Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. (thème Holly­wood).


Dans la famille Musso, voici Valen­tin, le frère de Guillaume, en atten­dant Julien à qui se roman est dédié. Il s’agit d’un roman poli­cier très bien ficelé et que les aficio­na­dos du genre se rassurent, je ne vais pas racon­ter la fin (par laquelle j’ai débuté ma lecture …) . David Badina, le person­nage prin­ci­pal et narra­teur de cette histoire, est le fis d’Elizabeth, une jeune actrice qui, en 1959, a disparu lors du tour­nage du film qui devait défi­ni­ti­ve­ment lancer sa carrière, sans que l’on sache ni pour­quoi, ni comment. Son fils avait un an et quarante plus tard, ce passé se rappelle à lui car le célé­bris­sime metteur en scène qui avait choisi sa mère comme actrice pour ce rôle l’appelle pour lui confier un travail.

C’est aujourd’hui un scéna­riste réputé, il a connu un très grand succès succès pour son premier film mais depuis son inspi­ra­tion semble d’être tarie. Ce qu’il croyait être le plus enfoui en lui, la dispa­ri­tion inex­pli­quée de sa mère refait surface avec une telle force que l’on sent bien qu’il devra aller jusqu’au bout de ses recherches pour pouvoir enfin vivre sa vie : le roman poli­cier raconte cela.

Ce qui m’a plu, c’est la pein­ture des années soixante dans le monde du cinéma holly­woo­dien qui est très bien décrite. L’on a des person­nages à la « Harvey Wein­stein », et comme dans les séries TV, les enquêtes du FBI, si le Maccar­thysme est terminé, les habi­tudes et les mœurs de la police améri­caines n’ont pas encore complè­te­ment changé . Alors cette star nais­sante du cinéma, qui voulait la faire dispa­raître ? Et puis est-ce que David appren­dra par la même occa­sion qui est son père ? Il y a du Michael Connely dans cette enquête moins (hélas !) la person­na­lité d’Harry Bosch .

Citations

Le métier de scénariste

Le côté néga­tif de ce métier, c’est que les scéna­ristes ont souvent l’impression d’avoir fait quatre vingt dix pour cent du boulot et d’être tota­le­ment ignoré à la sortie du film. Le côté posi­tif, c’est que, lorsque ledit film ne marche pas, ce sont rare­ment eux qui essuient le tir des balles.

Los Angeles : question que je me pose aussi

Je me suis toujours demandé comment on pouvait être prêt à traver­ser la moitié de la planète rien que pour voir l’étoile de Sharon Stone ou de Tom Hanks dans cette rue sale, bondée de monde et de vendeurs à la sauvette qui ne vous lâchent pas d’un pouce. En fait, je ne connais aucun habi­tants qui prenne plai­sir à se bala­der dans cette attrape-touriste géant. Les endroits clin­quants de L.A.-ils ne manquent pas- m’ont toujours déprimé, on dirait qu’ils ont été inven­tés que pour dissi­mu­ler aux yeux des gens les rêves brisés et les échecs dont se repaît cette ville.

Passage qui s’adapte bien au contexte actuel

Grands fumeurs de cigares qu’il faisait venir de Cuba, gros buveur de whisky, connu pour son sexisme légen­daire, Welles draguait tout ce qui portait jupon à Holly­wood. Plusieurs sources lais­saient entendre qu’il avait fréquem­ment harcelé des actrices dans des suites de luxueux hôtels et qu’il était presque toujours parvenu à ses fins. Il était de ces grands mani­tous capables de faire ou de défaire une carrière à Holly­wood d’un simple claque­ment de doigts. Vu la terreur qu’il inspi­rait, je compre­nais parfai­te­ment que de jeunes actrices en quête de gloire n’aient pas eu le cran de le repous­ser malgré l’aversion qu’elle devait ressen­tir.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanchita Gonzales Batlle.


J’ai trans­porté pendant quelques séances de lecture, des personnes âgées, dans la cité de « la pous­sière rouge » à Shan­gaï. Les nouvelles commencent en 1949 et se terminent en 2005. Elles suivent toutes le même schéma narra­tif, on lit d’abord la presse qui pendant plus d’un demi siècle vante avec un style qui lui est propre tous les succès de la Chine sous la direc­tion du « Parti Commu­niste Chinois » qui est au moins aussi infaillible que le pape, même si, il lui arrive de se contre­dire quand les réali­tés écono­miques dominent les réali­tés idéo­lo­giques. Après le préam­bule de la presse offi­cielle, Qiu Xiolong, raconte les événe­ments vus et vécus par les habi­tants de son quar­tier. Pour bien comprendre ce qu’est cette cité, il ne faut surtout pas sauter l’introduction et la façon dont se présente celui qui va vous racon­ter toutes ces histoires

En cette fin de l’année 1949, je vis dans cette cité depuis vingt ans, et je me propose d’être votre futur proprié­taire, ou plutôt loca­taire prin­ci­pal, « ni fang­dong », dont vous serez le colo­ca­taire »

Avec lui nous visi­tons cette cité, qui est une sorte de micro-quar­tier, construit sur une rue prin­ci­pale où tout le monde se retrouve, en parti­cu­lier pour faire la cuisine et commen­ter avec une grande éner­gie tous les faits et gestes des habi­tants, et le long de laquelle les maisons se sont divi­sées en unité de plus en plus petites. Heureuses les familles qui pouvaient dispo­ser de deux pièces ! Elles vivent, le plus souvent entas­sées dans une seule pièce. Étant donné le temps sur lequel s’étend les nouvelles, c’est amusant et souvent très triste de voir l’évolution de la Chine. Qui se souvient des errances idéo­lo­giques de la « grande révo­lu­tion cultu­relle » , il s’agit de faire la preuve que les intel­lec­tuels font tous partie de l’horrible classe domi­nante, tous les lettrés sont visés par les direc­tives du parti, et c’est une époque où l’on stig­ma­tise les plus savants d’entre eux avec un tableau noir autour du cou pour les humi­lier avant de les renvoyer dans des communes agri­coles se faire réédu­quer par des paysans. Mais c’est aussi l’époque où l’on recherche des talents litté­raires chez les ouvriers. C’est ce que nous raconte la nouvelle « Bao le poète ouvrier » qui dans un trait de génie écrit un poème qui pendant des années sera consi­déré comme un pur chef d’oeuvre de l’art popu­laire

Telle fève de soja produit tel tofu.
Telle eau donne telle couleur.
Tel savoir-faire fabrique tel produit.
Telle classe parle telle langue.

