Traduit par André Fayot post face de Bertrand Fillau­dreau.


La lecture de ce livre de mémoires me prouve que la blogo­sphère a permis à mes goûts litté­raires d’évoluer. J’ai pris un grand plai­sir à cette lecture que je dois à Domi­nique ( elle même remer­cie Keisha). Je voulais connaître cet homme qui est consi­déré comme le « père des parcs natio­naux aux USA » . Mes enfants y font des balades extra­or­di­naires chaque été et leurs photos donnent envie de s’y rendre. J’ai toujours cet éton­ne­ment face à ce para­doxe, le pays le plus pollueur de la planète est aussi celui qui semble adorer le plus la nature vierge. Plusieurs lectures récentes convergent pour me donner l’impression que l’homme agri­cul­teur est devenu le plus grand préda­teur des espèces végé­tales et animales. Faire pous­ser du blé ne peut se faire qu’aux prix de souf­frances infi­nies pour l’homme et la nature.
John Muir, les souf­frances, il connaît, élevé par un père d’une rigueur qui frise le tortion­naire, il a connu les pires brimades physiques dès son enfance : coups, enge­lures, travaux de forçat ; il a tout accepté au nom d’un respect filial qui lui vient, on se demande pour­quoi ? et comment ?
Toute son enfance, surtout son émer­veille­ment de la nature qui s’offre à lui quand il arrive dans le Wiscon­sin, est très agréable à lire et on suit avec atta­che­ment les péri­pé­ties de chaque décou­verte qu’offrent ces lieux souvent encore vierges. La fin est beau­coup moins passion­nante, il est vrai qu’il ne s’agit plus de son enfance. Cet enfant à 10 ans est capable de comprendre la trigo­no­mé­trie tout seul avec des livres, à 14 ans de construire des horloges sans plan préa­lable, il a vrai­ment une intel­li­gence tota­le­ment hors norme. Il a appris à lire et à écrire seul ou presque à 4 ans. Il parle latin et alle­mand. J’aurais aimé qu’il raconte mieux son adap­ta­tion au monde des adultes quand il ne vit plus sous la férule de ce père que j’ai détesté tout au long du livre.

Citations

Éducation écossaise fin du XIXe

Je ne vois rien qui puisse me pous­ser aujourd’hui à concen­trer plus fort mon atten­tion que quand j’étais enfant, ce que réus­sis­sait le fouet -une gigan­tesque raclée le plus souvent. Les insti­tu­teurs écos­sais de la vieille école ne passaient pas leur temps à tenter de trou­ver des chemin raccour­cis vers la connais­sance, ni d’expérimenter les dernières trou­vailles en matière de méthode psycho­lo­gique, telle­ment en vogue de nos jours. Il n’était pas ques­tion de rendre nos bancs confor­tables, ni nos leçons faciles. On nous collait seule­ment de but en blanc devant nos livres, comme des soldats face à l’ennemi, en nous ordon­nant d’un ton sans réplique : « Allez au travail ! Appre­nez vos leçons ». Et à la moindre erreur, si minime fût-elle, c’était le fouet, car avait été fait cette extra­or­di­naire décou­verte, aussi simple que défi­ni­tive, et telle­ment écos­saise, qu’il exis­tait une rela­tion directe entre la peau et la mémoire, et qu’irriter celle-là stimu­lait celle-ci au degré souhaité quel qu’il fût.

Les bagarres

Quand on avait la chance de finir un combat sans un œil au beurre noir, on échap­pait géné­ra­le­ment à une dége­lée à la maison et une autre le lende­main matin à l’école, car les autres traces de l’échauffourée pouvaient être lavées faci­le­ment au puits près de l’église, ou bien dissi­mu­lées, ou mise au compte des aspé­ri­tés du terrain ; tandis qu’un œil poché ne pouvait trou­ver d’autre expli­ca­tion qu’une bagarre en règle. La double correc­tion en était la sanc­tion inéluc­table mais sans aucun effet : les bagarres se conti­nuaient sans la moindre accal­mie, comme les oura­gans, car aucune autre puni­tion que la mort n’aurait pu suppri­mer la vieille agres­si­vité atavique qui brûlait dans nos veines de païens, pas plus qu’on arri­vait à nous faire admettre que père et maître pouvaient légi­ti­me­ment nous étriller aussi labo­rieu­se­ment pour notre bien, tout en refu­sant le plai­sir de nous casta­gner les uns les autres pour le même bien.

Genre de livres où Wikipédia rend bien des services .…

Et il en allait tout de même avec les calo­po­gons, les pogo­nies, les spiranthes et quan­tité d’autres popu­la­tions végé­tales. Le magni­fique turban de Turc ( Lilium super­bum), qui croît sur les berges des cours d’eau, était rare chez nous, alors que le lis orangé pous­sait en abon­dance en terrain sec sous les chênes à gros fruits et nous rappe­lait bien souvent la plate-bande de tante Ray en Écosse. Grâce à ses fleurs rouge écar­late, l’asclépiade tubé­reuse ou herbe à ouate atti­rait des volées de papillons et produi­sait de superbes masses de couleur.

