Ma photo dit où j’ai trouvé ce roman et pour qu’il conti­nue à trou­ver des lecteurs, j’irai le remettre dans cette petite cabine de plage qui sert de boîte à livres à Dinard. Lors de sa paru­tion je n’avais entendu que des louanges à propos de ce roman. J’avoue être moins enthou­siaste. J’aurais vrai­ment préféré que les « âmes soient grises » mais non, le méchant est d’un noir absolu ce qui a rendu ma lecture pénible. Le juge Mierck est un horrible person­nage qui se fait servir des œufs mollets alors qu’il ausculte le corps d’une petite fille de dix ans assas­si­née sans éprou­ver la moindre compas­sion. Ce juge est peu crédible, même si on peut mettre sous le compte de la guerre toute proche les actions qu’il est capable de faire pour parve­nir à ses fins. Je comprends d’autant moins ce person­nage que les autres prota­go­nistes de l’affaire sont juste­ment plus en nuances. Je croyais que ce roman était aussi un roman sur la guerre 1418 , ce n’est pas tout à fait exact. Bien sûr la guerre sert de toile de fond, d’autant que l’auteur a situé son intrigue dans une ville où résonne le bruit des canons. Alors évidem­ment la guerre, on ne parle que d’elle, l’élan patrio­tique mis à rude épreuve devant la multi­tude des corps bles­sés. D’ailleurs, s’il n’avait pas fallu réqui­si­tion­ner la route qui relie le village à la demeure du gendarme l’histoire aurait pu être très diffé­rente. L’affaire même n’aurait pas eu lieu. Philippe Clau­del n’a pas raconté la guerre et pour­tant elle est la cause de toute cette tragé­die.

La construc­tion de ce roman est vrai­ment origi­nale et c’est pour cela que j’ai mis quatre coquillages. Quelqu’un nous parle, au début, on ne sait pas qui il est. Et puis peu à peu on comprend qu’il s’agit d’un gendarme qui a payé de la mort de sa femme le fait de s’être occupé d’un témoi­gnage à propos du meurtre de la petite fille, le jour où sa femme a accou­ché toute seule. Depuis l’alcool lui sert de support et c’est donc à travers son cerveau embrumé que peu à peu une vérité va se faire jour, une vérité car la vérité c’est vrai­ment trop compli­qué à saisir. Tout le village est présent dans cette histoire et aussi la guerre puisque sans être sous le feu, ce petit village de l’arrière vit au rythme des batailles de 14 – 18. Il restera au gendarme un dernier aveu à faire qui rajoute à la noir­ceur de cette histoire.

Je ne peux pas dire que j’ai adoré cette lecture, peut être à cause du dernier aveu, mais je suis très contente de l’avoir faite. Je regrette un peu de ne plus pouvoir en discu­ter car ce n’est plus d’actualité autour de moi mais peut-être grâce aux commen­taires vais-je ravi­ver vos souve­nirs. Comme par hasard un blog, « le bouqui­neur » que j’apprécie vient d’en parler et son avis est beau­coup plus enthou­siaste que le mien.

Citations

Explication du titre

Les salauds, les saints, je n’en ai jamais vu. Rien n’est ni tout noir, ni tout blanc, c’est le gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c’est pareil… Tu es une âme grise, joli­ment grise, comme nous tous…

Un beau passage

Un procu­reur au début du siècle, c’était encore un grand monsieur. Et par un temps de guerre, quand un seul coup de mitraille fauche une compa­gnie solide de gaillards prêts à tout, deman­der la mort d’un homme seul et enchaîné rele­vait de l’artisanat.

Un portrait : humour et délicatesse

C’était frap­pant cette pâleur de future morte, et cette rési­gna­tion dans les traits. Elle se prénom­mait Clélis . Ce n’était pas banal, et c’est très joli­ment gravé dans le marbre rose de sa tombe.

J’aime bien ce genre de remarques

La jeune fille était une de Vincey. Ses ancêtres s’étaient battu à Crécy. Ceux de tout le monde aussi sans doute, mais personne ne le sait et chacun s’en fiche.


J’avais lu, sur les commen­taires à propos d’un de ses livres, que celui-ci plai­sait à beau­coup de blogueurs et blogueuses. Comme je le comprends ! Il a tout pour plaire ce roman. D’abord l’art de racon­ter, à propos d’objets anodins tout ce qui les rattache à un pan de vie. Comme ces boucles d’oreilles qu’il a retrou­vées et qui lui rappelle une partie de sa jeunesse. Une virée à Paris, ville où il se promène jeune adulte avec trois autres amis, un premier amour qui n’a pas duré très long­temps, et ce cadeau qui devait scel­ler une grande amitié. Les années 80 époque où

Les Free Time viennent d’être supplanté par les MCDonald’s. Tout le monde porte les United Colors de Benne­ton

Peu à peu, au fil des objets, sa vie se déroule à travers les pages de ce roman, construit sur la douleur d’un divorce mal vécu. Sa femme partant avec un dentiste, certaines phrases sur cette hono­rable profes­sion sont très drôles même si elles sont caus­tiques. Mais le charme de la construc­tion du roman ne s’arrête pas là, chaque personne qui s’arrête devant un objet le fait pour des raisons bien précises, et redonne une nouvelle vie à l’objet en ques­tion. Le livre est construit en boucle et ce qui devait n’être un débar­ras, est porteur de vie : les objets perdus, prennent un nouveau départ vers des objets trou­vés. Et, grâce à l’acheteuse des boucles d’oreille, s’esquisse un départ possible vers une rencontre : l’auteur pourra-t-il ainsi sortir de la tris­tesse de son divorce ?

La multi­pli­cité des points de vue sur les objets permet de rendre compte des diffé­rentes percep­tion du même événe­ment. L’histoire du cadre rouge est vrai­ment atta­chante, l’homme a détesté ce cadre dans lequel sa mère affi­chait des photos de lui enfant qui ne lui rappe­laient que des mauvais souve­nirs, mais son épouse avait été touchée par le geste de sa belle -mère lui confiant un moment de l’enfance de celui qu’elle aimait.

