20160503_104806Traduit de l’Arabe (Irak) par Fran­çois Zabbal.

Quatre raisons pour lire ce roman :

  • Comprendre que l’Irak a été un pays d’une grande culture très ancienne riche et variée avant que tous les malheurs du monde s’abattent sur lui..
  • Comprendre ce que repré­sente l’exil pour des êtres parfai­te­ment adaptés à leur pays avant les guerres civiles.
  • Savourer la langue d’Inaam Kachachi.
  • Et puis …. je lui ai attribué, sans l’ombre d’une hési­ta­tion, cinq coquillage…

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Je crains de ne pas être assez convain­cante pour vous dire à quel point j’ai apprécié la lecture du roman de Inaam Kachachi . Tout m’a touchée dans son écri­ture. Elle sait par son style nous faire partager la beauté de la langue poétique arabe. J’ai pensé que Fran­çois Zabbal, même si ce n’est pas facile à rendre en fran­çais, avait dû prendre bien du plaisir car un traduc­teur est un amou­reux de deux langues et cette auteure m’a fait regretter de ne pas lire l’arabe.

Le roman parle de l’exil des chré­tiens Irakiens. Le person­nage central est une femme gyné­co­logue de 84 ans, Wardiya, qui arrive en France d’abord chez une nièce poète et de son fils Iskandar adoles­cent. Un lien très parti­cu­lier se tissera entre cette femme extra­or­di­naire porteuse de tout le riche passé de l’Irak et cet ado qui a vécu prin­ci­pa­le­ment en France, il ne connaît son pays qu’à travers les innom­brables morts pleurés par ses proches ; cela lui donnera l’idée de créer un cime­tière virtuel qui connaîtra un certain succès auprès de sa tante. L’auteure sait nous faire revivre son pays et on se rend compte que l’humanité toute entière a beau­coup perdu à travers la destruc­tion d’une ancienne et riche civi­li­sa­tion, en parti­cu­lier l’occasion de faire vivre ensemble une mosaïque de peuples aux mœurs divers et variés. Il n’en reste pas grand chose et le pays est, aujourd’hui, aux mains de gens sans honneur ni dignité . Les chré­tiens sont les dernières victimes, ils ont essayé de rester mais, quand la peur quoti­dienne est au rendez vous, on ne peut que fuir. Comme Wardiya qui a vu un jour dans son cabinet, rempli de femmes qui venaient en consul­ta­tion, une toute jeune fille arriver avec une cein­ture d’explosifs et qui, par quel miracle ?, ne voulait plus mourir, ce dernier épisode tragique la déci­dera à partir de son cher Bagdad.

Ce roman raconte aussi, ce que repré­sente l’exil quand, ce qui est souvent le cas, les familles sont complè­te­ment écla­tées. Wardiya a trois enfants, l’une à Dubaï, son fils à Haiti et sa fille au Canada. Elle a essayé de rejoindre sa fille médecin comme elle, mais le Canada lui a refusé son visa, elle rend hommage dans son livre à Sarkozy (c’est si rare que l’on parle de lui posi­ti­ve­ment que je le souligne !) qui a ouvert les portes de la France aux réfu­giés chré­tiens d’Irak. Elle raconte bien comment à l’arrivée un simple toit sécu­risé et la dispa­ri­tion de la peur rend n’importe quel réfugié de zone de guerre heureux. Puis vient le moment où on se rend compte qu’il faut s’adapter à un monde qui n’est pas le sien. Avec toute la famille dispersée sur toute la planète. C’est vrai­ment très dur quand on a plus de 80 ans. On se demande si la vraie patrie de cette Wardiya ce n’est fina­le­ment pas la méde­cine, en tout cas c’est dans sa confron­ta­tion avec les méde­cins qu’elle se sent revivre complè­te­ment. Plusieurs voix se font entendre dans ce roman et plusieurs époques s’entremêlent, il fallait bien cela pour nous faire comprendre à quel point voir ses proches dispersés par l’exil est une véri­table douleur même si chaque jour qui passe on remercie le ciel ou la France d’être en vie.

Pour en savoir un peu plus sur les chré­tiens d’Orient ce repor­tage boule­ver­sant d’Arte
http://​www​.arte​.tv/​g​u​i​d​e​/​f​r​/​0​6​0​824 – 000-​A/​la-​fin-​des-​chretiens-​d-​orient

Citations

Les premiers appartements des réfugiés

Le studio dans lequel ils vivaient verti­ca­le­ment le jour, et hori­zon­ta­le­ment la nuit.

