Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard. Traduit de l’anglais par Claire Desser­rey

Les écri­vains ont, à chaque époque, leur façon de se racon­ter. Au XVIIe siècle, on n’avait peu l’habitude de se répan­dre en confi­den­ces sur sa vie privée, surtout pour un philo­so­phe. Même Montai­gne au XVIe n’a écrit sur lui-​même que pour nous faire compren­dre qu’il « portait en lui l’humaine condi­tion » et donc nous ne connais­sons rien, ou pres­que, de ses amours ancil­lai­res ou autres ! On sait peu de choses sur une petite Fran­cine, enfant d’une servante en place à Amster­dam chez le libraire qui accueillera Descar­tes, elle est née en juillet 1635 et morte en 1640. La servante, sa mère, savait écrire et Descar­tes écri­vit lors de la mort de l’enfant qu’il avait connu « le plus grand regret qu’il eût jamais senti de sa vie ». Voilà les source sûres qui donnent corps à ce roman « histo­ri­que ».

L’auteure du XXIe Siècle, cher­che à donner vie à cette Héléna que Descar­tes aurait séduite et avec qui il a eu une enfant.C’est parti­cu­liè­re­ment compli­qué pour l’auteure, Gene­vre Glas­furd, car elle a bien du mal à imagi­ner les senti­ments et les réflexions d’une femme de cette époque. Le fait que cette servante sache lire et écrire suffit-​il pour l’imaginer indé­pen­dante et libé­rée des carcans de son époque ? Ce ne sont là que des hypo­thè­ses qui ne sont guère convain­can­tes, d’ailleurs on sent que l’écrivaine, par soucis de vérité sans doute, ne sait pas trop quel parti pren­dre : Héléna est à la fois très reli­gieuse et éprise de liberté.

Cette histoire d’amour entre une servante protes­tante et un grand écri­vain fran­çais catho­li­que dont on sait histo­ri­que­ment que peu de chose, prend trop de place dans le roman. La descrip­tion des diffi­cul­tés pour écrire libre­ment un livre de philo­so­phie dans des pays domi­nés par un pouvoir reli­gieux obscu­ran­tiste est beau­coup plus inté­res­sante. Et puis, comme dans tout roman histo­ri­que, le fait d’amener le lecteur à vivre dans une société du temps passé, nous fait décou­vrir une autre époque et d’autres lieux mais j’étais mal à l’aise parce que je sentais bien que l’auteure voulait donner une forte person­na­lité à une jeune femme dont on sait si peu de choses, même si le fait de savoir lire et écrire était peu banal, cela n’en fait pour autant la « femen » du XVIIe.

Lisez l’avis de Dasola qui a aimé cette lecture et qui souli­gne la qualité d’écriture de cette écri­vaine à laquelle je n’ai pas vrai­ment été sensi­ble. Même si ce roman se lit faci­le­ment.

Citations

L’importance des écrits pour Descartes

Qu’est ce qu’un livre ? Les élucu­bra­tions de mon cerveau. Des mots, écrits à la plume avant d’être impri­més. Des pages, assem­blées et reliées, diffu­sées. Lorsqu’il paraît, un livre est une chose incroya­ble, il a de la la force, des consé­quen­ces. Il peut remet­tre en cause d’anciens dogmes, désar­çon­ner les prêtres les plus convain­cus, mettre à bas des systè­mes de pensée.

Ambiance de l’époque en Hollande

Nous passons devant le marché aux pois­sons et l’église Pieters­kerk ; un homme a été mis au pilori, pieds nus et sans manteau, avec à côté de lui un écri­teau où l’on peut lire : FORNICATEUR.

J’ai lu ce livre lors d’un séjour à Oues­sant et malgré les beau­tés de la nature offer­tes par le vent et la mer, je ne pouvais m’empêcher d’être saisie d’effroi par tant de souf­fran­ces impo­sées à un enfant qui ne pouvait pas se défen­dre contre la folie de son père. Je me suis souve­nue de la discus­sion de notre club, le livre a reçu un coup de cœur, mais plusieurs lectri­ces étaient choquées par l’attitude de la femme. En effet, celle-​ci va passer sa vie à faire « comme si » : comme si tout allait bien, comme si tout était normal, et avec la phrase que le petit Émile a entendu toute sa vie « Tu connais ton père », elle croit effa­cer toutes les violen­ces et tous les coups reçus.

Oui son père est fou et grave­ment atteint, il entraîne son fils dans sa folie, en faisant de ce petit bonhomme de 12 ans asth­ma­ti­que et fragile un vaillant soldat de l’OAS, mais oui aussi, je suis entiè­re­ment d’accord avec mes « co »-lectri­ces sa mère est large­ment complice du trai­te­ment imposé par ce fou furieux à sa famille. Lors­que son père sera enfin interné et que le fils adulte révèle aux psychia­tres ce qu’il a subi enfant, sa mère quitte son fils sur cette ques­tion incroya­ble :

Et c’est quoi cette histoire ? Tu étais malheu­reux quand tu étais enfant ?

