Édition 1018. Traduit du tchèque Joseph Gagnaire

Je dois la décou­verte de cet auteur à Patrice et, comme lui, depuis, j’ai très envie de lire d’autres livres de cet auteur, pour­quoi pas « Voyage vers le Nord » . Ce petit livre sur les amou­reux des jardins est un petit concen­tré d’hu­mour. Dès la première phrase, j’ai souri et je savais que je le lirai jusqu’au bout :

Il y a cent manières de créer un jardin : la meilleure est encore de prendre un jardinier

Ecrit en 1929, ce conseil me encore va très bien, derrière tout beau jardin bien fleuri se cache un jardi­nier compé­tent (ce que je ne suis pas) et qui doit passer cent pour cent de son temps libre à travailler la terre. J’adore les fleurs mais je déteste les culti­ver. Pour­tant, quelle merveille quand les roses s’éveillent et parfument l’en­trée de la maison ! Dans ce petit livre, écrit comme un alma­nach, chaque mois, l’au­teur précise les diffé­rentes tâches qui attendent tout bon jardi­nier. Tout cela est raconté avec un humour déli­cieux. Mais j’avoue que l’ac­cu­mu­la­tion des noms de fleurs et de plantes a fini par me lasser. Karel Čapek aime le comique d’ac­cu­mu­la­tion et cela m’a semblé un procédé trop répé­ti­tif. Surtout ne vous arrê­tez pas à ce bémol, car dans l’en­semble vous trou­ve­rez que le jardi­nier de 1929 a beau­coup de points communs avec celui de 2020 . Et jamais, au grand jamais, vous n’ac­cep­te­rez de surveiller le jardin d’un ami qui part au mois d’août en vacances. Ce « presque rien que vous aurez à faire » peut se termi­ner par une vraie galère tous les jours. Le jardi­nier de 1929 écri­vait une lettre par jour pour s’in­quié­ter de l’état de son cher jardin et donner ses précieux conseils, je vous laisse imagi­ner ce que le jardi­nier d’au­jourd’­hui ferait avec son télé­phone portable grâce Face­book, What­sapp et autres façon de s’in­quié­ter de ses trop chères petites plantes…

quelques photos prises dans un jardin au prin­temps 2020 (celui où le confi­ne­ment a permis d’ad­mi­rer l’ar­ri­vée des fleurs) :

Citations

Tellement vrai

Vous verrez, au bout d’une quin­zaine, sortir de la mauvaise herbe au lieu de gazon. C’est un des mystères de la nature que les mauvaises herbes les plus luxu­riantes et les plus vivaces naissent toujours des meilleures semences de gazon : qui sait s’il ne faudrait pas semer de la graine de mauvaises herbes quand on veut avoir de beau gazon ? Trois semaines après, votre pelouse est abon­dam­ment couverte de char­dons drus et autres sale­tés rampantes ou enra­ci­nées dans le sol, quand vous voulez les arra­cher, ou bien elles se cassent juste à la racine, ou bien elles emportent toute une motte de terre. Ainsi vont les choses : 
plus une saleté est nuisible, plus elle a de vitalité. 

Se souvenir que ce livre a été écrit en 1930 et non en 2021 !

Quiconque devient jardi­nier recherche avec complai­sance les « Vieux Chro­ni­queurs » . Ce sont des personnes d’un certain âge et passa­ble­ment distantes qui disent chaque prin­temps , qu’elles n’ont pas souve­nir d’avoir jamais vu un temps pareil . S’il fait froid, elles proclament qu’elles ne se souviennent pas d’un prin­temps aussi froid. « Une fois, il y a de ça soixante ans, il a fait si chaud que les violettes fleu­rirent à la Chan­de­leur ». Par contre si le temps est légè­re­ment plus chaud, les chro­ni­queurs soutiennent n’avoir aucun souve­nir d’un prin­temps aussi chaud. « Une fois, il y a de ça soixante, nous circu­lâmes en train en traî­neau à la Saint-Joseph ». Bref, les chro­ni­queurs eux aussi témoigne qu’en ce qui concerne le temps, notre pays a toujours été soumis à un arbi­traire effréné et qu’il n’y a pas à aller contre.

Genre d’énumérations drôle mais hélas trop fréquentes

Culti­ver la terre, c’est d’une part bêcher, creu­ser, retour­ner, fouiller, ameu­blir, apla­nir, nive­ler et faire des ondu­la­tions, et d’autre part, s’oc­cu­per des ingré­dients. Aucun pudding au monde ne peut-être de compo­si­tion plus compli­quée que la terre de jardin. Autant que je puisse savoir, on y met du fumier, de l’en­grais, du guano, des feuilles pour­ries, de la terre de gazon, de la terre arable, du sable, de la paille, de la chaux (de la farine pour les enfants), du salpêtre, des phos­phates, de la bouse, de la cendre, de la tourbe, de l’eau de la bière, des culots de pipe, des allu­mettes brûlées, des chats crevés et beau­coup d’autres substances. Tout cela se mélange, s’en­fuit et se répand ; comme je l’ai dit, le jardi­nier n’est pas un homme qui respire les roses, mais un homme qui est pour­suivi par l’idée que « cette terre voudrait encore un peu de chaux », ou bien « qu’elle est lourde, comme du plomb, dit le jardi­nier, et qu’elle voudrait un peu de sable ».