Toute « la dialec­tique de la lutte des classes » trans­pa­raît dans ce poème et Bao va deve­nir une star incon­tes­tée parmi les intel­lec­tuels de Shan­ghaï , heureu­se­ment pour lui quand on le retrouve en 1996, il est aussi un très bon fabri­quant de tofu. Car sa poésie est passée aux oubliettes. Une des nouvelles qui m’a le plus amusée, et qui d’une certaine façon m’a fait penser au « sous préfet aux Champs », se passe en 1972, le président Nixon vient visi­ter la Chine popu­laire, il s’agit de nettoyer les rues de Shan­gaï de tous éléments pertur­ba­teurs, et neuf petits enfants se retrouvent enfer­més dans une pièce de 15 mètres carré, sous la surveillance d’une grand-mère de l’un d’entre eux, seul le commis­saire poli­tique peut leur donner l’autorisation de sortir, seule­ment voilà le commis­saire Liu était entre temps tombé fou amou­reux d’une jeune serveuse à qui Nixon avait dit qu’elle était « Déli­cieuse »

Le bras­sard rouge en boule dans sa poche, le commis­saire Liu nous avait oublié.

Il est parfois diffi­cile de faire comprendre à des enfants comment les enne­mis d’hier , vili­pen­dés à longueur de colonne deviennent des hôtes que l’on doit accueillir :

L’année 1972 a commencé par des événe­ments diffi­ciles à comprendre à la Pous­sière Rouge, notam­ment pour des élèves de l’école élémen­taire tels que nous. À commen­cer par le devoir poli­tique d’accueillir le président améri­cain Richard Nixon. Dans notre manuel scolaire, nous n’avons rien trouvé de posi­tif sur les Améri­cains impé­ria­listes dont on nous appre­nait qu’ils étaient l’ennemi numéro un de la Chine. Comment les choses avaient-elles pu chan­ger du jour au lende­main ?

Dans une des nouvelles « Père et fils » on voit un vieux commu­niste resté malgré toutes les années de camp et les horreurs qu’on lui a fait subir fidèle à son idéal, il n’arrive pas à suppor­ter son fils qui a troqué l’idéal commu­niste contre la volonté de s’enrichir. La seule façon de contour­ner les carcans de l’ancienne société commu­niste, c’est de réduire à la misère les ouvriers qui y travaillent encore. Le cœur du vieux Kang commu­niste ne résis­tera pas aux initia­tives de Kang gros-sous son fils. Cette nouvelle raconte comment en une géné­ra­tion on est passé de la propriété privé à la propriété d’état. Le vieux Kang avait été ce cadre commu­niste qui va parti­ci­per à la natio­na­li­sa­tion de l’usine, il aura ensuite été persé­cuté comme « droi­tier » revenu affai­bli des camps il verra son fils Kang Gros-sous, son fils priva­ti­ser de nouveau la même usine :

Ce soir là, nous avons fait trans­por­ter d’urgence le camarde Kang à l’hôpital et nous avons prié pour son réta­blis­se­ment. Mais nous étions inquiets de la réacion qu’il aurait au réveil quand il appren­drait tous les détails et le rôle de Kang Gros-sous ;

Petit Hua, le nouveau résident à la Pous­sière rouge s’est montré moins pessi­miste. « Pour­quoi tant d’histoires ? L’usine du père est main­te­nant au fils »

Chaque nouvelle est un petit drame avec comme dans chaque drame des moments de rire qui cachent tant de larmes. J’ai retrouvé à travers cette lecture le plai­sir des contes de Maupas­sant, qui grâce à la créa­tion litté­raire nous permet de toucher du doigt toutes les cruau­tés des hommes. Mais comme chez Maupas­sant on peut en refer­mant avec regret ce recueil se dire :

La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais, qu’on croit.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Si vous voulez passer quelques heures avec une personne ignoble, allez-y, ce Marcello Martini est pour vous ! Je vous le laisse avec grand plai­sir. Yves Ravey, a un talent incroyable pour distil­ler les vile­nies à petit feu. Le pire est toujours là, au chapitre suivant ! Je ne peux pas vous les racon­ter car l’intérêt du livre tient en cela, que l’on ne les découvre que petit à petit. Pour vous donner une idée de l’ambiance du roman, vous avez entendu parler des rapaces qui tournent autour des vieilles dames trop vieilles et trop riches (Liliane Betten­court par exemple) ? En lisant ce roman, vous serez aux premières loges. Heureu­se­ment notre Marcello, quoique très malin, sans scru­pule et inca­pable d’émotion, multi­plie gaffe sur gaffe. En fera-t-il assez pour se faire prendre ?

Tout le long de la lecture, je me deman­dais quel plai­sir avait éprouvé l’écrivain à rester pendant des jours et des jours auprès d’un tel person­nage. Je sais que certaines et certains (surtout certains, il est vrai) aiment bien les histoires sordides et sans émotion. Ils vont être servi ! Quant à moi, j’ai trop besoin de croire dans l’humanité pour appré­cier ce roman qui est, quand même, je le souligne, un petit chef d’oeuvre de suspens litté­raire.

Un passage

Discussion avec Honorable son surveillant d’internat dans « l’école » en Afrique créée par Marcello .