L’exil

Je me calfeutre dans mon appar­te­ment et je suis les nouvelles du pays. J’écris de la poésie. Je dialogue avec Bagdad à l’aide de la télé­com­mande, et je me consi­dère comme une patriote. Mes poèmes sont les armes que je manie le mieux. Que puis-​je faire de plus qu’aligner les mots et les lamen­ta­tions à la manière des poètes d’antan. Même la tendresse, je m’évertue à l’ extirper de moi afin de ne pas être envahie par la nostalgie. Je ne veux pas retourner là-​bas, pas même pour en savoir plus. Les liens se sont inter­rompus depuis que les écrans ont été envahis par des Irakiens qui ne ressemblent pas aux Irakiens. Des voleurs, des coupeurs de têtes , des nervis qui exhibent sur la poitrine les médailles de leur forfait.

Les juifs en Irak dans les années 50

C’était l’année de la déchéance de la natio­na­lité pour les juifs. Ceux d’entre eux qui voulaient quitter le pays étaient auto­risés à s’en aller à la condi­tion de ne plus jamais revenir. Et cette année là, aucun juif ne fut admis à l’université.

Une pointe d’humour

La France leur a ouvert la porte de manière inopinée. Elle les a accueillis en même temps que des milliers de réfu­giés. Ils ont cru alors qu’on les privi­lé­giait parmi les Noirs, les Jaunes et les métis, et qu’ils auraient droit à un meilleur trai­te­ment et de meilleurs loge­ments. Mais les poux sont anal­pha­bètes, ils ne savent ni lire ni écrire et ils ne font pas la diffé­rence entre la tête d’un Viet­na­mien et celle d’un Soma­lien, d’un Tchét­chène ou d’un Irakien.

Rapport entre la nièce et sa tante

La venue de ma tante de Bagdad n’a pas vrai­ment changé le rythme paisible de ma vie, mais elle en a bous­culé la routine.

Elle m’a trans­formée comme un jeu de cartes qu’on brouille avant de distri­buer les 10, les as et les rois. Chacun des joueurs assis autour de la table tente de lire sur le visage de ses parte­naires s’ils possèdent ou non un joker. Wardiya les avait tous. Une femme qui porte quatre-​vingts ans sur ses épaules ne s’avance pas légère et seule, sans son passé. En s’exilant, ma tante m’a jeté celui-​ci dans les bras.

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5J’ai assisté au spec­tacle de Fred Pellerin, artiste-​conteur-​chanteur québé­cois à Saint- Malo, c’est un véri­table régal. Il est en tournée en ce moment en France, s’il passe près de chez vous, ne le ratez pas. Avec son accent de là-​bas , il vous conte l’histoire de son village (Saint-​Elie de Caxton) et tout à coup vous croyez entendre tous les chan­teurs à l’accent rocailleux, tous les livres du Québec et vous vous sentez heureux. Son barbier coif­feur, vous fera sourire , celui qui même après sa mort a su ne pas se faire oublier du village grâce (ou à cause ?) des nombreuses cica­trices sur le visage de ses clients. Vous n’oublierez pas non plus les sœurs à cornette ou plutôt à hublot qui ont hanté son enfance. Son spec­tacle est abso­lu­ment irra­con­table, tout ce que je peux dire c’est que ce soir-​là à Saint-​Malo, la salle était très gaie et a éclaté de rire plusieurs fois. Mon seul regret c’est qu’il a peu chanté alors que j’adore sa voix. Si j’avais su qu’il chan­tait aussi peu je n’y serai sans doute pas allée et j’aurais eu bien tort car j’ai pris beau­coup de plaisir à entendre ses histoires.

Une de mes chan­sons préfé­rées

20160421_164157Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Traduit de l’anglais (Grande-​Bretagne) par Charles Recoursé

J’ai bien aimé la présen­ta­tion de ce roman par la maison d’édition :

Une mère meurt. Elle laisse derrière elle deux petits garçons et leur père terrassés par le chagrin. Un soir, on frappe à la porte de leur appar­te­ment londo­nien. Surgit alors un étrange person­nage : un corbeau, doué non seule­ment de parole mais d’une verve enfié­vrée, d’un aplomb surpre­nant et d’un sens de l’humour rava­geur. Qu’il soit chimère ou bien réel, cet oiseau de malheur s’est donné une mission auprès des trois âmes en péril. Il sera leur confi­dent, baby-​sitter, analyste, compa­gnon de jeu et d’écriture, l’ange gardien et le pitre de service — et il les accom­pa­gnera jusqu’à ce que la bles­sure de la perte, à défaut de se refermer, guérisse assez pour que la soif de vivre reprenne le dessus.