L’autre ques­tion que pose ce roman, c’est la part de la fiction et de la réalité. C’est évident que l’auteur raconte une partie de son enfance, et nous fait grâce à cela revi­vre ce qu’a repré­senté la guerre d’Algérie pour une partie de la popu­la­tion. À cause de ce livre, j’ai relu la décla­ra­tion de Salan lors de son procès, il exprime à quel point lui, le géné­ral le plus décoré de l’empire colo­nial fran­çais a souf­fert de voir ses conquê­tes dispa­raî­tre peu à peu dans le déshon­neur des promes­ses non-​tenues aux popu­la­tions qui soutien­nent ses idée. La gran­deur de la France et de son drapeau c’était, pour lui, de tenir face aux barba­res, c’est à dire ceux qui ne veulent pas être fran­çais. Le père d’Émile use et abuse de ce genre de discours et dans cette tête de malade cela lui donne tous les droits. Comme tout para­noïa­que, il a raison contre tout le monde et invente une histoire menson­gère et folle de plus quand il risque d’être mis devant ses contra­dic­tions.

Bien sûr, il y a toujours une forme d’impudeur à faire de sa souf­france un roman lu par un large public, et je suis souvent criti­que face au genre « auto-​fiction », mais lors­que l’écrivain sait donner une portée plus large à ses souve­nirs au point de nous faire compren­dre les méca­nis­mes de ce qui rend une enfance insup­por­ta­ble, je ne ressens plus l’impudeur mais au contraire une sorte de cadeau fait à tous ceux qui tendent la main aux enfants malheu­reux car on peut donc s’en sortir sans répé­ter les mêmes erreurs. Et puis il y a le style, j’apprécie beau­coup celui de Sorj Chalan­don, tout en retenu même quand on est aux limi­tes du suppor­ta­ble.

Citations

Style de Sorj Chalandon

Il y avait un mort avant le nôtre, des dizai­nes de voiture, un deuil en grand. Nous étions le chagrin suivant. Notre proces­sion à nous tenait à l’arrière d’un taxi.

la vie de famille

Il l’a regar­dée les sour­cils fron­cés. Ma mère et ses légu­mes. Il était mécon­tent . Il annon­çait la guerre, et nous n’avions qu’une pauvre soupe à dire.

Après des actes de violence de son père un mensonge de paranoïaque

J’étais boule­versé. Je n’avais plus mal. Mon père était un compa­gnon de la Chan­son. Sans lui, jamais le groupe n’aurait pu naître. Et c’est pour­tant sans lui qu’il a vécu. Ils lui avaient volé sa part de lumière. Son nom n’a jamais été sur les affi­ches, ni sa photo dans les jour­naux . Il en souf­frait . Ceux qui ne le savaient pas étaient condam­nés à dormir sur le palier.

C’était il y a trois ans. Depuis, maman n’a plus allumé la radio. Et plus jamais chanté.

Rôle de la mère

Ce jour-​là, en allant voter contre l’autodétermination, il avait écrit « Non » sur les murs. Le soir, il avait perdu. Il a hurlé par la fenê­tre que la France avait trahi l’Algérie. Et aussi lui, André Chou­lans. Il est ressorti à la nuit tombée . Il est rentré plus tard, avec du sang sur son imper­méa­ble kaki et les mains abîmées.
Le regard épou­vanté de ma mère, visage caché entre ses doigts. Elle a gémi
- Mon Dieu, ta gabar­dine !
- T’inquiète pas la vieille, c’est du sang de bicot.
Elle a secoué la tête.
- Le sang c’est comme le vin, c’est dur à ravoir, a-​t-​elle dit simple­ment.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard Thème roman et pein­ture.

Ce livre m’est vrai­ment tombé des mains, il m’a aussi rendue triste et mise en colère. Tombé des mains, lors du fasti­dieux rappel des 16 ans de procé­dure pour régler la succes­sion du pein­tre. Triste, que l’auteur cher­che à mettre en lumière ce que de leur vivant, Pierre et Marthe ont préféré taire. Mise en colère, car le roman n’apporte rien à la compré­hen­sion de l’œuvre de Pierre Bonnard. On ne sait pas grand chose sur cette Marthe épouse de Bonnard, ni lui ni elle n’ont voulu dévoi­ler les secrets de la vie de cette femme. Pour­quoi dian­tre, faut-​il aller remuer les rares pistes dévoi­lant l’origine de Marthe qu’il a peinte si souvent pour lais­ser à la posté­rité de très beaux nus, trou­blants sensuels et souvent très éroti­ques. Pour­quoi racon­ter les 16 ans de procès de la succes­sion de Pierre Bonnard ? Est ce que cela rend plus présent l’œuvre de ce pein­tre ? Bien sûr que non, cette enquête ne mène à pas grand chose sinon à se dire qu’ils ont voulu tous les deux préser­ver leur inti­mité et ne dévoi­ler que ce qui se voit sur de magni­fi­ques tableaux.

