Traduit de l’italien par Elise GRUAU. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Roman qui se lit agréa­ble­ment mais je pense que je l’oublierai assez vite. Il raconte cepen­dant un point de vue inté­res­sant, une jeune femme, fille d’un artiste reconnu et célèbre, part avec celui qui n’a pas su être un père dans un voyage à travers l’Italie alpine . On sent tout de suite que c’est leur dernière chance de se comprendre : tant de choses les ont sépa­rés. Elle est la fille d’un couple qui n’a pas su s’aimer et d’un père célèbre trop souvent absent. Elle est la femme d’un mari qui ne la fait plus rêver et la mère d’une petite fille qu’elle aime de toutes ses forces. Il faudra du temps pour que ce père mutique et fuyant arrive à lui faire comprendre qui il est : au-delà de l’artiste célèbre et consa­cré se cache un enfant blessé et un homme meur­tri. Accep­tera-t-elle de quit­ter sa posi­tion de victime (qu’elle est) pour lui tendre la main ? Ce qui est certain c’est qu’elle ne sortira pas indemne de ce voyage vers une Italie des origines où se mêlent aux drames d’une enfance tragique des forces mysté­rieuses et magiques.

Pour que cette histoire soit plau­sible, c’est à dire pour comprendre pour­quoi le père et la fille se connaissent si peu, il faut que les secrets qui les séparent soient à la fois énormes et crédibles. Sinon ils se résument en une phrase trop banale et quelque peu sordide. Son père a épousé sa mère par inté­rêt mais était amou­reux d’une autre femme. Je ne trahis en rien le roman car tout le travail de l’écrivain c’est d’habiller cette triste réalité par des senti­ments très forts, des pouvoirs magiques venant de femmes puis­santes, des mystères de la créa­tion artis­tique. Malgré cela, je ne peux pas dire que j’ai été très convain­cue par ce roman qui m’a semblé telle­ment » italien», dans la descrip­tion du senti­ment amou­reux.

Citations

Personnalité masculine

-Et puis que veux-tu que je te dises Viola ? Que je suis un ingrat ?
Il avait tout à coup pris ce visage que je détes­tais, celui qui disait : « Saute moi dessus si tu penses que cela peut te faire du bien, ou pardonne-moi. Mais ensuite, oublie et mets un point final. Tu n’arriveras pas à me faire chan­ger, de même que personne n’a jamais réussi à le faire. »

L’artiste et les femmes

-Oliviero place dans toutes ses sculp­tures quelque chose qui m’appartient et qu’il me dérobe en perma­nence, conti­nua-t-elle, en s’efforçant de masquer ces mots avec la stupeur d’une flat­te­rie. Il finira par m’avoir tout prix, ajouta-t-elle en souriant.
Ma mère ne perdit pas de temps, et à la première occa­sion elle raconta à mon père ce qui lui avait été confié. Et si Oliviero pouvait suppor­ter la jalou­sie de Pauline, il était en revanche trop jaloux de son art pour accep­ter qu’elle s’en serve pour se vanter face à une incon­nue.
- Comment as-tu pu dire à cette femme une chose pareille, telle­ment à nous ?
- Tu as fait bien pire : pour elle, tu détruis la seule chose qui soit vrai­ment à nous. L’amour.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière.

Lais­sez moi vous dire une chose. On est jamais trop vieux pour apprendre.


Après Domi­nique, Kathel, Keisha et tant d’autres, je viens vous recom­man­der la lecture de cette épopée. Voici le sujet, tel que le raconte la quatrième de couver­ture :

« lorsque Jay Mendel­sohn, âgé de quatre-vingt-et-un ans, décide de suivre le sémi­naire que son fils Daniel consacre à l’Odyssée d’ Homère, père et fils commencent un périple de grande ampleur. Ils s’affrontent dans la salle de classe, puis se découvrent pendant les dix jours d’une croi­sière théma­tique sur les traces d’Ulysse. »

Daniel Mendel­sohn a écrit un roman concer­nant la famille de sa mère assas­si­née lors des massacres de la Shoah : « Les Dispa­rus » -récom­pensé par le prix Médi­cis en 2007-, livre qui m’avait beau­coup marquée . (C’était avant Luocine, et je me promets de le relire). Il consacre donc ce temps roma­nesque et son talent d’écrivain à la quête de la person­na­lité de son père. Il le fait à travers l’analyse minu­tieuse de l’Odyssée, ce si diffi­cile retour d’Ulysse vers son royaume d’Ithaque, son épouse Péné­lope et son fils Télé­maque. On y retrouve tous les récits qui ont construit une partie de notre imagi­naire. Ulysse et ses ruses, Péné­lope et sa fidé­lité à toute épreuve, Télé­maque, ce fils qui recherche son père, mais aussi le Cyclope, Circé, Calypso, les enfers… tous ces récits, grâce au talent du profes­seur Daniel Mendel­sohn, nous permettent de réflé­chir à la condi­tion humaine. On aurait, je pense, tous aimé parti­ci­per à ce sémi­naire au cours duquel ce grand spécia­liste de la litté­ra­ture grecque et latine, n’assène pas son savoir mais construit une réflexion commune aux parti­ci­pants et au profes­seur grâce aux inter­ven­tions perti­nentes de ses étudiants. Je n’ai pas très bien compris si tous connaissent le grec ancien ou si (comme cela me semble plus probable) seul le profes­seur peut se réfé­rer au texte origi­nel. L’épopée prend vie et se mêle à la quête de l’auteur. Qui se cache derrière ce père taiseux, inca­pable de montrer ses senti­ments à ses enfants ou à son épouse ? Certai­ne­ment plus que la person­na­lité d’un père ingé­nieur devant lequel son fils trem­blait avant de lui avouer qu’il ne compre­nait rien aux mathé­ma­tiques. Au détour d’une réac­tion d’étudiant, d’une phrase analy­sée diffé­rem­ment, nous compre­nons de mieux en mieux ces deux fortes person­na­li­tés si diffé­rentes. On se prend à rêver que tous les pères et tous les fils sachent un jour entre­prendre ce voyage vers une réelle connais­sance de l’autre. Daniel est écri­vain et profes­seur, le chapitre inti­tulé « Anagno­ri­sis», où il s’agit bien de « recon­nais­sance » se termine ainsi :
Quand vous ensei­gnez, vous ne savez jamais quelles surprises vous attendent : qui vous écou­tera ni même, dans certains cas, qui déli­vrera l’enseignement.
Et il avait commencé 60 pages aupa­ra­vant de cette façon :
Une chose étrange, quand vous ensei­gnez, c’est que vous ne savez jamais l’effet que vous produi­sez sur autrui ; vous ne savez jamais, pour telle ou telle matière, qui se révé­le­ront être vos vrais étudiants, ceux qui pren­dront ce que vous avez à donner et se l’approprieront -sachant que « ce que vous avez appris d’un autre profes­seur, une personne qui s’était déjà demandé si vous assi­mi­le­riez ce qu’elle avait à donner.…
Quel effet de boucle admi­rable et toujours recom­men­cée, oui nous ne sommes au mieux que des trans­met­teurs d’une sagesse qui a été si bien racon­tée et mise en scène par Homère. J’ai beau­coup de plai­sirs à racon­ter les exploits d’Ulysse à mes petits enfants qui s’émerveillent à chaque fois du génie du rusé roi d’Ithaque, j’ai retrouvé le livre dans lequel enfant j’avais été passion­née par ces récits. Et je crois que comme le père et le fils Mendel­sohn, j’aimerais faire cette croi­sière pour confron­ter mes souve­nirs de récits à ces merveilleux paysage de la Grèce.
Peut-être que comme Jay, je trou­ve­rai que l’imaginaire est telle­ment plus riche que la réalité, et puis hélas je n’ai plus de parents à retrou­ver car il s’agissant bien de ça lors de cette croi­sière « sur les pas d’Ulysse » permettre à Daniel de retrou­ver la facette qu’il ne connais­sait pas de son père, celui qui sait s’amuser et se détendre et faire sourire légè­re­ment la compa­gnie d’un bateau de croi­sière. Bien loin de l’austère ingé­nieur féru de formules de physique devant lequel trem­blait son plus jeune fils.

