Éditions Pygmalion, 384 pages, mai 2018

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Saluel Sfez

La sagesse de tout l’univers se trouve dans une tasse de thé

Il me faut du temps pour lire tout ce que je note, mais en septembre 2024, j’avais dit à Gambadou que je lirai ce roman ( je suis une grande buveuse de thé !). C’est effectivement passionnant pour la découverte de la culture et la récolte du thé . C’est vraiment très bien documenté et on peut donc être aussi difficile en thés qu’en crus de vin. L’histoire se concentre sur un type de thé bien particulier le « Pu’er » qui peut vieillir et se présenter sous forme, de galette qui valent des fortunes. Cela évidemment excite les convoitises et les faussaires. Ce thé se cultive dans la montagnes en particulier par une minorité les Akha. Ce peuple est très attaché à ses traditions et ce roman commence par une tragédie : une femme accouche de jumeaux qui sont immédiatement tués et les parents chassés de la communauté car la naissance de jumeaux s’apparente à une monstruosité. Tous les bébés mal formés sont immédiatement tués.
Le personnage principal Li-Yan va s’extraire de sa condition par l’école, hélas, elle aura un enfant hors mariage et devra l’abandonner. Elle connaitra d’abord un mariage raté avec le père de sa fille, puis un mariage réussi et le bonheur d’avoir un fils. Elle réussira dans la vente du thé « pu’er » . Elle gardera en partie les traditions Akha en particulier un secret : un champ caché dans la montagne dans lequel pousse un arbre de thé centenaire que seules les femmes descendantes de sa lignée doivent connaître.

Les remous et les horreurs de la Chine communiste sont en toile de fond mais ne sont pas le sujet principal. Nous allons suivre l’émancipation de Li-Yan et le destin de sa fille adoptée par des parents américains. C’est aussi un aspect bien traité ces enfants aux traits asiatiques dans la société américaine que l’on assigne à être d’excellents élèves et d’excellents musiciens.

J’ai vraiment aimé découvrir cette ethnie et leurs traditions, j’ai beaucoup appris sur la culture du thé, j’ai moins été conquise par l’aspect très romanesque du récit, mais il fallait bien une trame pour faire tenir tous les aspects documentaires ensemble.

 

Extraits

Début.

 Un chien sur le toit.
 « Pas de coïncidence, pas d’histoire », scande, mon a-ma. Comme toujours, cela semble mettre un terme à la discussion quand Premier Frère, finit de nous raconter le rêve qu’il a fait hier soir. J’ignore combien de fois ma mère a utilisé cet aphorisme élogieux au cours des dix années que j’ai passé sur cette terre. De même, j’ai l’impression d’avoir entendu différentes versions du rêve de premier frère de nombreuses fois. 

Les croyances.

 Les présages sont particulièrement inquiétants. C’est la saison des esprits. Il pleut. Et le bébé de Deh-ja arrive plutôt que prévu, alors que son ventre est énorme depuis de nombreux cycles. Le seul signe favorable est que nous sommes le jour du Rat, or les rats vivent dans les vallées fertiles, ce qui devrait aider Deh-ja pendant les prochaines heures.

La coiffe.

 Elle fait un signe à troisième belle-sœur, qui brandit ma coiffe. Elle est décorée de plumes de poulet teintées, avec un ourlet en fourrure de singe, des pompons de laine colorés, des pièces, des boules et des pendants d’argent, qu’A-ma m’a donnés au fil des ans. 
« Les efforts que tu y as consacrés montreront à ton futur mari et à sa famille ta méticulosité, ta capacité à travailler dur et ta connaissance du chemin de la migration des Akha à travers les symboles brodés, dit troisième belle-sœur, fiere de son enseignement. Cette coiffe C’est le coiffe proclamera également ta sensibilité artistique, que ru pourras transmettre dans le cas malheureux où tu donnes un jour naissance à une fille ».
Femme Akha,Tha Ton, Thaïlande.

Spiritualité du thé.

« Confucius, enseignait à ses disciples que le thé pourrait aider les gens à comprendre leurs dispositions intérieures, me dit-il. Les bouddhistes confèrent au thé les plus hautes qualités spirituelles, Ils le considèrent comme l’une des quatre manières de concentrer l’esprit, avec la marche, nourrir des poissons et s’asseoir en silence. Ils pensent que le thé peut relier les domaines de méditation. Le simple processus physique, que nous éprouvons quand nous buvons du thé – notre recherche du « huigan »- nous pousse à nous tourner vers nous-mêmes et à réfléchir tandis que la liqueur enveloppe notre langue, glisse dans notre gorge pour s’élever à nouveau sous forme d’arômes. Les taoïstes voient le thé comme une manière de réguler notre alchimie interne, d’être en harmonie avec le monde naturel et comme un ingrédient de l’éluxir d’immortalité. Ensemble, ces trois disciplines nous ont appris à regarder vers le haut pour voir l’état des cieux et vers le bas pour observer la rangement naturel de la terre. Mais quelles que soient vos croyances ou votre philosophie de vie, c’est à la bouche de décider de la qualité d’un thé. »


Éditions Grasset, 184 pages, décembre 2025

Maudite célébrité, masque cruel. Imposteur légendaire.

C’est un livre important, il faut le lire, mais quel dommage qu’il ait été écrit après la mort de l’auteur, je me demandais si cela l’aurait aidé d’être confronté à la réalité. En effet dans ce livre Émilie Lanez, rétablit une tranche de la vie de cet auteur qui a été un escroc et fait de la prison pour cela, il a cambriolé sa propre famille, et a volé des mandats postaux quand il travaillait aux PTT . Sa mère, sans doute, n’a pas su l’aimer mais elle ne ressemble en rien au portrait de Folcoche, de « Vipère au poing » .
Tout cela n’est pas très grave, car Hervé Bazin est un écrivain qui a su décrire le désespoir d’un enfant mal aimé, simplement il n’a pas rédigé une autobiographie (contrairement à ce qu’il a toujours prétendu) mais une vengeance pour se faire de l’argent (beaucoup d’argent !) sur le dos de sa mère. Il a poussé loin la mystification, puisqu’il s’est fait passer pour résistant alors qu’il faisait de la prison pour escroquerie, cela ne l’empêchera pas de recevoir la Légion d’Honneur.

