20160726_102602Traduit de l’anglais (États-​Unis) par Jean-​Luc Piningre

1Cet été, j’ai ressenti un fort besoin de retrouver un monde sans violence à travers mes lectures. J’ai pensé que cette Miss Alabama et ses petits secrets allaient me détourner de mon pessi­misme concer­nant l’humanité et en parti­cu­lier la cruauté des fous qui tuent au nom d’Allah. Quand j’ai commencé, j’ai cru avoir trouvé un déri­vatif à ma peine : le début est amusant, cette femme parfaite, trop sans doute, et qui a tout contrôlé dans sa vie, décide de se suicider car elle ne supporte plus de vivre à Birmin­gham dans l’état de l’Alabama au milieu de gens qui la déçoi­vent. Seule­ment voilà, alors que tout est très bien planifié sa collègue Brenda une femme noire sympa­thique et légè­re­ment obèse, lui impose d’aller voir un spec­tacle de Derviches-​Tourneurs. Maggie qui ne sait pas dire non recule son funeste projet d’une semaine. Durant ces quel­ques jours, nous allons peu à peu connaître son entou­rage et à travers sa vie, les diffi­cultés d’une ville comme Birmin­gham. Comme nous sommes avec des agents immo­bi­liers, on suit au plus près les trans­for­ma­tions des centres villes améri­cains et leur déser­ti­fi­ca­tion au profit de banlieues très anonymes.

Les person­nages sont sympa­thi­ques sauf la très méchante Babs Binginton. Se mêlent à l’histoire contem­po­raine, celles des siècles passés où a été construite une belle demeure que Maggie fera tout pour sauver des griffes des promo­teurs. Et bien, malgré toute ma bonne volonté et l’envie de lire un roman amusant je me suis très forte­ment ennuyée au point de tourner les pages de plus en plus rapi­de­ment. J’avais l’impression d’être dans une mauvaise série où tous les person­nages sont des cari­ca­tures d’eux-mêmes.

Est-​ce que tout simple­ment ce livre est tombé à un mauvais moment ? je ne sais pas. Mais je n’ai cru à aucune histoire et surtout pas au happy end, tant pis pour les anti-​divulgâcheuses, non, Maggie ne se suici­dera pas, non, la belle maison ne sera pas détruite par les méchants promo­teurs et oui, Maggie sera fina­le­ment heureuse, et non, je ne vous dirai pas comment (j’ai trop peur de perdre mes lecteurs et lectrices) !

Portrait de Maggie (Miss Alabama)

De toute a vie, elle ne s’était jamais mise en colère, or c’était la deuxième fois, ce mois-​ci. Était-​ce une méno­pause tardive ? Le retour du refoulé de l’agent immo­bi­lier ? Quoi qu’il en soit Maggie se dit qu’elle ferait mieux de se calmer.

Une diatribe contre les vedettes d’aujourd’hui

Aujourd’hui, les vedettes défen­dent toutes une cause. Et que je te cours le monde, que je te fais ami-​ami avec les dicta­teurs, que je te crache sur l’Amérique. Ce qui ne les empê­chent pas d’empocher l’argent qu’elles y gagnent . Je trouve qu’elles feraient mieux de fermer leurs grandes bouches et de simple­ment jouer la comédie.

– Les deux à la fois, c’est un peu compliqué, remarqua Brenda en riant.

20160718_100133Traduit de l’anglais par Mathilde Bach. Lu grâce au club de lecture de la média­thèque de Dinard, il a obtenu « un coup de cœur », ce sont des valeurs sûres ces coups de cœur de notre club !

4
Superbe roman qui tient en haleine le lecteur jusqu’au point final. Plusieurs histoires se croi­sent et inter­fè­rent les unes dans les autres. On y retrouve cette sensa­tion qu’un « frois­se­ment d’aile de papillon » dans un coin de la planète aura des réper­cus­sions dans le monde entier. Dans la péri­phérie de Las Vegas, la famille de Daniel vit au rythme des missions mili­taires d’un genre parti­cu­lier. Il dirige des drones sur des terro­ristes qui mena­cent la planète. Une guerre propre ? Seule­ment est-​ce qu’une guerre peut l’être ? Ce jour là , Daniel et Maria ne tueront pas seule­ment un terro­riste sur la fron­tière afghane et pakis­ta­naise, en appuyant sur un bouton, ils tueront aussi le grand amour d’un écri­vain : Michael. Celui-​ci, terrassé par cette mort qu’il ne comprend pas, essaie de se recons­truire auprès de Samantha (à qui le livre est dédié) Josh et leurs deux filles dans un agréable quar­tier de Londres. Mais là encore, la bavure des mili­taires améri­cains aura des consé­quences tragi­ques.