Citation

Voilà tout ce que l’on sait sur Marthe

La jeune femme se mire dans les miroirs de la maison, dans les yeux de Pierre, sur les toiles. Elle met son corps au service de son amant, autant dire de l’art.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard

Déçue ! j’avais pour­tant bien aimé « le club des incor­ri­gi­bles opti­mis­tes  » un peu moins « la vie rêvée d’Ernesto G. » et vrai­ment très peu celui-​là. Bref, pas sûre que j’en lise un autre, de cet auteur. Jean-​Michel Guenas­sia se plaît à décou­vrir les dessous de la grande Histoire . Ici il s’attaque à un fait divers tragi­que qui a certai­ne­ment privé l’humanité d’un artiste qui avait encore tant à nous dire à travers sa pein­ture. Comment est mort vrai­ment Vincent Van Gogh, on est sûr d’une chose, il est mort des suites d’un coup de feu. Mais qui a tiré ? lui ? Des enfants qui jouaient ? Un homme rencon­tré peu de temps avant ? et ensuite pour­quoi n’a-t-on pas pu extraire la balle pour lui sauver la vie ? Le docteur Gachet était-​il compé­tent ? Quand on va à Auvers toutes ces hypo­thè­ses sont évoquées, celle du suicide aussi évidem­ment, avec une véri­ta­ble inter­ro­ga­tion à propos de l’arme. Un pisto­let sera bien retrouvé dans un champ en 1960 mais est-​il celui qui a servi et qui s’en est servi ?

Fort de toutes ces inter­ro­ga­tions Jean-​Michel Guenas­sia, invente un amour entre Margue­rite Gachet et Vincent Van Gogh. Pour­quoi pas ? Que ce pein­tre ait pu émou­voir jusqu’à la passion une jeune fille de province vivant sous la domi­na­tion d’un père peu sensi­ble à ses volon­tés d’émancipation, c’est possi­ble. Ce n’est qu’une hypo­thèse de plus. Je l’ai accep­tée au début, espé­rant qu’elle permette de mieux compren­dre ce génie de la pein­ture. Et c’est là que le roman est faible car si la jeune fille sent immé­dia­te­ment la force de ce pein­tre et que quel­ques descrip­tions de sa façons de pein­dre sont atti­ran­tes, le génie de Vincent Van Gogh ne devient pas plus fami­lier pour autant. Ce n’est pas très surpre­nant car l’auteur a vrai­ment très peu de docu­ments pour étayer sa thèse. Vincent n’a jamais parlé de Margue­rite Gachet à son frère. La partie artis­ti­que est quel­con­que et je n’ai guère cru à l’intrigue amou­reuse.

Je retien­drai une chose qui est connue mais qui est bien expli­quée ici : on peut être une copiste géniale et ne rien avoir à appor­ter à l’art, autre­ment dit ne pas être un artiste. Ainsi certains tableaux du musée d’Orsay seraient des copies de la main de Margue­rite Gachet dont ce célè­bre portrait de son père. Il est vrai que Vincent dans les lettres à Théo parle d’un portrait et pas de ce deuxième. Pas plus qu’il ne parle de son amour pour Margue­rite. Et surtout que se cache-​t-​il derrière le regard dans le vague du Docteur qui aurait laissé mourir sciem­ment Vincent Van Gogh ? Dans ce cas il méri­te­rait gran­de­ment l’opprobre de Jean-​Michel Guenas­sia.

Le vrai acheté par quelqu’un qui ne l’expose jamais.

Et le faux ? celui qui est à Orsay

Citations

le père et le frère de Marguerite Gachet

Ils sont telle­ment prévi­si­bles, leur égocen­trisme est telle­ment forcené que cela serait risi­ble si je n’en avais autant de tris­tesse. Chaque année, je n’y fais pas allu­sion , pour voir s’ils y pense­ront, et je ne suis pas déçue : ils m’ont oublié.

