Édition robert Laffont, 700 pages, mars 2008

Traduit de l’estonien par Jean-Luc Moreau.

J’ai ce livre depuis longtemps dans ma liste et je vais pouvoir l’enlever, je suis désolée Keisha, mais je suis restée à la page 500 . C’est intéressant mais que c’est long ! vraiment trop pour moi. Le récit n’avance pas, et on tourne souvent en rond. Dommage, car avec un auteur à l’esprit un peu plus concis j’aurais adoré cette lecture.

Cet homme Timo, noble important d’Estonie, a osé écrire au Tzar pour lui dire qu’il devait faire des réformes que rien ne marchait bien dans son empire. Cet homme a été enfermé neuf ans dans un isolement à peu près total, il ressort car on le pense fou. Et lui se demande aussi s’il n’est pas fou. Ce récit nous permet de découvrir l’Estonie de la fin du 19° siècle, sous un régime particulièrement injuste, on voit aussi combien la surveillance policière est constante et souvent faite par les familiers de la famille. On souffre avec cet homme qui doit ravaler sa dignité pour assurer la survie de sa femme et de son fils, et se faire humilier par des gens de si peu de valeur.

Tout le drame de ce noble estonien vient du fait qu’il a aimé une femme d’origine roturière, il paira cher sa volonté de liberté et de se marier avec elle. Le récit est vu par le frère d’Eeva, Timo a permis à cette femme et à son frère de recevoir une éducation qui leur permet de parler, allemand, français, russe en plus de leur estonien natal. Ils ont lu les principaux écrivains et philosophes de ces langues mais cela n’empêchera pas méchanceté de la noblesse estonienne qui est d’autant plus stupide qu’elle va bientôt être balayée par la révolution. Cela aussi le roman permet de le comprendre, ce monde ne fonctionne plus mais ces gens sont bien incapables de se reformer. Et quand, comme Timo, on a affranchi les serfs, tout le monde le juge fou plutôt que précurseur.

Extraits.

Début .

Voïsiku, jeudi 26 mai 1827.

 Avant toutes choses, je veux dire la raison qui me pousse à commencer ce journal. Je viens d’écrire « commencer  » : c’est qu’en effet pour ce qui est de le tenir impossible à savoir à l’avance si j’y parviendrai. Cela paraît si problématique. Tenir un journal, notre époque ne s’y prête guère. Ni ce pays. Et ce n’est pas du tout le genre de notre famille..

La condition paysanne en Estonie 1820.

 L’énorme machine fut immédiatement mises en branle. Il nous acheta par l’intermédiaire de l’inspecteur des domaines de la couronne pour deux fois notre prix. Il nous fit établir des chartes d’affranchissement. Naturellement, après une affaire pareille, nous ne pouvions pas rester à proximité du manoir de Holstre. En attendant mieux, il nous trouva une ferme dans le village de Kaavere, qui se trouvait sur sa propre terre de Vöisiku et nous y fit emménager avec toutes nos affaires.

Où Timo parle en public de l’affranchissement de son épouse.

 » Vous voyez ma femme ici présente : Praxitel pour sculpter son Aphrodite, aurait pu la prendre pour modèle ! Et -hm- (je notai non, sans approuver involontairement, que Timo n’oubliait pas d’épicer son sermon du vinaigre sucré de l’ironie.) pour ce qui est de Kant, Kitty, en tout cas ne l’a pas moins lu que nos autres dames. Mais comme vous le savez, j’ai acheté Kitty il y a quelques années. Selon la loi de ce pays pour le prix de quatre chiens de chasse anglais. Messieurs me tromperai-je en concluant que si les paroles de l’évangile ne sont pas un vain bavardage, le Christ dans ce pays vaut le prix de quatre chiens de chasse ?… »

Humiliation à l’église .

 Tandis que le cocher se glissait dans le fond de la chapelle, parmi les gens du commun, nous nous avançâmes tous les trois et prîmes place au pied de la chair dans la travée des Bock. C’est alors que la dame du domaine de Lustivere, Marie Samson von Himmmelstiern,se leva brusquement (elle était assise, elle aussi, dans la partie réservée à la noblesse, un rang derrière nous) le visage figé comme celui d’une statue de pierre en colère. Entraînant son Reinhold, elle dit assez fort pour que la moitié de l’église l’entendît :
 » Je préfère encore aller prier à l’étable là on sait au moins où on est. »
 Et d’un pas ferme, la femme devant est le mari derrière, il sortirent de l’église.
(Suivis de toute la noblesse sauf une famille)

Ironie .