Le roman raconte la lente recons­truc­tion d’un homme écri­vain après un deuil tragique. Le fait qu’il soit écri­vain est impor­tant, il a toujours écrit ses livres grâce à un un don parti­cu­lier : il sait entrer dans la vie des gens et ceux-​ci lui font confiance au point de ne rien lui cacher de leur senti­ments les plus intimes. Grâce à ce don, il devient l’ami indis­pen­sable de ses voisins, celui qui est invité à toutes les fêtes et qui peut donc un jour pousser la porte de leur maison en leur absence afin de récu­pérer le tour­nevis dont il a un besoin urgent. Le roman peut commencer, nous progres­sons dans la maison des voisins de Michael, saisi peu à peu par un senti­ment d’angoisse terrible.

Je m’arrête là, car le roman est construit sur un suspens que je n’ai pas le droit de divul­gâ­cher sans me mettre à dos tous les amateurs du genre qui seront ravis, car c’est vrai­ment bien imaginé. J’ai person­nel­le­ment été plus sensible aux réflexions sur l’écriture. Ce person­nage d’écrivain reporter m’a beau­coup inté­ressée. Faire son métier en utili­sant la vie d’autrui comporte toujours une part de voyeu­risme qui est aussi un des thèmes de ce roman. Mais évidem­ment l’autre centre d’intérêt qui ques­tionne aussi beau­coup notre époque ce sont les consé­quences de la guerre de notre temps qui utilise des drones pour éviter de faire mourir au sol les soldats de la force domi­nante.

Citations

Une bonne description

Ces hommes qui travaillaient dans des bureaux, et que les costumes ne semblaient jamais quitter, même nus.

L’anglais international

Il n’arrivait pas à recon­naître son accent. Ses phrases commen­çaient en Europe puis elles migraient, comme des hiron­delles, survo­laient l’Afrique à mi-​chemin du point final.

Les vertus de la mer

La côte n’avait jamais été son décor naturel. Et cepen­dant il se réveilla avec la certi­tude que seul l’océan pouvait l’apaiser. La mer semblait assez immense pour réprimer les angoisses qui le déchi­raient . Assez pure pour lui dessiller les yeux.

Les peurs américaines et la guerre des drones

Las Vegas four­nis­sait à l’Amérique des versions du monde, afin que l’Amérique n’ait pas besoin de s’y aven­turer. D’autres pays, d’autres lieux étaient ainsi simul­ta­né­ment rappro­chés et tenus à distance. Exac­te­ment comme ils l’étaient sur ces écrans qu’il obser­vait à Creech. N’était-ce pas ce qu’ils faisaient égale­ment là-​bas, lui et Maria, avec leur tasse à café qui refroi­dis­sait sur l’étagère à côté ? Intro­duire dans l’Amérique une version de la guerre. Une version à la loupe mais à distance, un équi­va­lent sécu­risé, où ils n’étaient pas obligés d’aller eux-​mêmes.

20160716_131754Traduit de l’anglais par Hélène Hinfray

3
Je conseille la lecture de ce court témoi­gnage à tous les fans de « Downton Abbey ». La quatrième de couver­ture dit que ce récit inspira plusieurs scéna­ristes dont Julian Fellowes (créa­teur de Downton Abbey). Mais ne vous attendez pas à retrouver la série, contrai­re­ment au person­nage de Daisy, Margaret Powel est une jeune fille qui a tout de suite eu une conscience aiguë des limites de sa condi­tion. Elle ne fait pas partie de ceux ou celles qui, à l’image de Carson ou de Mme Hughes, s’identifient complè­te­ment à la famille qu’ils servent. Elle cherche par tous les moyens à sortir de sa condi­tion d’aide cuisi­nière et pour cela change le plus souvent possible d’employés. Cela nous vaut une série de portraits des riches familles anglaises hautes en couleurs ! Entre celle où on l’oblige à repasser les lacets des chaus­sures, celles où on ne les nourrit pas assez, celles où on les fait trimer comme des bêtes de somme, tout cela donne une vision bien éloi­gnée de notre chère famille Crawley. Une seule famille semble un peu corres­ponde à cet idéal, mais Margaret n’y reste pas long­temps car elle veut surtout se marier et ne plus être au service de.. Ce qui donne autant d’énergie à cette toute jeune fille c’est une éduca­tion rude mais très joyeuse au bord de la mer à Hove près de Brighton. Elle y a acquis une vision très juste de la société. Bien sûr le style est très plat mais on ne s’attend pas à plus pour ce témoi­gnage très vivant.
Pour le plaisir d’entendre sa voix voici un petit film où elle recom­mande de manger du poulet anglais :

Citations

L’importance du dimanche dans sa famille

Enfin, on ne peut pas dire non plus que l’église jouait un grand rôle dans la vie de mes parents. Je crois qu’ils n’avaient pas vrai­ment de temps à consa­crer à ça ; ou plus exac­te­ment ils n’en avaient pas envie. D’ailleurs on était plusieurs dans la famille à ne pas être baptisés. N’empêche qu’on devait tous aller au caté­chisme le dimanche. Pas parce que nos parents étaient croyants, mais parce que pendant ce temps-​là on n’était pas dans leurs jambes. Le Dimanche après-​midi, c’était le moment où il faisait l’amour.

