20160326_1628244
Livre lu grâce aux billets de Mior et de Galéa, je les remer­cie pour cette lecture. Bien sûr , nous avons tous et toutes, lu beau­coup de livres sur la persé­cu­tion des juifs pendant la guerre. Mais chaque cas est unique, et la grande origi­na­lité de ce témoi­gnage c’est qu’il a été écrit à chaud , pendant et juste après les événe­ments. Cela fait penser à « Suite fran­çaise » de Irène Némi­rovsky, tout en étant moins litté­raire c’est quand même très bien écrit. Fran­çoise Fren­kel a une passion : les livres et en parti­cu­lier ceux des écri­vains fran­çais. Grâce à des études litté­raires de très bon niveau, à la Sorbonne, elle ouvre une librai­rie fran­çaise à Berlin en 1921. Ce lieu devient vite, grâce à sa culture, un haut lieu de la civi­li­sa­tion fran­çaise en Alle­magne. Hélas les nazis détrui­ront ce beau rêve et malheu­reu­se­ment pour elle, son origine juive et polo­naise la met en grand danger. En 1939, elle arrive à Paris, puis se réfu­gie à Nice, en danger partout elle veut fuir en Suisse où l’at­tendent des amis. Son récit s’ar­rête lors­qu’elle pose les deux pieds dans ce pays où elle a pu survivre. Elle raconte avec préci­sion, d’abord sa joie de créer à Berlin un lieu de culture fran­çaise, puis son exil dans une France trop vite occu­pée et enfin sa fuite vers la Suisse, cela permet au lecteur de parta­ger le quoti­dien d’une femme qui cherche à s’échap­per de la nasse qui se referme inexo­ra­ble­ment sur elle et ses rela­tions.

Elle nous montre toute la diver­sité des réac­tions des Fran­çais, ceux qui sont dans l’évi­dence de la main tendue, comme ce couple de coif­feurs, qu’on a envie d’embrasser telle­ment ils sont intel­li­gents et gentils, et puis ceux qui sont indif­fé­rents ou hostiles, une gamme de réac­tions qui sonnent telle­ment vraies. Fran­çoise Fren­kel tient à souli­gner l’at­ti­tude des Savoyards, c’est dans cette région qu’elle a senti le plus de compas­sion et le maxi­mum d’aides pour ceux qui étaient traqués par la milice ou la Gestapo. Un livre prenant donc et indis­pen­sable au moment où des hommes et des femmes sont à nouveau traqués par une idéo­lo­gie morti­fère.

L’in­tro­duc­tion de Patrick Modiano est superbe, on comprend très bien pour­quoi il s’est retrouvé dans ce témoi­gnage lui qui a vécu la guerre sans la défense d’un milieu fami­lial protec­teur et qui a ressenti comme Fran­çoise Fren­kel, les valeurs humaines se déli­ter et le danger planer sur la moindre rencontre de person­na­li­tés plus ou moins bizarres. Il nous dit aussi que ce livre qui a paru en 1945 et qui a été tota­le­ment oublié ne livre pas l’in­ti­mité de l’écri­vain mais que ce n’est pas si impor­tant. Mais, je dois être une femme de notre époque, car j’ai­me­rais bien savoir, pour­quoi elle ne nous parle pas de son mari, mort à Ausch­witz, comment elle avait quand même un peu d’argent pendant la guerre, et surtout si de 1945 à 1975 elle a été heureuse à Nice. Oui j’ai­me­rais en savoir plus sur cette femme si pudique et si coura­geuse.

Citations

Ambiance à Nice parmi les réfugiés

Un grand nombre de réfu­giés se prépa­raient à l’émi­gra­tion. Ils comp­taient sur un parent plus ou moins proche, sur un ami, ou sur l’ami d’un ami, sur des connais­sances établies dans de loin­taines parties du monde et qui les aide­raient, pensaient-ils, à réali­ser ce projet.

Ils entre­te­naient une corres­pon­dance labo­rieuse, à mots couverts, lançaient des télé­grammes coûteux, deman­daient des affi­da­vits, des visas, rece­vaient des réponses, des contre-demandes, des ques­tion­naires, des circu­laires qui engen­draient une nouvelle vague de corres­pon­dance.

Ensuite, ils station­naient des mati­nées entières devant les consu­lats pour apprendre que tel ou tel docu­ment manquait, n’était pas conforme aux pres­crip­tions ou se trou­vait inexact. Lorsque quelques-uns sortaient avec un visa, ils étaient regar­dés comme des phéno­mènes, comme des bien­heu­reux !

Les départs étaient peu nombreux

L’exilé et la guerre

Le fond de cette exis­tence était l’at­tente, cane­vas où un espoir toujours plus mince et une pensée de plus en plus morose brodaient ensemble des arabesques nostal­giques

L’âme humaine

Un fond de sadisme doit être caché en tout homme pour se dévoi­ler lors­qu’une occa­sion s’en présente. Il suffi­sait qu’on ait donné à ces garçons, somme toute paisibles, le pouvoir abomi­nable de chas­ser et de traquer des êtres humains sans défense pour qu’ils remplissent cette tâche avec une âpreté singu­lière et farouche qui ressem­blait à de la joie.