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Traduit de l’anglais (Grande-​Bretagne) par Isabelle Caron. Lu dans le cadre du meilleur des coups de coeur de l’année 2015/​2016 au club de lecture de la média­thèque de Dinard

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J’ai eu beau­coup de mal à lire ce livre qui utilise un procédé éton­nant et, comme tous les procédés, très arti­fi­ciels. Le person­nage prin­cipal est souvent en grand danger de mort, en si grand danger que la mort l’emporte … le roman pour­rait alors s’arrêter. Ce serait mécon­naître le pouvoir de l’écrivain qui reprend là où l’histoire s’est mal engagée pour la survie d’Ursula . Ce bébé meurt au chapitre un, à la nais­sance car le médecin n’a pas pu arriver à temps, à cause de la neige. Kate Atkinson reprend : le médecin arrive et Ursula respire…. Puis, elle périra noyée mais en repre­nant le récit là où le danger était si grand que la fin logique était la noyade, elle sera sauvée par un peintre qui peignait une marine de cette si belle côte avec deux enfants jouant sur le rivage.

Bref, de récit en récit, on arrive à connaître parfai­te­ment la Grande Bretagne de 1910 à 1946. Ce roman ne donne pas toutes les clés ni des rela­tions des person­nages entre eux, ni du pour­quoi de leur présence dans des lieux si chargés histo­ri­que­ment : le lecteur est promené du Blitz dans les caves de Londres, au nid d’aigle aux côtés d’Eva Braun et Hitler. Au début, je me perdais à cause de ce procédé qui crée de multi­ples retours en arrière et puis je m’y suis habi­tuée. J’ai pensé que c’était comme si l’écrivain vous propo­sait de refaire votre vie autre­ment à chaque fois que la souf­france vous a tota­le­ment submergé. Ursula prend peu à peu conscience qu’elle possède un pouvoir à la fois de prémo­ni­tion et aussi celui d’empêcher la catas­trophe en déviant les forces du destin, il faut pour cela effec­tuer un retour en arrière. Comme je lisais simul­ta­né­ment « La Variante Chilienne » je trouve que cette cita­tion convient parfai­te­ment à « Une Vie Après l’Autre »

Les « si » sont des carre­fours invi­si­bles dont l’importance se mani­feste trop tard.

Pour être plus claire, je prends un exemple : Bridget la nour­rice et aide cuisi­nière de la famille, toute heureuse de la fin de la guerre 1418 veut aller avec son amou­reux fêter le retour des soldats à la gare de Londres. Dans la première version du roman, elle y attrape le virus de la grippe espa­gnole, elle en mourra mais le trans­mettra au plus jeune frère d’Ursula. Celle-​ci met toutes ses forces pour revenir au moment de la prise de déci­sion d’aller à Londres pour empê­cher ce projet dont elle seule connaît les funestes consé­quences. Cela nous vaut trois récit diffé­rents car Bridget veut abso­lu­ment mettre son projet à exécu­tion, Ursula finira par la préci­piter du haut de l’escalier de la maison. Les consé­quences sont doubles, Bridget n’ira pas à Londres, personne dans la famille n’aura la grippe espa­gnole. Mais on ferra soigner la petite fille pour trouble mentaux, elle rencon­trera un psychiatre qui sera bien­veillant et qui l’accompagnera une grand partie de son enfance. Je crains qu’en disant cela, vous soyez comme moi dérouté par ce procédé, ce serait alors vous priver d’un roman qui décrit si bien l’Angleterre de cette époque. Je n’ai jamais rien lu d’aussi précis à propos de l’horreur des bombar­de­ments sur Londres pendant la guerre. Et puis, il y a cet humour si britan­nique qui fait telle­ment de bien.

Un livre surpre­nant donc mais qui plaira aux amou­reux de notre chère Grande Bretagne qui vient de choisir de quitter l’Europe !

Citations

L’éducation sexuelle toute britannique

Sylvie n’avait pas la moindre idée d’où venaient les bébés, elle n’avait guère été plus avancée pendant sa nuit de noce. Sa mère, Lottie, avait fait des allu­sions, mais craint de donner des préci­sions anatomiques.Les rela­tions conju­gales entre Hommes et femmes semblaient mysté­rieu­se­ment impli­quer des alouettes prenant leur essor au point du jour.

Des contacts physiques contraires à la bonne éducation britannique

Le bébé emmailloté comme une momie pharao­nique fut enfin remis à Sylvie.Elle caressa douce­ment sa joue de pêche et dit « Bonjour, ma petite » et le Dr Fellowes se détourna afin de ne pas être témoin de démons­tra­tions d’affection aussi siru­peuse.