Une éducation à la dure

Mes aven­tures me remettent en mémoire l’histoire de ce garçon qui, en esca­la­dant un arbre pour voler un nid de corbeau, tomba et se cassa la jambe, mais qui, sitôt guéri, se força à grim­per jusqu’au sommet de l’arbre du haut duquel il avait culbuté.

La prégnance de la morale

Comme à l’ensemble des petits écos­sais, on nous ensei­gnait la plus stricte abné­ga­tion, à propos et hors de propos, à faire fi de la chair et à la morti­fier, à veiller à garder nos corps soumis aux préceptes de la Bible et à nous punir sans merci pour toute faute commise ou simple­ment imagi­née. Lorsque, en aidant sa sœur à rame­ner les vaches, un gamin usa un beau jour d’un terme défendu : « faudra que je l’dise à papa, fit la jeune fille horri­fiée. J’le lui dirai, qu’t’as dit un vilain mot…
-J’ai pas pu l’empêcher d’me v’nir répon­dit l’enfant par manière d’excuse. C’est pas pire de le dire tout haut que de l » penser tout bas ! »

Après avoir décrit le Wisconsin comme le paradis des oiseaux , il décrit cette scène horrible (cette espèce de pigeons a complètement disparu, on comprend pourquoi !)

Les pigeons, à ce moment-là, étaient rares un grand nombre de personnes, équi­pées de chevaux et de chariot, et armées de fusil, de longues perches, de pots à soufre, torches de poix, etc, avaient déjà planté leur camp sur le pour­tour deux fermiers instal­lés à plus de cent milles de là avaient amené quelques trois cents porcs pour les faire engrais­ser sur les pigeons massa­crés. Un peu partout, des gens employés à plumer et à saler ce qui avait déjà été mis de côté étaient assis au milieu de monceaux d’oiseaux. La terre était couverte d’une couche de fiente de plusieurs pouces d’épaisseur. Quan­tité d’arbre de deux pieds de diamètre étaient brisés guère au-dessus du sol, et les branches de beau­coup d’autres parmi les plus hauts et les plus éten­dus avaient cédé, comme si un oura­gan avait balayé la forêt.
Au coucher de soleil, pas un pigeon n’était encore arrivé. Mais un cri géné­ral s’éleva tout à coup : » Les voilà ! ». Ils étaient encore loin, mais le bruit qu’ils faisaient me rappe­lait, en mer, un violent coup de vent qui passe à travers les grée­ments d’un navire dont on a serré les voiles. Des milliers furent bien­tôt abat­tus à coups de perche, mais les oiseaux ne cessaient pas pour autant d’affluer. Puis les feux s’allumèrent et un tableau aussi terri­fiant que superbe se mit en place. Les pigeons qui se déver­saient à flots se posaient partout, les uns sur les autres, si bien qu’il se formait des masses compactes sur toutes les branches. Ça et là des perchoirs roulaient avec fracas, et, dans leur chute en abat­taient des centaines d’autres, préci­pi­tant les groupes extrê­me­ment serrés d’oiseaux dont étaient chargé le moindre rameau, spec­tacle de conflit et de tumulte. Je m’aperçus qu’il était parfai­te­ment inutile de parler ou même de crier au gens qui m’entouraient. Les coups de fusil, on les enten­dait rare­ment, et ce n’est qu’en voyant les hommes rechar­ger leurs armes que je compre­nais qu’ils avaient tiré. Personne n’osait s’aventurer à l’intérieur du péri­mètre du carnage. On avait parqué les cochons en temps utile, le ramas­sage des morts et de bles­sés étant remis au lende­main matin. Les pigeons affluaient toujours, et ce ne fut qu’après minuit que je perçus une dimi­nu­tion du nombre des arri­vants. Le vacarme dura toute la nuit.
Vers les premières lueurs du jour, le bruit s’atténua quelque peu ; long­temps avant qu’on pût distin­guer les formes, les pigeons commen­cèrent à s’en aller dans une direc­tion diffé­rente de celle où ils étaient venus la veille, de sorte que quand le soleil se leva tout ce qui était capable de voler avait disparu. Ce fut alors le hurle­ment des loups qui se fit entendre, et l’on vit arri­ver furti­ve­ment renards, lynx, couguar, ours,raton laveur, opos­sum et putois, tandis que des aigles des éper­viers de diffé­rentes espèces, accom­pa­gnés d’une armée de vautour, appro­chaient pour tenter de les évin­cer et d’avoir leur part de butin.
Les auteurs du carnage se mirent alors à avan­cer parmi les morts, les mourants et les muti­lés et à ramas­ser les pigeons et aller mettre en tas, ce jusqu’à ce que chacun ait autant qu’il voulait, après quoi les cochons furent lais­ser libres de dévo­rer les restants.

