Terri­ble tenta­trice devant l’éternel (j’essaie d’élever mes réfé­ren­ces depuis la recom­man­da­tion du livre à propos de la Bible mais je sens que ça ne va pas durer), Domi­ni­que a encore sévi et comme j’ai adoré cette lecture, je viens aussi vous la recom­man­der. Que les nuls en ortho­gra­phe se rassu­rent, ce livre s’adressent aussi bien à eux qu’à ceux et celles qui croient tout savoir. L’orthographe fran­çaise est un long chemin celui qui l’emprunte ne peut être sûr que d’une chose, il n’est pas prêt d’en voir la fin. J’ai beau­coup aimé la modes­tie et l’humour de l’auteur. Ses remar­ques sonnent justes : pour avoir ensei­gné le fran­çais à des étran­gers, je peux confir­mer que dire correc­te­ment le vélo et la bicy­clette reste toujours une diffi­culté. Évidem­ment, il y a les fameu­ses listes : « tous les mots en -ette- sont sont fémi­nins » et à ce moment là, j’entends encore, les étudiants dire en chœur « sauf  ? » et bien oui, il y a « un sque­lette  » . Mais il peut rester dans son placard, celui où on met tous les mots qui ne veulent pas entrer (j’ai failli écrire rentrer !) dans les fameu­ses listes.

J’ai beau­coup aimé parta­ger sa vie de correc­trice et j’aimerais passer une jour­née dans « le casse­tin » pour enten­dre les correc­teurs discu­ter sur le pluriel « d’Orignal » par exem­ple. Elle se raconte avec humour, elle et ses tocs de correc­trice, comme elle, je corrige malgré moi les accords de parti­cipe passé et certai­nes liai­sons, comme elle, deux cents « H » euros me gênent mais moins que deux cents « t » euros. Et puis elle a parlé de l’erreur que j’entends tout le temps, même dans mes émis­sions préfé­rées de France Culture. Je veux parler du nom « une espèce », tout le monde sait que c’est un nom fémi­nin, alors pour­quoi j’entends toujours « un espèce d’imbécile » et « une espèce d’idiote », comme c’est ma faute préfé­rée, je suis très contente qu’elle en parle.

Lisez ce livre et faites le lire, car, soit vous devien­drez modeste en vous disant au moins une fois ou deux « je ne savais pas ça », soit vous perdrez tous vos complexes en vous rendant compte que même Muriel Gilbert (Gilbert,comme le prénom !) peut lais­ser passer quel­ques fautes et celle-​ci vous éton­nera ou vous décom­plexera à jamais.

Nous avons laissé passer en août 2016 dans un arti­cle cultu­rel un ils voyè­rent qui nous a valu, à la correc­tion, au cour­rier des lecteurs et à l’auteur de l’article -et de la bourde initiale-, une dizaine de messa­ges moqueurs ou ulcé­rés ; ça sonne bien, pour­tant ils voyè­rent, non ?

Citations

La vie à Breux-​Jouy a dû bien changer

A moins de 40 kilo­mè­tres de Paris on y allait encore cher­cher son lait et ses œufs à la ferme, en balan­çant au bout de son bras un bidon en alu et une vali­sette en plas­ti­que à six alvéo­les. Les poubel­les étaient ramas­sées par un à-​peu-​près-​clochard répon­dant au prénom héroïco-​grec d’Achille,accompagné d’un perche­ron aux sabots couverts de poils tirant une char­rette en bois. J’ai oublié le prénom du cheval.

C’est vrai et c’est amusant

Ça rime pas Certains mots ne riment avec aucun autre. C’est le cas notam­ment de : belge, goin­fre, meur­tre, mons­tre, pauvre, quatorze, quinze, simple et triom­phe.

Un petit sourire

Emma, une jeune Britan­ni­que fraî­che­ment débar­quée à Paris avec qui j’ai travaillé comme inter­prète au BHV, se deman­dait ce qu’étaient deve­nus les ponts un à huit à Paris, puis­que nous avions un « pont neuf ». Quand j’ai expli­qué en rigo­lant que neuf était syno­nyme de nouveau, elle s’est moquée de moi en me montrant dans un guide que c’était le plus vieux pont de Paris. Avouez qu’il y a de quoi en perdre son latin.

L’arme du correcteur : le doute

En fait, le correc­teur devrait douter sans cesse, la langue est si complexe, si farceuse, si mouvante, et la cervelle humaine si failli­ble, qu’il lui faut douter, véri­fier, mais parfois il ne parvient pas à lever le doute, ne trouve pas de quoi appuyer une certi­tude.

Le doute

Le direc­teur a de bonnes raisons de douter, car Larousse​.fr dit deux orignals tandis que sa version papier et Le Robert penchent pour les orignaux ! Vous savez quoi ? Le cas échéant, comman­dez donc des élans.

Un de mes cauchemars d’enseignante

Il y a une exception(ben oui), -tout adverbe- s’accorde avec un adjec­tif fémi­nin commen­çant par une consonne ou un h aspiré : Les deux sœurs sont tout éton­nées, mais l’une est tout heureuse et l’autre toute honteuse.

Origine des correcteurs

Il y a les anciens ensei­gnants, les anciens rédac­teurs, les anciens traduc­teurs, les anciens étudiants à rallonge, les anciens glan­deurs, les comé­diens contra­riés, les ex-​normaliens, les anciens secré­tai­res de rédac­tion, les anciens publi­ci­tai­res, les anciens guides touris­ti­ques, les anciens histo­riens, les anciens élus et mili­tants poli­ti­ques. Ainsi que toutes les combi­nai­sons, imagi­na­bles ou non, de ce qui précède, en versions qui vont du super diplômé jusqu’au parfait auto­di­dacte.

Travail qui ne se voit pas

Comme celui de la femme de ménage, le travail du correc­teur, trans­pa­rent, ne se remar­que que lorsqu’il est mal fait. C’est l’un des aspects un poil frus­trants du métier. Et pour­tant, sans elle, la maison est invi­va­ble ; sans lui, le jour­nal n’en est plus un.