L’école

Mais ce qui était formi­dable à l’école, c’est qu’on devait apprendre. À mon avis, il n’y a rien de plus impor­tant que de savoir lire et écrire et compter. C’est de ces trois choses-​là qu’on a besoin si on veut travailler et gagner sa vie. Nous, on nous forçait à apprendre , et je pense que les enfants il faut les forcer. Je ne crois pas aux théo­ries comme quoi « s’ils n’en ont pas envie ça ne leur appor­tera rien ». Bien sûr que ça leur appor­tera quelque chose . Nous, notre maîtresse venait nous donner une bonne gifle quand elle nous voyait bayer aux corneilles. Et croyez-​moi, quand on sortait de l’école on sortait avec quelque chose.

L’intérêt des patrons pour leurs domestiques

En fait pendant toute ma vie en condi­tion j’ai constaté que les patrons se souciaient toujours énor­mé­ment de notre bien-​être moral. Ils se fichaient pas mal de notre bien-​être physique. Pourvu qu’on soit capable de bosser, ça leur était bien égal qu’on ait mal au dos, au ventre ou ailleurs ? Mais tout ce qui avait à voir avec notre mora­lité, ils trou­vaient que ça les regar­dait. C’est ce qu’ils appe­laient « prendre soin des domes­ti­ques » s’intéresser à ceux d’en bas. Ça ne les déran­geaient pas qu’on fasse de grosses jour­nées, qu’on manque de liberté et qu’on soit mal payé ; du moment qu’on travaillait bien et qu’on savait que c’était le Bon Dieu qui avait tout orga­nisé pour que nous on soit en bas à trimer et qu’eux ils vivent dans le confort et le luxe, ça leur conve­nait parfai­te­ment.

20160625_130844

4Noukette qui parti­cipe au » prix des meilleurs romans des lecteurs de points » a placé celui-​ci en très bonne place pour remporter le prix, il n’en fallait pas plus pour éveiller ma curio­sité. Comme elle, je trouve beau­coup de qualités à ce roman. Comme je n’ai pas lu les autres, je ne peux pas lui attri­buer une place, en revanche, je lui attribue volon­tiers 4 coquillages. Pour­quoi pas 5 ? Car il manque un peu de tensions dans les intri­gues et sans m’ennuyer, je lais­sais parfois mon esprit vaga­bonder entre les poutrelles de Manhattan. Ce roman raconte la construc­tion et la destruc­tion des tours jumelles et prend pour person­nage prin­cipal un Indien Mohawk qui fait partie des célè­bres Iron­wor­kers, c’est à dire de ceux qui ont construit les buil­dings de New-​York et Chicago

f10efb4061ffe22a0f025ac02aa4d005

Plusieurs histoires s’entremêlent et permet­tent de vivre avec ces hommes très coura­geux de 1886 à 2012 …. Il permet de tordre aussi le cou à une légende tenace : oui les indiens Mohawks sont sujets au vertige comme tout le monde. Ceux pour qui ce malaise était trop fort n’ont pas fait ce travail là , voilà tout. La raison pour laquelle beau­coup d’entre eux l’ont fait, au péril de de leur vie parfois, c’est que dans l’Amérique de cette époque là peu de métiers aussi bien payés s’offraient aux Indiens. En plus, sur un chan­tier, quand quelqu’un fait bien son travail et est reconnu pour ses qualités, le racisme dispa­raît pour un temps, surtout si le métier est parti­cu­liè­re­ment diffi­cile. Le roman débute en septembre 2001, avec la recherche forcenée des rares survi­vants qui pouvaient être encore sauvés des ruines fumantes des tours jumelles. Peu à peu on comprendra pour­quoi il était presque impos­sible de survivre à cette catas­trophe qui coûtera la vie à plus de 2000 personnes. Mais avant cela, pour bien comprendre les rela­tions entre les person­nages il faudra remonter dans le temps et comprendre ce qui s’est passé à Quebec en avril 1907. Ce jour là une autre catas­trophe , un pont qui s’effondre et tue 76 personnes dont 36 Mohawks, là c’est l’entêtement de l’ingénieur qui n’était pas venu sur place, malgré les craintes des ouvriers qui sera respon­sable de cette tragédie.
Pont_de_Quebec_1907Les Iron­wor­kers sont fiers de leur savoir faire, ils ont parti­cipé à tous les grands chan­tiers de l’Amérique, là où il fallait des ouvriers n’ayant pas peur d’escalader les construc­tions métal­li­ques quelle que soit leur hauteur. La destruc­tion de ces tours a été ressentie comme une injure faite au travail de leurs ancê­tres.

Ce roman est inté­res­sant par sa partie tech­nique et son côté extrê­me­ment bien docu­menté, mais il est vrai qu’aujourd’hui tous ces docu­ments sont acces­si­bles sur Internet , encore faut-​il avoir le talent de les rassem­bler et de leur donner vie autour de person­nages atta­chants. Pendant quel­ques jours, j’étais sur les poutrelles des buil­dings Manhattan ou dans les décom­bres des tours. J’ai appris à quel point les sauve­teurs ont pris des risques pour leur vie et ont respirer des vapeurs très toxi­ques comme d’ailleurs tous ceux qui étaient près des tours quand elles se sont effon­drées. J’aime bien ce senti­ment que me procure parfois la lecture de n’être pas complè­te­ment avec les gens qui m’entourent mais dans un monde fait de passions, de peurs, de décou­vertes tech­ni­ques et de civi­li­sa­tions diffé­rentes.