Jean-Philippe Blon­del a ce talent parti­cu­lier de garder en lui, et de nous faire revivre des moments de notre passé par une chan­son, une marque de vête­ments, un événe­ment. Son minus­cule inven­taire, c’est certai­ne­ment ce que beau­coup d’entre nous pour­rions faire à propos d’objets que nous gardons et dont nous seuls connais­sons l’histoire, mais évidem­ment nous n’avons pas tous ni toutes son talent pour les racon­ter.

Citations

La lecture adolescente

Je cherche des romans qui parle­raient de moi -de nous, mais dans les librai­ries, je ne vois que des récits de quadra­gé­naires qui s’épanchent sur leur divorce et sur leurs maîtresses.

On pense à une chanson de Bénabar

Marianne est insti­tu­trice, elle s’est dénu­dée pour un autre insti­tu­teur et ensemble ils forment un couple CAMIF parfait, ils ont un mono­space acheté d’occasion et trois enfants cein­tu­rés à l’arrière, ils vont en vacances en Vendée et ont fait poser derniè­re­ment des pavés auto­blo­quants dans la descente de leur garage.

Vision de la Bretagne

Chri­sian Lapierre venait de Bretagne -de l’autre côté de la France, pas loin de cet océan que je n’avais vu qu’en carte postale,nous, on allait plutôt à la montagne, c’était moins cher, et même si on avait choisi la mer, on aurait viré plus au sud, en Bretagne, il pleut tout le temps et c’est une région triste à mourir.

Les petites anglaises

Je suis sorti pendant quelques temps avec une fille qui s’appelait Kath­leen, assis­tante anglaise de son état, qui trou­vait la France for-mi-da-ble, la culture for-mi-da-ble, la cuisine extra-for-mi-da-ble et les Fran­çais hyper-for-mi-da-ble. J’ai été content de l’accompagner sur le quai de la gare du Nord pour son retour dans son pays natal. Elle était en pleurs, mais moi, je trou­vais ça formi­dable. 

Au moins, j’ai prati­qué l’anglais oral.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Moi je tourne des films. Ça gagne bien et ça ne fait du mal à personne.

Cette phrase peut donner le ton à tout le livre, chaque remarque est empreinte du style Audiard, celui qui a donné des dialogues inou­bliables au cinéma fran­çais. Son roman se déguste par petites touches, ne me deman­dez pas de vous racon­ter l’intrigue j’en serai bien inca­pable. Mais on est bien avec cet auteur et les Pari­siens et Pari­siennes qui ont sans doute disparu et qui traî­naient dans des cafés qui sont rempla­cés par des restau­rants chics ou des fast-food moins chics et moins chers. Le plai­sir vient de ces phrases qu’on aime­rait tant ne pas oublier comme les répliques des « Tontons Flin­gueurs » que certains connaissent par cœur. Alors, lisez les cita­tions et vous aurez un tout petit avant-goût du plai­sir que procure ce roman.

Citations

Alban de Méro­vie est un person­nage très seul. Il l’a cher­ché. Oh, oui, bien cher­ché .

À force de coucher avec les meilleurs amies de sa femme et avec les femmes de ses meilleurs amis, il n’a plus de femme et n’aura bien­tôt plus d’amis.
Quelle noir­ceur !

Autodérision

– Aux champs . Je t’offre une petite croque et tu me paies une toile !
- Il y a rien à voir.
- Il y a pas un film de toi qui passe ?
- Il y en a forcé­ment toujours un qui passe, c’est pas pour ça qu’il est à voir.

La campagne

Pour­tant, nous ne dormons plus ensemble depuis quinze ans déjà… Ou alors dans son prieuré de Valmon­dois, à côté de L’Isle-Adam… À la campagne, ça ne compte pas, on fait n’importe quoi parce qu’on s’emmerde.

L’argent

« Un taxi pour Tobrouk » et « Le cave se rebiffe » occu­paient des Champs-Élysées, « Les Cahiers du cinéma » , et « Harper’s Bazaar » nous brûlaient vif, on s’en foutait, on gagnait plein de sous. Qu’en faisais-je, mon Dieu quand j’y pense… Les bagnoles… Les fringues… Les éditions de luxe… Aujourd’hui je roule Renault, j’écris Bic et je lis Poche… J’ai dépas­sionné tout ça.

La mort de Mesrine

Le déploie­ment d’artillerie, (soixante douze points d’impact !), puis les poulets s’embrassant, façon foot­bal­leur, autour du cercueil BMW. Mais on n’était pas au bout, c’est après que ça deve­nait vrai­ment dingue : La belle Sylvia giclant de l’auto, décon­nec­tée à zéro, un cocker sous les bras hurlant : « Les salauds ! Ils ont tué mon chien » . C’est quand même pas banal, comme réac­tion, non ? Pour­quoi pas plutôt. Ils ont tué mon homme ? À croire concer­nant l’homme, qu’elle prévoyait l’issue de longue date.

Description du « Train bleu » gare de Lyon

J’aime ce musée très ennuyeux où tout peut arri­ver… Même l’idée vague de prendre le train. C’est une rela­tion de métiers, Alexis Moncorgé, ( rela­ti­ve­ment plus connu sous le pseu­do­nyme de Jean Gabin) , qui m’a fait décou­vrir l’endroit.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Roman histo­rique qui permet de décou­vrir le monde des béguines, je ne savais pas qu’elles avaient existé en France. Pour moi le bégui­nage était lié aux pays du nord et au protes­tan­tisme. C’est complè­te­ment faux, il a perduré plus long­temps dans le nord de l’Europe mais en France grâce à la protec­tion de Saint Louis (Louis IX) les béguines avaient pu créer des commu­nau­tés vivantes et nombreuses. Cela permet­tait aux femmes de vivre en dehors du mariage en se consa­crant à la reli­gion et à des acti­vi­tés lucra­tives pour pouvoir subsis­ter. Le statut des béguines étaient très varié, dans ce roman on voit des femmes soignantes, commer­çantes, arti­sanes … toutes sont céli­ba­taires ou veuves.