Il reste quelques enfants, a répondu mon surveillant. Ils logent juste pour une nuit encore dans le dortoir, avant de repar­tir pour la fron­tière… Donc, tout le monde se porte bien, c’est ce que tu es en train de me dire, Hono­rable… ? Tout est en ordre, monsieur Marcello, un seul problème, avec la banque, le direc­teur de l’agence de voyage s’est déplacé en personne, il dit qu’il n’arrive pas à obte­nir le paie­ment de votre billet d’avion… Mais enfin ! Hono­rable ! Ce n’est pas diffi­cile de se dépla­cer en personne, le bureau est en face de son agence, suffit de traver­ser la rue, cette histoire de billet d’avion, rien de grave, tu le fais patien­ter.… Mais, dites, patron, j’ai avancé person­nel­le­ment l’argent, par chèque, main­te­nant, je suis à décou­vert sur mon compte, et qui va payer les inté­rêts ? J’ai soupiré, bon Dieu mais ce n’est pas possible ces banquiers, Hono­rable il faut leur répondre, tu leur dis que tu ne paie­ras pas un centime d’agios un point c’est tout ! il ne faut surtout pas se lais­ser faire par ces gens là ! c’est tous les mêmes tu sais.… ! C’est peut-être tous les mêmes, comme vous dites monsieur Marcello, mais c’est eux qui avancent l’argent et qui prennent les inté­rêts et là ils vont pas gêner faites-moi confiance.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Quel plai­sir de lire qu’un tout petit pays à l’échelle du monde a sauver l’honneur de la conscience humaine ! Seul le gouver­ne­ment Haïtien a décidé de recueillir tous les juifs qui se présen­te­raient dans son pays pour échap­per au nazisme. Les Haïtiens s’enorgueillissaient déjà d’avoir défait les troupes de Napo­léon, d’avoir aboli l’esclavage et d’être sorti de la domi­na­tion améri­caine. En 1940, Haïti a déclaré la guerre aux Nazis alle­mands et aux Fascistes italiens. Bien sûr leurs moyens mili­taires ne suivaient pas vrai­ment mais on aurait tant aimé que d’autres pays aient eu le même courage. Louis-Philippe Dalem­bert raconte le destin d’un méde­cin Ruben Schwarz­berg descen­dant d’une famille de four­reurs polo­nais, ayant vécu une ving­taine d’année à Berlin. Ces destins de Juifs de la diaspora polo­naise, nous sont connus. La famille a fui l’intolérance catho­lique polo­naise, s’est fort bien adapté au déve­lop­pe­ment écono­mique en Alle­magne, a souf­fert de la crise de 1929 et puis a vécu l’horreur de la montée du nazisme. Mais l’originalité et le charme de ce livre vient du rappel des posi­tions histo­riques d’Haïti.

Grâce au style de Louis-Philippe Dalem­bert, qui sait nous faire comprendre pour­quoi et comment les Haïtiens nous réchauffent le cœur, le roman n’a pas, pour une fois, le ton tragique alors que le risque de mort est présent pendant toute la fuite du Docteur Ruben vers son île de liberté. Le style de l’auteur donne un souffle des Caraïbes et épouse telle­ment bien ce que l’on peut savoir de ce pays. Je recom­mande pour tous ceux et toutes celles qui seraient en manque d’érotisme la scène durant laquelle notre tout jeune méde­cin alle­mand (un peu coincé) rencontre pour la première fois la pléni­tude d’une expé­rience sexuelle réus­sie avec Marie-Carmel épouse trop délais­sée d’un diplo­mate Haïtien, les deux pages qui lui sont consa­crées commencent ainsi :

« Marie-Carmel savait jouer de son corps comme d’un instru­ment de musique, en tirer les notes les plus vibrantes, des accords dont Ruben lui-même igno­rait que ses sens étaient porteurs. »
Malgré les tragé­dies que nous connais­sons bien et qui vont traver­ser la vie de cette famille la force de vie venant de ce petit pays fait de ce roman un livre joyeux. Mais c’est lors d’une autre tragé­die, le terrible trem­ble­ment de terre de 2010 que le vieux docteur Ruben Schwarz­berg racon­tera toute sa vie à sa petite nièce Debo­rah, la petite fille de Ruth celle qui grâce à sa clair­voyance et à son éner­gie aura donné conscience en 1938 à toute la famille qu’il fallait quit­ter au plus vite Berlin.
Comme beau­coup de familles juives exilées les uns ont pris souche en Israël. D’autres aux États-Unis et donc, deux des leurs, sont en Haïti. Leur histoire n’est pas sans rappe­ler celles des chré­tiens d’Orient si bien raconté dans « les Disper­sés » de Inaam Kacha­chi… d’ailleurs c’est le renou­veau des milliers d’exilés fuyant les conflits violents qui ont poussé l’auteur à racon­ter celle-ci qui main­te­nant est prête comme les ombres à s’effacer de nos mémoires.
PS
Keisha et Aifelle ont beau­coup aimé

Citations

Déclaration de guerre de Haïti le 12 décembre 1941 à l’Allemagne nazie

Pour les plus aver­tis, c’était juste une ques­tion de logis­tique. On aurait été un chouïa mieux armé, il aurait vu ce qu’il aurait vu, ce pingre -« nazi » en créole haïtien signi­fiant aussi « grippe-sous ». On lui aurait fait bouf­fer sa mous­tache ridi­cule à Char­lie Chaplin, dit un homme qui avait vu « le Dicta­teur » la veille. On lui aurait telle­ment latté le cul que même sa mère n’aurait pu le distin­guer d’un babouin. (…) Depuis que leurs ancêtres avaient mis une bran­lée aux vété­rans de l’indicible armada de Napo­léon, les Haïtiens s’imaginaient terras­ser les plus puis­sants de la planète, comme on écra­se­rait un chétif insecte, d’un talon indif­fé­rent. Dans leur esprit, un Autri­chien à la gestuelle de bouf­fon ou un nabot corse dressé sur ses ergots, c’était blanc bicorne, bicorne blanc.

Rencontre à Paris d’un juif allemand et d’une poétesse d’Haïti

Ces deux derniers années, Haïti avait accueilli quelques dizaines de Juifs, venus de Pologne et d’Allemagne pour la plupart. Les infor­ma­tions récentes avaient amené le nouveau gouver­ne­ment à prendre des déci­sions radi­cales, en désa­veu offi­ciel de la poli­tique de ce monsieur Adolf. Tous semaines plus tôt, il avait publié un décret-loi permet­tant à tout Juif qui le souhai­tait de béné­fi­cier de la natu­ra­li­sa­tion « in absen­tia ».

Générosité haïtienne

S’il avait accepté de reve­nir sur cette histoire, c’était pour les centaines de millions de réfu­giés qui, aujourd’hui encore arpente déserts, forêts et océans à la recherche d’une terre d’asile. Sa petite histoire person­nelle n’était pas, par moment, sans rappe­ler la l’heure. Et puis, pour les Haïtiens aussi. Pour qu’ils sachent , en dépit du manque maté­riel donc il avait de tout temps subit les préju­dices, du mépris trop souvent rencon­tré dans leur propre errance, qu’ils restent un grand peuple. Pas seule­ment pour avoir réalisé la plus impor­tante révo­lu­tion du XIX° siècle, mais aussi pour avoir contri­bué au cours de leur histoire, à amélio­rer la condi­tion humaine. Ils n’ont jamais été pauvre en géné­ro­sité à l’égard des autres peuples, le sien en parti­cu­lier. Et cela, personne ne peut le leur enle­ver.