En réalité dans cette famille tout est question d’héritage, ils seront sordides tous (l’auteur y compris) pour gagner de l’argent. Ils sont bourgeois jusqu’au bout de leur vie : l’argent, l’argent toujours l’argent.

Cela ne rend pas sympathique l’auteur mais Émilie Lanez a le mérite de rétablir une vérité, je vais essayer de relire « Vipère au poing » en repensant à son travail.
Si je le mets dans la catégorie des 4 coquillages c’est pour vous inciter à le lire et en discuter avec vous.

Extraits.

Début.

 Les archives de la préfecture de police de Paris sont libres d’accès, il suffit d’en faire la demande par un courrier électronique, puis à la date convenue de venir les consulter dans une rue calme du pré-saint-Germain.

Le résultat des recherches de l’auteure.

 « Vipère au poing » n’est pas un roman autobiographique, il est une vengeance construite, mûrie et efficace puisqu’elle condamne depuis soixante dix ans une famille au silence. Le plus célèbre matricide littéraire, qui, depuis sa parution, berne toutes les générations de lecteurs. Le livre n’a rien du cri libérateur d’un adolescent, ni du texte émancipateur d’un bourgeois osant dénoncer les mœurs d’une classe sociale étriquée, il n’est pas le chef-d’œuvre d’un libre penseur pilonnant les contraintes mièvres de la piété catholique. « Vipère au point » est la construction perverse d’un manipulateur, l’œuvre maléfique d’un mystificateur mal aimé et amputé de sentiments.

Les petites remarques qui font sourire.

 Marie Bazin a épousé Ferdinand Hervé en 1870, ils unissent leur patronyme en accolant leur nom en 1923. Le couple a huit enfants. Jacques, le sixième, est leur premier fils. Ils habitent Angers, ou Ferdinand enseigne, gracieusement le droit à la nouvelle université catholique. Il n’est pas riche, mais il considère que recevoir un salaire ne sied pas à sa condition. 


Édition Albin Michel, 376 pages, mai 2025

traduit de l’anglais par Cécile Arnaud

C’est un roman qui se lit très facilement et qui a l’avantage de nous faire découvrir un aspect de la vie de Venise à la fin du XVII° siècle. C’est une cité très riche mais y être pauvre et orpheline, c’est une catastrophe. Comme souvent dans les régions prospères de l’époque (et peut être encore aujourd’hui) les exclus vivent dans une misère encore plus sordide, face à la richesse des uns. Venise ne fait pas exception, et lorsqu’une jeune femme accouche d’un bébé hors mariage, elle peut soit le noyer dans la lagune, soit, si c’est une fille, le mettre dans un « trou » du mur de la  » Ospedale della Pieta » et là elle est sauvée et surtout pourra, si l’enfant est douée en musique, appartenir à l’orchestre de cette institution.

C’est là que grandit Anna Maria, héroïne du roman, inspirée d’une musicienne qui a vraiment existé. Elle croise « le maestro » qui sans être nommé ressemble à ce qu’on sait de Vivaldi. Ensemble, ils se confrontent à la musique et au violon. L’auteure émet l’hypothèse qu’Anna Maria et l’orchestre des « figlie« , a largement contribué à composer les œuvres du Maître. On retrouve ici le féminisme du 21° siècle qui tente de redonner toute leur place aux femmes à une époque où elles étaient invisibilisées.

Le roman raconte aussi la terrible condition des jeunes orphelines de cette institution, mais qui ont quand même l’espoir de vivre mieux grâce à la musique.

Pourquoi ai-je des réserves ? On sait évidemment tout de suite que cette jeune prodige de 8 ans va avoir un destin hors norme. L’écrivaine s’appuie sur une réalité connue mais lui forge une personnalité à laquelle je n’ai pas cru. On sait, parce que c’est historique, qu’elle deviendra à son tour « Maestro » , mais pour cela l’auteure imagine qu’elle ne s’est jamais embarrassée de liens amicaux et que toute sa vie elle a écarté les autres pour devenir la meilleure. Cela ne la rend ni sympathique ni très intéressante, elle a imaginé aussi une recherche de sa mère qui aurait failli la noyer dans la lagune, qui n’a d’autre intérêt que de nous faire découvrir les bas-fonds et les bordels vénitiens.

J’ai tourné les pages de ce roman avec plaisir, mais je n’ai pas été passionnée.

Extraits

Début

Venise 1695

 À la tombée de la nuit, la cloche de la Marangona sonne sur la Piazza San Marco. Les carillons sortent en frémissant de la bouche de bronze, glissent au-dessus du dôme de la basilique, lèchent les coquillages tapissant le canal envasé et se faufilent par le jour entre le pavage et la porte en bois. Derrière, dans un étroit couloir faiblement éclairé, une jeune fille lève la tête.

 

 

 

 

Éditions Seuil cadre Noir, 331 pages, mars 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

Parfois les silences, ça vaut tous les mots d’amour du monde.

 

Je n’étais du tout attirée par ce roman : je redoute toujours les romans qui ont pour origine les faits divers sordides. En 2023, on avait appris qu’un bébé avait été jeté dans un container à poubelle. Il avait été sauvé par les pompiers, la mère retrouvée et accusée d’infanticide.

À partir de ce fait Mathilde Beaussault écrit un roman qui raconte bien la descente aux enfers de cette jeune maman, Elle décrit aussi, un milieu familial détruit depuis trois générations. Elle raconte bien, et on suit son récit facilement et avec intérêt. Si j’ai une réserve, c’est sur l’accumulation des malheurs sur une seule famille. Disons qu’ils sont davantage représentatifs de ce qui ne va pas dans notre société plutôt que des personnages réels. Monroe, prénom choisi par une mère qui se rêve en Marilyne, vit avec sa mère et Sébastien son frère aîné. Ce frère est une petite frappe qui vit de drogue, d’alcool et de combats de chiens, il fait peur à tout le monde dans le quartier et terrorise même sa mère qui pourtant le préfère cent fois à Monroe. Anna la mère, a été élevée par une tante et en veut terriblement à sa propre mère, elle est serveuse dans un bar. Enfin, la grand mère ; Madeleine, ce personnage permettra à Monroe de se reconstruire. Mais avant cela il y a eu la mère de Madeleine, qui aidait les femmes à avorter et qui a été arrêtée sous les yeux se sa fille confiée alors, aux « bonnes » sœurs, et a beaucoup souffert dans un centre de rééducation. Elle a donc été incapable d’élever Anna avec l’amour dont elle aurait eu besoin. Elle vit de soins qu’elle donne aux gens du village, car elle a un don qu’elle transmettra à sa petite fille, mais est hélas poursuivi par la rancœur, d’un exploitant forestier, qui n’est autre que le fils du gendarme qui a arrêté sa mère.