PS lire le très bon billet de Delphine-​Olympe ne serait-​ce que pour les photos

Citations

Pour mettre fin à une idée reçue

Il n’a ni peur ni vertige, ou du moins le vertige il l’a comme les autre, mais il parvient à le surmonter, à faire semblant d’être à l’aise pour impres­sionner les copains. C’est ce que ses oncles disaient : respecter sa peur, dialo­guer avec elle, peu à peu l’amadouer, apprendre à la connaître pour l’apprivoiser. Serrer les fesses, faire comme s’il était normal de poser un pied devant l’autre sur trente centi­mè­tres de métal au dessus du vide. Tous n’y parve­naient pas, loin de là, mais ceux qui le peuvent semblent avoir un don unique.

Un des plaisirs de ce métier

Tu vois fiston, c’est un autre avan­tage d’être connec­teur : sur un chan­tier, tu es au- dessus des autres, au-​dessus du monde, dans les nuages, avec les dieux et les oiseaux.

L’ honneur d’être mort le 11 septembre

Si c’est un morceau d’un corps de civil, on évacue ça dans un sac plas­tique, comme à la poubelle ! trois minutes et ça repart. Je veux parler à l’enfoiré qui a demandé dans la radio si c’était un sac ou un drapeau. Les civils ont droit au même respect que tout le monde ici . Tous ces gens sont morts en héros, uniformes ou pas.

20160526_105726(1)Traduit de l’anglais ( États Unis) par Éric Chédaille.

3Après avoir lu « La Montagne en Sucre » je n’ai pas hésité à me lancer dans ce second roman que Domi­nique et Keisha m’avaient conseillé. Hélas, ce roman centré sur les amitiés entre univer­si­taires améri­cains ne m’a pas vrai­ment inté­ressée. Le roman suit la destinée de deux couples spécia­listes de litté­ra­ture anglaise, ils se pren­nent d’amitié, l’un a beau­coup d’argent et fait profiter de son confort un couple d’amis moins fortunés. Le person­nage prin­cipal dans lequel on peut recon­naître Wallace Stegner est l’universitaire moins riche mais doué pour l’écriture de romans à succès et qui , pour cette raison, est visi­ble­ment appelé à faire une belle carrière alors que son ami aura plus de mal à s’imposer car il aime surtout écrire de la poésie. Nous sommes donc dans le milieu d’enseignants au compor­te­ment et à la réus­site divers, on voit combien il est impor­tant, aux Etats-​Unis, de publier des arti­cles ou des livres pour réussir en tant qu’universitaire. Les deux carrières de ces amis évolue­ront donc à des rythmes très diffé­rents. La vie et un acci­dent que je ne peux pas raconter sans dévoiler l’intrigue, mettra leur amitié à rude épreuve. J’ai eu du mal à supporter les criti­ques sur le couple juif qui est, comme par hasard, arri­viste et inté­ressé. Un moment Stegner se demande (à travers son person­nage prin­cipal) s’il n’est pas victime de l’antisémitisme ambiant. Je peux lui répondre qu’il ne trouve aucune qualité à ses collè­gues juifs et que ça n’est pas très agréable car on peut penser que des profes­seurs capa­bles de peti­tesses, il y en a de toutes couleurs et de toutes confes­sions ! Comme beau­coup d’Américains, ils sont passionnés par la nature, je pense que c’est un aspect du roman qui a beau­coup plu à Domi­nique . Quant à moi, je dois un peu me forcer pour lire les descrip­tions surtout quand je les trouve gratuites. Je dirai que c’est un roman à lire pour ceux qui sont inté­ressés par le monde univer­si­taire améri­cain d’avant guerre, et que Stegner est d’une honnê­teté totale dans l’analyse des senti­ments mais, hélas, on ne retrouve pas du tout le souffle épique de « Montagne en sucre « .

Citations

Les descriptions de la nature que je dois me forcer à lire

Traver­sant les feuillus qui pous­sent au pied de la hauteur, traver­sant le cordon de cèdres, où des sources rendent le sol spon­gieux, je marche d’un pas alerte et mes yeux se repais­sent. J’avise dans la boue des empreintes de raton laveur, un adulte et deux petits, je vois des herbes mûris­santes ployées par l’humidité comme des arceaux de croquet, de fausses oronges, en cette saison encore plates voire concaves et conte­nant de l’eau, et des forêts minia­tures de pied-​de-​loup et de lyco­podes. Il y a, sous les jupes des épicéas, des cavernes mordo­rées, abris tout indi­qués pour les mulots et les lièvres.