Humour

Au Pyla-​sur-​Mer, coquette station balnéaire, j’ai voulu esca­la­der l’étonnante dune… du Pilat. Là, je m’affole. Cher­che où est la faute. Agace les cova­can­ciers qui peuplent ma voiture. Lis les cartes, examine les panneaux, dont chacun semble présen­ter la graphie qui seyait le mieux à celui qui a décidé de le plan­ter là – il y a du Pyla, du Pilat, du Pylat… J’ai bien failli finir par me jeter du haut de la dune en m’arrachant les cheveux, mais j’ai
préféré me suici­der à coups de glaces en cornet chez Ô Sorbet, à Arca­chon. 

Le genre

les Fran­çais ont une passion pour le sexe des mots. Le Fran­çais dit une huître mais un escar­got, une voiture mais un camion. L’huître n’est pour­tant ni femelle ni mâle, elle est herma­phro­dite, chan­geant de sexe à la fin de chaque saison ou après chaque émis­sion de semence ; quant à l’escargot, il produit à la fois des sper­ma­to­zoï­des et des ovules.
Mais le plus étrange n’est-il pas que le mot « fémi­nin » soit du genre mascu­lin.
PS. : si vous lisez ce livre vous compren­drez vite pour­quoi j’ai mis un peu de rouge.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard, il a obtenu un coup de cœur.

Je savais, grâce au billet d « Aifelle , que je lirai ce livre, depuis j’ai lu « Anna ou une histoire fran­çaise  » et je ne peux encore une fois que me féli­ci­ter de ce conseil de lecture. Même si, ce n’est pas une lecture très facile, surtout la partie sur l’angoisse d’Abraham, j’ai été très touchée par ce récit. Comme Aifelle je vous conseille d’écouter son inter­view car elle raconte si bien tout ce qui l’habite. Alors pour­quoi Abra­ham est-​il angoissé, je n’ai pas trouvé la réponse, mais en revan­che Rosie Pinhas-​Delpuech a raison, si on ne connaît pas la cause on connaît bien l’heure à laquelle l’angoisse nous saisit : c’est l’heure où le soleil, même s’il illu­mine une dernière fois de mille feux le ciel, va se coucher et où la lumière va faire place à l’obscurité.

C’est l’heure où les enfants pleu­rent sans pouvoir être faci­le­ment conso­lés, c’est l’heure où le malade a peur de la nuit qui s’installe, c’est l’heure où le marin voudrait être au port.

Cette auteure nous entraîne dans un voyage, celui de son exil et celui de l’exil de sa langue. Ses passa­ges sur le fran­çais des étran­gers sont d’une justesse incroya­ble . Elle nous fait connaî­tre aussi Israël autre­ment et c’est si rare aujourd’hui enten­dre parler posi­ti­ve­ment et simple­ment de ces gens qui habi­tent sur cette terre telle­ment convoi­tée. Elle nous raconte aussi la France des années 70 et les quel­ques pages sur Nanterre sont inté­res­san­tes, elle y mêle la toute nouvelle univer­sité : quel­ques bâti­ments très laids sortis d’une friche assez triste, contras­tant avec l’exigence intel­lec­tuelle des profes­seurs et les débats sans fin avec son amie, le murs qui cache un bidon­ville où des émigrés moins chan­ceux qu’elle s’entassent. Elle n’oublie jamais que sa condi­tion d’étrangère peut se rappe­ler à elle bruta­le­ment. Et qu’elle peut se retrou­ver sur l’île de la Cité à faire la queue parmi les déses­pé­rés du monde pour renou­ve­ler ses titres de séjour. Fina­le­ment sa vraie patrie sera ses langues et surtout la traduc­tion, c’est à dire encore un voyage celui qui lui permet de passer de l’hébreu au fran­çais et du fran­çais à l’hébreu. Elle n’en n’oublie pas pour autant le turc qui reste sa langue mater­nelle.

Citations

L’exil

Ils(les Russes blancs) ravi­vaient auprès de ces derniers, et surtout des Juifs, la mémoire des guer­res, des horreurs qui les accom­pa­gnent, du déclas­se­ment qu’entraîne tout dépla­ce­ment forcé, de l’exil d’un peuple qui avait la nostal­gie de sa terre, de sa langue et d’une chose tout à fait indé­fi­nis­sa­ble que Dostoïevski- qui écrit « L’idiot » au cours d’un long exil à l’étranger- « le besoin d’une vie qui les trans­cende, le besoin d’un rivage solide,d’une patrie en laquelle ils ont cessé de croire parce qu’ils ne l’ont jamais connue ».

L’aéroport de Lod

Mon souve­nir de l’aéroport de Lydda-​Lod en 1966 recoupe certai­nes photos des « Récits d’Ellis Island » de Geor­ges Perec et Robert Bober. Les mêmes baga­ges bour­rés et, fice­lés, inélé­gants, les mêmes visa­ges un peu figés par l’attente , l’angoisse, l’excès d’émotion. En 1966, l’aéroport de Lod est un lieu unique au monde où des retrou­vailles sont encore possi­bles entre morceaux de puzz­les disper­sés sur la surface de la terre ou manquants.

les Juifs, la terre et la nation

Déta­ché de la terre par des siècles d’errance, inter­dit d’en possé­der, de la travailler, le Juif est histo­ri­que­ment une créa­ture urbaine. Parmi les notions élémen­tai­res qui me faisaient défaut par tradi­tion et culture profonde, la terre, la patrie, le drapeau, n’étaient pas les moin­dres. Toujours hôtes d’un pays étran­ger, d’abord de l’Espagne puis de l’empire otto­man, la terre était pour nous une notion abstraite, hostile, excluante. Nous étions des loca­tai­res avec des biens mobi­liers, trans­por­ta­bles : ceux qui se logeaient dans le cerveau et éven­tuel­le­ment dans quel­ques vali­ses. La terre appar­te­nait aux autoch­to­nes, ils avaient construit une nation, puis planté un drapeau, et nous étions les hôtes, dési­ra­bles ou indé­si­ra­bles selon les jours.

Le style que j’aime, cette image me parle

C’est exac­te­ment ainsi que m’est apparu Hirshka, (…) comme s’il draguait dans un filet de pêche une histoire qu’il avait traî­née à son insu jusqu’aux rives de la Médi­ter­ra­née.

