À l’époque, on tuait pour un oui ou pour un non, conti­nue-t-il. Disputes. Jalou­sie. Parce qu’un tel a dit quelque chose à un tel point pour n’im­porte quoi. La guerre a été comme ça. Les gens disent main­te­nant que c’était la poli­tique, mais c’était pas la poli­tique. Pas seule­ment. Quel­qu’un disait qu’on devait régler son compte à quel­qu’un et on s’en char­geait. Un point c’est tout. C’est comme je te dis et pas autre­ment. C’est pour­quoi il y a tant de gens qui sont partis du village au début de la guerre.

Le cœur du livre

- D’ailleurs, peut-on être un jeune homme noble et pur et en même temps lutter pour une mauvaise cause ?
David réflé­chit un moment (.…) . C’est possible, répon­dit-il. Et tu sais pour­quoi ? 
– Pour­quoi ?
- Parce que nous ne sommes pas omni­scients. Parce que nous ne savons pas tout. Quatre vingt cinq ans se sont écou­lés depuis la guerre, et toi et moi on a dépassé la quaran­taine, alors pour nous c’est du tout cuit, on sait que la cause pour laquelle Manuel Mena est mort n’était pas juste. Mais est-ce qu’il pouvait le savoir à l’époque, lui, un gamin sans aucun recul et qui, en plus, était à peine sorti de son village ?

Raison de la guerre civile

C’est une situa­tion d’ex­trême néces­sité qui fait s’op­po­ser ceux qui n’ont rien à manger et ceux qui ont de quoi manger ; ces derniers ont très peu, juste ce qu’il faut, mais ils ont quelque chose. Et en effet, ici, ça commence à prendre l’al­lure d’une tragé­die, parce que ceux qui ont faim ont raison de haïr ceux qui peuvent manger et ceux qui peuvent manger en raison d’avoir peur de ceux qui ont faim. Et c’est comme ça qu’ils arrivent tous à une conclu­sion terri­fiante : c’est soit eux, soit nous. Si eux gagnent ; ils nous tuent, si nous, on gagne, on doit les tuer. Voilà la situa­tion impos­sible à laquelle les respon­sables du pays on conduit ces pauvres gens.

Explication du titre

J’étais déjà devenu un autre, une sorte d’Ulysse vieux et médiocre et heureux, qui, grâce à cette expé­di­tion à la recherche du monarque des ombres dans les ténèbres de cette grande maison vide, venait de décou­vrir le secret le plus élémen­taire et le plus caché, le plus refoulé et le plus visible, qui est qu’on ne meurt pas, que Manuel Menna n’était pas mort.

16 Thoughts on “Le monarque des ombres – Javier CERCAS

  1. J’ai lu deux romans de cet auteur (Les soldats de Sala­mine et Les lois de la fron­tière) et visi­ble­ment, cette manière de mêler le contenu à des consi­dé­ra­tions sur la rédac­tion du roman est une de ses marques de fabrique, puisque le fait dans les 2 (quoique dans Les lois de la fron­tière, l’écri­vain est lui-même un person­nage). Cela ne m’avait pas gêné, et je lirai aussi ce titre, car son sujet m’in­té­resse, mais avant, je lirai L’im­pos­teur qui est déjà dans ma PAL ..

  2. Je vais passer mon chemin…

  3. Je trouve qu’il mérite d’être lu… les ater­moie­ments de l’au­teur n’ont pas une place trop impor­tantes. J’ai beau­coup aimé aussi L’im­pos­teur, qui est construit un peu de la même façon par l’au­teur (mais qui ne touche pas à un membre de sa famille).

  4. Habi­tuel­le­ment, je supporte assez bien les auteurs qui parlent de leur écri­ture. du coup, pour­quoi pas, pour le contexte histo­rique.

  5. j’ai beau­coup aimé mais je ne suis pas gênée par le procédé qu’on peut effec­ti­ve­ment ne pas appré­cié
    Tu dis qu’il ne répond pas à la ques­tion : qu’est ce qui fait bascu­ler quel­qu’un du côté noir ? je crois que c’est parce qu’il n’y a pas de réponse réelle, plutôt des addi­tions de petits faits, des coïn­ci­dences, des circons­tances, j’avais repensé en lisant ce livre au film Lacombe Lucien où l’on voit ce bascu­le­ment sans pouvoir lui attri­buer une cause unique et précise
    je suis comme toi Les soldats de Sala­mine reste mon préféré

    • Bon je vois que je suis assez seule dans mon agace­ment. Pour le choix de son oncle d’al­ler vers la phalange, je pense que l’hon­nê­teté de l’au­teur l’empêche de faire des hypo­thèses si bien qu’on reste dans le flou. Pour moi c’est une faiblesse du roman. Sa richesse c’est l’ana­lyse précise de la campagne espa­gnole avant la guerre civile.

  6. Tu n’es pas tout à fait convain­cue du coup je ne vais pas me préci­pi­ter.

  7. Je n’ac­croche pas à cet auteur et je pense que je serais agacée par ses propos sur l’écri­ture. Ce n’est pas pour moi.

  8. Je ne connais pas et je n’ai pas envie de connaître… :-)

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