Boule­ver­sante, hila­rante, auda­cieuse et unique, cette fable moderne est un bijou litté­raire qui nous rappelle ceci : ce sont les pouvoirs de l’imaginaire et la force des mots qui nous tiennent en vie.

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J’avais eu, aussi, envie de le lire en lisant les billets de Jérôme Noukette ... Mais, je dois avouer que ce très court roman n’a pas fonc­tionné pour moi. Sans remettre la traduc­tion en cause, je pense quand même que c’est plus facile à savourer en anglais. L’humour du corbeau m’est complè­te­ment passé à côté. J’ai été très sensible au déses­poir des enfants et du père, l’arrivée du corbeau qui cherche à sa façon à les ramener vers la vie ne m’a pas gênée au début. Et puis, les sons bizarres, les suites de mots sans aucun sens m’ont déta­chée de ses propos et du livre. Je ne sais pas comment on peut raconter le deuil, d’une femme aimée, mère de deux jeunes garçons, cet auteur a essayé sans me montrer une voie, je respecte cela mais je suis restée à côté, un peu comme lorsque des amis traversent des épreuves si lourdes que cela nous rend muets . Je garderai cepen­dant cette phrase toute simple des enfants après la mort brutale de leur maman :

Les vacances et l’école c’est devenu pareil.

20160417_121555(1)Je dois cette lecture à Gambadou « le blog des fanas de livres« .

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Je lui mets ces cinq coquillages sans aucune hési­ta­tion, cela fait long­temps qu’un roman pour la jeunesse ne m’a pas autant tenu en haleine. La première partie est abso­lu­ment remar­quable. Un ado, « Mo », dimi­nutif de Morgan, passe sa vie à jouer aux jeux d’ordinateur. Dans la vie virtuelle, il est très fort et ne s’intéresse vrai­ment qu’à ça. Et puis, cet ado mal parti pour être heureux va vivre une expé­rience abso­lu­ment extra­or­di­naire, et peu à peu, il se trans­for­mera et se prendra d’amour pour la nature. Une créa­ture qui aurait pu avoir sa place dans un jeu de rôle lui apprendra à survivre dans des condi­tions extrêmes.

J’ai bien conscience du flou de mes propos mais ce serait vrai­ment dommage de dévoiler ce qui fait un des charmes de ce récit : la nature même des person­nages prin­ci­paux. C’est très beau et en dehors de bien des sentiers battus. Ce qui m’a le plus étonnée, c’est la lente conver­sion de l’adolescent vers un autre monde, réel celui-​là mais qui lui demande de savoir utiliser toutes ses compé­tences acquises dans le monde de l’imaginaire. Le suspens est intense et la fin est peu prévi­sible. Les person­nages secon­daires sont loin d’être des cari­ca­tures et enri­chissent le récit . L’oncle chas­seur de blai­reaux que l’on aime­rait bien détester n’est pas qu’une sombre brute. La mère un peu dépassée par l’éducation de cet adoles­cent si peu scolaire saura lui montrer qu’elle l’aime et lui fera confiance fina­le­ment. Même le poli­cier qui détruit le rêve de Mo est un être beau­coup plus sensible qu’il n’y paraît.

Aucun des adultes n’est tout à fait capable de comprendre les diffi­cultés auxquelles doit faire face Mo, mais aucun ne voudrait vrai­ment lui faire du mal. Il doit cepen­dant réussir à trouver ses solu­tions en lui-​même pour grandir défi­ni­ti­ve­ment.

Citations

La nature la nuit

C’est une nuit très vibrante, tous les bruits voyagent à des kilo­mètres à la ronde, on dirait qu’on est sur une corde tendue, que chaque brin­dille qui craque de l’autre côté du monde trouve son écho près de nous.

C’est une nuit blanche et bleue. blanche parce que la pleine lune nous écla­bousse de sa lumière. Et bleue comme l’obscurité profonde qui nous enve­loppe, si douce qu’on dirait du velours.

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Traduit de l’anglais (États-​Unis) par Eric Chédaille.

