Lu dans le cadre de masse criti­que de Babe­lio.



Je me souviens que le résumé de ce livre m’avait atti­rée car on y parlait de la guerre en Abys­si­nie en 1936. C’est une guerre dont on parle peu mais qui m’a toujours inté­res­sée et révol­tée. L’Éthiopie d’aujourd’hui est aussi un pays qui m’intrigue et qui semble avoir un dyna­misme où l’on retrouve cette fierté natio­nale dont parle ce roman. Je ne regrette pas d’avoir dérogé à mes prin­ci­pes et d’avoir répondu à « Masse-​critique ». Ce roman histo­ri­que qui commence en 1936, en Éthio­pie pour se termi­ner à Rome en 1945, est passion­nant et a d’étranges réso­nan­ces avec la période actuelle. L’auteure Theresa Révay à choisi comme héroïne prin­ci­pale une corres­pon­dante de guerre. C’est une idée géniale car cela lui permet d’exercer son regard criti­que sur tous les points chauds du globe à l’époque. De la guerre d’Espagne à la montée du nazisme à l’entrée en guerre de l’Italie fasciste de Musso­lini en passant par les guer­res du désert et de la vie à Alexan­drie. Elle aura tout vu cette sublime Alice et tout compris.

Le seul point faible du roman c’est cette superbe histoire d’amour entre ce prince italien et la belle corres­pon­dante de guerre améri­caine. Mais il fallait bien un amour pour relier entre eux des événe­ments aussi tragi­ques. J’avoue que je n’y ai pas trop cru, c’est un peu trop roma­nes­que mais ce n’est pas là l’essentiel. L’important c’est de revi­vre ces époques et se deman­der si le monde n’est pas à nouveau en train de partir sur des pentes aussi dange­reu­ses que dans ces moments tragi­ques. Lire le récit de tous ces épiso­des dans un même roman cela fait peur car l’enchaînement tragi­que était évita­ble sans la mollesse des conscien­ces dans les démo­cra­ties. Le Nazisme a vrai­ment la palme de l’horreur et pour­tant Musso­lini et Franco n’étaient pas des anges. Je verrais bien ce roman dans une série, chaque guerre consti­tuant une saison ; on aurait alors le temps d’aller au bout des dessous des conflits. Je crois, par exem­ple, que le public serait content d’en appren­dre plus sur la façon dont les Italiens se sont conduits en Abys­si­nie.

Citations

Les armes chimiques en 1936 en Abyssinie

Après la grande Guerre, les armes chimi­ques avaient pour­tant été pros­cri­tes aux termes d’une conven­tion inter­na­tio­nale rati­fiée par l’Italie. Leur usage était un acte scan­da­leux et mépri­sa­ble.

Le correspondant de guerre

Les rela­tions avec les hommes d’État ressem­blaient à un jeu de poker. Il fallait garder l’esprit clair, dissi­mu­ler ses pensées tout en obte­nant qu’ils dévoi­lent les leurs.

Description qui permet de se croire au Vatican : sœur Pascalina

Le voile sombre ondulé ondu­lait sur ses épau­les. Sa jupe effleu­rait le sol, dissi­mu­lant ses pieds, si bien qu’on avait l’impression qu’elle flot­tait au-​dessus d’un pave­ment de marbre

Portrait d’Hemingway à Madrid en avril 1937

En face d’elles, un grand miroir se fendilla sur toute sa hauteur. Heming­way, torse bombé, gesti­cu­lait en cher­chant à rassu­rer son audi­toire. Le célè­bre écri­vain s’était d’emblée imposé comme le cœur ardent de la bâtisse. Non seule­ment parce qu’il stockait dans ses deux cham­bres, outre d’innombrables bouteilles d’alcool, des jambons, du bacon, des œufs, du fromage, de la marme­lade, des conser­ves de sardi­nes, et des crevet­tes, du pâté fran­çais t d’autres victuailles impro­ba­bles en ces temps de pénu­rie, mais aussi parce que sa ferveur à défen­dre la cause répu­bli­caine et son tempé­ra­ment homé­ri­que lami­naient son entou­rage.

L’histoire d’amour

Ainsi allait le monde d’Umberto. Elle était consciente de ne pas y avoir sa place. (…) Elle mesura encore une nouvelle fois combien Umberto était écar­telé entre sa vie de famille et les moments qu’il lui accor­dait. (…) A son corps défen­dant, une pointe doulou­reuse la trans­perça et elle regretta d’être deve­nue une femme amou­reuse tris­te­ment banal.

Le fascisme

Je viens d’entendre le cri nécro­phile « Viva la muerte ! » Qui sonne à mes oreilles comme « À mort la vie ! » s’était écrié le philo­so­phe, avant d’ajouter : Vous vain­crez mais vous ne convain­crez pas. Vous vain­cre parce que vous possé­dez une surabon­dance de force brutale, vous ne convain­cre pas parce que convain­cre signi­fie persua­der. Et pour persua­der il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. » Ses adver­sai­res, fou de rage, avaient hurlé : « À mort l’intelligence ! »

Le nazisme

Pour être inno­cent sous le Troi­sième Reich, il fallait être enfermé dans un camp de concen­tra­tion ou mort.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­the­que de Dinard où il a (grâce à moi) obtenu un coup de cœur.