Citations

Relations d’un fils avec un père qui n’aime pas qu’on fasse des petites manières ou des histoires.

Lorsque mon père racon­tait cette histoire, il passait rapi­de­ment sur ce qui, à moi, me semblait être la partie la plus inté­res­sante – la crise cardiaque, sa préci­pi­ta­tion, à mon sens, poignante à rejoindre mon grand-père, l’action, en un mot – et s’étendait sur ce qui avait été pour moi, à l’époque, le moment le plus ennuyeux : les rota­tions de l’avion. Il aimait racon­ter cette histoire, car pour lui, elle montrait que j’avais très bien su me tenir : j’avais supporté sans me plaindre l’assommante mono­to­nie de tous ces ronds dans l’air, de tout cette distance parcou­rue sans avan­cer. « Il n’a pas fait la moindre histoire», disait mon père, qui avait horreur que l’on fasse des histoires, et même à cette époque, malgré mon jeune âge, je compre­nais vague­ment qu’en donnant une légère inflexion caus­tique au mot « histoires», c’était en quelque sorte ma mère et sa famille qu’il visait. « Il n’a pas fait la moindre histoire», disait papa d’un hoche­ment de tête appro­ba­teur. « Il est resté sage­ment assis, à lire, sans un mot ».
De longs voyages, sans faire d’histoires. Des années ont passé depuis ce long périple de retour, et depuis, j’ai moi-même eu à voya­ger en avion avec des enfants en bas âge, et c’est pour­quoi, lorsque je repense à l’histoire de mon père, deux choses me frappent. La première, c’est que cette histoire dit surtout à quel point « lui » s’était bien tenu. Elle témoigne de la façon exem­plaire dont il a géré tout cela, me dis-je main­te­nant : en mini­mi­sant la situa­tion , en faisant comme s’il ne se passait rien d’anormal, en donnant l’exemple et restant lui-même tran­quille­ment assis, et en résis­tant -contrai­re­ment à ce que j’aurais fait car, à bien des égards, je suis davan­tage le fils de ma mère et le petit-fils de Grandpa – à la tenta­tion d’en rajou­ter dans le sensa­tion­nel ou de se plaindre.
La seconde chose qui me frappe quand je repense aujourd­hui à cette histoire, c’est que pendant tout le temps que nous avons passé ensemble dans l’avion , l’idée de nous parler ne nous a pas effleu­rés un instant.
Nous avions nos livres et cela nous suffi­sait.

Les questions que posent les récits grecs et qui nous concernent toujours.

Nous savons bien sûr que « l’homme » n’est autre Ulysse. Pour­quoi Homère ne le dit-il pas d’emblée ? Peut-être parce que, en jouant dès l’abord de cette tension entre ce qu’il choi­sit de dire (l’homme) et ce qu’il sait que nous savons (Ulysse), le poète intro­duit un thème majeur, qui ne cessera de s’intensifier tout au long de son poème, à savoir : quelle est la diffé­rence entre ce que nous sommes et ce que les autres savent de nous ? Cette tension entre anony­mat et iden­tité sera un élément clé de l’intrigue de l’odyssée. Car la vie de son héros dépen­dra de sa capa­cité de cacher son iden­tité à ses enne­mis, et de la révé­ler, le moment venu, à ses amis, à ceux dont il veut se faire recon­naître : d’abord son fils, puis sa femme, et enfin son père.

Message d Homère

L’Odyssée démontre la vérité de l’un des vers les plus célèbres et les plus trou­blants, que le poète met dans la bouche d’Athena à la fin de la scène de l’assemblée :«Peu de fils sont l’égal de leur père ; la plupart en sont indignes, et trop rares ceux qui le surpassent. »

Le plaisir des mots venant du grec

Les récits de Nestor sont des exemples de ce que l’on appelle les récits du « nostos ». En grec, « nostos » signi­fie « le retour ». La forme pluriel du mot, « nostoi», était en fait le titre d’une épopée perdue consa­crée au retour des rois et chefs de guerre grecs qui combat­tirent à Troie. L’Odyssée est-elle même un récit du « nostos», qui s’écarte souvent du voyage tortueux d’Ulysse à Ithaque pour rappe­ler, sous forme conden­sée, Les « nostoi » d’autres person­nages, comme le fait ici Nestor -presque comme s’il crai­gnait que ces autres histoires de « nostoi » ne survivent pas à la posté­rité. Peu à peu, le mot « nostoi», teinté de mélan­co­lie et si profon­dé­ment ancrée dans les thèmes de l’Odyssée, a fini par se combi­ner à un autre mot du vaste voca­bu­laire grec de la souf­france, « algos», pour nous offrir un moyen d’exprimer avec une élégante simpli­cité le senti­ment doux-amère que nous éprou­vons parfois pour une forme parti­cu­lière et trou­blante de vague à l’âme. Litté­ra­le­ment, le mot signi­fie « la douleur qui naît du désir de retrou­ver son foyer», mais comme nous le savons, ce foyer, surtout lorsqu’on vieillit, peut aussi bien se situer dans le temps que dans l’espace, être un moment autant qu’un lieu. Ce mot est « nostal­gie ».

L’implication de l’écrivain dans le récit de l’odyssée

J’avais hâte d’aborder l’épisode de la cica­trice d’Ulysse, où se trouve mêlé dans deux thèmes essen­tiels de l’Odyssée : la dissi­mu­la­tion et la recon­nais­sance, l’identité et la souf­france, la narra­tion et le passage du temps. Mais une fois de plus, j’ai dû me rendre à l’évidence, les étudiants ne s’intéressaient pas du tout au même chose que moi. Seul Damien, le jeune Belge, avait parlé de la cica­trice d’Ulysse sur notre forum. Sans doute, me dis-je, est-ce parce que je suis écri­vain que cette scène me fascine plus qu’eux : car tout l’intérêt de la compo­si­tion circu­laire est de four­nir une solu­tion élégante au défi tech­nique qui se présente à quiconque veut entre­la­cer le passé loin­tain à la trame d’un récit au présent en gommant les sutures.

