5
L’écriture est extra­or­di­naire, j’ai été envou­tée par ce livre, on retrouve l’Espagne du début du 20e siècle, ses violences, l’obscurantisme, les croyances reli­gieuses et la condi­tion des femmes. On pour­rait avoir un livre aux accents complè­te­ment déses­pé­rés les histoires sont toutes plus tragiques les unes que les autres (par exemple « l’ogre » qui viole et tue des enfants) mais grâce au style de Carole Marti­nez, on peut tout lire, ce qui ne veut pas dire tout accep­ter. C’est vrai­ment un beau livre que j’ai décou­vert grâce à mon club de lecture et qui depuis a gagné neuf prix litté­raires.

Citations

Un dimanche, la mère surprit ces œillades et, de retour chez elle, la jeune fille fut giflée.
- Tes yeux ne doivent voir que le padre ! Hurla Fran­cisa.
- Pour­quoi ? lui demanda la future fian­cée.
- Parce qu’il porte des jupes, conti­nua sa mère en larmes. Si quelqu’un surprend ton manège, on te pren­dra pour une fille perdue, on ira racon­ter que tu te donnes, que tu écartes les jambes quand on te paye et alors plus personne ne voudra de toi. Pense à la grand Lucia qu’on couche dans tous les buis­sons, qu’elle le veuille ou non, tout ça parce qu’on l’a vue se retour­ner pendant la messe vers celui auquel on l’avait promise.

La Maria privi­lé­giait l’hygiène, la Blanca, la magie. L’une repré­sen­tait l’avenir, la science ; l’autre le passé et ses forces obscures bien­tôt oubliées. Situées chacune à un bout du temps, en regard de part et d’autres du moment présent, ces deux femmes ne se parlaient jamais direc­te­ment. Seule l’une des deux était présente lors d’un accou­che­ment. Pour­tant, quand la chose se présen­tait mal, elle faisait appe­ler l’autre. Alors, sans s’adresser un mot, les deux femmes agis­saient de concert et il était bien rare qu’elles ne sauvent pas la mère, car toutes les deux contrai­re­ment à un bon nombre de celles qui les avaient précé­dées, faisaient passer la vie de la femme avant celle de son enfant et c’était sans doute sur cet accord silen­cieux que se fondait leur entente.

Cette fois, elle ferma les volets, couvrit le miroir, ce piège à âmes, arrêta l’horloge … Elle venait faire un mort.

En cousant les linceuls, on regretta le curé et l’église. Les maigres discours des anar­chistes loque­teux ne valaient pas la pourpre des rituels catho­liques, ils ne pouvaient promettre à ces hommes tombés pour la cause le moindre au-delà ! Les adieux prenaient un carac­tère défi­ni­tif et déri­soire.

Depuis le premier soir et le premier matin, depuis la Genèse et le début des livres, le mascu­lin couche avec l’Histoire. Mais il est d’autres récits. Des récits souter­rains trans­mis dans le secret des femmes, des contes enfouis dans l’oreille des filles…….Ce qui n’a jamais été écrit est fémi­nin.

5
J’ai ri et en rit encore, c’est plus qu’un coup de cœur c’est le coup de cœur des coups de cœurs et toutes mes amies de notre club de lecture étaient bien d’accord avec moi. Tout est parfait dans ce livre l’écriture la struc­ture roma­nesque et la gale­rie des portraits. Un noir du Congo raconte sa vie et sa sépa­ra­tion avec la mère de sa petite fille dans le Paris d’aujourd’hui. Le style de Maban­ckou est vrai­ment savou­reux, j’aurais pu tout reco­pier , il faut lire de toute urgence ce livre, et comme moi je suppose que vous n’oublierez pas le « fesso­logue » de sitôt !

Citations

… Ce groupe fait la pluie dilu­vienne et le beau temps là-bas… C’est pour ça qu’à la diffé­rence de notre Arabe du coin, moi je respecte les Chinois et les Pakis­ta­nais. Ce sont de braves types à qui on colle injus­te­ment la mauvaise répu­ta­tion qu’ils se démènent ou restent cois alors qu’ils ne font de mal à personne…

Le jour on inven­tera des tams-tams sans bruit, beau­coup de vieux nègres perdront leur raison de vivre…

Traduit du japo­nais par Ange­lin Prel­jo­caj.