La langue des » étrangers »

Quand on est en pays étran­ger, même si on en comprend la langue, on ne se comprend pas . Parfois, on n’entend pas les paro­les qui sont dites. L’entendement est obstrué. On est frappé de surdité audi­tive et mentale. La peur qu’éprouve l’étranger et, le rejet qu’il subit, le rendent défi­cient. Il se fait répé­ter les choses, de crainte de ne pas compren­dre.

Entre le jargon disser­ta­tion de la philo­so­phie , le caquè­te­ment des commè­res de la rue, l’argot de l’ouvrier, celui de l’étudiant, il ne restait pas le moin­dre inter­stice pour le parler respec­tueux de ceux qui, depuis deux siècles, avaient élu domi­cile dans le fran­çais de l’étranger.

Comme Aifelle je vous conseille d’écouter cette femme

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard (thème exil)

Une femme d’origine géor­gienne, Tamouna, va fêter ses 90 ans, elle a fui à 15 ans avec sa famille son pays natal en 1921. Atteinte aujourd’hui d’une mala­die pulmo­naire, elle ne peut vivre sans oxygène, sa vie est donc limi­tée à son appar­te­ment et aux visi­tes de sa nombreuse et pétu­lante famille. Par bribes les souve­nirs vont arri­ver dans son cerveau un peu embrumé. Sa petite fille qui doit ressem­bler très fort à Kéthé­vane Dawri­chewi, l’oblige à regar­der toutes les photos que la famille conserve pieu­se­ment. Bébia et Babou les grands parents sont là enfouis dans sa mémoire un peu effa­cés comme ces photos jaunies. Et puis surtout, il y a Tamaz celui qu’elle a tant aimé et qui n’a jamais réussi à la rejoin­dre à travers les chemins de l’exil. Ce livre m’a permis de recher­cher le passé de la Géor­gie qui a en effet connu 2 ans d’indépendance avant de tomber sous la main de fer de Staline. Ce n’est pas un mince problème pour un si petit pays que d’avoir le grand frère russe juste à ses fron­tiè­res et encore aujourd’hui, c’est très compli­qué. Mais plus que la réalité poli­ti­que ce livre permet de vivre avec la mino­rité géor­gienne en France, connaî­tre leurs diffi­cul­tés d’adaptation écono­mi­ques, le succès intel­lec­tuel des petits enfants, les peurs des enfants qui atten­dent leur père parti combat­tre les sovié­ti­ques alors que la cause était déjà perdue,la honte d’avoir un oncle parti combat­tre l’armée russe sous l’uniforme nazi . Tous ces souve­nirs sont là dans sa tête et dans cet appar­te­ment qu’elle ne quitte plus. Je suis toujours très sensi­ble au charme de cette auteure, elle reste toujours légère même dans des sujets graves et j’ai aimé qu’elle partage avec des lecteurs fran­çais ses origi­nes et sa famille.

Citations

Pudeur du récit

Le chien est resté en Géor­gie. avec ses grands parents. Elle ne les a jamais revus. Aucun des trois. Elle ignore la date exacte de leurs morts.

Le géorgien avant 1918

Nous parlons géor­gien entre nous. C’est la langue de la famille. Celle des vacan­ces. À l’école, on doit parler le russe. C’est la règle. Le géor­gien est une langue de chien, dit notre maître. Toute tenta­tive de braver l’interdit est sévè­re­ment punie.

Solidarité des exilés

Il vient du Maroc, il était cuisi­nier au palais du roi avant de venir en France, il évoque souvent l’exil et la famille qu’il a lais­sée derrière lui. Elle écoute, elle le force parfois à dire les mauvais trai­te­ments qu’il a subis au palais . Il le dit par bribes avec réti­cence. elle se repro­che ensuite son insis­tance. elle-​même ne parle jamais des raisons de son exil.

Les peurs des enfants

De nouveaux émigrés sont arri­vés, mon père n’est pas revenu, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé. Il a peut-​être été déporté, je crois que c’est le sort des oppo­sante. Ou bien il est mort. Je dois te paraî­tre cyni­que . Je te choque sans doute. Mais je meurs des mots que personne ne prononce.

Lu dans le cadre de masse criti­que de Babe­lio.



Je me souviens que le résumé de ce livre m’avait atti­rée car on y parlait de la guerre en Abys­si­nie en 1936. C’est une guerre dont on parle peu mais qui m’a toujours inté­res­sée et révol­tée. L’Éthiopie d’aujourd’hui est aussi un pays qui m’intrigue et qui semble avoir un dyna­misme où l’on retrouve cette fierté natio­nale dont parle ce roman. Je ne regrette pas d’avoir dérogé à mes prin­ci­pes et d’avoir répondu à « Masse-​critique ». Ce roman histo­ri­que qui commence en 1936, en Éthio­pie pour se termi­ner à Rome en 1945, est passion­nant et a d’étranges réso­nan­ces avec la période actuelle. L’auteure Theresa Révay à choisi comme héroïne prin­ci­pale une corres­pon­dante de guerre. C’est une idée géniale car cela lui permet d’exercer son regard criti­que sur tous les points chauds du globe à l’époque. De la guerre d’Espagne à la montée du nazisme à l’entrée en guerre de l’Italie fasciste de Musso­lini en passant par les guer­res du désert et de la vie à Alexan­drie. Elle aura tout vu cette sublime Alice et tout compris.

Le seul point faible du roman c’est cette superbe histoire d’amour entre ce prince italien et la belle corres­pon­dante de guerre améri­caine. Mais il fallait bien un amour pour relier entre eux des événe­ments aussi tragi­ques. J’avoue que je n’y ai pas trop cru, c’est un peu trop roma­nes­que mais ce n’est pas là l’essentiel. L’important c’est de revi­vre ces époques et se deman­der si le monde n’est pas à nouveau en train de partir sur des pentes aussi dange­reu­ses que dans ces moments tragi­ques. Lire le récit de tous ces épiso­des dans un même roman cela fait peur car l’enchaînement tragi­que était évita­ble sans la mollesse des conscien­ces dans les démo­cra­ties. Le Nazisme a vrai­ment la palme de l’horreur et pour­tant Musso­lini et Franco n’étaient pas des anges. Je verrais bien ce roman dans une série, chaque guerre consti­tuant une saison ; on aurait alors le temps d’aller au bout des dessous des conflits. Je crois, par exem­ple, que le public serait content d’en appren­dre plus sur la façon dont les Italiens se sont conduits en Abys­si­nie.