4Je dois à Keisha un certain nombre de nuits et de petits déjeuner très éloi­gnés des côte de la Manche, avec ce roman de 987 pages qui fait rouler l’imagination dans les grands espaces de l’ouest améri­cain. J’aimerais comprendre pour­quoi les fran­çais aiment à ce point changer les titres. En anglais l’auteur a appelé son roman « The Big Rock Candy Moun­tain », en 2002 le livre est publié aux éditions Phébus, sous le titre traduit exac­te­ment de l’anglais « La bonne Grosse Montagne en sucre ». Et main­te­nant, il revient avec ce titre raccourci, pour­quoi ? Dans l’ancien titre, on croit entendre la voix de Bo, le person­nage prin­cipal, qui fait démé­nager sa famille tous les 6 mois pour les convaincre d’aller recher­cher la fortune sur une « bonne grosse montagne en sucre » . Bref, je m’interroge !

Je suis restée trois semaines avec Bo, Elsa, Chet et Bruce. J’ai trouvé quelques longueurs à cet énorme roman, mais n’est-ce pas de ma part un phéno­mène de mode ? Je préfère, et de loin, quand les écri­vains savent concen­trer ce qu’ils ont à nous dire. Je recon­nais, cepen­dant, que, pour comprendre toutes les facettes de cet « anti-​héros » Bo Wilson, mari d’une extra­or­di­naire et fidèle Elsa et père de Chet et de Bruce, il fallait que l’auteur prenne son temps pour que le lecteur puisse croire que Bo soit à la fois « un indi­vidu montré en exemple par la nation toute entière » et un malfrat violent recherché par toute les polices sans pour autant « être un indi­vidu diffé­rent »  : ce sont là les dernières phrases de son fils, Bruce qui ressemble forte­ment au narra­teur (et peut-​être à l’auteur), il a craint, admiré, détesté son père sans jamais tota­le­ment rompre le lien qui l’unit à lui.

Cet homme d’une énergie incroyable, est toujours prêt pour l’aventure, il espère à chaque nouvelle idée rencon­trer la fortune et offrir une vie de rêve à sa femme. Il y arrive parfois mais le plus souvent son entre­prise fait naufrage et se prépare alors un démé­na­ge­ment pour fuir la police ou des malfrats. Elsa, n’a aucune envie d’une vie dorée, elle aurait espéré, simple­ment, pouvoir s’enserrer dans un village, un quar­tier un immeuble, entourée d’amis qu’elle aurait eu plaisir à fréquenter. C’est un person­nage éton­nant, car elle comprend son mari et sait que d’une certaine façon, elle l’empêche d’être heureux en étant trop raison­nable. Son amour pour ses enfants est très fort et ils le lui rendent bien. Cette plongée dans l’Amérique du début du XXe siècle est passion­nante et l’analyse des person­nages est fine et complexe. C’est toute une époque que Wallace Stei­gner évoque, celle qui a pour modèle des héros qui ont fait l’Amérique mais qui s’est donné des règles et des lois qui ne permettent plus à des aven­tu­riers de l’espèce de Bo de vrai­ment vivre leurs rêves. Jamais dans un roman, je n’avais, à ce point, pris conscience que la fron­tière entre la vie de l’aventurier et du bandit de grand chemin était aussi mince.

Citations

Justification du titre

Il y avait quelque part, pour peu qu’on sût les trouver, un endroit où l’argent se gagnait comme on puise de l’eau au puits, une bonne grosse montagne en sucre où la la vie était facile, libre, pleine d’aventure et d’action, où l’on pouvait tout avoir pour rien.

Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas

Henry était pondéré, inof­fensif, réti­cent même à annoncer sans ambages qu’il venait pour la voir elle et non son père, au point qu’il s’était montré capable de passer une demi-​douzaine de soirées au salon à converser avec Nels Norgaard sans adresser plus de dix mots à Elsa. Il était posé, inca­pable d’un mot dur envers quiconque, gentil, si digne de confiance mais si dépourvu de charme. Comme il était dommage, songea-​t-​elle une fois en soupi­rant, que Bo, avec son aisance inso­lente, son intel­li­gence, son physique puis­sant et délié, ne possédât pas un peu du calme rassu­rant d’Henry. Mais à peine commençait-​elle à se laisser aller à cette idée qu’elle se repre­nait : non, se disait-​elle avec une pointe de fierté, jamais Bo ne pour­rait ressem­bler à Henry. Il n’avait rien d’un animal de compa­gnie, il n’était pas appri­voisé, il ne suppor­tait pas les entraves, en dépit de ses efforts aussi intenses que fréquents.

