Édition Acte Sud Babel . Traduit du Japo­nais par Rose-Marie Makino Fayolle.

Ce n’est pas mon premier roman de cet auteur proli­fique, puisque j’avais lu et beau­coup aimé : « La formule préfé­rée du profes­seur ». Si je me suis lancée dans cette lecture, c’est pour rendre hommage à ma façon à Goran comme l’avait suggéré Eva le lende­main de sa disparition.

C’est un tout autre état d’es­prit de lire un livre en pensant à quel­qu’un dont j’ai­mais les articles et qui, en tout cas c’est que je suppo­sais, devait aimer ce livre. De plus ce roman est un récit entre le conte et la réalité vue à travers le regard d’êtres purs et j’ai eu peur d’abi­mer quelque chose en le criti­quant. Donc, même si j’ex­prime quelques réserves, je fini­rai avec Goran et retrou­ve­rai mon âme d’enfant.

Ce roman raconte la vie d’un enfant orphe­lin élevé avec son frère par une grand-mère aimante mais écra­sée de chagrin d’avoir perdu sa fille. Son mari est menui­sier et répare les meubles abimés par le temps. L’en­fant est né avec les lèvres soudées, le chirur­gien lui ouvrira la bouche d’un coup de scal­pel, et pren­dra sur son mollet la peau néces­saire à la greffe. Toute sa vie il aura comme un duvet sur les lèvres. Cet enfant est captivé par les êtres difformes, que ce soit l’élé­phante qu’on avait instal­lée sur le toit d’un grand maga­sin pour amuser les enfants et qui gros­sira telle­ment qu’elle ne pourra jamais en descendre. Ou pour cette petite fille qui a disparu dans l’in­ters­tice trop étroit entre sa maison et celle des voisins. Ou encore pour son maître des échecs, ce person­nage qui vit dans un bus et qui devient obèse à force de manger des sucre­ries. L’en­fant va vieillir mais refu­ser de gran­dir. Avant sa mort son maître, lui appren­dra à deve­nir un excellent joueur en s’ins­pi­rant de la vie d’Alekhine . La mort de son ami et maître des échecs est une horreur, trop gros pour sortir de son bus il faudra une grue pour évacuer son corps de plus de deux cents kilos. L’en­fant est terrassé par le chagrin, et à partir de ce moment tragique, ne gran­dira plus. L’autre parti­cu­la­rité de cet enfant c’est qu’il ne peut jouer que sous l’échi­quier, sa taille et le fait qu’il n’a pas besoin de voir son parte­naire va lui permettre de se cacher dans une sorte d’au­to­mate qui portera le nom de « Little Alekhine ». Il connaî­tra alors un grand succès et les cham­pions des échecs veulent tous affron­ter cet auto­mate. Mais lui l’en­fant qui ne gran­dit pas, ne voit dans ce jeu qu’une occa­sion de connaître l’âme humaine et est fasciné par ce que la façon de jouer des hommes révèle de leur être profond. Il ne cherche pas à gagner à tout prix. Il y a un charme certain dans ce roman, on est fasciné par ces êtres purs confron­tés à la réalité de la vie, et puis, si on aime les échecs la façon dont sont décrits tous les coups possibles rend ce roman intri­gant. La tour qui laboure, le fou qui s’en­vole, la dame qui est libre, le cheval qui saute par dessus les obstacles, et le pion ce petit person­nage sans impor­tance mais qui donne tout son charme à ce jeu.

J’ai quelques réserves sur ce roman, il y a une forme de grâce dans la pureté des êtres à laquelle j’ai du mal à croire, d’ailleurs l’au­teur ne cherche pas à les rendre crédibles, tout est symbo­lique aussi bien les person­nages que le jeu d’échecs mais la force du roman c’est d’embarquer le lecteur dans l’uni­vers de Yôko Ogawa et que ce lecteur accepte de ne plus se poser de ques­tions sur la vrai­sem­blance. Hélas, je suis fran­çaise formée à l’es­prit logique et j’ai un peu de mal à faire cela. Si je n’avais pas été soute­nue par toute la bien­veillance de Goran, j’au­rais été encore plus critique. Je me répé­tais sans cesse : « quel mal y a t’il à retrou­ver son coeur d’en­fant ? N’est ce pas une force que de cher­cher en chaque être brisé par la vie (l’obé­sité morbide, la vieillesse) la part d’hu­ma­nité ? » J’ai donc lu ce roman faci­le­ment et agréa­ble­ment en mettant mon esprit carté­sien de côté.

Qu’en pensez-vous ? Merci de m’avoir lu.

Citations

La conception des échecs par le maître.

Ceux qui peuvent suivre le meilleur chemin pour faire échec au roi n’ap­pré­cient pas toujours correc­te­ment la beauté tracée par ce chemin. À partir du code dissi­mulé dans le mouve­ment d’une pièce, la capa­cité à perce­voir le timbre du violon, à discer­ner l’as­sor­ti­ment de couleur d’un arc-en-ciel, à décou­vrir la philo­so­phie qu’au­cun génie n’a pu mettre en mots est diffé­rente de celle qui permet de gagner une partie. Et cet homme l’avait.
C’était le genre de joueurs qui, tout en perdant allè­gre­ment une première partie, décou­vrait une dimen­sion lumi­neuse en chaque coup de ses rivaux, et qui même debout dans un coin de la salle des rencontres en était plus que quiconque profon­dé­ment remuée.
En plus, l’homme ressen­tait un bonheur suprême à parta­ger cette lumière avec quel­qu’un d’autre. Il ne cher­chait pas à vaincre son adver­saire, mais à pouvoir s’ac­cor­der avec lui en disant : « Qu’en pensez-vous, c’est magni­fique n’est-ce pas ? »

Caractère des joueurs d’échecs.

Même les rencontres pour lesquelles on pense avoir eu de la chance ne sont pas dues au hasard tombé du ciel, mais à la propre force du joueur. Sur l’échi­quier appa­raît tout du carac­tère de celui qui déplace les pièces, dit le maître d’un ton docte de celui qui lit un serment. Sa philo­so­phie, ses émotions, son éduca­tion, sa morale, son ego, ses désirs, sa mémoire, son avenir, tout. On ne peut rien dissi­mu­ler. Les échecs sont un miroir qui donne une idée de ce qu’est l’homme.