Vous suivez ? oui, c’est un peu trop, et peu crédible mais c’est bien raconté.
Le roman est ponctué par les déclarations à la police qui cherche à comprendre qui a jeté le bébé à la poubelle. Et quand les moments de tension deviennent trop intenses, il y a le contre-point des aides-soignantes qui sont vraiment dôles. Et puis, il y a aussi les huit mois de douceurs, où Monroe a vécu avec sa grand-mère, retrouvant force et amour. J’oubliais Jacques un défenseur de la nature, qui s’oppose à l’exploitant forestier et qui aime bien Madeleine et sa petite fille et cherche à les aider.

La tension romanesque, vient du fait que Monroe est en danger après son accouchement et que si on ne la retrouve pas très vite, elle mourra.

Donc un fait divers horrible, raconté par une romancière qui veut montrer certains aspects très sombres de l’âme humaine. Le frère Sébastien est vraiment la pire des ordures et hélas, il est crédible.

Depuis j’ai lu le billet de « mot-à-mots » et cette phrase j’aurais pu, moi aussi, l’écrire : « Un roman que je n’ai pas pu lâcher » et voici un nouveau blog qui indique sur Luocine avoir aimé ce roman : « ma collection de livres »

Extraits .

Début.

 Quand Mireille dit « va jeter les ordures ». J’y vais. Sinon elle me corne dans les oreilles. J’entends haut mais je la vois gesticuler faire les cent pas comme si on lui avait noyé ces petits après avoir mis bas.
 Ce matin-là, les voisins du dessous mettent la musique à faire exploser un sonotone. À croire que la jeunesse est devenue sourde. Je coupe mon engin (être vieux a au moins un avantage) et je retourne à la lecture de la rubrique des morts dans mon « Ouest- France ». J’aime bien en faire le tour parce que je connais du monde par ici. Être au courant, c’est important même si on va plus aux enterrements. Mireille dit « on ira à l’église, quand ce sera notre tour ». Elle n’a pas tort.

Les habitudes de vieux.

Elle sait bien que c’est compliqué pour moi de faire des choix. Sur un parking, s’il reste une place, c’est bon, je gare l’auto. S’il en reste beaucoup, Mireille choisit sinon on tourne en rond et les badauds se disent, « voilà encore des vieux à qui on devrait retirer le permis ». Au restaurant, je prends comme Mireille. Ça l’énerve, mais on a les mêmes goûts. Depuis le temps, on a déteint en tout. Là sur l’autre. Je commande rien à Noël, prétextant que je préfère les surprises depuis que j’ai passé un mois d’insomnie pour savoir si je préférais des jumelles ou un rasoir électrique. J’ai fini avec une perceuse parce que Mireille voulait installer des rideaux à toutes les fenêtres, persuader qu’on nous observait de l’immeuble d’en face.

Être pompier.

Quand Félix, Romane et moi sommes appelés sur les lieux, ont termine une intervention juste à côté. Un mec bourré arrache toutes les jonquilles d’un rond-point et les jette sur les automobilistes. Ça paraît dingue ? Mais ça fait partie de notre quotidien. La veille, on emmenait une jeune femme se faire recoudre la mâchoire après que son mec l’a castagnée. La semaine dernière, on était appelé en renfort pour éteindre des incendies de véhicule. Il faut avoir la foi pour être pompier. On l’a ou on ne l’a pas.

L’enfant placée dans les années 40 ou 50.

 Quand les gendarmes ont emmené ma mère, le juge n’a rien demandé à personne et il m’a placée chez les bonnes sœurs. Maman est morte en prison. On l’a accusé du pire. Elle soulageait juste les malheurs des femmes. C’est tout. (…) 
Là-bas, la mère supérieure était une teigne. Elle disait des unes qu’elles étaient des putes, des autres, qu’elles étaient le diable. Un jour, j’ai refusé de dire assez fort la prière. Elle m’a attrapée par les cheveux et cognée contre le lavabo blanc. J’entends encore le bruit du choc. Mon crâne, contre le bord en émail. Elle a arrêté quand le sang ruisselait aussi fort qu’un robinet. Quand elle m’a lâchée, je suis tombée, les filles m’ont portée pour me mettre au lit. Après ça, je n’ai plus jamais baissé les yeux devant elle. Ça la rendait folle de rage, mais elle ne m’a jamais plus frappée aussi fort.

Un moment de sourire à la maternité.

 La chambre 102 est occupée par une prof qui croit avoir un bout de cerveau dans chaque nichon. Résultat des courses, elle intellectualise chaque tétée comme si elle avait pondu non pas un affamé de 3 kg, mais une thèse pour défier Freud. Monique passe son temps à lui mettre son petit vampire au sein en se coltinant des remarques. Hier, Kimberley est resté moins de cinq minutes dans la chambre 102 avant de gueuler qu’avec un biberon le petit braillerait moins. Monique essaie de récupérer l’affaire et ce n’est gagné.

J’aime bien les aides-soignantes de ce roman.

(À propos des la psy qu’elles n’aiment pas.. car snob et friquée).
T’es psy, toi maintenant ? ( Kimberley avait l’énergie de ceux qui ne foutent rien toute la journée). La psy est peut-être conne , mais elle, elle lit dans le cerveau des gens.
– Elle lit mieux les étiquettes de fringue.


Éditions les Avrils, 235 pages, janvier 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Dans le thème « romans historiques, qui concluent notre club du mois de juin, ce roman consacré à la querelle autour du « Roman de la rose » à la fin du 14° siècle, avait parfaitement sa place.

Je ne savais pas grand chose de cette querelle dont les deux principaux protagonistes sont : Christine de Nizan qui juge cette œuvre offensante pour les femmes et Jean de Montreuil qui la trouve géniale, et qui plaint cette pauvre Christine de ne pas goûter l’humour du texte. Le texte, justement revenons à lui, une première mouture évoque dans une prose allégorique un preux chevalier voulant cueillir, un bouton de rose. (d’où le nom du roman) il est trop hardi et se fera éconduire. Des années plus tard , un certain Jean de Meun reprend ce texte et en rédige la fin. Il en transforme aussi le sens : il suffit de pousser les défenses de la dame et elle vous en sera reconnaissante. L’amour c’est une affaire virile qui se mène au pas de charge.