Nous sommes sous Philippe Le Bel, ce roi fana­tique qui ‚toujours à court d’argent, fera brûler les templiers sur la place publique et pas mal de juifs en ayant aupa­ra­vant confis­qué à son profit tous leurs biens. Sous son règne, les femmes seront vite appe­lées sorcières avant d’être aussi brûlées. C’est lui aussi qui fera tuer de façon atroce les amants présu­més de ses filles avant de les faire tondre et de les incar­cé­rer Alors, on imagine la fragi­lité du statut des béguines qui permet­tait à des femmes d’échapper au mariage et de de se mêler de reli­gion ! De plus celles qui exer­çaient de l’artisanat n’étaient pas soumises aux diffé­rentes contraintes des autres arti­sans . Alors bien sûr, quand elles ont perdu la protec­tion royale que Louis IX, le grand père de Philippe Le Bel leur avait accordé, elles ont tota­le­ment disparu.

La lecture de ce roman permet de vivre un moment avec des femmes sensibles et humaines et dans ce monde de violence, cela fait du bien. On mesure aussi, comment toutes les diffé­rents essais pour les femmes de sortir de leur condi­tion : être des épouses fidèles et igno­rantes , mariées trop jeunes pour des raisons finan­cières ou pour satis­faire les besoins sexuels d’un homme, mourant très vite en couche, ont été durant des siècles systé­ma­ti­que­ment combat­tus.

Citation

Être femme et avoir des idées en 1310 (et donc, être brûlée vive)

Je n’ai pas entendu que du bien sur elle chez les Corde­liers. À force de mépri­ser l’enseignement des clercs, elle a fini par en offen­ser beau­coup. Et ce rejet des péni­tences, du jeune ou même des préceptes moraux, elle n’est pas loin des errances des adeptes du libre-esprit.


Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Je suis ravie que le club de lecture ait renoué avec la tradi­tion de propo­ser une BD à chaque séance et à propos du thème de l’aventure, celles-ci étaient parti­cu­liè­re­ment bien choi­sies. Quelle femme cette Alexan­dra ! Je suis certaine que toutes les parti­ci­pantes du club vont l’adorer, vont-elles accep­ter de surmon­ter leurs réti­cences à propos des B.D ? Celles-ci le méri­te­raient, les auteurs se sont inspi­rés du livre de souve­nirs de sa dernière dame de compa­gnie Marie-Made­leine Peyron­net, pendant les dix dernières années de sa vie, Alexan­dra David-Neel a vécu en recluse dans sa villa nommée « Samten Dzong », à Digne.

Marie-Made­leine lui a servi de femme de chambre, de secré­taire, de dame de compa­gnie et de souffre douleur. Mais peu à peu des liens d’amitié se sont tissés entre les deux femmes, car Alexan­dra avait une person­na­lité hors du commun et géné­reuse à sa façon. Marie-Made­leine compren­dra assez vite que, lorsque sa « patronne » est désa­gréable c’est qu’elle souffre le martyre, son corps la trahit et elle qui aimait tant marcher restera clouée dans son fauteuil pendant dix ans. Seules les visites d’amis souvent de pres­ti­gieux intel­lec­tuels arri­ve­ront à lui redon­ner du tonus. Cette femme qui s’est dégui­sée en Tibé­taine pour aller à Lhassa capi­tale du Tibet inter­dite à tout étran­ger en passant par les montagnes de l’Himalaya , qui parle, lit et écrit un nombre de langues incroyables dont le tibé­tain, qui est consi­dé­rée comme une spécia­liste émérite de la reli­gion boud­histe, est enfer­mée entre quatre murs . Mais elle a accu­mulé tant et tant de souve­nirs que sa vie est encore très riche.

La B.D alterne sa vie au présent en mono­chrome avec Marie-Made­leine et ses souve­nirs très colo­rés lorsque rien ne l’arrêtait pour comprendre cette civi­li­sa­tion qui l’attirait tant : le boud­dhisme tibé­tain. Cette B.D m’a donné envie de relire cette auteure que j’ai lu il y a bien long­temps. Alexan­dra David.Neel donne du courage à toutes celles qui acceptent diffi­ci­le­ment les limites impo­sées par les conve­nances, pour les femmes de son époque le chemin était tout tracé et ne passait pas toujours par l’Himalaya !

Toutes et tous nous pouvons faire de cette phrase notre devise

Marche comme ton cœur te mène et selon le regard de tes yeux

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Quel plai­sir de lire qu’un tout petit pays à l’échelle du monde a sauver l’honneur de la conscience humaine ! Seul le gouver­ne­ment Haïtien a décidé de recueillir tous les juifs qui se présen­te­raient dans son pays pour échap­per au nazisme. Les Haïtiens s’enorgueillissaient déjà d’avoir défait les troupes de Napo­léon, d’avoir aboli l’esclavage et d’être sorti de la domi­na­tion améri­caine. En 1940, Haïti a déclaré la guerre aux Nazis alle­mands et aux Fascistes italiens. Bien sûr leurs moyens mili­taires ne suivaient pas vrai­ment mais on aurait tant aimé que d’autres pays aient eu le même courage. Louis-Philippe Dalem­bert raconte le destin d’un méde­cin Ruben Schwarz­berg descen­dant d’une famille de four­reurs polo­nais, ayant vécu une ving­taine d’année à Berlin. Ces destins de Juifs de la diaspora polo­naise, nous sont connus. La famille a fui l’intolérance catho­lique polo­naise, s’est fort bien adapté au déve­lop­pe­ment écono­mique en Alle­magne, a souf­fert de la crise de 1929 et puis a vécu l’horreur de la montée du nazisme. Mais l’originalité et le charme de ce livre vient du rappel des posi­tions histo­riques d’Haïti.