Un livre éton­nant, et encore, pour mon plus grand plai­sir, un écri­vain qui aime racon­ter des histoi­res et qui aime jouer avec la langue et les situa­tions de tous les jours (il me fait penser à Pierre Raufast). Le billet de Sandrine sur son Blog « Tête de lecture » vous montrera que je ne suis pas la seule à avoir été séduite par ce roman. Tout ce livre est construit sur la tension de la révé­la­tion de l’origine de la cica­trice du narra­teur cachée par l’écharpe drapée autour du cou. Comme je déteste le suspens, j’ai commencé par le chapi­tre 0 qui termine le roman. Soyez rassu­rés, je n’en dirai pas un mot dans mon billet, mais j’ai pu ainsi savou­rer à un rythme plus lent tous les méan­dres de ce récit qui abou­tis­sent à l’indicible.

Il y a plusieurs façons d’aimer le style de Gilles Marchand, il sait si bien obser­ver l’humanité qu’il nous fait sourire en recon­nais­sant notre boulan­gère qui, tous les matins, fait un petit commen­taire météo­ro­lo­gi­que, et qui nous inter­roge toujours au futur.

Et pour vous, ce sera ?

Il nous fait rire quand il répond calme­ment aux inter­ro­ga­tions de son direc­teur à propos des notes de frais des commer­ciaux. Il a noté pendant 30 ans « restau­rant » « café », alors il s’est amusé à rempla­cer ces mots si banal par « fausse barbe » « tutu »… On n’est pas très loin de la démis­sion ou du licen­cie­ment.

Un soir, son écharpe gorgée de café dévoile à ses meilleurs amis sa cica­trice, il entre­prend alors de racon­ter son enfance pour leur expli­quer le pour­quoi de ce qu’il a toujours voulu cacher. Ses amis de café après le travail : Lisa la serveuse dont ils sont tous amou­reux, Thomas, et Sam enten­dront donc, s’ils sont aussi patients que l’auditoire qui gran­dit jour après, le récit de sa vie. Il leur parle de Pierre-​Jean son grand père qui l’a élevé en rendant la réalité du quoti­dien magi­que pour lui faire oublier le tragi­que de son passé. Soirée après soirée, les récits de son grand père vont capti­ver un public de plus en plus nombreux mais la fin, l’explication de tout ce que l’on doit mettre en place pour oublier, ce qui est trop lourd à porter, seuls ses amis l’entendront.

Je n’ai cessé pendant toute ma lecture de noter des passa­ges ou des peti­tes phra­ses pour les parta­ger avec vous. Je ne suis d’habitude pas très tentée par le fantas­ti­que, ni le déjanté, mais grâce à sa langue j’ai tout accepté même le tunnel creusé dans les ordu­res que la concierge morte depuis quel­ques mois ne peut plus enle­ver. Il m’a fait décou­vrir un air de Beat­les moins connu que d’autres (my guitar gently weeps ) et que j’aime bien. Bref un petit régal avec une tragé­die, dont vous remar­que­rez, je n’ai rien dit.

Merci Jérôme de me signa­ler que Noukette en avait fait un coup de coeur

Citations

Le début en espérant que, comme moi, vous vous direz je veux aller plus loin dans la lecture.

J’ai un poème et une cica­trice.

De la lèvre infé­rieure jusqu’au tréfonds de ma chemise, il y a cette empreinte de l’histoire, cette marque indé­lé­bile que je m’efforce de recou­vrir de mon écharpe afin d’en épar­gner la vue à ceux qui croi­sent ma route. Quant au poème, il me hante comme une musi­que entê­tante, ses mots rampent dans mon crâne d’où il voudrait sortir pour dire leur douleur au monde. Poème et cica­trice font partie de moi au même titre que mes jambes, mes bras ou mes omopla­tes. Je ne me sens pas tenu de les exami­ner pour savoir qu’ils exis­tent. J’ai seule­ment appris à essayer de les oublier.
Voilà pour mon armoire à souve­nirs. J’ai pris soin de le cade­nas­ser soli­de­ment et, la plupart du temps, cela marche. C’est la seule solu­tion pour rester à ma manière assez heureux. Mais les cade­nas son travail fragi­les et il est impos­si­ble d’oublier une cica­trice lors­que celle-​ci fait office de masque que l’on ne peut reti­rer.

Un personnage dont je partage les goûts musicaux

Sa seule lacune, « le rock, la pop et leurs frères et sœurs élec­tri­fiés » comme il les nomme. Pour lui, la musi­que n’a pas besoin d’amplificateur.

Le malheur d’être comptable

Quand un inter­lo­cu­teur me demande ce que je fais dans la vie, il change irré­mé­dia­ble­ment de sujet dès qu’il a pris connais­sance de la terri­ble nouvelle : je suis comp­ta­ble.

Sa boulangère

Il fait froid. C’est ce que m’a affirmé ma boulan­gère qui a beau­coup de conver­sa­tion.

La cuisine des solitaires

J’allume le gaz et mets de l’eau à chauf­fer pour les pâtes. Ce n’est qu’une fois que l’eau bout que je me rends compte que je n’ai pas de pâtes et je me rési­gne à y mettre un sachet de thé. Moins nour­ris­sant mais mieux que rien.

L’humour

L’arrache cœur…c’était en fait le dernier titre de l’auteur, qui avait laissé sa trilo­gie inache­vée (33 % du projet initial, avais-​je pensé, me promet­tant de ne plus mêler comp­ta­bi­lité et litté­ra­ture). Alors, la suite, je l’ai imagi­née. Mais c’était moins bon. Boris Vian a beau­coup baissé après sa mort.