Les sentiments pour une belle mère

Adelaïde mena­çait de mourir depuis plusieurs années, mais « n’avait jamais tenu sa promesse » disait Sylvie.

Les bienfaits de l’Europe

Ursula était vierge en s’embarquant pour l’Europe, mais ne l’était plus à son retour. Elle pouvait en remer­cier l’Italie. (« Ma foi, si on ne peut pas prendre un amant en Italie, on se demande bien où s’est possible », disait Millie).

Le sens du roman

Et si nous avions la chance de recom­mencer encore et encore jusqu’à ce que nous finis­sions par ne plus nous tromper ? Ce ne serait pas merveilleux ?

20160612_111710Traduit de l’italien par Bernard Comment.

4
J’ai ce livre depuis un certain temps, il est de tous mes dépla­ce­ments avec toujours cette envie de le lire que je dois à un blog dont j’ai oublié de noter le nom. Pour une fois la quatrième de couver­ture dit assez bien ce que raconte ce roman : « une prise de conscience d’un homme confronté à la dicta­ture ». Le Docteur Pereira, jour­na­liste, vit à Lisbonne en 1938, il est chargé de la page cultu­relle du « Lisboa », hebdo­ma­daire qui préfère, et de loin, raconter l’arrivée des yachts de luxe et des réunion mondaines, qu’informer ses lecteurs sur les assas­si­nats en pleine rue de pauvres gens comme ce vendeur de pastè­ques. Docteur Pereira est un peu trop gras, un peu diabé­tique et surtout très malheu­reux depuis la mort de sa femme. Il se confie au portrait de celle qui a, sans doute, été le seul vrai rayon de soleil dans une vie plutôt triste. Cet homme sans espoir, et sans illu­sion voudrait pouvoir manger ses omelettes au fromage et boire ses citron­nades tran­quille­ment.

Mais voilà, autour de lui rien n’est exac­te­ment à sa place. Lisbonne n’est plus la même ville : le boucher juif voit sa devan­ture brisée sans qu’il puisse se plaindre à une police très certai­ne­ment complice, sa concierge l’espionne pour le compte de la milice, et une nouvelle d’Anatole France qu’il traduit pour la page cultu­relle de son journal lui voudra de très vives remon­trances de son direc­teur. La lente montée chez cet homme du malaise qui peu à peu s’empare de lui alors qu’il met toutes ses force à fuir la réalité est très bien racontée. Un presque rien, la rencontre avec un jeune couple de résis­tants à l’oppression, va être le petit grain de sable qui va enrayer sa belle construc­tion inté­rieure, ses protec­tions vont peu à peu se fissurer et un jour il ne pourra plus fuir. Je ne peux évidem­ment pas vous dévoiler cette fin mais c’est superbe.

Ce roman que j’ai commencé plusieurs fois est fina­le­ment un texte qui me restera en mémoire, je crois à ce person­nage et il m’a émue à cause ou plutôt grâce à ses faiblesses si humaines. Le style est un peu agaçant puisque le livre est présenté comme un témoi­gnage, toutes les phrases où Pereira prend la parole commence par ces mots repris dans le titre « Pereira prétend… ». C’est voulu bien sûr, et cela donne encore plus l’idée d’un person­nage peu sûr de lui, il a fallu pour­tant que je me force pour accepter cet effet.

Citations

La résurrection (portrait du personnage principal)

Et Pereira était catho­lique, ou du moins se sentait-​il catho­lique à ce moment-​là, un bon catho­lique, quoiqu’il eût une chose à laquelle il ne pouvait pas croire : à la résur­rec­tion de la chair. À l’âme oui, certai­ne­ment, car il était sûr d’avoir une âme ; mais la chair, toute cette viande qui entou­rait son âme, ah non, ça n’allait pas ressus­citer, et pour­quoi aurait-​il fallu que cela ressus­cite ? se deman­dait Pereira . Toute cette graisse qui l’accompagnait quoti­dien­ne­ment, et la sueur, et l’essoufflement à monter l’escalier , pour­quoi tout cela devrait-​il ressus­citer ?

L’envie de fuir

Il fallait se rensei­gner dans les cafés pour être informé, écouter les bavar­dages , c’était l’unique moyen d’être au courant … mais Perreira n’avait pas envie de demander quoi que ce soit à personne, il voulait simple­ment s’en aller aux thermes, jouir de quel­ques jours de tran­quillité, parler à son ami le profes­seur Silva et ne pas penser au mal dans le monde.

