Édition Delcourt Traduit de l’anglais(Irlande) par Claire Desse­rey

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un vieil homme irlan­dais va, avant de mourir, porter un toast aux personnes qui ont le plus compté pour lui. Il le fait d’un bar du Rains­ford House Hotel et en s’adres­sant à son fils Kevin qui est jour­na­liste aux États-Unis. Ainsi, il va dérou­ler sa vie pour le plus grand plai­sir des lecteurs et des lectrices des blogs comme Krol , Kathel et Jérôme,par exemple. Ce sera d’abord Tony, ce grand frère qui a soutenu et protégé le mieux qu’il pouvait ce petit frère qui n’ai­mait pas l’école. Puis Molly, sa première enfant qui n’a pas vécu mais qu’il aime de toutes ses forces et qui l’ac­com­pagne dans sa vie de tous les jours. Ah oui, j’ai oublié : Maurice Hanni­gan parle aux morts qui ont jalonné sa vie et qu’il a aimés. Il y a aussi Noreen, sa belle sœur une personne « diffé­rente » qui l’a touchée grâce à cette diffé­rence et puis fina­le­ment Sadie son épouse à qui il n’a pas assez dire combien il l’ai­mait.
Le fil de cette histoire, c’est une riva­lité entre une famille riche et proprié­taire, les Dollard, et la pauvre famille de fermiers, les Hanni­gan. On suit aussi une histoire de pièce d’or trou­vée par Maurice quand il était enfant et qui contri­buera à détruire la famille Dollar.
Je n’ai pas envie d’en révé­ler davan­tage, mais cette saga fami­liale permet de vivre soixante dix années de l’Ir­lande et une ascen­sion sociale. Les début de la famille qui vit à la fois dans l’extrême pauvreté et le mépris de classe m’ont beau­coup touchée. Les diffi­cul­tés scolaires de Maurice qui ne saura que bien plus tard pour­quoi il ne pouvait pas apprendre à lire aussi vite que les autres mais qui est soutenu par l’amour de son grand frère qui ne doute jamais de ses capa­ci­tés. Cela fait penser au livre de Pennac « Mon frére ». Mais ce que j’ai aimé par dessus tout c’est l’ab­sence de mani­chéisme, d’ha­bi­tude dans les romans qui décrivent une ascen­sion sociale aux dépens d’une famille riche ayant écrasé de son pouvoir les pauvres autour d’elle, celui qui est sorti d’af­faire est souvent (sinon toujours) montré comme un héros posi­tif , et bien ici, ce n’est pas le cas. Il a beau­coup de défaut ce Maurice Hanni­gan, il s’est même montré bien inuti­le­ment cruel, il ne s’auto-justi­fie jamais et ne s’apitoie pas sur lui, c’est sans doute pour cela qu’on l’aime bien, ce sacré bonhomme.
Un très bon roman, aux multiples ressorts, comme on en rencontre assez peu et qui nous permet de comprendre un peu mieux l’Ir­lande et les Irlan­dais.

Citations

La vieillesse

Il est temps que j’aille au petit coin. Un des avan­tages d’avoir 84 ans, c’est qu’a­vec toutes ces expé­di­tions aux toilettes, on fait de l’exer­cice.

Le deuil et la foi

C’est vrai que ma foi a été mise à rude épreuve quand on m’a pris Tony, mais lors­qu’il a décidé du même sort pour Molly, j’ai décrété que c’en était trop. Ta mère était encore croyante. Je l’ac­com­pa­gnais à la porte de l’église pour la messe et je traî­nais dehors ou je repar­tais m’as­seoir dans la voiture. Je ne pouvais pas péné­trer à l’in­té­rieur. Je voulais pas Lui accor­der ce plai­sir.
J’ai fait la paix avec Lui, si on peut dire, après ta nais­sance. Pour autant je lui ai pas encore accordé un pardon total. J’ai plus la foi que j’avais avant. Je la connais la théo­rie : ces souf­frances sont desti­nées à nous éprou­ver, ce qu’Il donne d’une main, Il le reprend de l’autre, etc. Aucun verset de la Bible, aucune parole apai­sante du père Forres­ter ne pouvait répa­rer l’in­jus­tice de la perte de Molly. J’ai fran­chi le seuil de Sa maison unique­ment pour des funé­railles, celle de Noreen, et celle de Sadie, mais cela n’avait rien à voir avec Lui, c’est pour elle que je l’ai fait. On a un accord tacite, Lui et moi, Il me laisse mener ma vie à ma guise, et, en échange, je récite de temps en temps une petite prière dans ma tête. C’est un arran­ge­ment qui fonc­tionne.

La bière

Il obser­vait la « stout » repo­ser dans son verre, il la surveillait comme une génisse dont on craint les ruades.. Pour retar­der la première gorgée, il sortait sa pipe de sa poche et la bour­rait en tassant bien le tabac avec le pouce. Puis il goûtait sa bière et pous­sait un long soupir, on aurait dit qu’il se tenait devant une belle flam­bée après avoir bataillé tous les jours contre le vent d’hi­ver.
« Si un jour tu as de l’argent, n’abuse pas de cette drôle. Elle videra tes poches et fera de toi un ivrogne. »

Le couple et l’argent

Ta mère et moi, on était jamais d’ac­cord à propos de l’argent. On avait tous les deux un point de vue tran­ché , j’ai­mais en avoir, elle le mépri­sait. Alors, pour le bien de notre mariage, on abor­dait rare­ment le sujet. J’avais des scru­pules à l’empoisonner avec ça. Elle savait pas ce qu’on avait sur notre compte ni la super­fi­cie de nos terres. Si elle tombait sur un docu­ment détaillé, elle se conten­tait de me le tendre comme si c’était une chaus­sette sale que j’avais oublié sur la moquette.

Édition JC Lattès traduit de l’anglais(Royaume-Uni) par Domi­nique Edouard.

En période de confi­ne­ment, la lecture reste une bon déri­va­tif. Je ne sais pas trop l’ex­pli­quer mais j’ai eu besoin de trou­ver un roman plus « agréable » pour ne pas dire « facile », pour retrou­ver ce plai­sir qui, chez moi, est une seconde nature. C’est pour cela que je vous propose ce roman que vous pouvez clas­ser dans la rubrique « pour le sourire » et « so british » . J’ai déjà lu de cet auteur « Passé Impar­fait » qui était plus réussi sur le plan de l’in­trigue roma­nesque. Comme je n’ar­ri­vais abso­lu­ment plus à lire depuis que tous les soirs, j’en­tends le nombre de morts augmen­ter et l’épi­dé­mie frap­per à nos portes sans pouvoir me réfu­gier auprès de mes enfants et petits enfants ce qui est, pour moi, le viatique le plus sûr, j’ai pris ce roman sur ma pile, il m’a fait sourire et je l’ai lu jusqu’au bout avec atten­tion. Certes ce n’est pas le roman du siècle et en d’autre temps, j’au­rais été plus critique et sans doute je l’au­rais lu plus rapi­de­ment mais les circons­tances étaient telles, que cette vie d’An­glais de la haute société a été un très bon déri­va­tif. (Comme vous le savez sans doute Julian Felowes est le créa­teur de « Down­ton Abbey ») . Il a choisi pour ce roman deux univers qu’il connaît bien, celui de la noblesse anglaise et le monde des acteurs. Le snobisme est partout mais celui qui me ravit est celui des grandes familles anglaises. L’in­trigue est simplis­sime trop sans doute, une jeune femme très belle réus­sit à épou­ser un noble anglais fortuné, cela veut dire pour elle un enfer­me­ment dans la campagne anglaise avec un mari qu’elle va vite trou­ver ennuyeux. (une Emma Bovary en puis­sance ?) Un trop bel acteur vient trou­bler son mariage et lui apporte la satis­fac­tion sexuelle et une vie qu’elle croit plus trépi­dante, mais… Je ne divul­gâche pas plus surtout que ce n’est vrai­ment pas le plus inté­res­sant. Julian Fellowes est un excellent analyste de l’âme humaine et un obser­va­teur de ces deux mondes qu’il connaît bien. Il y a en lui une grande bien­veillance pour les faiblesses humaines ce qui enlève du mordant à son récit mais en fait un roman agréable à lire. Personne n’est à l’abri du snobisme sauf, peut-être, la reine d’An­gle­terre puis­qu’elle remplit toutes les cases ! Les autres, tous les autres ont toujours au dessus de leur caté­go­rie sociale quel­qu’un qu’ils aime­raient fréquen­ter pour « faire bien » et montrer qu’ils sont, grâce à cette fréquen­ta­tion, une personne impor­tante. Les amis du narra­teur, David et Iabelle Easton, obsé­dés par la maison Brough­ton (les riches châte­lain du coin) m’ont fait penser à ce passage de Proust qui décrit si bien lui aussi le snobisme :