Petit détail de la vie courante, et c’est tellement bien vu !

Les toilet­tes sont toujours au fond à gauche. Et si elles n’y sont pas, c’est qu’elles se situent juste en face. Mais on inter­roge au cas où. De peur peut-​être de se perdre ou que le patron ne se demande où l’on va comme ça sans deman­der la permis­sion et sorte une arme de derrière le comp­toir . Personne ne veut mourir parce qu’il n’a pas demandé où se trou­vait les toilet­tes, alors on demande et on attend la réponse : au fond à gauche.

Oh, que OUI !

Mais qu’y a-​t-​il de pire que de lire un mauvais livre ? Lire le mauvais livre d’un ami… Et je ne veux impo­ser ça à personne.

Tous les gens malades des bronches peuvent en témoigner.

« Quand tu marches,tu ne regar­des pas tes jambes et quand tu respi­res, tu ne regar­des pas tes poumons … »

Ça m’avait trou­blé et l’espace de quel­ques secon­des, je m’étais concen­tré sur ma respi­ra­tion, réali­sant à quel point la vie serait péni­ble s’il fallait se concen­trer sur chaque mouve­ment de sa cage thora­ci­que.

Voilà le style qui m’amuse

Il lui est même arrivé de me faire la bise, pour me souhai­ter une bonne année, une bonne santé, un bon anni­ver­saire .… Bernard était un excel­lent souhai­teur

20161206_113108Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard et coup de cœur de mon club

4Un coup de cœur égale­ment de ma part pour ce livre témoi­gnage entre fiction et réalité. Ce roman m’a beau­coup inté­res­sée, et pas seule­ment pour la décou­verte de la vie d’Albert Achache-​Roux qui s’arrête à Ausch­witz en 1943. Ce livre permet de décou­vrir l’Algérie, les effets des décret Crémieux sur la popu­la­tion juive de ce pays, les violen­ces anti­sé­mi­tes de la part des colons pendant l’affaire Drey­fus. Comme Brigitte Benke­moun décou­vre, à sa grande surprise, assez vite, que son grand-​oncle était homo­sexuel, cela lui permet de réflé­chir sur l’homosexualité dans une famille juive à la fin du XIXe siècle.

En plus de tous ces diffé­rents centres d’intérêts, on suit avec passion l’enquête de l’auteure. Quelle éner­gie ! Elle ne laisse rien passer, dès qu’une petite fenê­tre s’entrouvre, elle fonce pour en savoir un peu plus. Elle tire sur tous les fils, elle suit toutes les pistes qui l’amène à mieux connaî­tre Albert, ce richis­sime homme d’affaire adopté par un certain Monsieur Roux. Elle finit par compren­dre ce que cache cette adop­tion : la solu­tion que trou­vait, parfois, des homo­sexuels à cette époque pour vivre tran­quille­ment leur vie à deux. Elle cher­che obsti­né­ment qui a pu dénon­cer son oncle et fina­le­ment nous donne un portrait saisis­sant de la tragé­die des homo­sexuels qui se mêle ici au nazisme et à la chasse aux juifs à Nice menée par l’horrible Aloïs Brun­ner (qui a sans doute tran­quille­ment fini ses jours à Damas en 2010). Il est aidé dans cette chasse par des Russes blancs qui ont retrouvé là, les habi­tu­des des tsaris­tes. Elle ne fait pas qu’une œuvre de biogra­phe, elle remplit les nombreux blancs de la vie d’Albert par tout ce qu’elle connaît de la vie de sa famille, c’est pour­quoi son livre se situe entre le roman et la biogra­phie. Et nous la décou­vrons elle, une femme passion­née et passion­nante.

Citations

Ashkénaze et Sépharade

Ces Ashké­naze d’Alsace Lorraine, dépê­chés par le Consis­toire de Paris pour « civi­li­ser » leurs core­li­gion­nai­res, s’échinent à trans­met­tre la décence et l’orthodoxie. Mais ils adres­sent des rapports acca­blés à leur hiérar­chie , émou­van­tes par les youyous et le bazar orien­tal

Découverte de son homosexualité en 1908

Qui qu’il soit, il est « anor­mal », quoi qu’il dise, il est condam­na­ble. Est-​il en train de deve­nir fou, ou serait-​ce plutôt une mala­die ? Entre toutes, la plus honteuse : une perver­sion, une inver­sion, une erreur épou­van­ta­ble qui l’a fait homme … Par moments, il se force, il se blinde, espé­rant se soigner ainsi comme d’une fièvre qui finira par passer. Il réprime les pulsions et les émotions, et il se mûre en lui-​même , dans cette prison intime où les désirs sont inter­dits.

La famille juive en Algérie

Sans doute étouffé par la famille et la commu­nauté, dans ce monde où l’individu n’existe que dans le groupe et où chacun se comporte forcé­ment comme les autres, sous le regard de tous

Richesse

Et cette propriété sur les hauteurs de Nice illus­tre son ascen­sion sociale : les bour­geois vivent près de la mer, les aris­to­crate la surplom­bent.

Dernière phrase du livre

Je suis l’héritière de ton monde. Et ce livre est le petit caillou qu’une mécréante croit lais­ser sur une tombe qui n’existe pas.

