Édition Galli­mard (Du Monde Entier)

Traduit de l’al­le­mand par Bernard Lortho­lary

Après « Le liseur » que j’ai beau­coup appré­cié (mais pas chro­ni­qué), j’ai bien aimé ce roman. Cet auteur alle­mand, Bern­hard Schlink, sait racon­ter la vie de gens simples. On sent aussi chez lui, un grand inté­rêt pour les femmes et une confiance dans leur bon sens venant sans doute de l’amour mater­nel. Olga a eu le malheur de ne pas connaître cet amour, trop tôt orphe­line, elle sera élevée par une grand mère qui ne l’ai­mait pas. Intel­li­gente, elle devien­dra insti­tu­trice. Très vite, elle rencon­trera Herbert fils du notable de son village. Voilà le premier (et le seul en tant que femme) amour de sa vie, elle aimera Herbert de toute la force dont elle est capable, sans vouloir pour autant l’empêcher de vivre sa vie d’aven­tu­rier pour le garder près d’elle. Elle souf­frira de tous ses départs, et ne parta­gera pas ses certi­tudes. Ses combats contre les Heréos lui semblent peu glorieux mais son amour est plus fort que tout. Quand Herbert, en 1913, part en Artique, elle a peur et commence à l’at­tendre. Elle lui écrit et par un tour de passe passe roma­nesque l’au­teur retrouve ses lettres. On a ainsi plusieurs voix et plusieurs moments de la vie d’Olga qui se rejoignent dans ce roman que l’on peut quali­fier de roman choral. Pour Olga tout le mal de l’Al­le­magne vient de Bismarck qui a appris à son peuple à se voir et se croire trop grand.

Ce person­nage histo­rique aura une très grande impor­tance dans la vie et la mort d’Olga.
Cela a fait remon­ter en moi, un souve­nir person­nel : en 1960, mes parents m’avaient envoyée en Alle­magne, j’étais très jeune et la famille chez qui j’étais m’avait fait rencon­trer une femme très âgée qui parlait bien le fran­çais et comme Olga, elle m’avait dit que toutes ces guerres c’était la faute faute de Bismarck, plus tard quand j’ai étudié l’his­toire je me suis rendu compte qu’elle ne disait pas n’im­porte quoi. Cette femme aurait peut-être pu pronon­cer les mêmes paroles qu’Olga :

Elle esti­mait que c’était avec Bismarck que le funeste malheur avait commencé. Depuis qu’il avait assis l’Al­le­magne sur un cheval trop grand pour qu’elle pût le chevau­chée, les Alle­mands avaient tout voulu trop grand.

Ce roman est une façon de revi­si­ter le passé de l’Al­le­magne et de comprendre ses habi­tants pendant ce si doulou­reux ving­tième siècle sans, pour une fois, le faire de façon trop tragique. Dans ce jour du 11 novembre cela fait du bien de se replon­ger dans toutes les méandres des erreurs de ce grand pays et de tout faire pour être défi­ni­ti­ve­ment à l’abri des guerres fratri­cides en Europe et colo­niales hors de nos fron­tières. Et une bonne façon de parti­ci­per au chal­lenge d’Eva.

Citations

L’amour de deux êtres séparés, hier et aujourd’hui.

Nous étions plus patients que vous autres. Beau­coup de couples, à l’époque, étaient sépa­rés pendant des mois et des années, et se trou­vaient réunis pour peu de temps seule­ment. Nous étions forcés d’ap­prendre à attendre. Aujourd’­hui, vous télé­pho­nez, vous prenez le train, la voiture, l’avion, et vous pensez que l’autre est à votre dispo­si­tion. En amour, l’autre n’est jamais à dispo­si­tion.

Le manque d’amour

J’ai senti l’aver­sion que grand-mère avait pour moi, comme je l’avais toujours sentie. Parfois elle me frap­pait, et souvent elle me criait dessus. Mais même quand elle n’en faisait rien, l’éle­vait même pas la voix, son aver­sion était dans l’air comme une odeur. 

Tel père tel fils (le père disparu en Artique en 1913 et le fils nazi en 1936)

Je me suis souvent demandé, ces dernières années, quelle posi­tion tu aurais prise, par rapport à tout ça. Je n’ai pas l’im­pres­sion que les nazis rêvent de colo­nies ou de l’Arc­tique, et peut-être que ça te sauve­rait d’eux. Mais tout est trop gran­diose, avec eux, et quand on est dans le gran­diose, les rêves chimé­riques ne sont pas loin. Peut-être que tu voudrais leur apprendre à rêver de colo­nie et d’Arctique.
Je suis plein d’amer­tume, contre Erik et contre toi. C’est la chair de ta chair et le sang de ton sang. Il est aussi bête que toi et aussi lâche que toi. Il égale­ment capable d’être aussi gentil que toi. Mais la gentillesse ne saurait compen­ser la bêtise et la lâcheté.

Édition Belfond

Traduit de l’an­glais Sarah Tardy

Repéré, d’abord, chez Céline et vu ensuite chez Moka, puis sur d’autres blogs dont j’ai oublié de noter le nom, je me deman­dais si j’al­lais appré­cier cette auteure dont j’avais lu et aimé « L’étrange dispa­ri­tion d’Esme Lennox ». Je partage les avis que j’ai lus, je lui trouve un grand talent, la suite de ces récits où elle creuse son rapport à la mala­die est aussi poignant que triste. Les réflexions qu’elle déteste entendre, je me les suis faites plusieurs fois : comment peut on avoir si peu de chance. Et elle me répon­drait que non elle aurait dû tant de fois mourir qu’elle trouve avoir, fina­le­ment, beau­coup de chance d’être en vie. Si vous ouvrez ce livre, sachez que vous partez pour dix huit récits où la mort a souvent le premier rôle, elle la frôle, la menace ou cherche à atteindre les siens. Chaque récit porte le nom d’une partie du corps qui est alors l’ob­jet du danger mortel. Si vous ne lâchez pas ce livre c’est que tout vient de son style et de de sa façon de racon­ter ce qui lui arrive, par exemple son accou­che­ment : elle doit s’op­po­ser au grand ponte de l’hôpital londo­nien qui méprise les mises en garde de son confrère du pays de Galle, cela sonne telle­ment vrai. Savoir le racon­ter comme cela doit faire du bien à tous ceux et toutes celles qui ont un jour senti ce regard mépri­sant sur leur corps souf­frant. Elle a failli y rester mais elle a survécu et nous le raconte avec talent. Toutes les nouvelles sont inté­res­santes, et pour celles ou ceux qui comme moi n’aime pas trop que les auteurs se racontent sachez que le talent litté­raire vous fera, encore une fois, passer au-delà de tous vos a priori

Citations

C’est tellement vrai mais comment faire ?