la famille déménageait tous les ans parfois quatre fois par an

Long­temps après, Bruce consi­dé­rait cette absence de racines avec un éton­ne­ment vague­ment amusé. les gens qui vivaient toute leur vie au même endroit, qui taillaient leur haie de lilas et repi­quaient des berbéris, qui chan­geaient de carrée en ronde la forme de leur bassin de nénu­phars, qui déter­raient les vieux bulbes pour en mettre de nouveaux, qui voyaient pousser et un jour ombrager leur façade les arbres qu’ils avaient plantés, ces gens-​là lui semblaient par contraste suivre un chemi­ne­ment incer­tain entre ennui et conten­te­ment.

L’amour

L’amour est quelque chose qui fonc­tionne dans les deux sens, dit Elsa d’une voix douce. Pour être aimé, il faut aimer. 

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Je ne parle pas souvent des maisons d’édition car je trouve, le plus souvent, qu’elles font seule­ment leur travail (ce qui n’est pas si mal, évidem­ment !). Or, grâce à ce roman, j’ai décou­vert la maison de Joëlle Losfeld et ses qualités méritent d’être souli­gnées. En plus du texte parfai­te­ment présenté, et donc, agréable à lire, d’une couver­ture utili­sant une photo de statut de l’antiquité égyp­tienne où l’on croit recon­naître le sourire énig­ma­tique de Gohar (le person­nage prin­cipal, ex-​philosophe), l’éditeur a enrichi ce livre d’une série de docu­ments nous permet­tant de mieux connaître Albert Cossery. Cet auteur célèbre dans les années 50 dans le petit monde de Saint Germain-​des-​Prés est quelque peu oublié aujourd’hui. Cette maison d’édition sait le faire revivre et j’aurais plaisir à garder ce bel objet-​livre qui dans ma biblio­thèque.

Je dois cette lecture à Goran un nouveau venu dans ma blogo­sphère, et je me suis rendu compte en allant cher­cher ce titre dans une bonne librairie pari­sienne, que cet auteur était pour de nombreux lecteurs une réfé­rence indis­pen­sable pour la litté­ra­ture égyp­tienne. Égyp­tienne ? écrit par un homme ayant surtout vécu en France, il a d’ailleurs reçu le prix de la Fran­co­phonie en 1992, et visi­ble­ment très influencé par la litté­ra­ture fran­çaise. On pense tout de suite à un autre Albert, Camus celui-​là. Le mendiant le plus inté­res­sant, Gohar, est un super Meur­sault, il a encore moins que lui de raison de tuer et il est autre­ment plus puis­sant car il entraîne celui qui aurait dû le punir dans son sillage du monde de l’absurde ou la notion du bien et du mal dispa­raît. Un mendiant de plus, un ancien poli­cier, hantera les rues du Caire dans des lieux consa­crés unique­ment à la survie, et où le plus impor­tant c’est de respecter un code de l’honneur fondé surtout sur l’esprit de déri­sion. Ce n’est ni cet aspect, ni l’enquête poli­cière assez mal menée qui a fait pour moi l’intérêt de ce livre, c’est la décou­verte de ce monde et de toutes les petites ficelles pour survivre. Le crime gratuit me révulse, et le côté philo­so­phique du dépas­se­ment du bien et du mal est telle­ment daté que cela ne m’intéresse plus. En revanche, la vie de ces êtres qui n’ont plus rien est très bien décrite.

Je doute tota­le­ment de la véra­cité des person­nages car ils sont décrit par un intel­lec­tuel à l’abri du besoin et rési­dant en France. Je pense que c’est toujours plus facile d’imaginer les très pauvres dans une forme de bonheur et refu­sant les faci­lités de notre société que comme des exclus du système et qui aime­rait bien en profiter un peu. Mais là n’est pas du tout le propos du roman et je rajoute que c’est un livre qui se lit faci­le­ment et agréa­ble­ment, j’ai tort d’avoir un juge­ment moral sur son propos car c’est juste­ment ce que dénonce Albert Cossery : cette morale occi­den­tale qui fait fi de l’énorme misère des pauvres en Égypte, ce que nous dit cet auteur c’est que puisqu’on ne peut rien y changer le meilleur moyen c’est encore de vivre comme les mendiants du Caire. Une absence de volonté de posséder quoique ce soit est, pour lui, beau­coup plus dange­reuse pour l’équilibre de la société qu’une quel­conque révolte. On peut le penser comme une première pierre à l’édifice de la compré­hen­sion de ce pays, mais je pense que des roman comme « Taxi » de Kaled Khamissi ou « L’immeuble Yakou­bian » de Alaa El Aswani mettent en scène une Égypte beau­coup plus contem­po­raine et les auteurs ne sont plus encom­brés par le poids des idées des intel­lec­tuels fran­çais (marxisme, exis­ten­tia­lisme et autres struc­tu­ra­lisme).