Vanités

Quoique j’aie été occupé, peut-​être surmené, toute ma vie durant, il me semble aujourd’hui que j’ai accompli bien peu de choses impor­tantes, que mes livres n’ont jamais été à la hauteur de ce que j’avais en tête, et que les grati­fi­ca­tions –revenu confor­table, célé­brité, prix litté­raires et titres honorifiques-n’ont été que du clin­quant et rien dont un homme doive se contenter.

20160612_111430

Traduit de l’anglais (Grande-​Bretagne) par Isabelle Caron. Lu dans le cadre du meilleur des coups de coeur de l’année 2015/​2016 au club de lecture de la média­thèque de Dinard

3
J’ai eu beau­coup de mal à lire ce livre qui utilise un procédé éton­nant et, comme tous les procédés, très arti­fi­ciels. Le person­nage prin­cipal est souvent en grand danger de mort, en si grand danger que la mort l’emporte … le roman pour­rait alors s’arrêter. Ce serait mécon­naître le pouvoir de l’écrivain qui reprend là où l’histoire s’est mal engagée pour la survie d’Ursula . Ce bébé meurt au chapitre un, à la nais­sance car le médecin n’a pas pu arriver à temps, à cause de la neige. Kate Atkinson reprend : le médecin arrive et Ursula respire…. Puis, elle périra noyée mais en repre­nant le récit là où le danger était si grand que la fin logique était la noyade, elle sera sauvée par un peintre qui peignait une marine de cette si belle côte avec deux enfants jouant sur le rivage.

Bref, de récit en récit, on arrive à connaître parfai­te­ment la Grande Bretagne de 1910 à 1946. Ce roman ne donne pas toutes les clés ni des rela­tions des person­nages entre eux, ni du pour­quoi de leur présence dans des lieux si chargés histo­ri­que­ment : le lecteur est promené du Blitz dans les caves de Londres, au nid d’aigle aux côtés d’Eva Braun et Hitler. Au début, je me perdais à cause de ce procédé qui crée de multi­ples retours en arrière et puis je m’y suis habi­tuée. J’ai pensé que c’était comme si l’écrivain vous propo­sait de refaire votre vie autre­ment à chaque fois que la souf­france vous a tota­le­ment submergé. Ursula prend peu à peu conscience qu’elle possède un pouvoir à la fois de prémo­ni­tion et aussi celui d’empêcher la catas­trophe en déviant les forces du destin, il faut pour cela effec­tuer un retour en arrière. Comme je lisais simul­ta­né­ment « La Variante Chilienne » je trouve que cette cita­tion convient parfai­te­ment à « Une Vie Après l’Autre »

Les « si » sont des carre­fours invi­si­bles dont l’importance se mani­feste trop tard.

Pour être plus claire, je prends un exemple : Bridget la nour­rice et aide cuisi­nière de la famille, toute heureuse de la fin de la guerre 1418 veut aller avec son amou­reux fêter le retour des soldats à la gare de Londres. Dans la première version du roman, elle y attrape le virus de la grippe espa­gnole, elle en mourra mais le trans­mettra au plus jeune frère d’Ursula. Celle-​ci met toutes ses forces pour revenir au moment de la prise de déci­sion d’aller à Londres pour empê­cher ce projet dont elle seule connaît les funestes consé­quences. Cela nous vaut trois récit diffé­rents car Bridget veut abso­lu­ment mettre son projet à exécu­tion, Ursula finira par la préci­piter du haut de l’escalier de la maison. Les consé­quences sont doubles, Bridget n’ira pas à Londres, personne dans la famille n’aura la grippe espa­gnole. Mais on ferra soigner la petite fille pour trouble mentaux, elle rencon­trera un psychiatre qui sera bien­veillant et qui l’accompagnera une grand partie de son enfance. Je crains qu’en disant cela, vous soyez comme moi dérouté par ce procédé, ce serait alors vous priver d’un roman qui décrit si bien l’Angleterre de cette époque. Je n’ai jamais rien lu d’aussi précis à propos de l’horreur des bombar­de­ments sur Londres pendant la guerre. Et puis, il y a cet humour si britan­nique qui fait telle­ment de bien.

Un livre surpre­nant donc mais qui plaira aux amou­reux de notre chère Grande Bretagne qui vient de choisir de quitter l’Europe !

Citations

L’éducation sexuelle toute britannique

Sylvie n’avait pas la moindre idée d’où venaient les bébés, elle n’avait guère été plus avancée pendant sa nuit de noce. Sa mère, Lottie, avait fait des allu­sions, mais craint de donner des préci­sions anatomiques.Les rela­tions conju­gales entre Hommes et femmes semblaient mysté­rieu­se­ment impli­quer des alouettes prenant leur essor au point du jour.

Des contacts physiques contraires à la bonne éducation britannique

Le bébé emmailloté comme une momie pharao­nique fut enfin remis à Sylvie.Elle caressa douce­ment sa joue de pêche et dit « Bonjour, ma petite » et le Dr Fellowes se détourna afin de ne pas être témoin de démons­tra­tions d’affection aussi siru­peuse.

Les sentiments pour une belle mère

Adelaïde mena­çait de mourir depuis plusieurs années, mais « n’avait jamais tenu sa promesse » disait Sylvie.