Quand vous serez plus grands et que vous sorti­rez, je leur dis, il y aura des fois où quel­qu’un propo­sera quelque chose que l’on ne doit pas faire, et ce sera à vous de prendre la déci­sion de le suivre ou pas. De faire comme le groupe ou de vous oppo­ser à lui. De parler, d’éle­ver la voix, te dire non, je ne pense pas que ce soit bien. Non je ne veux pas faire ça. Non non, je préfère rentrer chez moi.

Je n’aime pas l’avion mais cette expérience me tente :

Passer ainsi de fuseau horaire en fuseau horaire peut vous faire perce­voir le monde avec une luci­dité trou­blante distor­due. Que faut-il blâmer ? L’al­ti­tude, l’inac­ti­vité prolon­gée, le confi­ne­ment physique, le manque de sommeil, où les quatre à la fois ? Se dépla­cer à cette vitesse, à des milliers de pieds au-dessus du sol, dans une cabine d’avion modi­fie votre état d’es­prit. Des choses que vous ne parve­nez pas à expli­quer se résolvent, comme si la bague d’un objec­tif avait été tour­née. Dans vos pensées s’in­si­nue soudain la réponse à des ques­tions qui, depuis long­temps vous tour­men­taient. Tandis que votre regard se pose sur les montagnes d’al­to­stra­tus , éten­dues irréelles, vous vous surpre­nez à penser : Ah, mais bien sûr, et dire que je ne m’en étais jamais aperçu.

Pour moi l’avion c’est ça :

Personne ne voit rien venir, il y a juste un bruit de choc puis le froid qui enva­hit la cabine. Tout à coup, l’avion pique, décroche, tombe comme une pierre d’une falaise. L’ac­cé­lé­ra­tion est inouïe, l’at­trac­tion la vitesse donnent la sensa­tion de se retrou­ver sur le pire manège du monde, de plon­ger dans le néant, de se faire attra­per par les chevilles et tirer vers les abîmes de l’en­fer. La douleur éclôt dans mes oreilles, sur mon visage, tandis que ma cein­ture me lacère les cuisses au moment où nous sommes proje­tés en l’air.
La cabine est secouée comme une boule à neige : des sacs à main, des canettes de jus de fruits, des pommes, des chaus­sures, des sweat-shirt s’élèvent du sol des masques à oxygène se balancent du plafond comme des lianes et des êtres humains sont proje­tés en l’air. Je vois l’en­fant qui était assis de l’autre côté du couloir percu­ter le plafond, pieds en avant, pendant que sa mère voltige dans l’autre direc­tion, cheveux noirs défaits, l’air plus outré qu’a­peuré. Le prêtre assis à côté de moi est lui aussi projeté vers le plafond, hors de son siège, vers son chape­let de perles. Deux nonnes qui ont perdu leurs cornettes volent comme des poupées de chif­fon vers les lumières de l’ap­pa­reil.

La scène avec le grand chef de service de l hôpital est criante de vérité

Les yeux plis­sés, monsieur C. s’est mis à taper sur son bureau avec le bout de son stylo. Puis il a décidé qu’il en avait assez. Il s’est levé et m’a adressé un petit signe de la main avant de lâcher sa réplique de fin :
« Si vous étiez venue me voir en fauteuil roulant, j’au­rais peut-être accepté de vous faire accou­cher par césa­rienne. »
Dire une chose pareille à quel­qu’un était extra­or­di­naire ‑surtout à quel­qu’un qui avait réel­le­ment passé une partie de sa vie en fauteuil roulant. Ce qui m’hor­ri­fiait, ce n’était pas tant son refus de discu­ter ‑sans même parler du refus de m’ac­cor­der une césa­rienne program­mée- , mais plutôt le fait qu’il sous-entende que j’étais une sorte de lâche perfide, qui me mentait pour tenter d’ob­te­nir un accou­che­ment facile. Ça, et sa tenta­tive d’in­ti­mi­da­tion odieuse, et ça effa­rante. Me rendais-je compte que la césa­rienne était un acte chirur­gi­cal lourd ? Pas du tout, je pensais que c’était une prome­nade de santé.
Si je marche aujourd’­hui, je le dois à l’unité de kiné­si­thé­ra­pie ambu­la­toire, et son équipe et aux patient que j’ai rencon­trés là-bas. Le fait qu’il ne m’aient jamais laissé tomber, qu’ils aient cru, contrai­re­ment aux méde­cins, que j’étais capable de bouger, de me dépla­cer, de guérir , a permis que cet espoir devienne réalité. Quand une personne vous affirme que vous êtes capable de faire quelque chose, quand vous voyez qu’elle croit vrai­ment en ce qu’elle dit, la possi­bi­lité que cela se réalise devient tangible.

Les bons conseils, sa fille est gravement allergique et fait des chocs anaphylactique

J’ai appris à hocher la tête avec calme quand les gens me disent qu’ils savent exac­te­ment ce que je ressens parce qu’eux’­mêmes souffrent d’une aller­gie au gluten et se retrouvent avec le ventre gonflé dès qu’ils mangent du pain blanc. J’ai appris à être patiente et diplo­mate quand il me faut expli­quer que, Non, on ne peut pas appor­ter de houmous à la maison. Non, ce n’est pas une bonne idée de lui en donner un tout petit peu juste pour l’ha­bi­tuer. Oui, il faut vous éloi­gner d’elle pour ouvrir si ou ça. Oui, le déjeu­ner que vous avez préparé pour­rait lui être fatal.
J’ai appris à son frère, à l’âge de 6 ans, comment compo­ser le 999 et dire dans le combiné, c’est pour une urgence, un choc anaphy­lac­tique. Ana-phy-lac-tique. Mon fils est entraîné à le pronon­cer. Ma vie avec ma fille comporte un grand nombre de courses effré­nées dans les couloirs des hôpi­taux. Aux urgences, les infir­mières l’ap­pelle par son prénom. Son aller­go­logue nous a répété plusieurs fois qu’elle ne devait être soignée que dans de très bons hôpi­taux.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Édition Albin Michel

Encore la guerre 1418 ? Non, pas tout à fait ! Il s’agit ici de la fin de cette guerre et le fait qu’elle a engen­dré celle qui a suivie, et que, d’après l’auteur, rien n’a été fait pour l’évi­ter. Antoine Rault mêle à son roman des pages très précises d’ana­lyses histo­riques, et le lecteur revit avec préci­sion la signa­ture du traité de Versailles.

