Édition Feryane (gros carac­tères) traduit du russe (Ukraine) par Paul Lequesne .

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Ce roman a eu un tel succès que je n’ai pu le trou­ver qu’en gros carac­tère dans une petite biblio­thèque assez loin de chez moi. Ce n’est ni agréable ni gênant de lire ainsi. (Je me demande si cela aide vrai­ment les gens qui ne voient pas très bien). J’avais déjà lu « le pingouin » du même auteur, je me souviens que l’as­pect déjanté du roman ne m’avait qu’à moitié plu.

Mes cinq coquillages disent que pour ce roman je n’ai aucune réserve. Et ceci pour plusieurs raisons :

  • Que savions nous vrai­ment de l’Ukraine avant que les Russes ne décident d’en­va­hir ce pays ?
  • En 2014, certaines provinces sont tombées sous la coupe de « pro » russes et la Crimée a été ratta­chée à la Russie, mais qu’en était-il des popu­la­tions ? Se sentaient-elles russes ou ukrainiennes ?
  • Comment vivent les citoyens ordi­naires dans des villages coupés du monde sans élec­tri­cité la plupart du temps ?
  • Que peuvent appor­ter les abeilles aux hommes ?

À travers un person­nage éton­nant Sergueï Sergueïtch, apicul­teur, qui est resté vivre dans son village sur la zone de front, Staro­gra­divka, j’ai mieux compris que par les multiples repor­tages ce qui ce passait dans cette région de l’Ukraine. Son village ne compte plus que deux habi­tants : lui et son pire ennemi Pachka . Sergueï n’est pas un héros ni un person­nage très sympa­thique, il va le deve­nir au cours de ce roman. Sa femme l’a quitté et on devine parce qu’elle n’en pouvait plus de vivre avec un homme si casa­nier qui ne suppor­tait pas que l’on puisse appe­ler une petite fille Angé­lica (trop origi­nal pour le village !). La soli­tude lui pèse, mais pas tant que ça, il va devoir se rappro­cher de son ennemi d’école primaire et une forme d’en­tente va se créer entre eux. Tous les deux vivent au grès des bombar­de­ments qui passent au dessus de leur tête, ils sont habi­tués ! ! De temps en temps, Sergueï va dans un village un peu plus loin et prend du ravi­taille­ment. Il va essayer aussi d’en­ter­rer un soldat tué sur cette ligne de front, il ne pourra que le recou­vrir de glace. C’est un véri­table acte de bravoure car il sait que les deux camps observent cette zone où personne ne doit passer.

L’été arrive et avec l’été, il lui faut trou­ver un endroit propice pour ses abeilles. Il trouve d’abord un lieu parfait dans la campagne ukrai­nienne , mais sans s’en rendre compte, il va atti­ser la jalou­sie des hommes du villages car il plait beau­coup à l’épi­cière du village. La guerre le rattrape, un des villa­geois, revenu complè­te­ment trau­ma­tisé de la guerre, a des accès de violence incon­trô­lés et vanda­lise la voiture de Sergueï à coups de hachette, il décide donc de partir en Crimée.

Là encore le quoti­dien de la guerre va le rattra­per. Il doit passer diffé­rentes « fron­tières » et ça prend beau­coup de temps et d’in­ter­ro­ga­toires très pénibles. En Crimée il ne connaît qu’un homme apicul­teur, c’est un Tatar et ses ennuis vont s’aggraver.
En voulant aider cette famille, il va réveiller les vieux démons racistes des auto­ri­tés russes et la famille tatar paiera très cher sa présence ainsi que ses abeilles. Il ne pourra que s’en­fuir en aidant la fille de la famille à fran­chir la fron­tière pour se rendre en Ukraine faire des études.