L’auteur essaie de cerner les protagonistes de l’époque et l’époque elle même. Pour que ses lecteurs se mettent bien dans l’ambiance, il s’y prend à rebours des procédés habituels, au lieu de restituer fidèlement cette fin du Moyen-âge, il n’a de cesse que de le comparer à notre monde, on croise dans son récit, Elvis Presley, les influenceurs avec leur followers, obtenir le 06 de sa dulcinée et bien sûr Trump. C’est un peu lourdingue, mais c’est aussi très amusant, plus, sans doute, que la querelle elle même. Quelle époque ! la guerre de cent ans et un épisode de l’histoire que je n’ai jamais bien compris : la guerre entre les Armagnacs et les Bourguignons qui termine ce récit. C’est vraiment une fin de siècle où les comportements amoureux n’étaient certainement pas la préoccupation première des pauvres habitants du Royaume de France, entre la peste, les impôts, et la soldatesque que Christine de Nizan exige le respect des aspirations féminines, devaient être le cadet des soucis de bien des gens. Pourtant ces poèmes ont eu du succès et étaient lus et sa volonté de défendre les femmes avait de réels fondements. Si elle est peu connue aujourd’hui, elle le doit certainement à son statut de femmes de lettres qui n’a pas été prise au sérieux pendant des siècles.

J’ai des réserves sur le procédé utilisé par l’auteur mais je lui reconnais un grand talent pour actualiser un fait du 14° siècle et rendre contemporains des personnages que l’on fige facilement : le Moyen-âge est si loin de nous , et bien non les mêmes ressorts sont à l’œuvre quelle que soit l’époque . Dans ce roman cela se concentre à travers deux clans : le masculinisme, et le féminisme. Longtemps l’un l’a emporté sur l’autre. Et aujourd’hui ?

Extraits.

Début.

1367

 Il est long, le chemin vers Paris, au XIV° siècle, quand on vient des Vosges. Exaltant, aussi !
 Le jeune Jean Charlin a quitté depuis longtemps sa famille à Monthureux-le-sec. Il a appris à lire et a écrire au village, puis on l’a envoyé à Reims, dans l’abbaye de Saint-Remi. Et voilà qu’il a obtenu ce dont il n’osait rêver une bourse pour aller étudier au collège de Navarre, à Paris.

 Deux époques.

Quand j’imagine, Jean-qui-n’est-pas-encore-de-Montreuil, découvrant cette prose si juste et si libre, je pense à un adolescent français qui, dans la rigueur des années 1950, découvre un jour Elvis Presley sur le téléviseur familial. Un nouveau monde qui s’ouvre ! Dès lors, il n’a plus qu’une envie, s’acheter une guitare et tenter d’apprivoiser l’engin. Ce qui ne l’empêchera pas de tenir par ailleurs de virulents propos anti-américains. 
Comme Pétrarque, Jean se rêve plus tard en homme de lettres, voyageant à travers la chrétienté, comme un rocker en tournée, se réservant parfois des plages de solitude champêtre au milieu de ses livres et d’une nature paisible pour écrire et méditer. Il a vingt-cinq ans, et tout lui semble possible : devenir quelqu’un tout en participant à un grand mouvement – voilà qui est grisant !

Exemple du style de l’auteur.

 Et de l’argent, désormais, elle sait comment en faire pousser. Ces poèmes plaisent à la cour, on lui en réclame régulièrement de nouveaux. Elle n’avait pas l’intention de les rendre publics, mais d’autres l’ont fait pour elle et des copies circulent déjà, alors pourquoi pas ? C’est décidé, elle en fera son métier, quoi qu’on en dise.
 On n’a jamais vu personne, homme ou femme, et vivre uniquement de sa plume ?
Eh bien, on va voir.

Toujours les mêmes comparaisons.

 Pour le dire rapidement, il se voit comme un rocker exigeant, un pur et dur. Christine, elle, n’est qu’une chanteuse pop qui tente de gagner des followers dans les hôtels princiers.

Conception masculine de l’amour.

 » Sois bien persuadé qu’il n’est point de femme qu’on ne puisse vaincre, et tu seras vainqueur. »
 Ainsi s’adresse le poète Ovide, en l’an 1, au jeune citoyen romain qui ignore encore l’art d’aimer. S’ensuivent de savants conseils tactiques, souvent teintés d’ironie, qu’on pourrait résumer ainsi : la femme cache son désir, elle dit non mais si tu sais t’y prendre, elle te dira oui, car quoiqu’elle s’en défende, elle a toujours envie. Sois viril, sois fier, montre un peu de savoir-faire, et elles seront toutes à toi !

Oui on en connaît des comme ça !

 Jean sans peur, vous le connaissez : c’est le type qui se voit au-dessus de toutes les lois, celui qui vous bouscule sans s’excuser. Celui qui pique, qui menace, qui harcèle, s’offusque dès qu’on ose l’attaquer. On lui oppose la loi ? Il dénonce la partialité des juges, on lui propose une médiation ? Il fait ravager les campagnes près de la capitale pour peser sur les négociations. Jean sans peur aime se battre, Et souvent, l’on se couche devant lui. Il est de ceux qui vous font comprendre, très vite, que rien ne l’arrêtera tant qu’on ne lui aura pas abandonné le pouvoir. Le pur langage de la force.

Jugement d’un critique littéraire en 1894 sur Christine de Pizan.

 » Bonne fille, bonne épouse, bonne mère, du reste un des plus authentiques bas-bleus qu’il y ait dans notre littérature, la première de cette insupportable lignée de femmes auteurs, à qui nul ouvrage sur aucun sujet ne coûte, et qui pendant toute la vie que Dieu leur prête, n’ont affaire que de multiplier les preuves, de leur infatigable facilité, égale à leur universelle médiocrité. »


Éditions la tribu, 309 pages, mars 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

 

 Puissions nous laisser à nos enfants un monde dans lequel on ne se posera plus la question de qui on est.