l’absence de rela­tions avec les Guer­mantes, — pour­rait bien avoir été non pas subie, mais voulue par lui, résul­ter de quelque tradi­tion de famille, prin­cipe de morale ou vœu mystique lui inter­di­sant nommé­ment la fréquen­ta­tion des Guer­mantes. « Non, reprit-il, expli­quant par ses paroles sa propre into­na­tion, non, je ne les connais pas, je n’ai jamais voulu, j’ai toujours tenu à sauve­gar­der ma pleine indé­pen­dance ; au fond je suis une tête jaco­bine, vous le savez. Beau­coup de gens sont venus à la rescousse, on me disait que j’avais tort de ne pas aller à Guer­mantes, que je me donnais l’air d’un malo­tru, d’un vieil ours. Mais voilà une répu­ta­tion qui n’est pas pour m’effrayer, elle est si vraie ! Au fond, je n’aime plus au monde que quelques églises, deux ou trois livres, à peine davan­tage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre jeunesse apporte jusqu’à moi l’odeur des parterres que mes vieilles prunelles ne distinguent plus. » Je ne compre­nais pas bien que pour ne pas aller chez des gens qu’on ne connaît pas, il fût néces­saire de tenir à son indé­pen­dance, et en quoi cela pouvait vous donner l’air d’un sauvage ou d’un ours. Mais ce que je compre­nais c’est que Legran­din n’était pas tout à fait véri­dique quand il disait n’aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse ; il aimait beau­coup les gens des châteaux et se trou­vait pris devant eux d’une si grande peur de leur déplaire qu’il n’osait pas leur lais­ser voir qu’il avait pour amis des bour­geois, des fils de notaires ou d’agents de change, préfé­rant, si la vérité devait se décou­vrir, que ce fût en son absence, loin de lui et « par défaut » ; il était snob.

Oui des snobs, il y en a partout et dans tous les pays mais ils sont rare­ment aussi drôle que les Britan­niques qui en plus le font souvent avec humour. et c’est peut être le bon moment de réécou­ter la chan­son de Boris Vian

Citations

Le couple

Vu de l’ex­té­rieur, il semble essen­tiel à la survie de nombreux mariages que chaque conjoint devienne le fidèle complice des triche­ries de l’autre. 

Portrait d Édith

Édith avait une de ces bouches cise­lées, aux lèvres admi­ra­ble­ment dessi­nées, rappe­lant celle des actrices de cinéma des années 40. Et puis, il y avait sa peau. Pour les Anglais , vanter le teint d’une femme est l’ul­time ressource lors­qu’on est en panne de compli­ments. L’on évoque géné­ra­le­ment un joli teint quand on parle des membres les moins flam­boyants de la famille royale.

Particularisme anglais (mais je connais bien des français qui adorent cela aussi)

Les Anglais, quelle que soit la classe à laquelle ils appar­tiennent, adorent l’ex­clu­si­vité. Mettez trois anglais dans une pièce et il inven­te­ront une règle pour empê­cher un quatrième de se joindre à eux. Ce qui rendait Édith diffé­rentes, c’est que la plupart des gens, en tout cas les membres de la noblesse, feignent de n’at­ta­cher aucune impor­tance à leurs privi­lèges. Recon­naître le plai­sir que l’on éprouve d’être invité alors que le public doit payer son billet, de fran­chir une barrière, ou péné­trer dans une pièce dont les autres sont exclus, ne vous atti­rera que des regards d’in­com­pré­hen­sion des aris­to­crates (vrais ou faux. Les douai­rières chevron­nées se conten­te­ront sans doute d’un haus­se­ment de sour­cil désap­pro­ba­teur pour indi­quer que l’idée même dénote d’un manque de savoir-vivre navrant. Si stupé­fiante que soit la malhon­nê­teté de tout cela, la disci­pline avec laquelle ces gens-là respectent leurs inébran­lables règles force le respect.

Très bonne analyse

Dans l’en­semble, les gens privi­lé­gié ne sont pas du genre à geindre. On ne parle pas de ces ennuis, ça ne se fait pas. Une prome­nade d’un pas vif ou un bon cordial sont leur façon de réagir lors­qu’ils ont des peines de cœur ou d’argent. La presse popu­laire décrit souvent leurs froi­deur or ce n’est pas le manque de senti­ments qui les rend diffé­rents, plutôt leur habi­tude de ne pas les expri­mer. Élevés dans cette disci­pline de pudeur, ils n’ap­pré­cient évidem­ment pas les débor­de­ments d’émo­tion chez les autres, et sont sincè­re­ment déso­rien­tés par le chagrin des classes labo­rieuses, ces mère en sanglots que l’on traîne et soutient jusqu’à l’église pour l’en­ter­re­ment de leur enfant, ces veuves de soldat photo­gra­phiées en larmes, lisant sa dernière lettre. Le mot même de « conseiller » les révulse. Sans doute ne comprennent-ils pas que toute tragé­die natio­nale ou person­nelle ‑guerre meur­trière, atten­tat, acci­dent de la route, offre aux gens plus simples l’oc­ca­sion de connaître une célé­brité éphé­mère. Pour une fois dans leur vie, ils peuvent apai­ser le désir obsé­dant, et telle­ment humain, de vedet­ta­riat , de recon­nais­sance publique de leur condi­tion. Un besoin que les privi­lé­giés ne s’ex­pliquent pas parce qu’ils ne le ressentent pas. Eux sont nés sur le devant de la scène.

Discussion politique

L’is­sue de la discus­sion n’avait aucune impor­tance pour aucun d’entre nous, il n’empêche que l’appuie que m’ap­por­tait Tommy agaçait Henri. Comme tous les repré­sen­tants les moins intel­li­gents de sa classe, il s’ima­gi­nait que sur chaque sujet, du choix d’un porto à l’eu­tha­na­sie, il existe une façon correcte de penser et qu’il suffit de la formu­ler pour empor­ter la posi­tion. Vu qu’il ne s’adresse géné­ra­le­ment qu’à des gens de leur bord, la partie est souvent facile à gagner.

La lady la plus aboutie

Lady Uckfield parlait de lui comme on parle d’un vieil ami mais comme elle cachait toujours ses senti­ments, y compris à elle-même, j’étais inca­pable d’éva­luer leur degré d’in­ti­mité.

Le personnage principal tombe amoureux

Elle s’ap­pe­lait Adela Fitz­ge­rald, son père était un baron­net Irlan­dais, un des plus anciens, précisa-t-elle parfois d’un ton tran­chant. Elle était grande, jolie, sérieuse et je perçus aussi­tôt que j’avais toutes les chances d’être heureux auprès d’elle pour le restant de mes jours. Aussi fus-je très occupé dans les mois qui suivirent à la convaincre de cette évidence qui, je dois l’ad­mettre, lui parais­sait moins criante qu’à moi.

Comparaison : femme d’aristocrate et femme de star

La femme d’un comte est une authen­tique comtesse. Les gens ne voient pas simple­ment en elle le moyen d’ac­cé­der à son mari. De plus, si la famille qu’elle a épou­sée à conser­ver ses biens, ce qui était le cas des Brough­ton, elle peut régner en souve­raine sur le micro-royaume de son mari. En revanche, la femme d’une star n’est… que sa femme. Rien de plus. Les gens ne la cour­tisent que pour s’in­si­nuer dans les bonnes grâces de la vedette. Il n’y a aucun domaine sur lequel régner. Le royaume de son mari, ce sont les studios et la scène où elle n’a pas sa place. Lors­qu’elle y fait de rares appa­ri­tions, elle dérange même plutôt, inac­tive parmi des gens en train de travailler.