Le jardinier et la propriété

Quiconque a un jardin devient inéluc­ta­ble­ment un défen­seur de la propriété, et alors, ce n’est pas un rosier qui pousse dans ce jardin, c’est « son » rosier. L’homme qui est proprié­taire prend conscience d’une certaine soli­da­rité qui le lie à son prochain, par exemple en ce qui concerne le temps, il se met à dire : « Nous aurions besoin d’une bonne pluie » ou « Nous avons été bien arro­sés ». D’autre part, il devient en quelque sorte forte­ment exclu­sif. Il trouve que les arbustes des voisins ne sont que du bois de fagot, à la diffé­rence des siens propres ;.ou bien il constate que tel cognas­sier vien­drait bien mieux dans son jardin que dans celui de son voisin, etc. Il est donc vrai que la propriété privée suscite certains inté­rêts collec­tifs, certains inté­rêts de classe, par exemple en ce qui concerne le temps, mais il est non moins vrai qu » elle excite à l’ex­trême de forts instincts d’égoïsme, d’ini­tia­tives et de posses­sion. Il ne fait pas de doute que les hommes n’aillent au combat pour défendre leur idée, mais ils iraient avec plus de zèle encore et plus de féro­cité pour défendre leur jardin. Un homme qui possède quelques arpents de terre et qui cultive quelque chose devient, en vérité, un être conser­va­teur car il est assu­jetti à des lois natu­relles millé­naires. On aura beau faire, aucune révo­lu­tion n’ac­cé­léra la germi­na­tion ni ne fera fleu­rir les lilas avant le mois de mai, cette leçon rend l’homme plus sage et fait qu’il se soumet aux lois et aux coutumes.

Edition Alma Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un livre sur un sujet à propos duquel j’ai beau­coup lu. Mais je pense qu’on ne lit jamais assez pour comprendre tous les aspects de la Shoah. J’ai été très inté­res­sée par le point de vue de cette écri­vaine tchèque qui vit en France et écrit en français.
Le roman commence par deux scènes fortes : à Prague, en 1953 Vladi­mir Vochoc fait face à un tribu­nal popu­laire, puis à l’époque contem­po­raine, toujours à Prague, lors d’une inon­da­tion une femme âgée ne veut pas quit­ter son appar­te­ment et impose d’autre part à sa fille que son enfant apprenne le fran­çais. Ces deux volon­tés appa­raissent comme des ordres auxquels il est impos­sible de ne pas de soumettre. Puis nous repar­tons dans le passé à Stras­bourg en 1938, deux femmes juives réfu­giées accouchent, l’une perd son bébé, l’autre meurt en couches d’une petite fille bien vivante. La femme qui a perdu son bébé, s’empare de cette petite fille qui devien­dra José­pha. Le père de cette enfant confie une poupée qui avait été prépa­rée par son épouse pour l’en­fant à naître.

L’ori­gi­na­lité du récit vient de cette poupée de chif­fon aux yeux de nacre qui suit toute l’his­toire de José­pha à travers les fuites succes­sives de la famille qui échappe de si peu à la mort. Mais le récit prend aussi une tour­nure plus histo­rique grâce à un person­nage qui a existé le consul à Marseille de la Tché­co­slo­va­quie Valdi­mir Vochoc.

Celui-ci grâce à l’aide du jour­na­liste améri­cain Varian Fry a sauvé plusieurs milliers de juifs et de réfu­giés alle­mands oppo­sants au nazisme.

J’ai lu et décou­vert les fonde­ments de la répu­blique tché­co­slo­vaque qui voulait faire la place à toutes les mino­ri­tés et toutes les langues qui se croi­saient sur ce nouveau terri­toire. Si les démo­cra­ties avaient défendu cet état, le yiddish n’au­rait donc pas disparu de l’Eu­rope. Que d’oc­ca­sions ratées ! Est ce que cela aurait permis à ne pas avoir à recher­cher pour­quoi il a fallu sacri­fier envi­ron 6 millions de juifs pour qu’en­fin chacun se pose les bonnes ques­tions face à l’an­ti­sé­mi­tisme. Le parcours de la poupée de José­pha raconte à la fois combien le filet qui se resserre un peu plus à chaque fuite est tota­le­ment angois­sant pour ces pauvres juifs chas­sés de toute part, et combien seule­ment un tout petit nombre d’entre eux n’ont dû leur survie qu’à la chance et aux quelques « justes » croi­sés sur leur chemin. On connait cette fuite et ces angoisses, c’est bien raconté et tout est plau­sible mais pour moi le plus nova­teur dans ce récit est la rencontre avec cet ambas­sa­deur Tché­co­slo­vaque et son amour pour son pays.

Citations

Les juifs chassés de partout

Pour lui, il n’y avait pas d’en­droit où aller. « Aller », c’était tout ce qui comp­tait. Ces diffé­rents lieux provi­soires, tous ces « ici », n’étaient que des haltes de passage, plus ou moins longues, le temps de quelques géné­ra­tions, parfois de quelques années, le temps d’ap­prendre les lois du pays qui régis­saient leur vie, le temps apprendre la langue, parfois le temps d’ab­sor­ber et de resti­tuer dans sa propre langue les mots et expres­sions d » »ici », le temps de se bercer de l’illu­sion d’une durée possible. Puis il fallait déjà repar­tir, parfois sans avoir le temps de refaire ses valises. « Avec les siècles, se disait Gustav, on a appris à flai­rer le roussi. Bien avant les autres. »

Conséquences de ces exils successifs

On devait être souple. Une souplesse inscrite jusque dans l’ex­pres­sion popu­laire : « prenez votre crin­crin et tirez-vous. » Voilà pour­quoi tous les Juifs de l’Est qui se respectent jouent du violon. C’est facile à trans­por­ter. On n’a jamais vu quel­qu’un avec son piano sur le dos.