Les mœurs haïtiennes

Il n’était pas rare en tout cas de voir, un dimanche midi, déjeu­ner à la table fami­liale un enfant du dehors -comme on appelle ici les fils natu­rel- à côté d’un frère ou d’une sœur « du dedans » du même âge ; tout comme de voir un gosse porter, réunis en prénom composé, les nom et prénom de son père natu­rel mariée par ailleurs, et qui avait refusé de le recon­naître léga­le­ment. La maîtresse bafouée jurait ses grands dieux que ce n’était pas pour elle, mais pour le petit inno­cent venu au monde sans rien avoir demandé à personne, et prenait ainsi sa revanche, mettant, sinon le père réel ou supposé devant ses respon­sa­bi­li­tés, du moins toute la ville au courant, surtout si le coupable était quelqu’un de connu.

Philosophie

L’avantage avec le grand âge, c’est qu’on sait qu’on va mourir de quelque chose, autant que ce soit par le rhum.

La religion à Haïti

Ce qui préoc­cu­paient le plus les Haïtiens, c’était de savoir si on pouvait être juif et vaudoui­sant à la fois, servir Yahweh et le Grand Maître, Abra­ham et Atibon Lebga, un compro­mis trouvé de longue date avec la reli­gion catho­lique.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Après « Ce sont des choses qui arrivent », j’ai eu un grand plai­sir à retrou­ver cette auteure. Elle a un ton bien à elle pour évoquer les petits travers des « grandes » heures de gloire de la France, et même le tragique prend un air quelque peu ridi­cule. Nous sommes en Mais 1968, le 22 pour être précis. Tout Paris reten­tit de la révolte étudiante et subit les contraintes de la grève géné­rale qui para­lyse l’approvisionnement et les trans­ports. Tout Paris, soit mais qu’en est-il des hôtels de luxe et du person­nel peu formé pour expri­mer des opinions person­nelles et encore moins liber­taires. Que pense donc, le person­nel et les habi­tués du Meurice ? Son décor n’inspire pas la contes­ta­tion :

Il n’empêche ! le Chef de Rang, Roland, a orga­nisé une assem­blée géné­rale du person­nel qui a voté l’autogestion. Seule­ment voilà, ce jour le 22mai 1968, c’est aussi, le jour ou la richis­sime Florence Gould doit remettre « le prix Nimier » à un jeune écri­vain. Le person­nel décide de montrer qu’il est fort capable de se passer du direc­teur et orga­nise une soiré en tout point remar­quable. Pendant ce temps le direc­teur réunit ces confrères du Ritz, du Plazza, du Lute­tia et du Crillon pour savoir que faire devant cette situa­tion quelque peu inédite. Cela permet à l’auteur de donner vie à un autre endroit stra­té­gique de l’hôtel, le bar :

Peu de problèmes résistent à l’alcool et à l’argent. C’est la morale de ce roman. Sans doute vous serez vite curieux de connaître le roman­cier récom­pensé, comme l’ex ministre de la culture Fleur Pelle­rin, les vieux compa­gnons de table de Florence ne l’ont pas lu et seraient bien en peine de parler de son livre. En mai 1968 le prix Roger Nimier a été attri­bué à Patrick Modiano, et ce prix lui a été remis par des écri­vains proches de la colla­bo­ra­tion. Pauline Drey­fus a un vrai talent pour faire revivre ces gens si riches et si oisifs, elle ne les charge pas mais rend bien leurs aspects super­fi­ciels. Et son talent ne s’arrête pas à « croquer » caprices des gens trop riches avec humour,(la scène du repas de l’ocelot de Salva­dor Dali est aussi cruelle que drôle !)

L’auteure sait aussi nous rendre plus proche les obses­sions litté­raires de Patrick Modiano, qui dit de lui même qu’il a hérité du passé de la guerre qui n’était pas le sien. Or, ces mêmes salons furent le siège de la Komman­dan­tur et ce sont les mêmes suites qui furent les loge­ments de fonc­tion des occu­pants et du géné­ral von Chol­titz. Tous les person­nages du fameux dîner ont existé et certains person­nages ont dû s’amuser à se retrou­ver sujet de roman. Un person­nage fictif existe, un homme qui a mis toutes ses écono­mies dans une semaine au Meurice avant que le cancer ne l’emporte. Il est le seul à avoir lu et avoir compris le roman, et c’est lui aura le mot de la fin avec une chute qui m’a peu convain­cue. Le roman n’avait pas besoin de ce hasard là.

Citations

Grève au Meurice

Depuis hier, même les Folies Bergères sont occu­pées par le person­nel. Ce que les filles à plumes peuvent faire, je ne vois pas pour­quoi nous n’en serions pas capable. Sinon nous allons passer pour le dernier des Mohi­cans. Votons une motion !

La grande Histoire et la petite

En appre­nant que le Meurice avait, lui aussi, été conta­miné par la révo­lu­tion qui gangre­nait le pays, le ministre s’était senti person­nel­le­ment insul­ter. Il tenait en grande estime le direc­teur de l’hôtel, qui lui consen­tait des prix infé­rieurs à ceux du marché, au motif que l’Histoire n’est qu’une éter­nelle répé­ti­tion et qu’autrefois, Louis Napo­léon Bona­parte avait élu Le Meurice pour abri­ter ses amours avec Miss Howard. Une actrice, déjà. Un homme poli­tique, encore. L’adultère, toujours.

Florence Gould et son passé pendant et après la guerre ou le pouvoir de l’argent.

Au bout d’une jour­née entière de labo­rieux palabres ponc­tués de protes­ta­tions indi­gnées, Florence avait dû son salut à son carnet de chèques. Le montant qu’elle avait inscrit était si élevé qu’elle avait pu rega­gner son domi­cile le soir même.
Pour tout le monde et surtout pour l’avenir, cet épisode serait à clas­ser dans la caté­go­rie des calom­nies. Même si elle avait été brève, l’expérience lui avait paru humi­liante. Ces déjeu­ners où se presse le Tout-Paris de la litté­ra­ture, c’est sa revanche. Plus personne ne lui repro­chera ses fréquentations.(Hormis , post mortem, ses biographes, mais avec une telle mansué­tude que le péché devient erreur de jeunesse : « Forence, après c’est sévère enquête du gouver­ne­ment fran­çais, améri­cain et moné­gasque, est vite lavée de tout soup­çon même si elle a manqué de discer­ne­ment dans le choix de certains amants » litote déli­cieuse !)