Grâce au style de Louis-Philippe Dalem­bert, qui sait nous faire comprendre pour­quoi et comment les Haïtiens nous réchauffent le cœur, le roman n’a pas, pour une fois, le ton tragique alors que le risque de mort est présent pendant toute la fuite du Docteur Ruben vers son île de liberté. Le style de l’auteur donne un souffle des Caraïbes et épouse telle­ment bien ce que l’on peut savoir de ce pays. Je recom­mande pour tous ceux et toutes celles qui seraient en manque d’érotisme la scène durant laquelle notre tout jeune méde­cin alle­mand (un peu coincé) rencontre pour la première fois la pléni­tude d’une expé­rience sexuelle réus­sie avec Marie-Carmel épouse trop délais­sée d’un diplo­mate Haïtien, les deux pages qui lui sont consa­crées commencent ainsi :

« Marie-Carmel savait jouer de son corps comme d’un instru­ment de musique, en tirer les notes les plus vibrantes, des accords dont Ruben lui-même igno­rait que ses sens étaient porteurs. »
Malgré les tragé­dies que nous connais­sons bien et qui vont traver­ser la vie de cette famille la force de vie venant de ce petit pays fait de ce roman un livre joyeux. Mais c’est lors d’une autre tragé­die, le terrible trem­ble­ment de terre de 2010 que le vieux docteur Ruben Schwarz­berg racon­tera toute sa vie à sa petite nièce Debo­rah, la petite fille de Ruth celle qui grâce à sa clair­voyance et à son éner­gie aura donné conscience en 1938 à toute la famille qu’il fallait quit­ter au plus vite Berlin.
Comme beau­coup de familles juives exilées les uns ont pris souche en Israël. D’autres aux États-Unis et donc, deux des leurs, sont en Haïti. Leur histoire n’est pas sans rappe­ler celles des chré­tiens d’Orient si bien raconté dans « les Disper­sés » de Inaam Kacha­chi… d’ailleurs c’est le renou­veau des milliers d’exilés fuyant les conflits violents qui ont poussé l’auteur à racon­ter celle-ci qui main­te­nant est prête comme les ombres à s’effacer de nos mémoires.
PS
Keisha et Aifelle ont beau­coup aimé

Citations

Déclaration de guerre de Haïti le 12 décembre 1941 à l’Allemagne nazie

Pour les plus aver­tis, c’était juste une ques­tion de logis­tique. On aurait été un chouïa mieux armé, il aurait vu ce qu’il aurait vu, ce pingre -«nazi » en créole haïtien signi­fiant aussi « grippe-sous ». On lui aurait fait bouf­fer sa mous­tache ridi­cule à Char­lie Chaplin, dit un homme qui avait vu « le Dicta­teur » la veille. On lui aurait telle­ment latté le cul que même sa mère n’aurait pu le distin­guer d’un babouin. (…) Depuis que leurs ancêtres avaient mis une bran­lée aux vété­rans de l’indicible armada de Napo­léon, les Haïtiens s’imaginaient terras­ser les plus puis­sants de la planète, comme on écra­se­rait un chétif insecte, d’un talon indif­fé­rent. Dans leur esprit, un Autri­chien à la gestuelle de bouf­fon ou un nabot corse dressé sur ses ergots, c’était blanc bicorne, bicorne blanc.

Rencontre à Paris d’un juif allemand et d’une poétesse d’Haïti

Ces deux derniers années, Haïti avait accueilli quelques dizaines de Juifs, venus de Pologne et d’Allemagne pour la plupart. Les infor­ma­tions récentes avaient amené le nouveau gouver­ne­ment à prendre des déci­sions radi­cales, en désa­veu offi­ciel de la poli­tique de ce monsieur Adolf. Tous semaines plus tôt, il avait publié un décret-loi permet­tant à tout Juif qui le souhai­tait de béné­fi­cier de la natu­ra­li­sa­tion « in absen­tia ».

Générosité haïtienne

S’il avait accepté de reve­nir sur cette histoire, c’était pour les centaines de millions de réfu­giés qui, aujourd’hui encore arpente déserts, forêts et océans à la recherche d’une terre d’asile. Sa petite histoire person­nelle n’était pas, par moment, sans rappe­ler la l’heure. Et puis, pour les Haïtiens aussi. Pour qu’ils sachent , en dépit du manque maté­riel donc il avait de tout temps subit les préju­dices, du mépris trop souvent rencon­tré dans leur propre errance, qu’ils restent un grand peuple. Pas seule­ment pour avoir réalisé la plus impor­tante révo­lu­tion du XIX° siècle, mais aussi pour avoir contri­bué au cours de leur histoire, à amélio­rer la condi­tion humaine. Ils n’ont jamais été pauvre en géné­ro­sité à l’égard des autres peuples, le sien en parti­cu­lier. Et cela, personne ne peut le leur enle­ver.

Les mœurs haïtiennes

Il n’était pas rare en tout cas de voir, un dimanche midi, déjeu­ner à la table fami­liale un enfant du dehors -comme on appelle ici les fils natu­rel- à côté d’un frère ou d’une sœur « du dedans » du même âge ; tout comme de voir un gosse porter, réunis en prénom composé, les nom et prénom de son père natu­rel mariée par ailleurs, et qui avait refusé de le recon­naître léga­le­ment. La maîtresse bafouée jurait ses grands dieux que ce n’était pas pour elle, mais pour le petit inno­cent venu au monde sans rien avoir demandé à personne, et prenait ainsi sa revanche, mettant, sinon le père réel ou supposé devant ses respon­sa­bi­li­tés, du moins toute la ville au courant, surtout si le coupable était quelqu’un de connu.

Philosophie

L’avantage avec le grand âge, c’est qu’on sait qu’on va mourir de quelque chose, autant que ce soit par le rhum.