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Je savais que je lirai cette BD , mes tenta­teurs habi­tuels m’avaient convaincue , en parti­cu­lier Jérôme. Je me réfugie vers les BD quand, parfois, les romans m’agacent ou se répè­tent , et que l’actualité me fait peur . La BD est souvent conso­la­trice et celle-​ci, bien que très triste, a parfai­te­ment joué ce rôle. Les person­nages sont émou­vants, le dessin très beau et l’histoire ellip­tique est chargée du sens que chaque lecteur et lectrice voudra bien y mettre. On peut sourire, par exemple en appre­nant que si le person­nage féminin s’appelle Épilie c’est parce que son père était enrhumé le jour où il a déclaré son prénom à la mairie. On part à l’aventure comme dans toute BD parce que « même si on est bien » le bonheur est peut-​être ailleurs

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On s’instruit aussi et Gaston explique très bien le phéno­mène des marées. On est séduit par la tendresse et la naïveté affec­tueuse du petit Abélard et on compte sur Gaston pour l’aider, l’instruire et le protéger .

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Mais dans aucune autre BD , on ne trouve des messages de sagesse qu’on a tant envie de garder pour soi en les parta­geant avec tout le monde !

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Depuis La Frac­tale des Raviolis, je sais que je lirai ce roman soutenue dans cette volonté par JérômeNoukette et Keisha. Il était dans mes bagages depuis long­temps, et je suis ravie de l’avoir lu et relu puisque j’avais du temps. Je fais partie du club des lecteurs qui adorent les histoires, Pierre Raufast me permet de retrouver mes plai­sirs d’enfance , du temps où des adultes me racon­taient « Le Livre de la Jungle » ou « Les lettres de mon Moulin » . Je peux comprendre que l’on n’adhère pas à cet auteur car il semble si peu sérieux aujourd’hui de lire des histoires inven­tées qui s’enchaînent avec une logique impla­cable. L’imaginaire n’est pas à la mode sauf pour les enfants, ou en bandes dessi­nées. Je pense qu’un jour un dessi­na­teur s’emparera de cet univers si parti­cu­lier. En atten­dant, pour toutes celles et tous ceux qui veulent rêver, sourire et se laisser emporter par des fictions si bien construites qu’on est prêt à croire sur parole cet auteur qui expli­quent avec le plus grand sérieux des histoires nous empor­tent loin, bien loin de tous nos soucis du quoti­dien , lisez cette « Variante Chilienne ».

J’ai adoré le moment où les deux compères quelque peu éméchés ont essayé divers tech­ni­ques pour éteindre les vers luisants, je vous dirais bien comment c’est possible mais vous perdriez tout le sel de cette histoire. Je vous mets quand même sur la piste : claquer des mains ne suffit pas ! On ne peut pas raconter ce livre, car l’art d’un conteur est subtile et vient autant de l’histoire elle-​même que de la façon de la raconter. Mais quand même, sachez pour les esprits sérieux, que vous appren­drez comment cueillir des noix grâce aux héli­co­ptères, le pour­quoi du ratage du prix Nobel de litté­ra­ture pour Jorge luis Borges, vous vivrez dans un village où il a plu pendant 10 ans sans discon­ti­nuer : entre réalité et fiction, mensonge et vérité, Pierre Raufast signe un second roman qui m’a sans doute encore plus ravi que le premier parce que fina­le­ment je trouve qu’il aide à vivre quand on a l’âme en peine (la preuve : je lui mettrai bien 6 coquillages !).

Citations

Humour (irrésistible pour moi !)

Diffi­cile à croire, mais cet endroit avait été le bordel de campagne des paysans du coin avant la guerre. Il fut maquillé sous l’Occupation afin d’éviter que les soldats alle­mands ne souillent le patri­moine national.

Je connais des gens comme-​ça, mais ils le disent moins bien

L’été je mets ma peau en jachère, je la laisse se reposer. Au bout d’une semaine, ma barbe a poussé. Alors, je suis content. Au bout d’un mois, de grosses boucles blan­ches se forment. Là je suis tout à fait heureux. Mes talents de philo­sophe décu­plent. Je suis le Samson de la barbe blanche. À la rentrée des classes, je me rase. Je rede­viens le profes­seur fatigué qui tourne la meule du savoir.

Les énumérations que j’adore

Avec passion, il décou­vrit la science du mélange des terres, argile, marne et silice : le malaxage, le pour­ris­sage, l’estampage, le mode­lage, le cali­brage, le montage, le tour­nage, le tour­nas­sage, le moulage, le coulage, l’ansage, le séchage et la cuisson, qu’il appe­lait par défor­ma­tion « le cuis­sage ».