Citations

Les armes chimiques en 1936 en Abyssinie

Après la grande Guerre, les armes chimi­ques avaient pour­tant été pros­cri­tes aux termes d’une conven­tion inter­na­tio­nale rati­fiée par l’Italie. Leur usage était un acte scan­da­leux et mépri­sa­ble.

Le correspondant de guerre

Les rela­tions avec les hommes d’État ressem­blaient à un jeu de poker. Il fallait garder l’esprit clair, dissi­mu­ler ses pensées tout en obte­nant qu’ils dévoi­lent les leurs.

Description qui permet de se croire au Vatican : sœur Pascalina

Le voile sombre ondulé ondu­lait sur ses épau­les. Sa jupe effleu­rait le sol, dissi­mu­lant ses pieds, si bien qu’on avait l’impression qu’elle flot­tait au-​dessus d’un pave­ment de marbre

Portrait d’Hemingway à Madrid en avril 1937

En face d’elles, un grand miroir se fendilla sur toute sa hauteur. Heming­way, torse bombé, gesti­cu­lait en cher­chant à rassu­rer son audi­toire. Le célè­bre écri­vain s’était d’emblée imposé comme le cœur ardent de la bâtisse. Non seule­ment parce qu’il stockait dans ses deux cham­bres, outre d’innombrables bouteilles d’alcool, des jambons, du bacon, des œufs, du fromage, de la marme­lade, des conser­ves de sardi­nes, et des crevet­tes, du pâté fran­çais t d’autres victuailles impro­ba­bles en ces temps de pénu­rie, mais aussi parce que sa ferveur à défen­dre la cause répu­bli­caine et son tempé­ra­ment homé­ri­que lami­naient son entou­rage.

L’histoire d’amour

Ainsi allait le monde d’Umberto. Elle était consciente de ne pas y avoir sa place. (…) Elle mesura encore une nouvelle fois combien Umberto était écar­telé entre sa vie de famille et les moments qu’il lui accor­dait. (…) A son corps défen­dant, une pointe doulou­reuse la trans­perça et elle regretta d’être deve­nue une femme amou­reuse tris­te­ment banal.

Le fascisme

Je viens d’entendre le cri nécro­phile « Viva la muerte ! » Qui sonne à mes oreilles comme « À mort la vie ! » s’était écrié le philo­so­phe, avant d’ajouter : Vous vain­crez mais vous ne convain­crez pas. Vous vain­cre parce que vous possé­dez une surabon­dance de force brutale, vous ne convain­cre pas parce que convain­cre signi­fie persua­der. Et pour persua­der il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. » Ses adver­sai­res, fou de rage, avaient hurlé : « À mort l’intelligence ! »

Le nazisme

Pour être inno­cent sous le Troi­sième Reich, il fallait être enfermé dans un camp de concen­tra­tion ou mort.

Oui, je suis allée jusqu’à Trans qui sur Wiki­pé­dia s’enorgueillit de sa seule ( ?) gloire locale Alain Rémond, pour faire ma photo. Le village a peu changé car il est en dehors des circuits touris­ti­ques, il est en tout cas en hiver, d’une tris­tesse palpa­ble. Le garnit n’est pas une pierre très gaie, même si elle est très solide !

Ce petit livre est depuis plus de 10 ans dans ma biblio­thè­que, je l’avais lu à l’époque (en 2000) je l’ai beau­coup prêté et je viens de le relire. Il se trouve que je connais bien la région dont il parle qui d’ailleurs n’a plus rien à voir avec le côté bout du monde où il a grandi, sauf, cepen­dant, son village : Trans-​la-​forêt , et encore ! J’ai vécu aussi dans une de ces famil­les nombreu­ses de l’après guerre et il se trouve que la mala­die mentale me touche de près. Est-​ce pour toutes ces raisons que cette courte auto­bio­gra­phie me touche tant ? Alain Rémond était quand il a écrit ce texte rédac­teur en chef de Télé­rama. Il raconte l’enfance qu’il a vécue à Trans à 15 kilo­mè­tres du Mont Saint Michel . C’est un enfant du monde rural très pauvre, car dans sa famille, ils sont 10 enfants à vivre de la paye de son père canton­nier. Leur vie est à la fois chaleu­reuse par la force d’amour de la fratrie et de sa mère et horri­ble par la mésen­tente violente de ses parents. Ce qui fait le charme de ce texte c’est le style tout en pudeur et déli­ca­tesse même quand il parle de sa sœur Agnes schi­zo­phrène ou bipo­laire( ?) . La vie est rude dans le monde rural d’après guerre et seule la force de travail de ses parents tirera la famille d’une misère extrême. Il a aimé ses deux parents qui ne s’aimaient plus, ses cour­ses dans la forêt où il se sentait libre pour tous des jeux d’aventures, sa fratrie et le grenier de sa maison où ils inven­taient des jouets qui ne devaient rien aux objets moder­nes. Mais il a souf­fert de la mésen­tente de ses parents, souf­fert de voir sa mère s’user à la tâche après la mort de son père, souf­fert d’aller en pension et d’y rester tous les diman­ches, souf­fert d’être le « plouc » par rapport aux bour­geois de Dinan. Mais quelle belle revan­che d’y rece­voir le prix d’excellence et de voir le sourire de sa mère le jour de la distri­bu­tion des prix ! Un témoi­gnage qu’on n’oublie pas d’une époque qui doit sembler bien loin­taine pour les jeunes d’aujourd’hui.

Citations

Le poids et la force de l’enfance

On ne guérit pas de l’enfance. On ne guérit pas du para­dis terres­tre. On voudrait que ça dire tout le temps, toute la vie. On voudrait vivre dans une bulle, bien au chaud, qui nous ferait oublier le reste, l’enfer à la maison le soir. et puis la mort de notre père. Et ce silence entre nous. Ce gros bloc de silence noir qui nous empê­che de respi­rer.

