Category Archives: Violence

 


Éditions Folio aout 2025, 304 pages première édition en 2008

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Personne ne rêve d’être bourreau, personne ne rêve d’être un jour supplicié.

 

Boualem Sansal est un auteur extraordinaire mais que je ne trouve pas facile à lire, j’avais eu du mal avec  » 2084 la fin du monde » où pourtant je reconnaissais un grand écrivain, je n’ai pas réussi à finir « le serment des barbares ».

Ce roman-ci a l’avantage d’être plus concis et de se concentrer sur le destin d’une famille, celle de la famille Schiller. Hans Schiller est allemand et a vécu dans un tout petit village près de Sétif et s’est marié avec une algérienne Aïcha , ils ont eu deux fils Rachel et Malrich. Les enfants ont grandi en France, ils sont très différents, Rachel est ingénieur, marié avec Ophélie propriétaire d’un pavillon proche de la cité où il a vécu avec son frère chez un ami proche de son père. Malrich est arrivé plus tard en France et est un zonard de la cité, il vit entouré d’une bande de bras cassés. Or en 1994, le village des parents, Aïn Deb, a été attaqué par le GIA et leurs parents ont été assassinés ainsi qu’une partie des habitants du village.

Ce meurtre va (évidemment) totalement bouleversé la vie des deux garçons, Rachel se lance dans une quête sur le passé de son père. Ce qu’il découvre le détruira complètement, son père est un ancien Nazi qui, en tant qu’ingénieur chimiste, a mis au point les chambre à gaz des camps de concentration. Il a fui après la guerre et a suivi une filière qui l’a conduit à devenir un formateur des cadres militaires du FLN. Pendant ce temps Malrich est confronté à la mainmise dans la cité par des Islamistes qui vont commettre un crime abominable contre une jeune fille pas assez docile.

Boualem Sansal n’hésite pas à comparer le nazisme à l’islamisme et compare leurs méthodes, tout vient de l’embrigadement de la jeunesse, faire peur et même terroriser, au nom d’une idéologie ou d’une religion, et quand cette peur est bien installée, les hommes sont alors prêts à commettre les pires des crimes.

Le roman est construit à partir des deux voix, celle de Rachel après son suicide. Le policier de la cité remet à Malrich son cahier où le frère aîné raconte sa quête et les révélations sur ce qu’il découvre à propos de son père. Les horreurs auxquelles il se confronte en allant dans les différents lieux où son père à exercer, en terminant à Auschwitz, lui ont fait perdre toute envie de vivre.

Malrich à son tour est confronté à la douleur de son frère mais aussi à l’emprise des islamistes de la pire espèce dans sa cité. On espère qu’il trouvera la force de survivre.
Il y a une troisième voix, celle de Primo Levi qui interpelle à tout jamais les consciences humaines de ceux qui n’ont pas voulu voir l’extermination des juifs .

C’est un roman qui emporte et qui fait réfléchir, et c’est écrit par un très grand écrivain. Comme l’avait déjà dit Dasola en 2008.

Extraits

Début.

 Cela fait six mois que Rachel est mort. Il avait trente-trois ans. Un jour. Il y a deux années de cela, un truc s’est cassé dans sa tête, il s’est mis à courir entre la France, l’Algérie, l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne, la Turquie, l’Égypte. Entre deux voyages, il lisait, il ruminait dans son coin, il écrivait, il délirait. Il a perdu la santé. Puis son travail. Puis la raison. Ophélie l’a quitté. Un soir, il s’est suicidé. C’était le 24 avril de cette année 1996, aux alentours de 23 heures.

Le narrateur imagine son village.

 J’entends des chiens par-ci, par-là qui aboient pour rien, il n’y a plus de caravanes depuis longtemps mais comme partout dans ces pays abandonnés des bus osseux qui brimbalent sur des pistes défoncées en fumant comme des diables ; je vois des enfants nus filant à toutes jambes, on dirait des ombres enveloppées de poussières, trop vite pour qu’on sache à quoi ils jouent quel djinn les poursuit ; des rires, des pleurs, des cris les accompagnent, qui vont se perdre dans l’air saturé de lumière et de cendres ? Et deviennent brouhaha qui s’embrouillent dans ses échos.

Les Algériens en France.

 Les gens jouaient à être algérien plus que la vérité, ne pouvait le supporter. Rien ne les obligeait mais il sacrifiait au rituel avec tout l’art possible. Émigré on est, émigré, on reste pour l’éternité. Le pays dont ils parlaient avec tant d’émotion et de tempérament n’existe pas. L’authenticité, qu’il regarde comme le pôle Nord de la mémoire encore moins. L’idole porte un cachet de conformité sur le front, trop visible, ça dit le produit de bazar, contrefait, artificiel, et combien dangereux a l’usage. L’Algérie était autre, elle avait sa vie, et déjà il était de notoriété mondiale que ses grands dirigeants l’avaient saccagée et la préparait activement à la fin des fins. Le pays vrai est celui dans lequel on vit, les Algériens de là-bas, le savent bien, eux. Le drame dans lequel ils se débattent, ils en connaissent l’Alpha et l’oméga et s’ils ne tenaient qu’à eux, les tortionnaires auraient été les seules victimes de leurs basses œuvres.

Humour très typique de cet auteur.

 Obtenir des papiers administratifs d’Algérie, est assurément la mission la plus difficile au monde. Voler la tour Eiffel ou kidnapper la reine d’Angleterre dans son palais est un jeu. On a beau sonner, personne ne répond. Le courrier se perd au-dessus de la Méditerranée, où il est intercepté par Big Brother et entreposé dans un silo, aux Sahara, le temps que le monde s’écroule.
 Mon voyage semblait devoir s’arrêter là quand un jeunot rigolard s’est manifesté. Échange de murmures à distance. Il était partant. Il demandait un prix avec plusieurs zéros. À ce tarif, on s’offre, Paris/New York en Cadillac . Mais bon, le danger a son prix.

La question.

« Me voilà face à cette question vieille comme le monde : Sommes-nous comptables des crimes de nos pères, des crimes de nos frères et de nos enfants ? Le drame est que nous sommes sur une ligne continue, on ne peut en sortir sans la rompre et disparaître. »

Résistance à l’islamisme.

 Arrêter l’islamisme. C’est comme vouloir attraper le vent. Il faut autre chose qu’un panier percé ou une bande de rigolos comme nous. Savoir ne suffit pas. Comprendre ne suffit pas. La volonté ne suffit pas. Il nous manque une chose que les islamistes ont en excès et que nous n’avons pas, pas un gramme : la détermination. Nous sommes comme les déportés d’antan, pris dans la machination, englués dans la peur, fascinés par le Mal. Nous attendons avec le secret espoir que la docilité nous sauvera.

L’enfant du bourreau.

 On ne choisit rien dans la vie. Mon père n’a rien choisi, il s’est trouvé là, sur ce chemin qui menait à l’infamie, au cœur de l’Extermination. Ils ne pouvaient le quitter, il ne pouvait que fermer les yeux et le suivre. Personne ne rêve d’être bourreau, personne ne rêve d’être un jour supplicié. Comme le soleil évacue son trop plein d’énergie en de fantastiques explosions sporadiques, de temps en temps l’histoire expulse la haine que l’humanité a accumulée en elle, et ce vend brûlant emporte tout ce qui se trouve sur sa route. Le hasard fera que l’on soit là ou là, abrité ou exposé d’un côté ou de l’autre du manche. Je n’ai rien choisi sinon que de vivre une vie tranquille et laborieuse et me voilà sur un échafaud qui n’a pas été dressé pour moi. Je paie pour un autre. Je veux le sauver,, parce que c’est mon père parce que c’est un homme. C’est ainsi que je peux répondre à la question de Primo Levi, « Si c’est un homme ». Oui, quelle que soit sa déchéance, la victime est un homme, et quelle que soit son ignominie, le bourreau est aussi un homme.