Pour comprendre ce passage, il faut savoir que l’auteur est homosexuel. Cela avait été difficile pour lui de le dire à ses parents. Mais son père ne l’avait pas jugé à l’époque. Il est en train de faire une croisière sur « les pas d’Ulysse ». Il est adulte et son père est très vieux. Dialogue père fils

Papa, attends, insis­tai-je. Donc, si je comprends bien, il y a eu un garçon gay amou­reux de toi dans le Bronx, c’est de lui que te vient ton surnom de « Loopy», et tu n’as jamais songé à m’en parler ?
Mon père baissa les yeux. C’est simple­ment, Dan, que… Je ne savais pas trop comment t’en parler.
Que répondre à cela ? Alors j’ai fait comme mon père : j’ai été sympa avec lui.
C’est bon, dis-je. Au moins, main­te­nant, c’est fait. Bon Dieu, papa…
Il appuya sur un bouton de son iPad et l » Iliade émit une lumière bleu­tée dans la pénombre. Ouais, on dirait… Puis il leva les yeux et dit : c’est une croi­sière sur l’Odyssée, n’oublie pas. Chacun a une histoire à racon­ter. Et chacun a… son talon d’Achille.
Oui, sans doute.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard, il a obtenu un coup de cœur.

Je savais, grâce au billet d’Aifelle , que je lirai ce livre, depuis j’ai lu « Anna ou une histoire fran­çaise » et je ne peux encore une fois que me féli­ci­ter de ce conseil de lecture. Même si, ce n’est pas une lecture très facile, surtout la partie sur l’angoisse d’Abraham, j’ai été très touchée par ce récit. Comme Aifelle je vous conseille d’écouter son inter­view car elle raconte si bien tout ce qui l’habite. Alors pour­quoi Abra­ham est-il angoissé, je n’ai pas trouvé la réponse, mais en revanche Rosie Pinhas-Delpuech a raison, si on ne connaît pas la cause on connaît bien l’heure à laquelle l’angoisse nous saisit : c’est l’heure où le soleil, même s’il illu­mine une dernière fois de mille feux le ciel, va se coucher et où la lumière va faire place à l’obscurité.

C’est l’heure où les enfants pleurent sans pouvoir être faci­le­ment conso­lés, c’est l’heure où le malade a peur de la nuit qui s’installe, c’est l’heure où le marin voudrait être au port.

Cette auteure nous entraîne dans un voyage, celui de son exil et celui de l’exil de sa langue. Ses passages sur le fran­çais des étran­gers sont d’une justesse incroyable . Elle nous fait connaître aussi Israël autre­ment et c’est si rare aujourd’hui entendre parler posi­ti­ve­ment et simple­ment de ces gens qui habitent sur cette terre telle­ment convoi­tée. Elle nous raconte aussi la France des années 70 et les quelques pages sur Nanterre sont inté­res­santes, elle y mêle la toute nouvelle univer­sité : quelques bâti­ments très laids sortis d’une friche assez triste, contras­tant avec l’exigence intel­lec­tuelle des profes­seurs et les débats sans fin avec son amie, le murs qui cache un bidon­ville où des émigrés moins chan­ceux qu’elle s’entassent. Elle n’oublie jamais que sa condi­tion d’étrangère peut se rappe­ler à elle bruta­le­ment. Et qu’elle peut se retrou­ver sur l’île de la Cité à faire la queue parmi les déses­pé­rés du monde pour renou­ve­ler ses titres de séjour. Fina­le­ment sa vraie patrie sera ses langues et surtout la traduc­tion, c’est à dire encore un voyage celui qui lui permet de passer de l’hébreu au fran­çais et du fran­çais à l’hébreu. Elle n’en n’oublie pas pour autant le turc qui reste sa langue mater­nelle.

Citations

L’exil

Ils(les Russes blancs) ravi­vaient auprès de ces derniers, et surtout des Juifs, la mémoire des guerres, des horreurs qui les accom­pagnent, du déclas­se­ment qu’entraîne tout dépla­ce­ment forcé, de l’exil d’un peuple qui avait la nostal­gie de sa terre, de sa langue et d’une chose tout à fait indé­fi­nis­sable que Dostoïevski- qui écrit « L’idiot » au cours d’un long exil à l’étranger- « le besoin d’une vie qui les trans­cende, le besoin d’un rivage solide,d’une patrie en laquelle ils ont cessé de croire parce qu’ils ne l’ont jamais connue ».

L’aéroport de Lod

Mon souve­nir de l’aéroport de Lydda-Lod en 1966 recoupe certaines photos des « Récits d’Ellis Island » de Georges Perec et Robert Bober. Les mêmes bagages bour­rés et, fice­lés, inélé­gants, les mêmes visages un peu figés par l’attente , l’angoisse, l’excès d’émotion. En 1966, l’aéroport de Lod est un lieu unique au monde où des retrou­vailles sont encore possibles entre morceaux de puzzles disper­sés sur la surface de la terre ou manquants.

les Juifs, la terre et la nation

Déta­ché de la terre par des siècles d’errance, inter­dit d’en possé­der, de la travailler, le Juif est histo­ri­que­ment une créa­ture urbaine. Parmi les notions élémen­taires qui me faisaient défaut par tradi­tion et culture profonde, la terre, la patrie, le drapeau, n’étaient pas les moindres. Toujours hôtes d’un pays étran­ger, d’abord de l’Espagne puis de l’empire otto­man, la terre était pour nous une notion abstraite, hostile, excluante. Nous étions des loca­taires avec des biens mobi­liers, trans­por­tables : ceux qui se logeaient dans le cerveau et éven­tuel­le­ment dans quelques valises. La terre appar­te­nait aux autoch­tones, ils avaient construit une nation, puis planté un drapeau, et nous étions les hôtes, dési­rables ou indé­si­rables selon les jours.

Le style que j’aime, cette image me parle

C’est exac­te­ment ainsi que m’est apparu Hirshka, (…) comme s’il draguait dans un filet de pêche une histoire qu’il avait traî­née à son insu jusqu’aux rives de la Médi­ter­ra­née.

La langue des » étrangers »

Quand on est en pays étran­ger, même si on en comprend la langue, on ne se comprend pas . Parfois, on n’entend pas les paroles qui sont dites. L’entendement est obstrué. On est frappé de surdité audi­tive et mentale. La peur qu’éprouve l’étranger et, le rejet qu’il subit, le rendent défi­cient. Il se fait répé­ter les choses, de crainte de ne pas comprendre.