 « Jacob voici le général gouverneur marquis Paolucci. L’empereur l’a envoyé ici personnellement afin qu’il mette Timo en prison et protège sa famille de tout tracas. Quel honneur rends-toi compte »

4Un livre très intéressant sur un sujet contemporain : La douleur d’une famille estonienne. L’Estonie a été traversée par l’occupation soviétique, nazie puis à nouveau soviétique. On peut facilement imaginer les différentes strates de souffrances que de telles tragédies peuvent laisser dans une famille.

Le roman nous permet de comprendre le drame de ce pays tout en suivant le destin d’une jeune femme qui cherche à se libérer du poids du passé familial. Ce roman est à deux voix , celle de la jeune femme vivant en France confrontée à la mort d’une grand mère toute puissante et détentrice de la cohésion familiale. Et celle d’une femme du goulag condamnée à 20 ans dans un camps de Sibérie qui demande sans cesse des nouvelles de son petit garçon laissée à la garde de cette grand-mère.

Tout de suite on soupçonne , cet enfant d’être le père de la jeune fille , mais est ce la vérité ? Où est-elle d’ailleurs la vérité et à qui fait-elle du bien ? Le roman ne donne pas la clé , on aimerait que cette jeune femme se lance dans la vie, mais le passé estonien lui colle à la peau et envahit ses rêves en les transformant en cauchemars. C’est un beau et triste roman, écrit d’un façon très lyrique , j ai beaucoup aimé la langue de cette jeune écrivaine . Je lui trouve une forme d’exotisme très agréable à lire.

 Citations

J’ai aimé, pour des raisons toutes personnelles, ce passage

Une maison en désordre est une maison qui vit. Peu après avoir signé le registre des mariages, Kersti découvrit que prendre un époux équivalait à s’enterrer vivante. L’ordre de papa la rendait folle. Elle ouvrait le placard, jetait les gilets et les robes au sol en faisant cliqueter l’aluminium des cintres ; saisissait à pleine main des tas de partitions qu’elle laissait tomber en pluie et mélangeait ensuite du pied pour qu’elles soient de nouveau dans un désordre parfait.

Et ce passage me fait penser à quelqu’un

En rentrant de l’école, je déplaçais toutes nos affaires, dépliais et repliais les vêtements en commençant par ceux de maman que j étalais d’abord soigneusement sur le lit, avant de les redisposer en une pile dont l’ordre variait selon les jours , le lundi le rouge en bas, le noir en haut, le jeudi le noir en bas, le bleu en haut. …. Je découvris que le rangement n’a pas pour but d’organiser l’espace, ni de lutter contre le trop-plein d’objets, mais de mettre de l’ordre dans le vide, de tendre des filets au dessus du précipice abyssal de la vie.

Explication du titre

Comme si, dans les comptes du Tout-Puissant , dans l’arithmétique des Dieux, le nombre des morts et des vivants avait été fixé d’avance et que la sauvegarde d’un être humain y avait pour corollaire le sacrifice d’un autre.

Les souffrances des hommes face aux régimes politiques

Après la guerre, en URSS, on nous a appris que le passé n’avait pas existé, que le présent non plus n’existait pas, du moins pas comme nous le croyions, et que nous mêmes n’avions pas le droit d’exister. Certains ont bien retenu la leçon, d’autres ont fait semblant, et quelques uns s’en fichaient éperdument. Je crois qu’Ilmar a si bien retenu la leçon qu’il n’osait plus savoir ce qu’il ressentait, ce qu’il était, ni ce qu’il avait fait, il savait seulement ce qu’il devait ressentir, c’est-a-dire, la culpabilité. C’était le propre de l’époque : ceux qui avaient souffert avaient honte d’être des victimes, et ceux qui n’avaient pas souffert avaient honte , par ce fait même, d’appartenir au clan des bourreaux. Seuls ceux qui commettaient les véritables crimes n’éprouvaient pas de culpabilité car, à la place de la conscience, ils avaient le pouvoir et ils dictaient ce qu’on devait penser. Notre époque elle-même était coupable, mais c’étaient les hommes qui vivaient dedans qui portaient le poids de la culpabilité.

On en parle

Lolalit