Voilà deux livres qui se suivent sur Luocine d’auteures qui ont toutes les deux un pied en France et un autre dans leur pays arabe d’origine. Pour Leila Slimani c’était le Maroc et pour Manal Salamé, le Liban, ce si beau pays qui ne connaît que la guerre depuis si longtemps. Quelle solution pour ses habitants ? Partir à l’étranger : il y a beaucoup plus de Libanais aux quatre coins du monde que de Libanais au Liban.

Cela fait dix sept longues années que cette auteure n’est pas revenue dans son pays, où vivent ses parents, sa sœur et sa très jeune nièce. Ce qui la pousse à revenir, c’est cette impression qu’elle ne sait plus bien parler l’arabe et que puisqu’elle est française aujourd’hui elle n’a aucune trace de son origine libanaise. Elle a poussé le désir d’assimilation jusqu’à franciser son prénom sans le dire à ses parents pour qui ce serait une trahison.
Elle pensait rester une semaine ou au pire deux, mais au Liban faire des papiers c’est compliqué et elle restera deux mois. Elle veut, en effet refaire sa carte d’identité libanaise. Dans un style alerte et souvent drôle, elle raconte ce qu’elle voit aujourd’hui et ses souvenirs de jeunesse, elle raconte bien les barreaux de la prison d’un trop petit pays où tout se sait immédiatement et où on est tout de suite mis dans la case de son origine paternelle. Son père est libanais du Sud donc Chiite donc elle est chiite, alors qu’elle ne croit en rien et ne veut pas être définie de cette façon.

Mais elle raconte aussi son attachement à sa famille, aux traditions familiales, aux paysages. Et surtout , l’auteure décrit bien toutes les difficultés passées et actuelles du Liban, la main mise du Hezbollah sur le sud du pays, et les rivalités de toutes les factions religieuses. Elle survole rapidement tous les problèmes politiques, et ne prétend pas à une analyse exhaustive de la situation, mais c’est ce qui rend son récit très vivant.

J’ai bien aimé ce roman, les remarques sur ce pays sonnent très juste et je retrouve à travers elle, les Libanais que je connais, je me suis un peu ennuyée dans ses histoires amoureuses, dont je ne comprends pas très bien ce qu’elles rajoutent à son propos.

Extraits.

Début.

 J’AURAIS RECONNU BEYROUTH LES YEUX FERMÉS.
À la sortie de l’avion, le pied à peine posé sur le tarmac, une bouffée de Kérosène mêlée d’une moiteur iodée s’engouffre en vous. La poitrine se comprime. Le cœur sursaute. Cesse de battre. Imploser. Puis la vie reprend la où vous l’avez laissé, hier ou il y a 40 ans.
 C’est donc ça. La puanteur de la capitale me revient comme une évidence. Je l’avais connue chaque été, jusqu’à l’aube de mes vingt ans. À mesure qu’elle me brûle la trachée, je réalise que j’ai passé ma vie à la traquer, partout où j’ai posé mes bagages..

Les Libanais et les diplômes.

 Notre bande suivait des études dans l’une des deux universités les plus prestigieuses du pays. Grâce à une ascendance aisée où des parents qui s’étaient faits une situation à l’étranger, la plupart n’avaient pas eu à emprunter de l’argent pour intégrer cette fabrique à élites. D’autres avaient dû s’endetter afin de financer leurs passeports social. Car au Liban, un diplôme à autant de valeur que la terre ou la pierre, et offre l’espoir de s’exporter à ceux qui n’ont pas de relations bien placées.

Paradoxes Libanais.

Au Liban, les divergences sont multiples, parfois meurtrière., mais il y a une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, toutes confessions, toutes classes sociales et tous bords politiques confondus : les apparences.
 Vous pouvez défendre l’avortement, mais jamais admettre que votre fille a eu recours. Vous avez le droit de blasphémer, mais jamais de vous proclamer athée. Vous pouvez plaindre les queers qui se font jeter à la rue par leur famille, mais vous renierez votre propre fils s’il s’il se découvre pédé.
Ces paradoxes finissent par me faire sentir tel un oiseau en cage. L’envie de briser les barreaux et de voler à contre-courant grandit en moi.

Les Libanaises et l’esthétique.

 Au Liban, l’importance accordée à la beauté et au paraître est incrustée dans notre subconscient dès notre plus jeune âge. La chirurgie esthétique est loin d’être tabou. Elle est un marqueur social : je me refais des seins, donc je suis riche et éternellement jeune. On va jusqu’à arborer fièrement ces pansements postopératoires sur le nez, et à se refiler, ces bonnes adresses pour une injection de botox, entre un cours de yoga et un verre en rooftop.
Si vous souhaitez vous offrir une nouvelle paire de fesses, sans vous serrer la ceinture, vous pouvez demander à votre banque un « beauté loan » crédit de beauté. Ce qui fait du Liban, le premier pays du Moyen-Orient, où il est possible de se faire liposucer le ventre et galber le postérieur à crédit. Même au plus profond des crises, tant que les générateurs carburent, les cliniques tournent à plein régime et les chirurgiens plastiques découpent, rafistolent et saturent.

Le code de la route.

 Au Liban, le code de la route est à l’image de tous les marqueurs sociaux, tout est question de taille. Et la priorité proportionnelle au volume de votre bolide. Cette loi du plus fort est respectée de tous, car certains voyous conservent des flingues dans leur boîte à gants, et peuvent en pointer un sur vous, voire tirer, si vous les vexez au volant.

Une personnalité bien décrite.

Nahil. De toutes les créatures accrochées aux branches de notre arbre familial, s’il faut en craindre une, c’est cette cousine germaine de notre père.
 Malgré son mètre cinquante, sa voix porte plus haut et plus fort que tous les minarets du Liban réunis. Si haut et si fort que les rumeurs qu’elle propage traversent le pays en moins de temps qu’ils n’en faut pour les inventer.
Ma mère est d’ailleurs convaincue que son regard porte la poisse. Et les femmes de ma famille craignent le mauvaise œil plus que la mort.

 


Édition Flammarion, 412 pages, février 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Voici donc le deuxième roman de Marie Vareille, après « la dernière allumette » voici un récit qui retrace la vie d’une famille de 1917 jusqu’à aujourd’hui.