5
Je suis souvent réti­cente à lire la litté­ra­ture japo­naise, je m’y ennuie ferme à chaque fois ou presque. J’ai lu ce livre car un ami archi­tecte me l’avait conseillé. Pour une fois, je dois dire que ce livre m’a passion­née car j’ai tout compris et je mesu­rais pendant ma lecture à quel point cette grande civi­li­sa­tion est à l’opposé de la nôtre.

Quel auteur fran­çais commen­ce­rait à décrire les lieux d’aisance pour faire comprendre le charme des maisons de son pays ? Et pour­tant ! N’est-ce pas là que nous dévoi­lons beau­coup de nos habi­tudes ? Tani­ka­zaki le pense et il m’a convain­cue. De la même façon sa descrip­tion de la femme japo­naise, m’a fait parfai­te­ment comprendre que je suis défi­ni­ti­ve­ment une femme fran­çaise.

Citations

Aussi n’est-il pas impos­sible de prétendre que c’est dans la construc­tion des lieux d’aisance que l’architecture japo­naise atteint aux sommets du raffi­ne­ment. Nos ancêtres qui poéti­saient toute chose, avaient réussi para­doxa­le­ment à trans­muer en un lieu d’ultime bon goût l’endroit qui, de toute la demeure, devait par desti­na­tion être le plus sordide, et par une étroite asso­cia­tion avec la nature, à l estom­per dans un réseau de déli­cates asso­cia­tions d’images. Compa­rée à l’attitude des Occi­den­taux qui, de propos déli­béré, déci­dèrent que le lieu était malpropre et qu’il fallait se garder même d’y faire en public la moindre allu­sion, infi­ni­ment plus sage est la nôtre, car nous avons péné­tré là, en vérité, jusqu’à la moelle du raffi­ne­ment.

D’une façon géné­rale, la vue d’un objet étin­ce­lant nous procure un certain malaise.

En fait, on peut dire que l’obscurité est la condi­tion indis­pen­sable pour appré­cier la beauté d’un laque.

La cuisine japo­naise, a-t-on pu dire, n’est pas chose qui se mange, mais chose qui se regarde ; dans un cas comme celui-là, je serai tenté de dire : qui se regarde, et mieux qui se médite !

Le maquillage compre­nait, entre autres, le noir­cis­se­ment des dents ;

De même qu’une pierre phos­pho­res­cente qui, placée dans l’obscurité, émet un rayon­ne­ment, perd, expo­sée au plein jour, toute sa fasci­na­tion de joyau précieux, de même le beau perd son exis­tence si l’on supprime les effets d’ombre.

On en parle

http://​embruns​.net/​c​a​r​n​e​t​/​l​e​c​t​u​r​e​s​/​t​a​n​i​z​a​k​i​-​j​u​n​i​c​h​i​r​o​-​e​l​o​g​e​-​o​m​b​r​e​.​h​tml

Traduit de l’anglais (Canada) par Hugues Leroy.

5
Extra­or­di­naire récit à propos des indiens et de l’engagement du Canada dans la Première guerre mondiale, c’est un livre d’une beauté et d’une densité rare. Coup de cœur du club de lecture de Dinard. J’ai rare­ment lu une analyse aussi appro­fon­die de la guerre et des consé­quences sur un être humain d’avoir le droit de tuer. Le lecteur est saisi par ce livre, la descrip­tion de la guerre, les violences faites aux indiens au Canada, l’amour et la force d’une femme indienne, dont on suit jour après jour le long périple sur la rivière pour rame­ner à la vie l’ami de son neveu.

Citation

Un obus est tombé trop près. Il m’a lancé dans les airs et, soudain, j’étais oiseau. Quand je suis redes­cendu, je n’avais plus ma jambe gauche. J’ai toujours su que les hommes ne sont pas fait pour voler.

4
C’est un livre qu’on ne quitte plus quand on l’a commencé. Cette voix d’enfant à laquelle s’adresse l’auteur en lui disant « tu » touche le lecteur. Marion (Funny) doit affron­ter deux drames inti­me­ment liés la mala­die mentale de sa mère maniaco-dépres­sive et la honte d’être une enfant d’un soldat alle­mand. L’enfant aime, a peur, a honte de sa mère. Une solu­tion existe : ses grands parents des gens « comme il faut » mais qui ne savent pas comprendre l’attachement de la petite à cette mère qui aime sa fille malgré sa mala­die.
Ce n’est pas un excellent roman mais c’est un beau témoi­gnage de ce que peuvent suppor­ter des enfants lorsque les parents sont déséqui­li­brés.