Il sera ressenti comme un « Diktat » humi­liant pour tous les alle­mands. Peu d’entre eux verront dans les années qui suivent l’oc­ca­sion de fuir la guerre et on connaît la suite l’es­prit de vengeance et la folie du Natio­nal-Socia­lisme.
Côté roma­nesque : le personne de Charles-Albert, un soldat amné­sique, il sera utilisé par les services de rensei­gne­ment fran­çais pour espion­ner l’Al­le­magne, il est à la fois crédible, tragique et atta­chant. On suit, donc, son parcours, d’abord dans les centres de soins fran­çais qui n’ont qu’un seul but dépis­ter les simu­la­teurs. Puis à travers son enga­ge­ment dans ce qui reste de l’ar­mée alle­mande, la montée inexo­rable vers un natio­na­lisme qui va bien­tôt détruire ce qui reste de la nation alle­mande. L’état de l’Al­le­magne après cette guerre que l’ar­mée n’a pas eu la sensa­tion de perdre est parfai­te­ment raconté et même si j’ai trouvé parfois que l’au­teur est trop didac­tique, ses argu­ments sont impa­rables et ses démons­tra­tions très convain­cantes. Les horreurs de la guerre sont insou­te­nables et j’avoue avoir décou­vert ce qui s’est passé, grâce à ce livre, en Letto­nie ? Dans les temps actuels, où beau­coup de gens doutent de l’Eu­rope, ce roman permet d’ou­vrir les yeux sur les dangers des guerres guidées par le natio­na­lisme c’est donc une lecture que je ne peux que recom­man­der même si la nature humaine appa­raît comme bien cruelle qu’il s’agisse des puis­sants de ce monde qui se jouent de la vie des popu­la­tions, que des simples soldats qui deviennent des tortion­naires et des bouchers à la première occa­sion lorsque le droit de tuer leur est donné.

Citations

Les soins aux traumatisés de la guerre

Les poilus appe­laient « le torpillage » pour expri­mer qu’a­près s’être fait mitrailler et pilon­ner dans les champs de bataille, le soldat trau­ma­tisé avait droit, en plus, de se faire torpiller à coups de décharges élec­triques – mais les méde­cins, eux, parlaient De réali­sa­tion ou de galva­ni­sa­tion, suivant le courant utilisé, ça vous avait tout de suite un petit air régé­né­rant, et, bien sûr, ils prenaient soin de préci­ser que c’était « pour ainsi dire indo­lore ».
Derrière toute cette approche, une grande idée en ces temps de patrio­tisme exacerbé et de chasse aux « lâches » , aux embus­qués, aux déser­teurs : consciem­ment ou incons­ciem­ment, les trau­ma­ti­sés simulent pour fuir les combats. Le but n’est donc pas de les soigner mais de les renvoyer là-bas. Petite préci­sion inté­res­sante : en France, les trau­ma­tismes psychiques dus à la guerre ne sont recon­nus comme des bles­sures ouvrant droit à une inva­li­dité que depuis 1992.

Les banques

Et puis, de toute façon, une banque ne peut pas être un profi­teur de guerre puisque la voca­tion même d’une banque, c’est de savoir profi­ter en toute circons­tance… Une banque fonc­tionne de la même manière en temps de paix qu’en temps de guerre. On lui confie des valeurs et elle accorde des crédits et contri­buent ainsi à soute­nir l’éco­no­mie. C’est très noble, au fond, très noble, en temps de paix comme en temps de guerre. Parfois, Alfred se repré­sen­tait en Dieu multi­pli­ca­teur et redis­tri­bu­teur. Il y avait un côté magique, démiur­gique, dans son métier, qui le mettait en joie. La banque était le métier le plus… aérien… oui, c’est ça… le plus subli­me­ment éthéré du monde. Bien plus qu’un peintre qui emploie de vraies couleurs ou qu’un écri­vain qui utilise des mots pour racon­ter une histoire, le banquier, lui, n’a recourt qu’à l’abs­trac­tion et au senti­ment. Pour créer, il compte sur la confiance, sur la crédu­lité humaine. Un Dieu, donc, un illu­sion­niste, un grand mani­pu­la­teur.

Cruautés de la guerre pays balte 1919

Avant d’aban­don­ner Riga, les géné­raux russes ordon­nèrent à leurs troupes de mettre à mort des centaines de Lettons qui avaient été jetés en prison parce qu’il était suspecté d’être hostiles aux Soviets. Les soldats refu­sèrent de se livrer à cette bouche­rie mais les femmes bolche­viques fana­ti­sées l’ac­com­plir avec une sauva­ge­rie inouïe. Natu­rel­le­ment, « à titre de repré­sailles », comme ils se justi­fièrent eux-mêmes, les Alle­mands ne furent pas en reste. Ils fusillèrent non seule­ment ces femmes crimi­nelles mais près de mille prison­niers. Sans comp­ter bien sûr les tortures, les viols et des pillages. Alors, en repré­sailles de ces repré­sailles, les natio­na­listes Lettons se livrèrent à leur tour à des atro­ci­tés à l’en­contre des soldats qu’ils parve­naient à captu­rer. C’est la vieille loi de la cruauté humaine. La barba­rie des uns nour­rit et libère la barba­rie des autres.

Cliché sur les femmes

Les Pari­siennes ont du charme, c’est certain, mais elles rous­pètent tout le temps, elles réclament, elles ont des tas d’exi­gences. Ça doit être ruineux, une fran­çaise. Et puis, elles sont adorables, coquettes, amusantes, mais elles n’ont pas la beauté racée des Slaves.

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Sur Michel Hoel­le­beck , on lit telle­ment d’avis et en parti­cu­lier sur ce roman qui semble avoir prévu les atten­tats de Bali de 2002, que je n’ai pas hésité à le choi­sir quand la biblio­thé­caire l’a mis au programme de notre club dans le thème « tourisme » . Il a telle­ment sa place, dans ce thème ! (Pour justi­fier ma photo, oui, il parle de Dinard et même de ma plage – une ou deux phrases, mais elle y est !) Depuis « les Parti­cules Élémen­taires », je conti­nue à le lire régu­liè­re­ment, sans être déçue, même si parfois il me rend très triste. J’avais bien aimé « La carte et le terri­toire » et depuis long­temps, je voulais lire « Plate­forme ». C’est, comme toujours chez lui , une analyse assez froide des compor­te­ments de nos contem­po­rains, il s’agit ici du tourisme, mais pas seule­ment. Aussi de la façon dont notre société adule l’argent pour l’argent. il s’amuse à nous décrire certains excès des instal­la­tions d’art contem­po­rain. Il montre à quel point la violence peut deve­nir incon­trô­lable dans les banlieues. Il se fait une piètre idée de l’Is­lam et n’hé­site pas à l’écrire. Et surtout, il fait une descrip­tion très détaillée du plai­sir sexuel sous toute ses formes. Le héros tombe amou­reux d’une Valé­rie plus jeune que lui lors d’un voyage en Thaï­lande, il travaille au minis­tère de la culture, où il orga­nise des expo­si­tions toutes plus bizarres les unes que les autres, son père meurt, il a donc quelques dispo­si­tions finan­cières. Valé­rie travaille pour le tour-opéra­teur qu’ils avaient choisi et il va l’ai­der à monter des concepts de voyages plus rentables. Le héros et les deux autres person­nages impor­tants Valé­rie et son chef Jean-Yves se rendent compte que lors des voyages orga­ni­sés la seule chose que dési­rent les touristes c’est avoir des rela­tions sexuelles , autant les prévoir par le Tour-Opéra­teur qui se nommera « Aphro­dite ».