Édition Héloïse d’Or­mes­son , Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Petit livre rapi­de­ment lu mais telle­ment édifiant à propos de l’in­to­lé­rance reli­gieuse ! Nous sommes en Hollande et nous suivons un peintre surnommé Torren­tius de son vrai nom Johannes Symonsz Jan Van der Beeck, il n’est connu que pour une seule oeuvre :

On sait aussi qu’il faisait partie des « Roses Croix » et qu’il a été jugé pour héré­sie à Amster­dam et que toute son oeuvre a été brûlée sauf ce tableau. Le roi d’An­gle­terre qui admi­rait son oeuvre le fait venir dans son pays après son procès. Mais ce peintre brisé par la torture n’a plus rien produit. Il n’en suffi­sait pas plus à Colin Thibert pour nous faire revivre, dans un livre très court, ce qu’a pu être la desti­née d’un peintre qui aimait trop la vie sous toute ses formes face à l’in­to­lé­rance protes­tante qui n’ai­mait rien tant que la rigueur et la séche­resse de cœur. Vrai­ment les into­lé­rances reli­gieuses sont détes­tables et me révoltent au plus profond de moi. Ce petit roman le raconte très bien et fait donc revivre en quelques pages un grand artiste dont aujourd’hui la Hollande serait si fière si elle avait su muse­ler au XVII° siècle les crétins qui ne voulaient pas recon­naître le génie si celui-ci ne respec­tait pas leurs codes complè­te­ment dépas­sés main­te­nant.

Citations

La Hollande

Dans ce curieux pays qui parvient à se gouver­ner sans le secours des Princes, il suffit de se rendre au marché, on peut s’y procu­rer de la pein­ture aussi aisé­ment un quar­tier de bœuf ou un turbo pêché du jour, souvent moins cher. Brigby, en revanche, a dû débour­ser une somme plus consé­quente pour une huile sur panneau dudit Rembrandt qui, en dépit de son jeune âge, s’en­tend à faire grim­per sa cote ; mais son inter­pré­ta­tion du sacri­fice d’Isaac, par sa vigueur et son foudroie­ment de lumière dorée, éclipse le travail de tous ses concur­rents. Si se Rembrandt survit aux excès de table, de bois­sons et de luxure qui sont le lot des Flamands, on peut gager qu’il lais­sera derrière lui une œuvre consi­dé­rable.

Un bon repas chez les Flamands

Repus et satis­faits, il s’en faut de peu qu’ils ne lui tapent sur le ventre ou sur les cuisses. Les trognes luisent, les dents brillent entre les lèvres grasses, on allume les pipes, on claque les fesses de la servante venue débar­ras­ser.

Torrentius et son persécuteur

Torren­tius n’a jamais rencon­tré Velsaert et Velsaert ne le connaît que de répu­ta­tion. L’an­ti­pa­thie entre les deux hommes est immé­diate et rédhi­bi­toire. C’est la rencontre du sanguin et du bilieux, de l’ex­pan­sif et du constipé, du lion et du rat d’égout…

Déclaration après son procès

J’écris , monsieur sur l’art et la manière dont ces mêmes hommes s’acharnent à détruire, à étouf­fer ou à muse­ler ce qui dépasse les étroites limites de leur compré­hen­sion. Ceux qui m’ont condamné, messieurs, ne craignent rien tant que la vie, ses débor­de­ments, ses jaillis­se­ments et ses couleurs. Aussi vont-ils la tête basse et le teint bilieux, tris­te­ment habillé de noir, rongé par l’en­vie et la frus­tra­tion. Savez-vous pour­quoi ils me détestent ? Parce que j’ai tout ce qu’ils n’au­ront jamais, du panache, du talent et toutes les femmes que je puis dési­rer !

Édition Rouergue

Je dois cette lecture à Krol qui avait été très enthou­siaste pour un autre roman d’Hé­lène Vignal, que je lirai à l’oc­ca­sion celui-ci était à la média­thèque. Il se trouve que ce jour là il y avait une expo­si­tion qui va bien avec le thème du roman dont je vais vous parler. Il s’agis­sait de portrait de personnes âgées qui ont toutes en commun de se faire porter des livres car elles ne peuvent que diffi­ci­le­ment se dépla­cer. J’ai adoré ces portraits :

Une expo­si­tion qui part à la rencontre de nos aînés…

De la même façon, j’ai beau­coup aimé le portrait de Jamie la grand-mère de la narra­trice Louise. Cette femme qui passe son temps à soupi­rer, à ranger une maison ou rien de dépasse, à faire des mots fléchés et des sudoku saura-t-elle comprendre sa petite fille et s’ou­vrir aux joies du camping. Parce que les vacances dont rêve Louise c’est de passer huit jours avec sa mère et son ami Théo à Béno­det. Rien ne se passe comme prévu, sa mère doit repar­tir travailler et Louise doit renon­cer à ses vacances au camping. Or, Théo son ami homo­sexuel, a tout autant qu’elle besoin de ces huit jours loin de ses parents à qui il ne peut abso­lu­ment pas parler de son homo­sexua­lité. Beau­coup de thèmes se croisent dans ce roman pour ado, mais qui peut faci­le­ment être lu par des adultes. La guerre d’Al­gé­rie, (c’est bizarre mais j’ai lu deux livres à la suite qui parlaient de cette guerre), la diffi­culté de se comprendre entre géné­ra­tion, l’ho­mo­sexua­lité, mais surtout la façon dont une personne, ici Jamie, peut passer à côté du bonheur en s’en­fer­mant dans des habi­tudes morti­fères. Beau­coup d’hu­mour dans ce roman, la scène où dans « la famille parfaite » du camping, les parents veulent persua­der l’enfant que, puis­qu’il aime les cour­gettes et les concombres « il doit aimer les corni­chons » est très drôle. Je ne sais abso­lu­ment pas si les ado aiment cet auteur mais je l’es­père de toutes mes forces car elle parle de tout avec une légè­reté et un sérieux qui fait du bien sans oublier son humour.

Citations

Les phrases d’ado que j’aime

Moi, je regar­dais un feuille­ton améri­cain en faisant la patate devant la télé.

Mon grand-père était-il un soldat sangui­naire ? Genre vété­rans du Viet­nam façon cous­cous ?

Quand elle repousse sa grand-mère

Ces phrases sonnent comme un mauvais sort. Je m’écarte comme si elle venait de me piquer avec un rouet empoi­sonné de sorcière. J’en veux pas, moi de sa vie compli­quée. J’en veux pas de ses « jamais », des ses « tu verras », char­gés comme des bombar­diers. Je ne veux pas que la vie s’oc­cupe de moi. Je veux m’oc­cu­per de ma vie toute seule. Sans subir, comme elle. Sans languir après des trucs qui n’ar­rivent jamais. Sans espé­rer que demain ça ira mieux. Sans attendre que les gens soient morts pour les comprendre.

Portrait très bien dessiné en une phrase

Elle s’éloigne, martiale,la bouche comme un smiley à l’en­vers, les joues qui pendent, l’œil noir, en pous­sant un soupir offensé.

Édition du Seuil. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Deuxième roman de cette auteure que notre biblio­thé­caire doit bien aimer, et autant j’avais des réserves sur « Nos richesses » autant celui-ci m’a bien plu. Je lui trouve un petit air de roman pour ado, à cause du style très simple et aussi parce que les person­nages prin­ci­paux sont des enfants. (Mais je ne sais plus ce que les ados lisent) Cela se passe dans l’Al­gé­rie d’au­jourd’­hui ou déjà d’hier. Car la clique des géné­raux au pouvoir est encore en place dans ce roman. L’Al­gé­rie va-t-elle vrai­ment pouvoir se débar­ras­ser de l’ap­pa­reil d’état mili­taire tota­le­ment corrompu ?. En tout cas, c’est ce qui semble s’an­non­cer grâce aux milliers de personnes qui sont descen­dues dans la rue et qui ont réussi à empê­cher Boute­flika (ou son cadavre ambu­lant) de se repré­sen­ter aux élec­tions.

