4Un livre très inté­res­sant sur un sujet contem­po­rain : La douleur d’une famille esto­nienne. L’Estonie a été traver­sée par l’occupation sovié­tique, nazie puis à nouveau sovié­tique. On peut faci­le­ment imagi­ner les diffé­rentes strates de souf­frances que de telles tragé­dies peuvent lais­ser dans une famille.

Le roman nous permet de comprendre le drame de ce pays tout en suivant le destin d’une jeune femme qui cherche à se libé­rer du poids du passé fami­lial. Ce roman est à deux voix , celle de la jeune femme vivant en France confron­tée à la mort d’une grand mère toute puis­sante et déten­trice de la cohé­sion fami­liale. Et celle d’une femme du goulag condam­née à 20 ans dans un camps de Sibé­rie qui demande sans cesse des nouvelles de son petit garçon lais­sée à la garde de cette grand-mère.

Tout de suite on soup­çonne , cet enfant d’être le père de la jeune fille , mais est ce la vérité ? Où est-elle d’ailleurs la vérité et à qui fait-elle du bien ? Le roman ne donne pas la clé , on aime­rait que cette jeune femme se lance dans la vie, mais le passé esto­nien lui colle à la peau et enva­hit ses rêves en les trans­for­mant en cauche­mars. C’est un beau et triste roman, écrit d’un façon très lyrique , j ai beau­coup aimé la langue de cette jeune écri­vaine . Je lui trouve une forme d’exotisme très agréable à lire.

Citations

J’ai aimé, pour des raisons toutes person­nelles, ce passage

Une maison en désordre est une maison qui vit. Peu après avoir signé le registre des mariages, Kersti décou­vrit que prendre un époux équi­va­lait à s’enterrer vivante. L’ordre de papa la rendait folle. Elle ouvrait le placard, jetait les gilets et les robes au sol en faisant clique­ter l’aluminium des cintres ; saisis­sait à pleine main des tas de parti­tions qu’elle lais­sait tomber en pluie et mélan­geait ensuite du pied pour qu’elles soient de nouveau dans un désordre parfait.

Et ce passage me fait penser à quelqu’un

En rentrant de l’école, je dépla­çais toutes nos affaires, dépliais et repliais les vête­ments en commen­çant par ceux de maman que j étalais d’abord soigneu­se­ment sur le lit, avant de les redis­po­ser en une pile dont l’ordre variait selon les jours , le lundi le rouge en bas, le noir en haut, le jeudi le noir en bas, le bleu en haut. .… Je décou­vris que le range­ment n’a pas pour but d’organiser l’espace, ni de lutter contre le trop-plein d’objets, mais de mettre de l’ordre dans le vide, de tendre des filets au dessus du préci­pice abys­sal de la vie.

Expli­ca­tion du titre

Comme si, dans les comptes du Tout-Puis­sant , dans l’arithmétique des Dieux, le nombre des morts et des vivants avait été fixé d’avance et que la sauve­garde d’un être humain y avait pour corol­laire le sacri­fice d’un autre.

Les souf­frances des hommes face aux régimes poli­tiques

Après la guerre, en URSS, on nous a appris que le passé n’avait pas existé, que le présent non plus n’existait pas, du moins pas comme nous le croyions, et que nous mêmes n’avions pas le droit d’exister. Certains ont bien retenu la leçon, d’autres ont fait semblant, et quelques uns s’en fichaient éper­du­ment. Je crois qu’Ilmar a si bien retenu la leçon qu’il n’osait plus savoir ce qu’il ressen­tait, ce qu’il était, ni ce qu’il avait fait, il savait seule­ment ce qu’il devait ressen­tir, c’est-a-dire, la culpa­bi­lité. C’était le propre de l’époque : ceux qui avaient souf­fert avaient honte d’être des victimes, et ceux qui n’avaient pas souf­fert avaient honte , par ce fait même, d’appartenir au clan des bour­reaux. Seuls ceux qui commet­taient les véri­tables crimes n’éprouvaient pas de culpa­bi­lité car, à la place de la conscience, ils avaient le pouvoir et ils dictaient ce qu’on devait penser. Notre époque elle-même était coupable, mais c’étaient les hommes qui vivaient dedans qui portaient le poids de la culpa­bi­lité.

On en parle

Lola­lit

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