L’homme des renseignements généraux au bar du Meurice

Il est des missions plus agréables que d’autres. Au perrier rondelle a succédé le whisky, puis le Dry Martini. Aussi, à cette minute, son esprit est-il si brumeux qu’il serait inca­pable de faire la diffé­rence entre un situa­tion­niste et un maoïste.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Roman très vivant qui permet de retra­cer l’histoire d’un enga­ge­ment person­nel d’un homme Edmond Char­lot pour diffu­ser la culture en Algé­rie. Autour de lui et de sa librai­rie les éner­gies posi­tives de Camus, Jacques Temple, Robles, Amrouche, Jean Roy, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun.…et tant d’autres, se regroupent pour lui permettent de faire exis­ter son projet. Ce roman mêlent trois fils, le plus puis­sant et le plus posi­tif celui de la créa­tion litté­raire, Le plus fort celui de l » âme algé­rienne qui veut être recon­nue. Et enfin ce jeune Rhyad qui doit vider la vieille librai­rie biblio­thèque et qui n’aime pas les livres. Trois époques, trois points de vue qui se retrouvent dans ce tout petit lieu destiné dans l’Algérie moderne à la vente des beignets. Il faut ajou­ter à cela que Kaou­ther Adimi sait très bien rendre l’atmosphère de l’endroit chargé d’une histoire sanglante. Elle nous rappelle dans des passages courts mais très forts les deux épisodes qui ont tragi­que­ment scellé le sort de la France en Algé­rie. Les événe­ments de Sétif et la répres­sion par Papon de la mani­fes­ta­tion des Algé­riens à Paris.
Mais ce n’est pas du tout le thème prin­ci­pal de son livre. Elle a cher­ché à retrou­ver l’élan litté­raire qui dans les années 1930 – 1940 faisait de l’Algérie un lieu de l’effervescence litté­raire. Et évidem­ment faire de cet endroit un maga­sin de beignets doit la dépi­ter quelque peu. La fin de ce livre assez court, se défait la tension qui était à la créa­tion de cette petite librai­rie retombe dans les méandres de l’administration algé­rienne qui n’a pris de sa consœur fran­çaise que sa lour­deur et son inef­fi­ca­cité. La voix d’Edmond Char­lot est trans­mise via un carnet sur lequel il note tous ses succès et diffi­cul­tés. C’est quelque peu ennuyeux, le monde des lettres n’est guère glorieux et en parler sans le trai­ter à fond fait perdre l’intensité de ce roman.

Citations

C’est encore comme ça

17 décembre 1938
Aujourd’hui encore, des clients inté­res­sés unique­ment par les derniers prix litté­raires. J’ai essayé de leur faire décou­vrir de nouveaux auteurs, de les inci­ter à ache­ter « L’envers et l’endroit » de Camus, mais totale indif­fé­rence. Je parle litté­ra­ture, ils répondent auteur à succès !

Alger 1923

On nous exhibe parce que nous ressem­blons à des cartes postales orien­ta­listes et deve­nons exotiques dans notre propre pays. Jean Guille­min, le direc­teur de l’École Normale, écrit un rapport sur la réor­ga­ni­sa­tion de l’enseignement des indi­gènes. Le 20 mars 1923, il alerte l’inspection d’Académie d’Alger sur le danger qu’il y aurait à mélan­ger indi­gènes et fran­çais. C’est un homme éminent. Il a la mine grave. Sa mission est fort impor­tante, faire en sorte que les deux commu­nau­tés coha­bitent au sein de l’école sans se rencon­trer. Il recom­mande système à deux vitesses, deux niveaux, car il serait trop humi­liant d’avoir un indi­gène meilleur qu’un fran­çais dans la même classe. Jean Guille­min se préoc­cupe de la fierté de certains de ses élèves.

Changement de propriétaire fermeture d’une bibliothèque

Il a pensé naïve­ment pouvoir convaincre les repré­sen­tants de l’État de l’importance de main­te­nir ce lieu ouvert. Il a télé­phoné au minis­tère de la Culture mais personne ne lui a répondu. Le numéro de télé­phone était occupé en perma­nence et il n’y avait pas moyen de lais­ser un message car le répon­deur était saturé. Il s’est déplacé pour entendre le gardien lui rire au nez. À la Biblio­thèque natio­nale, on l’écoute longue­ment avant de le raccom­pa­gner à la porte sans un mot, sans une promesse. Lorsque le nouveau proprié­taire est venu visi­ter « les vraies richesses », Abdal­lah lui a demandé ce qu’il comp­tait faire de la librai­rie. « La vider entiè­re­ment, virer ses vieilles étagères, repeindre les murs pour permettre à l’un de mes neveux d’y vendre des beignets. Il y aura tout type de beignet possibles : au sucre, à la pomme, au choco­lat. Nous sommes proche de l’Université, il y a un gros poten­tiel. J’espère que vous serez l’un de nos premiers clients. »

Humour

Que fait quelqu’un qui préfère les mala­dies aux livres dans une librai­rie ?
-Je dois la vider et la repeindre.
- Pour­quoi ?
- Cest mon travail.
-Détruire une librai­rie c’est un travail ça ?
-C’est un stage.
- Un stage ? Tu veux deve­nir destruc­teur de librai­rie ? C’est un métier ?
-Non, ingé­nieur.
- Les ingé­nieurs construisent, ils ne détruisent pas.
- Je dois faire un stage ouvrier.
- tu es ingé­nieur ou ouvrier ?
- Je dois faire un stage manuel pour vali­der mon année d’ingénierie. Je vide le lieu, je répond, je pars. Sans réflé­chir.
- Tu vas dans une librai­rie pour ne pas réflé­chir, Toi ?
- Je dois juste la vider, pas lire les livres qui s’y trouvent.
- Dans quelle univer­sité on t’a prend une chose pareille ?
-À Paris.
- Pff…Maintenant on nous envoie des démo­lis­seurs de France. Des ouvriers-ingé­nieurs, oui monsieur ! Ceux d’ici ne sont pas assez bien ! Vous les jeunes, vous ne savez que casser.
-Nous les jeunes, nous les jeunes…
- Quoi ?
-Rien, « nous les jeunes »,rien du tout. On fait ce qu’on peut avec ce que vous nous avez laissé.
- Qui t’envoie ?
-Personne. J’ai juste accep­ter ce travail j’ai froid nous devrions rentrer.
-Il ne fait pas froid, c’est dans ta tête. Qui t’envoie qui t’a donné ce travail ? Il s’appelle comment ?
-Je ne connais pas c’est quelqu’un qui connaît quelqu’un qui en a parlé à mon père.
-Même pour détruire il faut du piston.….. Partout la même chose piston et corrup­tion partout depuis le gardien de cime­tière jusqu’au sommet de l’État.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière.