J’adore cette phrase

Les « si » sont des carre­fours invi­si­bles dont l’importance se mani­feste trop tard.

La perte des histoires non-​racontées

Quel gâchis ! Un cime­tière, c’est comme une biblio­thèque remplie de vieux livres dont on aurait perdu la clef.

20160520_160055Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Il a obtenu un coup de cœur. Traduit de l’italien par Elsa Damien.

4
Le cœur de ce roman bat au rythme d’une ville italienne emblé­ma­tique : Naples. Elena Ferrante nous plonge dans un quar­tier popu­laire et nous vivons l’amitié de deux petites filles : Elena et Lila. Évidem­ment (nous sommes en Italie du Sud), tout le monde est plus ou moins sous la domi­na­tion des malfrats. Ils sont une des compo­santes du récit et de la vie des Napo­li­tains, ils font partie des person­na­lités du quar­tier au même titre que tous les arti­sans néces­saires à la vie quoti­dienne. Une famille de cordon­niers : celle de Lila, un menui­sier, un épicier, un employé de la mairie : la famille de la narra­trice : Elena.

Loin du regard folk­lo­rique ou tragique de la misère de l’Italie d’après guerre, nous sommes avec ceux qui s’arrangent pour vivre et se débrouillent pour s’en sortir. Le roman se situe dans les années 50 et on sent que l’économie redé­marre, on voit l’arrivée des voitures de la télé­vi­sion, des loisirs à travers des moments passés à la plage. L’aisance ne supprime en rien l’organisation tradi­tion­nelle de la société de l’Italie du Sud et le poids des tradi­tions, en parti­cu­lier pour les mœurs entre filles et garçons. L’auteure explique très bien la façon très compli­quée dont les jeunes, dans ses années là, ont essayé de sortir des codes paren­taux tout en s’y confor­mant, car cela peut être si grave de ne pas le faire.

Les deux petites filles sont soudées par une amitié faite d’admiration et de domi­na­tion. Lila est la révoltée « la méchante » dit Elena qui sait, elle, se faire aimer de son entou­rage. Mais Lila est d’une intel­li­gence redou­table. C’est le second aspect passion­nant : l’analyse d’une amitié : Elena sent tout ce qu’elle doit à son amie. C’est Elena qui fait des études et se diri­gera plus tard vers l’écriture, mais son déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel doit tout ou presque à l’intelligence et la perti­nence de Lila, alors que celle-​ci refuse d’aller au lycée, pour se marier à 16 ans. Elle va délaisser l’instruction et la culture et cela met le doute dans la tête d’Elena qui sait que son amie est capable de réussir, bien mieux qu’elle même. Cet aspect de leur rela­tion est très trou­blant, on se demande, alors, si Lila n’est pas davan­tage dans le vrai que son amie. Puisque réussir par la voie scolaire signifie se couper défi­ni­ti­ve­ment de tous les liens sociaux dans lesquels les jeunes filles ont vécu jusqu’à présent.

Mais fina­le­ment on arrive au dernier aspect de ce roman, celui qui est si bien traité par Annie Ernaux : les études amènent Elena à sortir de cette société et de son propre monde, c’est évidem­ment très doulou­reux. En plus, pour elle, il s’agit d’un abandon de sa langue mater­nelle car le dialecte italien de Naples n’a rien à voir avec l’italien du lycée. C’est un voyage sans retour et cela ressemble à un exil qu’elle hési­tera à faire. Lila qui a décidé de faire changer les rapports dans son quar­tier est-​elle dans le vrai ? Une histoire de chaus­sures nous prou­vera que sa tâche est loin d’être gagnée d’avance.

La construc­tion du roman ne dit presque rien de la vie d’adulte de ses deux petites filles deve­nues femmes et j’avoue que cela m’a manqué. Je comprends bien le choix de l’écrivaine, qui laisse une porte ouverte mais j’aime bien qu’on m’en dise un peu plus.

Citations

Dureté de la vie des enfants à Naples dans les années 50

Je ne suis pas nostal­gique de notre enfance : elle était pleine de violence. Il nous arri­vait toutes sortes d’histoires, chez nous et à l’extérieur, jour après jour : mais je ne crois pas avoir jamais pensé que la vie qui nous était échue fût parti­cu­liè­re­ment mauvaise. C’était la vie, un point c’est tout : et nous gran­dis­sions avec l’obligation de la rendre diffi­cile aux autres avant que les autres ne nous la rendent diffi­cile.

Trait de caractère de sa mère

Ma mère voyait toujours le mal, où, à mon grand agace­ment, on décou­vrait tôt ou tard que le mal, en effet, se trou­vait, et son regard tordu semblait fait tout exprès pour deviner les mouve­ments secrets du quar­tier.