Reve­nons à l’his­toire : des enfants du lotis­se­ment « du 11 décembre » un ensemble de maisons occu­pés par des mili­taires à la retraite décident de ne pas lais­ser dispa­raître leur terrain, terrain sur lequel les enfants et les adoles­cents jouent au foot, ni de lais­ser leurs aînés déci­der pour eux. Seule­ment voilà, deux géné­raux très influents du régime ont décidé d’y construire leur maison. Personne ne pourra s’y oppo­ser, personne ? et bien si, des enfants de moins de 12 ans campent sur le terrain et ridi­cu­lisent ces hommes si impor­tants.
Voici donc la trame du roman, mais ce qui est très inté­res­sant, c’est la descrip­tion des diffé­rentes strates de la popu­la­tion algé­rienne, chaque géné­ra­tion étant marquée par son lot de violences et de renon­ce­ments. On sent que rien ne peut faire bouger le régime et que tout est écrit d’avance. Peut-être pas tout, car les télé­phones portables et les réseaux sociaux repré­sentent un réel danger pour une société qui a toujours fonc­tionné grâce au secret. C’est vrai­ment plus diffi­cile pour ces colo­nels violents et corrom­pus d’étouf­fer cette affaire. Diffi­cile mais peut être pas impos­sible, dans ce roman. Ce livre a certai­ne­ment été écrit avant les événe­ments de l’été 2019 mais il annonce et explique très bien les mani­fes­ta­tions du vendredi à Alger, pour autant, on ne sait pas si beau­coup de choses ont changé dans ce pays. Tout cela est très bien raconté et rendu très vivant dans ce roman grâce au talent d’écri­vaine de Kouther Adimi.

Citations

Les inondations

On a quand même un peu peur. On n’ou­blie pas qu’en 2001, des inon­da­tions détruit le quar­tier de Bab El Oued, c’est près de mille morts et coûté des million de dinars. Certains corps n’ont jamais été retrou­vés et des enfants deve­nus de jeunes adultes conti­nuent d’es­pé­rer que leur mère ou leur père finira par rentrer, même, après autant d’an­nées. 
À défaut de tombes, des centaines d’his­toires.

La corruption

Le géné­ral Athmane, lui, a fait des études de droit en Angle­terre payées par l’Ar­mée. C’est un grand et bel homme qui sait char­mer son entou­rage, contrai­re­ment à son ami le géné­ral Saïd.

On ne le sait pas mais il n’a jamais obtenu de diplôme. Il passa ses années de faculté à boire dans des pubs et à courir après Marie, une jeune Anglaise qui le quitta du jour au lende­main. Athman revint au milieu des années 70 en Algé­rie ou l’ar­mée l’at­ten­dait les bras ouverts. Il présenta un faux diplôme et fut recruté dans le service juri­dique. Il épousa une femme qui venait du même village que lui et oublia très vite Marie et Londres. Il conseilla à son frère de créer une entre­prise de travaux publics et lui fit obte­nir grâce à ses rela­tions les plus gros chan­tiers du pays.
Aujourd’­hui, il possède un appar­te­ment à Genève, un hôtel en Espagne acheté sous le nom de son épouse, des tableaux de maîtres cachés dans un appar­te­ment à Paris qui est au nom de l’un de ses enfants et deux voitures blin­dées. Grâce au frère de sa femme, direc­teur de la douane, il peut faire passer ce qu’il veut sans problème et récu­père régu­liè­re­ment les marchan­dises saisies.

Le colonel à la retraite

Lorsque le terro­risme faisait rage, Moha­med, qui devait tous les jours se battre contre les groupes terro­ristes, arrêta la prière pendant dix ans. Le temps de cette guerre. Il n’en parla à personne, n’ex­pli­qua rien à sa femme. Prier lui était devenu tout simple­ment impos­sible. Il y avait trop d’hor­reur autour de lui. Il ne suppor­tait plus de devoir appe­ler des parents ou des jeunes femmes pour leur apprendre que leur fils ou époux était mort au combat, abattu à bout portant, déchi­queté par une bombe ou torturé par une lame. Il ne suppor­tait plus d’en­tendre le mot « Dieu » dans la bouche des terro­ristes. Il ne suppor­tait plus de dire le même mot sur son tapis de prière. Les mots. Ils se mélan­geaient dans sa tête. Quel­qu’un peut-il salir un mot ? Peut-il se l’ap­pro­prier tant et si bien qu’il finit par vous l’ar­ra­cher, vous le voler en quelques sortes ? Se battre contre les terro­ristes, monter au maquis, débus­quer les camps, c’était un peu une manière de se réap­pro­prier tous les mots les inté­gristes avaient confis­qué aux Algé­riens.

Les partis politiques

Les partis poli­tiques, les jour­naux indé­pen­dant et une majo­rité des élus, indus­triels et artistes s’op­posent égale­ment au verdict des urnes. Tous crient à la menace isla­miste. L’Iran en Algé­rie ? Jamais. Non, jamais, mais bien sûr, nous sommes mal à l’aise. Nous avons voulu la démo­cra­tie mais les urnes nous donnent une réponse qui nous déplaît et nous voici dans la rue pour protes­ter. Nous sommes mal à l’aise, je me répète mais l’ai-je dit à l’époque ? Non, car on avait réussi à nous convaincre qu’il n’y avait que deux camps possibles : les isla­mistes ou les mili­taires.

Le téléphone portable

Le géné­ral Athman lança un petit sourire sarcas­tique à son ami :

- Les temps ont bien changé. Depuis quand lais­sons-nous faire ?
- Depuis que le cours du pétrole a dégrin­golé, que les réseaux sociaux ne nous permettent plus d’empêcher les gens de parler, commen­ter, dénon­cer. Depuis que tout le monde a un télé­phone portable avec lequel prendre des photos et des vidéos. Oui, cher ami, les temps ont bien changé et seuls ceux qui le comprennent peuvent survivre.

Édition arléa

Je dois cette lecture à Domi­nique, et grâce à ce roman j’ai passé un très bon dimanche alors que le temps était au gris et que les mauvaises nouvelles s’ac­cu­mu­laient autour de moi. C’est un roman déli­cieux, il m’a fait un bien fou et a chassé mon cafard ce jour-là. Et pour­tant il n’a rien d’un roman « fell-good » , comme on l’en­tend d’ha­bi­tude. Certes il se passe dans un cadre enchan­teur le château de l’Is­lette :

Mais comme il s’agit d’un épisode de la vie de Camille Clau­del et de son terrible mentor Auguste Rodin, on est plutôt dans le drame que dans les amou­rettes cham­pêtres.
Camille, vient dans ce lieu invi­tée par une châte­laine protec­trice des artistes finir sa sculp­ture, la valse, qui a été refu­sée par l’aca­dé­mie car les corps de danseurs étaient trop dénu­dés

Elle y retrou­vera son grand amour qui, lui, travaille sur son « Balzac ». Elle y sculp­tera égale­ment un petite fille Margue­rite dont elle a fait un buste d’une éton­nante présence

On apprend qu’elle corres­pon­dait aussi avec Debussy qui compo­sait à Londres, à la même époque « L’après midi d’un faune ». Voilà pour les artistes que connaît bien Géral­dine Jeffroy, profes­seur de lettres. Elle a alors imaginé une trame roma­nesque très plau­sible et qui ne pèse en rien sur l’ob­jet de ce livre : la créa­tion artis­tique. Les person­nages prin­ci­paux sont des femmes, la narra­trice, la petite Margue­rite et surtout, surtout l’incroyable Camille Clau­del qui toute sa vie a dû lutter pour faire recon­naître son talent jusqu’à en perdre la raison. Rodin est toujours lui-même;un vrai goujat, « un ogre » dit Debussy, mais il est aussi un homme de son époque et un très grand sculp­teur. On se promène agréa­ble­ment avec la narra­trice, la petite Margue­rite et Camille dans la campagne autour du château et on suit avec un grand inté­rêt la passion avec laquelle l’ar­tiste crée cette oeuvre qui a su toucher un si grand public. Un moment de créa­tion donc, mais pas d’apai­se­ment pour Camille. Je ne peux pas m’empêcher de penser à la fin de sa vie, inter­née en 1913, elle mourra prati­que­ment de faim en 1943 à l’asile de Mont­fa­vet dans le Vaucluse.

Camille 20 ans Camille en 1929 dans son asile

Un roman que je recom­mande chau­de­ment à qui il manque, cependant,un petit quelque chose dans l’in­ten­sité roma­nesque pour atteindre les 5 coquillages.

Citations

La description du château

L’édi­fice renais­sance était posé entre deux bras de l’Indre. Pour le rejoindre il fallait traver­ser l’un de ses bras en emprun­tant un pont de bois qui était suffi­sam­ment large pour lais­ser passer fiacres et atte­lages. Bâti sur trois étages et d’un plan rectan­gu­laire, la demeure élevait au sud deux tours impo­santes et se couron­nait d’un chemin de ronde sur mâchi­cou­lis. Elle était une modeste mais char­mante réplique du château d’Azay-le-Rideau, lequel je le décou­vri­rai, était égale­ment posé sur une île à trois kilo­mètres en amont.