Tout le talent de cet écri­vain , c’est d’al­ler juste un peu plus loin, et parfois pas tant que ça de nos compor­te­ments et donc ces occi­den­taux qui viennent « baiser » loin de chez eux trou­ve­ront tout ce qu’ils veulent sauf que .… un terrible atten­tat en 2002 en tuera plus de deux cents d’entre eux. Ne cher­chez pas de condam­na­tions morales ou des juge­ments de valeur, on a l’im­pres­sion que rien ne le choque ; Michel Houel­le­beck décrit ce que tout le monde peut voir ou connaître. Dans un style parti­cu­lier qui peut sembler assez plat, il accroche son lecteur, (en tout cas moi) sans aucun autre effet qu’une histoire très bien racon­tée et un point de vue d’une honnê­teté abso­lue, mais comme toujours assez triste car très désa­busé sur la nature humaine.

Citations

Le bonheur et les voyages

J’ai passé ma dernière jour­née de congé dans diffé­rentes agences de voyages. J’ai­mais les cata­logues de vacances, leur abstrac­tion, leur manière de réduire les lieux du monde à une séquence limi­tée de bonheurs possibles et de tarifs, j’ap­pré­ciais parti­cu­liè­re­ment le système d’étoiles pour indi­quer l’in­ten­sité du bonheur qu’on était en droit d’es­pé­rer. Je n’étais pas heureux, mais j’es­ti­mais le bonheur, et je conti­nuais à y aspi­rer.

Du Houellebeck tout pur

« Je n’ai rien à attendre de ma famille, pour­sui­vit-elle avec une colère rentrée. Non seule­ment ils sont pauvres, mais en plus ils sont cons. Il y a deux ans, mon père a fait le pèle­ri­nage de la Mecque ; depuis, il n’y a plus rien à en tirer. Mes frères, c’est encore pire : ils s’en­tre­tiennent mutuel­le­ment dans leur conne­rie, ils se bourrent la gueule au pastis tout en se préten­dant les dépo­si­taires de la vraie foi, ils se permettent de me trai­ter de salope parce que j’ai envie de travailler plutôt que d’épou­ser un connard dans leur genre. »

Je partage cet avis sauf pour l’alcool et les cigarettes

Prendre l’avion aujourd’­hui, quelle que soit la compa­gnie, quelle que soit la desti­na­tion, équi­vaut à être traité comme une merde pendant toute la durée du vol. Recro­que­villé dans un espace insuf­fi­sant et même ridi­cule, dont il sera impos­sible de se lever sans déran­ger l’en­semble de ses voisins de rangée , on est d’emblée accueilli par une série d’in­ter­dic­tions énon­cées par des hôtesses arbo­rant un sourire faux. Une fois à bord, leur premier geste et de s’emparer de vos affaires person­nelles afin de les enfer­mer dans les coffres à bagages ‑auxquels vous n’au­rez plus jamais accès, sous aucun prétexte, jusqu’à l’at­ter­ris­sage. Pendant toute la durée du voyage, elles s’in­gé­nient ensuite à multi­plier les brimades, tout en vous rendant impos­sible tout dépla­ce­ment, et plus géné­ra­le­ment toute action, hormis celles appar­te­nant à un cata­logue restreint, dégus­ta­tion de soda, vidéos améri­caines, achat de produits duty free. La sensa­tion constante de danger, alimen­tée par des images mentales de crash aérien, l’im­mo­bi­lité forcée dans un espace limité provoquent un stress si violent qu’on a parfois observé des décès de passa­gers par crise cardiaque sur certains vols long-cour­riers. Ce stress, l’équi­page s’in­gé­nie à le porter à son plus haut niveau en vous inter­di­sant de le combattre par les moyens usuels. Privé de ciga­rettes et de lecture, on est égale­ment de plus en plus souvent, privé d’al­cool.

Et vlan pour les profs de français

J’avais appris qu’elle était prof de lettres « dans le civil », comme disait plai­sam­ment René ; ça ne m’avait pas du tout étonné. C’était exac­te­ment le genre de salopes qui m’avaient fait renon­cer à mes études litté­raires, bien des années aupa­ra­vant.

Qui d’autre que Houellebecq à le droit d’écrire cela

Il y avait égale­ment deux Arabes isolés, à la natio­na­lité indé­fi­nis­sable ‑leur crâne était entouré de cette espèce de torchon de cuisine auquel on recon­naît Yasser Arafat dans ses appa­ri­tions télé­vi­sée.

Intéressant

Les seules femmes dont je parve­nais à me souve­nir, c’était quand même celles avec qui j’avais baisé.Ce n’est pas rien, ça non plus ; on consti­tue des souve­nirs pour être moins seul au moment de la mort.

L’évolution de la société

Nous vivions en résumé dans une écono­mie mixte , qui évoluait lente­ment vers un libé­ra­lisme plus prononcé, qui surmon­tait peu les préven­tions contre le prêt à usure – et , plus géné­ra­le­ment , contre l’argent- encore présentes dans les pays d’an­ciennes tradi­tions catho­liques. Certains jeunes diplô­més d’HEC, beau­coup plus jeunes que Jean-Yves, voire encore étudiant, se lançaient dans la spécu­la­tion bour­sière, sans même envi­sa­ger la recherche d’un emploi sala­rié. Ils dispo­saient d » un ordi­na­teur relié à Inter­net, de logi­ciels sophis­ti­qués de suivi des de suivi des marchés. Assez souvent, ils se réunis­saient en club pour pouvoir déci­der de nous de mises de fonds plus impor­tants. Ils vivaient sur leur ordi­na­teur, se relayaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ne prenaient jamais de vacances. Leur objec­tif à tous était extrê­me­ment simple : deve­nir milliar­daire avant trente ans.