La relation entre Elena et Lila et les succès scolaires

– C’est quoi, pour toi, « une ville sans amour » ?
– Une popu­la­tion qui ne connaît pas le bonheur.
– Donne-​moi un exemple.

Je songeai aux discus­sions que j’avais eues avec Lila et Pasquale pendant tout le mois de septembre et senti tout à coup que cela avait été une véri­table école, plus vraie que celle où j’allais tous les jours.

– L’Italie pendant le fascisme, l’Allemagne pendant le nazisme, nous tous, les êtres humains, dans le monde d’aujourd’hui.

Se croire au-​dessus des conventions

Ainsi Stefano avait continué à travailler sans défendre l’honneur de sa future épouse, Lila avait continué sa vie de fiancée sans avoir recours ni au tran­chet ni à rien d’autre, et les Solara avaient continué à faire courir les rumeurs obscènes… Ils déployaient gentillesse et poli­tesse avec tout le monde, comme s’ils étaient John et Jacque­line Kennedy dans un quar­tier de pouilleux… Lila voulait quitter le quar­tier tout en restant dans le quar­tier ? Elle voulait nous faire sortir de nous-​mêmes, arra­cher notre vieille peau et nous en imposer une nouvelle, adaptée à celle qu’elle était en train d’inventer elle-​même ?

20160512_101050Traduit de l’anglais par France Camus-​Pichon.

3
Lecture que je dois à Krol, je me demande si comme moi elle a été gênée par le prénom de la cinquième femme de Michael Beard : « Patrice » est pour moi un prénom de garçon, à chaque fois je m’efforçais de penser « Patricia » sans quoi je n’arrivais pas à lui donner des traits fémi­nins. Comme notre person­nage est un scien­ti­fique tourné ver l’avenir de la planète, j’ai associé son roman à une revue qui explore le futur « Usbek et Rica« , dont je parlerai peut-​être un jour. En atten­dant, voici donc le roman racon­tant la vie de Michael Beard physi­cien couronné par un prix Nobel que les mauvaises langues jugent très immé­rité . Peu importe, c’est un membre influent de la Royale Académie de sa Majesté Eliza­beth d’Angleterre. Il ronronne un peu et passe son temps à répéter la même confé­rence dans des lieux divers et devant des publics variés. Il a une autre occu­pa­tion lire les arti­cles de physique pour voir à quel moment et en quels termes son nom sera cité. Bref sur le plan profes­sionnel, ce n’est plus vrai­ment ça, il est de plus forte­ment agacé par la jeune géné­ra­tion à catogan qui ne respecte pas assez les glorieux aînés.

Et sur le plan personnel ? Là c’est carré­ment la Béré­zina ! Sa cinquième femme, la fameuse Patrice, le trompe avec un vulgaire maçon . Bien sûr, lui ne se prive jamais de conquêtes fémi­nines. Mais avec cette histoire de maçon sa descente aux enfers commence. Il n’a plus que deux préoc­cu­pa­tions dans la vie, oublier Patrice et essayer de décider de commencer un début d’un éven­tuel régime ! Évidem­ment, il rate les deux . Il partira pour­tant au pôle nord puis dans le désert du Mexique. Mais conti­nuera avec la même constance à rater sa vie. Quelque soit ses rencon­tres et ses diffé­rentes femmes, il les trompe toujours et il grossit toujours autant. Il ne fait pas que cela, il est d’une mauvaise foi incroyable et se donne bonne conscience quel­ques soient ses actions qui peuvent aller jusqu’à tuer quelqu’un, sans le vouloir certes , et ensuite faire endosser cette mort par un autre. Évidem­ment, il est égale­ment malhon­nête dans sa recherche scien­ti­fique. Bref un sale bonhomme avec qui je suis restée trop long­temps.

J’ai peiné à la lecture de ce roman pour­tant agré­menté de passages drôles pimentés par un humour très britan­nique. On y retrouve aussi beau­coup de problèmes qui agitent notre planète. Mais voilà le roman annonce assez vite qu’il est impos­sible que ce person­nage s’en sorte bien, du coup on attend sa chute et on trouve qu’elle tarde à venir. Et comme son cerveau est embrumé par l’alcool ou l’importance de la nour­ri­ture , j’ai eu plus d’une fois la tenta­tion de lire en diagonal pour aller plus vite que lui. D’avance je savais qu’il allait rede­mander un whisky, se resservir du plat prin­cipal, coucher avec la serveuse, pomper dans des recher­ches d’un autre savant et se les appro­prier et que tout cela allait très mal se finir. Bref, j’ai étouffé parce que je me suis sentie enfermé dans ce person­nage qui a fini par m’énerver.