Édition Presse de la Cité. Traduit du japo­nais par Jean-Baptiste Flamin

C’est avec « Treize marches » que j’avais décou­vert cet auteur et malgré la clas­si­fi­ca­tion thril­ler de celui-ci et ses 740 pages je m’étais promis de le le lire. Voilà qui est fait mais je ne suis pas certaine de relire de sitôt un thril­ler ! Les trois coquillages s’expliquent par ma grande diffi­culté à lire un roman où le ressort essen­tiel est dans le suspens. Mais si cela ne vous dérange pas, préci­pi­tez vous sur cet énorme roman, car dans le genre il doit être bien­fait et le côté « science à peine fiction » fonc­tionne bien. Pour une fois, le point de vue n’est pas améri­cain mais japo­nais et ça change pas mal de choses. D’abord sur les révé­la­tions des pratiques peu glorieuses des services secrets améri­cains. Par exemple : les lieux de tortures et d’assassinats des personnes soup­çon­nées de terro­risme, pour respec­ter les règles du droit améri­cain ces prisons sont dans des pays étran­gers. Le plus grand scan­dale c’est certai­ne­ment la guerre en Irak qui a laissé cette région complè­te­ment dévas­tée. Un jour où l’autre les États-Unis seront jugés pour avoir déclen­ché une guerre sous un prétexte qu’elle savait faux. Dans ce roman, il y a quelques person­nages posi­tifs des hommes désin­té­res­sés qui œuvrent pour le bien­fait de l’humanité et qui prennent des risques incroyables pour réus­sir à créer un médi­ca­ment qui sauvent des enfants atteints d’une mala­die rare, ce sont des scien­ti­fiques japo­nais, et c’est très amusant de voir les rôles habi­tuel­le­ment tenus par des améri­cains donnés à de jeunes nippons.
Je dois évoquer le côté science fiction du roman.Un enfants est né dans une tribu pygmée dans la forêt afri­caine au Congo avec une tête très bizarre mais surtout des capa­ci­tés cogni­tives complè­te­ment hors normes. Une expé­di­tion orga­ni­sée par la CIA sous la respon­sa­bi­lité directe du président des États-Unis veut abso­lu­ment liqui­der cet enfant. Comme tout roman de science-fiction celui-ci repose sur une ques­tion inté­res­sante que ferait notre espèce à l’arrivée d’une muta­tion d’hommes avec des capa­ci­tés nous dépas­sant complè­te­ment. Dans ce roman tout est mis en œuvre pour la détruire et cela permet de décrire tous les plus mauvais côtés de la puis­sance améri­caine, relayée par les pires instincts de violence des humains plon­gés dans les guerres tribales. Les violences dans les villages afri­cains sont à peine soute­nables et hélas elles ne sont pas loin de la vérité. Bref, 750 pages de tensions et d’horreurs de toutes sortes, ce n’est vrai­ment pas pour moi. Mais je suis quand même contente de l’avoir lu car je trouve que cet auteur pose de bonnes ques­tions, et n’hésite pas à décrire ce qui d’habitude est soigneu­se­ment dissi­mulé. Après la peine de mort du Japon, (dans treize marches) voici les pratiques de la CIA améri­caine, l’humanité est vrai­ment loin d’être un havre de paix !

Citations

Le personnage principal japonais.

Kento n’avait pas décidé de conti­nuer en docto­rat parce que le monde de la recherche l’at­ti­rait, mais parce qu’il n’avait plus se résoudre à rentrer dans celui du travail. Au contraire, depuis son premier jour à l’uni­ver­sité, Kento ne s’était jamais senti à sa place, comme s’il s’était trompé de voie. Il n’avait pas éprouvé une once d’in­té­rêt pour la phar­ma­cie ou la synthèse orga­nique. Comme il ne pouvait rien faire d’autre, il s’était rési­gné à pour­suivre, sans plus. Si rien ne chan­geait, dans vingt ans, il serait devenu un de ces cher­cheurs ennuyeux ayant trouvé refuge dans une niche, comme son père.

Les rapports amoureux chez les scientifiques (Humour)

- On s’ap­proche, on s’éloigne, sans jamais se heur­ter. Une vraie liai­son de van der Waals.
- Ah, le plai­gnit Doi. Dommage.
- Et toi, tu as quel­qu’un ? Il y a une fille mignonne dans mon labo. Avec elle c’est plutôt une liai­son métal­lique. On bouge comme des atomes dans un groupe sans parve­nir à se toucher. 
- Ce serait bien si je pouvais avoir une petite liai­son covalente…
-Pareil…

Le danger

Le conseiller scien­ti­fique avait mesuré avec justesse l’am­pleur de la menace biolo­gique née dans la jungle congo­laise. Cette menace c’était « le pouvoir » . Ce qu’il fallait craindre, ce n’était ni la force destruc­trice de la bombe nucléaire ni le poten­tiel des tech­no­lo­gies et des sciences les plus avan­cées, mais la puis­sance intel­lec­tuelle qui les engendrait.

La guerre des drones

La brusque onde de choc l’as­saillit par-derrière trans­perça tout son corps, la vague de chaleur et le souffle embrasé le firent voler en avant.

Il tomba la tête la première dans un ruis­seau, ce qui lui évita de perdre conscience. Il ne récolta que des éraflures au visage. L’ex­plo­sion l’avait rendu sourd, il se tapota les côtés du crâne pour tenter de retrou­ver l’ouîe. Il se releva, se retourna, et là, à cinquante mètres de l’en­droit qu’il avait foulé quelques secondes plus tôt, décou­vrit un gigan­tesque cratère, bordée d’ar­bris­seaux apla­tis par le souffle.
Yeag­ger se coucha à plat ventre, dégaina son fusil, sans la moindre idée du point de tir de les nuits. Il leva fina­le­ment les yeux, regarda à travers les branches qui recou­vraient sa tête, et frémit. L’en­nemi était dans le ciel. À six cents mètres d’al­ti­tude un Preda­tor, drone de recon­nais­sance armée, avait lancé un missile anti­char Hell­fire. Son pilote avait déclen­ché ses flammes infer­nales depuis une base de l’ar­mée de l’air situé dans le Nevada : un dispo­si­tif de pilo­tage semblable à une console de jeux lui permet­tait de manœu­vrer cet engin à distance, de l’autre côté du globe.

Ce passage résonne aujourd’hui :

Il y a entraide parce qu’il est lucra­tif de s’en­trai­der. Un exer­cice simple : l’aide publique au déve­lop­pe­ment des pays indus­tria­li­sés n’a d’autre but que de permettre à terme d’in­ves­tir dans les pays en déve­lop­pe­ment. Tôt ou tard, l’Afrique sera suffi­sam­ment déve­lop­pée pour garan­tir assez de ressources et de consom­ma­teurs. Allons plus loin : prenez les trai­te­ments médi­caux. Dans ce domaine le profit passe avant tout le reste, même dans le déve­lop­pe­ment de trai­te­ments contre les mala­dies graves. Les remèdes aux infec­tions les plus rares ne sont pas déve­lop­pés faute de débou­chés assez juteux.