Les paroles d’un père sur son lit de mort

Et voici que mon père, avec ce sourire fati­gué, sans doute aussi pour faire oublier le père loin­tain, étran­ger, qu’il a été, trouve le courage de nous dire combien il nous aime, beau­coup mieux que dans les livres. C’est nous qui n’avons pas su lui répon­dre, trop inter­dits, trop boule­ver­sés. J’en veux à mon père, pour tout ce qu’il ne nous a pas donné, pour cette violence dans la maison, pour tout ce qu’il a fracassé en moi. Mais je lui pardonne tout, pour ces mots qu’il a su trou­ver, en ce diman­che d’été, je lui pardonne tout.

La revanche sociale et le bonheur de sa mère

« Prix d’excellence, Alain Rémond de Trans » C’était la revan­che des bleds paumés, des trous perdus, de la campa­gne oubliée. Mais la vraie récom­pense, c’était celle-​ci : ma mère, venue exprès de Trans, assise au milieu de tous ces gens bien habillés, qui enten­dait mon nom et qui me regar­dait descen­dre de l’estrade avec mes prix. Le regard et le sourire de ma mère, ce jour-​là, dans la cour d’honneur des corde­liers, à Dinan, jamais je ne les oublie­rai.

La sœur malade et tant aimée

Et puis, surtout, il y a Agnès. Je comprends peu à peu, au fil des lettres qu’elle est malade. Pas d’une mala­die du corps. Agnès est malade de l’âme, de l’esprit. Elle ne sait plus ce qu’elle veut, ce qu’elle vit , elle glisse peu à peu vers une absence à elle-​même, à la vie(.…) Agnès avait toujours été pour, pour moi, celle qui riait, qui blaguait, qui débor­dait d’idées. Elle avait plein d’amis, elle était dyna­mi­que, elle voulait faire bouger les choses et les gens. On était telle­ment proches, tous les deux, telle­ment compli­ces. On avait des discus­sions inin­ter­rom­pues, passion­nées. On avait les mêmes goûts, les mêmes dégoûts (.…° Peut-​être est-​elle, parmi nous tous, celle qui a dû payer le prix de cette schi­zo­phré­nie, en nous : entre le bonheur d’être ensem­ble, d’être à Trans, et ce trou noir du malheur, ce silence qui nous rongeait de l’intérieur, l’enfer à la maison. peut-​être Agnès a-​t-​elle payé pour nous.

Lu grâce au club de lecture de la média­thèque de Dinard. Il a obtenu un coup de cœur. 

J’aime à penser que cet homme si bien habillé à côté des nouveaux arri­vants qui semblent haras­sés par leur traver­sée avec une étiquette collée sur leur chapeau est venu vers Gaëlle Josse afin qu’elle écrive ce roman :

S’il est quel­que chose que j’ai apprise de cette étrange aven­ture d’écrire, c’est avant tout celle-​ci : la liberté de l’auteur, telle que j’ai pu l’éprouver, ne réside pas dans l’invention de figu­res, de décors et d’intrigues, mais dans l’écoute et l’accueil de person­na­ges venus un jour à ma rencon­tre, chacun porteur d’une histoire singu­lière, traver­sée par quelques-​uns de mes ques­tion­ne­ments et quelques-​unes de mes obses­sions.

Lors de ma visite à Ellis Island, haut lieu de la mémoire améri­caine, comme Gaëlle Josse, j’avais été saisie par les milliers de photos et de noms qui s’imprimaient devant mes yeux comme autant de destins remplis de souf­fran­ces et d’espoirs. J’ai gardé cette carte postale car le contraste entre cette cohorte d’hommes aux yeux effrayés et aux habits frois­sés et cet homme « bien comme il faut » m’avait inter­pel­lée. Je comprends qu’on ait eu envie d’écrire un roman sur le dernier gardien, j’en ai voulu au début à Gaëlle Josse de ne parler que de lui, de son amour détruit et d’une jeune émigrée italienne. Tous les autres, les multi­tu­des d’autres, sont des fantô­mes sans nom en arrière plan du récit. Et fina­le­ment, j’ai accepté son parti pris.

L’énorme soli­tude de ce gardien, face à la multi­tude de ceux qui ont frappé à la porte de l’Amérique est peut être le meilleur moyen de faire compren­dre ce qu’était Ellis Island. C’est un lieu si chargé dans la mémoire collec­tive des Améri­cains mais au moins à cette époque les émigrés ne mour­raient pas en mer sur des canots de fortune. Fuir son pays, pour des raisons écono­mi­que poli­ti­ques ou reli­gieu­ses, est toujours une tragé­die et être en contact avec ces êtres qui ont tout perdu et déte­nir une partie de la solu­tion à leur survie est une bien lourde peine.

Citations

Ellis Island

L’île d’espoir et de larmes. Le lieu du mira­cle, broyeur et régé­né­ra­teur à la fois, qui trans­for­mait le paysan irlan­dais, le berger cala­brais, l’ouvrier alle­mand, le rabbin polo­nais ou l’employé hongrois en citoyen améri­cain après l’avoir dépouillé de sa natio­na­lité.

Les émigrés italiens

Ils étaient des conquis­ta­dors, des vain­queurs, et leur parole contri­buait à l’édification d’une légende sacrée. Leurs lettres, qui mettaient parfois jusqu’à deux mois pour leur parve­nir, portaient des timbres colo­rés de L’US Mail, preuve tangi­ble d’un au-​delà des mers. Bien plus qu’une corres­pon­dance privée porteuse de nouvel­les inti­mes, ces lettres avaient pour voca­tion, auprès des membres de la famille restés au pays, d’attester devant la commu­nauté de la réus­site des leurs, en faisant l’objet de lectu­res collec­ti­ves répé­tées de foyer en foyer, de café en café, et dont les infor­ma­tions données se trou­vaient compor­tées à l’envi. Le fils de Gironde avait vu de ses propres yeux, des rues pavées d’or…

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­the­que de Dinard où il a (grâce à moi) obtenu un coup de cœur.


Un livre éton­nant, et encore, pour mon plus grand plai­sir, un écri­vain qui aime racon­ter des histoi­res et qui aime jouer avec la langue et les situa­tions de tous les jours (il me fait penser à Pierre Raufast). Le billet de Sandrine sur son Blog « Tête de lecture » vous montrera que je ne suis pas la seule à avoir été séduite par ce roman. Tout ce livre est construit sur la tension de la révé­la­tion de l’origine de la cica­trice du narra­teur cachée par l’écharpe drapée autour du cou. Comme je déteste le suspens, j’ai commencé par le chapi­tre 0 qui termine le roman. Soyez rassu­rés, je n’en dirai pas un mot dans mon billet, mais j’ai pu ainsi savou­rer à un rythme plus lent tous les méan­dres de ce récit qui abou­tis­sent à l’indicible.