Trait des tourangeaux

Ils devinrent aimables, sans excès, main­te­nant cette distance aris­to­cra­tique commune à tous les Touran­geaux, quelle que soit leur condi­tion, qui vient de cette convic­tion que la terre natale leur tient lieu de titre.

Portrait de Camille Claudel

le lende­main, on aper­çut enfin made­moi­selle Camille. Elle s’ins­talla sur un banc près de l’Indre et elle se mit à dessi­ner. Elle coin­çait ses diffé­rents crayons dans son épaisse cheve­lure qui se ramas­sait sur sa nuque et elle posait son carnet sur ses jambes. Souvent, elle rele­vait très haut la tête et demeu­rait contem­pla­tive un long moment. Alors un timide sourire éclai­rait son visage, l’écrin qui l’en­ve­lop­pait semblait la conso­ler d’un chagrin latent

Les rapports de Camille Claudel et de Rodin

Made­moi­selle Camille hurlait sa jalou­sie et le grand homme s’évertuait à justi­fier ses infi­dé­li­tés. Il y avait des couche­ries sans consé­quence ‑les modèles de l’ate­lier qui s’of­fraient au désir insa­tiable du maître- et puis la compagne de toujours, celle des premiers jours, l’im­pos­sible à délo­ger, la servante dévouée, cachée, déjà vieillis­sante, la gardienne de l » œuvre, la mère de leur enfant. 

-Tu avais promis ! répé­tait made­moi­selle Camille comme une ritour­nelle obses­sion­nelle, et sa voix n’était plus qu’une plainte doulou­reuse, le cri déchi­rant de la bête bles­sée, le cri de révolte de l’ago­ni­sant qui s’ac­croche à la vie. Si elles ne m’étaient pas si utiles, je te tuerai de mes mains Rodin ! .Je te tuerai, je le jure et tes putains et ta vieille pour­ront t’at­tendre !


Conseil de Debussy

De grâce, Camille, soyez raison­nable et lais­sez votre barbu là où il est. Loin du bûche­ron les arbres poussent jusqu’à toucher le ciel. Loin des monda­ni­tés pari­siennes, l’air est bien pur, croyez-moi. Ces soirées où il faut se vendre, « chichi­ter »… j’en ai comme vous une profonde aver­sion. Il me semble qu’on y étouffe comme à l’écoute d’une mauvaise sympho­nie.

Description du travail de la sculptrice

Son regard était absorbé, comme habité par la figure à laquelle elle voulait à tout prix donner corps, elle malaxait un nouveau bloc de terre, placé sur une selle à la hauteur de ses yeux, de ses gestes à la fois amples et précis. Elle palpait avec fréné­sie cette matière nouvelle, la tassait, la tritu­rait, l’éti­rait longue­ment avant de la façon­ner. Elle semblait vouloir prolon­ger la joie tactile des premières caresses, elle était avec sa terre comme une mère réani­mant son petit frigo­ri­fié. Les narines palpi­tantes, elle la reni­flait comme on renifle une peau aimée, l’odeur de lait du nour­ris­son, puis elle s’éloi­gnait, étour­die, elle ouvrait grand la fenêtre et respi­rait l’air pur le visage tourné vers les arbres.
.

Traduit de l’an­glais par Jean Szla­mo­wicz. Collec­tion 1018

Ne vous éton­nez pas de trou­ver dans ce roman un petit air de « Down­ton Abbey » , Julian Fellowes en est le scéna­riste. Il connaît bien le milieu de l’aris­to­cra­tie britan­nique pour l’avoir beau­coup fréquenté dans sa jeunesse. Mais il est né en 1949, et les heures de gloire des Craw­ley et de toutes les familles nobles britan­niques sont bien termi­nées. Pour­tant, certains rites existent encore et le narra­teur assure que dans les années 60, il y avait, encore en Grande-Bretagne ce qu’on appe­lait « la saison » . Cela ressemble un peu aux rallye d’au­jourd’­hui en France, dans les milieux riches de la capi­tale. Il s’agis­sait de bals donnés par les mères de jeunes filles pour leur faire rencon­trer des partis fréquen­tables. Tous les châte­lains des alen­tours rece­vaient dans leur demeure, ce Weekend là, les jeunes adoles­cents invi­tés qui n’avaient pas pu dormir chez la jeune-fille, cela nous vaut des récit autour de la cuisine britan­nique qui bien que servie avec avec tout le déco­rum possible est répé­ti­tive, fade et sans aucun inté­rêt, comme la mousse au saumon que la narra­teur a consommé tant de fois, cette année là. La construc­tion du roman rappelle celle d’une série. (Je gage que ce roman sera un jour repris pour la télé­vi­sion). En six épisodes (6 est le nombre des épisodes des mini-séries), notre narra­teur doit retrou­ver les six jeunes filles qu’il a rencon­trées lors de cette « saison » des années soixantes. Pour­quoi ? parce que Damian Baxter, l’étu­diant qui est devenu plus que million­naire – on peut imagi­ner un Bill Gates ou un Steve Job, britan­nique- va mourir. Il fait appel au narra­teur pour retrou­ver son enfant illé­gi­time. Il est forcé­ment l’en­fant d’une de ses six jeunes filles. On repart donc dans la vie de six couples qui quarante ans plus tard ont parfois bien du mal à être encore heureux. Une catas­trophe qui s’est produite en 1970 au Portu­gal annon­cée dès le premier chapitre est le fil conduc­teur de l’ini­mi­tié farouche qui sépare Damian et le narra­teur, il ne sera dévoilé qu’à la fin du roman mais elle est rappe­lée à tous les épisodes :

Je pouvais leur faire confiance d’avoir gardé en mémoire ce fameux repas car il y a peu de gens qui en ont vécu d’aussi effroyable, Dieu merci. J’avais aussi une autre excuse, plus fragile, pour ne rien dire, il se pouvait qu’ils aient tout oublié, à la fois de cet épisode et de ma personne.…. Même si mon aven­ture avec les Gresham s’était termi­née par une catas­trophe j’aime à penser que j’avais fait partie de leur exis­tence à une époque loin­taine, à une période où il avait fait partie de la mienne de manière si vitale. Et même si la simple logique me disait qu’il y avait peu de chances que cette illu­sion ait encore la moindre réalité, j’avais réussi à la conser­ver intacte jusqu’ici et j’au­rais aimé retour­ner à la voiture à la fin de la soirée avec cette chimère encore en bon état.

Effec­ti­ve­ment tout tourne autour de cette sixième famille les Gresham, et de Joanna dont Damian Baxter et le narra­teur ont été folle­ment amou­reux, On sait dès le début que le suspens de l’en­fant illé­gi­time ne peut se résoudre qu’à la fin, mais cela ne procure aucun ennuie car chaque famille procure son lot de surprises. La diffi­culté de s’in­sé­rer dans le monde étroit de la cote­rie des gens « biens » en grande Bretagne est décrite sans œillères et cela ne la rend pas très sympa­thique. Le person­nage prin­ci­pal Damian Baxter, malgré son intel­li­gence ne fera jamais partie de ces gens là et le narra­teur éprou­vera toute sa vie une forme de culpa­bi­lité d’être celui qui l’a fait entrer dans ce monde. C’est le ressort prin­ci­pal du roman dont l’autre inté­rêt est la pein­ture de la société britan­nique dans les années soixantes et le déclin de l’aris­to­cra­tie. Même s’il y a quelques longueurs,ce roman se lit très faci­le­ment et fait partie, pour moi,des romans qui « font du bien » . Un peu comme la célèbre série dont il est l’au­teur Julian Fellowes sait nous racon­ter cette société à laquelle il est atta­ché tout en voyant très exac­te­ment les limites.

PS Blogart (La comtesse) avait parlé de ce roman le 3 septembre 2015, merci de me l’avoir fait remar­quer.

Citations

Regard de sa mère.

Ma mère n’au­rait certes pas approuvé, mais ma mère était décé­dée et donc, théo­ri­que­ment, peu concer­née par la ques­tion, même si je ne suis pas convaincu que nous puis­sions nous défaire du regard critique de nos parents, qu’ils soient morts ou pas.

Snobisme et argent en Grande Bretagne.