Citations

Mauvais goût pour un anglais et ce maçon est l’amant de sa femme…

le maçon, celui-​là même qui avavit rejoin­toyé leurs murs, aménagé leur cuisine, refait le carre­lage de leur salle de bain, ce type épais qui, un jour, devant une tasse de thé, avait montré à Michael une photo de sa maison simili-​Tudor rénovée et tudo­risée par ses soins, avec un bateau posé sur sa remorque sous un réver­bère de style victo­rien au milieu de l’allée bétonnée, et un empla­ce­ment où ériger une cabine télé­pho­nique rouge à usage déco­ratif.

Flegme et classe britannique

Vous pouvez me parler sans me regarder, avait-​il envie de dire, surveillant le flot de véhi­cules devant eux pour tenter de prédire à quel moment il allait devoir attraper le volant. Pour­tant, même Beard avait du mal à criti­quer un homme qui le trans­por­tait gratui­te­ment – son hôte, en fait. Plutôt mourir ou mener une morne vie de tétra­plé­gique qu’être impoli.

L’obsession de la nourriture , par exemple : les chips

Sa tech­nique était de poser la lamelle de pomme de terre au milieu de sa langue et, après avoir profité quel­ques secondes de la sensa­tion, de l’écraser contre son palais. Selon lui, la surface irré­gu­lière de la chips causait de minus­cules ulcé­ra­tions de la chair, dans lesquelles se déver­saient le sel et les addi­tifs, doux mélange de plaisir et de douleur à nul autre pareil.

20160508_123628Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

2
Roman en deux parties, d’abord sur la musique d’inspiration afri­caine, autour d’une chan­teuse extra­or­di­naire Kitami. On la retrouve écrasée par son tambour afri­cain, ou assas­sinée peut-​être mais par qui ? Cette première partie sur la musique ne m’a pas beau­coup passionnée. On voit des jeunes à la dérive essayer de se construire une iden­tité à partir de la musique d’improbables ancê­tres. La seconde partie raconte la jeunesse d’une enfant Prisca, au Rwanda. Entre sorcel­lerie et racisme contre les Tutsi, la jeune fille grandit et devient une brillante élève. C’est compliqué pour elle, le village pense qu’elle a des pouvoirs de sorcières et les auto­rités voient d’un très mauvais œil cette jeune et belle Tutsi vouloir aller à l’université.

A la fin de ses études, on lui impose d’épouser un Hutu pour charmer les blancs. C’est très inté­res­sant car on sent que le massacre des Tutsi par les Hutus n’était donc pas le fruit du hasard, mais d’une haine ancienne entre­tenue par le pouvoir hutu. La jeune fille préfè­rera donc partir avec un tambour rwan­dais caché dans un village, avec le groupe de musi­ciens venant d’Amérique à la recherche de la musique afri­caine. Elle deviendra la célèbre Kitami dont l’origine de la mort reste incom­pré­hen­sible. J’avoue ne pas avoir une grande passion pour la magie afri­caine, et les mauvais sorts ne m’intéressent guère, mais l’auteure sait très bien raconter comment au Rwanda c’est diffi­cile de se défaire de ce genre de légendes, et que l’accusation de magie est aussi un bon prétexte pour supprimer toutes les person­na­lités quelque peu diffé­rentes. C’est un livre qui doit ravir les amou­reux de l’Afrique.

Citations

Les langues africaines

D’où venaient-​ils, ces mots ? du kinyar­wanda, la langue mater­nelle de la chan­teuse, d’un anglais dans la version rasta-​jamaïcaine, du yoruba-​cubain, d’un fran­çais quelque peu créo­lisé, certains préten­daient y recon­naître les sono­rités de l’amharique, du swahili, du sango, du wolof, du ruhima, du lingala, du copte, du sans­krit, de l’araméen..

Le racisme anti-​Tutsi

Nous savons, par exemple, que tu es intel­li­gente, trop intel­li­gente même, la Répu­blique du peuple majo­ri­taire n’a pas besoin de Tutsi femmes savantes.

20160429_091450Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. Traduit de l’allemand par Corrinna Gepner.