Lais­sez moi vous dire une chose. On est jamais trop vieux pour apprendre.


Après Domi­nique, Kathel, Keisha et tant d’autres, je viens vous recom­man­der la lecture de cette épopée. Voici le sujet, tel que le raconte la quatrième de couver­ture :

« lorsque Jay Mendel­sohn, âgé de quatre-vingt-et-un ans, décide de suivre le sémi­naire que son fils Daniel consacre à l’Odyssée d’ Homère, père et fils commencent un périple de grande ampleur. Ils s’affrontent dans la salle de classe, puis se découvrent pendant les dix jours d’une croi­sière théma­tique sur les traces d’Ulysse. »

Daniel Mendel­sohn a écrit un roman concer­nant la famille de sa mère assas­si­née lors des massacres de la Shoah : « Les Dispa­rus » -récom­pensé par le prix Médi­cis en 2007-, livre qui m’avait beau­coup marquée . (C’était avant Luocine, et je me promets de le relire). Il consacre donc ce temps roma­nesque et son talent d’écrivain à la quête de la person­na­lité de son père. Il le fait à travers l’analyse minu­tieuse de l’Odyssée, ce si diffi­cile retour d’Ulysse vers son royaume d’Ithaque, son épouse Péné­lope et son fils Télé­maque. On y retrouve tous les récits qui ont construit une partie de notre imagi­naire. Ulysse et ses ruses, Péné­lope et sa fidé­lité à toute épreuve, Télé­maque, ce fils qui recherche son père, mais aussi le Cyclope, Circé, Calypso, les enfers… tous ces récits, grâce au talent du profes­seur Daniel Mendel­sohn, nous permettent de réflé­chir à la condi­tion humaine. On aurait, je pense, tous aimé parti­ci­per à ce sémi­naire au cours duquel ce grand spécia­liste de la litté­ra­ture grecque et latine, n’assène pas son savoir mais construit une réflexion commune aux parti­ci­pants et au profes­seur grâce aux inter­ven­tions perti­nentes de ses étudiants. Je n’ai pas très bien compris si tous connaissent le grec ancien ou si (comme cela me semble plus probable) seul le profes­seur peut se réfé­rer au texte origi­nel. L’épopée prend vie et se mêle à la quête de l’auteur. Qui se cache derrière ce père taiseux, inca­pable de montrer ses senti­ments à ses enfants ou à son épouse ? Certai­ne­ment plus que la person­na­lité d’un père ingé­nieur devant lequel son fils trem­blait avant de lui avouer qu’il ne compre­nait rien aux mathé­ma­tiques. Au détour d’une réac­tion d’étudiant, d’une phrase analy­sée diffé­rem­ment, nous compre­nons de mieux en mieux ces deux fortes person­na­li­tés si diffé­rentes. On se prend à rêver que tous les pères et tous les fils sachent un jour entre­prendre ce voyage vers une réelle connais­sance de l’autre. Daniel est écri­vain et profes­seur, le chapitre inti­tulé « Anagno­ri­sis », où il s’agit bien de « recon­nais­sance » se termine ainsi :
Quand vous ensei­gnez, vous ne savez jamais quelles surprises vous attendent : qui vous écou­tera ni même, dans certains cas, qui déli­vrera l’enseignement.
Et il avait commencé 60 pages aupa­ra­vant de cette façon :
Une chose étrange, quand vous ensei­gnez, c’est que vous ne savez jamais l’effet que vous produi­sez sur autrui ; vous ne savez jamais, pour telle ou telle matière, qui se révé­le­ront être vos vrais étudiants, ceux qui pren­dront ce que vous avez à donner et se l’approprieront -sachant que « ce que vous avez appris d’un autre profes­seur, une personne qui s’était déjà demandé si vous assi­mi­le­riez ce qu’elle avait à donner.…
Quel effet de boucle admi­rable et toujours recom­men­cée, oui nous ne sommes au mieux que des trans­met­teurs d’une sagesse qui a été si bien racon­tée et mise en scène par Homère. J’ai beau­coup de plai­sirs à racon­ter les exploits d’Ulysse à mes petits enfants qui s’émerveillent à chaque fois du génie du rusé roi d’Ithaque, j’ai retrouvé le livre dans lequel enfant j’avais été passion­née par ces récits. Et je crois que comme le père et le fils Mendel­sohn, j’aimerais faire cette croi­sière pour confron­ter mes souve­nirs de récits à ces merveilleux paysage de la Grèce.
Peut-être que comme Jay, je trou­ve­rai que l’imaginaire est telle­ment plus riche que la réalité, et puis hélas je n’ai plus de parents à retrou­ver car il s’agissant bien de ça lors de cette croi­sière « sur les pas d’Ulysse » permettre à Daniel de retrou­ver la facette qu’il ne connais­sait pas de son père, celui qui sait s’amuser et se détendre et faire sourire légè­re­ment la compa­gnie d’un bateau de croi­sière. Bien loin de l’austère ingé­nieur féru de formules de physique devant lequel trem­blait son plus jeune fils.

Citations

Relations d’un fils avec un père qui n’aime pas qu’on fasse des petites manières ou des histoires.