Il est très curieux de consta­ter qu’au­jourd’­hui encore il existe en Grande-Bretagne une forme de snobisme envers l’argent fraî­che­ment acquis. J’ima­gine que la droite tradi­tion­nelle est censée tordre le nez face à ces gens-là mais, para­doxa­le­ment, ce sont souvent les intel­lec­tuels de gauche qui montrent tout leur mépris pour ceux qui se sont fait tout seul. Je n’ose­rais essayer de comprendre comment une telle atti­tude peut-être compa­tible avec la croyance à l’éga­lité des chances.

La cuisine.

On peut et on doit réflé­chir sérieu­se­ment aux chan­ge­ments qui ont touché notre société ces quarante dernières années, mais il y a un certain consen­sus sur les progrès qu’a faits la cuisine britan­nique, au moins jusqu’à l’ar­ri­vée du pois­son cru et du manque de cuis­son imposé par des chefs-vedettes au début de ce nouveau millé­naire. Personne ne conteste que, quand j’étais enfant, ce qu’on mangeait en Grande-Bretagne était horrible et consis­tait essen­tiel­le­ment en repas de cantine sans aucun goût, avec des légumes qu’on semblait avoir mis à bouillir depuis la guerre. On trou­vait parfois des choses meilleures chez certains parti­cu­liers, mais même les restau­rants chics vous servaient des plats compli­qués et préten­du­ment raffi­nés, déco­rés entre autres de mayon­naise verte présen­tée sous forme de fleur, et qui ne valaient pas vrai­ment qu’on se donne la peine de les ingur­gi­ter.

Le snobisme britannique.

Être duc !

De fait, les frères Tremayne allaient connaître une certaine popu­la­rité, passant même pour des person­na­li­tés fron­deuses, ce qu’ils n’étaient abso­lu­ment pas. Mais leur père était duc et même si, dans la vraie vie, cet homme aurait été inca­pable d’oc­cu­per les fonc­tions de gardien de parking, son statut suffi­sait à leur garan­tir d’être invi­tés.

Être comte !

Nous pouvions être abso­lu­ment certain que, jamais en cinquante huit ans, personne ne s’était adressé à l’ordre Clare­mont de cette manière. Comme tous les riches aris­to­crates dans le monde, il n’avait aucune idée réelle de sa propre valeur puisque, depuis sa nais­sance, il rece­vait des compli­ments sur des quali­tés imagi­naires et il n’était pas vrai­ment surpre­nant qu’il n’ait jamais remis en ques­tion les flat­te­ries qu’une armée de lèche-botte lui avait servies depuis un demi-siècle. Il n’avait pas l’in­tel­li­gence de se dire qu’on lui racon­tait n’im­porte quoi qu’il n’avait rien de concret à offrir sur le marché du monde réel. C’était un choc, un horrible choc de décou­vrir qu’il n’était pas la person­na­lité digne, élégante et admi­rable qu’il croyait être, mais un pauvre imbé­cile.

L’apparence

Ces gens-là obéis­saient à des rituels vesti­men­taires pénibles pour une simple raison : ils savaient parfai­te­ment que le jour où ils cesse­raient de ressem­bler à une élite, ils cesse­raient d’être une élite. Nos hommes poli­tiques viennent tout juste d’ap­prendre ce que nos aristo savaient depuis des millé­naires – tout est dans l’ap­pa­rence.

Dans les années 60

Malgré cette laideur, personne ne fut épar­gné. Les jupes de la reine remon­tèrent au-dessus du genou, et lors de l’in­tro­ni­sa­tion du prince de Galles à Caer­nar­fon Castle, Lord Snow­don s’était affi­ché avec ce qui ressem­blait féro­ce­ment au costume d’un steward d’une compa­gnie polo­naise. Mais, à partir des années 1980, les aristo se fati­guèrent de dégui­se­ments aussi inte­nables. Ils voulaient reprendre l’ap­pa­rence qui était la leur.

Perte d’une fortune en moins d’une génération

Elle s’était égale­ment rendu compte d’un imprévu, c’est-à-dire l’am­pu­ta­tion perma­nente de son capi­tal du fait d’un époux qui enten­dait bien vivre « en prince » mais qui n’avait pas l’in­ten­tion de travailler un seul jour dans sa vie ni de gagner le moindre penny. C’était une fille du Nord avec la tête sur les épaules et elle avait bien conscience qu’au­cune fortune ne peut espé­rer survivre à partir du moment où les dépenses sont sans limites et les reve­nus équi­va­lents à zéro.

Relations de couples

Quand on se retrouve dans une rela­tion qui bat de l’aile, on a tendance à l’ag­gra­ver en lui en lui injec­tant une dose de mélo­drame, obtenu en deve­nant luna­tique et mordant, et en montrant en perma­nence sont insa­tis­fac­tion. Cela passe par des répliques comme « Mais pour­quoi tu fais tout le temps ça ? » Ou » Bon, tu m’écoutes oui ? Parce qu’en géné­ral tu ne comprends rien quand je t’ex­plique. » ou bien « Me dis pas que tu as encore oublié ? »

le prix des grandes propriétés

Hélas, c’est palais étaient à l’ori­gine censés être le centre de centaines d’hec­tares de produc­tion agri­cole et la vitrine d’im­menses fortunes fondées sur le commerce et d’in­dus­trie – cela ne se voyait peut-être pas mais, à l’ins­tar des taupes creu­sant sans cesse dans gale­rie, c’était des capi­taux qui travaillaient dans l’ombre. Car ces demeures sont de grandes dévo­reuses de fortune. Elles avalent l’argent comme les terribles ogre des frères Grimm dévorent les enfants et tout ce qu’ils trouvent sur leur chemin.

Observation qui sonne juste

Une marque certaines de l’étroi­tesse d’es­prit des gens, c’est quand on ne supporte pas de voir ses amis deve­nir amis avec d’autres amis à soi. Malheu­reu­se­ment, c’est très fréquent, et on constate souvent avec cette petite grimace lorsque l’on se rend compte que deux couples se sont vus sans vous invi­ter alors que c’est vous qui les aviez présen­tés.

L’importance de la beauté

Il faut avoir été laid dans sa jeunesse pour comprendre ce que cela signi­fie. On peut toujours dire que les appa­rences sont super­fi­cielles et parler de « beauté inté­rieure » ou autre niai­se­rie que les adoles­cents moches doivent suppor­ter quand leur mère leur soutien que « c’est merveilleux d’être diffé­rent ». La réalité, c’est que la beauté est la seule unité moné­taire qui vaille ques­tion séduc­tion, et dans ce domaine, votre compte en banque est à zéro.

Édition Galli­mard (Du Monde Entier)

Traduit de l’al­le­mand par Bernard Lortho­lary

Après « Le liseur » que j’ai beau­coup appré­cié (mais pas chro­ni­qué), j’ai bien aimé ce roman. Cet auteur alle­mand, Bern­hard Schlink, sait racon­ter la vie de gens simples. On sent aussi chez lui, un grand inté­rêt pour les femmes et une confiance dans leur bon sens venant sans doute de l’amour mater­nel. Olga a eu le malheur de ne pas connaître cet amour, trop tôt orphe­line, elle sera élevée par une grand mère qui ne l’ai­mait pas. Intel­li­gente, elle devien­dra insti­tu­trice. Très vite, elle rencon­trera Herbert fils du notable de son village. Voilà le premier (et le seul en tant que femme) amour de sa vie, elle aimera Herbert de toute la force dont elle est capable, sans vouloir pour autant l’empêcher de vivre sa vie d’aven­tu­rier pour le garder près d’elle. Elle souf­frira de tous ses départs, et ne parta­gera pas ses certi­tudes. Ses combats contre les Heréos lui semblent peu glorieux mais son amour est plus fort que tout. Quand Herbert, en 1913, part en Artique, elle a peur et commence à l’at­tendre. Elle lui écrit et par un tour de passe passe roma­nesque l’au­teur retrouve ses lettres. On a ainsi plusieurs voix et plusieurs moments de la vie d’Olga qui se rejoignent dans ce roman que l’on peut quali­fier de roman choral. Pour Olga tout le mal de l’Al­le­magne vient de Bismarck qui a appris à son peuple à se voir et se croire trop grand.