La religion à Haïti

Ce qui préoc­cu­paient le plus les Haïtiens, c’était de savoir si on pouvait être juif et vaudoui­sant à la fois, servir Yahweh et le Grand Maître, Abra­ham et Atibon Lebga, un compro­mis trouvé de longue date avec la reli­gion catho­lique.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Après « Ce sont des choses qui arrivent», j’ai eu un grand plai­sir à retrou­ver cette auteure. Elle a un ton bien à elle pour évoquer les petits travers des « grandes » heures de gloire de la France, et même le tragique prend un air quelque peu ridi­cule. Nous sommes en Mais 1968, le 22 pour être précis. Tout Paris reten­tit de la révolte étudiante et subit les contraintes de la grève géné­rale qui para­lyse l’approvisionnement et les trans­ports. Tout Paris, soit mais qu’en est-il des hôtels de luxe et du person­nel peu formé pour expri­mer des opinions person­nelles et encore moins liber­taires. Que pense donc, le person­nel et les habi­tués du Meurice ? Son décor n’inspire pas la contes­ta­tion :

Il n’empêche ! le Chef de Rang, Roland, a orga­nisé une assem­blée géné­rale du person­nel qui a voté l’autogestion. Seule­ment voilà, ce jour le 22mai 1968, c’est aussi, le jour ou la richis­sime Florence Gould doit remettre « le prix Nimier » à un jeune écri­vain. Le person­nel décide de montrer qu’il est fort capable de se passer du direc­teur et orga­nise une soiré en tout point remar­quable. Pendant ce temps le direc­teur réunit ces confrères du Ritz, du Plazza, du Lute­tia et du Crillon pour savoir que faire devant cette situa­tion quelque peu inédite. Cela permet à l’auteur de donner vie à un autre endroit stra­té­gique de l’hôtel, le bar :

Peu de problèmes résistent à l’alcool et à l’argent. C’est la morale de ce roman. Sans doute vous serez vite curieux de connaître le roman­cier récom­pensé, comme l’ex ministre de la culture Fleur Pelle­rin, les vieux compa­gnons de table de Florence ne l’ont pas lu et seraient bien en peine de parler de son livre. En mai 1968 le prix Roger Nimier a été attri­bué à Patrick Modiano, et ce prix lui a été remis par des écri­vains proches de la colla­bo­ra­tion. Pauline Drey­fus a un vrai talent pour faire revivre ces gens si riches et si oisifs, elle ne les charge pas mais rend bien leurs aspects super­fi­ciels. Et son talent ne s’arrête pas à « croquer » caprices des gens trop riches avec humour,(la scène du repas de l’ocelot de Salva­dor Dali est aussi cruelle que drôle !)

L’auteure sait aussi nous rendre plus proche les obses­sions litté­raires de Patrick Modiano, qui dit de lui même qu’il a hérité du passé de la guerre qui n’était pas le sien. Or, ces mêmes salons furent le siège de la Komman­dan­tur et ce sont les mêmes suites qui furent les loge­ments de fonc­tion des occu­pants et du géné­ral von Chol­titz. Tous les person­nages du fameux dîner ont existé et certains person­nages ont dû s’amuser à se retrou­ver sujet de roman. Un person­nage fictif existe, un homme qui a mis toutes ses écono­mies dans une semaine au Meurice avant que le cancer ne l’emporte. Il est le seul à avoir lu et avoir compris le roman, et c’est lui aura le mot de la fin avec une chute qui m’a peu convain­cue. Le roman n’avait pas besoin de ce hasard là.

Citations

Grève au Meurice

Depuis hier, même les Folies Bergères sont occu­pées par le person­nel. Ce que les filles à plumes peuvent faire, je ne vois pas pour­quoi nous n’en serions pas capable. Sinon nous allons passer pour le dernier des Mohi­cans. Votons une motion !

La grande Histoire et la petite

En appre­nant que le Meurice avait, lui aussi, été conta­miné par la révo­lu­tion qui gangre­nait le pays, le ministre s’était senti person­nel­le­ment insul­ter. Il tenait en grande estime le direc­teur de l’hôtel, qui lui consen­tait des prix infé­rieurs à ceux du marché, au motif que l’Histoire n’est qu’une éter­nelle répé­ti­tion et qu’autrefois, Louis Napo­léon Bona­parte avait élu Le Meurice pour abri­ter ses amours avec Miss Howard. Une actrice, déjà. Un homme poli­tique, encore. L’adultère, toujours.

Florence Gould et son passé pendant et après la guerre ou le pouvoir de l’argent.

Au bout d’une jour­née entière de labo­rieux palabres ponc­tués de protes­ta­tions indi­gnées, Florence avait dû son salut à son carnet de chèques. Le montant qu’elle avait inscrit était si élevé qu’elle avait pu rega­gner son domi­cile le soir même.
Pour tout le monde et surtout pour l’avenir, cet épisode serait à clas­ser dans la caté­go­rie des calom­nies. Même si elle avait été brève, l’expérience lui avait paru humi­liante. Ces déjeu­ners où se presse le Tout-Paris de la litté­ra­ture, c’est sa revanche. Plus personne ne lui repro­chera ses fréquentations.(Hormis , post mortem, ses biographes, mais avec une telle mansué­tude que le péché devient erreur de jeunesse : « Forence, après c’est sévère enquête du gouver­ne­ment fran­çais, améri­cain et moné­gasque, est vite lavée de tout soup­çon même si elle a manqué de discer­ne­ment dans le choix de certains amants » litote déli­cieuse !)

L’homme des renseignements généraux au bar du Meurice

Il est des missions plus agréables que d’autres. Au perrier rondelle a succédé le whisky, puis le Dry Martini. Aussi, à cette minute, son esprit est-il si brumeux qu’il serait inca­pable de faire la diffé­rence entre un situa­tion­niste et un maoïste.

Traduit de l’allemand par Georges STURM. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Il est très rare que je lise des romans poli­ciers, mais c’est tout l’intérêt de ce club de lecture : se lais­ser guider vers des romans que j’ignorerais autre­ment. Ce roman permet de revivre le terrible hiver 1947 à Hambourg. Il y a fait un froid sibé­rien de janvier à mars. Et dans cette ville bombar­dée qui n’a pas encore eu le temps de se recons­truire, la popu­la­tion grelotte, a faim et vit pour une grande’ partie des plus pauvres dans des condi­tions de promis­cuité terribles. Beau­coup de gens fuyant les russes, ou n’ayant plus de maison s’entassent dans des hangars ou des bunkers et doivent leur survie à la fouille des décombres lais­sés par les bombar­de­ments. Sur ces ruines, quatre corps nus seront décou­verts, un homme deux femmes et une fillette (le fait est réel, la police n’a jamais pu savoir qui étaient ces gens et n’a pas pu trou­ver leur assas­sin). L’enquête est menée par un poli­cier Frank Stave, un adjoint qu’il n’apprécie pas Maschke, un anglais (Hambourg est encore en 1947 sous domi­na­tion britan­nique) James C. MsDo­nald. La vie après le IIIe Reich à Hambourg est beau­coup plus passion­nante que l’enquête elle-même (mais c’est une non-spécia­liste du genre « poli­cier » qui le dit !).