 


Édition Albin Michel, 332 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Comme vous lisez plus de « thrillers » que moi, (ce n’est pas très difficile : je n’en lis aucun) vous connaissez sans doute cet auteur dont c’est le genre qui l’a fait connaître et il en a écrit beaucoup. Visiblement, il est bon dans l’horreur, puisque (c’est lui qui le dit) on lui demandait souvent :  » mais où trouvez vous des personnages aussi horribles ? »

Cette question le taraudait, et puis après avoir connu des épisodes dépressifs sévères, tout le poussait à aller voir du côté de son père dont personne ne lui parlait. Il a, en effet, été élevé par deux femmes aimantes, sa mère et sa grand-mère, qui ont su le protéger du personnage diabolique qu’était son père. Ce témoignage il l’écrit comme un thriller et, il s’en est fallu de vraiment peu pour que cela en soit un.

Le récit commence par une scène d’une violence inimaginable mais hélas bien réelle, sa mère a failli être enterrée vivante dans un cimetière par son père et des acolytes qui venaient de l’enlever sur un trottoir parisien. Elle ne devra sa survie qu’à son énergie et à des passants qui étaient devant la grille du cimetière. Jean-Christophe a deux ans . Il ne saura rien de ce drame, quand il interrogera sa mère sur son père, elle sera incapable de lui dire quoi que ce soit mais lui donne à lire les papiers du divorce où tout cela est raconté.

Dans ce récit, l’écrivain cherche à comprendre ce père et en soulevant toutes les couches de la perversité de cet homme aimerait lui trouver le début d’une explication. Il y en a si peu ; il était le mal incarné et ni sa femme ni son fils n’auraient dû survivre à ce Diable manipulateur. Son milieu familial, ne l’a certainement pas aidé , en tout cas ni son père ni sa mère n’ont voulu voir à quel point il était malfaisant et fou. Cette famille bourgeoise avait le paraître comme seule valeur familiale, et a couvert toutes les frasques de leur fils aîné.

Son épouse après le divorce vivra chichement dans une banlieue triste, et ne recevra pas un sou de la famille de son ex-mari qui était incapable de lui verser le moindre argent pour élever leur enfant. Cet enfant fera des études de lettres et deviendra donc écrivain, mais c’est la révélation des auteurs de thrillers américains qui lui donneront le goût d’écrire des romans qui ont connu un grand succès et lui apporteront une réelle aisance financière .

Voilà pour le récit, tous les détails de l’horreur des deux ans où sa mère a vécu auprès du Diable qu’était son mari, je vous les laisse découvrir : accrochez vous bien ! !

C’est un livre qui se lit très facilement et qu’on peut difficilement lâcher avant la dernière page, car cet homme sait écrire de façon très efficace. Encore un caillou de plus dans la mare de la domination masculine de la pire espèce.

Extraits.

Début météorologique.

 Juillet 1963, Paris. Un de ces après-midi, le soleil et la ville, se livrent un combat sans merci. Lumière contre terre. Blancheur contre bitume. Point d’impact insoutenable. Ça cogne, ça flambe ça brûle… Nous sommes boulevard Soult dans le XII° arrondissement, large ruban de pavés d’argent, cerné par des forteresses de briques, les fameuses immeubles de la régie -ces murailles rouge sang qui m’obsèdent depuis l’enfance (j’y ai vécu jusqu’à l’âge de neuf ans).

Scène initiale.

 La victime balbutie s’explique, raconte l’horreur qui vient d’advenir. Un car de police arrive. À quelques mètres, l’homme aux yeux fous recule dans l’éclatante blancheur du soleil. Il s’y dissout, façon héros de film muet.
 Ah, j’oubliais !
 La jeune femme a bout de souffle, c’est ma mère.
 Le diable à cagoule, c’est mon père.

Méfiance de l’intelligence.

 Durant mon adolescence, puis plus tard pendant mes études universitaires, j’ai ai été un fervent intellectuel. En vieillissant, j’ai pris mes distances avec ce monde-là. Pour de multiples raisons, mais en voici une en particulier : à force de se croire très brillant, les grands esprits finissent souvent par dire n’importe quoi. Une phrase que j’ai cueillie un jour par hasard et que j’ai cassé plusieurs fois dans mes livres :  » Il est très intelligent, mais je suis moins con que lui. »
 A cet égard, je veux rendre ici hommage à la scène d’ouverture d’un long métrage québécois,  » La chute de l’empire américain » de Denys Arcand, qui touche au sublime. Durant cette séquence. Un jeune chauffeur-livreur Pierre Paul, explique à sa petite amie à quel point les grands écrivains, les philosophes majeurs, les leaders politiques, bref, les membres des plus éminents de notre élite mondiale sont pour la plupart des parfaits imbéciles.
 La scène est hilarante, mais aussi d’une acuité frappante. Pierre Paul évoque pêle-mêle Tolstoï, qui interdisait à ces paysans de se faire vacciner, Dostoïevski, qui misait au jeu le manteau de fourrure de sa femme, Jean Paul Sartre, qui chantait les louanges de Pol Pot, Hemingway, qui se prenait pour un boxeur…

Les écrivains et la réussite.

 Tous les auteurs étudiés au lycée mènent le même combat contre l’étroitesse d’esprit, le matérialisme, la mesquinerie, la sottise où qu’on puisse les débusquer. Vous déduisez donc sur les bancs de l’école, que les bourgeois, les médiocres, les étriqués, sont les ennemis à abattre et qu’ils doivent être relégués dans notre société, tout en bas de l’échelle.
 Eh bien, c’est le contraire. Les imbéciles, les obtus, les heureux, avec leurs idées courtes et leur esprit en forme de tirelire, sont les maîtres du monde. Les écrivains, même et surtout ceux que vous avez étudiés, ont en réalité été les marginaux, les traîne-savates, les inadaptés. Et leurs écrits n’ont pas changé d’un pouce notre société. Leurs œuvre ont été, de ce point de vue totalement vaines.

 

 

 

 

 


Éditions Actes Sud, 324 pages, septembre 2025

Traduit de l’anglais par Claro

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Me voilà bien ennuyée avec mes coquillages ! Quoi mettre pour vous dire de ne pas vous arrêter alors que je vais vous avouer que je n’ai pas réussi à lire entièrement ce roman, et pourtant je voudrais tant que vous, vous le lisiez. Je vais donc vous expliquer ce douloureux paradoxe.

L’auteur explique dans une langue d’une incroyable brutalité ce qu’il se passe pour les émigrés qui tentent de traverser la manche pour rejoindre la Grande-Bretagne. Et comme si cette horreur ne suffisait pas, l’auteur imagine une confrontation avec des milices issues de la police qui s’autoproclame défenseur de la Grande Bretagne et qui n’hésite pas à assassiner ces pauvres gens.

Et puis, il y a nous, il y a moi, qui savons cela, et qui voulons quand même continuer à vivre. Est ce que je ne contribue pas à ce que ces horreurs continuent ?