Ce person­nage histo­rique aura une très grande impor­tance dans la vie et la mort d’Olga.
Cela a fait remon­ter en moi, un souve­nir person­nel : en 1960, mes parents m’avaient envoyée en Alle­magne, j’étais très jeune et la famille chez qui j’étais m’avait fait rencon­trer une femme très âgée qui parlait bien le fran­çais et comme Olga, elle m’avait dit que toutes ces guerres c’était la faute faute de Bismarck, plus tard quand j’ai étudié l’his­toire je me suis rendu compte qu’elle ne disait pas n’im­porte quoi. Cette femme aurait peut-être pu pronon­cer les mêmes paroles qu’Olga :

Elle esti­mait que c’était avec Bismarck que le funeste malheur avait commencé. Depuis qu’il avait assis l’Al­le­magne sur un cheval trop grand pour qu’elle pût le chevau­chée, les Alle­mands avaient tout voulu trop grand.

Ce roman est une façon de revi­si­ter le passé de l’Al­le­magne et de comprendre ses habi­tants pendant ce si doulou­reux ving­tième siècle sans, pour une fois, le faire de façon trop tragique. Dans ce jour du 11 novembre cela fait du bien de se replon­ger dans toutes les méandres des erreurs de ce grand pays et de tout faire pour être défi­ni­ti­ve­ment à l’abri des guerres fratri­cides en Europe et colo­niales hors de nos fron­tières. Et une bonne façon de parti­ci­per au chal­lenge d’Eva.

Citations

L’amour de deux êtres séparés, hier et aujourd’hui.

Nous étions plus patients que vous autres. Beau­coup de couples, à l’époque, étaient sépa­rés pendant des mois et des années, et se trou­vaient réunis pour peu de temps seule­ment. Nous étions forcés d’ap­prendre à attendre. Aujourd’­hui, vous télé­pho­nez, vous prenez le train, la voiture, l’avion, et vous pensez que l’autre est à votre dispo­si­tion. En amour, l’autre n’est jamais à dispo­si­tion.

Le manque d’amour

J’ai senti l’aver­sion que grand-mère avait pour moi, comme je l’avais toujours sentie. Parfois elle me frap­pait, et souvent elle me criait dessus. Mais même quand elle n’en faisait rien, l’éle­vait même pas la voix, son aver­sion était dans l’air comme une odeur. 

Tel père tel fils (le père disparu en Artique en 1913 et le fils nazi en 1936)

Je me suis souvent demandé, ces dernières années, quelle posi­tion tu aurais prise, par rapport à tout ça. Je n’ai pas l’im­pres­sion que les nazis rêvent de colo­nies ou de l’Arc­tique, et peut-être que ça te sauve­rait d’eux. Mais tout est trop gran­diose, avec eux, et quand on est dans le gran­diose, les rêves chimé­riques ne sont pas loin. Peut-être que tu voudrais leur apprendre à rêver de colo­nie et d’Arctique.
Je suis plein d’amer­tume, contre Erik et contre toi. C’est la chair de ta chair et le sang de ton sang. Il est aussi bête que toi et aussi lâche que toi. Il égale­ment capable d’être aussi gentil que toi. Mais la gentillesse ne saurait compen­ser la bêtise et la lâcheté.

Édition Belfond

Traduit de l’an­glais Sarah Tardy

Repéré, d’abord, chez Céline et vu ensuite chez Moka, puis sur d’autres blogs dont j’ai oublié de noter le nom, je me deman­dais si j’al­lais appré­cier cette auteure dont j’avais lu et aimé « L’étrange dispa­ri­tion d’Esme Lennox ». Je partage les avis que j’ai lus, je lui trouve un grand talent, la suite de ces récits où elle creuse son rapport à la mala­die est aussi poignant que triste. Les réflexions qu’elle déteste entendre, je me les suis faites plusieurs fois : comment peut on avoir si peu de chance. Et elle me répon­drait que non elle aurait dû tant de fois mourir qu’elle trouve avoir, fina­le­ment, beau­coup de chance d’être en vie. Si vous ouvrez ce livre, sachez que vous partez pour dix huit récits où la mort a souvent le premier rôle, elle la frôle, la menace ou cherche à atteindre les siens. Chaque récit porte le nom d’une partie du corps qui est alors l’ob­jet du danger mortel. Si vous ne lâchez pas ce livre c’est que tout vient de son style et de de sa façon de racon­ter ce qui lui arrive, par exemple son accou­che­ment : elle doit s’op­po­ser au grand ponte de l’hôpital londo­nien qui méprise les mises en garde de son confrère du pays de Galle, cela sonne telle­ment vrai. Savoir le racon­ter comme cela doit faire du bien à tous ceux et toutes celles qui ont un jour senti ce regard mépri­sant sur leur corps souf­frant. Elle a failli y rester mais elle a survécu et nous le raconte avec talent. Toutes les nouvelles sont inté­res­santes, et pour celles ou ceux qui comme moi n’aime pas trop que les auteurs se racontent sachez que le talent litté­raire vous fera, encore une fois, passer au-delà de tous vos a priori

Citations

C’est tellement vrai mais comment faire ?

Quand vous serez plus grands et que vous sorti­rez, je leur dis, il y aura des fois où quel­qu’un propo­sera quelque chose que l’on ne doit pas faire, et ce sera à vous de prendre la déci­sion de le suivre ou pas. De faire comme le groupe ou de vous oppo­ser à lui. De parler, d’éle­ver la voix, te dire non, je ne pense pas que ce soit bien. Non je ne veux pas faire ça. Non non, je préfère rentrer chez moi.

Je n’aime pas l’avion mais cette expérience me tente :

Passer ainsi de fuseau horaire en fuseau horaire peut vous faire perce­voir le monde avec une luci­dité trou­blante distor­due. Que faut-il blâmer ? L’al­ti­tude, l’inac­ti­vité prolon­gée, le confi­ne­ment physique, le manque de sommeil, où les quatre à la fois ? Se dépla­cer à cette vitesse, à des milliers de pieds au-dessus du sol, dans une cabine d’avion modi­fie votre état d’es­prit. Des choses que vous ne parve­nez pas à expli­quer se résolvent, comme si la bague d’un objec­tif avait été tour­née. Dans vos pensées s’in­si­nue soudain la réponse à des ques­tions qui, depuis long­temps vous tour­men­taient. Tandis que votre regard se pose sur les montagnes d’al­to­stra­tus , éten­dues irréelles, vous vous surpre­nez à penser : Ah, mais bien sûr, et dire que je ne m’en étais jamais aperçu.

Pour moi l’avion c’est ça :

Personne ne voit rien venir, il y a juste un bruit de choc puis le froid qui enva­hit la cabine. Tout à coup, l’avion pique, décroche, tombe comme une pierre d’une falaise. L’ac­cé­lé­ra­tion est inouïe, l’at­trac­tion la vitesse donnent la sensa­tion de se retrou­ver sur le pire manège du monde, de plon­ger dans le néant, de se faire attra­per par les chevilles et tirer vers les abîmes de l’en­fer. La douleur éclôt dans mes oreilles, sur mon visage, tandis que ma cein­ture me lacère les cuisses au moment où nous sommes proje­tés en l’air.
La cabine est secouée comme une boule à neige : des sacs à main, des canettes de jus de fruits, des pommes, des chaus­sures, des sweat-shirt s’élèvent du sol des masques à oxygène se balancent du plafond comme des lianes et des êtres humains sont proje­tés en l’air. Je vois l’en­fant qui était assis de l’autre côté du couloir percu­ter le plafond, pieds en avant, pendant que sa mère voltige dans l’autre direc­tion, cheveux noirs défaits, l’air plus outré qu’a­peuré. Le prêtre assis à côté de moi est lui aussi projeté vers le plafond, hors de son siège, vers son chape­let de perles. Deux nonnes qui ont perdu leurs cornettes volent comme des poupées de chif­fon vers les lumières de l’ap­pa­reil.