1
J’ai déci­dé­ment du mal avec l’humour alle­mand même si c’est un peu simpliste de ma part de caté­go­riser comme ça un roman. Disons que je n’ai pas aimé et pire, je n’ai abso­lu­ment pas compris la néces­sité dans laquelle s’est trouvé l’auteur d’écrire un tel roman. Ma lecture a cepen­dant bien commencé et puis est devenue un véri­table pensum ! J’ai apprécié au début que l’auteur s’amuse avec les déci­sions les plus absurdes du régime nazi concer­nant les juifs. Je ne sais pas si c’est vrai (je n’en avais jamais entendu parler aupa­ra­vant), mais les juifs auraient été obligés de changer leurs prénoms pour faire « plus » juifs, peu importe que ce soit vrai ou pas, on est dans la cari­ca­ture et cela permet de saisir l’absurdité de l’antisémitisme nazi.

Puis nous partons à Holly­wood, où le chien de la famille deviendra une vedette célèbre. Et là, ma puni­tion a commencé. Je n’ai rien trouvé de drôle, j’avais beau penser à la quatrième de couver­ture qui me promet­tait d’être entraînée dans « un texte irré­sis­ti­ble­ment pica­resque », m’assurant que Jona­than Crown me ferait « revi­siter l’histoire avec humour et sensi­bi­lité », je restais sur la touche, tour­nant la pages avec un ennui profond. Ce chien magique qui joue l’agent secret auprès d’Hitler a su conquérir l’esprit de certains lecteurs si j’en juge sur les criti­ques dans Babelio, je n’arrive pas bien à comprendre pour­quoi. Sauf à me répéter cette phrase un peu absurde : « les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas ». Juste­ment, si, j’aimerais en discuter.

Citation

Remarque qui m’a fait sourire (c’était au début du roman)

Lilien­cron s’intéresse à ce qui est micro­sco­pique. Dans son institut il étudie les rela­tions entre les planc­tons arctique et antarc­tique.

« Tout ce qui fait plus de quatre millième de milli­mètre m’ennuie », aime-​t-​il à dire.

C’est ainsi qu’il justifie son désin­térêt pour Adolf Hitler. ou pour la poli­tique. Ou pour l’avenir. « Trop grand, tout ça », décrète-​t-​il.

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Je consi­dère Domi­nique comme une bien­fai­trice de l’humanité des lecteurs et lectrices. Je n’avais pas un moral extra­or­di­naire et ce livre m’a fait beau­coup rire et m’a remis en forme. Pour­quoi « une bien­fai­trice » et non « la » bien­fai­trice ? Car je donne égale­ment ce titre à tous les auteurs qui me font du bien . Cepen­dant, les signaler à mon inten­tion doit être récom­pensé comme il se doit ! Vous devez lire cet ouvrage, surtout si, comme moi, dans les musées, il vous est arrivé de mourir d’ennui en traver­sant certaines salles . Savoir que, si l’on porte un regard critique sur des chef d’œuvre (s’ils sont au Louvre, ce sont bien des chef d’œuvre non ?) on est en bonne compa­gnie, m’a fait un plaisir immense.

Avez-​vous déjà remarqué le nombre de vierges à l’enfant qui tien­nent très mal le bébé qu’on leur a mis dans les bras ? Si vous avez essayé de tenir le vôtre de cette façon, il serait à coup sûr tombé par terre. Peut-​être qu’elle ne l’aimait pas tant que ça, ce bébé, et après tout, avec tous les soucis qu’il lui donnera plus tard, on peut la comprendre. Je suis aussi souvent agacée sur les remar­ques basi­ques que j’entends sur l’art de notre époque, pour ça aussi cela me fait du bien qu’on se moque des œuvres qui, bien qu’anciennes et consa­crées, ne sont pas si bien construites que ça ! Je me demande si, depuis que ce livre est paru, des gens se promè­nent avec ce guide sous le bras et se tordent de rire dans cette véné­rable insti­tu­tion en regar­dant ce genre de tableau et en lisant le commen­taire qu’en on fait nos auteurs.

Pour vous donner un avant-​goût de ce qui vous attend voici un exemple :

20160504_154547Il s’agit de l’enlèvement de Déja­nire par le centaure Nessus 1755 peint par Louis Lagrenée (vous le trou­verez Sully 2e étage. Vigier Le Brun salle 52)

Centaure et sans reproche

Au moins, on ne pourra pas dire repro­cher à Louis Lagrenée de gâcher de la toile ! Il a incon­tes­ta­ble­ment travaillé les effets de matière, à tel point qu’on ne sait plus quoi regarder : le paysage flou et sucré à l’arrière-plan, les muscles bien dessinés des athlètes sans maillot, les mètres de drapés vire­vol­tants, sans oublier le crin blanc de la queue nerveuse du centaure, ni la trans­pa­rence de l’eau.