Citations

L’ironie

Peut-​être était-​il atteint d’une maladie conta­gieuse. » Les microbes ! » se dit-​il avec angoisse. Mais presque aussitôt la peur des microbes lui parut risible. Si l’on devait mourir des microbes, pensa-​t-​il, il y a long­temps que nous serions tous morts. Dans un monde aussi déri­soire, même les microbes perdaient de leur viru­lence.

Le pays paradisiaque (ça a bien changé ! mais peut-​être pas pour ce détail)

En Syrie, la drogue n’était l’objet d’aucune inter­dic­tion. Le haschisch y pous­sait libre­ment dans les champs, comme du véri­table trèfle ; on pouvait le cultiver soi-​même.

Une putain heureuse de l’être

« Pour­quoi irais-​je à l’école, dit Arnaba d’un ton mépri­sant . Je suis une putain, moi. Quand on a un beau derrière, on n’a pas besoin de savoir écrire. »

La ville européenne

L’avenue Fouad s’ouvrit au centre de la ville euro­péenne comme un fleuve de lumière. El Kordi remon­tait l’avenue, d’un pas de flâneur, avec le senti­ment inquié­tant d’être dans une ville étrange. Il avait beau se dire qu’il se trou­vait dans son pays natal, il n’arrivait pas à y croire… Quelque chose manquait à cette cohue bruyante : le détail humo­ris­tique par quoi se recon­naît la nature de l’humain.

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B.D que je dois à Jérôme et Noukette et aussi à une irri­sis­tible envie de me faire du bien. Voilà une histoire où des gens s’aiment, savent se le dire et que je ne trouve pas « gnan­gnan » pour autant. Sans doute à cause de la part de rêve que ce dessi­na­teur sait mettre dans son récit. Et puis, j’aime bien ce dessin où il y a plein de petits détails à décou­vrir, on peut rester sur une planche rien que pour le plaisir des yeux. Je l’avais achetée pour mes petits enfants, mais je vais la garder pour moi, ils la liront à leur prochaine visite. Ma collec­tions de BD à propos de personnes âgées augmente après Mamette, les Vieux Four­neaux ‚ voici ce merveilleux grand-​père chinois J’espère que comme moi, mes petits enfants seront sensibles à ce genre de phrases, même quand la vie devient diffi­cile :

Pépé avait raison chacun doit croire en sa chance

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Livre lu grâce aux billets de Mior et de Galéa, je les remercie pour cette lecture. Bien sûr , nous avons tous et toutes, lu beau­coup de livres sur la persé­cu­tion des juifs pendant la guerre. Mais chaque cas est unique, et la grande origi­na­lité de ce témoi­gnage c’est qu’il a été écrit à chaud , pendant et juste après les événe­ments. Cela fait penser à « Suite fran­çaise » de Irène Némi­rovsky, tout en étant moins litté­raire c’est quand même très bien écrit. Fran­çoise Frenkel a une passion : les livres et en parti­cu­lier ceux des écri­vains fran­çais. Grâce à des études litté­raires de très bon niveau, à la Sorbonne, elle ouvre une librairie fran­çaise à Berlin en 1921. Ce lieu devient vite, grâce à sa culture, un haut lieu de la civi­li­sa­tion fran­çaise en Alle­magne. Hélas les nazis détrui­ront ce beau rêve et malheu­reu­se­ment pour elle, son origine juive et polo­naise la met en grand danger. En 1939, elle arrive à Paris, puis se réfugie à Nice, en danger partout elle veut fuir en Suisse où l’attendent des amis. Son récit s’arrête lorsqu’elle pose les deux pieds dans ce pays où elle a pu survivre. Elle raconte avec préci­sion, d’abord sa joie de créer à Berlin un lieu de culture fran­çaise, puis son exil dans une France trop vite occupée et enfin sa fuite vers la Suisse, cela permet au lecteur de partager le quoti­dien d’une femme qui cherche à s’échapper de la nasse qui se referme inexo­ra­ble­ment sur elle et ses rela­tions.

