Les éditions noirs et blancs, août 2024, 164 pages.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Traduit du croate et annoté par Marko Despot

 

Un roman totalement déjanté, très drôle et plus sérieux qu’il n’y parait. En 25 chapitres tous annoncés par un court résumé souvent plein d’humour, l’auteur nous emmène en Croatie sur une plage réservée aux nudistes homosexuels où s’échoue un réfugié Syrien. Le chef de la police Krste (je vous laisse prononcer ce nom !) a transformé la prison locale en chambre d’hôtes à la grande surprise de Selim, le réfugié syrien, qui connaît bien les différentes sortes de police et qui n’avait jamais eu des draps propres et un lit confortable dans les différents poste de police où il a déjà séjourné. La petite île attend le dimanche où on va célébrer Sainte Marguerite, dont l’action principale est de permettre aux couples d’avoir des enfants. Je voudrais garder en mémoire toute la galerie des personnages mais vraiment mon préféré c’est le chef de la police qui cherche avant tout à se faire beaucoup d’argent, je n’oublierai pas l’âne qui braie de toutes ses forces à chaque fois qu’un couple fait l’amour L’épisode des cevapcici ou des kebabs est vraiment très drôle et j’adore le résumé de l’épilogue :

Épilogue

Après lequel vous ne vous souviendrez plus pourquoi vous avez lu ce livre idiot au lieu de regarder l’épisode ultime et exaltant de la dix-septième saison de Big Brother

Et bien pour vous distraire et vous rendre la vie légère quelles soient vos difficultés lisez donc ce roman et comme moi vous sourirez . Tout se termine bien, pour les couples amoureux, pour ceux qui veulent des enfants, pour le réfugié Syrien et pour le chef de la police aussi : bref, la vrai vie quoi !

Extraits

Début.

Chapitre un

« Dans lequel un tel parvient à réchapper d’une mer démontée, au moment où le lecteur s’attend à ce qu’il se noué et que cette histoire s’achève avant même de commencer. « 
Ils roulaient les uns sur les autres dans l’obscurité, à l’arrière de la camionnette qui bringuebalait sur des routes cahoteuses. Quand un passager poussait un cri de douleur, le chauffeur l’injuriait depuis sa cabine en lui ordonnant de se taire. Ce devait être un agriculteur : ça sentait les légumes pourris à l’intérieur du véhicule. 

Humour .

Rada lui désigna la peinture de la sainte patronne au-dessus de l’hôtel latéral, qui serait portée en procession dimanche matin à travers la ville. La scène était mal exécutée, mais très expressive : une femme pleine d’assurance, pâle et menue, presque une fillette, piétinait un grand dragon noir aux dents acérées et aux yeux de braise. Nulle fédération de boxe ne les aurait fait combattre dans la même catégorie, personne n’aurait misé sur la victoire de sainte Marguerite, mais elle avait bel et bien vaincu le monstre par le pouvoir de la foi, au grand dam des parieurs.

 

Détail bien vu le nouveau riche navigateur

Il souleva un lourd verre en cristal taillé et but une généreuse gorgée de whisky. Il avait à son poignet un de ces bracelets en corde nautique aux couleurs vives avec une manille en acier inoxydable que portent les plaisanciers et dont personne n’a jamais compris l’utilité. 

Sort des émigrants.

Il lui raconta que, depuis qu’il avait quitté un camp de réfugiés en Turquie pour tenter de rejoindre la France deux ans auparavant, il avait été régulièrement arrêté, roué de coups et reconduit à telle ou telle frontière, comme dans un jeu vidéo où le personnage ne cesse de relever de nouveaux défis pour passer au des niveaux de plus en plus difficile, à moins qu’il ne fasse une erreur et doivent revenir au précédent. Tout cela était désespérant et frustrant, mais il refusait d’abandonner, car il n’avait plus personne au pays.

 

 


Édition La peuplade Roman, octobre 2023, 190 pages, 

traduit du Croate par Chloé Billon

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

En un peu moins 200 textes assez courts, souvent moins d’une demi page, cette auteure veut nous faire comprendre les horreurs de la guerre qui a vu s’affronter les Croates et les Serbes au début des années 1990. L’enfant a bien du mal à comprendre ce qu’il faut faire pour être du bon côté et elle a surtout envie de garder sa part d’enfance et de jeux avec ses amis. Toute guerre est certainement atroce et le pire certainement ce sont les guerres civiles qui voient s’entretuer des populations qui ont vécu ensemble de longues années. Il ne faut plus être Serbe, ni coco (communiste) ni garder un portrait de Tito. Pour être un bon Croate, il faut être baptisé .
L’enfant a bien du mal à comprendre et elle perçoit les horreurs sans les comprendre.

Je n’ai malheureusement pas beaucoup aimé le procédé, ni les chapitres si courts, ni le fait de découvrir cette réalité avec des yeux d’une petite fille. Peut-être suis-je passée à côté du charme de cette écriture ? Je verrai bien si vous, êtes plus positifs que moi sur ce roman.

 

Extraits

Début.

Lola
 Papy est allé derrière la maison, dans le jardin. Derrière la grange. On a quand même entendu le coup de feu. J’ai défait mon bandage et j’ai dit que j’irais à l’école le lendemain. Le matin, j’ai enlevé du portail de la cour le panneau « Chien méchant ».

Logique de l’enfant.