Alors voilà, si vous êtes plus courageux que moi lisez ce livre, moi je vais continuer à lutter de toutes mes forces pour que l’accueil des émigrés en France se fasse de façon la plus humaine possible et ne jamais accepter que ceux qui ne veulent que les voir disparaître prennent les commandes de mon pays. Ni, non plus, ceux qui pensent que notre pays peut accueillir tout le monde sans que cela ne pose aucun problème.

Trois coquillages finalement pour dire que je n’ai pas pu finir ce livre, mais que cela parle plus de mes limites que des qualités de ce roman. À notre club,où il a reçu un coup de cœur, les lectrices rejoignaient les avis totalement opposés au mien de Cath.L qui y a vu des situations « hilarantes » ! Et d’Alexandra.

Extraits.

 

Début

Omar
 Ils sont sept en tout sur le bateau.
 Un Afghan qui jure pouvoir les mener à bon port. Bizarre de la part d’un type venu d’un pays sans le moins débouché sur la mer, mais personne d’autre ne s’en sent capable, donc à lui de jouer. Trois Iraniens et un Sénégalais. Juste des vache à lait qui ont payé pour le passage. C’est Omar et Abdi Bile, qui ont tout planifié. Omar et Abdi Bile, qui ont choisi dans le camp des candidats les plus aptes. Qui sont allés voir les pêcheurs français et sont revenus avec tout ce qu’ils ont pu acheter. Un bateau à rame au moteur rouillé, qui n’a jamais été plus loin que l’enceinte du port. C’est Omar et Abdi Bile, qui ont le courage et la conviction qui font croire aux autres que c’est possible.

L’horreur.

 Au début tout est flou. Puis soudain, le gosse surgit des os comme une épée d’une roche. Haletant, suffoquant, épuisé, cherchant une prise, et cette fois Andy s’avance il tend une main, on le voit dans la vidéo, son autre main filmant automatiquement alors qu’il saisit la main du gamin et ensuite BOUM ! L’éclair d’une énorme godasse, qui s’écrase sur la tête du jeune et la caméra tremble légèrement. Une fraction de seconde et un autre, BOUM ! et la botte taille 48 de l’inspecteur de police Frédérick John Barratt percute le visage du gamin. Un craquement épouvantable et la tête part en arrière à un angle horrible et le gamin ne disparaît. Ne restent que les eaux noires et agitées.


Éditions l’iconoclaste, 347 pages, août 2025.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

J’ai souvent un a priori négatif à propos des premiers romans au moins pour celui-ci je peux souligner un aspect très positif : celui d’avoir donné vie à des femmes marseillaises, celles qu’on appelle de « cagoles » et donner des lettres de noblesse à la vulgarité féminine. Rien que pour cela ce roman vaut la peine d’être lu.

Deux voix portent ce roman , la mère marseillaise, qui aime de façon inconditionnelle sa fille, et qui souffre de la voir s’éloigner de son milieu d’origine et de sa famille et Clara l’enfant qui a réussi un parcours scolaire sans faute et qui fréquente les milieux friqués et snob de Paris. Véro, sa mère est mariée à un chauffeur de taxi, qu’elle appelle le Napolitain., son mariage est compliqué son mari est violent et la trompe, heureusement elle a ses copines qui sont toujours là pour elle et qui permettent à l’écrivaine quelques passages haut en couleur.

Clara est une jeune angoissée qui n’a rien trouvé de mieux pour calmer ses angoisses que s’inscrire en thèse avec comme sujet « le suicide », et de tomber amoureuse d’un homme que sa mère appelle le « girafon » et qui vient d’une famille catholique traditionnelle, c’est à dire à l’exact opposé de son milieu d’origine ;

Là commence mes réticences, je ne comprends pas pourquoi l’écrivaine a eu besoin d’opposer deux milieux aussi différents, autant le premier (celui de Marseille) est riche et intéressant autant celui du ‘girafon » est un ramassis de lieux communs sur la catho-tradi, comme si ils étaient les seuls à réussir Science-Po à Paris. Il n’y a pas que sa mère qui ne peut pas comprendre son couple, la lectrice que je suis non plus, pourquoi est-elle allée vers le pire d’entre eux, etil y a même chez « ces gens là » des hommes capables d’amour et de tendresse.

C’est l’autre aspect que je n’ai pas aimé, aucun homme n’est positif dans ce roman, j’espère vraiment que les jeunes femmes actuelles ne rencontrent pas que des violeurs ou des hommes qui les frappent.

Bref une plongée chez les cagoles positive pour le reste .. j’aime mieux les propos plus nuancés, car la vie m’a appris le doute et me laisse peu de certitudes.

Extraits

Début .

 Je me doutais bien avec sa grande école et ses grands airs. Qu’elle allait nous ramener un petit Parisien. Elle me sort :
– Il est pas de Paris, maman, mais de « banlieue parisienne ».
 Censément, c’est important, comme distinction. Enfin, pas besoin de connaître son adresse, pour voir à des kilomètres que c’est un petit con. Je l’appelle le girafon. Dans son dos bien sûr. Un coup à égorger, vraiment. Pas que j’y pense, en tout cas, pas encore, mais c est pour dire la taille du coup. Et puis cet air. À croire qu’il est en safari partout où il bouge lentement sa grande tige. Comme s’il avait peur de marcher, sur une bombe ou sur une bouse de paysan.

Le couple de sa fille vu par sa mère.

 Il est pas affectueux avec elle. Alors, c’est sûr qu’il est pas non plus très à l’aise avec son corps en général. Sauf que c’est que c’est pas que le corps. C’est aussi la voix, le regard. Je vais le dire, voilà : Il a pas l’air amoureux.. Elle, par contre, je l’ai jamais vue comme ça. Elle te le regarde avec cet air, comme si c’était James Bond, alors qu’il a un vilain strabisme et un nez qui va qu’à Pierre Niney..Et puis cette bouche à manger des biscuits secs Une vraie bouche de mauvaise. Je parie qu’il a la même que sa mère. Mais ma fille, pendue à ses lèvres. Elle le bade comme elle a jamais badé personne. Puisque d’habitude elle est mieux que tout le monde. Hoche la tête pendant qu’il nous raconte ses théories à la con sur les gilets jaunes alors qu’il a jamais fait un plein. Je suis sûr qu’il a même pas le permis, comme un bon parisien.

Les amies de sa mère à la plage.

 Cinquante nuances de blondes en maillot bigarré. Blond californien, doré, peroxydé, blond cher et blond cheap, avec ou sans les mèches, parce que pour elles, ça voulait dire quelque chose, la blondeur, comme une marque de fabrique. D’ailleurs, elles t’appelaient « ma blonde » que tu sois brune comme Karine ou rouge comme Drine. Blonde, ça voulait surtout dire que tu étais des leurs. Calées dans les rochers qui encadrent la petite plage de Port-Pin, elles avaient une façon de tenir leur corps, ou de ne pas le tenir, justement, de se laisser couler dans la roche brûlante à l’aise comme dans leur chambre au point même de sortir une pince à épiler ou de se curer les ongles. Le tout, dans un grincement continuel, étonnamment proche de celui des cigales, à cela près qu’il était ponctué de quelques « couilles, putain ou niquer », assez fort pour réveiller la plage. Parmi les touristes, il y en avait toujours un pour faire les gros yeux. Ou crier : « Chut ! » Alors elles se levaient et se plantaient, sourcils remontés, déhanchées, débordantes de seins et d’insoumission :
 – Bonjour, monsieur y a un problème peut-être ?

Caricature .