L’inconfort total

Dans toute la maison, il n’y avait en fait de feu que le four­neau de la cuisine, avec son foyer de cinquante centi­mètres de long sur vingt cinq de large et autant de haut – à peine de quoi y mettre trois ou quatre petites bûches-, autour duquel, lorsqu’il faisait – 20 dehors, les dix personnes que nous étions dans la famille grelot­taient, et sous lequel nous trou­vions, le matin, nos chaus­settes et nos grosses bottes impré­gnées d’eau gelée en bloc. Et nous n’avions pas même le droit de rani­mer ce misé­rable petit feu dans sa boîte noire pour les dége­ler. Non, nous devions y compri­mer nos pieds endo­lo­ris et tout palpi­tant d’engelures, au prix de douleurs pires qu’une rage de dent, et filer au travail.

Je crois relire homo sapiens : le malheur de la révolution agricole

Dans ces temps recu­lés, long­temps avant l’arrivée des machines qui nous épargnent tant de peine, tout (ou presque) ce qui touchait à la culture du blé impo­sait des travaux érein­tant – faucher sous la chaleur des longues jour­nées de la cani­cule, râte­ler et lier des gerbes, faire les meules et battre le grain -, et je me disais bien souvent que la façon brutale, fréné­tique, que nous avions de faire sortir le grain de terre ressem­blait trop à une exca­va­tion de tombes.

21 Thoughts on “Souvenirs d’enfance et de jeunesse -JOHN MUIR

  1. Merci pour ces longues cita­tions…

  2. un père qui devait être une terreur armé de sa Bible
    Oui on est un peu frus­tré de ne pas en savoir davan­tage
    Un bel hommage à la lecture et à l’éducation !

    • C’est vrai mais cet enfant est telle­ment doué qu’il a surtout appris tout seul. Je m’imagine seule à 7 ans devant une gram­maire latine , fouet­tée tous les soirs si je la réci­tais pas par cœur je ne m’imagine pas apprendre le latin mais plutôt un esprit de rébel­lion contre toute auto­rité.

  3. Un person­nage dont je n’avais jamais entendu parler, merci pour la décou­verte !

  4. Ha la la, la semaine dernière j’ai failli ache­ter son bouquin sur l’alaska ! Je suis fan, tu penses bien.

    • Oui oui j’imagine… mes enfants qui passent leurs étés à faire des marches dans les grands parcs nord améri­cains m’ont dit que c’était une icône aux USA.

  5. Je l’avais noté chez les copines, merci pour la piqûre de rappel :-)

    • Et lorsque je lisais ce roman, j’imaginais le plai­sir que certaines blogueuses que je connais à travers leur Blog (dont tu fais partie) à la lecture de certaines descrip­tions de la nature.

  6. Je ne connais­sais pas du tout ce person­nage. Pour­quoi pas ?

  7. Je ne dirai pas mieux que Jérôme.

    • Une lecture que j’ai beau­coup appré­ciée et j’aime aussi décou­vrir des person­nages qui sont célèbres dans leur pays et que je ne connais­sais pas du tout.

  8. Une décou­verte égale­ment , pour moi qui suis plon­gée dans les textes auto­bio­gra­phiques pour mes trolls…

    • Je crois que dès 12 ans cette auto­bio­gra­phie peut être lue. D’abord la diffé­rence d’éducation (la violence et la rigueur de l’école et de l’autorité pater­nelle peut en révol­ter plus d’un) puis la descrip­tion de la beauté de la nature à l’arrivée des premiers colons et enfin l’intelligence extra­or­di­naire de ce jeune homme. Le person­nage est très connu aux USA.

  9. ton avis sur la fin m’arrête un peu, mais pour­quoi pas

    • Il a beau­coup écrit , il raconte peut être son adap­ta­tion au monde des adultes dans un autre livre. Et puis cela doit être un peu compli­qué pour quelqu’un de si modeste de montrer à quel point il était si éton­nant parce que surdoué.

  10. Punaise, l’enfance de l’homme fait peur… mais j’aime bien les mémoires, et les grands espaces alors pour­quoi pas !

  11. La place de la nature aux Etats Unis est en effet éton­nante… Les para­doxes sont aussi dus à la taille du pays je pense, tout est telle­ment immense et impres­sion­nant ! Pour avoir fait un tour rapide de l’est l’an passé, j’ai été impres­sion­née par les paysages du New Hamp­shire ! Et j’ai vrai­ment envie de décou­vrir le reste du pays, mais plus la nature que les villes !

    • J’aime aussi leurs villes, je me souviens avoir pensé à New-York que si toutes les commu­nau­tés arri­vaient à vivre ensemble et à créer cette ville alors l’humanité entière pouvait y arri­ver. C’était avant le 11 septembre depuis une autre forme de terreur s’est instal­lée dans nos repré­sen­ta­tions.

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