Lorsque mon père racon­tait cette histoire, il passait rapi­de­ment sur ce qui, à moi, me semblait être la partie la plus inté­res­sante – la crise cardiaque, sa préci­pi­ta­tion, à mon sens, poignante à rejoindre mon grand-père, l’action, en un mot – et s’étendait sur ce qui avait été pour moi, à l’époque, le moment le plus ennuyeux : les rota­tions de l’avion. Il aimait racon­ter cette histoire, car pour lui, elle montrait que j’avais très bien su me tenir : j’avais supporté sans me plaindre l’assommante mono­to­nie de tous ces ronds dans l’air, de tout cette distance parcou­rue sans avan­cer. « Il n’a pas fait la moindre histoire », disait mon père, qui avait horreur que l’on fasse des histoires, et même à cette époque, malgré mon jeune âge, je compre­nais vague­ment qu’en donnant une légère inflexion caus­tique au mot « histoires », c’était en quelque sorte ma mère et sa famille qu’il visait. « Il n’a pas fait la moindre histoire », disait papa d’un hoche­ment de tête appro­ba­teur. « Il est resté sage­ment assis, à lire, sans un mot ».
De longs voyages, sans faire d’histoires. Des années ont passé depuis ce long périple de retour, et depuis, j’ai moi-même eu à voya­ger en avion avec des enfants en bas âge, et c’est pour­quoi, lorsque je repense à l’histoire de mon père, deux choses me frappent. La première, c’est que cette histoire dit surtout à quel point « lui » s’était bien tenu. Elle témoigne de la façon exem­plaire dont il a géré tout cela, me dis-je main­te­nant : en mini­mi­sant la situa­tion , en faisant comme s’il ne se passait rien d’anormal, en donnant l’exemple et restant lui-même tran­quille­ment assis, et en résis­tant -contrai­re­ment à ce que j’aurais fait car, à bien des égards, je suis davan­tage le fils de ma mère et le petit-fils de Grandpa – à la tenta­tion d’en rajou­ter dans le sensa­tion­nel ou de se plaindre.
La seconde chose qui me frappe quand je repense aujourd­hui à cette histoire, c’est que pendant tout le temps que nous avons passé ensemble dans l’avion , l’idée de nous parler ne nous a pas effleu­rés un instant.
Nous avions nos livres et cela nous suffi­sait.

Les questions que posent les récits grecs et qui nous concernent toujours.

Nous savons bien sûr que « l’homme » n’est autre Ulysse. Pour­quoi Homère ne le dit-il pas d’emblée ? Peut-être parce que, en jouant dès l’abord de cette tension entre ce qu’il choi­sit de dire (l’homme) et ce qu’il sait que nous savons (Ulysse), le poète intro­duit un thème majeur, qui ne cessera de s’intensifier tout au long de son poème, à savoir : quelle est la diffé­rence entre ce que nous sommes et ce que les autres savent de nous ? Cette tension entre anony­mat et iden­tité sera un élément clé de l’intrigue de l’odyssée. Car la vie de son héros dépen­dra de sa capa­cité de cacher son iden­tité à ses enne­mis, et de la révé­ler, le moment venu, à ses amis, à ceux dont il veut se faire recon­naître : d’abord son fils, puis sa femme, et enfin son père.

Message d Homère

L’Odyssée démontre la vérité de l’un des vers les plus célèbres et les plus trou­blants, que le poète met dans la bouche d’Athena à la fin de la scène de l’assemblée :« Peu de fils sont l’égal de leur père ; la plupart en sont indignes, et trop rares ceux qui le surpassent. »

Le plaisir des mots venant du grec

Les récits de Nestor sont des exemples de ce que l’on appelle les récits du « nostos ». En grec, « nostos » signi­fie « le retour ». La forme pluriel du mot, « nostoi », était en fait le titre d’une épopée perdue consa­crée au retour des rois et chefs de guerre grecs qui combat­tirent à Troie. L’Odyssée est-elle même un récit du « nostos », qui s’écarte souvent du voyage tortueux d’Ulysse à Ithaque pour rappe­ler, sous forme conden­sée, Les « nostoi » d’autres person­nages, comme le fait ici Nestor -presque comme s’il crai­gnait que ces autres histoires de « nostoi » ne survivent pas à la posté­rité. Peu à peu, le mot « nostoi », teinté de mélan­co­lie et si profon­dé­ment ancrée dans les thèmes de l’Odyssée, a fini par se combi­ner à un autre mot du vaste voca­bu­laire grec de la souf­france, « algos », pour nous offrir un moyen d’exprimer avec une élégante simpli­cité le senti­ment doux-amère que nous éprou­vons parfois pour une forme parti­cu­lière et trou­blante de vague à l’âme. Litté­ra­le­ment, le mot signi­fie « la douleur qui naît du désir de retrou­ver son foyer », mais comme nous le savons, ce foyer, surtout lorsqu’on vieillit, peut aussi bien se situer dans le temps que dans l’espace, être un moment autant qu’un lieu. Ce mot est « nostal­gie ».

L’implication de l’écrivain dans le récit de l’odyssée

J’avais hâte d’aborder l’épisode de la cica­trice d’Ulysse, où se trouve mêlé dans deux thèmes essen­tiels de l’Odyssée : la dissi­mu­la­tion et la recon­nais­sance, l’identité et la souf­france, la narra­tion et le passage du temps. Mais une fois de plus, j’ai dû me rendre à l’évidence, les étudiants ne s’intéressaient pas du tout au même chose que moi. Seul Damien, le jeune Belge, avait parlé de la cica­trice d’Ulysse sur notre forum. Sans doute, me dis-je, est-ce parce que je suis écri­vain que cette scène me fascine plus qu’eux : car tout l’intérêt de la compo­si­tion circu­laire est de four­nir une solu­tion élégante au défi tech­nique qui se présente à quiconque veut entre­la­cer le passé loin­tain à la trame d’un récit au présent en gommant les sutures.

Pour comprendre ce passage, il faut savoir que l’auteur est homosexuel. Cela avait été difficile pour lui de le dire à ses parents. Mais son père ne l’avait pas jugé à l’époque. Il est en train de faire une croisière sur « les pas d’Ulysse ». Il est adulte et son père est très vieux. Dialogue père fils

Papa, attends, insis­tai-je. Donc, si je comprends bien, il y a eu un garçon gay amou­reux de toi dans le Bronx, c’est de lui que te vient ton surnom de « Loopy », et tu n’as jamais songé à m’en parler ?
Mon père baissa les yeux. C’est simple­ment, Dan, que… Je ne savais pas trop comment t’en parler.
Que répondre à cela ? Alors j’ai fait comme mon père : j’ai été sympa avec lui.
C’est bon, dis-je. Au moins, main­te­nant, c’est fait. Bon Dieu, papa…
Il appuya sur un bouton de son iPad et l » Iliade émit une lumière bleu­tée dans la pénombre. Ouais, on dirait… Puis il leva les yeux et dit : c’est une croi­sière sur l’Odyssée, n’oublie pas. Chacun a une histoire à racon­ter. Et chacun a… son talon d’Achille.
Oui, sans doute.

