Édition Robert Laffont

Si, comme moi, vous avez gardé, grâce à vos cours sur l’an­ti­quité grecque, une image assez posi­tive de cette période de l’his­toire, avec, peut-être une petite préfé­rence pour Spartes qui semblait plus guer­rière et plus héroïque qu’A­thènes, lisez vite ce roman , cela vous redon­nera des idées un peu moins roman­tiques de la réalité spar­tiate . Bien sûr, vous vous souve­nez de cet enfant spar­tiate qui avait préféré se faire dévo­rer les entrailles par un petit renar­deau plutôt que d’avouer qu’il le cachait sous sa tunique. Mais si c’est votre seul souve­nir, je vous promets quelques décou­vertes bien au-delà de cette anec­dote. Si les Spar­tiates étaient invin­cibles, ils le doivent à des pratiques très parti­cu­lières. Dès la nais­sance, à la moindre « tare », on élimi­nait les bébés, mais cela ne suffi­sait pas, vers deux ans on présen­tait l’en­fant à un conseil de sages qui jetait dans un préci­pice tout enfant un peu bossu, ou ayant des jambes tordues ou qui semblait ne pas bien voir, ne pas entendre correc­te­ment, ou défi­cient intel­lec­tuel­le­ment … À contra­rio, tous les ans on prati­quait la nuit de la Cryp­tie, c’est à dire que durant une nuit entière les citoyens de Spartes avaient le droit de tuer tous les Hilotes (c’est à dire leurs esclaves) qu’ils voulaient . Si j’ai dit « à contra­rio » c’est que cette fois les Spar­tiates choi­sis­saient de préfé­rence les hilotes les plus coura­geux et les plus intel­li­gents de façon à tenir en respect une popu­la­tion beau­coup, beau­coup plus nombreuse qu’eux. Jean-Fran­çois Kervéan sait nous faire revivre ces meurtres avec force détails, j’ai rapi­de­ment été submer­gée par une impres­sion de dégoût . Comment cette anti­quité grecque qui était pour moi un bon souve­nir a pu géné­rer autant d’hor­reurs ? La partie consa­crée à la forma­tion du jeune Spar­tiate (Agogée) est de loin ce qui m’a le plus inté­res­sée, car pour ceux qui ont survécu à la nais­sance puis à la présen­ta­tion, il reste une épreuve , celle de « L’Er­rance ». Avant de deve­nir adulte un jeune doit rester une année entière à survivre dans la nature sans l’aide de quiconque. Il doit chas­ser et se nour­rir de ce que la nature peut lui offrir à moins qu’il soit lui-même la proie de préda­teurs plus forts que lui. Ensuite, il sera citoyen de Spartes et fera partie de l’ar­mée invin­cible. L’or­ga­ni­sa­tion de la vie de la cité est aussi origi­nale et plus sympa­thique. Tous les Spar­tiates sont égaux et ont tous les mêmes droits. Bien sûr, il y a les esclaves pris dans les popu­la­tions vain­cues et asser­vies mais sinon l’éga­lité est parfaite. Il y a deux corps de diri­geants les « gérontes » des hommes âgés qui reste­ront jusqu’à leur mort dans une fonc­tion de conseil et cinq « éphores » élu pour un an au sein de l’as­sem­blée. Tous les Spar­tiates peuvent appar­te­nir à l’as­sem­blée et y prendre la parole. Le roi n’a pas plus d’im­por­tance qu’un autre citoyen. Le roman se situe lors des guerres Médiques contre le roi de Perse, Xerxès 1°. La descrip­tion de l’op­po­si­tion entre les deux civi­li­sa­tions et de la guerre m’a moins passion­née. Et puis, il est grand temps que je parle du style de cet auteur. Je ne comprends pas toujours le pour­quoi de ses formules. Je sens bien qu’il a voulu désa­cra­li­ser une certaine repré­sen­ta­tions de l’an­ti­quité grecque mais parfois, je ne le suis pas dans ses descrip­tions de héros presque toujours ivres ou drogués qui pètent et « s’en­culent » à qui mieux mieux . Cette réserve ne m’a empê­chée d’ap­pré­cier toutes les réflexions qui sous-tendent ce projet de livre :

  • Pour­quoi fina­le­ment c’est la royauté qui a perduré pendant deux millé­naires et pas la démocratie,
  • Pour­quoi toutes les tyran­nies ont-elles adulé Spartes ?
  • Est ce que ce système pouvait durer ?
  • Pour­quoi les senti­ments ne sont pas compa­tibles dans un tel système.

Mes réserves viennent du style de l’au­teur mais je suis ravie d’avoir lu ce roman car j’ai vrai­ment beau­coup appris sur cette période et surtout corrigé beau­coup d’idées fausses .

Citations

Les Spartiates

Cet hiver-là fut dur, mais les Spar­tiates ne craignent pas le froid, la fin, le deuil ‑ce peuple n’a peur de rien. Chez eux, lorsque le vent cingle depuis les crêtes du Mont Parnon, personne ne couvre ses épaules d’une four­rure, tu te pèles et au bout d’un moment, en vertu du stoï­cisme, tu ne te pèles plus.

Le petit déjeuner spartiate

Son ventre criait famine, elle avala deux yaourts, un boudin avec une galette à la sarriette.

La Sélection

Les enfants avancent au centre, accro­chés à la tunique de leur mère, les père ne sont jamais présents. De part et d’autre se postent gérontes, éphores et comman­dants, chacun scru­tant le groupe selon ses critères : les mili­taires jugent des morpho­lo­gies, les digni­taires des compor­te­ments tous à la recherche de la mauvaise graine qui pous­sera de travers. Le branle du boiteux, la bosse du bossu, le débile ou la naine, toutes les céci­tés, les anoma­lies ayant pu échap­per à l’exa­men de la première heure. Rete­nus depuis des jours à l’in­té­rieur, les enfants exultent en plein air, leurs ébats et la lumière à plomb de midi révèlent mieux les tares de quelques défi­cients. Arri­vés face au ravin, les auto­ri­tés rendent leur verdict et les soldats balancent les indé­si­rables du haut du préci­pice, scène qui grave à jamais dans le regard des autres la gran­deur d’une société ou la gloire coule du sacri­fice comme la rosée des aurores.