Les lieux peints par Vincent Van Gogh et les impressionnistes

Nous étions au bord de L’oiseau, c’est un lieu que Vincent affec­tionne parti­cu­liè­re­ment. A cette époque cet endroit ressem­blait au para­dis terres­tre, le grand saccage commen­çait à peine, nous n’avions pas conscience que l’homme était en train de tout défigurer…Quand on voit les bords de Seine tels que les ont peints les impres­sion­nis­tes et ce qu’ils sont deve­nus, nous ne pouvons qu’être atter­rés de la destruc­tion systé­ma­ti­que de ce qui était si beau.

20161206_113108Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard et coup de cœur de mon club

4Un coup de cœur égale­ment de ma part pour ce livre témoi­gnage entre fiction et réalité. Ce roman m’a beau­coup inté­res­sée, et pas seule­ment pour la décou­verte de la vie d’Albert Achache-​Roux qui s’arrête à Ausch­witz en 1943. Ce livre permet de décou­vrir l’Algérie, les effets des décret Crémieux sur la popu­la­tion juive de ce pays, les violen­ces anti­sé­mi­tes de la part des colons pendant l’affaire Drey­fus. Comme Brigitte Benke­moun décou­vre, à sa grande surprise, assez vite, que son grand-​oncle était homo­sexuel, cela lui permet de réflé­chir sur l’homosexualité dans une famille juive à la fin du XIXe siècle.

En plus de tous ces diffé­rents centres d’intérêts, on suit avec passion l’enquête de l’auteure. Quelle éner­gie ! Elle ne laisse rien passer, dès qu’une petite fenê­tre s’entrouvre, elle fonce pour en savoir un peu plus. Elle tire sur tous les fils, elle suit toutes les pistes qui l’amène à mieux connaî­tre Albert, ce richis­sime homme d’affaire adopté par un certain Monsieur Roux. Elle finit par compren­dre ce que cache cette adop­tion : la solu­tion que trou­vait, parfois, des homo­sexuels à cette époque pour vivre tran­quille­ment leur vie à deux. Elle cher­che obsti­né­ment qui a pu dénon­cer son oncle et fina­le­ment nous donne un portrait saisis­sant de la tragé­die des homo­sexuels qui se mêle ici au nazisme et à la chasse aux juifs à Nice menée par l’horrible Aloïs Brun­ner (qui a sans doute tran­quille­ment fini ses jours à Damas en 2010). Il est aidé dans cette chasse par des Russes blancs qui ont retrouvé là, les habi­tu­des des tsaris­tes. Elle ne fait pas qu’une œuvre de biogra­phe, elle remplit les nombreux blancs de la vie d’Albert par tout ce qu’elle connaît de la vie de sa famille, c’est pour­quoi son livre se situe entre le roman et la biogra­phie. Et nous la décou­vrons elle, une femme passion­née et passion­nante.

Citations

Ashkénaze et Sépharade

Ces Ashké­naze d’Alsace Lorraine, dépê­chés par le Consis­toire de Paris pour « civi­li­ser » leurs core­li­gion­nai­res, s’échinent à trans­met­tre la décence et l’orthodoxie. Mais ils adres­sent des rapports acca­blés à leur hiérar­chie , émou­van­tes par les youyous et le bazar orien­tal

Découverte de son homosexualité en 1908

Qui qu’il soit, il est « anor­mal », quoi qu’il dise, il est condam­na­ble. Est-​il en train de deve­nir fou, ou serait-​ce plutôt une mala­die ? Entre toutes, la plus honteuse : une perver­sion, une inver­sion, une erreur épou­van­ta­ble qui l’a fait homme … Par moments, il se force, il se blinde, espé­rant se soigner ainsi comme d’une fièvre qui finira par passer. Il réprime les pulsions et les émotions, et il se mûre en lui-​même , dans cette prison intime où les désirs sont inter­dits.

La famille juive en Algérie

Sans doute étouffé par la famille et la commu­nauté, dans ce monde où l’individu n’existe que dans le groupe et où chacun se comporte forcé­ment comme les autres, sous le regard de tous

Richesse

Et cette propriété sur les hauteurs de Nice illus­tre son ascen­sion sociale : les bour­geois vivent près de la mer, les aris­to­crate la surplom­bent.

Dernière phrase du livre

Je suis l’héritière de ton monde. Et ce livre est le petit caillou qu’une mécréante croit lais­ser sur une tombe qui n’existe pas.

20160918_124104Traduit de l’espagnol par Eduardo Jime.

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S’il s’agit bien ici d’un roman d’espionnage, il s’agit surtout de décou­vrir un aspect peu connu de la guerre d’Espagne. Et loin de suivre les exploits d’une « James Bond girl », on est, sans doute, plus près de la réalité en matière d’espionnage, pres­que tout se passe dans un salon de couture. Et si la jeune Sira sait habiller les femmes qui ont les moyens de dépen­ser des fortu­nes pour se vêtir alors que l’Espagne est rava­gée par la misère, elle sait aussi écou­ter les conver­sa­tions, qu’elle rapporte fidè­le­ment aux auto­ri­tés britan­ni­ques.