Entre le jargon disser­ta­tion de la philo­so­phie , le caquè­te­ment des commères de la rue, l’argot de l’ouvrier, celui de l’étudiant, il ne restait pas le moindre inter­stice pour le parler respec­tueux de ceux qui, depuis deux siècles, avaient élu domi­cile dans le fran­çais de l’étranger.

Comme Aifelle je vous conseille d’écouter cette femme


Ce livre, cadeau d’amis navi­ga­teurs, a été récom­pensé par plusieurs prix et commenté de façon très élogieuse sur de nombreux blogs. Si j’ai quelques réserves sur ce roman et que je n’en fais pas comme tant d’autres lecteurs et lectrices un coup de cœur, je le consi­dère cepen­dant comme un très grand roman. Cathe­rine Poulain, cette petite femme à la voix si douce est à coup sûr une roman­cière éton­nante. Elle raconte, son expé­rience de 10 ans en Alaska, où elle est allée faire la pêche dans des condi­tions extrêmes. C’est une femme de défis, et elle veut montrer à tous, et d’abord à elle même qu’elle peut tenir sa place sur les bateaux menés par des hommes par tous les temps.

Comme elle n’a aucun préjugé, elle cherche à connaître ces marins qui après avoir passé des semaines en mer dans des condi­tions de fatigue effroyable reviennent à terre pour se saou­ler dans les bars des ports. Elle en fait des portraits au plus près de la réalité et trouve en chacun d’eux, même ceux qui roulent dans le cani­veau après leur beuve­ries, leur part d’humanité. J’ai beau­coup aimé ces récits de pêche et on reste sans voix devant la violence contre l’espèce animale. Les scènes où ces hommes tuent ces superbes pois­sons sont d’une beauté mais d’une tris­tesse infi­nie, les hommes sont-ils obli­gés de tant de cruauté pour se nour­rir ? Même les limites impo­sées par les contrôles pour la survie des espèces ne sont guère rassu­rantes pour la repro­duc­tion des gros pois­sons des mers froides. Bien sûr, les pêcheurs ne doivent pas rame­ner des pois­sons trop petits, ils les rejettent donc dans les flots, seule­ment qui s’inquiètent qu’ils soient déjà à l’état de cadavres ? Tout cela est parfai­te­ment raconté, alors pour­quoi ai-je quelques réserves ? C’est un récit très répé­ti­tif surtout quand Lily est à terre. Je n’ai pas une grande passion pour les beuve­ries dans les bars et il y en a beau­coup, beau­coup trop à mon goût dans ce roman.

Citations

Être pêcheur

Embar­quer, c’est comme épou­ser le bateau le temps que tu vas bosser pour lui. T’as plus de vie , t’as plus rien à toi. Tu dois obéis­sance au skip­per. Même si c’est un con (.….) Manquer de tout, de sommeil, de chaleur, d’amour aussi, il ajoute à mi-voix, jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à haïr le métier, et que, malgré tout on en rede­mande, parce que le reste du monde vous semble fade, vous ennuie à deve­nir fou. Qu’on finit par ne plus pouvoir se passer de cette ivresse, de ce danger, de cette folie !

Dangers de la pêche

- Mais a quoi exac­te­ment je dois faire atten­tion ?
– À tout. Aux lignes qui s’en vont dans l’eau avec une force qui t’emporterait si tu te prends le pied, le bras dedans, à celles que l’on ramène qui, si elles se brisent, peuvent te tuer, te défi­gu­rer … Aux hame­çons qui se coincent dans le vireur et sont proje­tés n’importe où, au gros temps, au récif que l’on n’a pas calculé, à celui qui s’endort pendant son quart, à la chute à la mer, la vague qui t’embarque et le froid qui te tue.…

Scènes à vous dégoûter de manger du poisson et une idée du style de l’auteure

Mais non, pas des dollars .… des pois­sons bien vivants… des créa­tures très belles qui happent l’air de leur bouche stupé­faite, qui tour­noient folle­ment sur le clair blanc de l’aluminium, aveu­glés par le néon, se cognent encore et encore à cet univers cru où tout est tran­chant, toute sensa­tion bles­sante.

Une femme à bord

Une femme qui pêche va se fati­guer autant qu’un homme, mais il va lui falloir lui trou­ver une autre manière de faire ce que les hommes font avec la seule force de leurs bisco­teaux, sans forcé­ment réflé­chir, tour­ner ça autre­ment, faire marcher son cerveau. Quand l’homme sera brûlé de fatigue elle sera encore capable de tenir long­temps, et de penser surtout. Bien obligé.

Que cherche-t-on dans ces conditions extrêmes

Vous êtes venus cher­cher quelque chose qui est impos­sible à trou­ver. Une sécu­rité ? Enfin non même pas puisque c’est la mort que vous avez l’air de cher­cher, ou en tout cas vouloir rencon­trer. Vous cher­chez… une certi­tude peut-être… quelque chose qui serait assez fort pour combattre vos peurs, vos douleurs, votre passé -qui sauve­rait tout, vous en premier.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard et coup de cœur de mon club

Je le mets dans la caté­go­rie « Roman qui font du bien», avec ces quatre coquillages, il est aussi dans « mes préfé­rences», parce qu’il raconte un très bel amour qui a duré tout le temps d’une vie de couple, brisé seule­ment par la mort trop précoce due à la chorée de Hunting­ton. Il y a telle­ment d’histoires de couples qui n’arrivent pas à s’aimer dans la litté­ra­ture actuelle. Certes, (et hélas !) la mort précoce de la jeune femme, est peut-être un facteur de réus­site de cet amour, mais Tris­tan Talberg sous la plume de Patrick Tudo­ret raconte si bien cette rela­tion réus­sie, pleine de passion, de tendresse, d’attention à autrui que cela m’a fait vrai­ment du bien au creux de cet hiver très gris. Ce roman n’est pas non plus un texte de plus sur le pèle­ri­nage de Compos­telle, mais plutôt un chemin vers la sortie du deuil.

Cette longue marche à pied, permet grâce à l’effort physique souvent soli­taire, un retour sur soi et une réflexion sur la foi. Les bruits du monde sont comme assour­dis, s’ils parviennent aux marcheurs c’est avec un temps de réflexion salu­taire. Ce n’est pas un livre triste, au contraire, il est souvent drôle, les diffé­rents marcheurs sont bien croqués, cela va de l’athée mili­tant aux confits en reli­gion. Tris­tan est un agnos­tique dans lequel je recon­nais volon­tiers plusieurs de mes tendances. Beau­coup plus cultivé que moi, il se passionne pour les auteurs comme Pascal, Chateau­briand, Saint Augus­tin mais c’est pour réflé­chir sur ses doutes et fuir tous les secta­rismes. Et le prix Nobel dans tout cela ? disons que c’est un beau prétexte pour réflé­chir sur la noto­riété et la média­ti­sa­tion du monde actuel. Un roman agréable à lire et j’ai déjà en tête bien des amies à qui je l’offrirais volon­tiers.