Encore une coutume sympathique : la Cryptie

Tous les ilotes, les esclaves sans excep­tion sont aussi la cryp­tie- du verbe « cacher, se cacher ».
 la lumière du soir rase la campagne, tu es Spar­tiate. Quand l’ai­guille du cadran solaire indique la dix-huitième heure ou que la trompe reten­tit du Temple, tu peux tuer tous les ilotes que tu vois de tes yeux, n’im­porte, en parti­cu­lier ou au hasard, de tous âges, en déam­bu­lant ou en allant fouiller leur cabane, les fossés, les sous-bois, comme tu veux. La Cryp­tie n’est pas la guerre. Le nom de « Jour de guerre contre les ilotes » inventé plus tard par Plutarque n’est pas bon. À partir de la dix-huitième heure jusqu’à la dernière avant l’aube, beau­coup d’ilotes ne bougent pas de la place où ils sont, de l’arène de leur condi­tion où vont surgir les fauves. D’autres emmènent leurs femmes leurs enfants se terrer le plus loin possible. Après avoir lâché ton outils, tu te sauves mais il n’y a pas d’abri. Les Spar­tiates ne hurlent pas, ne t’in­sultent pas en prin­cipe, les Spar­tiates donne la mort. Partout. En bande sanglante ou seul à seul.

Humour

Quand le Sénat l’en­voie batailler au nord, il en profite pour aller soute­nir son ami Isago­ras, tyran d’Athènes, contre son peuple en rébel­lion. C’est un fou de guerre, un ivrogne – personne ne souligne jamais le rôle capi­tal de l’al­coo­lisme dans l’His­toire de l’Humanité.

L’idéal de Sparte

L’es­pèce humaine est argi­leuse, malléable. Tout est mou chez l’homme, à part le sque­lette. Telle était la pensée de Sparte. À l’état de lui donner de la consis­tance, de forger, cise­ler sa nature. Les plai­sirs, les ou l’étude n’af­firment pas un indi­vidu, seuls les gnons, l’en­du­rance, l’ad­ver­sité, toutes ces épreuves qui le menacent de n’être plus rien, le font entrer dans l’ac­tion d’où jaillit son destin.

Le style qui a fini par me lasser

La jeune prin­cesse de Sparte se consola entre les bras solides de son époux, encore marqué par les stig­mates de l’as­sas­si­nat, on ne s’éton­nera pas après ça que la reine Gorgô soit deve­nue parmi les premières fémi­nistes de l’hu­ma­nité. Nul ne douta du récit de la mort héroïque de son père ni ne soup­çonna le régi­cide perpé­tré par deux bour­rins aussi bour­rés que Cléo­mène. Plus éton­nant encore, à la fin de cette jour­née où Sparte entra dans le simu­lacre offi­ciel et renoua avec les Mythes, le conseiller Hypo­coo fut élu au Direc­toire des éphores : le conseiller diplo­ma­tique passait ministre chargé des Affaires exté­rieures, acclamé de tous les Égaux sur l’agora, bien chauf­fés par les trente Gérontes. Quant aux jeunes frères du défunt auto­mu­tilé, prince sans répu­ta­tion, il fut dési­gné monarque à l’una­ni­mité du Sénat lacé­dé­mo­nien sous le nom de Léoni­das Ier. Seul Aphra­nax Cartas tirait la gueule. L’His­toire se détour­nait de lui. A dix pas, en revanche, sa mère parti­ci­pait à la liesse. L’éphore fraî­che­ment élu était son ami, et le nouveau roi son amant. Son fils n’était pas prêt d’in­té­grer la garde royale des 300.
Le Destin de Léoni­das vient de s’ébran­ler en même temps que l’Ère clas­sique. Vers où ? Un gouffre, un triomphe, une marque de choco­lat ? C’est ce qu’on appelle tout simple­ment : la suite.

La mort et la vieillesse

Quel retour des choses signi­fie la mala­die sinon que souf­frir et natu­rel et qu’on finit non seule­ment vaincu mais privé des joies de son existence ?

Le deuil et le veuvage

Ne pas être aller se recueillir depuis long­temps sur la tombe d’Ar­tys lui manquait, le deuil génère une addic­tion au chagrin, bulle de souve­nirs moel­leux où le temps ne circule plus.

Réflexion

Pendant les cinq cents ans que durera la civi­li­sa­tion grecque, la terre, les ressources, les hivers ne furent pas plus facile ni cléments que durant les siècles suivants. Pour­tant leurs annales évoquent rare­ment une famine. Chez les Grecs, si impar­faits, on pouvait manquer, avoir le ventre vide mais pas au point d’en mourir au porte de ceux qui mangent. Au temps modernes, famine et malnu­tri­tion furent la première cause de morta­lité dans les royaumes d’Oc­ci­dent. Les victimes se chif­fraient encore par millions dans l’Eu­rope fertile du XVIIe siècle. L’es­pé­rance et la qualité de vie d’un forge­ron sous Péri­clès était supé­rieure à celle d’un arti­san du Val de Loire sous Fran­çois 1er, deux mille ans plus tard. Pour­quoi ? On ne sait pas.

Édition Acte Sud, Traduit de l’al­le­mand par Olivier Mannoni

Merci, merci à Patrice et au mois de livres de langue alle­mande en novembre 2019. C’est un vrai cadeau ce livre et je vous le conseille à toutes et tous. Mais vous l’avez peut-être déjà lu, puisque Maxim Leo a reçu le prix du livre Euro­péen en décembre 2011 pour cet essai. Prix telle­ment mérité, car rien ne peut plus contri­buer à la construc­tion euro­péenne que ce genre d’es­sai qui décrit si minu­tieu­se­ment les malheurs d’une Europe en guerre puis divi­sée par un mur infran­chis­sable pour les habi­tants de la RDA. Maxim va nous faire comprendre tous ces aspects de l’Eu­rope grâce à sa famille qui est à la fois origi­nale et telle­ment ordi­naire. En tout cas pour sa famille pater­nelle, si son père n’est jamais tota­le­ment entré dans les cases des critères de la RDA, son grand-père a été un nazi ordi­naire puis un habi­tant de la RDA tout aussi ordi­naire. Mais cette phrase traduit trop pauvre­ment la compré­hen­sion que nous aurons de Werner ce grand père qui s’est si peu inté­ressé à son fils. En revanche, la famille de sa mère est beau­coup plus origi­nale . Son grand père Gerhard Leo a été obligé de fuir avec son propre père l’Al­le­magne nazi parce qu’il était d’ori­gine juive. En France, Gerhard rentrera dans la résis­tance et devient un véri­table héros, il a raconté ses exploits dans un livre que je lirai peut-être. S’il est resté en RDA , c’est parce qu’il a trop vu en RFA d’an­ciens nazis ne pas être du tout inquié­tés et même deve­nir des cadres de la nation. Ensuite, nous voyons la vie des parents de Maxim qui essaient de tout faire pour se plaire en RDA, sans pour autant adhé­rer complè­te­ment au système. Et enfin avec lui, Maxim ce petit garçon qui ne croit pas du tout aux valeurs commu­nistes et qui ressemble telle­ment à tous les enfants du monde. Son parcours permet de toucher du doigt la vie de l’Al­le­magne de l’Est. C’est à la fois tragique et ridi­cule. Tragique, car il a failli ne pas pouvoir pour­suivre ses études et qu’il craint toujours d’être repéré par la Stasi. Ridi­cule, quand on voit les efforts de la direc­trice pour convaincre les enfants qu’ils ont de la chance d’être des enfants choyés de la RDA alors qu’ils n’ont presque rien pour jouer ou pour se distraire. Et lorsque le dernier chapitre arrive avec les mani­fes­ta­tions de Leip­zig qui annon­ce­ront la fin de ce régime absurde on sent que cela s’est joué à très peu de choses. Mais les Alle­mands sont main­te­nant réunis dans un même pays, on se demande alors si Maxim Leo écrira la suite pour nous expli­quer pour­quoi le parti néo-Nazi se récla­mant ouver­te­ment des théo­ries d’Hit­ler fait un si bon score dans son ancien pays. À ce propos vous pouvez écou­ter sur le podcast du Nouvel Esprit Public une émis­sion qui complé­te­rait bien cette lecture.