Au début j’étais gênée par le côté larmoyant du poli­cier : oui les Alle­mands ont souf­fert après la guerre mais étant donné le trai­te­ment qu’ils avaient réservé à l’Europe, je me sentais peu de compas­sion. Et puis, peu à peu, les person­nages se sont étof­fés et on sent que pour revivre, l’Allemagne doit faire face à son passé, beau­coup essaient de le faire, mais aussi que l’on ne peut pas tour­ner la page brus­que­ment. Les Alle­mands qui avaient vu leurs maisons détruites par les bombes anglaises étaient dans la misère et dans le déses­poir car ils se sentaient aussi coupables que victimes. Cela donne une ambiance étrange que cet écri­vain a parfai­te­ment rendu. On sent aussi qu’il faudra beau­coup de temps pour que les Alle­mands prennent conscience de l’étendue des horreurs que les nazis ont commises. Hambourg est rempli de réfu­giés, de personnes dépla­cées, mais aussi de bour­reaux qui se cachent parmi tous ces gens et espèrent ainsi échap­per à la justice.

Ce roman plaira sans doute aux amateurs des enquêtes poli­cières, avec des flics un peu glauques et ayant trop vu d’horreurs pour garder confiance dans la bonté des hommes. Mais même les non-lecteurs du genre aime­ront ce roman qui se situe à une époque très inté­res­sante, celle où les Alle­mands n’ont pas encore réalisé l’étendue des horreurs nazies et où ils doivent mettre leur fierté dans leur poche et accep­ter que les vain­queurs qui les occupent et qui ont détruit leurs villes soient les maîtres de leur pays.

Citations

En 1947 à Hambourg

Il arrive que de jeunes Hambour­geois, dont certains viennent juste d’être libé­rés d’un camp de prison­niers des Alliés, chahutent des soldats britan­niques dans les rues sombres, par fierté natio­nale comme ils disent, sans toute­fois oser aller plus loin. Stave quant à lui ne ressent aucune haine des occu­pants, même si c’est bien une bombe anglaise qui lui a ravi Marga­rethe. Confu­sé­ment, il se sent honteux des crimes des nazis, et c’est pour­quoi, même si l’idée lui paraît perverse, il se sent libéré d’un poids face aux dévas­ta­tions de la ville et à sa vie anéan­tie. Une perte et des priva­tions comme puni­tion méri­tée. On est devant des temps nouveaux. Peut-être.

Les survivants des camps 1947 Hambourg

Et quand un solli­ci­teur a supporté patiem­ment toutes les humi­lia­tions, la Croix-Rouge lui accorde une ration spéciale : un pain, une boîte de corned-beef, cinq tickets repas- déjeu­ner dans une cantine publique, huit semaines de rations supplé­men­taires sur la présen­ta­tion de la carte. C’est tout. Parce que les prati­ciens de la chambre des méde­cins de Hambourg ont décrété, je cite, » qu’en règle géné­rale l’état sani­taire et le niveau d’alimentation des déte­nus des camps est abso­lu­ment satis­fai­sant ».

Traduit de l’espagnol par Vanessa Capieu. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Votre réveillon 2017 est terminé ? Venez parta­ger celui de la famille d’Amalia à Barce­lone ! Quel bon moment de lecture ! Si vous voulez un dépay­se­ment total, un voyage au delà des Pyré­nées, dans une famille où les non-dits font tenir l’ensemble. Invi­tez-vous à la table d’Amalia pour ce réveillon mémo­rable. Vous ferez la connais­sance de son fils, Fernando, le narra­teur qui doit avoir beau­coup points communs avec l’auteur. De sa fille Sylvia, celle qui essaie de répa­rer toutes les impasses dans lesquelles sa mère fonce tête bais­sée en n’écoutant que son grand cœur. Elle évitera par exemple que le père du clan des roumains dont elle héberge une jeune ne lui vole tous ses biens. Vous connaî­trez Emma qui vit avec Olga. Cette dernière vous fera pouf­fer de rire plus d’une fois, dépour­vue tota­le­ment du moindre sens de l’humour, elle prend tout et raconte tout au premier degré, dans cette famille où le moindre propos cache un océan de secrets enfouis, ses regards ahuris et ses discours simplistes font beau­coup pour le rire à la lecture de ce roman, celui, par exemple, que vous aurez quand Amalia veut aider son frère Eduardo « à sortir du placard ».

Comme Olga vous serez peut-être étonné que les propos commencent par « l’inconfort » des bancs du jardin public en bas de l’immeuble. Enfin, il reste Ingrid, l’amie qui n’est pas là mais qui est si impor­tante pour Amalia. Il faut dire qu’elle a des idées de génie cette Ingrid : rempla­cer la dinde du nouvel an par des feuille­tés aux épinards, aller grâce à une ONG à Cuba (je vous laisse imagi­ner la contre­par­tie de ce voyage très peu cher)… et elle pourra vous faire « un reiki » qui remet­tra vos chakras dans le bon sens.

Le réveillon permet­tra à chacun de dévoi­ler une partie de son âme, la plus secrète, et peut être de repar­tir pour un an. Vous, le temps de la lecture, dans un livre un peu foutraque, à l’image du cerveau d’Amalia vous serez passé du rire à l’émotion proche des larmes. et surtout vous décou­vri­rez « Une mère » ! Malgré son cerveau un peu dérangé, elle sera là pour chacun de ses trois enfants au moment où ils ont besoin d’elle. L’Espagne vous sera plus proche et tout en voyant les diffé­rences vous pour­rez sans aucune diffi­culté vous dire que « l’humaine condi­tion » est assez semblable et ne connaît pas les fron­tières.