Citations

Ceux qui ont refusé le Nobel

Sartre en 1960, vexé peut-être que Camus l’eût devancé de trois ans… ; Beckett aussi, ascète incor­rup­tible des Lettres (.…) Beckett n’avait pas un rond vaillant et la gentillette somme atta­chée au prix l’eût sans doute bien aidé, mais sa soupente d’étudiant éter­nel était plus vaste que tous les palais

Ce portrait m’enchante

Fervent secta­teur du guide Miche­lin, son ingé­nieur de père, pour qui la poésie du monde rési­dait davan­tage dans un roule­ment à billes que dans les vers impairs de Verlaine, en vantait sans fléchir l’objectivité et le sérieux .

La mort de l’aimée

Elle ne vit qu’une masse sombre effon­drée sur le lit. Une masse sombre tran­chant sur le drap clair, dans cette chambre étouf­fante et blanche. Un homme couché sur une femme aimée, ploye sur elle, la couvrant de tout son corps comme si elle avait froid. Mais elle n’avait plus froid

Agnostique et Athée

Mais, tu le sais, j’ai toujours eu les fonda­men­ta­listes en horreur, qu’ils fussent croyants ou athées. Leurs idées arrê­tées en font des statues de sel, des cerveaux en jachère. Leurs certi­tudes m’emmerdent. Cette pensée enkys­tée me fait honte et m’effraie à la fois. Fonda­men­ta­lisme athée, gonflé de préten­tion sur ratio­na­listes, tenant dans le plus insup­por­table mépris les 9/​10° de l’humanité pour qui Dieu et le sacré sont au coeur de tout, mais aussi fonda­men­ta­lisme reli­gieux qui nous fait le coup de la certi­tude « infor­mée», fermée à toute autre forme de pensée

20160813_105713Traduit du danois par Raymond ALBECK

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Quel livre ! Je le dois encore une fois à Domi­nique. Que sa curio­sité insa­tiable soit mille fois remer­ciée ! Sans son blog ce livre ne serait pas parvenu jusqu’à moi puisque ma média­thèque ne possède pas encore (depuis j’ai convaincu les biblio­thé­caires de l’acheter) ce « chef d’oeuvre», comme le dit la quatrième de couver­ture. Et je suis entiè­re­ment d’accord, c’est un petit chef d’oeuvre. Thor­kild Hansen, décrit avec une préci­sion extra­or­di­naire, tant sur le plan tech­nique qu’humain, une expé­di­tion qui part du Dane­mark en 1761, pour faire connaître au monde un pays alors inviolé : « L’Arabie Heureuse ». Un roi danois Frédé­ric V, soutenu par un ministre, Berns­torff, parti­cu­liè­re­ment gagné à l’esprit des lumières, mobi­lise des sommes impor­tantes pour finan­cer une expé­di­tion auda­cieuse. Il s’agit de rassem­bler des savants les plus poin­tus de l’époque pour décou­vrir une partie de la planète où aucun occi­den­tal n’était encore allé.

D’abord, il s’agit de comprendre ce nom : pour­quoi s’appelle-t-elle « Heureuse » cette Arabie ? Qui sont les peuples qui la composent ? Pour cela, il faut un savant linguiste , ce sera un Danois von Haven. Pour comprendre la géolo­gie et les plantes, on fera appel un savant suédois Peter Forss­kal, un méde­cin physi­cien danois le docteur Kramer pour soigner les membres de l’équipe , un peintre graveur Bauren­feind pour rame­ner les illus­tra­tions de tout ce qui sera décou­vert et un arpen­teur d’origine alle­mande, Cars­ten Niebuhr, le moins titré des cinq hommes. Tous ces gens ont beau­coup écrit, envoyé de longs rapports sur leur voyage (sauf le docteur Kramer). Torkild Hansen, les a tous lus et pour certains de ces écrits, il en était le premier lecteur.

Son récit nous faire revivre de l’intérieur cette incroyable épopée qui a failli être un des plus grands fias­cos de tous les temps. Pour une raison que l’on sait dès le début du livre van Haven et Forss­kal se haïs­saient, et malheu­reu­se­ment Berns­torff n’a pas su anti­ci­per les consé­quences de cette haine impla­cable. Il aurait au moins fallu dési­gner un chef, mais non, on leur demande à tous de s’entendre ce qu’ils sont tota­le­ment inca­pables de faire. La raison en est sans doute que l’éminent profes­seur danois von Haven, déce­vait beau­coup son employeur qui n’osait pas l’avouer. Sur le terrain la mollesse d’esprit et de corps de von Haven le discré­di­tera tota­le­ment, au profit du coura­geux, éner­gique mais colé­reux Forss­kal.

La mala­ria empor­tera dans la mort ces deux hommes, le premier n’aura rien décou­vert d’important, se plai­gnant à longueur de rapports de l’inconfort et de l’insécurité. Le second au contraire a réussi à envoyer de multiples rapports, de nombreuses caisses de plantes, d’animaux empaillés, ou conser­vés dans l’alcool , de semences, de plantes séchées. Tout cela parfai­te­ment décrit dans de mult ouvrages. Malheu­reu­se­ment, rien ou presque de son fabu­leux travail n’a été exploité. Pour­quoi ? Il était suédois et le roi du Dane­mark n’avait guère envie que la Suède s’attribue le succès d’une expé­di­tion qu’elle avait finan­cée. Forss­kal est un élève de Linné qui est déjà un savant reconnu mais suédois, les consé­quences de ce natio­na­lisme absurde c’est que von Haven n’a rien décou­vert par paresse et que les extra­or­di­naires décou­vertes de Forss­kal ont été complè­te­ment négli­gées ou presque.

Il ne reste donc rien de cette expé­di­tion qui dura 7 ans ? et bien si ! Le seul person­nage peu titré était cet arpen­teur d’origine alle­mande : Cars­ten Nieb­hur qui a toujours refusé le moindre titre hono­ri­fique, il est le seul à reve­nir vivant de cette extra­or­di­naire épopée et il a fourni au monde, pour plusieurs siècles, des cartes exactes de cette région du monde. Même s’il a donné le nom correct à l’Arabie « Heureuse » : le Yemen , il n’a pas trouvé pour­quoi on l’avait si long­temps appelé Heureuse. La réponse est dans le livre, à vous de l’y trou­ver…

C’est peu de dire que j’ai lu avec passion ce voyage abso­lu­ment extra­or­di­naire, ne m’agaçant même plus d’un procédé qui d’habitude me gêne beau­coup : l’auteur nous annonce souvent les événe­ments impor­tants à venir. Je préfère toujours décou­vrir les diffé­rentes péri­pé­ties au cours de ma lecture sans effet d’annonce. Quand j’ai réalisé que l’énorme travail de Forss­kal, d’une qualité remar­quable allait être réduit à néant par la stupi­dité et la mesqui­ne­rie humaine, j’ai alors lu ce livre comme un thril­ler, je n’arrivais pas à le croire ! Si je dois encore vous donner une raison supplé­men­taire pour vous plon­ger dans ce voyage, lisez-le simple­ment pour décou­vrir une des plus belles person­na­lité que les livres m’ont permis de connaître : celle d’un arpen­teur qui avec téna­cité et intel­li­gence a permis de faire de cette expé­di­tion une superbe réus­site. Une person­na­lité de cet acabit : modeste, honnête, humaine, altruiste, coura­geuse, sans préjugé … bref, à lui seul, il mérite un collier entier de coquillages !