Citations

Le travail de journaliste en 1966 en RDA

On énumère aussi les mots deve­nus indé­si­rables parce que l’en­nemi s’en est empa­rés, le nom des produits que l’on n’a plus le droit de mention­ner parce qu’ils sont en pénu­rie. Il y a des mois où personne ne peut écrire « machine à laver » ou « Pneu de voiture ». La« Social-démo­cra­tie » est pros­crite pendant deux ans, le « Parle­ment » et le.« Front popu­laire ango­lais » pendant six semaines seulement.

Le journalisme en RDA

Anne note que la plupart des chefs de service ne sont pas de vrais jour­na­listes, mais des soldats du parti en service commandé. Les bon jour­na­liste n’en sont pas membres, ce qu’elle trouve étrange, puisque le parti est tout de même censé être l’élite. Comme il n’y a guère de place pour leur texte à eux, la plupart sont presque tota­le­ment désœu­vrés. À midi, on commence à boire dans les bureaux. Ce sont les chefs de service qui boivent le plus. Les collègues tentent de se mettre mutuel­le­ment des bâtons dans les roues. Il y a des intrigues, des dénon­cia­tions, des campagnes. Acces­soi­re­ment, on fait un journal.

Jeux des enfants dans le Berlin d’après guerre

Parfois ils sortent de la ville et se rendent à Marzahn, où l’on déverse dans une fosse des muni­tions trou­vées. Ils font du feu, ils jettent des cartou­chière de fusils-mitrailleurs et se mettent à couvert. Le bruit des balles qui partent en sifflant dans tous les sens est si épou­van­table que certains en font dans leur panta­lon. Les grands cassent les déto­na­teurs des obus de DCA et versent la poudre noire dans des sacs. Ils entrent dans des ruines dont les chemi­nées tiennent encore debout. Ils placent l’ex­plo­sif en bas, dans le bac du poêle ; des lacets plon­gés dans du désher­bant leur servent de mèches. Et lorsque, derrière, la charge éclate , lorsque l’im­mense chemi­née s’ef­fondre comme un géant touché à mort, ils crient et dansent de joie. Les adultes ne demandent jamais où ils étaient passés. Ils mènent leur propre vie.

Fait peu connu, pourtant cela se passe en France

Werner, sous-offi­cier de la Wehr­macht, a échappé à la mort sur le front et a été enfermé dans un camp où il a vu ses cama­rades mourir par centaines.

Un nazi ordinaire

Il semble que, comme beau­coup d’autres, Werner, à l’époque, était persuadé qu’une vie meilleure se prépa­rait. Il voyait que les choses avan­çaient, que sa vie deve­nait plus belle, que tout d’un coup même les enfants d’ou­vriers avait une chance. Dans sa famille, personne avant lui n’était jamais allé au sport d’hi­ver. Il était aussi le premier à avoir vu la mer. Même s’ils avaient eu l’argent pour le faire, ses parents n’au­raient jamais eu l’idée de louer un fauteuil cabine au bord du Wann­see ou d’ache­ter une bouteille de vin au thé dansant. Werner se sent l’âme d’un gagnant, d’un homme qui a tiré le gros lot. « Tout d’un coup tout semble possible. » Écrit-il, et c’était sans doute très préci­sé­ment le senti­ment qu’a­vaient beau­coup de personnes à cette époque. Hitler a relevé les petits, rape­tissé les grands.

Portrait d’un homme qui sait s’adapter à tous les systèmes

Werner était peut-être l’un de ces hommes qui fonc­tionnent correc­te­ment dans prati­que­ment tous les systèmes et prati­que­ment tous les rôles. Il aurait tiré le meilleur de n’im­porte quelle situa­tion. Son bonheur de vivre n’au­rait pas été menacé si Hitler avait gagné la guerre ou si lui-même s’était par hasard fina­le­ment retrouvé à l’Ouest il aurait certai­ne­ment été un bon peintre de décor s’il n’était pas devenu un bon direc­teur d’éta­blis­se­ment scolaire. Tout comme, aupa­ra­vant, il avait été un bon mouleur, un bon soldat, un bon prison­nier. Et désor­mais un bon citoyen de la RDA.

Pourquoi son grand père résistant à préféré la RDA

Dans cette inter­view, pour la première fois, Gerhard parle de la culpa­bi­lité, il explique pour­quoi des gens comme lui était à ce point enchaî­nés à ce pays. Il évoque l’es­poir qui était le sien après la guerre : celui de construire une nouvelle société dans laquelle les nazis n’au­raient plus jamais la moindre chance. Il a vu, explique-t-il, des crimi­nels de guerre siéger au gouver­ne­ment et des géno­ci­daire perce­voir des pensions consi­dé­rables, tout cela à l’Ouest. Ce genre de chose, affirme-t-il, n’exis­tait pas en RDA. Et cela comp­tait plus que tout le reste.