Le récit est construit grâce à la confession de Célestine qui a 107 ans, elle sent qu’elle va mourir et veut se confier à sa petite fille Manon surnommée Biquette, tout de suite, elle l’annonce, elle a été meurtrière. Le récit de Célestine est coupé de lettres de Solange qui parle à Jeanne qu’elle aime de toutes ses forces et lui dit de se méfier de Célestine, qui sous son air de gentillesse est la pire de tous ceux et celles qui leur veulent du mal.

Le roman se construit peu à peu et ne révèle la vérité des différents personnages que peu à peu. Toute l’horreur de cette histoire, vient du personnage d’Alphonse. C’est le deuxième mari de Marguerite la mère de Célestine, son premier mari est mort à la guerre 14/18 . Elle est à la tête d’une petite ferme et accepte après la guerre de se remarier avec Alphonse qui possède la ferme à côté de la sienne. L’horreur d’être marié à un homme fainéant, alcoolique, et violent. Marguerite meurt en couche à la naissance d’une dernière petite fille, Solange. Avec Alphonse, elle a eu des jumeaux, et un petit garçon Lucien. Le drame de Célestine est alors total car Alphonse commence un nouveau récit : il a recueilli Marguerite et sa fille, qui lui doivent par leur leur travail le remboursement de ce qu’il a dépensé pour elles.

Je ne vais pas plus loin dans la narration du récit, car Marie Vareille distille peu à peu les différentes strates de cette histoire. Et je crains de gâcher votre plaisir de lecture.

Encore une fois, c’est un roman qui se lit très facilement et qui s’appuie sur des aspects réels de cette période de notre société : la dure réalité de la condition des femmes, enfants, elles peuvent être victimes d’un père qui décide de les placer pour « déviance » quand ce n’est pas placées à l’hôpital psychiatrique dès qu’elles se révoltent. Mariées leur mari a tout pouvoir sur elles et leurs enfants. Il décrit bien aussi, l’état des soins pour des maladies mentales.

Je ne suis pas aussi enthousiaste que les lectrices de Babelio, et pourtant j’ai lu très rapidement ce roman. Un peu comme quand je regarde des séries pour me changer les idées, (d’ailleurs ce roman ferait bien une série). À vous de juger, il est possible que je devienne trop difficile. Je trouve que si on tourne les pages facilement, on ne sent pas vraiment la réalité des personnages. Et je doute qu’en 1952 un grand père aurait pu empêcher une enfant d’aller à l’école. Il fallait un Alphonse totalement horrible donc l’auteur ne lui épargne aucun défaut.

Extraits.

Début.

Célestine.
 Je vais commencer, ma biquette, par te dire ceci : le jour de la mort de Solange, ce jour où je suis devenue une meurtrière, j’ai cessé d’aimer les mirabelles.

Un père violent, alcoolique et finalement pieux.

 Dans les années, qui ont suivi, la foi d’Alphonse s’est renforcée. Il prêchait désormais la vertu à tout bout de champ, commentait la longueur de mes robes et me laissait de moins en moins sortir. J’en venais à me dire que je le préférais quand il était alcoolique. Quand un garçon m’approchait, je me faisais glacial. La rumeur courait que je ne désirais pas me marier, car mon devoir était de tenir la ferme par reconnaissance envers saint-Alphonse qui m’avait recueillie. J’en ris aujourd’hui, ma Biquette, mais à l’époque je bouillais, même si comme beaucoup de femmes, j’avais la colère silencieuse. 

 

 

 

 


Éditions Robert Laffont, (Pavillons) 258 pages, janvier 2026

Ce livre autobiographique raconte la construction de la personnalité d’une enfant qui de la sixième à la terminale, pendant huit longues années, a été pensionnaire pour pouvoir suivre des études. Cette enfant a été arrachée à une famille aimante, mais qui hélas habite loin des lycées.

Noëlle J (elle ne donne pas son nom de famille trop connue) raconte de façon émouvante ses premières années surtout son année de sixième, elle n’a survécu que grâce à une amie Thérèse et ce sont leurs pleurs qui les uniront pour l’année entière. À deux, elles arriveront à construire un petit groupe de quelques filles qui unies contre l’injustice des adultes surmonteront les épreuves de l’internat. Ce sera la même tactique qu’elle mettra en œuvre dans le deuxième internat. Ses parents la changent de lycée pour qu’elle puisse faire des études à Paris. Sa méthode pour être heureuse : se constituer un bon groupe d’amies, pour se sentir protégée.

Dans le lycée parisien, l’enfant décrit l’injustice des surveillantes, mais on sent que l’autorité vacille car certaines surveillantes sont gentilles avec les pensionnaires. Mais la personnalité des professeurs prend plus d’importance, elle sera hélas victime d’un professeur de mathématiques sadique qui réussira à lui faire peur de cette matière pour le reste de ses études. Jusqu’en troisième les pensionnaires porteront un uniforme bleu marine, béret et gants blancs en promenade !

La jeune fille connaît aussi le plaisir physique avec d’autres filles et un grand amour avec une surveillante. Pendant ces dix longues années, ses parents (surtout sa mère) souffre autant qu’elle de cette séparation, ses parents compensent par des week-ends les plus chaleureux possibles, et je pense que cela l’a beaucoup aidée.

Tout cette autobiographie scolaire, est très bien raconté, et je retrouve bien l’ambiance que j’ai connue dans les lycées de jeunes filles. Je n’étais pas pensionnaire mais la méfiance que l’on ressentait sur l’énergie des filles était bien là. Et j’ai vraiment souffert de cette répression stupide. Et comme elle, certains professeurs qui aimaient transmettre la joie que leur avait procuré l’étude leur matière, a transformé peu à peu ma vie au lycée. Contrairement à elle, je le dois à un professeur de mathématiques en quatrième et troisième, hélas en seconde j’ai connu aussi une abrutie qui considérait les mathématiques comme un moyen de répression. En seconde, en français ma vie a été complètement changé grâce à une enseignante ( elle a cent ans cette année) Suzanne a illuminé la vie de tous les élèves puis celle des étudiants qui ont eu la chance de l’avoir comme professeur à l’université.

J’avais complètement oublié que j’avais lu « au pays des vermeilles » de cette autrice. (Livre qui ne m’avait déçue.)

Extraits.

Début.