Le cœur du roman, et une grande partie de son inté­rêt c’est de nous racon­ter ce moment parti­cu­lier où Franco après sa victoire contre les répu­bli­cains a hésité à s’engager auprès des alle­mands qui l’avaient si bien aidé dans ses combats. Cette jeune Sira est dabord une femme assez sotte qui a failli finir en prison pour les beaux yeux d’un malfrat . Mais elle luttera de toutes ses forces pour s’en sortir et créera à Tanger un salon de couture pour clien­tèle huppée, elle fréquente une popu­la­tion cosmo­po­lite du plus bas de l’échelle sociale à la maîtresse du gouver­neur. Elle est recru­tée par les servi­ces britan­ni­ques et repart à Madrid. La situa­tion de l’Espagne n’occupe pas une grande place dans ce roman mais les quel­ques pages qui lui sont consa­crée sont abso­lu­ment terri­bles.

J’ai des réser­ves sur ce récit , car il contient trop d’ingrédients dont les auteurs ont telle­ment abusés : la jeune fille sans père qui est fina­le­ment recon­nue par son géni­teur qui se trouve être une des gran­des fortu­nes d’Espagne ; un bel amou­reux qui n’en veut qu’à son argent ; une jeune coutu­rière qui démarre de rien et qui à force de travail devient riche et recher­chée par toute la haute société ; et pour couron­ner le tout un futur mari bien comme il faut .… Ça fait beau­coup, mais malgré cela, j’ai lu avec inté­rêt ce moment de l’histoire espa­gnole.

Citations

Personnalité britannique peu sympathique

Sa résis­tance à l’alcool se révé­lait stupé­fiante, pres­que compa­ra­ble aux mauvais trai­te­ments infli­gés à la domes­ti­cité. Il s’adressait à eux en anglais, de mauvaise humeur, sans pren­dre la peine de consi­dé­rer qu’ils igno­raient tota­le­ment sa langue, et quand il se rendait compte qu’ils n’avaient rien compris, il se mettait à hurler en hindi, la langue de ses anciens domes­ti­ques à Calcutta, comme si, pour les employeurs de maison, il exis­tait une langue univer­selle.

La misère en Espagne après la guerre civile

Madame Engra­cia est à moitié aveu­gle et elle déam­bule dans les rues ; elle a l’air folle elle remue avec un bâton tout ce qu’elle trouve. Dans ton quar­tier, il n’y a plus ni chats ni pigeons, ils les ont tous mangés .… Andeita a été éven­trée par un obus un après midi en traver­sant la rue Fuen­car­ral pour rejoin­dre son lieu de travail.…Sole a eu des jumeaux ; cadeau d’un mili­cien qui a disparu sans meme leur lais­ser un nom ; comme elle n’a pas pu garder les enfants, parce qu’elle n’avait pas de quoi les entre­te­nir, ils ont été emme­nés à l’hospice, et elle n’a plus eu de nouvel­les On raconte qu’elle se vend main­te­nant aux débar­deurs du marché de la Cebada, elle demande une peseta par passe, sur place, contre le mur ; elle traîne dans le coin, elle ne porte pas de culotte, elle soulève sa jupe dès que les camion­net­tes arri­vent, aux premiè­res lueurs de l’aube.

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J’avais telle­ment appré­cié « les forêts de Ravel  » que je me suis préci­pi­tée sur ce roman. C’est encore une fois Sandrine qui m’a fait noter son arri­vée dans une rentrée litté­raire trop encom­brée pour moi. Michel Bernard a deux talents, il sait décrire la guerre dans toute son horreur et les senti­ments patrio­ti­ques qui condui­sent des hommes jeunes à risquer leur vie. Et cet auteur sait aussi racon­ter la créa­tion artis­ti­que. Le premier remord de Monet, c’est l’histoire de ce jeune talen­tueux, coura­geux et très beau Frédé­ric Bazille  qui est mort pendant la guerre de 1870, alors que Monet est réfu­gié à Londres loin des tumul­tes des armes. Frédé­ric Bazille c’est ce grand jeune homme allongé sur ce tableau.dejeuner-pouchkine

Le début du roman commence par la quête du père de Frédé­ric, il veut retrou­ver son fils, Michel Bernard nous décrit, alors, ce qu’a repré­senté cette défaite de la France. Une armée mal prépa­rée, une répu­bli­que toute neuve qui n’a pas pu se défen­dre des soldats prus­siens qui venaient de vain­cre Napo­léon III. La quête de ce père, fou de chagrin, à travers le pays dévasté, puis son retour sur ses terres avec le corps de son fils pour qu’il soit enterré digne­ment est boule­ver­sant. On retrouve le talent de cet écri­vain pour nous parler de la guerre comme il l’avait fait pour racon­ter celle que Maurice Ravel a faite en 14 – 18.