Traduit de l’allemand par Georges STURM. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Il est très rare que je lise des romans poli­ciers, mais c’est tout l’intérêt de ce club de lecture : se lais­ser guider vers des romans que j’ignorerais autre­ment. Ce roman permet de revivre le terrible hiver 1947 à Hambourg. Il y a fait un froid sibé­rien de janvier à mars. Et dans cette ville bombar­dée qui n’a pas encore eu le temps de se recons­truire, la popu­la­tion grelotte, a faim et vit pour une grande’ partie des plus pauvres dans des condi­tions de promis­cuité terribles. Beau­coup de gens fuyant les russes, ou n’ayant plus de maison s’entassent dans des hangars ou des bunkers et doivent leur survie à la fouille des décombres lais­sés par les bombar­de­ments. Sur ces ruines, quatre corps nus seront décou­verts, un homme deux femmes et une fillette (le fait est réel, la police n’a jamais pu savoir qui étaient ces gens et n’a pas pu trou­ver leur assas­sin). L’enquête est menée par un poli­cier Frank Stave, un adjoint qu’il n’apprécie pas Maschke, un anglais (Hambourg est encore en 1947 sous domi­na­tion britan­nique) James C. MsDo­nald. La vie après le IIIe Reich à Hambourg est beau­coup plus passion­nante que l’enquête elle-même (mais c’est une non-spécia­liste du genre « poli­cier » qui le dit !).

Au début j’étais gênée par le côté larmoyant du poli­cier : oui les Alle­mands ont souf­fert après la guerre mais étant donné le trai­te­ment qu’ils avaient réservé à l’Europe, je me sentais peu de compas­sion. Et puis, peu à peu, les person­nages se sont étof­fés et on sent que pour revivre, l’Allemagne doit faire face à son passé, beau­coup essaient de le faire, mais aussi que l’on ne peut pas tour­ner la page brus­que­ment. Les Alle­mands qui avaient vu leurs maisons détruites par les bombes anglaises étaient dans la misère et dans le déses­poir car ils se sentaient aussi coupables que victimes. Cela donne une ambiance étrange que cet écri­vain a parfai­te­ment rendu. On sent aussi qu’il faudra beau­coup de temps pour que les Alle­mands prennent conscience de l’étendue des horreurs que les nazis ont commises. Hambourg est rempli de réfu­giés, de personnes dépla­cées, mais aussi de bour­reaux qui se cachent parmi tous ces gens et espèrent ainsi échap­per à la justice.

Ce roman plaira sans doute aux amateurs des enquêtes poli­cières, avec des flics un peu glauques et ayant trop vu d’horreurs pour garder confiance dans la bonté des hommes. Mais même les non-lecteurs du genre aime­ront ce roman qui se situe à une époque très inté­res­sante, celle où les Alle­mands n’ont pas encore réalisé l’étendue des horreurs nazies et où ils doivent mettre leur fierté dans leur poche et accep­ter que les vain­queurs qui les occupent et qui ont détruit leurs villes soient les maîtres de leur pays.

Citations

En 1947 à Hambourg

Il arrive que de jeunes Hambour­geois, dont certains viennent juste d’être libé­rés d’un camp de prison­niers des Alliés, chahutent des soldats britan­niques dans les rues sombres, par fierté natio­nale comme ils disent, sans toute­fois oser aller plus loin. Stave quant à lui ne ressent aucune haine des occu­pants, même si c’est bien une bombe anglaise qui lui a ravi Marga­rethe. Confu­sé­ment, il se sent honteux des crimes des nazis, et c’est pour­quoi, même si l’idée lui paraît perverse, il se sent libéré d’un poids face aux dévas­ta­tions de la ville et à sa vie anéan­tie. Une perte et des priva­tions comme puni­tion méri­tée. On est devant des temps nouveaux. Peut-être.

Les survivants des camps 1947 Hambourg

Et quand un solli­ci­teur a supporté patiem­ment toutes les humi­lia­tions, la Croix-Rouge lui accorde une ration spéciale : un pain, une boîte de corned-beef, cinq tickets repas- déjeu­ner dans une cantine publique, huit semaines de rations supplé­men­taires sur la présen­ta­tion de la carte. C’est tout. Parce que les prati­ciens de la chambre des méde­cins de Hambourg ont décrété, je cite, » qu’en règle géné­rale l’état sani­taire et le niveau d’alimentation des déte­nus des camps est abso­lu­ment satis­fai­sant ».

Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aous­tin. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Lu en une nuit et sans aucune passion. Ce pauvre Benja­min vit dans une famille suisse très riche qui a les appa­rences d’une famille très heureuse. Malheu­reu­se­ment pour lui, elle n’a que ça, les appa­rences. Sa vie est à jamais boule­ver­sée par la dispa­ri­tion de sa sœur Summer, et vingt cinq ans plus tard, il est anéanti par ce souve­nir qu’il croyait avoir maîtrisé. Il lui faudra un courage incroyable pour remon­ter dans des souve­nirs et comprendre peu à peu ce qui était évident pour son entou­rage.

L’intérêt du roman vient de ce que nous parta­geons les efforts de cet homme dont le cerveau est embrumé par les mensonges de sa famille. Mais je n’ai pas été inté­res­sée par cette lecture, je me rendais compte que j’étais indif­fé­rente à l’histoire et pour­tant Monica Sabolo sait très bien la racon­ter, elle ne tranche jamais entre la mort ou la dispa­ri­tion de Sumer et ceci grâce à son narra­teur, celui qui était là, mais qui est aveu­glé par le poids de sa famille.

Citation

Voici la clé de l’histoire

- Et puis tes parents…
- Quoi, mes parents ? J’avais été surpris par le son d e ma voix, j’avais peut-être crié. Il fixait le mur, comme s’il regar­dait les images qui défi­laient derrière mon dos.
- On finit toujours par retrouve les gens, tu sais. Ils laissent une trace quelque part, ils passent un coup de télé­phone, se font repé­rer dans un super­mar­ché. J’avais envie d e vomir. Il avait des traces sombres de trans­pi­ra­tion sous les bras ; alors évidem­ment, s’il n’y a aucun indice aucun mouve­ment…

L’inspecteur a soupiré, comme si cette idée était trop déplai­sante. Il avait brus­que­ment baissé les yeux sur moi.

- quoi qu’il en soit, les gens ne dispa­raissent pas comme ça. Il y a toujours une expli­ca­tion. Et elle est souvent extrê­me­ment simple. A portée de main.