Voilà pour la trame du récit, en ne vous inquié­tez pas pour le « divul­ga­châge » ce ne sont pas les événe­ments qui font la puis­sance de ce récit. C’est la compré­hen­sion que, peu à peu, se fait Sergueï de ce qui l’en­toure et l’im­pos­si­bi­lité d’agir sur la vie lorsque ceux qui ont le pouvoir sont complè­te­ment corrom­pus et qu’au­cune logique ne semble être à l’oeuvre dans leur conduite. On peut trou­ver que cet homme est trop passif et limité intel­lec­tuel­le­ment, mais je pense que rester à ce niveau du person­nage permet à l’écri­vain de faire comprendre aux lecteurs ce que vit exac­te­ment la popu­la­tion. Je pense que la Russie va obte­nir exac­te­ment le contraire de ce que voulaient les diri­geants à savoir créer un senti­ment natio­nal qui était loin d’exis­ter en 2014. Les habi­tants n’avaient aucune envie de se sentir Russes ou Ukrai­niens mais ils voulaient simple­ment vivre tran­quille­ment dans leurs villages. Déjà, l’es­prit de clocher ne portait pas à l’ou­ver­ture d’es­prit mais les pires senti­ments vont être exacer­bés par la guerre et donc le natio­na­lisme semble une solu­tion toute simple.

Un roman qui sert de base pour comprendre le conflit actuel et est servi par un grand écri­vain ukrai­nien russo­phone qui doit être bien triste de voir son pays détruit de fond en comble par des Russes persua­dés qu’ils sont dans leur bon droit.

Citations

Sergueï et Pachka.

En un instant, il s’était rappelé les vache­ries commises par l’autre, ses coups par en dessous, ces cafar­dages auprès des profs, ses refus de lais­ser copier. Dites : après 40 ans, il aurait pu avoir déjà pardonné et oublié tout ça ! Eh bien, pardon­ner, ça oui ! Mais comment les oublier quand leur classe comp­tait sept greluches et seule­ment deux gamins : Pachka et lui ? Et qu’en consé­quence Sergueï n’avait jamais eu d’amis à l’école, mais seule­ment un ennemi. Même si le mot « ennemi » avait quelque chose de trop sérieux et pesant. Au village on aurait dit qu’il était « chtit » le terme conve­naient mieux un « petit ennemi » en somme, dont personne n’avait peur. 

La vie et la mort dans un village.

Quand on vit long­temps dans un endroit, on a toujours plus de familles enter­rées qu’en bonne santé à côté de soi.

Le poids du silence et de la solitude.

Cinq jours passèrent, tous iden­tiques, tels des corbeaux. Pareille compa­rai­son ne serait pas venue à l’es­prit de Sergueïtch si au cours de ces jour­nées tran­quilles et mono­tones, le seul bruit à remplir de temps à autre les alen­tours n’eût été le croas­se­ment de ces oiseaux. 
« Peut-être annoncent-ils le prin­temps ? » songeait l’api­cul­teur tendant vaine­ment l’oreille en quête d’autres bruits dans le monde environnant.

Humour.

« Et vous avez fabri­qué ce grand coffret spécia­le­ment pour des chaussures ? 
– Bon, ce n’est pas tout à fait un coffret, c’est un chaus­su­rier, corri­gea Sergueïtch. Un coffret, c’est plus petit.
- Un chaus­su­rier ? répéta Petro. Ça existe un mot pareil ?
- Il y a bien des cendriers, non ? des sucriers ? répon­dit l’api­cul­teur. pour­quoi il n’y aurait pas des chaussurier ?

Le sort des abeilles.

Derrière lui la guerre à laquelle il ne prenait aucune part, mais dont il était devenu simple­ment l’ha­bi­tant. Habi­tant de la guerre. Un sort nulle­ment enviable, mais autre­ment plus tolé­rable pour un être humain que pour des abeilles. Sans les abeilles, il ne serait parti nulle part, il aurait eu pitié de Pachka, il ne l’au­rait pas aban­donné tout seul. Mais les abeilles, elles ne compre­naient pas ce qu’é­tait la guerre ! Les abeilles ne pouvaient pas passer de la paix à la guerre et de la guerre à la paix, comme les humains.