Une anecdote amusante, Maxim a 11 ou 12 ans en RDA

Un jour du mois de novembre 1982, la direc­trice de notre école, Mme Reichen­bach, arriva en trombe dans le vestiaire. Nous sortions tout juste du cours d’édu­ca­tion physique. Madame Reichen­bach nous annonça, les larmes aux yeux » « Il s’est passé quelque chose de très grave. Leonid Brej­nev, le secré­taire géné­ral sovié­tique, est mort ». Le silence régna un moment, ensuite, nous ne pûmes nous empê­cher de rire, parce que Kai Petzold, tout nu derrière madame Reichen­bach , cher­chait déses­pé­ré­ment son slip. Madame Reichen­bach ne compre­nait pas ce qui se passait, elle n’en­ten­dit que nos rires étouf­fés et quitta la salle furieuse. Nous avions en prin­cipe, l’heure suivante, un cours de mathé­ma­tiques, mais la direc­trice entra dans notre classe et nous annonça qu’a­près cet inci­dent, chacun d’entre nous devait écrire une rédac­tion sur Leonid Brej­nev. Il s’avéra que certains d’entre nous igno­rait tota­le­ment de qui il s’agis­sait. Madame Reichen­bach se remit à pleu­rer et annonça en criant que cette histoire aurait des consé­quences. Mais il ne se passera rien du tout, si ce n’est que quelques mois plus tard un nouveau secré­taire géné­ral du PCUS (Iouri Vladi­mi­ro­vitc Andro­pov) mourut et que personne ne nous en parla à l’école.

Comment une bonne idée peut ne servir à rien.

À partir de la sixième, nous avions une fois par semaine un cours de travail produc­tif. Nous nous rendions dans une usine de métal­lur­gie qui produi­sait des pièces pour les chauf­fages au gaz. Ils ne savaient vrai­sem­bla­ble­ment pas quoi faire de nous, raison pour laquelle nous passions des heures à trier des vis que l’on remet­tait en vrac après notre départ pour occu­per la classe suivante.

Régis Debray et Gilles,Perrault et François Mitterand en 1987

Régis Debray nous parle aussi de Tamara Bunke, une femme origi­naire de la RDA qui se trou­vait à l’époque à côté du Che. « Une femme hors du commun, une combat­tante », dit-il. mon fran­çais assez médiocre ne me permet pas de tout comprendre ; mais ce que je saisis, c’est que tout le monde, dans cette maison, trouve que la RDA est fantas­tique. Gilles Perrault dit que je devrais être fier de vivre dans un pays révo­lu­tion­naire comme celui-là, parce que seule la révo­lu­tion libère vrai­ment les gens. Je n’ose pas le contre­dire, entre autres parce que je vois à quel point ces phrases rendent Gerhard heureux.
Mais je ne discerne pas la logique de tout cela. Comment peut-on loger dans une villa pareille et chan­ter les louanges de la RDA ? Ou bien faut-il juste­ment habi­ter dans ce type de demeure pour pouvoir le faire ? J’ignore quelle image ces gens ont de la RDA, et même s’il y ont déjà été. Régis Debray nous confie un secret. Il exerce des fonc­tions de conseiller poli­tique auprès du président de la Répu­blique fran­çaise, Fran­çois Mitter­rand, et dit que celui-ci a lui aussi beau­coup d’es­time pour la RDA.

Traduit de l’amé­ri­cain par Mathilde Bach

Bien présenté par mes blogs préfé­rés, je savais que je lirai à mon tour ce roman de 952 pages (en édition poche). Aucune décep­tion et un coup de cœur pour moi, je rejoins Keisha, Jérôme, Kathel pour dire que ce premier roman de Nathan Hill est un coup de maître. Son seul défaut est d’avoir voulu tout racon­ter l’Amé­rique qui va mal en un seul roman. Tout ? pas complè­te­ment puisque le racisme n’y est pas évoqué. Le fil conduc­teur est tenu par Samuel aban­donné par sa mère à l’age de 11 ans, il est devenu profes­seur de litté­ra­ture dans une petite univer­sité, le roman raconte sa quête pour retrou­ver et comprendre sa mère. Il fera face d’abord à une certaine Laura, étudiante qui a mis le prin­cipe de la triche au cœur de son acti­vité intel­lec­tuelle ; puis, on le voit passer son temps à jouer dans un monde virtuel où il tue, des nuits entières, des dragons et des orques, on découvre grâce à cela l’uni­vers des joueurs « drogués » par les jeux vidéo. À cause de cette passion nocturne il est bien le seul à ne pas savoir que sa mère fait le « buzz » sur les réseaux sociaux. On la voit sur une vidéo qui tourne en boucle jeter des cailloux sur sur un candi­dat à la prési­dence des Etats-Unis, un sosie de Trump, un certain Parker qui ressemble tant au président actuel. Pour que Samuel comprenne le geste de sa mère, il faudra remon­ter aux événe­ments qui ont secoué Chicago en 1968 et pour mettre le point final à cette longue quête retrou­ver les raisons qui ont fait fuir la Norvège au grand-père de Samuel en 1941. Toutes les machi­na­tions dont sont victime Samuel et sa mère ne sont fina­le­ment l’oeuvre que d’un seul homme qui a tout compris au manie­ment des médias et à celui des foules ? Je ne peux pas en dire plus sans divul­gâ­cher l’in­trigue romanesque.

Mais pour moi ce n’est pas l’es­sen­tiel, ce qui m’a complè­te­ment accro­chée, c’est le talent de Nathan Hill pour décrire diffé­rentes strates de la société nord-améri­caine. Quand il nous plonge dans le monde des joueurs complè­te­ment drogués aux jeux vidéo, on sent qu’il s’est parfai­te­ment rensei­gné sur leurs habi­tudes et le roman devient prati­que­ment un docu­men­taire, je ne savais pas que l’on pouvait s’en­ri­chir en vendant des objets virtuels qui n’existent que dans un jeu. Les mœurs des étudiants améri­cains nous sont plus fami­lières : il y a du Philippe Roth dans les ennuis de Samuel avec le poli­ti­que­ment correct de l’uni­ver­sité mené par une étudiante qui préfère tricher plutôt que travailler.
Les entre­prises améri­caines qui se soucient si peu de leurs employés, la police de Chicago qui, en 1968, s’est compor­tée plus comme une milice néo-fasciste que comme une police d’une grande démo­cra­tie, et les manœuvre des candi­dats à la prési­dence des Etats-Unis tout cela enri­chit le roman peut être trop ? Je remarque que plus les romans fran­çais s’al­lègent plus les romans nord-améri­cains s’allongent.