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Ce livre a accom­pa­gné un voyage en TGV, je l’ai lu grâce à Aifelle qui m’avait donné envie de décou­vrir cette auteure. Je lirai certai­ne­ment « Suite byzan­tine » ainsi que « l’Angoisse d’Abraham ». J’aime beau­coup les récits qui font une part belle à la langue, pour Rosie Pinhas-​Delpuech, écri­vaine et traduc­trice, qui parle le turc, le fran­çais, l’hébreux et sans doute bien d’autres langues, la recher­che de l’identité prend un sens que je comprends si bien, car pour moi ma patrie est autant ma langue que ma natio­na­lité.

Après son enfance qui est peu décrite dans ce tome, l’auteure cher­che à compren­dre cette tante Anna qui a perdu et son mari et son fils pendant la guerre 39 – 45. C’est l’occasion de vivre un épisode si banal dans l’après guerre mais si peu glorieux, comment des juifs se sont fait spolier de tous leurs biens, par des gens en qui ils avaient confiance. Mais si Anna souf­fre tant c’est aussi sans doute que la femme qui a dénoncé son mari était aussi sa maîtresse. Anna fera tout pour deve­nir une catho­li­que fran­çaise, elle ne pourra pas empê­cher son fils unique de s’engager dans l’armée du géné­ral Leclerc et mourir en 1945 en combat­tant. Cette histoire centrale du livre, l’auteure ne peut la compren­dre qu’en repre­nant le parcours de sa famille depuis la Turquie. Toute sa famille avec ses lourds secrets et ses peines tragi­ques vien­nent hanter sa mémoire et permet­tent peu à peu de compren­dre ce que cela veut dire d’être juive aujourd’hui dans un style abso­lu­ment superbe.

Citations

Son enfance

C’était après la guerre, dans les années cinquante, au temps du chewing-​gum, du swing et de la moder­nité. Etre juif repré­sen­tait une mala­die mortelle à laquelle on avait réchappé de justesse et dont il ne fallait pas trop parler.

La Turquie et les juifs

Lente­ment, subti­le­ment, genti­ment même, au fils des années d’école primaire, de l’apprentissage des rudi­ments d’histoire et de géogra­phie, le turc m’avait débar­qué sur le rivage : ma reli­gion, mention­née sur mon acte de nais­sance, « musevi », qui signi­fie mosaï­que, s’interposait entre moi et la commu­nauté natio­nale.

Son amour du français et de son orthographe

J’ignore jusqu’à aujourd’hui la cause de cet amour fou pour cette ortho­gra­phe, de cette jubi­la­tion enfan­tine à conqué­rir l’arbitraire souve­rain de la langue. Peut-​être que l’écriture phoné­ti­que du turc me parais­sait d’une faci­lité enfan­tine et que la diffi­culté du fran­çais était à la mesure de celle de grandir ?

Une belle phrase tellement chargée de sens

Un destin de deuils et de chagrins avait balayé ce chatoie­ment crépus­cu­laire de l’Entre-deux guer­res, dans les Balkans otto­mans voisins de l’Empire austro-​hongrois.

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4Merci Krol, je suis à la recher­che de textes courts pour mes lectu­res à haute voix au Foyer Loge­ment de Dinard. Je ne lisais pas beau­coup de nouvel­les, je m’y inté­resse de plus en plus et grâce aux blogs je fais de très bonnes rencon­tres. Ces quatre nouvel­les sont, à l’image de leur auteur, Patrice Fran­ces­chi, très fortes ancrées dans les drames et les choix les plus cruels que la vie peut nous conduire à faire. J’ai une très nette préfé­rence pour la première nouvelle, mon goût pour la mer et récem­ment pour la navi­ga­tion, me permet de vivre avec angoisse et fasci­na­tion les récits de tempête. Et celle que doit affron­ter Flaherty, en décem­bre 1884, est un pur moment d’horreur et d’effroi.

Lire ces pages bien calée dans un fauteuil arrive quand même à donner un senti­ment d’insécurité tant les mots sonnent justes et que les images sont fortes. Ensuite, il y a le thème qui est le même dans les quatre récits : des circons­tan­ces excep­tion­nel­les amènent à faire des choix que rien n’y personne ne peut faire à votre place et qui vous marque­ront à jamais. Après le capi­taine de « la Provi­dence », on retrouve un sous-​lieutenant qui ne veut pas s’avouer vaincu et qui seul résis­tera à l’avancée alle­mande en mai 1940, puis un autre marin, Wells, qui ne veut pas voir des réfu­giés sur un bateau de fortune mourir en pleine mer sous les yeux d’un équi­page indif­fé­rent et enfin, Pierre-​Joseph qui rencon­tre Made­leine en 1943, sur un quai d’une gare pari­sienne avant de monter dans un train avec leurs enfants pour être dépor­tés vers la mort déci­dée par des Nazis qui jouent de façon sadi­que une dernière fois avec leurs victi­mes.

Oui, tous ces choix sont terri­bles et inter­pel­lent le lecteur. Ils vont bien à la carrure d’aventurier De Patrice Fran­ce­shi qui les raconte très bien. Mais, il se passe quel­que chose dans les nouvel­les, c’est que, malgré soi, on compare les récits : je me suis tota­le­ment embar­quée avec Flaherty, et beau­coup moins dans les deux derniè­res nouvel­les qui sont pour­tant parfai­te­ment racon­tées. Une seule expli­ca­tion : je m’attendais à leur contenu. Et j’ai déjà lu ces récits dans d’autres romans, ce n’est pas une criti­que suffi­sante, les exilés qui meurent sur les mers dans l’indifférence la plus totale, comme la cruauté des Nazis peuvent être mille fois trai­tés. Mais le raccourci de la nouvelle fait que le lecteur est plus exigeant, il exige quel­que chose en plus que le récit des basses­ses humai­nes qu’il a si souvent lues. Je l’ai trouvé dans « le fanal arrière qui s’éteint » et aussi dans « carre­four 54 » qui d’ailleurs traite d’un moment moins connu de notre histoire : comment ont réagi sur le terrain les soldats fran­çais en 1940 qui ne voulaient pas accep­ter la déroute de l’armée mais moins dans les deux autres.