L’art contemporain

Je travaillais alors sur le dossier d’une expo­si­tion itiné­rante dans laquelle il s’agis­sait de lâcher des grenouilles sur des jeux de cartes étalés dans un enclos pavé de mosaïques ‑sur certains des carreaux étaient gravés des noms de grands hommes de l’his­toire tels que Dürer, Einstein,Michel-Ange. Le budget prin­ci­pal était consti­tué par l’achat des jeux de cartes, il fallait les chan­ger assez souvent, il fallait égale­ment de temps en temps, chan­ger les grenouilles. L’ar­tiste souhai­tait, au moins pour l’ex­po­si­tion l’ex­po­si­tion inau­gu­rale à Paris, dispo­ser de jeu de tarots, il était prêt, pour la province, à se conten­ter de jeux de cartes ordi­naires

Édition le Seuil

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Après « la villa des femmes » et « l’empereur à pied », voici ma troi­sième lecture de ce grand écri­vain liba­nais. Ce texte est très court et les chapitres qui le composent font parfois moins d’une demi-page. Le titre dit beau­coup sur cette biogra­phie : Raphaël Arben­sis aurait pu, en effet mener des vies bien diffé­rentes. L’au­teur sent que sa desti­née tient plus du hasard et de la chance que de sa propre volonté. Ce sont des idées bien banales aujourd’­hui mais qui, au début du XVII° siècle, sentent l’hé­ré­sie pour une élite catho­lique toute puis­sante et peu éclai­rée. Elle vient de condam­ner Gali­lée et donc, regar­der, comme le fait le person­nage, le ciel à travers une lunette gros­sis­sante relève de l’au­dace. L’au­teur ne connaît pas tout de la vie de cet aven­tu­rier du pays des cèdres comme lui, mais malgré ces périodes d’ombre qu’il s’empêche de remplir par trop de roma­nesque, il sait nous rendre vivant ce person­nage . Le plus agréable pour moi, reste son talent d’écri­vain : grâce à son écri­ture, on se promène dans le monde si foison­nant d’un siècle où celui qui voyage prend bien des risques, mais aussi, est telle­ment plus riche que l’homme lettré qui ne sort pas de sa zone de confort. Chaque chapitre fonc­tionne comme une fenêtre que le lecteur ouvri­rait sur la société de l’époque, ses grands person­nages, ses peintres, sa pauvreté, ses paysages. Un livre enchan­teur dont les ques­tion­ne­ments sont encore les nôtres : qu’est ce qui relève de notre déci­sion ou de la chance que nous avons su plus ou moins bien saisir ?

Citations

De courts chapitres comme autant de cartes postales du XVII° siècle

Chapitre 6
Il fréquente aussi les lavan­dières qui lavent le linge dans le Tibre . Il fait rire et les trousse à l’oc­ca­sion. À cette époque , les rives bour­beuses du fleuve sont enva­hies par les bate­liers , et les tein­tu­riers y diluent leurs couleurs. Nous sommes dans les premières années du ponti­fi­cat d’Ur­bain VIII. La colon­nade du Vati­can n’est même pas encore dans les projets du Bernin, Borro­mini n’a pas encore construit la Sapienza, le palais des Barbe­rini s’ap­pelle encore palais Sforza et la mode des villas véni­tienne intra-muros commence à peine. Mais il y a des chan­tiers et l’on creuse des allées et des voies. Des peintres et des sculp­teurs habitent en ville. Le Tras­te­vere et un village séparé de la cité, cette dernière n’a pas la taille de Naples, mais depuis le bord du fleuve on voit les dômes de Saint-Pierre et le palais Saint-Ange. Les grands murs du temps de l’Em­pire sont toujours debout, roses et briques parmi les cyprès et les pins, et sous la terre dorment encore bien des merveilles. Un jour de 1625, sur la place du Panthéon, un larron inter­pelle Raphaël pour lui vendre quelque chose en l’ap­pe­lant Monsi­gnore. Arden­tis s’ar­rête, méfiant, le larron rit en décou­vrant une horrible rangée de dents abîmées et lui indique sa brouette sur laquelle il soulève une petite bâche. Aven­sis se détourne du spec­tacle de l’af­freuse grimace du mendiant pour regar­der ce qu’il lui montre et là, au milieu d’un bric-à-brac fait de clous, de chif­fons, de morceaux de plâtre et de divers outils abîmés, il voit une tête en marbre, une grande tête d’empereur ou de dieu, le front ceint d’un bandeau, les lèvres pulpeuses, le nez grec et le cou coupé, posé sur le côté, comme lors­qu’on dort sur un oreiller.
Chapitre 27 un des plus courts
Dans le ciel, il y a toujours ces grands nuages blancs qui se contor­sionnent tels des monu­ments en apesan­teur, qui prennent des postures fabu­leuses et lente­ment chan­geantes comme les anges et les êtres séra­phiques impro­bables de Véro­nèse.

Á travers une longue vue les personnages regardent Venise et le lecteur croit reconnaître des tableaux

Une autre fois, il voit un homme buvant du vin à une table sur laquelle, en face de lui, une femme nue est accou­dée qui le regarde pensi­ve­ment, le menton dans la main. Il voit un maître de musique près de sa jeune élève devant un clave­cin, il voit une table un globe terrestre dans une biblio­thèque déserte et un jour, dans ce qui semble une chambre à coucher, il voit une femme en bleu, peut-être enceinte, debout et absor­bée dans la lecture d’une lettre.

Le hasard ou le destin

Nos vies, écrit-il, ne sont que la somme, tota­li­sable et dotée de sens après coup, des petits inci­dents, des hasards minus­cules, des acci­dents insi­gni­fiants, des divers tour­nants qui font dévier une trajec­toire vers une autre, qui font aller une vie tout à fait ailleurs que là où elle s’ap­prê­tait à aller, peut-être vers un bonheur plus grand si c’était possible, qui sait ?, mais sans doute souvent plutôt vers quelque chose de moins heureux, tant le bonheur est une proba­bi­lité toujours très faible en compa­rai­son des possi­bi­li­tés du malheur ou simple­ment de l’in­si­gni­fiance finale d’une vie ou de son échec.