Citations

Portrait

Il sait bien à quel point c’est désa­gréable et condes­cen­dant de corri­ger la gram­maire de quel­qu’un dans une conver­sa­tion. C’est du même ordre que d’être à une fête et rele­ver le manque de culture de son voisin,c’est d’ailleurs préci­sé­ment ce qui est arrivé à Samuel lors de sa première semaine à l’uni­ver­sité. Dans un dîner de présen­ta­tions orga­nisé chez la doyenne de l’uni­ver­sité, sa patronne,une ancienne prof de Lettres qui avait grimpé les éche­lons admi­nis­tra­tifs un à un. Elle avait bâti le genre de carrière acadé­mique tout à fait typique : elle savait abso­lu­ment tout ce qu’il y avait à savoir dans un domaine extra­or­di­nai­re­ment restreint (sa niche à elle, c’était la produc­tion litté­raire pendant la Grande Peste) . Au dîner, elle avait solli­cité son avis sur une partie spéci­fique des « Contes de Canter­burry », et, lors­qu’il avait hésité, s’était écriée, un peu trop fort : » Vous ne l’avez pas lu ? Oh, ça alors, doux Jésus. »

Le produit livre

- Je construit des livres. C’est surtout pour créer une valeur. Un public. Un inté­rêt. Le livre, c’est juste l’emballage, le contenant.…ce qu’on crée en réalité, c’est de la valeur. Le livre,c’est juste l’une des formes sous lesquelles se présente cette valeur, une échelle, un emprunt.

Hypocondriaque

Il était d’une fran­chise et d’une impu­deur totales sur les détails de son état. Il parlait comme les gens atteints d’une mala­die terrible, de cette manière qu’a la mala­die d’éclip­ser toute notion de pudeur et d’in­ti­mité. Racon­tant par exemple son désar­roi en matière de prio­rité quand il avait la diar­rhée et la nausée » en même temps »

Les nouvelles mode pour les régimes alimentaires américaines.

- Je vais commen­cer un nouveau régime bien­tôt. Le régime pléisto . T » en as entendu parler ?
-Nan.
-C’est celui où tu manges comme au pléis­to­cène. En parti­cu­lier l’époque taren­tienne, dans la dernière période glaciaire. – Comment on sait ce qu’ils mangeaient au pléistocène ?
-Grâce à la science. En fait, tu manges comme un homme des cavernes, sauf que t’as pas à t’in­quié­ter des masto­dontes. Et en plus, c’est sans gluten. L’idée, c’est de faire croire à ton corps que tu as remonté le temps, avant l’in­ven­tion de l’agriculture.

Mœurs capitalistes aux USA

Sa société déposa le bilan. Et ce, malgré le mémo qu’elle avait diffusé auprès de ses employés deux jours seule­ment aupa­ra­vant, annon­çant que tout allait pour le mieux, que les rumeurs de faillite étaient exagé­rées, qu’ils ne devaient en aucun cas vendre leurs actions, voire qu’il pouvait même penser en acqué­rir davan­tage vu leur déva­lua­tion actuelle. Henri l’avait fait, il y avait appris par la suite qu’au même moment leur PDG reven­dait toutes ses parts. Toute la retraite de Henry était ainsi passée dans un tas d’ac­tions qui ne valaient plus un clou, et lorsque la société sortit de la faillite et émit de nouvelles actions, elle ne furent propo­sées qu’au comité exécu­tif et aux gros inves­tis­seurs de Wall Street. Henri se retrouva donc sans rien. Le confor­table bas de laine qu’il avait mis des années à remplir s’était évaporé en un seul jour.

Tricher

Et cepen­dant, même de cela elle doutait, car si ce n’était pas grave qu’elle triche pour un devoir, alors dans ce cas pour­quoi ne pour­rait-elle pas tricher pour tous les devoirs. Ce qui était un peu embê­tant car l’ac­cord qu’elle avait passé avec elle-même au lycée quand elle avait commencé à tricher, c’est qu’elle avait le droit de tricher autant qu’elle voulait main­te­nant à condi­tion que plus tard, quand les devoirs devien­draient vrai­ment impor­tant, elle se mette à travailler pour de vrai. Ce moment n’était pas encore arrivé. En quatre ans de lycée et une année d’uni­ver­sité, elle n’avait rien étudié étudier qu’elle puisse quali­fier de vrai­ment impor­tant. Donc elle conti­nuait à tricher. Dans toutes les matières. Et à mentir. Tout le temps. Sans le moindre senti­ment de culpabilité.

Fin d’une discussion avec une étudiante qui a copié son de voir sur internet

Laura sort en trombe de son bureau et,une fois dans le couloir, se retourne pour lui crier dessus : « Je paie pour étudier ici ! Je paie cher ! C’est moi qui paie votre salaire,vous n’avez pas le droit de me trai­ter comme ça ! Mon père donne beau­coup d’argent à cette école ! Bien plus que ce que vous gagnez en un an ! Il est avocat et vous allez avoir de ses nouvelles ! Vous êtes allé beau­coup trop loin ! Vous allez voir qui commande ici »

Humour

Tu serais étonné du nombre de médi­ca­ments très effi­caces qui ont été déve­lop­pés à l’ori­gine pour trai­ter les problèmes sexuels mascu­lins. C’est, concrè­te­ment, le moteur prin­ci­pal de toute l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique. Remer­cions le Seigneur que les dysfonc­tion­ne­ment sexuel mascu­lin existent.

La retraite

Tous les endroits semblaient aussi horribles les uns que les autres, car ce qu’on ne dit jamais sur les voyages à la retraite, c’est que pour en profi­ter il faut pouvoir suppor­ter un mini­mum la personne avec qui vous voya­gez. Et rien que d’ima­gi­ner tout ce temps passé ensemble, en avion, au restau­rant, dans des hôtels. Sans jamais pouvoir échap­per l’un à l’autre, le côté de leur arran­ge­ment actuel était qu’il pouvait toujours prétendre que la raison pour laquelle ils se voyaient si peu, c’était qu’ils avaient des emplois du temps char­gés, pas qu’ils se détes­taient cordialement.

Un concerto dont il est question dans ce roman

Max Bruch n’a pas reçu un centime pour cette oeuvre

Fierté française

Pour ceux qui l’au­raient un peu oublié, le béton précon­traint figure au nombre des fier­tés fran­çaises, avec le roma­née-conti, la cathé­drale de Chartes, le N°5 de Chanel et bien d’autres. 


Merci Keisha, qui a été la première à me donner envie de lire ce livre, depuis j’ai lu d’autres avis tout aussi élogieux sur ce « roman » qui mérite plus le titre de « docu­men­taire », à mon avis. J’ai écouté Laurence Cossé parler de son livre, elle explique qu’elle voit ce monu­ment comme l’ex­pres­sion de la tragé­die de son archi­tecte : Johann Otto von Spre­ckel­sen. Celui-ci a démis­sionné de ce projet en 1986 lorsque le gouver­ne­ment de Jacques Chirac renonce au « Carre­four Inter­na­tio­nal de la Commu­ni­ca­tion » et il meurt quelques mois plus tard en exigeant que son nom ne soit pas asso­cié à la « grande Arche ». Mais aupa­ra­vant, il avait négo­cié des royal­ties sur toutes les photos prises de la grande Arche, et c’est d’ailleurs le seul lien que sa veuve gardera avec la France : les royalties !