Citations

L’entente du second et du capitaine

L’estime réci­pro­que que se portaient Mack­ney et Flaherty était l’une des légen­des de la « Provi­dence ». Les deux hommes avaient affronté ensem­ble d’innombrables coups durs sur tous les océans et ne s’en étaient sortis que par leurs savoirs mutuels ; cepen­dant, ils n’auraient su donner un nom aux liens que ces épreu­ves avaient tissés entre eux et on ne se souve­nait pas que Flaherty ait jamais adressé le moin­dre compli­ment à Mack­ney, ni que celui-​ci ait féli­cité un jour son capi­taine pour quoi que ce sot. En vérité, cela ne se faisait pas entre gens de cette sorte ; de toute façon, comme le disait Klavensko, ces deux là n’avaient pas besoin de mots pour se dire ce qu’ils pensaient.

Le début de l’angoisse

Ils se senti­rent enva­his soudain par une inquié­tude sourde et entê­tante qu’ils n’avaient encore jamais connue ; c’était comme une bête malsaine qui venait de pren­dre nais­sance quel­que part dans leurs corps et enflait mainte­nant tout douce­ment, se nour­ris­sant de ce qu’il y avait de meilleur en eux.

Le poids des responsabilités

Flaherty recon­nut dans ses yeux cette drôle d’espérance qui persiste dans l’adversité tant qu’il existe un ultime recours. Et voilà, songea-​t-​il avec une morne pensée ; en vérité, les capi­tai­nes ne servent à rien en temps ordi­nai­res … Mais quand plus rien ne va… Alors, bien sûr… Tout sur leurs épau­les… Et pour eux, pas de recours… Personne au-​dessus… Ah, je suis peut-​être trop préten­tieux.

L’ouragan

Dix heures ne s’étaient pas écou­lées que, le 24 décem­bre au petit matin – dans l’aube infi­ni­ment triste qui se levait sur l’océan déchaîné – , le vent, tout en restant plein sud se mit à forcir comme on ne pensait pas que ce fût possi­ble. Il hurlait avec une telle hargne qu’il devint pres­que impos­si­ble de s’entendre à moins de deux mètres ; l’aiguille de l’anémomètre se bloqua au-​delà de 11 Beau­fort. Cette fois, l’ouragan était-​là -et il écrasa litté­ra­le­ment la houle et les vagues (…) Le vent était si assour­dis­sant qu’il n’entendait rien que son siffle­ment aigu – et tous les autres sons étaient anni­hilé : il y avait de quoi terro­ri­ser les plus témé­rai­res. Il eut la prémo­ni­tion que la mer venait de s’emparer de toute sa personne, avec tout le mal qu’elle conte­nait et tout ce que cette « faiseuse de veuves » pouvait appor­ter de malheur- et il eut peur pour la première fois de sa vie.

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Livre lu grâce aux billets de Mior et de Galéa, je les remer­cie pour cette lecture. Bien sûr , nous avons tous et toutes, lu beau­coup de livres sur la persé­cu­tion des juifs pendant la guerre. Mais chaque cas est unique, et la grande origi­na­lité de ce témoi­gnage c’est qu’il a été écrit à chaud , pendant et juste après les événe­ments. Cela fait penser à « Suite fran­çaise » de Irène Némi­rovsky, tout en étant moins litté­raire c’est quand même très bien écrit. Fran­çoise Fren­kel a une passion : les livres et en parti­cu­lier ceux des écri­vains fran­çais. Grâce à des études litté­rai­res de très bon niveau, à la Sorbonne, elle ouvre une librai­rie fran­çaise à Berlin en 1921. Ce lieu devient vite, grâce à sa culture, un haut lieu de la civi­li­sa­tion fran­çaise en Alle­ma­gne. Hélas les nazis détrui­ront ce beau rêve et malheu­reu­se­ment pour elle, son origine juive et polo­naise la met en grand danger. En 1939, elle arrive à Paris, puis se réfu­gie à Nice, en danger partout elle veut fuir en Suisse où l’attendent des amis. Son récit s’arrête lorsqu’elle pose les deux pieds dans ce pays où elle a pu survi­vre. Elle raconte avec préci­sion, d’abord sa joie de créer à Berlin un lieu de culture fran­çaise, puis son exil dans une France trop vite occu­pée et enfin sa fuite vers la Suisse, cela permet au lecteur de parta­ger le quoti­dien d’une femme qui cher­che à s’échapper de la nasse qui se referme inexo­ra­ble­ment sur elle et ses rela­tions.

Elle nous montre toute la diver­sité des réac­tions des Fran­çais, ceux qui sont dans l’évidence de la main tendue, comme ce couple de coif­feurs, qu’on a envie d’embrasser telle­ment ils sont intel­li­gents et gentils, et puis ceux qui sont indif­fé­rents ou hosti­les, une gamme de réac­tions qui sonnent telle­ment vraies. Fran­çoise Fren­kel tient à souli­gner l’attitude des Savoyards, c’est dans cette région qu’elle a senti le plus de compas­sion et le maxi­mum d’aides pour ceux qui étaient traqués par la milice ou la Gestapo. Un livre prenant donc et indis­pen­sa­ble au moment où des hommes et des femmes sont à nouveau traqués par une idéo­lo­gie morti­fère.