L’autre qualité du roman de Michel Bernard , c’est de nous faire parta­ger l’élan créa­teur de ce pein­tre. Et ce sera le second remord de Monet que son amour pour Camille dont il a laissé de nombreux portraits . L’écrivain cerne au plus près les sensa­tions du pein­tre et nous compre­nons peu à peu les forces qui l’ont poussé à créer toute sa vie. Le roman suit l’artiste à Londres, à Argen­teuil, sous le soleil, sous la neige, il épouse les diffé­rents moments de la vie de Monet et nous retrou­vons des tableaux si célè­bres et tant de fois admi­rés. Comme celui-​ci dont j’ai toujours trouvé la lumière si belle :monet-la-piePuis vien­dra, pour Monet, le moment des séries et toujours la remise en ques­tion de son travail que ce soit à travers les peupliers, la cathé­drale de Rouen. Je crois qu’après avoir lu ce roman, on comprend mieux la quête de la lumière pour les pein­tres en parti­cu­lier les impres­sion­nis­tes. Et quel superbe final que cette réali­sa­tion de son jardin de Giverny et sa séries des nymphéas. Monet a réussi sa vie, je ne sais toujours pas s’il a eu des remords mais ce qui est sûr, c’est qu’il a offert à la France une oeuvre magis­trale à laquelle Michel Bernard rend un très bel hommage.

Citations

Les phrases que j’aime lire

Les cyprès, lanter­nes des morts au soleil de la Médi­ter­ra­née, fusaient au-​dessus des murs du cime­tière.

L’élan patriotique

Les armées prus­sien­nes étaient entrées en France et marchaient sur Paris. Cela avait décidé Frédé­ric, le doux rêveur Frédé­ric, à s’engager. Il avait lui aussi trouvé stupide ce conflit, stupide ce régime à bout de souf­fle, stupi­des ces géné­raux carrié­ris­tes ressas­sant les nosta­gies impé­ria­les. La défaite et l’invasion chan­geaient tout. Le pays était malheu­reux, la France était bles­sée, il fallait faire son devoir.

La création des nymphéas

Les tein­tes glau­ques, où les effets de lumiè­res assour­dis mêlaient l’air et l’eau, baignaient volup­tueu­se­ment le regard blessé du pein­tre. Une autre dimen­sion des choses vivan­tes lui appa­rais­saient qu’il n’aurait pas su voir quand il était jeune. Elle était supé­rieure, il le sentait, parce qu’elle lui appor­tait une certaine séré­nité dans la contem­pla­tion. Il avait fallu la longue prépa­ra­tion d’une vie pour l’atteindre et le compren­dre. Il y a vingt ans, il avait deviné que quel­que chose était là, qui l’attendait, mais c’était encore trop tôt. Impa­tient, tumul­tueux et désor­donné, il s’était préma­tu­ré­ment jeté à la conquête de ce qu’il fallait encore atten­dre. Main­te­nant, devant ses yeux usés, un monde inter­mé­diaire s’ouvrait, neuf pour lui et vieux comme la Créa­tion.

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20160203_171252Du club de lecture de la média­thè­que de Dinard.

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Dans la famille Four­nier vous avez le père, alcoo­li­que et méde­cin, le petit fils aîné handi­capé mental, le second handi­capé aussi, la petite fille vivante et reli­gieuse, la belle fille aimée du fils mais décé­dée beau­coup trop tôt, vous allez décou­vrir la mère celle qui a engen­dré Jean-​Louis un écri­vain qui fait du bien car il sait racon­ter des choses tris­tes sans faire pleu­rer. Il fait revi­vre sa mère, par peti­tes touches et donne corps à la photo de la couver­ture que le temps a blan­chi. Sa mère avait tout pour être heureuse, une curio­sité du monde, un inté­rêt pour les êtres humains, mais voilà, son mari était alcoo­li­que , il a failli faire couler toute la famille. Alors la jeune fille bien élevée, qui aimait Chopin, le théâ­tre et la litté­ra­ture a dû ramer sec pour que ses enfants surna­gent et fina­le­ment traver­sent l’océan de la vie sans sombrer quel­que soit la force des vents contrai­res et la hauteur de la houle. Elle a réussi et son fils écri­vain sait lui rendre hommage.