Édition Picquier Poche . Traduit du japo­nais par Myriam Dartois-Ako

J’ai reçu ce cadeau d’une amie qui sait trans­for­mer le moindre repas en un moment où chaque convive se sent bien. Tous les plats de mon amie respirent la gentillesse et ses petits gâteaux sont autant de gages de son atten­tion à autrui. Je ne suis pas surprise qu’elle ait aimé cette histoire. Moi, j’ai une réserve sur le style de l’au­teure entre la naïveté de l’en­fance et la maladresse d’un récit un peu simpliste, je ne suis pas tota­le­ment partie dans son univers. Mais, pour le plai­sir de la cuisine japo­naise ce roman vaut la peine d’être lu. La lecture ne vous retien­dra pas très long­temps une soirée sans doute. Mais vous ferez un beau voyage parmi des saveurs que vous aurez envie de découvrir.

Une jeune fille, cuisi­nière, est aban­don­née par l’homme qu’elle aime. Elle revient dans son village et retrouve sa mère avec laquelle elle n’a plus aucune rela­tion. Le choc de la rupture amou­reuse a été si violente qu’elle a perdu sa voix et doit donc s’ex­pri­mer par écrit et surtout à travers sa cuisine. Elle y met tout son cœur et s’ef­force de comprendre au mieux les gens qui viennent dans son restau­rant. Bien sûr on compren­dra le pour­quoi de sa rela­tion avec sa mère et le secret de sa nais­sance. Ce n’est certai­ne­ment pas ce qui vous donnera envie de lire ce petit roman. En revanche, la descrip­tion des plai­sirs que peuvent procu­rer la cuisine exécu­tée par une Japo­naise qui sait mélan­ger ce qu’il y a de meilleurs dans toutes les cuisines du monde entier pour­raient vous ravir.

Citations

La cuisine de sa grand mère .

C’était ma grand-mère qui, en douceur, m’avait initiée à l’uni­vers de la cuisine.
Au début, je m’étais conten­tée de regar­der, mais au fil du temps, j’avais pris place à ses côtés devant les four­neaux et j’avais appris à cuisi­ner. Elle ne me donnait que peu d’ex­pli­ca­tions mais elle me faisait goûter au plat à chaque étape de leur prépa­ra­tion. Peu à peu, mon palais a emma­ga­siné les consis­tances, les textures, les goûts.
La silhouette de ma grand-mère en train de s’af­fai­rer dans la cuisine m’ap­pa­rais­sait nimbée d’une lumière à la fois divine et sublime, il me suffi­sait de la contem­pler. Le simple fait de l’ai­der me donnait l’im­pres­sion de prendre part, moi aussi, à une tâche sacrée.

Sa mère et elle.

Entre ma mère et moi s’éle­vait une muraille faite de dix années accu­mu­lées, si haute que le sommet en restait invisible.

Avec ma mère, c’était toujours la guerre froide. J’étais capable d’amour pour presque tous les humains et les êtres vivants. Il n’y avait qu’une seule personne que je n’ar­ri­vais pas à aimer sincè­re­ment – ma mère. 
Mon anti­pa­thie pour elle était profonde et massive, presque autant que l’éner­gie qui me faisait aimer tout le reste. 
Voilà qui j’étais vrai­ment. L’être humain ne peux pas avoir le cœur pur en permanence.
Chacun recèle en lui une eau boueuse, plus ou moins trouble selon les cas.
Donc, pour main­te­nir propre cette eau fangeuse, j’avais décidé, dans la mesure du possible, de la lais­ser repo­ser paisiblement.
Ma mésen­tente avec ma mère était préci­sé­ment cette boue en moi, mais si je demeu­rais sereine, elle ne sali­rai pas tout mon cœur. Donc je donc, je faisais en sorte d’évi­ter ma mère le plus possible. En un sens, je m’ap­pli­quais à igno­rer sa présence. J’étais convain­cue que c’était là le seul moyen de garder le cœur pur.

La cuisine japonaise.

Le « kimpira » de péta­site du Japon aux prunes séchées, la bardane mijoté avec une bonne dose de vinaigre, le « bara­zu­shi » de riz vinai­gré aux petits légumes, le flan salé « chawan-mushi » au bouillon fondant et goûteux, le flan au lait aux blancs en neige, les gâteaux à la poudre de soja grillé cuit à la vapeur et bien d’autres recettes encore, héri­tées de ma grand-mère, étaient vivantes en moi.

Style de l’auteure un peu enfantin. Ou japonais ?

Le soleil s’en­fon­çant entre les immeubles de la ville avait aussi son charme, mais le coucher de soleil, ici, et c’était comme si la nature exhi­bait ses biceps. Devant une telle magesté les hommes devraient renon­cer à essayer de faire plier la nature selon leur bon vouloir. Le corps de mon insi­gni­fiante personne était prolongé par une ombre étirée comme un bâton.

La cuisine française .

On a souvent tendance à penser qu’il est impos­sible de cuisi­ner fran­çais sans pois­son ni viande, mais les légumes, s’ils ont une force intrin­sèque, peuvent jouer un rôle de premier plan dans un menu. Il y a un secret à cela.
Je me suis remé­moré mon appren­tis­sage dans un restau­rant fran­çais, déli­ca­tesse des saveurs et audace dans l’es­thé­tique, des prin­cipes que je me suis effor­cée de respec­ter en mettant la dernière main au plat. 
En entrée, salade de fraises. J’avais mis de la Roquette, du cres­son frais et des fraises à macé­rer dans une réduc­tion de vinaigre balsamique. 
Pour le premier plat prin­ci­pal, des carottes frites. Des carottes avec leur peau, simple­ment coupées en deux dans le sens de la longueur et roulées dans la chape­lure, frites à. À l’huile végé­tale. Servies avec une garni­ture de salade de légumes, on aurait dit, éton­nam­ment, de magni­fiques crevettes panées.
En deuxième plat prin­ci­pal, un steak de radis blanc. Du radis blanc, préa­la­ble­ment blan­chi et poêlée avec des shii­take semi-séchés. En assai­son­ne­ment, sel, sauce de soja et huile d’olive.