Les bienfaits de l’Europe

Ursula était vierge en s’embarquant pour l’Europe, mais ne l’était plus à son retour. Elle pouvait en remer­cier l’Italie. (« Ma foi, si on ne peut pas prendre un amant en Italie, on se demande bien où s’est possible », disait Millie).

Le sens du roman

Et si nous avions la chance de recom­mencer encore et encore jusqu’à ce que nous finis­sions par ne plus nous tromper ? Ce ne serait pas merveilleux ?

20160612_111710Traduit de l’italien par Bernard Comment.

4
J’ai ce livre depuis un certain temps, il est de tous mes dépla­ce­ments avec toujours cette envie de le lire que je dois à un blog dont j’ai oublié de noter le nom. Pour une fois la quatrième de couver­ture dit assez bien ce que raconte ce roman : « une prise de conscience d’un homme confronté à la dicta­ture ». Le Docteur Pereira, jour­na­liste, vit à Lisbonne en 1938, il est chargé de la page cultu­relle du « Lisboa », hebdo­ma­daire qui préfère, et de loin, raconter l’arrivée des yachts de luxe et des réunion mondaines, qu’informer ses lecteurs sur les assas­si­nats en pleine rue de pauvres gens comme ce vendeur de pastè­ques. Docteur Pereira est un peu trop gras, un peu diabé­tique et surtout très malheu­reux depuis la mort de sa femme. Il se confie au portrait de celle qui a, sans doute, été le seul vrai rayon de soleil dans une vie plutôt triste. Cet homme sans espoir, et sans illu­sion voudrait pouvoir manger ses omelettes au fromage et boire ses citron­nades tran­quille­ment.

Mais voilà, autour de lui rien n’est exac­te­ment à sa place. Lisbonne n’est plus la même ville : le boucher juif voit sa devan­ture brisée sans qu’il puisse se plaindre à une police très certai­ne­ment complice, sa concierge l’espionne pour le compte de la milice, et une nouvelle d’Anatole France qu’il traduit pour la page cultu­relle de son journal lui voudra de très vives remon­trances de son direc­teur. La lente montée chez cet homme du malaise qui peu à peu s’empare de lui alors qu’il met toutes ses force à fuir la réalité est très bien racontée. Un presque rien, la rencontre avec un jeune couple de résis­tants à l’oppression, va être le petit grain de sable qui va enrayer sa belle construc­tion inté­rieure, ses protec­tions vont peu à peu se fissurer et un jour il ne pourra plus fuir. Je ne peux évidem­ment pas vous dévoiler cette fin mais c’est superbe.

Ce roman que j’ai commencé plusieurs fois est fina­le­ment un texte qui me restera en mémoire, je crois à ce person­nage et il m’a émue à cause ou plutôt grâce à ses faiblesses si humaines. Le style est un peu agaçant puisque le livre est présenté comme un témoi­gnage, toutes les phrases où Pereira prend la parole commence par ces mots repris dans le titre « Pereira prétend… ». C’est voulu bien sûr, et cela donne encore plus l’idée d’un person­nage peu sûr de lui, il a fallu pour­tant que je me force pour accepter cet effet.

PS grâce aux commen­taires je sais que je dois ce livre à Éva 

Citations

La résurrection (portrait du personnage principal)

Et Pereira était catho­lique, ou du moins se sentait-​il catho­lique à ce moment-​là, un bon catho­lique, quoiqu’il eût une chose à laquelle il ne pouvait pas croire : à la résur­rec­tion de la chair. À l’âme oui, certai­ne­ment, car il était sûr d’avoir une âme ; mais la chair, toute cette viande qui entou­rait son âme, ah non, ça n’allait pas ressus­citer, et pour­quoi aurait-​il fallu que cela ressus­cite ? se deman­dait Pereira . Toute cette graisse qui l’accompagnait quoti­dien­ne­ment, et la sueur, et l’essoufflement à monter l’escalier , pour­quoi tout cela devrait-​il ressus­citer ?

L’envie de fuir

Il fallait se rensei­gner dans les cafés pour être informé, écouter les bavar­dages , c’était l’unique moyen d’être au courant … mais Perreira n’avait pas envie de demander quoi que ce soit à personne, il voulait simple­ment s’en aller aux thermes, jouir de quel­ques jours de tran­quillité, parler à son ami le profes­seur Silva et ne pas penser au mal dans le monde.

SONY DSC5
Je savais que je lirai cette BD , mes tenta­teurs habi­tuels m’avaient convaincue , en parti­cu­lier Jérôme. Je me réfugie vers les BD quand, parfois, les romans m’agacent ou se répè­tent , et que l’actualité me fait peur . La BD est souvent conso­la­trice et celle-​ci, bien que très triste, a parfai­te­ment joué ce rôle. Les person­nages sont émou­vants, le dessin très beau et l’histoire ellip­tique est chargée du sens que chaque lecteur et lectrice voudra bien y mettre. On peut sourire, par exemple en appre­nant que si le person­nage féminin s’appelle Épilie c’est parce que son père était enrhumé le jour où il a déclaré son prénom à la mairie. On part à l’aventure comme dans toute BD parce que « même si on est bien » le bonheur est peut-​être ailleurs

20160522_184944

On s’instruit aussi et Gaston explique très bien le phéno­mène des marées. On est séduit par la tendresse et la naïveté affec­tueuse du petit Abélard et on compte sur Gaston pour l’aider, l’instruire et le protéger .