L’au­teure est très critique aussi pour le monde poli­tique mais curieu­se­ment dans les entre­tiens, elle en veut plus à la droite (Juppé et Chirac) qu’à Mitter­rand. Or en lisant ce livre, on est abasourdi par la façon dont ce président a dépensé l’argent de la France. C’est peu de dire qu’il n’avait aucun soucis d’éco­no­mie et que le fait du prince a coûté très cher aux fran­çais et pas toujours pour de bonnes raisons. Comme cette volonté de ne pas trai­ter le marbre qu’il faut aujourd’­hui rempla­cer. Laurence Cossé critique la droite de ne pas savoir su donner vie « au Carre­four Inter­na­tio­nal de Commu­ni­ca­tion » mais personne ne savait quoi mettre derrière ce nom ronflant. La lecture de l’ar­ticle de Libé­ra­tion explique bien les enjeux poli­tiques de ce projet. Il est vrai que chaque gouver­ne­ment avait son idée pour occu­per cet espace et que ce n’est pas la plus mauvaise des idées qui a été rete­nue. Seule­ment voilà Spre­ckel­sen (qui touchera quand même ces 10 pour cent d’un bâti­ment qui coûtera trois milliards sept), n’avait pas derrière lui un bureau d’études capable de mener ce projet à son terme et si, deux noms peuvent être ratta­chés à ce bâti­ment c’est celui de Paul Andreu qui fera tout pour que ce bâti­ment se construise malgré les énormes défis archi­tec­tu­raux et les magouilles poli­tiques et Robert Lion direc­teur de la caisse et des dépôts et consi­gna­tion qui a trouvé les budgets pour finan­cer la construction.

Le problème majeur de ce bâti­ment ce n’est pas tant les prouesses tech­niques auxquelles il a fallu faire face que le fait que personne n’ait pu lui donner une affec­ta­tion qui permette aux communs des mortels de venir le visi­ter. Il s’ins­crit à tout jamais dans une belle pers­pec­tive pari­sienne et même si son entre­tien est compli­qué à cause des choix esthé­tiques de l’ar­chi­tecte danois il reste un monu­ment qui a de l’al­lure. Encore aujourd’­hui, l’af­fec­ta­tion de la grande Arche n’est pas défi­nie mais on peut de nouveau monter sur son toit et appa­rem­ment s’y restau­rer. Laurence Cossé vous entraî­nera dans cette aven­ture avec un talent éton­nant, moi qui suis peu tech­nique j’ai lu avec grand inté­rêt ce qu’elle dit sur les diffi­cul­tés des maître d’ou­vrages. J’ai soupiré avec elle, quand elle avoue avoir souf­fert en cher­chant à rendre clairs les problèmes archi­tec­tu­raux , mais elle a réussi son pari : on comprend très bien ce qu’elle explique. Comme elle, je vous conseille l’ar­ticle de Wiki­pé­dia, c’est beau­coup moins inté­res­sant que son roman mais cela permet de suivre les diffé­rentes péri­pé­ties de la construc­tion jusqu’à aujourd’hui..

Citations

Le début de Mitterrand

Il y avait une ambiance extra­or­di­naire, de foi d’es­poir… inima­gi­nable aujourd’­hui. On baignait dans l’illu­sion lyrique, tous les fantasmes de la gauche au cœur. N’ayant jamais été au pouvoir, à part de rares excep­tions, les nouveaux diri­geants pensaient qu’il y avait énor­mé­ment à distribuer.

Les absurdités des musées et bibliothèques

Ces films et les quelques livres sur Spre­ckel­sen se trouvent à la biblio­thèque de la Cité de l’Ar­chi­tec­ture, au Troca­déro. Un endroit lumi­neux, mais où il faut éviter de se rendre en juillet et en août. Car, si la cité est ouverte ces mois-là, la biblio­thèque est fermée. Sans doute les auto­ri­tés font-elles l’hy­po­thèse que ceux qui s’in­té­ressent à l’ar­chi­tec­ture ont le dos fati­gué et doivent aller s’al­lon­ger deux bons mois sur la plage. 
C’est pour­tant là une biblio­thèque idéale, il serait heureux de pouvoir s’y poser une heure ou deux en été : un aqua­rium calme et blanc en plein Paris, des milliers de livres, des milliers d’ar­ticles, des ordi­na­teurs, vingt lecteur jeunes et du genre le plus sérieux et dix biblio­thé­caires aux petits soins.

Gabegie d’état

Il y a des pratiques un peu diffi­cile à comprendre dans l’ur­ba­nisme, en France. Par exemple d’un candi­dat puisse gagner un concours, ou une consul­ta­tion, et que jamais ensuite son projet ne soit construit. Cela s’est pour­tant fait cent fois. Souvent c’est politique.…

Ce que l’on ne dit pas au contri­buable, c’est que l’on fait accep­ter l’ar­bi­traire à l’ar­chi­tecte évincé en le dédom­ma­geant. Toutes les maquettes de projet écar­tés qui s’en­tassent dans les réserves des musée de l’ar­chi­tec­ture valent chacune leur poids d’or.

Les Danois et nous

Il portait ces préven­tions en lui depuis long­temps, avec tous les Danois. Nous avons du mal à le croire, nous autres fran­çais qui nous croyons ratio­na­listes, orga­ni­sés et pour tout dire très intel­li­gents, mais aux yeux de beau­coup de nos voisins nous sommes des passion­nels, des idéo­logues, des phra­seurs, des agités, des indi­vi­dua­listes, enfin des gens peu sûrs.
Le plus triste c’est que la réalité a donné raison à Spre­ckel­sen et à ses craintes. Dans les derniers moments de sa vie, trois ans plus tard, dans le film de Tschernia‑, il parle sans rancoeur mais il a des mots défi­ni­tifs sur le peu de sens du contrat en France, sur les remises en cause inces­santes des choix collec­tifs, sur la violence des affron­te­ments entre camps poli­tiques. Et là, il parle d’expérience.

Les débuts de l’informatique

Spre­ckel­sen n’a jamais touché un ordi­na­teur mais ADP commence à en être équipé. La période est unique dans l’his­toire. On est à cheval sur deux ères. Les quan­ti­tés docu­ments ont été dessi­nés à la main sur papier. Après les avoir numé­risé, il faut les faire viser par les auteurs puis obte­nir l’ap­pro­ba­tion des archi­tecte en chef. À vouloir conci­lier les deux systèmes, certains se demande si on ne perd pas plus de temps qu’on en gagne. À l’époque, à l’ob­ser­va­toire de Meudon, un vieil astro­nome qui se méfie de l’in­for­ma­tique refait tous les calculs de l’or­di­na­teur, de la façon dont tu as toujours fait.