Elle nous montre toute la diver­sité des réac­tions des Fran­çais, ceux qui sont dans l’évidence de la main tendue, comme ce couple de coif­feurs, qu’on a envie d’embrasser telle­ment ils sont intel­li­gents et gentils, et puis ceux qui sont indif­fé­rents ou hostiles, une gamme de réac­tions qui sonnent telle­ment vraies. Fran­çoise Frenkel tient à souli­gner l’attitude des Savoyards, c’est dans cette région qu’elle a senti le plus de compas­sion et le maximum d’aides pour ceux qui étaient traqués par la milice ou la Gestapo. Un livre prenant donc et indis­pen­sable au moment où des hommes et des femmes sont à nouveau traqués par une idéo­logie morti­fère.

L’introduction de Patrick Modiano est superbe, on comprend très bien pour­quoi il s’est retrouvé dans ce témoi­gnage lui qui a vécu la guerre sans la défense d’un milieu fami­lial protec­teur et qui a ressenti comme Fran­çoise Frenkel, les valeurs humaines se déliter et le danger planer sur la moindre rencontre de person­na­lités plus ou moins bizarres. Il nous dit aussi que ce livre qui a paru en 1945 et qui a été tota­le­ment oublié ne livre pas l’intimité de l’écrivain mais que ce n’est pas si impor­tant. Mais, je dois être une femme de notre époque, car j’aimerais bien savoir, pour­quoi elle ne nous parle pas de son mari, mort à Ausch­witz, comment elle avait quand même un peu d’argent pendant la guerre, et surtout si de 1945 à 1975 elle a été heureuse à Nice. Oui j’aimerais en savoir plus sur cette femme si pudique et si coura­geuse.

Citations

Ambiance à Nice parmi les réfugiés

Un grand nombre de réfu­giés se prépa­raient à l’émigration. Ils comp­taient sur un parent plus ou moins proche, sur un ami, ou sur l’ami d’un ami, sur des connais­sances établies dans de loin­taines parties du monde et qui les aide­raient, pensaient-​ils, à réaliser ce projet.

Ils entre­te­naient une corres­pon­dance labo­rieuse, à mots couverts, lançaient des télé­grammes coûteux, deman­daient des affi­da­vits, des visas, rece­vaient des réponses, des contre-​demandes, des ques­tion­naires, des circu­laires qui engen­draient une nouvelle vague de corres­pon­dance.

Ensuite, ils station­naient des mati­nées entières devant les consu­lats pour apprendre que tel ou tel docu­ment manquait, n’était pas conforme aux pres­crip­tions ou se trou­vait inexact. Lorsque quelques-​uns sortaient avec un visa, ils étaient regardés comme des phéno­mènes, comme des bien­heu­reux !

Les départs étaient peu nombreux

L’exilé et la guerre

Le fond de cette exis­tence était l’attente, canevas où un espoir toujours plus mince et une pensée de plus en plus morose brodaient ensemble des arabesques nostal­giques

L’âme humaine

Un fond de sadisme doit être caché en tout homme pour se dévoiler lorsqu’une occa­sion s’en présente. Il suffi­sait qu’on ait donné à ces garçons, somme toute paisibles, le pouvoir abomi­nable de chasser et de traquer des êtres humains sans défense pour qu’ils remplissent cette tâche avec une âpreté singu­lière et farouche qui ressem­blait à de la joie.

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Un trajet Saint-​Malo – Paris en décou­vrant le pays Dogon. Merci pour ce conseil de lecture Maggie. Le roman a deux prin­ci­paux inté­rêts une enquête poli­cière, qui est sans mystère. On comprend très vite les enjeux du conflit qui opposent des jeunes pervertis par l’argent, aux anciens du village respec­tueux des tradi­tions du pays des Dogons. L’autre intérêt ce sont juste­ment ces tradi­tions. Et aussi, celles de toutes les compo­santes du Mali. On se sent bien avec ce commis­saire Habib et son assis­tant Sosso, on comprend leurs réac­tions très carté­siennes face ce qu’on voudrait leur faire prendre pour de la magie. Une ques­tion restera sans réponse : l’assassin est-​il le pire person­nage de cette sombre histoire ?