20160522_192318

Mais dans aucune autre BD , on ne trouve des messages de sagesse qu’on a tant envie de garder pour soi en les parta­geant avec tout le monde !

20160522_221848 20160522_221921 20160522_221837 (1)

20160603_1631165
Depuis La Frac­tale des Raviolis, je sais que je lirai ce roman soutenue dans cette volonté par JérômeNoukette et Keisha. Il était dans mes bagages depuis long­temps, et je suis ravie de l’avoir lu et relu puisque j’avais du temps. Je fais partie du club des lecteurs qui adorent les histoires, Pierre Raufast me permet de retrouver mes plai­sirs d’enfance , du temps où des adultes me racon­taient « Le Livre de la Jungle » ou « Les lettres de mon Moulin » . Je peux comprendre que l’on n’adhère pas à cet auteur car il semble si peu sérieux aujourd’hui de lire des histoires inven­tées qui s’enchaînent avec une logique impla­cable. L’imaginaire n’est pas à la mode sauf pour les enfants, ou en bandes dessi­nées. Je pense qu’un jour un dessi­na­teur s’emparera de cet univers si parti­cu­lier. En atten­dant, pour toutes celles et tous ceux qui veulent rêver, sourire et se laisser emporter par des fictions si bien construites qu’on est prêt à croire sur parole cet auteur qui expli­quent avec le plus grand sérieux des histoires nous empor­tent loin, bien loin de tous nos soucis du quoti­dien , lisez cette « Variante Chilienne ».

J’ai adoré le moment où les deux compères quelque peu éméchés ont essayé divers tech­ni­ques pour éteindre les vers luisants, je vous dirais bien comment c’est possible mais vous perdriez tout le sel de cette histoire. Je vous mets quand même sur la piste : claquer des mains ne suffit pas ! On ne peut pas raconter ce livre, car l’art d’un conteur est subtile et vient autant de l’histoire elle-​même que de la façon de la raconter. Mais quand même, sachez pour les esprits sérieux, que vous appren­drez comment cueillir des noix grâce aux héli­co­ptères, le pour­quoi du ratage du prix Nobel de litté­ra­ture pour Jorge luis Borges, vous vivrez dans un village où il a plu pendant 10 ans sans discon­ti­nuer : entre réalité et fiction, mensonge et vérité, Pierre Raufast signe un second roman qui m’a sans doute encore plus ravi que le premier parce que fina­le­ment je trouve qu’il aide à vivre quand on a l’âme en peine (la preuve : je lui mettrai bien 6 coquillages !).

Citations

Humour (irrésistible pour moi !)

Diffi­cile à croire, mais cet endroit avait été le bordel de campagne des paysans du coin avant la guerre. Il fut maquillé sous l’Occupation afin d’éviter que les soldats alle­mands ne souillent le patri­moine national.

Je connais des gens comme-​ça, mais ils le disent moins bien

L’été je mets ma peau en jachère, je la laisse se reposer. Au bout d’une semaine, ma barbe a poussé. Alors, je suis content. Au bout d’un mois, de grosses boucles blan­ches se forment. Là je suis tout à fait heureux. Mes talents de philo­sophe décu­plent. Je suis le Samson de la barbe blanche. À la rentrée des classes, je me rase. Je rede­viens le profes­seur fatigué qui tourne la meule du savoir.

Les énumérations que j’adore

Avec passion, il décou­vrit la science du mélange des terres, argile, marne et silice : le malaxage, le pour­ris­sage, l’estampage, le mode­lage, le cali­brage, le montage, le tour­nage, le tour­nas­sage, le moulage, le coulage, l’ansage, le séchage et la cuisson, qu’il appe­lait par défor­ma­tion « le cuis­sage ».

J’adore cette phrase

Les « si » sont des carre­fours invi­si­bles dont l’importance se mani­feste trop tard.

La perte des histoires non-​racontées

Quel gâchis ! Un cime­tière, c’est comme une biblio­thèque remplie de vieux livres dont on aurait perdu la clef.

20160520_160055Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Il a obtenu un coup de cœur. Traduit de l’italien par Elsa Damien.

4
Le cœur de ce roman bat au rythme d’une ville italienne emblé­ma­tique : Naples. Elena Ferrante nous plonge dans un quar­tier popu­laire et nous vivons l’amitié de deux petites filles : Elena et Lila. Évidem­ment (nous sommes en Italie du Sud), tout le monde est plus ou moins sous la domi­na­tion des malfrats. Ils sont une des compo­santes du récit et de la vie des Napo­li­tains, ils font partie des person­na­lités du quar­tier au même titre que tous les arti­sans néces­saires à la vie quoti­dienne. Une famille de cordon­niers : celle de Lila, un menui­sier, un épicier, un employé de la mairie : la famille de la narra­trice : Elena.