Trois garçons de la 7e A5 étaient allongés dans la neige bourrés
 » Je vais te tirer comme un lapin ! » à crié le papa de Mate.
Une paire de gifles, et il la rebalancé dans la neige. Il l’a tout de suite relevé et a dit on rentre à la maison. Sa mère avait l’air triste et tremblait de froid en tenant le vélo.
 Heureusement que le papa de Mate est venu à vélo parce que sur un vélo, tu ne peux pas à la fois rouler dans la neige et tenir un fusil à la main

Édition Bleu et Jaune. Traduit du Croate par Chloé Billon

Merci à Keisha pour cette suggestion de lecture, elle avait su me donner envie et j’ai beaucoup aimé ce roman. Comme Keisha, j’ai recherché les jeunes femmes guitaristes que l’autrice signale à chaque début de chapitre et comme elle, je suis allée de bonheur en bonheur.

 

Ce roman suit cinq femmes qui sont mêlées au destin d’une superbe guitare construite par un luthier extraordinaire : Albert, je n’ai pas réussi à savoir si ce luthier a vraiment existé ou de quel modèle l’écrivaine s’est inspirée. Le récit commence avec une femme qui a planté la graine d’un arbre d’exception : le palissandre. Puis on trouvera celle qui a transgressé les codes de son village pour abattre cet arbre somptueux au creux de la forêt interdite aux femmes. Mais celle-ci a ainsi réussi à sauver sa famille de la faim en ramenant ce bois précieux au village. Nous suivrons ensuite le destin d’une troisième femme qui est appelée l’orpheline car elle est sortie de la forêt sans se souvenir de ses parents. Elle accompagnera Albert dans la fabrication de la guitare en palissandre. L’orpheline accompagnera cette guitare vers un jeune compositeur prometteur, nous suivrons alors le destin de cet homme qui a perdu son inspiration. Il la retrouvera grâce à une femme étrange qui sera notre quatrième femme éprise de liberté et qui recevra cette guitare pour finalement l’offrir à la cinquième femme pour un prodigieux concert. Ce récit est construit comme une composition musicale qui monte vers un moment superbe, avec des reprises et des moments de doutes.
Tout le roman est rempli du rôle des femmes porteuses du pouvoir de donner la vie, l’écriture est superbe et le côté « conte peu réaliste » qui souvent me gêne je l’ai accepté, mais quand même parfois un peu de réalisme m’aurait fait du bien, par exemple, je ne peux pas imaginer comment une femme peut ramener seule un tronc d’un palissandre adulte. Mais je ne dois pas être trop rationnelle pour un livre qui m’ a apporté tant d’autres choses.

L’écriture est à la fois légère et puissante, et nous enveloppe dans une musique douce et pénétrante. C’est un livre en dehors du temps ou seulement le temps des rêves, j’ai eu l’impression de revenir au meilleurs moments de ma vie, celui où pour m’endormir on me racontait des histoires avec des fées et une nature avec laquelle les humains avaient des liens qui permettaient leur survie. J’ai retrouvé ces plaisirs intenses en lisant des livres à mes enfants et à mes petits enfants.
Il me manque une dimension pour bien apprécier ce roman, celle de la composition musicale, car le livre suit visiblement une partition de musique . Les moments se nomment Glissando, Pizzicato, Vibrato.
Un superbe moment de lecture hors du temps !

 

Citations

 

La perte de l’inspiration.

 Sa panne durait depuis l’automne précédent, elle s’était éternisée trop de mois et était à présent devenue son état naturel, le prolongement de ses doigts, il ne savait plus comment s’extirper de ce quotidien de frustration. Il avait l’impression d’être en train de crier au fond d’un puits asséché. Personne ne l’entendait et il mourait de soif

Je suis tellement d’accord.

 Oui, les nuages sont magnifiques, mais tout le reste dans les voyages en avion me tape sur les nerfs. Arriver en avance à l’aéroport, faire la queue, des tapis roulants, enlever ses chaussures et vider ses poches, la nourriture d’avion dans de petits récipients en plastique et l’air froid qui souffle pile sur votre tête, le décalage horaire, les hôtesses de l’air aux sourires artificiels, tout ça est si contre nature si inhumain. Si j’avais le temps, je préférerais voyager en train ou en bateau, lentement.

Travail d’une musicienne classique.

Depuis déjà d’années, j’avais le même emploi du temps, et je m’entraînais au moins six heures par jour. Même pendant les pauses, au restaurant, dans le bus, au cinéma, mes doigts s’agitaient et répétaient toujours les mêmes exercices. Petite fille, déjà, mon professeur m’avait expliqué que le talent ne suffisait pas, et que c’était la discipline qui faisait la différence entre un bon et un excellent musicien.

La guitare.

 Fini le sciage, le ponçage et la découpe. Les sons perçants avaient cédé la place aux chuintements et au vernissage. Il avait commencé par polir toute la surface de la guitare avec un papier de verre très fin, pour en effacer l’empreinte de ses doigts. Puis il avait caressé la guitare au pinceau, lui appliquant un enduit qui renforçait sa fermeté. L’odeur du vernis étouffait le parfum du bois, mais il soulignait sa beauté. Les poils du pinceau, dont Albert affirmait qu’ils étaient faits en queue d’écureuil, se courbaient, laissant derrière eux une trace brillante.

 L’apothéose.

Le chef d’orchestre fit un signe de la main, et je me mis à jouer. Bientôt, la clarinette puis l’orchestre tout entier se joignirent à moi. À un moment, il me sembla que la guitare avait pris possession du morceau et s’était mise à raconte sa propre histoire à travers lui. Le public écoutait, concentré, buvant les notes. L’enfant s’était calmé dans mon ventre, comme s’il écoutait lui aussi attentivement une berceuse. Je pouvais sentir la musique résonner dans mon ventre, mon visage, mes pieds.