L’introduction de Patrick Modiano est superbe, on comprend très bien pour­quoi il s’est retrouvé dans ce témoi­gnage lui qui a vécu la guerre sans la défense d’un milieu fami­lial protec­teur et qui a ressenti comme Fran­çoise Fren­kel, les valeurs humai­nes se déli­ter et le danger planer sur la moin­dre rencon­tre de person­na­li­tés plus ou moins bizar­res. Il nous dit aussi que ce livre qui a paru en 1945 et qui a été tota­le­ment oublié ne livre pas l’intimité de l’écrivain mais que ce n’est pas si impor­tant. Mais, je dois être une femme de notre époque, car j’aimerais bien savoir, pour­quoi elle ne nous parle pas de son mari, mort à Ausch­witz, comment elle avait quand même un peu d’argent pendant la guerre, et surtout si de 1945 à 1975 elle a été heureuse à Nice. Oui j’aimerais en savoir plus sur cette femme si pudi­que et si coura­geuse.

Citations

Ambiance à Nice parmi les réfugiés

Un grand nombre de réfu­giés se prépa­raient à l’émigration. Ils comp­taient sur un parent plus ou moins proche, sur un ami, ou sur l’ami d’un ami, sur des connais­san­ces établies dans de loin­tai­nes parties du monde et qui les aide­raient, pensaient-​ils, à réali­ser ce projet.

Ils entre­te­naient une corres­pon­dance labo­rieuse, à mots couverts, lançaient des télé­gram­mes coûteux, deman­daient des affi­da­vits, des visas, rece­vaient des répon­ses, des contre-​demandes, des ques­tion­nai­res, des circu­lai­res qui engen­draient une nouvelle vague de corres­pon­dance.

Ensuite, ils station­naient des mati­nées entiè­res devant les consu­lats pour appren­dre que tel ou tel docu­ment manquait, n’était pas conforme aux pres­crip­tions ou se trou­vait inexact. Lors­que quelques-​uns sortaient avec un visa, ils étaient regar­dés comme des phéno­mè­nes, comme des bien­heu­reux !

Les départs étaient peu nombreux

L’exilé et la guerre

Le fond de cette exis­tence était l’attente, cane­vas où un espoir toujours plus mince et une pensée de plus en plus morose brodaient ensem­ble des arabes­ques nostal­gi­ques

L’âme humaine

Un fond de sadisme doit être caché en tout homme pour se dévoi­ler lorsqu’une occa­sion s’en présente. Il suffi­sait qu’on ait donné à ces garçons, somme toute paisi­bles, le pouvoir abomi­na­ble de chas­ser et de traquer des êtres humains sans défense pour qu’ils remplis­sent cette tâche avec une âpreté singu­lière et farou­che qui ressem­blait à de la joie.

SONY DSCLu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard thème roman épis­to­laire.

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Le projet de Romain Slocombe : nous faire revi­vre les horreurs de la guerre à travers les lettres d’un jeune alle­mand membre du person­nel de l’ambassade du Troi­sième Reich à Tokyo de 1942 à 1945. Il crée donc un Alle­mand « ordi­naire » Frie­drich Kess­ler ni trop Nazi ni résis­tant au nazisme, Frie­drich est sûr qu’Hitler est celui qui a redonné la fierté au peuple alle­mand et il ne voit pas que son pays court à sa perte. Il est, égale­ment, séduit par le Japon, son art, sa philo­so­phie. Il raconte ses éton­ne­ments, ses plai­sirs mais aussi ses doutes à sa sœur à travers des lettres très détaillées.

L’intérêt du roman, c’est de vivre le quoti­dien des Japo­nais pendant la guerre, et de voir à quel point ce peuple suivait sans aucun recul, l’idéologie induite par leur confiance dans leur empe­reur. On se rend compte en lisant ce roman, qu’il y avait plus de doutes sur le nazisme chez les Alle­mands que chez les Japo­nais sur leur supé­rio­rité et leur invin­ci­bi­lité. C’est vrai­ment horri­ble de se rendre compte de cela. Car si les bombar­de­ments sont une catas­tro­phe pour l’humanité, on se demande si sans cela les Japo­nais auraient pu reve­nir à des compor­te­ments plus normaux. Les descrip­tions des bombar­de­ments sont d’une préci­sion abso­lu­ment terri­fiante, ce sont des passa­ges diffi­ci­les à lire.

J’ai préféré les peti­tes histoi­res de la vie de tous les jours de ce peuple coura­geux qui relève la tête quel­que soient les horreurs qu’ils subit. On sent bien que l’écrivain aime cette civi­li­sa­tion, et a beau­coup d’estime pour les Japo­nais (comme je le comprends), mais je pense que je n’aurais pas eu la même estime pour les Japo­nais d’avant la guerre, ils se sont four­voyés dans un régime qui par bien des égards est pire que le nazisme car la popu­la­tion y adhé­rait plus effi­ca­ce­ment encore. Les massa­cres de Nankin sont une marque de honte sur cette civi­li­sa­tion.