Traduit de l’an­glais (Ètats-Unis) par Brice Matthieussent ; collec­tion 1018

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

J’ai oublié sur quel blog j’avais lu qu’il fallait abso­lu­ment lire ce petit roman de John Fante, mais quand je l’ai vu au club de lecture de notre média­thèque, j’étais très contente. Oui, c’est un excellent moment de lecture tout en humour grin­çant et méchant qui décoiffe, parfois un peu trop pour moi. Le person­nage prin­ci­pal est un écri­vain qui trouve un soir un énorme chien devant chez lui. Un chien de race Akita qui, sur cette photo, semble bien sympa­thique mais qui est un véri­table danger dans une famille qui n’al­lait pas non plus très bien avant son arri­vée

Ce chien mérite très bien son nom, Stupide, il saute sur tout ce qui lui semble un compa­gnon sexuel accep­table et comme il est très puis­sant cela donne des scènes aussi comiques que gênantes. L’écri­vain, narra­teur de ce roman se sent mal de tous les livres qu’il ne réus­sit plus à écrire. Il se sent raté aussi bien socia­le­ment que dans sa vie fami­liale. Même s’il le raconte avec beau­coup d’hu­mour, on sent son déses­poir à l’image de la scène finale qui donne peu d’es­poirs sur la survie de son mariage. Ce roman raconte aussi très bien le choc des familles lors des départs des enfants qui occu­paient une place si impor­tante au quoti­dien dans la maison. J’ai trouvé très origi­nale dans ce roman la pein­ture de chaque person­nage, on peint souvent la famille améri­caine comme une force en soi. Dans les films, les séries, les romans, la famille made-in US semble un lieu d’en­ga­ge­ment et de résis­tance à toute épreuve. Ici, au contraire chaque indi­vi­dua­lité est carac­té­ri­sée par une desti­née propre et leur seul point commun lors de ce roman c’est ce chien, qu’elle le rejette ou l’aime. Un point de vue et un humour très parti­cu­lier qui fait du bien en contre point des images trop lisses que nous renvoie « la culture » améri­caine : John Fante est issu de l’immigration italienne, et a connu la misère, ceci explique cela. Je ne voudrais pas donner une fausse image de ce livre qui est surtout très drôle même si on sent une grande tris­tesse sous cette façon de rire de tout et surtout de lui.

Citations

Beaucoup de pères pourraient écrire cela

Jimmy avait cinq mois, et je l’ai détesté comme jamais parce qu’il avait des coliques et braillait encore plus que Tina. Les hurle­ments d’un enfant ! Faites-moi avaler du verre pilé, arra­chez-moi les ongles, mais ne me soumet­tez pas aux cris d’un nouveau-né, car ils se vrillent au plus profond de mon nombril et me ramènent dans les affres du commen­ce­ment de mon exis­tence.

Un père reste une fille s’en va

Pendant qu’Har­riet sanglo­tait dans le patio, je suis allé dans mon bureau écrire à Tina une lettre que je ne poste­rai jamais, je le savais, quatre ou cinq pages éplo­rées d’un gamin qui avait laissé tomber son cornet de glace par mégarde. Mais je lui disais tout, ma culpa­bi­lité, mon terrible désir de pardon. Quand je l’ai relu, la force et la sincé­rité de ma prose m’ont boule­versé. Je l’ai trouvé par endroits très belle, j’ai même envi­sagé d’en tirer un bref roman, mais je n’avais pas mon pareil pour tomber en extase devant ma prose, je n’ai pas eu trop de mal à déchi­rer ce que j’avais écrit et à le mettre à la poubelle.

Chez Albin Michel

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Je suis partie, grâce au talent d’An­to­nin Varennes, dans le Paris de 1900, complè­te­ment cham­boulé par l’ex­po­si­tion univer­selle, j’ai suivi la jeune et belle Aileen Bowman corres­pon­dante de presse d’un jour­nal new-yorkais. Elle a imposé à son rédac­teur en chef son séjour à Paris. Elle nous permet de décou­vrir cette ville courue par les artistes, ce qui va du clas­si­cisme absolu tant vanté par Royal Cortis­soz, le critique d’art à qui le gouver­ne­ment améri­cain a confié le choix des tableaux, par exemple celui qui lui plait le plus et dont il dit :

Puis­sante, avait déclaré le critique . Simple et fort. Équi­li­bré. Parlant d’elle-même. Il y a chez cette bête la force tran­quille et la persé­vé­rance des travailleurs améri­cains de la terre.

Aillen a tendance à n’y voir qu’un taureau dans un étable et préfère les nus de Julius Stewart qui lui fera décou­vrir le Paris des artistes (Picasso y faisait ses débuts), l’au­teur nous fait vivre dans le détail l’éla­bo­ra­tion des tableaux de cet artiste mi-améri­cain mi-fran­çais (comme elle)

Nous suivons aussi la construc­tion de l’ex­po­si­tion univer­selle qui fait de Paris un village de décors et où on invite les popu­la­tions indi­gènes à se donner en spec­tacle. C’est là, la première raison de la venue à Paris d’Ailleen , elle veut retrou­ver son demi-frère Joseph jeune métis mi-indien mi ‑blanc qui est devenu fou à cause de ce partage en lui de civi­li­sa­tions trop anti­no­miques, il fait partie du spec­tacle que les indiens donnent à Paris mais il n’est que souf­france et apporte le malheur partout où il passe ; encore que… la fin du roman donne peut être un autre éclai­rage à ses actes terribles..

On suit aussi l’énorme enthou­siasme qu’ap­porte la révo­lu­tion indus­trielle ; le progrès est alors un Dieu qui doit faire le bonheur des hommes, c’est ce que pensent en tout cas aussi Rudolf Diesel qui expose son moteur révo­lu­tion­naire, et Fulgence Bien­venüe, qui construit le métro avec un ingé­nieur Charles Huet marié à une si jolie femme.
Enfin le dernier fil, c’est le combat des femmes pour pouvoir exis­ter en dehors du mariage et de la procréa­tion et en cela Aileen aussi, est une très bonne guide.
On suit tout cela et on savoure les récits foison­nants d’une autre époque, la belle dit-on souvent, certai­ne­ment parce qu’elle était pleine d’es­poirs qui se sont fracas­sés sur les tran­chées de la guerre 1418.

Citations

Conseils de son père

Arthur lui donnait des conseils sur la façon d’af­fron­ter le monde : savoir se taire, garder sa poudre au sec, être toujours prête. Et peut-être aussi être belle. À la façon dont Arthur Bowman appré­ciait la beauté : quand elle nais­sait d’une harmo­nie entre un objet et son utilité, une personne et la place qu’elle occu­pait dans le monde.

Réflexion sur le passé

La maîtrise du temps, l’ins­truc­tion, est aux mains des puis­sants. Les peuples, occu­pés à survivre, n’en possèdent pas assez pour le capi­ta­li­ser, le faire jouer en leur faveur. Ils empilent seule­ment les pierres des bâti­ments qui leur survi­vront.