Si j’ai aimé la première partie de ce roman, et la plongée dans cette culture qui a fasciné tant d’ethnologues, la seconde moitié où l’enquête poli­cière doit être résolue m’a beau­coup moins plu, et j’ai même alors trouvé que les réalités afri­caines étaient trop cari­ca­tu­rées. Je suis déci­dé­ment extrê­me­ment diffi­cile pour la litté­ra­ture poli­cière et donc, je ne suis pas un très bon juge. Si ce roman vous tombe sous la main, mes réserves, ne doivent pas vous arrêter, Koussa Konake m’a quand même permis d’oublier complè­te­ment le train et les passa­gers entre Saint-​Malo et Le Mans ( un peu trop court pour aller jusqu’à Paris) , j’étais sur les routes cabos­sées entre Mopti et le pays Dogon, malgré les nombreux rappels de la restau­ra­tion me disant que la voiture Bar était dans la voiture 14 et que des plats de grande qualité m’y atten­daient.

Citations

Vivre dans des milieux hostiles

Ces terres arides, rocailleuses, ravi­nées, où tout porte l’empreinte d’une érosion sans fin, sont à l’image de la vie rude de leurs habi­tants. Ici, il n’y a que la sueur de l’homme pour faire verdir les rochers. Si, quelque fois, un marigot offre son eau, c’est juste pour assurer la survie. La nature n’écrase pas l homme, elle le mini­mise.

La religion en pays Dogon

Il arrive qu’une mosquée ou une église de ciment détonne dans cet univers telle­ment uniforme, mais on sent qu’elles attendent un Dieu qui n’est pas d’ici. Car le Dieu des Dogons n’a besoin ni de mosquée ni d’église. C’est Amma et il vit en chaque chose, dans chaque objet sculpté, dans l’âme de chaque Dogon.

Humour, après une conversation avec le ministre de l’intérieur

– Il a toujours été comme ça, jovial, sympa­thique, dyna­mique. Un vrai séduc­teur. On ne peut pas dire le contraire. Il est éloquent aussi, c’est sûr.
– Mais pares­seux.
– Ben oui, on ne peut pas tout avoir.

SONY DSCLu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

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Ce roman est une lente déam­bu­la­tion, parfois poétique, dans un corps qui commence à vieillir, dans le deuil d’un ami proche, dans la créa­tion artis­tique. Rien n’est très diffi­cile pour ce cinéaste, sa vie est douce sans aspé­rité, Philippe Claudel a créé un person­nage d’aujourd’hui qui a la chance de pouvoir encore aimer et être aimé. Il se laisse aller à la tris­tesse car son ami qui avait de l’énergie pour deux a été vaincu par un cancer. Commence alors pour lui une réflexion sur la vie, la mort et le vieillis­se­ment. Le titre du roman vient de cette civi­li­sa­tion des Toraja qui font une place très parti­cu­lière aux morts et aux funé­railles.

J’ai été très touchée par cette image des tout petits bébés que l’on enterre dans le tronc des arbres pour qu’ils puissent conti­nuer à grandir, en quelque sorte. Ce livre se lit sans déplaisir certains passages m’ont bien plu car ils expliquent assez bien ce que je ressens quand l’âge s’attaque à mes forces vitales. Pour autant, sans le club, je n’aurais certai­ne­ment pas lu ce roman et je ne sais pas s’il peut vrai­ment plaire à un large public.

Citations

Nous enter­rons nos morts. Nous les brûlons aussi. Jamais nous n’aurions songé à les confier aux arbres. Pour­tant nous ne manquons ni de forêts ni d’imaginaire. Mais nos croyances sont deve­nues creuses et sans écho. Nous perpé­tuons des rituels que la plupart d’entre nous seraient bien en peine d’expliquer. Dans notre monde, nous gommons désor­mais la présence de la mort. Les Toraja en font le point focal du leur. Qui donc est dans le vrai ?

Le vieillissement

Vous entrez dans la phase que j’appelle « le corps inamical ».

Pendant des années, vous avez vécu avec lui, en lui, en parfaite osmose, dans un équi­libre qui vous satis­fai­sait : vous l’entreteniez du mieux que vous pouviez, et il vous procu­rait en échange ce que vous atten­diez de lui, au moment où vous l’attendiez, perfor­mances physiques, amou­reuses, plai­sirs alimen­taires, sensa­tions… Puis le temps a lente­ment érodé votre parte­naire. Vous avez senti peu à peu sa présence, je veux dire sa marque, son usure, son défaut à vous suivre.