Au premier plan, un homme âgé – quoique fort bien bâti- se roule part terre de dépit, tirant la queue d’un autre candidat, qui a telle­ment abusé des hormones que son corps en a été modifié, moitié cheval, moitié vache (notez la robe, si carac­té­ris­tique des normandes). A l’arrière-plan, un candidat en plein effort. Certes, il appuie légè­re­ment son pied gauche sur un rocher, mais il pour­rait déco­cher ses flèches en faisant des pointes s’il le voulait tant il a travaillé ses quadri­ceps. Concen­trons nous sur Déna­jire : pour­quoi avoir investi dans autant de tissu pour se retrouver un sein (fort beau d’ailleurs) à l’air ? Est-​ce pour cela qu’elle arbore un air si tragique ou bien est-​elle déçue d’être embar­quée par le cultu­riste blond ? L’énorme jarre située en bas à gauche prend alors tout son sens : tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse.

Grâce à ce tableau, Luis Lagrenée a été reçu membre de l’Académie royale de pein­ture. Autre temps, autre mœurs.

20160425_150845Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

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Un roman très court, 113 pages, où l’auteure, sous couvert d’une rocam­bo­lesque histoire de roman disparu, traite de la créa­tion litté­raire. Elle s’est visi­ble­ment bien amusée avec force de clin d’œil pour initiés sans m’entraîner dans son histoire et puis, fina­le­ment, m’a forte­ment agacée, un peu comme lorsque les anima­teurs de télé parlent de leurs propres émis­sions et rient eux mêmes de leurs bonnes blagues. Colombe Boncenne cherche à perdre son lecteur dans les méan­dres du monde de l’édition. Son person­nage retrouve par hasard un roman de son auteur fétiche. Personne ne connaît ce roman, l’auteur lui même nie l’avoir écrit.

Est-​ce que « Neige noire » existe ? A-​t-​il été écrit par Émilien Petit ? Autant de ques­tions qui tour­nent en boucle dans la tête du person­nage prin­cipal qui mène une vie peu passion­nante entre sa femme Suzanne et sa maîtresse Hélène. Quel­ques écri­vains vien­dront peupler ce roman peu consis­tant, comme je le disais , c’est un exer­cice intel­lec­tuel où les gens se recon­nais­sent se renvoient la balle, c’est de l’entre-soi et peu à peu je me suis sentie exclue de ce qui ressemble à un exer­cice de style pour initiés.

Citations

Les journaux de province

Le journal local, qui constitue l’une de mes petites joies d’un weekend en province : du repor­tage de proxi­mité au menu du restau­rant scolaire en passant par la légende déli­cieu­se­ment ordi­naire des photo­gra­phies, je me délecte toujours d’apprendre que la confrérie des chas­seurs de papillons s’est réunie vendredi dernier à l’heure où les enfants des écoles primaires dégus­taient une casso­lette de légumes de saison dans le cadre de la semaine du goût.

Les vacances en Bretagne, les clichés sur la météo c’est quand même un peu facile non ?

L’été, Suzanne parve­nait toujours à me traîner sur l’île de Groix, en Bretagne, quand moi, je rêvais de soleil et de rythme médi­ter­ra­néen. Suzanne était plus douée que moi en matière d’organisation, elle me prenait toujours de court, réser­vait une loca­tion très en avance, convain­quait des amis de venir avec nous et usait de toute la mauvaise foi qui pouvait être la sienne lorsque je protes­tais : « Tu ‘avais qu’à t’en occuper, des vacances. » Alors, en fait de tapas, d’horaires décalés et de soirées langou­reuses, je me retrou­vais à filer sous la halle aux aurores pour espérer y acheter quelque poisson pêché dans la nuit, puis chez un éleveur de chèvre baba-​cool pour tâcher d’y obtenir un fromage frais ; l’après midi sur la plage, à essayer de me baigner dans une eau à 17 degré sous le prétexte d’un rayon de soleil ; enfin le soir, à jouer au Scrabble au coin du feu, car oui il faut l’admettre, un bon petit feu nous réchauf­fe­rait. Et encore, je parle des jours où la météo était clémente. Quatre semaine passè­rent ainsi, je me baignai quatre fois et gagnai dix-​sept parties de Scrabble sur trente-​huit- c’est dire le temps qu’il fit.

Un moment où j’ai souri

Quel­ques jours après cet anni­ver­saire, dans une rame de métro bondée, je crus avoir une hallu­ci­na­tion : au fond du wagon une femme discu­tait avec un épi de maïs. Une obser­va­tion plus précise de la scène me fit comprendre qu’un minus­cule appa­reil portable était coincé entre son oreille et le lainage de son bonnet, en réalité, elle télé­pho­nait tout en grigno­tant un maïs grillé.