Citations

Une mala­die à éclipses. Une mala­die à répé­ti­tions. Une mala­die à surprises. Une mala­die sur le nom de laquelle à l’époque, on hési­tait. Une mala­die qui faisait honte. Une mala­die qui faisait peur.

Tu aimes votre appar­te­ment,…. C’est là … que tu as commencé à aimer Fanny 

Tant de choses comme cela que tu ignores. Que tu devines vague­ment. Des choses qui sont là. Qui te frôlent, cachées dans l’ombre, mais si denses que tu en éprouves la secrète présence, comme une menace.

Elle n’est pas comme les autres. Elle détonne parmi les fidèles, ces gens tran­quilles, sans éclat, ces gens qu’on ne remarque pas, qu’on ne voit pas….. Elle crie au milieu des muets. Elle danse parmi les gisants.

Et celle-là, tu la hais, de toutes tes forces.
La bête mauvaise, c’était elle. Depuis le premier jour.

On en parle

La femme de l’Allemand – Marie SIZUN link

5
Petit roman plein d’humour qui se lit très vite. Pein­ture inou­bliable d’une mère abusive, odieuse et du petit monde des exilés russes. Dimi­tri Radza­nov excellent pianiste riva­lise au piano avec un certain Horo­witz. Pour la mère de Dimi­tri il n’y a aucun doute, son fils est le meilleur, même s’il joue dans un poulailler dans le fond de son jardin de Chatou et Horo­witz (Face de Chou) à Carne­gie Hall. Beau­coup des tragé­dies du 20e siècle : les guerres l’exil l’extermination des juifs traversent rapi­de­ment ce petit roman. Mais son charme vient surtout de tout ce qui est dit sur la musique, la soli­tude et la souf­france du concer­tiste virtuose.

Citations

« Nous faire ça à nous ! » La voix de ma grand-mère me fendait les tympans, aussi tran­chante que le scal­pel en train d’inciser les cadavres d’école. Par ce « nous » outragé, elle dési­gnait les Radza­nov unique­ment, trans­for­mant une défaite histo­rique en offense person­nelle.

Maman n’avait pas d’instruction, ce qui consti­tuait aux yeux de sa belle-mère un défaut rédhi­bi­toire, aggravé par ce crime de lèse-Anas­ta­sie : « Elle m’a pris mon fils ! »

– Vous connais­sez Horo­witz ? s’étonna ma mère.
– Non, made­moi­selle, Horo­witz NOUS connaît !

Mon père s’étant fait virer de sa fabrique de colle ( un boulot auquel il n’avait jamais adhéré)…

Car il faut savoir à qui cela ressemble, une vie de concer­tiste. C’est comme si tu grimpes l’Alpe-d’Huez tous les jours sans ta selle.

Depuis l’âge de25 ans, il est persuadé qu’il est atteint d’un mal incu­rable, mais sa seule mala­die est la frousse de perdre sa virtuo­sité et d’être envoyé dans un camp comme son père et des millions d’autres juifs.

4
Impres­sion étrange, la première partie du roman a très peu d’intérêt, un homme se fait plaquer par son amie beau­coup plus jeune. Il est russe et repart à Saint-Péters­bourg au milieu de la Russie moderne, là il rencontre un vieil homme, Volski, qui lui raconte son passé d’homme russe : le blocus de Lenin­grad, la guerre, le goulag, la mort de sa compagne dans un camp, son travail auprès des enfants handi­ca­pés. Makine le raconte très bien, le roman prend alors tout son inté­rêt. J’ai pensé à la cita­tion de Tché­khov que Makine cite plusieurs fois :

« Il nous encou­ra­geait à couper le début et la fin de nos nouvelles. Je ne sais pas si le remède du docteur Tché­khov peut guérir un roman. En tout cas, mon héroïne vit dans la partie qu’il conseillait de couper ».

Je me demande si l’écrivain avait besoin de nous faire passer par les peti­tesses de notre monde actuel pour nous inté­res­ser à la gran­deur du tragique destin de Volski.

Citations

Un jeune russe dans l’édition. Alors j’ai voulu me payer sa tête, j’ai cité Marx « le seul critère de la vérité est le résul­tat pratique » et dans l’édition, le résul­tat c’est le nombre de ventes, n’est ce pas ? Si des livres de merde se vendent, c’est qu’on en a besoin.

On en parle

link.