Citations

Les temps anciens

Ce ministre nour­ris­sait pour l’art et la science un inté­rêt qu’il nous est diffi­cile d’imaginer, alors que nous avons amélio­rer la consti­tu­tion de l’État et que le despo­tisme éclairé a fait place à la démo­cra­tie non éclai­rée.

Trait de personnalité toujours sujette à la critique

Il avait de la valeur, on le lui eût pardonné, mais il le savait lui-même, montrait avec osten­ta­tion qu’il en était convaincu, et cela était inex­cu­sable.

La science et les mythes : l’explication de la fluorescence de la mer.

Des expé­riences plus récentes ont prouvé que la phos­pho­res­cence de la mer est due à des orga­nismes vivants. Les filles de Nérée sont tout simple­ment des proto­zoaires unicel­lu­laires, flagelles et rhizo­podes.

Des questions hautement scientifiques

Presque toutes les univer­si­tés euro­péennes demandent aux voya­geurs d’étudier tous les problèmes imagi­nables : entre autres, un circon­cis éprouve-t-il plus de plai­sir au cours d’un coït qu’un incir­con­cis.

Le langage diplomatique dans toute sa splendeur

Il ne va pas jusqu’à dire que von Haven, à bout d’arguments, avait demandé à Forss­kal de lui « baiser le cul», mais que « von Haven avait eu recours à une insulte si gros­sière que le respect que m’inspire Votre Excel­lence m’interdit de la lui répé­ter, et toute­fois comme les circons­tances me font un devoir de préci­ser, j’indiquerai que la popu­lace s’en sert pour accu­ser un homme de la lâcheté la plus abomi­nable, en lui attri­buant certaines habi­tudes canines » .…

La fin terrible de cette aventure pour les deux savants de l’expédition

Les deux profes­seurs ambi­tieux et querel­leurs ont partagé en fin de compte le même destin. L’un fut tout au long du voyage sans éner­gie, dépourvu d’esprit d’initiative, manquant d’idées, inté­ressé seule­ment par des ques­tions de confort. L’autre a travaillé du matin au soir, s’est passionné pour tout ce qui l’entourait, a décou­vert des problèmes capti­vant là où les autres ne voyaient que des vérité de la Palisse, et a su les résoudre. Il a collec­tionné, cata­lo­gué, décrit. Il n’a pas laissé derrière lui un simple jour­nal : ses manus­crits remplis­saient sept lourds colis et ses collec­tions au moins vingt grandes caisses. Mais il n’en a pas plus tiré profit que le premier. On a connu la plus grande partie de ses décou­vertes seule­ment après que d’autres les eurent refaites et publiées. La mise de chacun est diffé­rente mais le résul­tat est le même : il ne reste rien.

Peter Forsskal

Le seul souve­nir vivant de Peter Forss­kal qui mourut à Yerim, en Arabie Heureuse, la plante de Forss­kal, est une ortie.

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Traduit de l’Italien par Béatrice Vierne.

Citation qui donne tout son sens à cet essai

Ah la vérité histo­rique… C’est une île imagi­naire, elle ouvre des trous noirs qu’on ne peut rempla­cer qu’au condi­tion­nel. 

3Toujours Domi­nique tenta­trice pour les voyages inso­lites, mais j’ai été beau­coup moins convain­cue que par « Aux fron­tières de l’Europe», certes je suis séduite par l’érudition de cet auteur et aussi son talent à nous faire revivre Hanni­bal que l’on ne connaît qu’à travers ses enne­mis qu’il a bien failli anéan­tir : les Romains. Mais ma progres­sion dans ce voyage fut labo­rieux, je n’ai pas retrouvé l’allant de ma précé­dente lecture. Certes, le sujet passionne les érudits et ce chef de guerre est bien diffi­cile à cerner. Il y a tant de légendes qui courent sur son compte. Où est donc la vérité ?

Surtout que l’on sait bien que Rome n’a eu de cesse que d’effacer toutes les traces de celui qui a les a presque fait dispa­raître de l’histoire de l’humanité. Les lieux sont bien diffi­ciles à mettre sur une carte, car même les lits des rivières ont évolué depuis les guerres puniques. Alors où se trouve, donc, Cannes qui a vu l’extermination de 60 000 soldats ? Bataille mémo­rable, encore étudiée dans les écoles mili­taires mais dont on ne retrouve aucune trace à l’endroit où l’on a cru pendant long­temps qu’elle s’était dérou­lée. Toute l’Italie est là dans ce récit, la romaine comme la catho­lique, la fasciste comme celle d’aujourd’hui, mais tant d’érudition et d’hésitations sur ce qui s’est vrai­ment passé ont fini par épui­ser ma réserve de bonne volonté.

Citations

Réflexion sur notre époque

Vingt-deux siècles, ce n’est qu’un souffle dans l’histoire humaine. Je repense à ce que me racon­taient mes grands-parents et je m’aperçois qu’en effet il existe encore un fil rouge qui me relie à l’Antiquité. Je ne sais pas si mes fils pour­ront en dire autant, dans cette société qui tue le temps avec l’hypervélocité télé­ma­tique.

Remarque sur les chaînes d’hôtels

Lorsque j’arrive à l’hôtel, un block­haus glacial, affligé de la déco­ra­tion funé­raire propre aux chaînes hôte­lières améri­caine…

Dégâts du béton

En Espagne vous dira-t-on , le béton « a fait plus de dégâts que la guerre civile ». Le béton des pots-de-vin, bien évidem­ment. Un assaut de spécu­la­tions immo­bi­lières, qui au cours de ces dernières années a donné lieu à des faillites spec­ta­cu­laires et à des fuites rocam­bo­lesques avec le butin, parmi les délices de Marbella.

Tourisme fluvial

Je me dis : cette Europe fluviale somno­lente est vrai­ment un conti­nent inconnu, avec ses marins d’eau douce qui sont bien les seuls à célé­brer les joies de la lenteur dans une ultime zone franche assié­gée par le vacarme de la terre ferme.

L’Italie aujourd’hui

Au sortir des Alpes commence la plaine des Italiens moyens qui déam­bulent avec leur portable vissé à l’oreille. Mon peuple est en apnée sous des nuages de mous­son, avan­çant à la queue leu leu dans le laby­rinthe d’un réseau routier dément. Entre­pôts, herbes folles et insulte à la mémoire sont visibles de partout dans cet espace qui paraît avoir perdu chacune de ses lignes direc­trices

Pour réfléchir

Les provinces se prennent par la force, mais se gouvernent par le droit. Elles sont faciles à conqué­rir, diffi­ciles à conser­ver. (Héro­dote)

La modernité

la mort du mythe est le phéno­mène le plus obscène des temps modernes. C’est la fin de l’enchantement, de l’imagination , du désir.