Le seul repro­che que je fasse à ce roman, c’est qu’à aucun moment on ne sent la réalité de la corres­pon­dance entre le frère et la sœur. L’écrivain a choisi un arti­fice qui dessert son projet. Frie­drich Kess­ler est amené à nous racon­ter ce que lui dit sa sœur dans ses propres lettres. On a l’impression qu’il fait les lettres et leurs répon­ses, cela pour nous racon­ter aussi les horreurs de Berlin sous les bombes. Bizarre !

Citations

De la difficulté de réécrire l’histoire : est-​ce que les Nazis éprouvaient ce racisme anti-​japonais ?

C’est une écla­tante insulte des Jaunes aux repré­sen­tants de la race aryenne, même si en l’occurrence il s’agissait du Reich.

Hélas ! les abris des habitants de Tokyo seront peu efficaces faces aux bombes incendiaires

Les asso­cia­tions de voisi­nage, ensei­gnent un excel­lent abri dans les placards (les maisons en possè­dent toutes de très grands et profonds, desti­nés à ranger la lite­rie) , capi­ton­nés à l’intérieur par des mate­las. Tout cela dans des maisons de bois aux fenê­tres et portes coulis­san­tes en papier. On peut, en effet, y atten­dre en toute tran­quillité les bombes incen­diai­res.

Anachronisme ?

Dans les grands maga­sins, le rayon d’équipements de salles de bains ne propose plus que des bassi­nes en matière plas­ti­que ou des baquets de bois.

SONY DSCLu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard.

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Une excel­lente surprise que la lecture de ce roman. Surprise, pour­quoi ? Car il a été couronné par le prix Fémina 2015, et que je suis de plus en plus déçue par les livres récom­pen­sés, je finis par avoir un réflexe un peu stupide de fuite. Ce roman est vrai­ment très touchant, il est écrit d’une façon origi­nale pour racon­ter une famille, en parti­cu­lier la vie des grands-​parents de l’auteur, des gens hors du commun. Mère-​grand est rennaise, d’une horri­ble famille confite en dévo­tion, en senti­ment de supé­rio­rité et désar­genté mais qui veulent « paraî­tre » et tenir leur rang (je me demande si je lirai, un jour, un livre où on dit du bien de Rennes, ma ville natale, que je n’ai jamais beau­coup appré­ciée).

La famille du grand-​père rescapé des pogroms du centre de l’Europe, aura bien du mal, évidem­ment à survi­vre au nazisme et à la colla­bo­ra­tion fran­çaise. Le clan Boltanski a donné nais­sance à une kyrielle d’êtres remar­qua­bles : la grand-​mère écri­vaine sous le pseu­do­nyme d’Annie Lauran, le grand-​père de l’académie de méde­cine, un fils artiste plas­ti­cien reconnu Chris­tian, un autre linguiste qui est le père de Chris­to­phe notre auteur jour­na­liste. Lui seul pouvait nous racon­ter de l’intérieur ce qui faisait le quoti­dien de cette famille, marquée par « la cache » du grand-​père pendant les deux derniè­res années de guerre. En progres­sant dans leur lieu de vie, un hôtel parti­cu­lier (dans tous les sens du terme) avenue de Grenelle à Paris, à la manière du Cluedo (la compa­rai­son est de l’auteur) nous appro­chons de plus en plus près de ce qui est l’âme de cette famille : La Cache.

Mais avant d’y arri­ver nous passe­rons par toutes les pièces qui sont autant d’occasions de cerner au plus près la person­na­lité de de Myriam Boltanski, née Marie-​Élise Ilari-​Guérin, atteinte de polio­myé­lite et qui passera sa vie à nier son handi­cap et à refu­ser la vieillesse. Femme éton­nante qui a insuf­flé à tous les siens l’énergie de la vie. Tout le clan est là resserré autour de celle qui fut aban­don­née par sa propre famille à l’âge de 4 ans pour des raisons de commo­di­tés finan­ciè­res. On connaî­tra tous leurs rituels, décrits avec beau­coup d’humour, les récep­tions où les invi­tés finis­sent par appor­ter de quoi se nour­rir, la façon de s’endormir tous dans la même cham­bre au pied des lits des grands parents, l’absence d’hygiène corpo­rel­les, l’horreur de la maison de Mayenne héri­tage de la marraine adop­tive, grand bara­que humide sans aucun confort. On verra leur enga­ge­ment commu­niste et auprès du FLN. Sans doute la consé­quence de la guerre, j’aurais aimé qu’on en sache plus sur ce qu’ils pensent aujourd’hui de ces enga­ge­ments là.

Il y a une absente, la propre mère de l’auteur qui lais­sera son fils vivre dans cet appar­te­ment plutôt qu’auprès d’elle, sans que l’on sache pour­quoi , elle ne fait sans doute pas partie du fameux clan Boltanski

Citations

L’importance des objets qui ont peuplé les souvenirs de l’auteur

Objet mythi­que des films italiens des années 50, la Fiat de deuxième géné­ra­tion, dite Nuova 500, faisait penser à un bocal pour pois­son rouge, à un sous marin de poche, à un ovni, et moi son passa­ger, à un Martien projeté sur une planète incon­nue. Dans son pays d’origine, on l’appelait la « bambina ». Moins flat­teur, les Fran­çais l’avait surnommé le « pot à yaourt ».

La peur transmise

Cette appré­hen­sion, ma famille me l’a trans­mise très tôt, pres­que à la nais­sance. Petit, j’avais la phobie du sable chaud, des vagues, des cham­pi­gnons sauva­ges, des herbes hautes, des arbres serrés les uns contre les autres, des ténè­bres, des vieilles dames affa­bles que je confon­dais avec des sorciè­res, des arai­gnées et, plus géné­ra­le­ment, de toute forme d’insecte.