PARLONS CHIFFRES

Un point n’est pas conflic­tuel ‑et d’ailleurs jamais évoqué dans la litté­ra­ture sur les grands travaux‑, les archi­tectes sont très bien payés. Inge Reit­zel en sourit : » Nous étions voisins des Spre­ckel­sen, à côté de Copen­hague. Dans l’été 1985, allant chez eux, nous avons vu deux Jaguar devant la maison. »

Rien là d’ex­cep­tion­nel. Pei pour le Louvre, Ott et Bick pour la Bastille, Tschumi et Fain­sil­ber pour la Vilette, Cheme­tov pour Bercy, tous les archi­tectes des grands travaux touchent les hono­raires d’usage, quelque dix pour cent du total du coût de la construc­tion. La moder­ni­sa­tion du Louvre attein­dra plus de six milliards de francs, la grande biblio­thèque huit milliards, l’Opéra Bastille trois milliards, la Cité de la Musique un milliard trois , l’Arche trois milliards sept. Cela fait pour chacun des archi­tectes, » une bonne pincée », comme dit Andreu.
Spre­ckel­sen est parti­cu­liè­re­ment bien traité quand on sait que son travail n’est pas compa­rable à ce que produit Pei, par exemple. Le second a dans sa manche un grand bureau d’études et va très loin dans le détail. Les entre­prises qui construisent sous sa gouverne n’ont qu’à exécu­ter ses plans. Le premier à quelques colla­bo­ra­teurs pour la circons­tance, et la qualité du travail tech­nique indis­pen­sable à son projet est sous la respon­sa­bi­lité d’An­dreu. « Je ne sais pas comment Spre­ckel­sen s’était débrouillé pour obte­nir des hono­raires pareils », se demande encore Dauge qui, aussi­tôt, esquisse une hypo­thèse : « Il avait l’ap­pui du président « .
Sur un autre chapitre de son contrat, Spre­ckel­sen a été bien conseillé aussi. Il a obtenu l’ex­clu­si­vité des droits sur l’image. On aura besoin de son auto­ri­sa­tion pour repro­duire l’Arche et, qu’on l’ait ou non demandé, tous les droits de repro­duc­tion lui revien­dront. Il ne se publiera pas une carte postale qu’il n’ait droit à une redevance.
En théo­rie, rien de nouveau. Cela fait plus d’un siècle que les archi­tectes se sont vu recon­naître ce droit dérivé de la propriété artis­tique. Dans les années 80, cepen­dant, la plupart en sont restés à la concep­tion selon laquelle ce qui appar­tient à la rue, à la ville ou au paysage appar­tient à tout le monde, et ne demande pas de droits sur l’image de leurs œuvres. Spre­ckel­sen en demande. Il en demande.l’exclusivité. 
Quand ses confrères décou­vri­ront de quoi il retourne, ils commen­ce­ront par s’of­fus­quer, puis ils s’y mettront à leur tour. Il y a souvent plus à gagner aujourd’­hui à vendre les images que ses œuvres mêmes. Un archi­tecte comme Pei touche des millions sur les photos de ses ouvrages archi­tec­tu­raux. Les peintres et les sculp­teurs ne sont pas en reste. Buren s’en est fait une spécia­lité. Jusqu’aux proprié­taires de sites natu­rels, qui ont pensé être fondés à préle­ver leur dîme sur des photos publi­ci­taires où figu­raient leurs terres – en vain, quant à eux.

Des aspects techniques

Les fonda­tion n’en sont pas , du moins au sens clas­sique. L » Arche n’est pas ancrée en profon­deur comme usuel­le­ment les immeubles et les tours, elle repose sur des pilliers. Ce n’est pas le premier édifice fondé de la sorte, les ponts le sont souvent, quelques centrales nucléaires, et Paul Andreu a eu recours au procédé de l’aé­ro­gare de Roissy. Mais on n’a jamais vu cela dans le bâti­ment. Le toit n’a pas grand-chose d’un toit puisque c’est un palais suspendu d’un hectare posé sur deux immeubles aux extré­mi­tés. La cage à ascen­seurs externe sera le plus grand ouvrage en acier inoxy­dable jamais assem­blé, les dômes en altu­glas qui coif­fe­ront les ascen­seurs les plus spacieux jamais réali­sés. …tout est excep­tion­nel, on va donc devoir inno­ver beau­coup. Ainsi, on emploie pour la première dans ces propor­tions un hyper­bé­ton, deux fois plus résis­tant que le béton ordi­naire mais beau­coup plus fluide, et diffi­cile à manier.
Ça n’a l’air de rien pour le béotien, mais quand Andreu écrit « person­nel­le­ment je n’avais jamais utilisé ce béton à haute résis­tance » , c’est un peu comme si un comman­dant de sous-marin décla­rait au moment de plon­ger qu’il est curieux de décou­vrir un nouveau système de ballast. 

Les fêtes de la mitterandie

Dans l’après-midi de semaine 14 juillet , le quin­zième sommet des sept pays les plus riches du monde s’est ouvert au Louvre où Fran­çois Mitter­rand a inau­guré cette fois la petite pyra­mide et l’im­mense sous-sol signé Peu. Le lende­main le 15, les chefs d’État, leurs suites et la presse du monde entier se trans­portent en haut de l’Arche. 
Le faste du moment et inima­gi­nable aujourd’­hui en France. Un des grands espaces carrés du toit a été trans­formé en salle de confé­rence ronde par l’ar­chi­tecte et le musi­cien Franck Hammou­tène. Chacun des meuble de ce Saint des saints, dessiné pour la circons­tance, ne servira qu’à cette unique occa­sion, y compris la table-monu­ment de verre et de granit, ronde, elle aussi, comme il se doit,et si vaste, avec ses sept mètres vingt de diamètre, qu’il a fallu la monter en pièces déta­chées en héli­co­ptère. Quelques Rodin, Minet et Picasso ont été prêtée par les musées natio­naux pour égayer la pièce. Dans les autres salles du toit, Andrée Putman à installé des lieux de repos dont elle a conçu le mobi­lier lui aussi éphé­mère au sens litté­ral, une salle à manger, un bar en demi cercle, autant de salons que de délé­ga­tions, stric­te­ment iden­tiques à part les couleurs, « taupe, ivoire, cigogne, camel », d’une bana­lité parfaite et donc propres à éviter tout inci­dent diplomatique. 
Tout cela sera démonté dans les jours suivants. Grosse rentrée en vue pour le Mobi­lier national.