Loin du regard folk­lo­rique ou tragique de la misère de l’Italie d’après guerre, nous sommes avec ceux qui s’arrangent pour vivre et se débrouillent pour s’en sortir. Le roman se situe dans les années 50 et on sent que l’économie redé­marre, on voit l’arrivée des voitures de la télé­vi­sion, des loisirs à travers des moments passés à la plage. L’aisance ne supprime en rien l’organisation tradi­tion­nelle de la société de l’Italie du Sud et le poids des tradi­tions, en parti­cu­lier pour les mœurs entre filles et garçons. L’auteure explique très bien la façon très compli­quée dont les jeunes, dans ses années là, ont essayé de sortir des codes paren­taux tout en s’y confor­mant, car cela peut être si grave de ne pas le faire.

Les deux petites filles sont soudées par une amitié faite d’admiration et de domi­na­tion. Lila est la révoltée « la méchante » dit Elena qui sait, elle, se faire aimer de son entou­rage. Mais Lila est d’une intel­li­gence redou­table. C’est le second aspect passion­nant : l’analyse d’une amitié : Elena sent tout ce qu’elle doit à son amie. C’est Elena qui fait des études et se diri­gera plus tard vers l’écriture, mais son déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel doit tout ou presque à l’intelligence et la perti­nence de Lila, alors que celle-​ci refuse d’aller au lycée, pour se marier à 16 ans. Elle va délaisser l’instruction et la culture et cela met le doute dans la tête d’Elena qui sait que son amie est capable de réussir, bien mieux qu’elle même. Cet aspect de leur rela­tion est très trou­blant, on se demande, alors, si Lila n’est pas davan­tage dans le vrai que son amie. Puisque réussir par la voie scolaire signifie se couper défi­ni­ti­ve­ment de tous les liens sociaux dans lesquels les jeunes filles ont vécu jusqu’à présent.

Mais fina­le­ment on arrive au dernier aspect de ce roman, celui qui est si bien traité par Annie Ernaux : les études amènent Elena à sortir de cette société et de son propre monde, c’est évidem­ment très doulou­reux. En plus, pour elle, il s’agit d’un abandon de sa langue mater­nelle car le dialecte italien de Naples n’a rien à voir avec l’italien du lycée. C’est un voyage sans retour et cela ressemble à un exil qu’elle hési­tera à faire. Lila qui a décidé de faire changer les rapports dans son quar­tier est-​elle dans le vrai ? Une histoire de chaus­sures nous prou­vera que sa tâche est loin d’être gagnée d’avance.

La construc­tion du roman ne dit presque rien de la vie d’adulte de ses deux petites filles deve­nues femmes et j’avoue que cela m’a manqué. Je comprends bien le choix de l’écrivaine, qui laisse une porte ouverte mais j’aime bien qu’on m’en dise un peu plus.

Citations

Dureté de la vie des enfants à Naples dans les années 50

Je ne suis pas nostal­gique de notre enfance : elle était pleine de violence. Il nous arri­vait toutes sortes d’histoires, chez nous et à l’extérieur, jour après jour : mais je ne crois pas avoir jamais pensé que la vie qui nous était échue fût parti­cu­liè­re­ment mauvaise. C’était la vie, un point c’est tout : et nous gran­dis­sions avec l’obligation de la rendre diffi­cile aux autres avant que les autres ne nous la rendent diffi­cile.

Trait de caractère de sa mère

Ma mère voyait toujours le mal, où, à mon grand agace­ment, on décou­vrait tôt ou tard que le mal, en effet, se trou­vait, et son regard tordu semblait fait tout exprès pour deviner les mouve­ments secrets du quar­tier.

La relation entre Elena et Lila et les succès scolaires

– C’est quoi, pour toi, « une ville sans amour » ?
– Une popu­la­tion qui ne connaît pas le bonheur.
– Donne-​moi un exemple.

Je songeai aux discus­sions que j’avais eues avec Lila et Pasquale pendant tout le mois de septembre et senti tout à coup que cela avait été une véri­table école, plus vraie que celle où j’allais tous les jours.

– L’Italie pendant le fascisme, l’Allemagne pendant le nazisme, nous tous, les êtres humains, dans le monde d’aujourd’hui.

Se croire au-​dessus des conventions

Ainsi Stefano avait continué à travailler sans défendre l’honneur de sa future épouse, Lila avait continué sa vie de fiancée sans avoir recours ni au tran­chet ni à rien d’autre, et les Solara avaient continué à faire courir les rumeurs obscènes… Ils déployaient gentillesse et poli­tesse avec tout le monde, comme s’ils étaient John et Jacque­line Kennedy dans un quar­tier de pouilleux… Lila voulait quitter le quar­tier tout en restant dans le quar­tier ? Elle voulait nous faire sortir de nous-​mêmes, arra­cher notre vieille peau et nous en imposer une nouvelle, adaptée à celle qu’elle était en train d’inventer elle-​même ?