Il y a plusieurs façons d’aimer le style de Gilles Marchand, il sait si bien obser­ver l’humanité qu’il nous fait sourire en recon­nais­sant notre boulan­gère qui, tous les matins, fait un petit commen­taire météo­ro­lo­gi­que, et qui nous inter­roge toujours au futur.

Et pour vous, ce sera ?

Il nous fait rire quand il répond calme­ment aux inter­ro­ga­tions de son direc­teur à propos des notes de frais des commer­ciaux. Il a noté pendant 30 ans « restau­rant » « café », alors il s’est amusé à rempla­cer ces mots si banal par « fausse barbe » « tutu »… On n’est pas très loin de la démis­sion ou du licen­cie­ment.

Un soir, son écharpe gorgée de café dévoile à ses meilleurs amis sa cica­trice, il entre­prend alors de racon­ter son enfance pour leur expli­quer le pour­quoi de ce qu’il a toujours voulu cacher. Ses amis de café après le travail : Lisa la serveuse dont ils sont tous amou­reux, Thomas, et Sam enten­dront donc, s’ils sont aussi patients que l’auditoire qui gran­dit jour après, le récit de sa vie. Il leur parle de Pierre-​Jean son grand père qui l’a élevé en rendant la réalité du quoti­dien magi­que pour lui faire oublier le tragi­que de son passé. Soirée après soirée, les récits de son grand père vont capti­ver un public de plus en plus nombreux mais la fin, l’explication de tout ce que l’on doit mettre en place pour oublier, ce qui est trop lourd à porter, seuls ses amis l’entendront.

Je n’ai cessé pendant toute ma lecture de noter des passa­ges ou des peti­tes phra­ses pour les parta­ger avec vous. Je ne suis d’habitude pas très tentée par le fantas­ti­que, ni le déjanté, mais grâce à sa langue j’ai tout accepté même le tunnel creusé dans les ordu­res que la concierge morte depuis quel­ques mois ne peut plus enle­ver. Il m’a fait décou­vrir un air de Beat­les moins connu que d’autres (my guitar gently weeps ) et que j’aime bien. Bref un petit régal avec une tragé­die, dont vous remar­que­rez, je n’ai rien dit.

Merci Jérôme de me signa­ler que Noukette en avait fait un coup de coeur

Citations

Le début en espérant que, comme moi, vous vous direz je veux aller plus loin dans la lecture.

J’ai un poème et une cica­trice.

De la lèvre infé­rieure jusqu’au tréfonds de ma chemise, il y a cette empreinte de l’histoire, cette marque indé­lé­bile que je m’efforce de recou­vrir de mon écharpe afin d’en épar­gner la vue à ceux qui croi­sent ma route. Quant au poème, il me hante comme une musi­que entê­tante, ses mots rampent dans mon crâne d’où il voudrait sortir pour dire leur douleur au monde. Poème et cica­trice font partie de moi au même titre que mes jambes, mes bras ou mes omopla­tes. Je ne me sens pas tenu de les exami­ner pour savoir qu’ils exis­tent. J’ai seule­ment appris à essayer de les oublier.
Voilà pour mon armoire à souve­nirs. J’ai pris soin de le cade­nas­ser soli­de­ment et, la plupart du temps, cela marche. C’est la seule solu­tion pour rester à ma manière assez heureux. Mais les cade­nas son travail fragi­les et il est impos­si­ble d’oublier une cica­trice lors­que celle-​ci fait office de masque que l’on ne peut reti­rer.

Un personnage dont je partage les goûts musicaux

Sa seule lacune, « le rock, la pop et leurs frères et sœurs élec­tri­fiés » comme il les nomme. Pour lui, la musi­que n’a pas besoin d’amplificateur.

Le malheur d’être comptable

Quand un inter­lo­cu­teur me demande ce que je fais dans la vie, il change irré­mé­dia­ble­ment de sujet dès qu’il a pris connais­sance de la terri­ble nouvelle : je suis comp­ta­ble.

Sa boulangère

Il fait froid. C’est ce que m’a affirmé ma boulan­gère qui a beau­coup de conver­sa­tion.

La cuisine des solitaires

J’allume le gaz et mets de l’eau à chauf­fer pour les pâtes. Ce n’est qu’une fois que l’eau bout que je me rends compte que je n’ai pas de pâtes et je me rési­gne à y mettre un sachet de thé. Moins nour­ris­sant mais mieux que rien.

L’humour

L’arrache cœur…c’était en fait le dernier titre de l’auteur, qui avait laissé sa trilo­gie inache­vée (33 % du projet initial, avais-​je pensé, me promet­tant de ne plus mêler comp­ta­bi­lité et litté­ra­ture). Alors, la suite, je l’ai imagi­née. Mais c’était moins bon. Boris Vian a beau­coup baissé après sa mort.

Petit détail de la vie courante, et c’est tellement bien vu !

Les toilet­tes sont toujours au fond à gauche. Et si elles n’y sont pas, c’est qu’elles se situent juste en face. Mais on inter­roge au cas où. De peur peut-​être de se perdre ou que le patron ne se demande où l’on va comme ça sans deman­der la permis­sion et sorte une arme de derrière le comp­toir . Personne ne veut mourir parce qu’il n’a pas demandé où se trou­vait les toilet­tes, alors on demande et on attend la réponse : au fond à gauche.

Oh, que OUI !

Mais qu’y a-​t-​il de pire que de lire un mauvais livre ? Lire le mauvais livre d’un ami… Et je ne veux impo­ser ça à personne.

Tous les gens malades des bronches peuvent en témoigner.

« Quand tu marches,tu ne regar­des pas tes jambes et quand tu respi­res, tu ne regar­des pas tes poumons … »

Ça m’avait trou­blé et l’espace de quel­ques secon­des, je m’étais concen­tré sur ma respi­ra­tion, réali­sant à quel point la vie serait péni­ble s’il fallait se concen­trer sur chaque mouve­ment de sa cage thora­ci­que.