Propos prêtés à Rudolf Diesel vainqueur du grand prix de l’exposition universelle

- Vous ne croyez pas, comme Saint-Simon, que les ingé­nieurs seront les grands hommes de ce nouveau siècle ? Que la tech­no­lo­gie appor­tera la paix et la pros­pé­rité ?
Il lui fallut encore un peu de silence pour trou­ver ces mots, ou le courage de répondre.
- Je suis un paci­fiste, madame Bowman , mais je sais que ce ne sont pas les ouvriers ni la masse des pauvres qui lancent les nations dans des guerres. Il faut avoir le pouvoir des poli­ti­ciens pour le faire. Et poli­ti­ciens ne se lance­raient pas dans des conflits armés s’ils n’avaient pas le soutien des scien­ti­fiques, qui garan­tissent les chances de victoire grâce à leurs décou­vertes et leurs inven­tions. Non je ne partage pas l’op­ti­misme du comte de Saint-Simon.

Réflexion sur la bourgeoisie et la noblesse en 1900

Les bour­geois comme les Cornic et mes parents sont convain­cus que la bonne éduca­tion de leurs enfants est leur meilleure défense contre les préju­gés dont ils sont victimes. Ils se trompent.Les aris­to­crates, dont les privi­lèges sont l’hé­ri­tage du sang, ne méprisent rien tant que l’édu­ca­tion.

Édition Sona­tine. Traduit de l’an­glais par Julie Sibony 

Tout est faux dans cet excellent roman , même ma clas­si­fi­ca­tion. Non ce n’est pas tout à fait un roman poli­cier, non Saint-Louis dans le Haut Rhin n’est pas la ville de province sinistre que le person­nage Manfred Baumann se plaît à nous décrire, non, la préface que j’ai lue ‑sans rien trop la comprendre au début- ne dit pas la vérité sur l’au­teur sauf sans doute cette cita­tion de Georges Sime­non dont je n’ai pas eu le temps de véri­fier l’au­then­ti­cité

tout est vrai sans que rien ne soit exact.

Je ne peux tout vous dire sur ce roman incroya­ble­ment bien ficelé sauf qu’on y boit beau­coup ‑et pas que de l’eau‑, qu’il décrit avec beau­coup de talent les ambiances des habi­tués dans les bars restau­rants de province et que vous connaî­trez petit à petit Manfred Baumann, cet homme torturé et enfermé dans des habi­tudes qui lui servent de règles de vie. Le coif­feur et d’autres habi­tués fréquentent régu­liè­re­ment le café restau­rant « La cloche » ici tout le monde connaît, Baumann comme direc­teur de l’agence bancaire sans rien savoir de lui.

Le poli­cier l’ins­pec­teur Gorski, a un point commun avec Manfred Bauman, mais comme ce point n’est dévoilé qu’à la fin, je ne peux pas vous en parler sans divul­gâ­cher l’in­trigue. Les deux person­nages n’ont rien de remar­quables sinon qu’ils sont tous les deux issus de cette petite ville et qu’ils ont peu d’illu­sion sur l’hu­ma­nité. Le poli­cier a plus de cartes dans sa manche et surtout une fille Clémence qui lui donne le sourire, pour sa femme, qui appar­tient au milieu chic de Saint-Louis c’est plus compli­qué et ce n’est pas certain que son mariage tienne très long­temps. Manfred, lui aussi, vient des quar­tiers chics mais il a été orphe­lin très jeune et a été élevé par un grand père qui ne l’ai­mait guère. Les femmes sont un gros problème pour lui, et il est heureux dans son café en « relu­quant » le décol­leté d’Adèle Bedeau, celle qui dispa­raît . Il s’en­fonce dans un mensonge qui fera de lui un coupable possible et les bonnes langues du café ne vont pas tarder à se délier. C’est un roman d’am­biance où chaque person­nage est décrit dans toute sa complexité, où la vie de cette petite ville nous devient fami­lière, mais dans ce qu’elle a de sombre et d’en­nuyeux, c’est sans doute ce qu’on peut repro­cher au roman, je suis certaine que l’on peut être joyeux et insou­ciant à Saint Louis dans le Haut Rhin. Pour conclure c’est un livre que je recom­mande chau­de­ment (malgré l’en­nui qu’a ressenti Gamba­dou) à tous les amateurs de romans poli­ciers, et à tous ceux qui n’ap­pré­cient pas ce genre ; je ne suis donc pas éton­née qu’il ait reçu un coup de cœur à notre club de lecture.

Citations

Propos masculin

Petit et Clou­tier, bien que tous deux mariés, parlaient rare­ment de leur épouse et, quand ils le faisaient, c’était toujours dans les mêmes termes péjo­ra­tif. Lemerre, lui, n’avait jamais pris femme. Il décla­rait à qui voulait l’en­tendre qu’il était « contre le fait d’avoir des animaux à la maison ».

Le décor

Bref, les gens de Saint-Louis sont exac­te­ment comme les gens d’ailleurs, que ce soit dans les petites villes tout aussi ternes ou nette­ment plus clin­quantes.
Et comme les habi­tants de n’im­porte quel autre endroit, ceux de Saint-Louis ont une certaine fierté chau­vine de leur commune, tout en étant conscient de sa médio­crité. Certains rêvent d’éva­sion, où vivent avec le regret de n’être pas partis quand ils en avaient l’oc­ca­sion. Mais la majo­rité vaquent à leurs affaires sans prêter grande atten­tion à leur envi­ron­ne­ment.

le Policier

Ce qui l » inté­res­sait n’était pas tant dans le fait que quel­qu’un mente que la façon dont il le faisait . Souvent , les gens allu­maient une ciga­rette ou s’ab­sor­baient un peu brus­que­ment dans une acti­vité sans aucun rapport avec le sujet . Ils n’ar­ri­vaient plus à soute­nir son regard . Des femmes se tripo­taient les cheveux . Les hommes , leur barbe ou leur mous­tache .

Édition Stock

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Ce roman raconte une histoire qui touche et boule­verse trois géné­ra­tions de femmes, liées entre elles par des tragé­dies qui ont eu comme cadre un village de province écrasé de soleil, et en parti­cu­lier un ruis­seau dans lequel elles peuvent se baigner(contrairement au ruis­se­let de ma photo). L’hé­roïne, Billie une jeune femme de trente ans, artiste peintre, doit reve­nir dans cet endroit qu’elle a fui pour enter­rer sa mère, qui vivait dans un EHPAD spécia­lisé pour les personnes atteintes d’Alz­hei­mer. Celle-ci a été retrou­vée noyée dans le ruis­seau qui arrose le village. La violence avec laquelle Billie reçoit cette nouvelle nous fait comprendre à quel point ce passé est très lourd pour elle. Une phrase rythme le roman : « les monstres engendrent-elles des monstres ? » . 