Dix ! Plus dix ! Plus dix ! Plus dix ! …
Plus de quarante lits .
 Je ne vais tout de même pas dormir avec tout ce monde-là !
 Je sens ma mère aussi désemparée que moi. Vaillamment elle tente : » Ils ne sont pas trop vilains, ces couvre-lits à franges avec toutes ces roses !… »
 Consciente que son « pas trop vilain » sonne plutôt faux. Au cas où on ne l’aurait pas compris, il s’agit bien ici d’un dortoir de filles. Les filles naissent dans les roses, c’est connu ! Sauf pour moi. Imbattable sur la procréation, les organes génitaux et tout et tout ! J’éclate de rire, faute d’éclater de quelque chose d’autre que j’ignore, car j’éclate souvent, Mais la plupart du temps, je suis la première à m’étonner de la forme que cela va prendre, avec une préférence pour les larmes. 

Un autre internat.

 On m’avait dit, pour ta quatrième, ce sera la capitale, un grand lycée parisien. On m’avait vanté cette promotion, grâce à la présence, dans cet un établissement d’une vague cousine, professeur de mathématiques.
 Paris ! Ce que je n’avais pas vraiment compris, c’était que l’internat serait à ce point éloigné du lycée, que c’était en car qu’il faudrait nous y conduire chaque matin, et nous ramener le soir, nous, les pensionnaires, marquées, qui plus est, par l’obligation de porter un uniforme ringard, digne d’un internat de bonne sœur : tenue bleu marine, chemisier blanc, chaussettes blanches, gants blanc, et béret ! C’est sûr que le bleu marine est une couleur que je vais détester toute ma vie. C’est la pire des couleurs, puisqu’ici, tout le monde la porte ! La couleur des orphelines, alors que moi, j’ai des parents bien vivants, le dimanche et le jour de courrier. Pourquoi nous faire croire qu’ils sont morts les jours de la semaine ?

Le « on » de l’internat.

 Quelqu’un apparaît au pied de mon lit :  » Eh bien, Mademoiselle, on lambine ? On n’a pas compris le règlement rappelé avant l’extinction des feux ? »
« On » … je le connais ce « on ». c’est le « on » de la multitude du collectif. C’est un « on » qui n’a pas de nom, pas de prénom, pas de corps qui vous prive de vous-même. Ce « on » faussement protecteur, en fait méprisant, comme tous les ordres venus d’en haut.

La force du collectif.

 La marrade a plusieurs, c’est autre chose que de chialer dans son lit, toute seule, pendant que les autres dorment. L’amitié collective offre donc à nos jours et à nos nuits une certaine protection. Et lorsque les silences est réclamé, en études, par exemple, ce n’est pas un vrai silence, chacune entend les autres. C’est un silence vivant complice….

 

 


Éditions Finitude, 151 pages, novembre 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Nous avons le droit de paraître idiote, si ce n’est souvent le devoir… mais nous ne devons pas l’être. Savoir compter, pour une femme, c’est capitale.

Voici un deuxième petit roman épistolaire réussi. Il avait évidemment toute sa place dans le thème roman historique de notre club de lecture.

 Est ce que je suis la seule à avoir découvert ce mot « sigisbée » avec ce roman ?
L’écrivaine a beaucoup de talent pour nous expliquer le rôle de ces hommes dans la République de Venise : ils étaient les compagnons des femmes de la haute société et les suivaient toute la journée plus proches souvent que leur époux. Il est bon de rappeler que ces jeunes femmes étaient souvent mariées à des hommes très vieux (toujours riches) et certains aimaient que leurs épouses fréquentent des salons, des théâtres, des bals avec leur sigisbée sans eux. De là, à supposer des mariages à trois, il y a un pas que la romancière a bien le droit de franchir pour notre plus grand plaisir ! Ce qui est vrai c’est que l’existence des sigisbées ont donné aux vénitiennes la réputation de femmes aux mœurs légères et (notre grand !) Napoléon en détruisant la République de Venise, a contribué à supprimer cette tradition.

L’auteure invente un passé à une femme tendrement aimé par Henri Beyle, Giulia Reinieri, (ou Quierini) pour notre roman.

C’est sa mère, Caterina Contarini Querini, qui écrit des lettres adressées à Henri Beyle, à Giulia et aussi à François de La Motte qui fut son Sigisbée. On découvre une femme courageuse, issue d’une famille très riche de la noblesse vénitienne, son père la marie à Giovanni Querini, dont elle est follement amoureuse. Hélas cet homme est un joueur compulsif et ruinera sa famille, malgré leur énorme fortune.

Pendant 150 pages, on découvre la vie des nobles de Venise, leurs distractions, mais aussi la chute de leur chère République quand Napoléon a décidé de s’emparer de leur ville. On découvre aussi combien le statut des femmes peut basculer rapidement, sans le soutien de son fils, Caterina aurait finie dans un couvent enfermée à tout jamais.

Une fiction certes qui ne s’appuie que sur l’amour de Stendhal et de Giulia, mais une fiction que cette auteure rend crédible, j’ai trouvé le portrait de Giulia sur un article de Wikipédia et où on peut lire aussi la phrase qui sous-tend le roman :

« Je sais bien et depuis longtemps que tu es laid et vieux, mais je t’aime »

 

Un moment de lecture agréable et un véritable talent pour faire revivre une époque, c’est un premier roman très prometteur.

Il m’a manqué un petit rien pour lui attribuer 5 coquillages.

 

Extraits.

Début du prologue.

« Couvent de San Zaccaria,Venise,
Le 28 septembre 1813
Signora,
Je m’appelle Caterina Contarini Querini, un nom qui, probablement ne vous dit rien. J’ai imaginé mille manières de vous dire qui je suis avant de me résoudre à commencer par le plus important je suis votre mère., vous êtes mon enfant perdu depuis quinze ans.

Début du roman.

« Ca’Querini, Venise
Le 27 janvier 1827
Signor Beyle,
 Votre lettre, bien trop brève, m’est parvenue ce jour. Enfin ! Il vous aura fallu presque quinze ans pour retrouver Giulia. Et encore, par hasard, me dites-vous. Vous y voyez un signe de la miséricorde de notre Seigneur. Pas moi. Qu’ Il m’ait fait attendre presque trente ans pour retrouver ma fille, trente ans pour m’absoudre de mes péchés, je Le trouve bien cruel. Je ne méritais pas une telle punition, d’autant que la vie, qui s’est bien chargé de me faire payer le prix de mes erreurs.

Statut des femmes et de leur sigisbée avant Napoléon.