Exploit de Jules César

Jules César qui déplaça ses hommes de la Toscane à l’Andalousie en vingt-huit jours à peine.

SONY DSCTraduit (de façon étrange parfois) de l’anglais par Béatrice Vierne.

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J’ai suivi les plai­sirs de Domi­nique et j’ai mis mes pas dans ceux de Kath­leen Jamie. Avec un peu d’appréhension car je me méfie des passion­nées de nature. Mais je devais me rendre à la boutique Orange pour échan­ger ma « Live box » foudroyée par un orage du début de l’été. Allez chez Orange, c’est apprendre la patience, et pour ne pas être enva­hie par la laideur ordi­naire du centre commer­cial, quoi de mieux qu’un livre qui vous entraîne dans les îles du nord de l « Écosse. Le livre comporte 11 ballades, 8 m’ont abso­lu­ment ravie. Une m’a vrai­ment déçue, celle à travers les bocaux des patho­lo­gistes et anato­mistes de l’hôpital de Surgeons » Hall et je n’ai trouvé aucun inté­rêt à la descrip­tion d’Edimbourg.

J’ai parfois été éton­née par la traduc­tion, heureux ceux qui peuvent lire cette auteure en anglais ! Les cinq premières ballades sont abso­lu­ment magiques, on peut les lire avec Inter­net pour savou­rer toutes les images que Kath­leen Jamie nous évoque avec beau­coup de grâce, de préci­sion et d’humour.

Elle se sert de ses talents d’écrivaine pour nous embar­quer dans des lieux magiques et nous faire réflé­chir sur la complexité de l’âme humaine. Pour­quoi en effet les hommes d’aujourd’hui se préci­pitent-ils à Maes Howe sur l’île prin­ci­pale des Orcades, pour voir un simple rayon de soleil éclai­rer le fond du tombeau au solstice d’été, alors que notre monde met de la lumière partout et semble détes­ter par dessus tout l’obscurité ? En reve­nant de cette visite, elle se demande et nous avec elle, quels vestiges de notre civi­li­sa­tion d’autres hommes dans 2000 ans visi­te­ront avec autant d’émotion ? Un simple rayon de soleil capté par une construc­tion de pierre a donc plus de chance de passer à la posté­rité que la fusée qui a conduit des hommes sur la lune ?

À la recherche des oiseaux , elle nous fait aimer le « crex-crex » ou « râle des genets » oiseau qui était commun et abon­dant et que la méca­ni­sa­tion de l’agriculture a fait dispa­raître. N’est-elle pas cette agri­cul­ture, respon­sable de la dispa­ri­tion d’une certaine poésie. Les horribles rollers de foin entou­rés de plas­tique vert ont défi­ni­ti­ve­ment chassé les « petits dieux des champs ». Si être passionné par les oiseaux, c’est avoir la chance d’assouvir son passe temps dans des endroits aussi beaux que les Orcades ou les iles Hébrides alors je crois bien que je ne vais pas tarder à faire partie de leur confré­rie.

Citations

L’obscurité

Un peu de pitié pour l’obscurité ! Que nous sommes donc soucieux de la terras­ser et de la bannir, qu’elle est donc pleine à écla­ter de tout ce qui est diabo­lique, tel un sinistre réduit sous l’escalier… Tenez , j’ai cher­ché le mot « obscu­rité » sur Inter­net – et aussi­tôt on m’a servi des minis­tères chré­tiens se propo­sant de me guider vers le salut.

Météo que je connais (petit problème de traduction que vient faire le « cependant » ici ?)

Après la pluie, cepen­dant, deux jours complets, nous avons vu poindre une jour­née écla­tante et relui­sante de propreté : tout avait été rincé à fond, le ciel et les arbres, les gout­tières et les fenêtres, et même les écla­bous­sures de fiente, sous la corniche des deux faucons avaient disparu. 

Vrai problème de traduction que veut dire ici le mot « un cours » ?

Je n’avais jamais encore mis les pieds sur un yacht, jamais navi­gué sur un bateau plus petit qu’un ferry de la compa­gnie CalMac, je n’étais jamais arri­vée à terre ailleurs que dans un port, une ville, avec toute la pano­plie des acti­vi­tés humaines – les casiers empi­lés, les émana­tions de diesel, une église en haut d’une butte avec une girouette en forme de pois­son. Je n’avais jamais compris qu’on pouvait tracer une ligne droite à travers l’océan et appe­ler ça un cours

La poésie et les oiseaux

Me voyant émer­veillée, il m’a assuré qu’identifier un oiseau était assez compa­rable au fait d’élaborer un poème ou tout autre écrit , à partir de notes comme celles que je m’arrêtais pour prendre dans mon cahier à l’abri du vent

C’est bien vrai

Jusque là, cepen­dant, si l’ancre chas­sait ou si la chaîne se rompait, nous serions drossé à la côte. « Pour un marin, la terre n’est pas syno­nyme de sécu­rité. Ce qu’on veut, c’est être entraîné vers la haute mer. »

Le râle des genets ou crex crex

Le temps n’est pas idéal pour obser­ver les râles des genets. Le ciel est très couvert , les coups de chien mena­çant, la brise est très froide.Or, si le vent dépasse les trois nœuds , les râles n’ont pas envie de sortir. Ils n’aiment pas voler, le vent et la pluie leur déplaisent, et ils n’ont aucune envie de se donner en spec­tacle- c’est le genre d’oiseau qui demande à être dispensé d’activités spor­tives.
Sarah me parle d’une vieille dame qui est restée assise , tran­quille et bien élevée, pendant une heure , deux heures.… et puis soudain, il y a eu des cris de sioux et Sarah s’est retour­née pour voir la visi­teuse bondir comme une folle, en donnant des coups de poing dans le vide, comme un foot­bal­leur, tout ça parce qu’elle avait entrevu un insai­sis­sable oiseau brun.

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Un livre que l’on m’a offert en pensant à mes exploits de navi­ga­trice débu­tante. Roman passion­nant, sur une navi­ga­tion très parti­cu­lière. Clara a beau­coup aimé, elle partage avec moi le goût des récits qui se passent en Bretagne sur l’eau ou sur terre. Le roman a commencé par m’agacer à cause du style de l’auteur, volon­tiers poéti­sant. Et puis, lorsque ces trois person­nages prennent la mer pour fuir vers l’Angleterre en partant de Saint-Malo, mon atten­tion a été immé­dia­te­ment captée. En partie parce que, comme les trois person­nages, j’ai débuté la voile, dans la baie de Saint-Malo et je connais toutes les diffi­cul­tés dont parle Sylvain Coher, je voulais savoir comment trois néophytes pouvaient passer dans le chenal entre le grand Jardin et l’île Cézembre sans encombre.