Les mesquineries des politiques

Habi­le­ment, le concours est ouvert aux seuls archi­tecte fran­çais. Très ouvert : une esquisse seule est requise, et le règle­ment est léger. Le président Mitter­rand se dit favo­rable au projet d’une tour de bureau, lui dont ce n’est pour­tant pas le genre. Une seule expli­ca­tion : c’est que Michel Rocard, son premier ministre et le vieil adver­saire à gauche, s’op­pose pour sa part à de nouveaux immeubles de bureaux à la Défense. 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

J’ai été très séduite par le style de cet écri­vain maro­cain qui manie la langue fran­çaise avec une dexté­rité que beau­coup d’écri­vains et d’écri­vaines peuvent lui envier. Comment rendre compte de ce qui a été la vie de l’au­teur lui même : la person­na­lité de son père chargé de diver­tir le roi Hassan II, alors qu’à la maison, pendant vingt ans toute la famille vit l’ab­sence du brillant frère aîné, offi­cier de l’ar­mée maro­caine main­tenu vingt ans dans la geôle la plus terrible du Maroc pour avoir eu comme supé­rieurs des offi­ciers qui ont parti­cipé au coup d’État de Skhi­ratLe bagne de Tazma­mart est un lieu d’hor­reurs comme il en existe dans toutes les tyran­nies. Que le père d’une des victimes soit « le fou » auprès de celui qui a créé ce bagne et qui y main­tient son fils durant plus de vingt ans, est une situa­tion qui rappelle la perver­sité de Joseph Staline.

Ce livre ne raconte pas seule­ment cette horreur là (dont la femme du « fou » ne se remet­tra jamais), l’au­teur explique et nous fait comprendre la person­na­lité des cour­ti­sans. Et fina­le­ment on se dit que peu importe la forme du pouvoir, tout puis­sant doit avoir autour de lui des gens de l’acabit de Moham­med ben Moham­med. On pense à tous ces êtres de pouvoir qui ne veulent voir autour d’eux que le reflet d’eux même dans les yeux des gens qui les entourent. Bien sûr, plus les hommes ont du pouvoir et Sidi (Hassan II) en a beau­coup, plus la cour doit être compo­sée de gens serviles. Peu de résis­tances peuvent se mani­fes­ter, mais l’on voit quand même un ministre se faire trai­ter d’ani­mal et sauver sa vie d’une manière très origi­nale. Tout le monde vit sur la corde raide sans cesse et un rien peut vous plon­ger au pire dans une geôle ou vous conduire à la mort et au mieux dans l’ou­bli et dispa­raître des faveurs du roi.

Si ce roman avait été écrit de façon réaliste, on aurait pu pleu­rer à toutes les pages, mais il s’agit d’une fable un peu à la manière des conte de Voltaire. Nous ne sommes appa­rem­ment pas dans la réalité et pour­tant, ce roman fait beau­coup plus pour décrire le régime d’Has­san II, d’ailleurs vivre ainsi comme cour­ti­san d’une cour où le danger de mort vous guette à chaque faux-pas ne donne-il pas à la vie cet aspect d’ir­réel ? Plusieurs roman­ciers, et plusieurs cinéastes se sont empa­rés des derniers jours de Staline pour rendre compte de de cette atmo­sphère si étrange. Et bien lisez Mahi Bine­bine pour prendre conscience que les cours autour des tyrans sont, malgré les diffé­rences cultu­relles, partout les mêmes.

Citations

Portrait du fou face au dernier moments de son roi

Tout parais­sait normal, mais rien ne l’était pour votre servi­teur. Moi, Moham­med ben Moham­med, écume de la lie et du moisi de Marra­kech que rien ne prédes­ti­nait à côtoyer les élus, moi, le rescapé des troi­sièmes sous-sols de l’hu­maine condi­tion, j’étais là en cette soirée de juillet derrière mon maître mori­bond, rumi­nant la terrible sentence du méde­cin : « Plus que deux ou trois jours et nous serons tous orphelins ! »

La cour du roi

Voilà, j’ai commencé par vous dépeindre le meilleur du panier de crabe où j’ai eu à passer une partie substan­tielle de mon exis­tence. De même que la proxi­mité du pouvoir engendre des monstres, il lui arrive aussi d’en­fan­ter des êtres supé­rieurs que, dans un autre temps, on aurait quali­fiés de Saints. En dehors du musi­cien Saher et de l’ir­rem­pla­çable docteur Moura, l’en­tou­rage de Sidi comp­tait une nuée d’in­di­vi­dus sans foi ni loi, des créa­tures d’une inté­grité et d’une huma­nité contes­table (…). Cepen­dant pour une ques­tion de survie, je devins à mon tour oppor­tu­niste. Plus de scru­pules à exploi­ter les impairs de mes confrères pour briller. Et l’offre était consé­quente tant ils riva­li­saient de sottises (…)Que de fois j’ai voulu me payer le nain féroce qui jouis­sait les faveurs du souve­rain… ce reste de pâte noire dont la jalou­sie mesquine, la malveillance, la mauvaise foi abso­lue faisait de lui l’élé­ment le plus détes­table du groupe. Une peste qui crache son venin partout. Un fagot d’épines qui terro­ri­sait l’As­sem­blée entière et qu’un simple souffle aurait envoyé au tapis. Pour être honnête, et j’en ai honte, si je nour­ris­sais à son égard une haine cordiale, il m’ar­ri­vait aussi de le trou­ver drôle et même hila­rant quand, avec ses crochets de vipère, il s’achar­ner à dépe­cer un indi­vidu désarmé, penaud, riant jaune. Diffi­cile de se défendre contre la déri­sion quand on a le public contre soi.

Les ministres

Une infor­ma­tion capi­tale, monnayable à prix d’or, qu’il pouvait divul­guer, ou bien taire, c’est selon en quit­tant les appar­te­ments de Sidi sous les regards anxieux des gradés, soit le caïd Moha, souriait en opinant du chef, signi­fiant qu’on pouvait abor­der le roi sans risquer sa peau ou à tout le moins son emploi, soit il levait son index retroussé en queue de scor­pion, auquel cas il était fort recom­mandé à ces messieurs de rembal­ler au plus vite leur pape­rasse et de remettre au lende­main l’ur­gence de leur visite. Conscients de leurs propres vulné­ra­bi­lité et des redou­tables atouts du valet, les gradé riva­li­saient de gentillesse à son égard, le voyait osten­si­ble­ment, affec­tant à qui mieux mieux des fami­lia­ri­tés dont il n’était pas dupe. Tous étaient bien entendu prêt accordé de larges faveurs, pourvu que le caïd Moha daignât lever le petit doigt si besoin !