La fille d’une amie de sa mère de la vieille noblesse. Désargentée, il précise pour la noblesse. Enfin Diane l’aime et Diane n’est pas trop moche, mais elle n’a aucun second degré. Aucune des filles ici, d’ailleurs, j’ai sûrement remarqué. C’est une question d’éducation, d’écoles privées, hors contrat, où on ne salit pas les esprits avec des matières triviales comme les mathématiques, et l’absence quasi totale, d’accès à la culture populaire. Elles vivent dans une bulle, ces meufs. J’ai bien vu hier soir, non, après dîner ? « Single ladies » et Diane, qui demande de qui c’est. ? Elle connaissait pas Beyoncé.

Le titre et les mots de la fin.

 Cette vue. Le ciel bleu quand je frotte mes assiettes, et puis elle, en plein dans ma face, perchée sur sa basilique, en haut de sa falaise. Le regard au loin de celle qui sait. De celle qui protège. Sur la photo, on la devine par la fenêtre. On voit par ses yeux, mais elle et moi on se connaît. Elle tient son mioche, tranquille, même si le Petit Jésus avec ses deux mains en l’air, il a une tronche à vouloir sauter dans le vide. À part être là et se tenir par les fesses, qu’est-ce qu’elle peut bien faire ? Alors d’accord, le sien de minot finira crucifié. J’ai pas dit qu’il fallait tout faire comme elle. Y en a pas une qui le sait de toute façon. Comment être une bonne mère.

 


Éditions Gallimard, 250 pages, juin 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

« Juif, ce n’est pas une religion c’est une façon d’avoir peur, tu ne peux pas l’apprendre dans un cours du soir »

Une heureuse surprise avec un premier roman ce qui, pour moi, le plus souvent, n’est pas un gage de qualité. Cette auteure avec beaucoup de délicatesse raconte les difficultés d’un mariage « mixte ». C’est à dire entre une femme, Lucie, qui vient d’un milieu populaire de Lorraine (à côté de Nancy), une famille d’ouvriers qui connaît les graves difficultés de la désindustrialisation de la France. Sa famille est originaire d’Italie et est donc très « naturellement « catholique. Son mari, Jonas, est d’origine juive et sa famille a été décimée par la shoah.

Tous les deux ont de vagues attaches avec leur religion d’origine mais se pensent très au delà de ces histoires de religion, à l’opposé du père de Jonas qui porte sur ses épaules toute la tragédie de sa famille et s’est réfugiée dans la religion par fidélité aux siens. En revanche, le grand-père qui, lui, est un rescapé de la shoah est beaucoup moins attaché à la religion juive et fait un très bon accueil à Lucie qui rend son petit fils heureux et c’est bien là, pour lui, l’essentiel.

Ceci représente la toile de fond du roman, mais sur le devant de la scène il y a Ariel, un petit garçon que l’on va suivre de 2 ans à 6 ans. C’est lui qui fait « pleuvoir sur la parade », expression que je ne connaissais pas, mais qui, ici, veut montrer que derrière les apparences, il y a des failles et des souffrances que l’on aimerait tant cacher. Le couple de Lucie et de Jonas, est si heureux avec leur petit garçon Ariel, un adorable petit bonhomme. Seulement, voilà, à l’extérieur de la famille et en collectivité, il est d’une violence à peine imaginable, il frappe, il casse les jouets et déchire les dessins des autres enfants.

On chemine avec la souffrance des parents, et j’ai pensé au début que le poids de la shoah, et des différences d’origine entre les parents seraient l’explication du comportement de l’enfant, et j’étais mal à l’aise avec cette idée que je trouvais trop simpliste. Les rencontres avec la psychologue vont montrer aux parents que l’éducation dans laquelle on ne dit jamais « non » à un enfant peut complètement le déstabiliser, il reste alors dans la toute puissance du tout petit et ne supporte donc pas la compétition ni surtout la frustration. Et pour se protéger de ce qu’il ressent comme un danger, il attaque de toutes ses forces les autres. J’ai connu chez des amis ce genre d’éducation, tant que les parents ne changent pas de comportement leur enfant est absolument insupportable en société. Elle décrit bien aussi combien les conseils des parents peuvent s’avérer complètement inutiles : « ce n’est qu’un enfant » , « il va grandir », « les petits garçons c’est comme ça ! ».

Les deux thèmes se mêlent, le premier : la vie dans le couple où Jonas doit accepter et comprendre l’origine ouvrière et catholique de sa femme, et pour Lucie ce que cela veut dire d’être juif dans un pays où l’antisémitisme est toujours prêt à renaître (la scène chez une amie de la mère de Lucie est vraisemblable et très éclairante) et le deuxième : la difficulté de remettre en cause une éducation qui a rendu un enfant violent, c’est difficile aussi d’être le parent de l’enfant méchant que tout le monde fuit pour protéger les siens.

L’auteure est très honnête et ne simplifie aucun point de vue, c’est ce qui rend la lecture agréable.

Extraits

J’adore ce prologue.

Il faut expliquer que « shikse » vient de l’hébreux « sheketz » qui veut dire « abomination » ou « souillure ». On l’utilise pour parler d’une femme non juive, mariée à un homme juif. Je préfère « souillure » pour son côté craché et mesquin, « abomination » est plus grandiloquent. On dit que les mariages comme ceux-là créent une deuxième Shoah. La disparition progressive des juifs par l’amour des femmes.
 Je suis l’holocauste qui transforme des spermatozoïdes juifs en enfant goys.

Début.

 De toute façon, je me suis toujours méfiée des enfances heureuses. Les enfants ravis d’être là, mon doudou, mon tracteur mon goûter maman je t’aime et les licornes, ça a fait des adultes qui n’ont aucune résistance. Quand on passe dix ans à s’imaginer que la vie est un champ de coquelicots et que les autres n’existent que pour faire notre bonheur, il est difficile ensuite de se faire quitter sur un trottoir, par celui qu’on aime. Alors qu’une enfance, comme celle de mon fils, Ariel, à se faire pousser en dehors de l’équipe et à exaspérer les adultes, vous promet une vie qui ressemble à la vie.

Portrait d’un père.

 Mon père parle peu, il écoute. Il écoute ma mère lui raconter ses histoires de militantes, de vie associative et les petits potins du quartier. Il l’écoute, quand elle lui assigne les tâches, essentiellement des courses, allez acheter ceci passer récupérer cela, et il s’exécute sans discuter. C’est son moyen d’avoir la paix. La vie de mon père est tendue vers un objectif simple et unique : qu’on lui foute la paix.

Choc des cultures (catholique et juive).

 Ma mère nous a baptisés et mon frère et moi. Si depuis elle s’est détachée de tout cela, elle me la transmis. C’est aussi l’histoire de mon fils. Il n’est pas que l’enfant des rescapés du Yiddishland, il est aussi celui de la classe ouvrière, des régions que personne ne connaît et des travailleurs, qui crèvent en toussant. Pas seulement. De ces génocides qui sont dans les livres d’histoire et qui conduisent à créer des pays. Il est aussi le fils d’un monde mort en silence. Si je choisis le judaïsme, je dis à ma famille que même pour ceux qui les ont connus, leur histoire ne compte pas, qu’elle peut disparaître.

 


Éditions Gallimard, 206 pages, juin 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Je suis vraiment désolée pour ce roman qui a certainement de grandes qualités, mais que je n’ai absolument pas su apprécier. Il y a, quand même, une qualité que je peux mettre en avant, l’auteur parle bien du Périgord une région qu’il a aimé décrire mais aussi, en souligner l’aspect très rude et violent de ses habitants.