Sylvain Coher a été lui-même moni­teur de voile, il connaît bien la côte bretonne et ses multiples pièges, cela lui permet d’avoir à la fois le regard d’un expert et se souve­nir de tous les éton­ne­ments des débu­tants. Il m’a beau­coup amusée lorsque l’un des fugi­tifs imagine que les bouées annon­çant les dangers devaient être une façon d’amarrer un bateau qui voulait s’arrêter en pleine mer.…

La tension monte dans ce roman, car évidem­ment la navi­ga­tion est beau­coup moins simple qu’ils ne l’imaginaient, et même si les cours d’optimiste de l’ado malouine les aident bien au début, décou­vrir la voile au milieu du rail de la Manche entre les cargos et la houle qui s’est levée s’avère une périlleuse entre­prise révé­la­trice des quali­tés et de la force de résis­tance de chacun. Le person­nage prin­ci­pal, c’est la mer, celle qui attire et qui fait peur, qui rend malade certains et fascinent les autres. Avec un voca­bu­laire précis et des images que j’ai de plus en plus appré­ciées, l’auteur rend bien ce qui peut se passer sur un bateau au large mené par des débu­tants.

L’accostage auprès du phare des Scilly est un moment de tension extrême, le phare Bishop est aussi appelé ou phare des naufra­gés et ce n’est pas pour rien !

La tension vient aussi du passé que fuit les deux garçons. Il est peu à peu dévoilé et le lecteur comprend ce qui les unit. Cette histoire là, est moins bien rendue que la diffi­culté de la navi­ga­tion avec toute sa palette de réac­tions : Lucky décou­vrira sa voca­tion, il ressen­tira l’appel de la mer et sera marin, le « petit » le plus jeune n’a, sur ce petit voilier, éprouvé que la peur et a été tout de suite victime d’un mal de mer qui ne lui a laissé aucun répit, il aurait préféré être dans les bras de la fille qui n’était pas la sienne. Un roman à lire pour la descrip­tion de la navi­ga­tion, il faut tenir bon, j’ai dû passer les cinquante premières pages pour être conquise . C’est aussi un livre à offrir à tous ceux et celles qui naviguent au large des côtes bretonnes.

Citations

Phrases poétiques qui m’ont agacée au début

Il s’étira et se laissa cares­ser une bonne heure par la main experte d’un soleil pour­tant déjà rendu bas dans le ciel

La pluie l’appuyait au sol dans les longues flaques du parking désert

L’eldorado anglais

D’après Lucky, les Anglais allaient droit au but ; là-bas, l’école comp­tait bien moins que l’esprit d’entreprendre, les béné­fices nets et les costumes bien taillés. En Angle­terre, les hommes se refai­saient à neuf en rien de temps. le monde s’ouvrait à eux, pour peu qu’ils aient des tripes.

Le personnage de la fille ado

La mer,c’est là où on s’emmerde le plus après le bahut, bien sûr

le quart de nuit

Impression de débutant que j’ai eu !

Le retour sur terre

Le ponton flot­tant accom­pa­gnait encore un peu leur pas. Mais tout au bout, le bitume leur offrit une terrible sensa­tion de pesan­teur et d’immobilité .Chaque fois qu’ils posaient le talon sur le sol, c’était comme si on leur mettait le pied à l’étrier. La bour­rade faisait fléchir les genoux et pesait lour­de­ment sur les épaules. Ils étaient simul­ta­né­ment trop raides et trop mous, leurs premiers pas ressem­blaient à ceux des poulains dans les prés

Quelques mots au hasard

le vit de mulet

Les moques 

Le vent les dépa­lait

Capeyer 

La boucaille 

Cape­ler

Les dalots du cock­pit

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Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

2
Roman très étrange, que ce récit d’un jeune atta­ché d’ambassade à qui l’on confie une mission sans grand inté­rêt : trou­ver les anciennes fron­tières des pays Baltes. On y découvre la vie des ambas­sades et de son person­nel et avec mon esprit mal tourné, je me dis qu’en période d’économie, il y aurait là de très bonnes idées à piocher pour réduire les dépenses de l’état. Mais vu le savoir faire avec lequel nous est décrit ces personnes de la haute fonc­tion publique fran­çaise (tailler son cigare, faire la tour­née des bars, rédi­ger des télé­grammes que personne ne lit…) cela ne ferait que des chômeurs de plus !

J’ai commencé la lecture avec un grand inté­rêt et, au début, ce roman sur ces contrées loin­taines m’a bien inté­res­sée, puis, peu à peu, le person­nage prin­ci­pal se perd dans une non-vie qui rend son roman non-vivant. On s’attend sans cesse à ce qu’il se passe autre chose, mais rien ne vient sinon qu’il fait froid et que les popu­la­tions y vivent diffi­ci­le­ment. Les chapitres courts aident à tour­ner rapi­de­ment les pages mais sans que rien n’accroche vrai­ment. On peut simple­ment se faire une idée, par ailleurs fort peu sympa­thique, des pays baltes en parti­cu­lier sur les diffi­cul­tés d’être ou ne pas être de la natio­na­lité du pays.

Plein de détails m’ont forte­ment agacée, d’abord le pays n’est pas nommé, cela empêche le pays et le roman de s’ancrer dans le réel, la langue est souvent recher­chée à la limite du snobisme, les expres­sions étran­gères ne sont jamais traduites (La voix de bary­ton réper­cu­tée par Lothar à tue – tête, Nun ist die Welt so trübe, der Weg gehüllt in Schnee). Le flou, peu à peu, s’installe entre le réel et l’imaginaire, et la dénon­cia­tion de ce qui s’est passé pendant la deuxième guerre mondiale est noyée dans les limbes de son cerveau embrumé. Ceci dit il y a parfois de très beaux passages et le début m’a beau­coup inté­res­sée .

Citation

Un portrait

C’est une femme plan­tu­reuse, la peau couleur d’argile, le ventre feuilleté de plis, les cuisses macu­lées de taches verdâtres , le visage large et lippu, le crâne aplati ; les yeux bridés trahissent une origine asia­tique ; son sexe glabre est enfoui sous la chair surnu­mé­raire, ses fesses sont d’une déesse auri­gna­cienne , ses énormes seins suintent de tris­tesse – leurs aréoles me décrochent un regard noir.

le langage diplomatique

Je devine qu’il s’agit tout bonne­ment de ceux que le langage commun appelle des espions – les services secrets qui affec­tionnent les péri­phrases disent « les offi­ciers trai­tants ».

L’ambiance des pays baltes en automne

Les visites de Neva se font de plus en plus rares. Elle semble gagnée à son tour par la mélan­co­lie que j’ai observé chez Lotha. Elle devient bizarre. Me parle du mauvais temps, de ses études qui l’ennuient, des mala­dies de sa mère, de l’indifférence de son beau-père, de la froi­deur de son oncle. Serait-elle sur le point de sombrer dans une de ces hysté­ries nordiques, fréquente à cette lati­tude, sous ce ciel avare de lumière. 

Belle description avec un mot que je ne connaissais pas