Édition Galli­mard NRF

Un roman pudique qui exprime pour­tant si bien la violence, la soli­tude, la peur, l’amour et surtout la force de la musique. On est loin des six cent pages obli­ga­toires du moindre roman améri­cain et pour­tant, je suis certaine que ce texte restera dans ma mémoire autant par l’am­biance que ce roman­cier a su créer que par la force de l’his­toire. C’est la deuxième fois que je rencontre ce roman­cier, je me souviens avoir déjà beau­coup aimé « Une langue venue d’ailleurs » .
Le récit commence par une scène de terreur. En 1938, au Japon, un groupe de quatre musi­ciens amateurs se réunit pour répé­ter Rosa­munde de Schu­bert. Mais ils sont inter­rom­pus par un mili­taire qui les soup­çonne de commu­nisme . Le père du narra­teur a juste le temps de cacher son fils dans une armoire avant d’être bruta­lisé par ce soldat qui va les arrê­ter tous les quatre , d’autant plus furieux que trois d’entre eux sont Chinois. L’en­fant caché verra toute la scène, en parti­cu­lier le soldat qui écrase de son pied botté, le violon de son père. Ensuite le roman passe quelques décen­nies et Rei l’en­fant est devenu adulte, il est luthier et a épousé une arche­tière (un mot que ce roman a rajouté à mon voca­bu­laire). Nous appren­drons que cet enfant a été élevé par un couple de fran­çais ami de son père qui lui, a disparu dans les geôles de l’empire du Japon pendant la guerre. Le roman permet de retrou­ver les prota­go­nistes ou leurs descen­dants de la scène initiale. C’est aussi un roman sur la musique, le travail du luthier, sur la langue japo­naise. Rie a réussi à recons­truire le violon de son père, je ne peux sans divul­gâ­cher la fin du récit, vous dire quelle virtuose jouera sur cet instru­ment de facture fran­çaise. Je connais­sais la tradi­tion de luthiers de Riche­mont, petite ville des Vosges, mais je ne savais pas que, sans dépas­ser la tradi­tion de Crémone, Riche­mont a donné des violons d’une qualité très recher­chée, encore aujourd’­hui. le père de Rei possède un Jean-Baptise Vuillaume.

Si je mets 5 coquillages à ce roman, c’est que j’aime tout dans la façon de racon­ter de Akira MIZUBAYASHI en parti­cu­lier sa pudeur, son élégance et son goût pour la langue aussi bien japo­naise que française.(Il écrit en français !)

Citations

Destruction du violon

Emporté par la haine féroce, il balança le violon par terre de toutes ses forces et l’écrasa de ses lourdes bottes de cuir. L’ins­tru­ment à corde, brisée, aplati, réduit en morceaux, poussa d’étranges cris d’ago­nie qu’au­cun animal mourant n’eût émis dans la forêt des chas­seurs impitoyables.

Rei avait assisté, par le trou de la serrure, à toute cette scène insou­te­nable sans pouvoir suffi­sam­ment saisir les échanges entre son père et le mili­taire. Il était retourné par la violence que son père subis­sait. Pétri­fié de peur, recro­que­villé sur lui-même, dévasté par son impuis­sance d’en­fant, il se morfon­dait dans l’obs­cu­rité de sa cachette. Seul vibrait au fond de son conduit audi­tif la mons­truo­sité du mot « Hiko­ku­min*« et les sons événe­ments, plain­tifs et disso­nants du violon mourant de son père.
Hiko­ku­min : antipatriote

Scène initiale

Plusieurs longues secondes passent. Je ne sais ce qu’il fait, le corps ne bouge pas d’un pouce. J’ai peur. Instinc­ti­ve­ment, je ferme les yeux. Le silence persiste. Je rouvre les yeux à moitié. Il se penche alors lente­ment, très lente­ment, comme s’il hési­tait, comme s’il n’était pas sûr de ce qu’il faisait. Une tête d’homme, coiffé d’un képi de la même couleur que l’uni­forme, appa­raît devant mes yeux. À contre-jour, elle est voilée d’une ombre épaisse. Du bord du képi descend par derrière jusqu’aux épaules une pièce d’étoffe égale­ment kaki. Les yeux seuls brillent comme ceux d’une chatte qui guette dans les ténèbres. Mes yeux, main­te­nant grands ouverts, rencontrent les siens. Je crois pouvoir recon­naître un discret sourire qui s’es­quisse et qui se répand autour des yeux. Qu’est-ce qu’il va faire ? Il va me faire mal ? Il va me sortir de force de cette cachette ? Je me blot­tis davan­tage sur moi-même. Soudain, il se penche de côté et se baisse un peu, puis il se relève aussi­tôt avec, dans la main, le violon abîmé qu’il a posé sans doute, il y a quelques instants, sur le banc juste à côté de l’ar­moire où je suis réfugié.

Le thème de Rosamunde

Le thème que je vais jouer est d’après moi l’ex­pres­sion de la nostal­gie pour le monde d’au­tre­fois qui se confond avec l’en­fance peut-être, un monde en tout cas paisible et serein, plus harmo­nieux que celui d’au­jourd’­hui dans sa laideur et sa violence. En revanche, j’en­tends le motif présenté par l’alto et le violon­celle « tâ.… taka­ta­kata.……, tâ.… taka­ta­kata… », comme la présence obsti­née de la menace prête à enva­hir la vie appa­rem­ment sans trouble. La mélo­die intro­duite par Kang-san traduit l’an­gois­sante tris­tesse qui gît au fond de notre cœur.

Le travail du Luthier

Le vieil homme était en tablier bleu marine recou­vert, de-ci de-là, de quelques copeaux fins. Il retourna à son établi tout en longueur où se trou­vait, à côté d’un violon­celle déta­blé et en restau­ra­tion, un violon ou un alto en cours de fabri­ca­tion dans son état de bois brut non vernis. L’ins­tru­ment n’avait encore ni manche ni touche, mais son corps échan­cré était achevé, toutes ses parties consti­tu­tives bien assem­blées, minu­tieu­se­ment montées. L’homme au tablier bleu marine contem­plait son objet d’un air satis­fait, en le tenant de la main gauche. Les ouïes lui firent penser comme souvent au long yeux bridés d’un masque japo­nais « Okame ». Elles trans­for­maient alors la surface de la table d’har­mo­nie gracieu­se­ment bombées en un visage de femme souriant et rayon­nant. Sur le mur, en face de lui, étaient accro­chés une variété incroyable d’ou­tils de menui­se­rie et de luthe­rie. Plus haut, on voyait un diplôme enca­dré, celui de la « Cremona Scuola Inter­na­zio­nale di Liute­ria ». Au bout de quelques minutes, ses yeux quit­tèrent son enfant encore à l’état de fœtus pour se porter sur les nombreux instru­ment à cordes verti­ca­le­ment accro­chés à une planche en bois d’une dizaine de mètres qui, juste au-dessous du plafond, allait hori­zon­ta­le­ment d’une extré­mité à l’autre de tout le mur peint en blanc. Il tourna sa chaise en direc­tion de sa collec­tion de violon et alto parfai­te­ment alignés.