C’est une femme du Nord de « bonne famille » donc digne et un peu froide, qui cache bien ses senti­ments, elle a pris l’habitude de sauver les appa­ren­ces, mais derrière ce courage se cachait un cœur sensi­ble que son fils nous fait mieux connai­tre à travers un livre placé tout entier sous le signe de la méta­phore marine.

PS : il a reçu un coup de coeur sans aucune hési­ta­tion à notre club de lecture.

Citations

Je recopie un passage, j’aurais pu en prendre un autre ils ont tous cette saveur

Ma mère est montée dans la voiture, elle s’est assise, elle attend. Elle attend quelqu’un ?

ça dure. Elle n’a pas l’air impa­tient. Elle regarde les arbres, la rue, elle rêve.
Puis, soudain elle s’étonne de ne pas avan­cer.

Par distrac­tion, elle s’était instal­lée à la place du passa­ger. Comme si elle atten­dait un chauf­feur.

Notre mère n’a jamais eu de chauf­feur. Elle a toujours été aux comman­des. C’est elle toute seule qui a dû conduire sa vie, et la vie des autres. Elle n’a jamias pu comp­ter sur son mari, il était irres­pon­sa­ble. C’est elle qui a tenu le volant pendant toute la route. 

Elle a conduit prudem­ment. Elle devait faire atten­tion, derrière il y avait quatre enfants et, dans le coffre un mari qui ronflait.

Elle nous a mené à bon port.

L’humour particulier face au malheur

Avec un capi­taine Haddock comme notre père, le bateau Four­nier aurait eu toutes les chan­ces de sombrer. Heureu­se­ment, notre mère avait toujours été là, elle avait tenu la barre ferme­ment.

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Traduit de l’allemand par Emma­nuel Guntz­bur­ger.

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Alex Capus mêle trois destins dans un roman semi histo­ri­que très agréa­ble à lire, il raconte et imagine la vie de :

  • Emile Gillie­ron génial dessi­na­teur qui inven­tera autant qu’il restau­rera des frises de l’antiquité crétoise : voilà pour le faus­saire.
  • Laura d’Oriano chan­teuse de caba­ret qui aban­don­nera son mari et ses filles pour vivre sa vie plus libre­ment et qui mettra ses compé­ten­ces linguis­ti­ques au service de la France résis­tante : voilà notre espionne.
  • Felix Bloch génial physi­cien juif et Suisse se retou­vera à Los Alamos auprès de Oppen­hei­mer : voici pour le faiseur de bombes.

Ces trois person­nes réel­les ne se rejoi­gnent que dans ce roman, c’est un peu étrange et on se demande tout au long de la lecture ce qu’ils ont en commun. Juste­ment rien sauf l’époque et leur lien avec la Suisse, patrie de l’auteur.

Je trouve cette idée un peu bizarre mais en même temps le lien tempo­rel qui les réunit permet de se dépla­cer d’un person­nage à l’autre sans déplai­sir avec même une certaine évidence que l’on doit sans aucun doute au talent d’Alex Capus. Les trois person­na­ges semblent dépas­sés par leur époque et leurs côtés néga­tifs et posi­tifs sont plus le résul­tat des hasards du destin que de choix volon­tai­res. En Grèce, le faus­saire est épar­gné par la montée du nazisme, c’est vrai­ment un person­nage amusant plein d’énergie dont il se sert pour faire surgir du sol le palais de Minos et toutes les anti­qui­tés qu’il fabri­que à la demande , tant pis pour la rigueur scien­ti­fi­que et tant mieux pour ceux qui aiment qu’on leur raconte de belles histoi­res myolo­gi­ques et qui veulent rame­ner de leurs voya­ges des souve­nirs « authen­ti­ques ».

La vie de Félix Bloch, ce jeune suisse épris de scien­ces est passion­nante, il aurait pu passer sa vie à construire des plaques d’égout mais son cerveau en ébul­li­tion l’a poussé à compren­dre la physi­que quan­ti­que. Il vit parmi les scien­ti­fi­ques de son époque dont prix Nobel Fritz Haber, juif converti au protes­tan­tisme sympa­thi­que person­nage inven­teur du gaz moutarde et du Zyclon B, et fina­le­ment expulsé par les nazis, il mourra en 1934 à Bâles. Felix Bloch ira à Los Alamos auprès d’Oppenheimer pour construire la bombe atomi­que. La diffi­culté et les limi­tes du roman construits à partir de person­nes réel­les, c’est que le roman­cier ne peut pas tout inven­ter. C’est parti­cu­liè­re­ment net pour le person­nage de Laura d’Oriano, comment expli­quer qu’une mère aban­donne ses deux peti­tes filles et son mari en Suisse pour aller vivre sa vie à Marseille. Le prétexte choisi est un peu mince, une histoire de peti­tes culot­tes !