Il faudra trois cents pages du roman pour que tous les fils qui lient cette jeune femme à cette terrible héré­dité de malheurs se dénouent complè­te­ment. Et heureu­se­ment aussi, pour qu’elle parvienne à se pardon­ner et à repous­ser l’homme qui la respec­tait si peu.

L’am­biance oppres­sante dans laquelle se débat Billie rend ce récit capti­vant, on se demande comment elle peut se sortir de tant de malé­dic­tions qui sont toutes plau­sibles. C’est très bien écrit, Caro­line Caugant a ce talent parti­cu­lier de nous entraî­ner dans son univers et de savoir diffu­ser une tension qui ne se relâche qu’à la fin. Ce n’est pas un happy-end mais un renou­veau et sans doute, pour cette jeune femme la possi­bi­lité de se construire en se déta­chant de tous les liens qui voulaient la faire couler au fond de la rivière maudite.

Citations

L’EHPAD

Aux Oliviers le temps était comme arrêté. Il n’y avait que la prise des médi­ca­ments qui compar­ti­men­tait les jour­nées. À heure fixe les infir­mières arpen­taient les couloirs, dispa­rais­saient tour à tour derrière les portes bleues. En dehors de ces légion en blouse blanche, la lenteur régnait. Si on restait trop long­temps dans cet endroit, c’était à ses risques et périls. On pouvait y être avalé , y perdre la notion des heures, s’en­dor­mir là pour toujours, comme Louise.

Le temps qui passe

Le temps est censé chan­ger les êtres. Si par hasard on les croi­ser au détour d’une rue, on ne les recon­naît pas immé­dia­te­ment. Il nous faut un moment pour retrou­ver un nom, le lier à une époque, à cause de toutes ces modi­fi­ca­tions minimes sur la chair, dans la voix, qui s’ad­di­tionnent et en font des étran­gers.
Mais les autres, les rares ‑ceux que l’on a aimés‑, il semble ne jamais vouloir s’éloi­gner de nous.

Presque la fin …

Demande-t-on pardon aux morts ? En sentant la vague de chaleur qui l’empli au niveau de la poitrine, elle se dit que oui.
Le calme revient à la surface, les oscil­la­tions s’es­tompent. Seule s’éter­nise la danse paisible et silen­cieuse des grands mous­tiques d’eau.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un livre éton­nant qui commence une série que je ne connais­sais pas l « Égo-histoire », qui se défi­nit ainsi :

une forme d’ap­proche histo­rio­gra­phique et de courant d’écri­ture histo­rique à travers laquelle l’his­to­rien est censé analy­ser son propre parcours et ses méthodes de manière réflexive et distan­ciée. (Wiki­pé­dia) . 

Il peut très bien se glis­ser dans une de vos valise pour accom­pa­gner vos vacances. Même si il n’est pas qu’un livre léger et plai­sant de souve­nirs d’une famille intel­lec­tuelle pari­sienne, ceci n’est, en effet, qu’un tout petit aspect de ce livre, qui cherche à atteindre des buts beau­coup plus larges, plus « scien­ti­fiques » trou­ver en quoi les vacances orga­ni­sées par ses parents s’ins­crivent dans une conduite socio­lo­gique ne corres­pon­dant pas exac­te­ment à l’ori­gi­na­lité à laquelle elle semblait à l’époque répondre. C’est certai­ne­ment l’aspect qui lui a enlevé un ou deux coquillages sur Luocine, car j’ai trouvé ces expli­ca­tion très répé­ti­tives, on comprend assez vite mais l’au­teur a besoin d’y reve­nir plusieurs fois sans rien ajou­ter au propos. Le second aspect m’a beau­coup touchée : que se cache-t-il derrière cette injonc­tion pater­nelle « Soyez heureux ! » ? Toutes les diffi­cul­tés des resca­pés de la Shoah sont dans ces deux mots et la façon dont son père a rendu ses enfants « heureux » est extra­or­di­naire à la fois de simpli­cité mais aussi de courage . Enfin le dernier aspect, ce sont les souve­nirs de cet enfant qui a comme tous les enfants préfèrent jouer avec ses amis plutôt qu’é­cou­ter les expli­ca­tions savantes à propos des ruines grecques et romaines.

Un livre que j’ai beau­coup aimé malgré les bémols que j’ai évoqués.

Citations

Ambiance familiale marquée par la Shoah

Dans ma famille, le bonheur repré­sen­tait un tel enjeu qu’il en deve­nait non seule­ment inac­ces­sible, mais vicié, légè­re­ment putré­fié, pas si dési­rable que cela. C’est une perver­sion dont je ne me suis jamais tout à fait remis. Le seul remède à cette mala­die de l’âme consis­tait à rompre le soup­çon et a décidé immé­dia­te­ment, toutes affaires cessantes, que je pouvais être heureux, pour aucune autre raison que j’en avais le droit. 

Le camping ‑car

Si les moque­rie de mes cama­rades me mettaient mal à l’aise , c’est parce que je sentais qu’elles visaient bien plus que des vacances : notre iden­tité fami­liale , notre mode de vie , notre « style » , la person­na­lité de mes parents , donc l’édu­ca­tion que je rece­vais d’eux. Partir en camping-car révé­lait un certain niveau de revenu, mais aussi l’ab­sence de tradi­tions fami­liales et de racine ; un certain capi­tal cultu­rel, et aussi un manque de savoir-vivre ; une incli­na­tion au ridi­cule, mais aussi une liberté d’es­prit, une capa­cité de déta­che­ment, par fierté ou indif­fé­rence au qu’en-dira-t-on.

Liberté

j’étais libre parce qu’il n’y avait pas de cein­ture à l’ar­rière et que nous nous dépla­cions dans l’ha­bi­tacle pendant les trajets
parce que je pouvais flâner dans les musées sans les visi­ter
parce que je pouvais rester des heures à jouer dans les vagues
j’étais libre parce qu’on campait n’im­porte où, sur les plages, les débar­ca­dère, les parkings, au bout des jetées , dans les clai­rières
parce que mon sac de couchage était un vais­seau spatial, avec des manettes et des cadrans inté­grés
j’étais libre parce que aucun cahier de vacances ne venait prolon­ger le travail scolaire de l’an­née
parce qu’une pres­sion se relâ­chait
l’ur­gence était suspen­due
parce qu’on chan­geait de desti­na­tion tous les ans
parce que nos spots ne figu­raient sur aucun guide de voyage
et que cela ne coûtait rien de se perdre, l’éga­re­ment n’étant qu’un autre chemin
j’étais libre de m’éprou­ver Juif errant, tout en étant protégé par un État