Sa femme est archetière

Hélène avait été frap­pée par le métier d’ar­che­tier, lors­qu’elle était entrée dans l’ate­lier d’un maître arche­tier. Une simple baguette en bois de pernam­bouc c’était trans­for­mée en un bel objet dans la courbe lui appa­rais­sait pour la première fois ‑alors qu’elle avait vécu jusque-là tous les jours au contact des archets et de ses parents- sous l’as­pect d’une mysté­rieuse beauté qui faisait penser à celle d’un navire céleste voguant sur les flots argenté des nuages. Ses parents lui avaient dit que la sono­rité de leur instru­ment chan­geait sensi­ble­ment en fonc­tion de l’ar­chet qu’ils consi­dé­raient comme le prolon­ge­ment natu­rel de leur bras droit.
et pour votre plai­sir une des multiples version de Rosamunde

Édition 1018 traduit du japo­nais par Jean-Baptiste Flamin

Je dois cette lecture à Dasola et mes cinq coquillages seront, je l’es­père, une inci­ta­tion pour que ce livre extra­or­di­naire trouve un large public parmi mes amies blogueuses et amis blogueurs. Ce roman remplit trois fonc­tions, décrire avec minu­tie les ressorts de la justice japo­naise (depuis l’af­faire Carlos Gohn, on a tous l’idée que ce n’est pas facile de sortir de ses griffes), une réflexion très four­nie sur la peine de mort, et enfin un thril­ler bien construit. Pour moi, c’est ce dernier aspect que j’ai trouvé le moins inté­res­sant, mais sans doute parce que je suis peu adepte du genre. En revanche la descrip­tion de la justice japo­naise m’a abso­lu­ment passion­née. Le roman débute dans le couloir de la mort, à neuf heures du matin, c’est l’heure où, lorsque l’on entend des pas se rappro­cher de la cellule où on est enfermé, cela peut être ceux des gardiens qui viennent cher­cher le condamné qui doit alors être exécuté. Ryô Kihara écoute et on imagine sa souf­france puis­qu’il est condamné à la pendai­son, puis les pas passent et ce n’est pas pour lui pas cette fois… Après cette scène, il est impos­sible que vous ne vouliez pas en savoir plus ; alors vous suivrez la levée d’écrou de Jun’i­chi qui part en condi­tion­nelle après avoir fait deux ans de prison pour avoir tué acci­den­tel­le­ment un homme dans un bar. Ce départ se fait selon un rituel où le condamné ne doit son départ vers la liberté qu’à une atti­tude où il montre à quel point il se repent pour tout le mal qu’il a fait. Toute la justice japo­naise est là, il ne sert à rien de clamer son inno­cence, il faut montrer qu’on a changé, que la prison vous a changé et que vous ne recom­men­ce­rez jamais. C’est pour cela que l’on voit à la télé­vi­sion, s’hu­mi­lier devant le pays des grands patrons ou des diri­geants poli­tiques. Ils peuvent repar­tir libres car ils recon­naissent à la fois leur culpa­bi­lité et les bien­faits de la justice japo­naise qui a œuvré pour leur bien et celui de la société. (Tout ce que Carlos Gohn n’a jamais voulu faire.). Enfin grâce à Shôgi Nangô, le gardien de prison qui va recru­ter Jun’i­chi pour essayer d’innocenter Ryô Kihara avant qu’il ne soit trop tard, le lecteur est plongé dans une réflexion appro­fon­die sur ce que repré­sente la peine de mort pour celui qui l’ad­mi­nistre. Depuis « L’Étran­ger » je n’ai rien lu d’aussi marquant. Je ne dirai rien du thril­ler car je sais bien qu’il ne faut surtout pas divul­gâ­cher ce genre d’in­trigue. Un des aspects qui joue un grand rôle dans le roman, ce sont les sommes d’argent qui sont en jeu. Les parents du jeune Jun’i­chi ont versé aux parents de la victime une somme si colos­sale qu’ils sont réduits à la misère. C’est d’ailleurs pour cela que ce jeune accep­tera de partir dans l’en­quête de Shôgi Nangô car il espère, grâce à l’argent gagné, aider ses parents à sortir de la pauvreté où il les avait plongés.

Je ne voudrais pas que vous pensiez que ce roman est unique­ment une charge sévère contre la justice japo­naise, il s’agit plus exac­te­ment d’un ques­tion­ne­ment sur son fonc­tion­ne­ment et cela amène le lecteur à réflé­chir sur ce que la société recherche en empri­son­nant des délin­quants. Si c’est les écar­ter de la société, ils ressor­ti­ront et recom­men­ce­ront, si c’est les réadap­ter alors on s’in­té­res­sera au système japo­nais qui veut être certain que l’in­di­vidu a changé et ne recom­men­cera pas parce qu’il a compris les consé­quences de ses actes.

Enfin pour­quoi treize marches : d’abord il semble­rait que dans les premiers temps il y ait eu treize marches pour monter à l’écha­faud , ensuite Ryô Kihara qui souffre d’une amné­sie et ne se souvient de rien se rappelle soudain avoir gravi treize marches, et enfin il faut treize signa­tures succes­sives pour vali­der la condam­na­tion à mort avant de l’exé­cu­ter. Et évidem­ment, avant cette trei­zième signa­ture, nos deux enquê­teurs doivent boucler leur enquête. Voilà pour le suspens qui est très prenant. C’est peu de dire que j’ai aimé ce livre, j’ai été passion­née de bout en bout.

PS

Vous pouvez vous infor­mer sur l’hor­reur de la peine de mort au Japon, en tapant le nom de Sakae Menda ou Iwao Hakamada

Citations

Le procureur tout puissant

Pour avoir été lui-même jugé, Jun’i­chi n’avait pas beau­coup de sympa­thie pour les procu­reurs. Leur réus­site au concours natio­nal de la magis­tra­ture faisait d’eux l’élite de la nation. Ils agis­saient au nom de la justice, avec la loi pour seule arme, sans aucune place pour les sentiments.

La sortie de prison en conditionnelle

Une lumière diffuse , filtrée par le verre dépoli des fenêtres , confé­rait au surveillant un air plus humain , que Jun’i­chi décou­vrait pour la première fois . Mais la séré­nité que ce tableau inspi­rait au jeune homme fut balayée par la phrase suivante.
- Je m’en­gage à prier pour le repos de l’âme de ma victime, et m’ef­for­cer en toute bonne foi de l’apaiser.
Il blêmit.
« Prier pour l’âme de sa victime et s’ef­for­cer de l’apaiser… »
Jun’i­chi se demanda si l’homme qu’il avait tué se trou­vait à présent au ciel ou en enfer.