5
Je ne passe pas ma vie à lire des livres. J’en lis aussi à mes petits enfants. Celui-là connaît un grand succès. Aucune parole n’accompagne les dessins , pour­tant l’histoire est très facile à comprendre. Tout le charme du livre provient des petits détails qui ne se découvrent que peu à peu, il est rare de tous les voir à la première lecture. Fina­le­ment, le gâteau sera repris aux méchants rats, seuls les gentils auront le droit de le goûter… Et le petit canard retrouve sa maman…

Traduit de l’anglais par Pierre Ménard.

4
Petit livre d’humour, typi­que­ment britan­nique. Et si la reine d’Angleterre se mettait à aimer lire ? Elle découvre la lecture grâce au biblio­bus et délaisse ses devoirs royaux pour sa nouvelle passion : la lecture. Au-delà de l’humour, l’auteur raconte très bien le plai­sir de la lecture, et les obli­ga­tions de la reine d’Angleterre , l’auteur se moque si bien des Anglais ! Les ques­tions rituelles de la reine à ses sujets, lors des rencontres offi­cielles, sont très drôles.

J’ai beau­coup ri à la lecture de ce roman et j’ai regretté de ne pas pouvoir le lire en anglais. Petit bémol : je l’ai prêté à ma fille qui ne l’a pas trouvé aussi amusant que moi, elle n’arrivait pas à le termi­ner telle­ment elle s’ennuyait, comme quoi !

Citations

Lorsqu’on a quatre-vingts ans, les événe­ments ne se produisent plus : ils se repro­duisent.

Cet attrait pour la lecture, songeait-elle, tenait au carac­tère altier et presque indif­fé­rent de la litté­ra­ture. Les livres ne se souciaient pas de leurs lecteurs, ni même de savoir s’ils étaient lus. Tout le monde était égal devant eux, y compris elle. La litté­ra­ture est une commu­nauté, les lettres sont une répu­blique… …Les livres ne varient pas. Tous les lecteurs sont égaux… …La lecture… Il y avait en elle quelque chose d’anonyme, de partagé, de commun… …Elle pouvait parcou­rir toutes ces pages, l’espace contenu entre les couver­tures de tous ces livres, sans qu’on la recon­naisse

En parlant de Proust

Le pauvre homme souf­frait le martyre en raison de son asthme et faisait partie de ces gens qui auraient parfois besoin de se secouer un peu. Mais la litté­ra­ture n’est pas avare en indi­vi­dus de ce genre. Le plus curieux, en ce qui le concerne, c’est que lorsqu’il trem­pait un gâteau dans sa tasse de thé (pratique par ailleurs répu­gnante) toute sa vie passée remon­tait à sa mémoire. Je dois avouer que j’ai testé sa méthode sans l’ombre d’un résul­tat.

On en parle

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5
J’ai lu plusieurs fois ce roman et je viens de le relire pour le mettre dans mon blog , avec toujours le même plai­sir. J’avais dans la tête la phrase de ma sœur : « à travers les livres j’élargis ma connais­sance du monde et des gens ». Farrago corres­pond exac­te­ment à cette attente. On y croise une foule de person­nages pris dans des turbu­lences tragiques et comiques à la fois. On sent que l’écrivain a aimé tous ses person­nages et qu’il a la tête pleine d’histoires de notre époque. Si on ne s’y perd pas, c’est grâce à Homer Idle­wilde, vaga­bond à la recherche de son destin. Le tout se passe dans une Amérique profonde, avec des margi­naux haut en couleur que l’on n’est pas près d’oublier.

Citations

Je pars moi-même à la recherche du shérif, ce qui d’une simpli­cité enfan­tine, le shérif étant de loin, dans toute la commu­nauté, l’individu le plus facile à pister.

Duke, dont les ancêtres esclaves se sont tués au travail dans les champs de coton avant d’être libé­rés et de venir se tuer au travail dans l’arrière-pays cali­for­nien et dans les mines de Tuske­gee Heights

La misère, j’ai pensé, c’est que les gens n’arrivent pas à racon­ter l’histoire de leurs misères.

Je souhaite avoir un destin, j’ai murmuré. Je souhaite vivre une histoire qui fasse de ma vie un destin.

Sur toutes les plages du monde, il y a un galet que tu choi­si­ras de ramas­ser parmi tous les autres, et sur tous les quais de gare du monde il y a un voya­geur que tu choi­si­ras de voir dans la foule des visages.

De même les gens sont inca­pables de racon­ter une histoire s’ils ne disposent pas d’une chute heureuse ou malheu­reuse …