Citations

Dialogue au téléphone quand Amalia n’écoute pas(hélas !) sa fille

« Oh,non,non ! Pas elle, je t’en prie !» me suppliait-elle par mimiques, en agitant les mains devant elle comme si je la forçait à affron­ter Belzé­buth lui-même. Puis elle s’est raclé la gorge, a pris deux profondes inspi­ra­tions, s’est plaqué un sourire sur le visage comme si Sylvia avait pu la voir sur l’écran de son portable et a appro­ché précau­tion­neu­se­ment le combiné de son oreille. 

« Oui, ma chérie, j’ai entendu dire de cette voix de mère soumise et atten­tive qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Oui… Oui, bien sûr… Oui. D’accord… Comme tu voudras… Mais oui, ne t’inquiète pas… Dès demain… Si, j’ai compris… Non, inutile que tu répètes. Oui… Oui. Très bien.

Après une ving­taine de minutes de « Oui, bien sûr, d’accord, tu as raison«avec cet air de vache égarée qu’elle prend quand ce que quelqu’un lui dit entre par une oreille pour sortir par l’autre, elle a enfin raccro­ché. Puis elle m’a passé le télé­phone.

« Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?» ai-je demandé.
Elle m’a regardé d’un air somnolent et m’a sorti : 
« J’ai oublié. »

Une scène touchante et le portrait de son père

J’étais à deux doigts de lui hurler que oui, je savais parfai­te­ment comment il était, presque aussi bien que les inspec­teurs de la Sécu et du fisc qui cher­chaient encore à lui mettre le grap­pin dessus. Comme Télé­pho­nica, Onno et Volda­fone, comme Mazda, BMW et BBVA, sans parler de tout les amis qui s’étaient portés garants pour lui à un moment ou à un autre de ses magouilles et intrigues frau­du­leuses, et qu’il avait évidem­ment perdu en route. J’ai eu envie de l’attraper par les épaules pour la secouer, de lui hurler que nous le savions tous, sauf elle, parce que nous avions tous été victimes à un degré ou à un autre de cet homme à la person­na­lité mala­dive qui ne s’intéressait à rien d’autre qu’à lui-même, mais soudain je l’ai vu plan­tée sur le seuil du salon, si fragile et vulné­rable que je me suis appro­ché pour la prendre dans mes bras, et pendant que j’essayais de trou­ver une formule conju­ra­toire capable de calmer la furie qu’allait deve­nir Sylvia, à coup sûr, quand elle appren­drait que maman avait envoyé à papa son contrat de divorce signé, se condam­nant ainsi à une liberté qui allait lui coûter très cher, je lui ai souhaité à l’oreille :
.«Je sais, maman je sais…»
Elle m’a regardé alors avec un soula­ge­ment enfan­tin et a conclu en m’embrassant sur la joue :
« Il faut bien lais­ser une chance aux gens non ?»

L’avantage de vivre avec un homme lors de la première rencontre avec l’amie de sa fille lesbienne le narrateur c’est son fils homosexuel

Tu as bien raison, ma fille. Moi, si c’était à refaire, je te le dis fran­che­ment, je ferai comme vous. Je me cher­che­rais une bonne amie pour aller au cinéma, aller déjeu­ner ensemble et tout parta­ger. Oui, certai­ne­ment. Mais chacune ses culottes, hein ? Parce que tu vois, le seul avan­tage d’un mari, c’est qu’au moins il ne t’emprunte pas tes culottes ou tes soutiens-gorge. Enfin, sauf si tu as la malchance qu’il soit un peu bizarre, bien sûr, parce qu’il y en a des comme ça aussi «, a-elle achevé en se tour­nant vers moi.

Cuba vu par l’oncle Eduardo

» Et bien …oui, oui, les Cubains, ils sont comme ça fit-il de sa voix d’homme du monde. Ils vous donnent tout ce qu’ils ont. Le problème, c’est qu’ils n’ont jamais rien, alors ils inventent. Parce qu’ils aime­raient bien pouvoir donner. En fait, ce n’est pas qu’ils mentent, ils devancent la réalité. C’est de là que vient le cubisme. »

L’humour dans la présentation des personnages : le frère de Peter l’amant norvégien de Sylvia

Son frère Adam, qu’on croyait acti­viste de Green­peace en mer du nord jusqu’à ce que les flics le prenne avec deux kilos de cocaïne cachés dans la cale du bateau avec lequel il pour­sui­vait les balei­niers le jour pour les four­nir en neige arti­fi­cielle la nuit.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Encore un écri­vain qui raconte d’où il vient et, comme par hasard, ce n’est pas très gai. Notre club a discuté avec passion d’un autre livre de souve­nirs d’une écri­vaine : Chan­tal Thomas et « ses souve­nirs de la marée basse » que j’ai peu appré­cié contrai­re­ment à d’autres lectrices qui voulaient lui attri­buer un coup de cœur. Je me dois donc d’expliquer pour­quoi ce livre me fait plai­sir. Pour son humour d’abord, je me suis déjà resser­vie de la descrip­tion de Guy et sa façon de ralen­tir « au feu vert de peur qu’il ne passe à l’orange ». Dans une soirée où vous êtes avec des conduc­teurs qui racontent leurs points de permis en moins vous êtres sûr de l’éclat de rire géné­ra­lisé. J’apprécie aussi sa façon de faire revivre une époque, je recon­nais très bien les lieux et les impres­sions de sa jeunesse, la maison de campagne aux tapis­se­rie style Vasa­rély. Et surtout la gale­rie de portraits des gens qui ont peuplé son enfance est abso­lu­ment extra­or­di­naire. Commen­çons par celle qui est un person­nage de roman à elle toute seule : sa mère, qui toute sa vie aura vécu pour rendre malheu­reux les gens qui l’entourent sans pour autant en avoir le moindre plai­sir. Son couple avec Guy, le beau père de Hervé Le Tellier est terrible. C’est digne de Mauriac, et Bazin réunis. Le pauvre homme comment a-t-il pu suppor­ter tout cela, le mystère est entier. Elle semble ne l’avoir jamais aimé, ni lui ni sa famille dont elle jalouse les titres de noblesse. Elle est tout entière dans la rancœur et dans la jalou­sie. le père biolo­gique (dont elle a effacé même le nom !) est tota­le­ment absent et ne cherche pas du tout à connaître son fils.