La prison japonaise

Après une alter­ca­tion avec un maton qui l’avait dans le colli­ma­teur, il avait été envoyé dans cette cellule indi­vi­duelle, minus­cule et puante, où on l’avait laissé crou­pir une semaine, les bras immo­bi­li­sés par des sangles de cuir. Sa nour­ri­ture, dépo­sée dans une assiette à même le sol, il avait dû la laper comme un chien, et quant à ses besoins il n’avait eu d’autre choix que de se faire dessus ‑une expé­rience atroce.

La peine de mort

Si jamais son propre enfant avait été tué, et que son meur­trier se trou­vât devant ses yeux, il lui réser­ve­rait à coup sûr le même sort. Cepen­dant, auto­ri­ser à rendre justice soi-même plon­ge­rait la société dans le chaos. C’est pour­quoi l’État se posait en tiers entre les parties et s’ar­ro­geait le droit de punir, d’in­fli­ger des peines à leur place. Le cœur humain était en proie au senti­ment de vengeance, un senti­ment né de l’amour porté à la personne décé­dée. Ainsi, la loi étant faite par les Hommes et pour les Hommes, la justice rétri­bu­tive et l’idée de peine de mort qu’elle implique n’étaient-elles pas naturelles ?

Édition Actes Sud . Traduit du Japo­nais par Jean-Louis de La Couronne

Merci Keisha pour ce doux moments et je partage ton avis : ce livre est beau­coup plus profond qu’il n’y parait de prime abord. Evide­ment la grande spécia­liste des chats Géral­dine avait déjà lu ce roman . Et comme dans tout bon roman, chacun peut y lire ce qui l’in­té­resse le plus , vous devi­nez que pour Géral­dine ce roman est :

« Avant tout, « Les mémoires d’un chat » est un formi­dable éten­dard contre l’aban­don des animaux de compa­gnie, pour le respect de l’en­ga­ge­ment autant quoti­dien que tempo­rel que nous prenons lorsque nous adop­tons une petite boule de poils quelle que soit sa taille à l’âge adulte. »

Et pour Kesiha :

C’est l’oc­ca­sion pour lui de renouer avec des amis d’en­fance puis d’ado­les­cence, mais ‑on le comprend vite- aucun de ses trois amis ne pourra garder Nana, avec à chaque fois une belle histoire du passé et du présent, déli­cate et fine. 

Et pour moi ? Je suis avec d’ac­cord aves ces deux blogueuses mais j’ai été beau­coup plus sensible à la descrip­tion de l’en­fance et de l’ado­les­cence au Japon aujourd’­hui. Je rappelle le sujet, Satoru a adopté un chat errant, il le nomme « Nana » qui rappelle le chiffre 7 en japo­nais comme le dessin des tâches sur son corps. Mais il doit pour des raisons qui ne seront expli­quées que dans le dernier chapitre le confier à un ami . Il part donc à la recherche des personnes qui ont enri­chi son enfance pour confier son chat. Se déroulent ainsi dans ce roman une enfance et une adoles­cence japo­naise. On rit beau­coup avec son ami Kosuké avec qui il a adopté le premier chat, on sent l’ado­les­cence se compli­quer avec Yoshi­miné qui est resté vivre à la ferme, cela devient encore plus tendu avec Sugi et Chikaro car les premiers émois amou­reux ont fait appa­raître la jalou­sie de son ami. Et puis vient cette tante Nakiro qui l’a recueilli lors du décès de ses parents.

J’ai beau­coup aimé les desti­nées de ces jeunes, on devine que l’au­teur a puisé ces récits parmi des exemples vécus . La tris­tesse de Yoshi­miné qui comprend, lors du divorce de ses parents, que si ceux-ci se disputent tant, c’est pour NE PAS avoir la garde de leur unique enfant m’a serré le coeur. Les tour­ments de la jalou­sie sont aussi très bien décrits. Mais ma préfé­rée sans doute, c’est la tante Noriko qui ne sait pas dire les choses avec tact. Elle se rend compte immé­dia­te­ment qu’elle n’au­rait pas dû pronon­cer les phrases qui sont sorties de sa bouche malgré elle, mais c’est toujours après qu’elle s’en rend compte. Mon seul bémol, c’est le truche­ment par lequel passe l’au­teur qui fait aussi le charme du roman , la narra­tion par le chat . J’y suis beau­coup moins sensible que Géral­dine évidem­ment, je pense que cela permet de mettre ce roman à la portée des adoles­cents, mais cela ne m’a pas empê­chée de beau­coup aimé cette lecture « beau­coup plus profonde qu’il n’y paraît » (comme je le disais au début) , souvent très drôle et toujours très émouvante.

Citations

La fugue des petits garçons

Pendant qu’il était en train de jouer avec le chat, histoire de tuer le temps, plusieurs dames du quar­tier qui sortaient leur chien ou chiens ou faisaient leur marche quoti­dienne leur avaient demandé ce qu’il fabri­quait là.
- Il est tard. Vos parents doivent s’in­quié­ter. Tout le monde se connais­sait dans le quar­tier, Kôsuké se doutait bien que l’en­droit était mal choisi. Mais Satoru, lui, n’avait pas l’air d’y voir de problème. 
- Ne vous inquié­tez pas, on est juste en train de faire une fugue.
- Ah bon ? Mais ne rentrez pas trop tard quand même. 
Kôsuké n’avait pas l’im­pres­sion que c’était comme ça qu’on faisait une pub. Non pas qu’il eût la moindre idée de comment on faisait, d’ailleurs…

La solitude d un enfant

« Daigo est sage et pas compli­qué, ça m’aide beau­coup. » Il aurait dû être idiot et pénible, c’est ça ?
Depuis qu’il était tout petit, il savait que ses parents aimaient trop leur métier. Tout comme il savait qu’ils ne s’in­té­res­saient pas beau­coup à lui. C’est pour ça qu’il s’était toujours efforcé de leur compli­quer la vie le moins possible. D’abord, il n’était pas assez imma­ture pour croire qu’en piquant sa crise : « Bou hou…Mes parents ne m’aiment pas ». Il allait les obli­ger à s’in­té­res­ser à lui. Et puis surtout, ça ne lui disait abso­lu­ment rien de jouer à ce jeu. Parce que s’il avait rendu l’air de la maison irres­pi­rable, qui en aurait le plus souf­fert ? Qui passait le plus de temps à la maison déjà ? Au moins en restant un enfant sage, ses parents ne lui faisaient pas la gueule et l’at­mo­sphère de la maison restait suppor­table. Il n’étouf­fait pas tout le temps qu’il passait à attendre à la maison, et les rares moments où il se trou­vait ensemble se dérou­lait sans que personne soit de mauvaise humeur(.….) Il y avait des gens plus à plaindre que lui dans le monde, c’est sûr. Mais avec ses parents qui n’at­ten­daient qu’une chose de lui : qu’il ne les choi­sisse surtout pas dans le genre à plaindre, c’était déjà pas mal.