Sinon, le mélange de trois temporalités, m’a complètement perdue et fortement agacée. Dans le désordre , il y a une maman Clémence qui fuit des violences conjugales avec son fils qui lui disparaît brutalement. Il y a aussi Guilhem qui aime Marion au point de lui faire découvrir une grotte ornée de fresques, et Fabien et sa fille qui par hasard redécouvrent cette grotte.

Ces trois histoires vont se relier dans une atmosphère confuse, aucun personnage ne semble maître de son destin. J’ai vraiment beaucoup de mal avec le genre de personnages au milieu d’une grotte qui savent leur survie en jeu et qui prennent toujours les décisions les plus risquées mues par une force qui leur vient dont on ne sait où.
Bref, je vois sur Babelio que ce roman a eu des critiques très positives et je lis souvent cette phrase dans les avis :  » ce roman permet de se connecter avec la nature » , et bien voilà je n’ai pas su me connecter ni avec la nature ni même avec le style de l’auteur qui pourtant fait l’unanimité.

Le jour où je rédige ce billet Violette fait paraitre le sien, voici donc un avis totalement opposé au mien.

Extraits.

Début.

 La maison se fondait parfaitement dans le paysage. Ses murs en pierres sèches, sa toiture en lauze et ses volets en chêne étaient l’agencement discret de ce qu’on retrouvait autour à l’état naturel. Même le lierre courait sur ses façades, comme sur les arbres, avoisinants. 
 Clémence observait l’habitation depuis le fond de la combe. Il lui suffisait de poser les yeux ailleurs quelques secondes pour que la construction disparaisse dans le relief. Elle et son fils auraient pu traverser le vallon sans jamais l’apercevoir. C’était exactement ce qu’il leur fallait.

Franchement, c’est quoi la sensualité d’un tunnel ?

 À travers la poussière soulevée par les impacts et les éboulements consécutifs, on distinguait les formes sensuelles d’un tunnel qui s’enfonçait dans les ténèbres..


Éditions L’iconoclaste, 247 pages, Août 2022.

Voici l’épigraphe du roman : un proverbe russe que tant d’hommes de toutes nationalités font leur.

« S’il te bat, c’est qu’il t’aime. « 

Ce livre a reçu un coup de cœur, l’an dernier à notre club de lecture, si je l’avais lu et participé au débat, j’aurais émis des réserves. Cette autrice s’est emparée d’un tragique fait divers qui s’est passé en Russie en 2018, les trois sœurs (d’où le titre) ; Krestina, Angelina et Maria ont assassiné leur père : tyran, violeur et tortionnaire  : Mikhaïl Khatchatourian. Dans cet essai, l’auteure raconte aussi son cas personnel, elle a été victime âgée de 15 ans d’un professeur qui se disait fou amoureux d’elle et qui cherchait à ce qu’elle devienne sa maîtresse. Heureusement, elle en parlera à sa mère et cela n’ira pas plus loin, mais cette histoire aura un fort retentissement dans la personnalité de Laura Poggioli. C’est ce professeur qui lui donnera le goût de la Russie et du régime soviétique, ce qui fera qu’à 20 ans, elle ira dans ce pays et y sera d’abord très heureuse puis très malheureuse. Mais aussi à cause de ce professeur, elle aura longtemps des relations toxiques avec des hommes plus âgés, et qui explique peut-être sa relation avec Mitia le Russe dont elle tombera amoureuse. Il deviendra violent et méprisant mais elle restera avec lui jusqu’à ce qu’il la quitte finalement quand elle était revenue en France pour l’été. Son parcours occupe à peu près la moitié du roman, l’autre étant sa recherche sur la vie de martyres des trois sœurs. Voilà d’où vient ma réserve, je trouve le mélange dérangeant sauf son aventure avec un homme Russe qui montre que la violence domestique est monnaie courante , comme le dit ce proverbe qu’elle cite souvent :

« S’il te bat, c’est qu’il t’aime. « 
Sinon, ses déambulations dans Moscou qu’elle a tant aimé et ses aventures toxiques avec des hommes divers et variés n’ajoutent pas grand chose au récit ni à la tragédie de ces trois sœurs. Le récit de la vie de la famille Khatchatourian est à peu près insoutenable : le père est une crapule de la pire espèce, et la mère n’a pas réussi à protéger ses filles. On ne comprend pas tout, en particulier pourquoi le frère aîné n’a pas cherché à protéger ses sœurs. Tous ceux qui ont connu cet homme ont eu peur de lui, il semble avoir été en relation avec la police, et a donc, pu faire absolument tout ce qu’il voulait chez lui. C’est un pervers sexuel, complètement dégénéré. On ne peut imaginer toutes les horreurs dont il a été capable, mais ce qui est sûr c’est qu’en Russie, beaucoup d’hommes ont tendance à boire et à être violent, et que, surtout, les autorités considèrent que ce sont des violences familiales et qu’elles doivent rester dans la sphère privée. Ce n’est pas près de changer, car s’il y a eu quelque associations qui ont voulu aider les femmes, elles sont toutes interdites aujourd’hui car elles étaient soutenues par des ONG de l’étranger. Le roman se termine avec l’espoir que ces trois filles seront acquittées, mais rien n’est moins sûr.

En recherchant sur internet, je vois qu’en 2023 leur témoignage est paru, je pense que leur livre est certainement plus intéressant que ce roman  : »Nous, les 3 sœurs : histoire d’un parricide » auteures : Katchatourian, Maria – Katchatourian, Angelina. – Katchatourian, Krestina.

Extraits

Début du roman.

Un soir d’été 2018, 
Chaussée Altoufieo
 Il n’est pas grand l’appartement. Un salon avec cuisine, deux chambres, une salle de bains, des toilettes. La tapisserie n’a plus de couleur. Jaune- marron, elle n’a pas été changée depuis les années Gorbachev, quand c’était encore un appartement communautaire. Les rideaux en voile accrochés à la baie vitrée du salon aux l’atteinte du ciel blanchâtre des jours d’automne, du ciel qui porte la neige avant de la laisser tout recouvrir de Moscou.

L’attitude des autorités.

 » Biot – zanatchit lioubit- S’il te bat c’est qu’il t’aime », ce n’était donc pas seulement pour l’amoureux, ça valait aussi pour le père. Et surtout il fallait que cela reste calfeutré à la maison. C’était ce que semblait penser tous les fonctionnaires et députés russes qui insistaient régulièrement dans leurs prises de parole sur le fait que les histoires de violence domestique relevaient de problèmes familiaux privés, et devait se régler en famille, parce que si l’État s’en mêlait, y regardait de trop près, ça risquait de mettre en danger l’équilibre même des familles et l’existence des valeurs traditionnelles.

L’auteure raconte sa propre histoire avec un Russe violent : le phénomène de l’emprise

 Mitia me volait, me mentait, me tapait et moi je restais. J’étais sûre qu’il allait changer, redevenir mon prince russe, mon ange blond, je ne pouvais pas m’être trompée. Ses insultes résonnaient, je les entendais, je les comprenais, mais elle n’avait pas le même impact sur moi que leurs équivalents français. Dans ma langue maternelle ces insultes auraient fait écho à des scènes de violence qu’on m’avait racontées dans ma famille, à d’autres que j’avais vues à la télé, et j’aurais eu honte de baisser les yeux de ne pas me révolter. En russe ces mots ne percutaient pas la même mémoire, ne me renvoyaient pas aux mêmes limites : je les comprenais mais je les mettais à distance, ils ne s’imprimaient pas dans mon cerveau, et je restais.