Giovanni était mon époux. François était mon sigisbée, il avait un statut reconnu par ma famille, par nos relations, par l’Église vénitienne et par la République. On ne pouvait que lui reprocher sa condition d’étranger, cela s’avérait contraire aux usages, mais au moins, était-il d’ascendance noble et n’était pas militaire, rien de scandaleux donc. Qu’il existât ou non des sentiments autres que du respect et de l’admiration entre nous deux, entre nous trois devrais-je dire, relevait de la sphère privée et ne concernait personne d’autre que Giovanni, lui et moi. Dans la Venise de l’époque, celle d’avant l’empereur Napoléon, celle que j’appelle ma Venise, nous étions libres d’aimer, nous, les femmes.
 J’aimais pencher ma tête dans le creux du cou de l’un pour lui chuchoter une facétie, voir sa bouche s’étirer en un sourire et humer son parfum d’homme. J’aimais me hisser sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur la joue de l’autre. Je serrais fermement leurs bras pour marquer mon territoire, pour me rassurer : ces hommes étaient à moi.

L’amour.

 Même l’amour ne change pas les hommes. Il ne change que le regard, que l’on porte sur eux. Il faut du temps pour le comprendre et l’accepter…

Le rôle d’un sigisbée.

 Un bon sigisbée assistait au petit déjeuner et à la toilette de sa dame, et lui faisait la conversation tout du long, afin que lui ait fait de lui éviter la lassitude inéluctable, résultant de ses tâches quotidiennes. En toute pudeur, bien sûr, il y avait toujours une femme de chambre, et des paravents pour masquer ce qu’il y avait à masquer et respecter les convenances.

 

 

 

Éditions La table ronde, 324 pages, janvier 2026

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Leila Colombier

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Ce roman a obtenu un coup de cœur à notre réunion du mois de mai. Les lectrices qui en ont parlé, l’ont fait avec une telle délicatesse que je n’avais qu’une envie lire à mon tour ce roman épistolaire.

Je rejoins leur opinion et ce roman m’a plu jusqu’à la dernière ligne. Sybil Van Antwerp, est une femme âgée retraitée, elle a fait toute sa carrière comme greffière d’un juge très connu , Guy Donnelly. Elle a gardé le plaisir d’écrire et le goût de dire la vérité, elle écrit au moins une dizaine de lettres par semaine et reçoit beaucoup de réponses. À travers ce kaléidoscope de sa correspondance avec les uns et les autres, Virginia Evans, nous permet de découvrir une personnalité riche en contradictions, qui a eu une vie bien remplie. Elle a connu le malheur de perdre un fils d’une dizaine d’années, ce qui l’a enfermé dans une raideur refusant de se laisser à sa peine de peur de s’écrouler. Son mari finira pas la quitter et sa fille s’éloignera de cette mère qui semble la rejeter. Reste alors son métier où elle est reconnue comme une excellent jusriste.

Mais aujourd’hui que lui reste-t-il ? Un frère qui, comme elle a été adopté par des parents aimants, qui vit en France avec son compagnon, son fils Bruce et sa fille dont elle n’est pas proche. Elle doit faire face à une terrible nouvelle : elle devient aveugle. Elle est fort surprise d’être courtisée par deux hommes, un avocat texan qui l’a fait rire et un voisin juif très attentionné. Dans son courrier il y a aussi des lettres de menaces étranges dont nous aurons l’explication. Elle aide aussi un enfant qui semble surdoué mais sans être capable de relations sociales à surmonter son isolement dans le monde terrible des adolescents. Elle aide un réfugié syrien à trouver un autre emploi que répondre au téléphone et aux mails du centre d’analyse des ADN. Centre auquel son fils Bruce l’a inscrite pour qu’elle en sache un peu plus sur sa famille biologique. Là encore un tissu de relations vont s’ouvrir devant elle. Et j’oubliais sa correspondance avec sa meilleure amie Rosalie, marraine de Fiona. Sa responsable de l’université du Maryland qui lui a refusé pendant deux ans de suivre un cours de littérature. Avec qui finalement, elle sera amie. Elle écrit aussi aux écrivains dont elle a aimé les romans.

Et finalement un jour, elle en dira plus à propos de la mort de Gilbert et pourra reconstruire un rapport avec Fiona.

Et tout cela nous donne un regard assez large sur la société américaine, large mais précis aussi .

Un vrai bonheur de lecture : tous les fils qui sont lancés dans les différentes lettres auront une explication. Merci à mes amies du club d’avoir mis en avant ce livre à la si jolie couverture.

Extraits.

Début.

lettre à Félix.

Felix Stone 
7 rue du Papillon
84220 Gordes
France 
2 juin 2012
Félix, mon cher frère, 
 Merci pour la carte d’anniversaire, le stylo plume et le livre, commencé dès que je l’ai reçu (jeudi) et terminé aujourd’hui. Tu avais raison, c’est surprenant et électrisant, inventif, tout ce que j’aime. Soixante-treize ans ou soixante-douze, ça ne change pas grand chose si tu veux mon avis, arthrite, constipation, trouble du sommeil , ah et j’ai décidé d’arrêter de me teindre les cheveux. 

Être adoptée.

 Moi j’étais bien. (Évidemment, je me demande parfois, très rarement, je t’assure, comme un léger bleu sur la peau, pourquoi on abandonne un enfant ? Un nouveau-né, je peux tout à fait le comprendre. Quelqu’un a pu prendre cette décision avant que la notion de ce bébé ne se transforme en un bébé en chair et en os. Mais un enfant de quatorze mois, qu’est-ce qui peut bien pousser quelqu’un à faire ça ? Ce sont des pensées qui me sont venues, mais pas de façon urgente, juste un léger bleu sur lequel j’appuierais de temps à autre.)

L’importance des lettres.

 Mes lettres ont plus d’importance pour moi que n’importe quelle étape de mon parcours dans le droit. La correspondance est le pilier de ma vie, tandis que je n’ai exercé le droit qu’une trentaine d’années. Être greffières était mon métier, la somme de mes lettres est ce que je suis . Je n’ai pas la plus vague idée du nombre de courriers que j’ai pu écrire. Je n’ai pas tenu le compte au fur et à mesure, Et je ne suis jamais allée rencontrer ce que j’ai reçu. Plus de mille, j’imagine. J’écris des lettres depuis l’enfance.