La scène avec le grand chef de service de l hôpital est criante de vérité

Les yeux plis­sés, monsieur C. s’est mis à taper sur son bureau avec le bout de son stylo. Puis il a décidé qu’il en avait assez. Il s’est levé et m’a adressé un petit signe de la main avant de lâcher sa réplique de fin :
« Si vous étiez venue me voir en fauteuil roulant, j’au­rais peut-être accepté de vous faire accou­cher par césa­rienne. »
Dire une chose pareille à quel­qu’un était extra­or­di­naire ‑surtout à quel­qu’un qui avait réel­le­ment passé une partie de sa vie en fauteuil roulant. Ce qui m’hor­ri­fiait, ce n’était pas tant son refus de discu­ter ‑sans même parler du refus de m’ac­cor­der une césa­rienne program­mée- , mais plutôt le fait qu’il sous-entende que j’étais une sorte de lâche perfide, qui me mentait pour tenter d’ob­te­nir un accou­che­ment facile. Ça, et sa tenta­tive d’in­ti­mi­da­tion odieuse, et ça effa­rante. Me rendais-je compte que la césa­rienne était un acte chirur­gi­cal lourd ? Pas du tout, je pensais que c’était une prome­nade de santé.
Si je marche aujourd’­hui, je le dois à l’unité de kiné­si­thé­ra­pie ambu­la­toire, et son équipe et aux patient que j’ai rencon­trés là-bas. Le fait qu’il ne m’aient jamais laissé tomber, qu’ils aient cru, contrai­re­ment aux méde­cins, que j’étais capable de bouger, de me dépla­cer, de guérir , a permis que cet espoir devienne réalité. Quand une personne vous affirme que vous êtes capable de faire quelque chose, quand vous voyez qu’elle croit vrai­ment en ce qu’elle dit, la possi­bi­lité que cela se réalise devient tangible.

Les bons conseils, sa fille est gravement allergique et fait des chocs anaphylactique

J’ai appris à hocher la tête avec calme quand les gens me disent qu’ils savent exac­te­ment ce que je ressens parce qu’eux’­mêmes souffrent d’une aller­gie au gluten et se retrouvent avec le ventre gonflé dès qu’ils mangent du pain blanc. J’ai appris à être patiente et diplo­mate quand il me faut expli­quer que, Non, on ne peut pas appor­ter de houmous à la maison. Non, ce n’est pas une bonne idée de lui en donner un tout petit peu juste pour l’ha­bi­tuer. Oui, il faut vous éloi­gner d’elle pour ouvrir si ou ça. Oui, le déjeu­ner que vous avez préparé pour­rait lui être fatal.
J’ai appris à son frère, à l’âge de 6 ans, comment compo­ser le 999 et dire dans le combiné, c’est pour une urgence, un choc anaphy­lac­tique. Ana-phy-lac-tique. Mon fils est entraîné à le pronon­cer. Ma vie avec ma fille comporte un grand nombre de courses effré­nées dans les couloirs des hôpi­taux. Aux urgences, les infir­mières l’ap­pelle par son prénom. Son aller­go­logue nous a répété plusieurs fois qu’elle ne devait être soignée que dans de très bons hôpi­taux.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Édition Albin Michel

Encore la guerre 1418 ? Non, pas tout à fait ! Il s’agit ici de la fin de cette guerre et le fait qu’elle a engen­dré celle qui a suivie, et que, d’après l’auteur, rien n’a été fait pour l’évi­ter. Antoine Rault mêle à son roman des pages très précises d’ana­lyses histo­riques, et le lecteur revit avec préci­sion la signa­ture du traité de Versailles.

Il sera ressenti comme un « Diktat » humi­liant pour tous les alle­mands. Peu d’entre eux verront dans les années qui suivent l’oc­ca­sion de fuir la guerre et on connaît la suite l’es­prit de vengeance et la folie du Natio­nal-Socia­lisme.
Côté roma­nesque : le personne de Charles-Albert, un soldat amné­sique, il sera utilisé par les services de rensei­gne­ment fran­çais pour espion­ner l’Al­le­magne, il est à la fois crédible, tragique et atta­chant. On suit, donc, son parcours, d’abord dans les centres de soins fran­çais qui n’ont qu’un seul but dépis­ter les simu­la­teurs. Puis à travers son enga­ge­ment dans ce qui reste de l’ar­mée alle­mande, la montée inexo­rable vers un natio­na­lisme qui va bien­tôt détruire ce qui reste de la nation alle­mande. L’état de l’Al­le­magne après cette guerre que l’ar­mée n’a pas eu la sensa­tion de perdre est parfai­te­ment raconté et même si j’ai trouvé parfois que l’au­teur est trop didac­tique, ses argu­ments sont impa­rables et ses démons­tra­tions très convain­cantes. Les horreurs de la guerre sont insou­te­nables et j’avoue avoir décou­vert ce qui s’est passé, grâce à ce livre, en Letto­nie ? Dans les temps actuels, où beau­coup de gens doutent de l’Eu­rope, ce roman permet d’ou­vrir les yeux sur les dangers des guerres guidées par le natio­na­lisme c’est donc une lecture que je ne peux que recom­man­der même si la nature humaine appa­raît comme bien cruelle qu’il s’agisse des puis­sants de ce monde qui se jouent de la vie des popu­la­tions, que des simples soldats qui deviennent des tortion­naires et des bouchers à la première occa­sion lorsque le droit de tuer leur est donné.

Citations

Les soins aux traumatisés de la guerre

Les poilus appe­laient « le torpillage » pour expri­mer qu’a­près s’être fait mitrailler et pilon­ner dans les champs de bataille, le soldat trau­ma­tisé avait droit, en plus, de se faire torpiller à coups de décharges élec­triques – mais les méde­cins, eux, parlaient De réali­sa­tion ou de galva­ni­sa­tion, suivant le courant utilisé, ça vous avait tout de suite un petit air régé­né­rant, et, bien sûr, ils prenaient soin de préci­ser que c’était « pour ainsi dire indo­lore ».
Derrière toute cette approche, une grande idée en ces temps de patrio­tisme exacerbé et de chasse aux « lâches » , aux embus­qués, aux déser­teurs : consciem­ment ou incons­ciem­ment, les trau­ma­ti­sés simulent pour fuir les combats. Le but n’est donc pas de les soigner mais de les renvoyer là-bas. Petite préci­sion inté­res­sante : en France, les trau­ma­tismes psychiques dus à la guerre ne sont recon­nus comme des bles­sures ouvrant droit à une inva­li­dité que depuis 1992.

Les banques

Et puis, de toute façon, une banque ne peut pas être un profi­teur de guerre puisque la voca­tion même d’une banque, c’est de savoir profi­ter en toute circons­tance… Une banque fonc­tionne de la même manière en temps de paix qu’en temps de guerre. On lui confie des valeurs et elle accorde des crédits et contri­buent ainsi à soute­nir l’éco­no­mie. C’est très noble, au fond, très noble, en temps de paix comme en temps de guerre. Parfois, Alfred se repré­sen­tait en Dieu multi­pli­ca­teur et redis­tri­bu­teur. Il y avait un côté magique, démiur­gique, dans son métier, qui le mettait en joie. La banque était le métier le plus… aérien… oui, c’est ça… le plus subli­me­ment éthéré du monde. Bien plus qu’un peintre qui emploie de vraies couleurs ou qu’un écri­vain qui utilise des mots pour racon­ter une histoire, le banquier, lui, n’a recourt qu’à l’abs­trac­tion et au senti­ment. Pour créer, il compte sur la confiance, sur la crédu­lité humaine. Un Dieu, donc, un illu­sion­niste, un grand mani­pu­la­teur.

Cruautés de la guerre pays balte 1919

Avant d’aban­don­ner Riga, les géné­raux russes ordon­nèrent à leurs troupes de mettre à mort des centaines de Lettons qui avaient été jetés en prison parce qu’il était suspecté d’être hostiles aux Soviets. Les soldats refu­sèrent de se livrer à cette bouche­rie mais les femmes bolche­viques fana­ti­sées l’ac­com­plir avec une sauva­ge­rie inouïe. Natu­rel­le­ment, « à titre de repré­sailles », comme ils se justi­fièrent eux-mêmes, les Alle­mands ne furent pas en reste. Ils fusillèrent non seule­ment ces femmes crimi­nelles mais près de mille prison­niers. Sans comp­ter bien sûr les tortures, les viols et des pillages. Alors, en repré­sailles de ces repré­sailles, les natio­na­listes Lettons se livrèrent à leur tour à des atro­ci­tés à l’en­contre des soldats qu’ils parve­naient à captu­rer. C’est la vieille loi de la cruauté humaine. La barba­rie des uns nour­rit et libère la barba­rie des autres.

Cliché sur les femmes

Les Pari­siennes ont du charme, c’est certain, mais elles rous­pètent tout le temps, elles réclament, elles ont des tas d’exi­gences. Ça doit être ruineux, une fran­çaise. Et puis, elles sont adorables, coquettes, amusantes, mais elles n’ont pas la beauté racée des Slaves.