Paradoxe.

 Malgré mon mal de crâne, je me souvenais que l’homme qui m’avait ramenée s’était arrêté plusieurs fois sans broncher pour que je puisse boire sur le bas côté. J’avais vingt ans, j’étais belle, j’étais française, j’étais ivre morte. Cet homme ne m’avait rien fait, il m’avait protégée, il m’avait raccompagné chez moi.
 Dans cette Russie où j’habitais alors, la sécurité que je ressentais dans l’espace public différait en tout point de la violence que je vivais de plus en plus souvent avec le garçon que j’aimais. On ne parlait pas de ce qui se passait au sein du foyer une fois les portes de l’appartement refermées, il existait une frontière étanche entre la sphère familiale où les violences étaient communes et l’espace public au sein duquel les femmes n’étaient que peu agressées.


Éditions Points, 309 pages, avril 2025 (première édition 2008)

Traduit de l’hébreu (Israël) par Valérie Zenatti.

 

C’est le troisième roman de cet auteur sur Luocine : « L’histoire d’une vie » et « Des jours d’une stupéfiante clarté« . Cet écrivain a été, à jamais, marqué par son enfance dont il a témoigné dans les trois romans que j’ai lus de lui.

Ici, il s’agit encore une fois d’une famille juive éduquée et qui se sentait très bien acceptée par la population d’une ville qui pourrait être Bucarest. Les parents du jeune Hugo sont pharmaciens, et la mère d’Hugo met tout son courage et son grand cœur au service des plus pauvres de la ville. Lors de l’occupation allemande, les nazis bien aidés par des habitants antisémites, chassent tous les juifs qui ont essayé d’échapper aux rafles. La mère d’Hugo a la bonne idée de demander à la seule femme en qui elle a entièrement confiance de cacher son fils : il s’agit de Mariana une prostituée qui exerce sa profession et vit au bordel de la ville.

Le roman peut commencer, et c’est vraiment très bien construit sur le plan littéraire. Cet enfant qui va passer deux longues années dans un placard voit, à travers, les lames des planches mal jointes du cagibi, la chambre de Mariana. La chambre elle-même, lui apparaît comme un endroit proche du paradis. L’enfant vit de longues journées seul, et lui revient en forme de rêves un peu hallucinés, sa vie d’avant et pour le lecteur c’est le moyen de connaître trois personnages : sa mère, cette femme remarquable qui jusqu’à la fin, elle veut donner les mêmes leçons d’humanisme à son fils. On connaît moins son père, mais très bien son oncle ; un homme brillant qui a malheureusement rencontré l’alcool et qui n’a pas rempli les espoirs que tout le monde a mis en lui.

La vie de l’enfant caché, c’est aussi arriver à comprendre la vie de Mariana, peu à peu il comprendra le rôle des hommes qui visitent cette femme toutes les nuits. Et puis, il apprendra à aimer cette femme au caractère instable, et vivra auprès d’elle l’éveil de sa sexualité. Cette réalité sexuelle d’une femme mûre avec un enfant de 12 ans m’a dérangée et je me suis demandé si la situation avait été inversée le roman aurait-il été accepté. (Si c’était une jeune fille de 12 ans qui aurait vécu ses premières expériences sexuelles avec un homme de 40 ans qui l’aurait cachée ! !) Tout cela est écrit avec l’impression qu’Hugo voit bien que sa survie est de plus en plus menacée par les Nazis et leurs amis qui, jusqu’au dernier jour de l’occupation allemande, ont cherché les juifs qui ont échappé à la déportation pour les assassiner.

Enfin la dernière partie, on voit l’arrivée des Russes et la prise du pouvoir de membres du parti communiste qui se disent stalinien et qui se dépêchent de punir tous ceux qui étaient proches des Allemands donc bien sûr les prostituées, que Mariana ait caché un enfant juif est bien peu de poids face à l’accusation d’être une femme qui a couché avec des Allemands ! Comme toujours les hommes les plus violents sont ceux qui ont été leurs clients et qui ne veulent surtout pas que leur femmes puissent l’apprendre.

Un grand écrivain qui a su expliquer au monde ce qu’il s’est passé dans les pays slaves où toute une population juive a disparu lors du Nazisme.

 

Extraits

Début.

 Hugo aura onze ans demain. Anna et Otto viendront pour son anniversaire. La plupart des amis d’Hugo ont été expédiés dans des villages lointains, et les rares autres le seront bientôt. La tension dans le ghetto est vive, mais personne ne pleure. Les enfants devinent au fond d’eux-mêmes ce qui les attend. Les parents contiennent leurs émotions afin de ne pas semer la peur, mais les portes et les fenêtres n’ont pas cette retenue, elles sont claquées ou poussées nerveusement. Le vent s’engouffre partout.

L’enfant caché.

 En plein jour il pouvait deviner entre les lattes les prairies où les chevaux et les vaches paissaient des champs gris, et deux bâtiments à colombages. Il avait même aperçu des enfants aller à l’école. C’est étrange tous les enfants vont à l’école, et moi j’en suis privé. Pourquoi m’inflige-t-on une telle punition ?
 Parce que je suis juif, se répondit-il. 
Pourquoi sommes-nous punis ?
 À la maison on ne parlait pas de cela. Une fois, il avait demandé à sa mère comment on savait que quelqu’un était juif. 
Elle avait répondu simplement :
– Nous ne faisons pas la différence entre ceux qui sont juifs et ceux qui ne le sont pas.
– Pourquoi chasse-t- on les Juifs ?
– C’est un malentendu. 
Cette explication incompréhensible s’était fichée dans sa tête. Il essayait à présent de retrouver où s’était nichées cette réponse et l’incompréhension qu’elle avait suscitée. 
– C’est la faute des Juifs ?
– On ne doit pas faire de généralités, avait doucement répondu sa mère.

Les derniers mots de la lettre de sa mère ?

J’imagine que l’acclimatation a ta nouvelle vie n’est pas facile. Je t’en conjure : ne désespère pas. Le désespoir est une défaite. J’ai cru, et je crois encore que la bonté et la foi triompheront du mal. Pardonne à ta mère son optimisme en ces heures obscures. Je suis ainsi, tu me connais, il faut croire que c’est ainsi que je serai toujours. 
Je t’aime très fort ,
mam

 

 

 

 


Éditions La Manufacture de livres, 216 pages, Août 2019.

Ce livre est une lecture indispensable pour tous ceux qui, comme moi, ont des idées toutes faites sur la guerre d’Algérie . J’ai vécu dans une famille dans la quelle on pensait que les Algériens méritaient leur indépendance. On avait l’impression que les colons, ceux qu’on appelait « les pieds noirs » étaient des colons qui faisaient « suer le burnous . Albert Camus a été le premier à me faire comprendre que les français d’Algérie, n’étaient pas tous des riches colons. Mais les souvenirs de Thierry Crouzet à propos de son père m’a fait comprendre un autre aspect que j’avais occulté. J’ai gardé de cette guerre l’idée que l’armée française était vraiment peu glorieuse, des cadres alcooliques violeurs et surtout torturant sans aucun scrupule. Tout cela est vrai, mais là où ce livre m’a fait réfléchir c’est sur le rôle du gouvernement français de l’époque. Comment un soldat peut réagir quand le ministre de l’intérieur répète à tout va :  » L’Algérie c’est la France » et qui face à la résistance du FLN autorise officiellement la torture contre des militants du FLN. Cet homme, c’est François Mitterrand ! Le père de Thierry Crouzet sortira de cette guerre traumatisé parce qu’il a dû tuer, mais complètement dégouté par les hommes politiques qui l’ont envoyé faire ce sale boulot et qui ensuite ont complètement retourné leur veste.