5
Un très grand plai­sir de lecture, dans un moment de décou­ra­ge­ment. Tout le monde connaît, du moins je l’imagine, un moment où tous les livres perdent leur saveur. Je me réfu­gie alors dans la lecture des blogs et je partage vos passions mais de loin sans complè­te­ment y croire. Or voilà un petit bijou dont j’aimerais vous parler.

Un intel­lec­tuel japo­nais est tombé folle­ment amou­reux de la langue fran­çaise. Il raconte son périple et ses joies. Moi qui, dans une autre vie, ai ensei­gné à des étudiants étran­gers, j’ai retrouvé avec émotion les efforts et les joies que repré­sentent le passage d’une langue à une autre. Akira Mizu­baya­shi avec la déli­ca­tesse japo­naise adopte peu à peu la culture fran­çaise, évidem­ment , la Fran­çaise que je suis, se sent fière et un peu étonne d’un tel amour pour Jean-Jacques Rous­seau. Sa sensi­bi­lité à l’oralité passe aussi par la musique et là surprise c’est à Mozart qu’il doit l’éducation de son oreille.

Ses pages sur le person­nage de Suzanne dans Les noces de Figaro m’ont rappelé de très bons moments de mes études univer­si­taires : lorsqu’un ensei­gnant savait au détour d’une expli­ca­tion nous faire revivre tous les enjeux d’un héros de roman ou d’un person­nage de théâtre. Beau­mar­chais est un auteur qui ne m’a jamais ennuyé et dont la moder­nité me surprend aujourd’hui encore. Mozart en fait un chef d’œuvre à l’opéra, on est déci­dé­ment en bien bonne compa­gnie avec Akira Mizubayashi !

L’autre moment que je vous recom­mande, ce sont les pages consa­crés à son père. Il est rare de lire chez les roman­ciers japo­nais une critique du régime natio­na­liste qui a conduit leur pays à mener des guerres impé­ria­listes et racistes Son père a souf­fert de ce régime et s’est réfu­gié dans l’amour de la musique occi­den­tale alors tota­le­ment inter­dite (je ne savais pas qu’à l’époque écou­ter Beetho­ven était passible de condam­na­tions). Il a surtout aimé ses fils et s’est tota­le­ment consa­cré à leur éduca­tion, après avoir lu ce livre vous n’oublierez pas le dévoue­ment de ce père qui accom­pagne son aîné pendant les 14 heures de train qui séparent leur ville natale de Tokyo où rési­daient le profes­seur qui pouvait donner des leçons de violon.

Mais ce qui me ravit dans cet ouvrage c’est l’analyse très fine des diffé­rences cultu­relles qui passent par la langue entre le japo­nais et le fran­çais. Qui peut croire, par exemple que le « Bonjour messieurs dames », lancé à la canto­nade dans un commerce puisse mettre aussi mal à l’aise un Japo­nais qui y voit une intru­sion insup­por­table dans la vie privée d’autrui ?

J ai aimé ce livre de bout en bout, ce n’est pas une lecture passion­nante mais j’étais bien avec cet homme si déli­cat qui aime tant notre langue et notre littérature.

Citations

Les raisons qui l’amènent vers la langue française

(c’est assez amusant quand on se rappelle des discours des étudiants fran­çais de l’époque !)

Dans les années 1970, la poli­tique était encore très présente sur les campus universitaires…..Ce qui gênait le jeune homme de dix-huit ans …..c’était le vide des mots : des gauchistes, comme des reve­nants sur un champ de bataille où gisent des cadavres muti­lés, usaient inlas­sa­ble­ment de discours poli­tiques stéréo­ty­pés à grand renfort de rhéto­riques surannée…..

Le fran­çais m’est apparu alors comme le seul choix possible, ou plutôt la seule parade face à la langue envi­ron­nante malme­née jusqu’à l’usure , la langue de l’inflation verbale qui me prenait en otage.

L évocation de son père

Le piano droit Kawai, le livre de Carl Flesh et le magné­to­phone Sony .. trois objets-témoins, trois objets-souve­nirs. Trois objets cultu­rels de valeur moné­taire fort inégale. Trois substi­tuts de la présence et de l’attention pater­nelle. Ils portent en eux le désir et la volonté d’un homme qui s’acharnait à repous­ser toujours plus loin les limites de son champ d’action, qui faisait l’impossible pour sortir de ses origines, de sa condi­tion première, pour s’arracher à ce qui lui était primi­ti­ve­ment et natu­rel­le­ment imposé….

Le fran­çais est ma langue paternelle.

Les différences culturelles

Saluer des personnes incon­nues ? Et oui, cela est fréquent en France ; il suffit de se prome­ner dans les rues de Paris ou de prendre le métro, d’être atten­tif aux spec­tacles qui s’offrent ça et là dans les lieux publics. Tandis que dans mon pays, un tel geste, poten­tiel­le­ment créa­teur de liens est perçu comme une violence inac­cep­table ou au moins comme une incon­gruité suspecte.

Son amour du français

La langue d’origine, mater­nelle, demeure inar­ra­chable. Mon fran­çais va donc mourir avant même que ne meure mon corps ? Triste vérité. Mais je me consi­dè­re­rai comme mort quand je serai mort en fran­çais. Car je n’existerai plus alors en tant que ce que j’ai voulu être , ce que je suis deve­nue de mon propre gré, par ma souve­raine déci­sion d’épouser la langue française.

On en parle

À sauts et à gambades et keisha en 2011.

Traduit du Japo­nais par Rose-Marie MAKINO-FAYOLLE

5
En regar­dant le nom de la traduc­trice , j’ai pensé que cette femme était d’ori­gine japo­naise et avait appris le fran­çais. Mais après véri­fi­ca­tion j’ai vu qu’elle est fran­çaise sans doute mariée à un japo­nais. 
On lit avec un tel plai­sir ce roman sans jamais se sentir étran­ger à l’his­toire que j ai pensé que la traduc­trice était vrai­ment à l’aise dans les deux cultures. J ai beau­coup aimé la déli­ca­tesse des senti­ments entre les diffé­rents personnages.