Le coté juif de son père adopté par sa mère

En signe de réjouis­sance, elle sortait alors ses plus belles assiet­tes, celle en porce­laine bleue. Les creu­ses pour la soupe, les plates pour la viande. Plus qu’un festin, elle nous offrait un passé. Elle nous reliait à une histoire qui n’était pas la sienne. Elle sacri­fiait à un culte ancien dont elle avait adopté les rites. Elle accom­plis­sait un genre d’eucharistie. Son potage robo­ra­tif au goût acidulé et à l’odeur de chou conte­nait consub­stan­tiel­le­ment l’âme des Boltansky.

L’importance des meubles des meubles de famille et la bourgeoisie rennaise

Il subsis­tait tant bien que mal avec une maigre pension d’instituteur,entouré de quel­ques meubles de famille qu’elle recon­nais­sait, malgré leur réap­pa­ri­tion dans un tout autre contexte. Elle disait qu’il avait recréé sous les tropi­ques l’appartement rennais de leur enfance, tout en appa­rence et en mensonge, à la fois bour­geois et misé­ra­bles.

L’hygiène

En tant qu’ancien vice-​président de l’Union inter­na­tio­nale d’hygiène scolaire et univer­si­taire, Grand-​papa avait théo­risé ce laisser-​aller géné­ral : « Dans un monde propre, il faut être sale, répétait-​il. Les bacté­ries nous protè­gent.  » Ne pas se laver était, selon lui, un moyen de renfor­cer nos défen­ses.

SONY DSCTraduit de l’allemand (Autri­che) par Élisa­beth Landed.
Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard.

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Beau­coup de charme à ce roman, et surtout une écri­ture origi­nale. Déjà repéré chez Dasola. Comment avec une certaine légè­reté trai­ter de la période la plus horri­ble de l’Autriche : 1938 ? C’est éton­nant, mais Robert Seethal­ler y parvient, on y retrouve l’ambiance des valses de Vienne et des pâtis­se­ries crémeu­ses. Dans ce pays de cartes posta­les (qui jouent leur rôle dans ce récit) rien de grave ne devait arri­ver. Oui mais voilà, les Autri­chiens sont aussi des anti­sé­mi­tes viru­lents et lorsqu’il règne­ront en maître sur Vienne, ils n’auront pas besoin de leur cher Führer pour faire laver les trot­toirs à de vieux juifs terro­ri­sés sous l’air gogue­nard de jeunes en uniforme nazi.

Et pendant ce temps, le jeune Frantz Huchel pour­suit son initia­tion à la vie d’homme, en ne compre­nant pas grand chose à l’amour. Mais en appre­nant beau­coup sur la façon de fabri­quer les ciga­res, et d’écrire dans la presse des arti­cles qu’il faut savoir déco­der. Heureu­se­ment pour lui, il rencon­tre le « Docteur des Fous » et le dialo­gue qu’il noue avec un véri­ta­ble « Herr Profes­sor Freud » lui permet de compren­dre bien des choses même si l’âme d’Anezca est bien diffi­cile à saisir. Ce roman sans conces­sion pour les Autri­chiens de l’époque nous balade dans tous les quar­tiers d’une ville qui a toujours cultivé un certain art de vivre. Du bura­liste qui a perdu sa jambe à la guerre 14 en but à la malveillance de son voisin boucher- sans doute parce qu’il sert du tabac tous les clients juifs ou pas- à l’humoriste qui tourne en déri­sion Adolf Hitler, à la famille Freud qui se terre dans son appar­te­ment, au facteur qui voit la police secrète ouvrir le cour­rier, tout ce monde se met en mouve­ment devant les yeux de Frantz et nous montre mieux qu’un repor­tage l’ambiance de Vienne en 1938.

J’ai beau­coup aimé ce retour vers le passé car, autant l’Allemagne cher­che à faire un travail très honnête sur son passé, autant d’autres pays (France y compris), comme l’Autriche cher­chent à rendre les nazis alle­mands respon­sa­bles de toutes les horreurs qui ont été commi­ses sur leur sol. Dans ce bureau de tabac cent pour cent autri­chien, avec un auteur à la plume légère nous voyons bien que le grand frère n’a pas eu à faire grand chose pour pous­ser cette popu­la­tion à exter­mi­ner ou chas­ser tous les juifs et tous ceux qui n’étaient pas d’accord pour voir la croix gammée flot­ter au dessus des monu­ments de leur capi­tale.

Citations

L’arrivée à Vienne en 1937

Le goût des autrichiens pour les titres

Dialogue avec un Freud désabusé

Dialogue sur les cigares

- Un cigare de cette qualité n’est pas parti­cu­liè­re­ment donné.
– C’est parce qu’il est récolté par des hommes coura­geux sur les rives ferti­les du fleuve Juan y Marti­nez et déli­ca­te­ment roulé à la main par de belles femmes, dit Franz en hochant la tête avec sérieux.
– Encore que, en l’occurrence, je ne me m’explique pas vrai­ment pour­quoi le courage est censé consti­tuer la qualité la plus éminente des culti­va­teurs cubains, lui opposa Freud.

Initiation du jeune homme naïf

Résultat de son initiation

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Traduit de l’américain par Josée Kamoun.

La vie dans les familles juives