La Suisse, d’avant la guerre 39/​45, ne sort pas gran­die dans ce roman, c’est un pays ou chacun doit rester à sa place et où le poids du « qu’en dira-​t-​on » pèse très lourds sur les épau­les des person­na­ges, à leur façon les trois person­na­ges ont fui ce pays trop calme et trop tran­quille pour vivre un destin plus gran­diose. Un bon moment de lecture avec quel­ques réser­ves car le livre est entre deux genres : biogra­phie histo­ri­que et roman.

Citations

Le destin

Elle qui a l’expérience des voya­ges sait que l’on ne se rencon­tre qu’une seule fois en règle géné­rale, étant donné qu’un voyage raison­na­ble se fait en géné­ral sur une ligne la plus droite possi­ble allant d’un point de départ à une desti­na­tion et que selon les lois de la géomé­trie deux droi­tes ne se croi­sent jamais. Les retrou­vailles, c’est bon pour les villa­geois, les habi­tants des vallées et les insu­lai­res, tous ceux qui passent leur vie à battre les mêmes chemins et se croi­sent sans arrêt.

Le faussaire

Et pour­tant il ne faut pas tant d’imagination que cela pour se figu­rer la manière dont le dessin conti­nue çà et là.
C’est vrai.
Par exem­ple, là où il y a un genou, le prolon­ge­ment sera sans aucun doute une jambe , puis un pied. Et à l’extrémité oppo­sée, il y aura avec quel­ques vrai­sem­blance, si vous me permet­tez, le posté­rieur. Et s’il y a huit palmiers à l’arrière plan, il n’est pas absurde de conti­nuer la série avec un neuvième et un dixième palmier. Vous ne pensez pas ?

Le zyclon B

On évoquait Fritz Haber, le profes­seur de chimie berli­nois qui avait conduit le 22 avril 1915 la première atta­que au gaz de l’histoire devant la bour­gade belge d’Ypres, atta­que lors de laquelle dix-​huit mille hommes avaient péri en l’espace de quel­ques minu­tes… Ce que les étudiants en physi­que ne pouvaient pas encore savoir en ce prin­temps 1927, c’était que ce produit de gazage d’Haber devait entrer dans l’histoire sous le nom de Zyklon B.

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Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard.

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Un grand merci égale­ment à Sandrine qui m’avait déjà donné envie de lire ce roman-​biographie, le style est abso­lu­ment magni­fi­que. L’auteur est tota­le­ment impré­gné de l’œuvre de Ravel , et il veut que son écri­ture rende compte à la fois du carac­tère de Ravel, de son inspi­ra­tion musi­cale, et de la violence de la guerre 1418. Je vous conseille une expé­rience : lire la page 165, en écou­tant le concerto pour la main gauche , les phra­ses plus belles les unes que les autres parlent si bien de la musi­que que j’ai eu du mal à maîtri­ser mon émotion.

Quel­ques notes clai­res dans les ténè­bres, et c’est comme une énorme bulle remon­tée des profon­deurs, gorgée de lumière, qui s’ouvrirait au visage. La souf­france s’éteint, l’angoisse dispa­raît, et la beauté fami­lière, si mal connue et tout à coup dévoi­lée, donne son dernier baiser. C’est la vie qui reflue à celui qui la perd, juste avant la fin le meilleur de la chan­son.

Je ne connais­sais pas la vie de Ravel, et long­temps je ne pouvais citer de son œuvre que Le Boléro. Peu à peu , j’ai appris à aimer sa musi­que et j’aime beau­coup ce qu’il a écrit pour la voix. Cette biogra­phie lui rend un hommage vibrant et discret, à l’image de ce qu’a été la vie de ce grand compo­si­teur fran­çais. Une élégance et une discré­tion qui allait de pair avec un enga­ge­ment total dans ce qu’il croyait. Sa déter­mi­na­tion à servir son pays, alors que, trois fois, il avait été réformé par la méde­cine mili­taire est admi­ra­ble, mais ce qui m’a la plus touchée, c’est lorsqu’il refuse après la guerre la Légion d’Honneur. Lui qui avait vu tant d’hommes mourir au combat ne pouvait pas accep­ter la moin­dre récom­pense pour sa musi­que qu’il savait par ailleurs admi­ra­ble.

Il faut lire ce livre, pour ressen­tir la genèse de la créa­tion musi­cale, la vie de ce compo­si­teur hors du commun et pour compren­dre la force du patrio­tisme en 1914, mais par dessus tout il faut le lire pour le style de Michel Bernard qui m’a récon­ci­liée avec la litté­ra­ture fran­çaise, c’est un grand plai­sir de lire de si belles phra­ses dans sa langue mater­nelle.

Citations

Le désir de servir sa patrie

La guerre