Thierry a eu peur toute son enfance de cet homme, Jim, qui canalisait sa violence en s’adonnant à la chasse et à la pêche, après sa mort il a laissé une lettre que son fils a très peur de l’ouvrir. Remontant à la source de cette violence, on trouve la guerre et le le temps qu’il a passé à la frontière marocaine en Algérie pour empêcher les soldats du FLN de s’infiltrer avec des armes en Algérie. Il y est devenu tueur et n’oubliera jamais les horreurs qu’il y a vues . Il deviendra aussi raciste, car les Algériens n’étaient pas en reste quand des soldats français leur tombaient sous la main. Souvenir après souvenir, son fils comprend peu à peu que son père est victime d’un choc post traumatique qui n’a jamais été diagnostiqué. Il était donc capable d’accès de violence incontrôlés. Un jour, il a menacé sa mère et son fils de les tuer avec un fusil à la main. L’enfant ne dormira plus jamais tranquille. Il est certain de décevoir son père car il déteste la chasse et ne partage aucune de ses valeurs. Son père déteste tous ceux qui entravent sa liberté. Lors des attentats du 11 septembre sa haine contre les arabes remontent et il tient des propos d’un racisme insupportable pour son fils.

À travers, la tragédie de ce fils qui a peur d’être porteur lui aussi de la même violence que celle de son père, la guerre d’Algérie n’a jamais été aussi proche à mes yeux : plusieurs passages sont absolument insupportables. Le père et le fils n’ont jamais réussi à se retrouver mais ce livre lui rend justice et il m’a beaucoup touchée , d’autant que le style est simple et efficace .

 

En 2020 « Choup » a fait un billet et elle avait beaucoup aimé cette lecture.

Extraits

 

Début.

 Mon père était un tueur. À sa mort, il m’a laissé une lettre de tueur. Je n’ai pas encore le courage de l’ouvrir, de peur qu’elle m’explose à la figure. Il a déposé l’enveloppe dans le coffre où il rangeait ses armes ; des poignards, une grenade, un revolver d’ordonnance MAS 1874 ayant servi durant la guerre d’Espagne, une carabine à lunette, et surtout des fusils de chasse, des brownings pour la plupart, tous briqués, les siens comme ceux de son père, grand-père et arrière grand-père, une généalogie guerrière qui remonte au début du dix-neuvième siècle. Sur les crosses, il a visé des plaques de bronze avec le nom de ses ancêtres, leur date de naissance, de mort. Sur l’une, il a indiqué : « 1951 mon premier superposé, offert pour mes 15 ans ».

Les rapports père fils.

 Jim et moi ne parlions pas de nos émotions ou de nos préoccupations, de nos doutes ou de nos angoisses, de nos désirs ou de nos rêves. Depuis que je n’étais plus enfant et qu’il ne pouvait plus me punir en m’emmenant à la pêche ou à la chasse, nous ne faisions plus rien ensemble, sauf les après-midi juillet quand nous regardions le Tour de France. Durant les années où je travaillais à Paris, Jim me téléphonait pour me raconter la course. J’avais même fini par installer une télé dans mon bureau pour maintenir un lien avec lui.

Scène de chasse

(Son père est sur un bateau en train de pêcher et voit une laie avec deux petits dans l’eau.)
 Jim n’avait pas son fusil avec lui. Mais pas question qu’il laisse échapper les sangliers. Il a commencé par taper sur la tête de la laie à coups de rame. Elle vagissait, braillait, gargouillait, coulait et remontait pour respirer, ses pattes battant désespérément l’eau, pendant que ses petits s’enfuyaient. Jim frappait plus fort. Le sang aveuglait la laie, qui peu à peu manquait de force. Jim lui a passé une corde au cou et l’a attachée à un des tangons de la barque. Il a démarré son moteur, traînant sa prise derrière lui tout en poursuivant les deux marcassins. Il les a assommés avec la même fureur, les décapitant à moitié, puis, fier de sa victoire, il les a remorqués au port du village, accrochés à la suite de leur mère. Tout le monde le regardait. Il pavoisait. Durant des années, les témoins ont raconté son massacre : « Si nécessaire, il les aurait étranglés à mains nues. »
 Quand il est arrivé à la maison avec les cadavres, j’étais épouvanté. Il m’a dévisagé, défié du regard ivre de sang.

Les haines de son père.

 Des bureaucrates décident pour les autres de choses qu’ils ne connaissent pas. Depuis les premiers jours d’école, Jim les a toujours détestés. Et son aversion ne s’est jamais atténuée. Quand plus tard, alors qu’il sera à la retraite, les fonctionnaires de Bruxelles imposeront des quotas de pêche en Méditerranée, il n’en finira pas de les maudire. Il en voudra de la même façon aux écologistes des villes, ignorant tout de la nature. Il en voudra de la même façon à tous ceux qui n’ont pas navigué, qui n’ont pas rampé dans la poussière, qui n’ont pas passé des jours et des nuits tapis dans les gens à l’écoute du monde. Il en voudra à tous ceux qui font confiance aux chiffres. Il leur en voudra d’autant plus qu’il est capable de calculer plus vite qu’eux, et de fait il m’en voudra aussi car j’ai choisi la même voie qu’eux, celle d’un sédentaire qui use ses fesses sur une chaise, qui lit beaucoup et qui se croit autorisé à porter des jugements sur tout.

Mitterrand et la guerre d’Algérie

 Dire que le gouvernement a envoyé l’armée en Algérie pour maintenir la paix. Le slogan de François Mitterrand : » l’Algérie c’est la France. » Pas étonnant que Jim ait toujours détesté ce politicien. Il le méprisait et tous ceux qui ont voté pour lui lors des présidentielles de 981 et 1988. Moi, je ne comprenais pas cette haine, j’ignorais ce lien entre Mitterrand et l’Algérie. Pour les appelés sur le terrain tout était de sa faute. Il était ministre de l’intérieur quand il a autorisé la torture. Tous les moyens étaient bons pour celui qui plus tard se rachètera en faisant interdire la peine de mort.

Les conséquences de la guerre d’Algérie.

 Quelque chose c’est peut-être cassé au sens propre en Jim. Une fêlure jamais réparée, sinon par des bouts de sparadrap Les blessures les plus perverses ne se montrent pas.
Je m’en veux, je pensais que Jim devenait fou. Tout le travail que j’effectue aujourd’hui, j’aurais dû le faire quand il était en vie. J’aurais pu l’aider mais j’en étais incapable parce qu’il dispensait une énergie trop négative, qui me rendait malade moi aussi, et dont je devais me protéger, en gardant mes distances. Je l’ai laissé sombrer sourd à ses appels au secours .

 

 

Éditions Champs histoire Flammarion, 323 pages ou 389 avec les notes, mars 2021

traduit de l’anglais (États-Unis) par Tilman Chazal .

 

J’ai oublié sur quel blog, j’avais remarqué ce titre, j’ai tout de suite pensé à ma sœur historienne qui lit beaucoup sur les deux dernières guerres mondiales. C’est un livre terrible car il raconte un épisode peu traité du nazisme : le sort des enfants handicapés.

Voilà le blog où j’ai noté ce livre : Mon biblioblog.