Voilà le style qui m’amuse

Il lui est même arrivé de me faire la bise, pour me souhai­ter une bonne année, une bonne santé, un bon anni­ver­saire .… Bernard était un excel­lent souhai­teur


Ce livre a obtenu un coup de cœur de notre club et je comprends pour­quoi. C’est un livre d’une lecture éprou­vante car il met en scène, dans un essai romancé, certai­nes horreurs de notre huma­nité et le plus insup­por­ta­ble, c’est qu’on sait que cela conti­nue encore et encore, la Corée du Nord est, en effet, capa­ble du pire. C’est une partie du pire dont il s’agit ici : pour des raisons assez obscu­res, des assas­sins de Corée du Nord, en 1970, ont enlevé des Japo­nais pour les emme­ner et les rete­nir dans l’enfer de leurs pays. Certains seront employés pour appren­dre le japo­nais à des terro­ris­tes qui sévi­ront sous une fausse iden­tité japo­naise dans le monde entier. Une terro­riste qui avouera la respon­sa­bi­lité du krach vol 858 en 1987  expli­quera qu’une jeune japo­naise lui avait appris la langue et la culture du Japon. Il y a aussi le cas du GI améri­cain, Char­les R. Jenkins, qui de son plein gré partira en Corée du Nord, il en revien­dra 36 ans plus tard. Son témoi­gnage a beau­coup aidé Eric Faye pour la rédac­tion de ce livre.

Avec un talent et une déli­ca­tesse incroya­bles l’auteur décrit la douleur de ceux qui ont vu dispa­raî­tre leur proche au Japon et l’horreur du destin de ces pauvres Japo­nais qui ne compre­naient rien à ce qui leur arri­vait en arri­vant aux pays des fous crimi­nels. Et à travers tous ces drames, la vie en Corée du Nord nous appa­raît dans son absur­dité la plus cruelle que l’homme puisse imagi­ner. J’ai vrai­ment du mal à compren­dre pour­quoi le monde entier ne se mobi­lise pas pour déli­vrer ce peuple de la main mise du plus féroce et impla­ca­ble des dicta­teurs.

Citations

Le malheur de la mère dont on a enlevé la fillette de 12 ans

À chaque pas, il semblait à cette mère orphe­line retrou­ver un nouveau mot de la dernière conver­sa­tion avec sa fille. Et à chaque fois qu’elle pensait à un mot précis, elle le plaçait sous le micro­scope de la culpa­bi­lité.

C’était une coupa­ble qui allait errant dans les rues de Niigata. Régu­liè­re­ment, à l’heure de sortie des collè­ges, Elle voyait sa fille devant elle et pres­sait le pas pour la rattra­per, puis dépas­sait une incon­nue en concé­dant son erreur. Elle ne voulait lais­ser aucune place au doute, si bien qu’elle préfé­rait mille de ces menues défai­tes à une seule incer­ti­tude.

L’horreur de la répression en Corée du Nord

Le camp couvre toute une région de monta­gnes, et dans les clôtu­res qui le déli­mi­tent circule un courant continu. Le camp recèle un centre de déten­tion souter­rain. Une prison dans la prison, ou plutôt sous la prison, dont les déte­nus ne voient jamais le jour et dont les gardiens ont ordre de ne jamais parler.… Le couloir que je devais surveiller comp­tait une quin­zaine de cellu­les d’isolement, éclai­rées tout le temps par une ampoule au plafond et tout juste assez longues pour qu’un homme s’y tienne allongé, à une tempé­ra­ture constante, dans une humi­dité qui dété­riore tout, la peau, la santé.

J’ai lu ce livre lors d’un séjour à Oues­sant et malgré les beau­tés de la nature offer­tes par le vent et la mer, je ne pouvais m’empêcher d’être saisie d’effroi par tant de souf­fran­ces impo­sées à un enfant qui ne pouvait pas se défen­dre contre la folie de son père. Je me suis souve­nue de la discus­sion de notre club, le livre a reçu un coup de cœur, mais plusieurs lectri­ces étaient choquées par l’attitude de la femme. En effet, celle-​ci va passer sa vie à faire « comme si » : comme si tout allait bien, comme si tout était normal, et avec la phrase que le petit Émile a entendu toute sa vie « Tu connais ton père », elle croit effa­cer toutes les violen­ces et tous les coups reçus.

Oui son père est fou et grave­ment atteint, il entraîne son fils dans sa folie, en faisant de ce petit bonhomme de 12 ans asth­ma­ti­que et fragile un vaillant soldat de l’OAS, mais oui aussi, je suis entiè­re­ment d’accord avec mes « co »-lectri­ces sa mère est large­ment complice du trai­te­ment imposé par ce fou furieux à sa famille. Lors­que son père sera enfin interné et que le fils adulte révèle aux psychia­tres ce qu’il a subi enfant, sa mère quitte son fils sur cette ques­tion incroya­ble :

Et c’est quoi cette histoire ? Tu étais malheu­reux quand tu étais enfant ?

L’autre ques­tion que pose ce roman, c’est la part de la fiction et de la réalité. C’est évident que l’auteur raconte une partie de son enfance, et nous fait grâce à cela revi­vre ce qu’a repré­senté la guerre d’Algérie pour une partie de la popu­la­tion. À cause de ce livre, j’ai relu la décla­ra­tion de Salan lors de son procès, il exprime à quel point lui, le géné­ral le plus décoré de l’empire colo­nial fran­çais a souf­fert de voir ses conquê­tes dispa­raî­tre peu à peu dans le déshon­neur des promes­ses non-​tenues aux popu­la­tions qui soutien­nent ses idée. La gran­deur de la France et de son drapeau c’était, pour lui, de tenir face aux barba­res, c’est à dire ceux qui ne veulent pas être fran­çais. Le père d’Émile use et abuse de ce genre de discours et dans cette tête de malade cela lui donne tous les droits. Comme tout para­noïa­que, il a raison contre tout le monde et invente une histoire menson­gère et folle de plus quand il risque d’être mis devant ses contra­dic­tions.