Pour­tant, cet auteur ne fait pas une pein­ture si sombre de son enfance, il y a des portes de sorties à cet univers aigri et amer, ses grands-parents, une tante plus libre que sa mère. Et surtout comme dit l’auteur lui même

« Je n’ai pas été un enfant malheu­reux, ni privé, ni battu, ni abusé. Mais très jeune, j’ai compris que quelque chose n’allait pas, très tôt j’ai voulu partir, et d’ailleurs très tôt je suis parti.
Mon père, mon beau-père sont morts, ma mère est folle. Ils ne liront pas ce livre, et je me sens le droit de l’écrire enfin. Cette étrange famille, j’espère la racon­ter sans colère, la décrire sans me plaindre, je voudrais même en faire rire, sans regrets. Les enfants n’ont parfois que le choix de la fuite, et doivent souvent à leur évasion, au risque de la fragi­lité, d’aimer plus encore la vie. »

Enfin ce livre tient surtout par la qualité de son style, cet humour en distance et un peu triste donne beau­coup de charme à ce récit.

Citations

Sa mère et les mensonges

J’ai compris pour­tant vite qu’il était diffi­cile d’accorder le moindre crédit à ce que ma mère racon­tait. Ce n’était pas qu’elle aimât parti­cu­liè­re­ment mentir, mais accep­ter la vérité exigeait trop belle. Elle accu­mu­lait ainsi les mensonges, et elle les impo­sait à tous.

Ce que cache le dévouement

La mala­die de mon grand-père fut l’occasion pour ma mère de se lancer dans une course au dévoue­ment dont, pour plus de sûreté, elle posa les règles. Elle insista pour le conduire à l’hôpital pour chaque trans­fu­sion. C’était souvent très tôt le matin et Raphaëlle, qui habi­tait plus loin et devait dépo­ser ses enfants à l’école, partait avec handi­cap. Et lorsqu’elle se libé­rait pour l’emmener, la cadette se joignait à eux, ne suppor­tant ni d’être supplan­tée dans l’abnégation ni de lais­ser son père seul avec Raphaëlle. Cette dernière finit par se décou­ra­ger. Ma mère ne cessait jamais de le lui repro­cher, tout en signa­lant l’exemplarité de son propre sacri­fice. Cas remar­quable de désin­té­res­se­ment inté­ressé.

Portrait de Guy

Guy, ainsi, portait la cravate. A priori – ceci posé pour rassu­rer tout lecteur cravaté-, on n’en saurait rien déduire. D’autant que c’était une cravate simple en soie , passe-partout, ni slim, trop décon­tracté, ni en tricot, trop risquée car il n’eût su avec quoi la porter. Elle était presque toujours unie, dans les bleus profonds, mais il arri­vait qu’une très fines rayures l’égayât. Je lui avais offert des cravates d’autres colo­ris, ou aux motifs fantai­sie, en vain. Elles avaient échoué au fond d’un tiroir, au mieux. Les autres, une cinquan­taine, étaient suspen­dues à une longue double tringle métal­lique dans son placard et j’aurais été bien inca­pable de les distin­guer entre elles.
Il était trop court de buste et pas assez fort de col, et il choi­sis­sait ces cravate trop longues. Il avait beau en coin­cer l’extrémité dans le panta­lon, elle finis­sait toujours par s’échapper, pour flot­ter de manière incon­trô­lée sur la boucle de cein­ture.
J’ignore d’où lui venait son goût pour cette bande d’étoffe déco­ra­tive. Ensei­gner l’anglais dans le secon­daire n’exigeait guerre qu’il en portât une. J’imagine qu’inconsciemment il s’agissait pour lui d’établir avec ses élèves une ligne Magi­not vesti­men­taire infran­chis­sable. A moins que la tradi­tion anglaise, « Tie», qui signi­fie aussi, « lien», « attache», ne soit une clef d’analyse. Quoi qu’il en soit, une fois rentré chez nous il ne la reti­rait pas, ne desser­rait même pas le col. Long­temps je mis cela sur le compte de la fatigue. Arriva l’âge de la retraite. Il ne l’abandonna pas. Il nouait son nœud tous les matins, par tous temps, en toutes circons­tances. Il la portait indif­fé­rem­ment sous une veste, sous un pull, un blou­son, un anorak, tout cela conver­geant pour lui confé­rer l’allure d’un vigile d’une société de gardien­nage. Au sport d’hiver, ses mauvais genoux l’empêchaient de skier mais il y emme­nait parfois mon fils, il portait la cravate jusqu’au bas des pistes de ski, et il pouvait même manger une fondue, cravaté, dans les restau­rants d’altitude. J’ai la photo. L’ôter pour dormir où se baigner devait être un déchi­re­ment.
Son confor­misme était si extrême qu’il confi­nait à l’originalité.

Toujours Guy qui devait énerver plus d’une personne sur la route

Nous démar­rions alors, mais seule­ment après que le siège eut été réglé au milli­mètre, et les rétro­vi­seurs repo­si­tion­nés. Sortir en créneau de sa place lui prenait plus de temps qu’il en eut fallu à quiconque pour y entrer. Au premier feu trico­lore, il ralen­tis­sait malgré le vert pour éviter de passer à l’orange. Et lorsque le feu quit­tait le rouge, il n’arriva jamais que la voiture qui nous suivait ne klaxon­nât pas au moins une fois.

Quand son humour rejoint celui de Jean Louis Fournier

Une église sur le fron­ton de laquelle était écrit : « Ah qu’il est bon le bon Dieu !» Ce n’était pas de l’humour, d’autant qu’à tout prendre, un « Ah qu’elle est vierge la Vierge Marie !» eut été plus amusant.