Je crois qu’après avoir lu ce livre, tous ceux qui parlent d’un enfant « Asperger » hésiteront à utiliser ce nom, car ce livre cerne au plus près la contribution de ce médecin autrichien au syndrome de l’autisme mais surtout à son rôle dans l’horrible institut du Spiegelgrund de Vienne , où les enfants handicapés étaient les cobayes d’expériences médicales et ensuite euthanasiés sans aucun scrupule dans le but de purifier la société.

L’auteur décrit très précisément pourquoi Vienne joue un rôle très particulier dans cette politique nazie. Et hélas, cela vient de la période de l’entre deux guerre où Vienne était la ville phare pour la recherche psychiatrique et psychanalyste grâce à Sigmund Freud. Des médecins très sensibles au sort des enfants ont organisé une évaluation des enfants en difficulté pour les aider à surmonter leurs problèmes. Ils ont essayer de repérer les familles d’où ils venaient. Lorsque tous les médecins, juifs pour la plupart, ont été écartés et que les idées du nazisme ont envahi l’Autriche puis quand le pays est devenu à son tour un régime nazi, les médecins dont Asperger avaient à leur disposition tout un dispositif prêt pour éliminer tous les enfants déviants.

Asperger ne travaille pas au Spiegelgrund et il saura très bien utiliser cet argument après la guerre pour prendre la position d’un anti nazi qui a essayé de sauver des enfants, alors que le travail sérieux de cette journaliste montre qu’il a envoyé à une mort certaine au moins 40 enfants.

Elle montre aussi que pour Asperger, seul les garçons peuvent être autiste, les filles sont juste hystériques et sont plus facilement conduites à la mort que les garçons. La façon dont cet homme a échappé au jugement après la guerre est vraiment injuste, mais il est vrai que ces pauvres enfants même rescapés de ces terribles institutions sont bien incapables d’expliquer ce qu’ils ont subi.

Ce livre est terrible et les souffrances des enfants sont absolument insupportables. J’ai eu du mal à lire certains passages et mon moral en a pris un coup, et il a fallu tellement de temps pour rouvrir ces dossiers qui avaient été bien enterrés. Les médecins qui n’ont pas directement assassiné des enfants ont continué à mener de très belles carrières dont ce triste sir pseudo scientifique : Asperger.

Ce n’est vraiment pas un livre facile à lire, car il s’agit d’un travail sérieux d’historienne et parfois j’aurais aimé un peu plus de rapidité dans l’analyse des faits. Mais la démonstration d’Édith Sheffer est implacable, justement grâce au sérieux de son travail.

Extraits

 

Quand une préface ne m’aide pas à comprendre

« …attirées tels des hétérogènes par une obreptice gloire. »

Dans l’introduction.

Asperger n’est ni un ardent partisan ni un farouche adversaire du régime. Il figure parmi tous ceux qui se sont rendus complices, il fait partie de cette majorité perdue de la population qui, tour à tour se conforme à la domination nazie, l’approuve, la craint, la banalise, la rejette pour finir par se réconcilier avec elle. Étant donné cette versatilité, il est d’autant plus frappant que les actes cumulés de millions de personnes agissant pour des raisons individuelles dans des circonstances particulières aient contribué à un régime aussi profondément monstrueux.

Début .

 Hans Asperger pensait avoir une compréhension unique du cerveau des enfants, ainsi qu’une réelle vocation à modeler leur caractère.Il voulait définir ce qu’il appelait l' »essence la plus profonde » des mineurs. Sa fille dira de lui qu’il se comparait souvent à Lyncée, le gardien de la tour dans le « Faust » de Goethe, qui chante seule la nuit tout en surveillant les alentours :
 Né pour voir
 Chargés d’observer,
Voué à cette tour
J’aime ce monde.
 À l’instar du gardien de Goethe, Hans Asperger évalue le monde depuis son service pédiatrique. 

Exercice de mathématiques sous le régime Nazi.

 « Un idiot en institution coûte environ quatre reichsmarks par jour. Combien cela coûterait il de le prendre en charge pendant quarante ans ?
Une autre question était plus directe :
 « Pourquoi vaudrait-il mieux que cet enfant ne soit jamais né ? »

Comment une volonté de s’occuper d’enfants difficiles porte en elle les germes des théories nazies .

 Le service dirigé par Lazar comportait tout à la fois des aspects libéraux et autoritaires. Il chercha à améliorer la prise en charge des enfants, mais, ce faisant il contribua involontairement à l’essor d’un système qui finira par contrôler et condamner les enfants « asociaux ».
 La terminologie de Lazar suivait les tendances en vigueur concernant le développement de l’enfant dans l’entre-deux-guerres, et associait jugements médicaux et sociaux. L’eugénisme offrit un prisme biologique pour expliquer l’organisation sociale et infiltra de multiples façons les pratiques viennoises de la protection sociale, depuis le test de dépistage psychologique jusqu’à la stérilisation 

Le sort des enfants handicapés.

 Une inspection menée en 1940 auprès de 1137 enfants jugea problématique la situation de 62 % d’entre eux, parmi lesquels certains avaient des « pieds complètement plats » (huit enfants), témoignaient d’une « faiblesse d’esprit héréditaire » (vingt-quatre enfants) ou avaient un « père alcoolique » (trois enfants).
 Ce catalogue des mineurs allait bientôt être mis à profit par le programme de mise à mort d’enfants qui démarra à l’institution viennoise du Spiegelgrund à la fin du mois d’août 1940, un mois seulement après la fin du mandat d’Asperger au service du Conseil motorisé. Sur l’ensemble des dossiers médicaux de Spiegelgrund, on estime que plus d’un cinquième des enfants avaient été ayant été tués – 22 % – venaient de la région du bas Danube qui comprenait la zone couverte par le programme de Hamburger.

Les fonctions d’Asperger dans l’Autriche Nazie.

 Le 1er octobre 1940, Asperger resserre ses liens avec l’État nazi, puisqu’il postule à la fonction d’experts médicales auprès de l’office de santé publique de Vienne, l’agence centrale du Reich qui évaluait pour le régime la valeur des individus et en fixait le destin. Asperger avec déjà commencé à travailler pour le gouvernement nazi dès après l’Anschluss – via le système judiciaire des mineurs et les écoles de redressement -, et son service était devenu un rouage important des opérations gouvernementales. Le 7 août 1940, le  » Neues Wiener Tagblatt » fait l’éloge de son service de pédagogie curative qu’il qualifie d' »organisme consultatif » pour la ville de Vienne, où les enfants en sont soignés en « très étroites coopération avec l’ensemble du département municipal des affaires sociales ». 

Bilan terrible.

Considéré dans son ensemble, l’histoire complète d’Asperger, de l’autisme et de Vienne révèle une trajectoire tragique. La génération des célèbres psychanalystes et psychiatres contemporains de Sigmund Freud enfanta l’une des générations d’enfants les plus surveillés contrôlés et persécutés de l’histoire. Les travailleurs sociaux de Vienne dans l’entre-deux-guerres établirent un système de protection social réputé qui aboutit à la destruction des enfants dont il avait la charge. Les éléments sombres de la psychiatrie et de la protection sociale viennoises passèrent r au premier plan, de sorte que de nouvelles normes créèrent sur le III° Reich un régime du diagnostic dans lequel la définition d’un nombre croissant de mesures invasives.
 Cette prophétie auto-réalisatrice se traduisit pour certains enfants par une intense remédiation et pour d’autre part l’extermination.