Bien sûr, il y a toujours une forme d’impudeur à faire de sa souf­france un roman lu par un large public, et je suis souvent criti­que face au genre « auto-​fiction », mais lors­que l’écrivain sait donner une portée plus large à ses souve­nirs au point de nous faire compren­dre les méca­nis­mes de ce qui rend une enfance insup­por­ta­ble, je ne ressens plus l’impudeur mais au contraire une sorte de cadeau fait à tous ceux qui tendent la main aux enfants malheu­reux car on peut donc s’en sortir sans répé­ter les mêmes erreurs. Et puis il y a le style, j’apprécie beau­coup celui de Sorj Chalan­don, tout en retenu même quand on est aux limi­tes du suppor­ta­ble.

Citations

Style de Sorj Chalandon

Il y avait un mort avant le nôtre, des dizai­nes de voiture, un deuil en grand. Nous étions le chagrin suivant. Notre proces­sion à nous tenait à l’arrière d’un taxi.

la vie de famille

Il l’a regar­dée les sour­cils fron­cés. Ma mère et ses légu­mes. Il était mécon­tent . Il annon­çait la guerre, et nous n’avions qu’une pauvre soupe à dire.

Après des actes de violence de son père un mensonge de paranoïaque

J’étais boule­versé. Je n’avais plus mal. Mon père était un compa­gnon de la Chan­son. Sans lui, jamais le groupe n’aurait pu naître. Et c’est pour­tant sans lui qu’il a vécu. Ils lui avaient volé sa part de lumière. Son nom n’a jamais été sur les affi­ches, ni sa photo dans les jour­naux . Il en souf­frait . Ceux qui ne le savaient pas étaient condam­nés à dormir sur le palier.

C’était il y a trois ans. Depuis, maman n’a plus allumé la radio. Et plus jamais chanté.

Rôle de la mère

Ce jour-​là, en allant voter contre l’autodétermination, il avait écrit « Non » sur les murs. Le soir, il avait perdu. Il a hurlé par la fenê­tre que la France avait trahi l’Algérie. Et aussi lui, André Chou­lans. Il est ressorti à la nuit tombée . Il est rentré plus tard, avec du sang sur son imper­méa­ble kaki et les mains abîmées.
Le regard épou­vanté de ma mère, visage caché entre ses doigts. Elle a gémi
- Mon Dieu, ta gabar­dine !
- T’inquiète pas la vieille, c’est du sang de bicot.
Elle a secoué la tête.
- Le sang c’est comme le vin, c’est dur à ravoir, a-​t-​elle dit simple­ment.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard et coup de cœur de mon club

Je le mets dans la caté­go­rie « Roman qui font du bien », avec ces quatre coquilla­ges, il est aussi dans « mes préfé­ren­ces », parce qu’il raconte un très bel amour qui a duré tout le temps d’une vie de couple, brisé seule­ment par la mort trop précoce due à la chorée de Hunting­ton. Il y a telle­ment d’histoires de couples qui n’arrivent pas à s’aimer dans la litté­ra­ture actuelle. Certes, (et hélas !) la mort précoce de la jeune femme, est peut-​être un facteur de réus­site de cet amour, mais Tris­tan Talberg sous la plume de Patrick Tudo­ret raconte si bien cette rela­tion réus­sie, pleine de passion, de tendresse, d’attention à autrui que cela m’a fait vrai­ment du bien au creux de cet hiver très gris. Ce roman n’est pas non plus un texte de plus sur le pèle­ri­nage de Compos­telle, mais plutôt un chemin vers la sortie du deuil.

Cette longue marche à pied, permet grâce à l’effort physi­que souvent soli­taire, un retour sur soi et une réflexion sur la foi. Les bruits du monde sont comme assour­dis, s’ils parvien­nent aux marcheurs c’est avec un temps de réflexion salu­taire. Ce n’est pas un livre triste, au contraire, il est souvent drôle, les diffé­rents marcheurs sont bien croqués, cela va de l’athée mili­tant aux confits en reli­gion. Tris­tan est un agnos­ti­que dans lequel je recon­nais volon­tiers plusieurs de mes tendan­ces. Beau­coup plus cultivé que moi, il se passionne pour les auteurs comme Pascal, Chateau­briand, Saint Augus­tin mais c’est pour réflé­chir sur ses doutes et fuir tous les secta­ris­mes. Et le prix Nobel dans tout cela ? disons que c’est un beau prétexte pour réflé­chir sur la noto­riété et la média­ti­sa­tion du monde actuel. Un roman agréa­ble à lire et j’ai déjà en tête bien des amies à qui je l’offrirais volon­tiers.

Citations

Ceux qui ont refusé le Nobel

Sartre en 1960, vexé peut-​être que Camus l’eût devancé de trois ans… ; Beckett aussi, ascète incor­rup­ti­ble des Lettres (.…) Beckett n’avait pas un rond vaillant et la gentillette somme atta­chée au prix l’eût sans doute bien aidé, mais sa soupente d’étudiant éter­nel était plus vaste que tous les palais

Ce portrait m’enchante

Fervent secta­teur du guide Miche­lin, son ingé­nieur de père, pour qui la poésie du monde rési­dait davan­tage dans un roule­ment à billes que dans les vers impairs de Verlaine, en vantait sans fléchir l’objectivité et le sérieux .

La mort de l’aimée

Elle ne vit qu’une masse sombre effon­drée sur le lit. Une masse sombre tran­chant sur le drap clair, dans cette cham­bre étouf­fante et blan­che. Un homme couché sur une femme aimée, ploye sur elle, la couvrant de tout son corps comme si elle avait froid. Mais elle n’avait plus froid

Agnostique et Athée

Mais, tu le sais, j’ai toujours eu les fonda­men­ta­lis­tes en horreur, qu’ils fussent croyants ou athées. Leurs idées arrê­tées en font des statues de sel, des cerveaux en jachère. Leurs certi­tu­des m’emmerdent. Cette pensée enkys­tée me fait honte et m’effraie à la fois. Fonda­men­ta­lisme athée, gonflé de préten­tion sur ratio­na­lis­tes, tenant dans le plus insup­por­ta­ble mépris les 9/​10° de l’humanité pour qui Dieu et le sacré sont au coeur de tout, mais aussi fonda­men­ta­lisme reli­gieux qui nous fait le coup de la certi­tude « infor­mée », fermée à toute autre forme de pensée