Un homme, cher­cheur en mathé­ma­tiques à perdu la mémoire immé­diate à la suite d’un acci­dent , il a une mémoire de 80 minutes et puis tout s’ef­face. Ses astuces pour arri­ver à vivre malgré ce lourd handi­cap le rendent touchant. Par contre il n » a pas oublié sa passion pour le nombres et tous les mystères des mathé­ma­tiques. Une jeune mère céli­ba­taire d’un petit garçon de 10 ans , vient lui servir d’aide soignante.

La façon dont cette jeune femme veut rendre cet homme le moins malheu­reux possible est très émou­vante. Entre eux trois se tissent une amitié atten­tive. Le vieil homme appré­cie le contact avec le jeune enfant passionné de base-ball et il lui donne peu à peu le goût des mathé­ma­tiques. La jeune femme est embau­chée par la belle sœur du profes­seur et celle-ci semble très néga­tive dans un premier temps , mais par petites touches, on compren­dra mieux sa position.

Pas de happy end possible pour ce roman. Encore que… Le jeune enfant devien­dra profes­seur de mathé­ma­tiques ce qui est somme toute la meilleure fin possible. Pour ceux qui ont de mauvais souve­nirs de leurs cours de math, pour ceux , au contraire qui les ont aimé , ce roman vous conviendra.

Petit bémol , le base-ball , m’en­nuie en vrai et aussi dans ce livre !

Citations

Le professeur ne peut plus faire que des concours qu’il juge trop faciles

Résoudre un problème dont la solu­tion existe obli­ga­toi­re­ment, c’est un peu comme faire avec un guide une randon­née en montagne vers un sommet que l’on voit . La vérité ultime des mathé­ma­tiques se dissi­mule discrè­te­ment à l’insu de tous au bout d’un chemin qui n’en est pas un. 

La beauté des mathématiques

C’est juste­ment parce que cela ne sert à rien dans la vie que l’ordre des mathé­ma­tiques est beau . Même si la nature des nombres premiers est révé­lée , la vie ne devient pas plus aisée , on ne gagne pas plus d’argent . Bien sûr , on a beau tour­ner le dos au monde , on peut sans doute trou­ver autant de cas que l’on veut pour lesquels les décou­vertes mathé­ma­tiques ont fini par être mise en pratique dans la réalité. Les recherches sur les ellipses ont donné les orbites des planètes, la géomé­trie non eucli­dienne a produit les formes de l’uni­vers selon Einstein . Les nombres premiers ont même parti­cipé à la guerre en servant de base aux codes secrets . C’est laid. Mais ce n’est pas le but des mathé­ma­tiques . Le but des mathé­ma­tiques est unique­ment de faire appa­raître la vérité.

On en parle

le blogue de Zazie qui s’est ennuyée à la lecture, Céline qui a adoré et Aifelle qui tient un de mes blogs préférés.

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41MxyqFUSPL._SL500_AA300_.jpg

Traduit du japo­nais par Yutaka MAKINO

3Me voici donc plon­gée dans la pluie et l’étran­geté du Japon. Merci à mes amis qui m’ont chaleu­reu­se­ment recom­mandé ce livre. Je ne peux pas dire que je suis tota­le­ment convain­cue , certes je suis certaine d’avoir lu un livre qui appar­tient à une autre culture. Mais je reste un peu rétive à la culture japo­naise , la force du silence ne satis­fait pas complè­te­ment la bavarde que je suis.

L « histoire est surpre­nante : un homme qui a assas­siné sauva­ge­ment sa femme adul­tère trouve une forme de rédemp­tion au contact d’un village qui fuit tout commerce avec la civi­li­sa­tion. J « ai eu quelques diffi­cul­tés à accep­ter le person­nage de cet homme qui se ballade avec les os du pied de sa femme dans un son sac à dos… pour garder intact son senti­ment de haine contre celle qui l’a trompé.

Mais le charme du roman tient à l’évo­ca­tion de la nature gorgée d’eau et de vent , et à la dignité du refus de contact du village. De ce silence naît une confron­ta­tion parti­cu­liè­re­ment bien rendue , les victo­rieux ne seront pas les plus forts. On ne lâche pas ce livre quand on le commence et à la fin on voudrait suivre les petites ombres blanches dans la montagne en savoir un peu plus sur ce village qui vit autre­ment, les habi­tants vivent-ils de cette façon de leur plein grès ou sous la contrainte … mais ce ne serait plus un roman japonais !

Il faut, sans doute, n « être qu’une carté­sienne fran­çaise pour se poser ce genre de questions.

Citations

Les grands chantiers et le coût humain

On dit que le projet de budget du plan des travaux intègre les indem­ni­tés des victimes en fonc­tion de la puis­sance maxi­male en kilo­watts du barrage . En somme la mort est une réalité prise en compte dès le début. Ceux qui travaillent dans un tel contexte semblent s’ef­for­cer de deve­nir insen­sibles à la mort d’au­trui. Dans la pratique , si l’on devait s « apitoyer à chaque décès, il n’y aurait plus de travail possible .

La pluie

De fait, la vallée était d’une humi­dité décon­cer­tante, et une fois par jour, la pluie se faisait une règle de venir la visi­ter avant de s’en repartir.

La fin

La proces­sion ne se diri­geait pas vers le monde civi­lisé, elle s « enfon­çait davan­tage dans les profon­deurs de la montagne.

Et cela continue par le genre de phrases qui me posent problème

Soumise à la fata­lité du sang des hommes déchus, elle s’enfonçait encore plus profon­dé­ment à l’abri des regards.

C’est quoi le sang des hommes déchus ?

On en parle

Beau­coup de blogueuses adorent ce roman : le blog des livres qui rêvent.

Traduit du japo­nais par Ange­lin Preljocaj.

5
Je suis souvent réti­cente à lire la litté­ra­ture japo­naise, je m’y ennuie ferme à chaque fois ou presque. J’ai lu ce livre car un ami archi­tecte me l’avait conseillé. Pour une fois, je dois dire que ce livre m’a passion­née car j’ai tout compris et je mesu­rais pendant ma lecture à quel point cette grande civi­li­sa­tion est à l’opposé de la nôtre.

Quel auteur fran­çais commen­ce­rait à décrire les lieux d’aisance pour faire comprendre le charme des maisons de son pays ? Et pour­tant ! N’est-ce pas là que nous dévoi­lons beau­coup de nos habi­tudes ? Tani­ka­zaki le pense et il m’a convain­cue. De la même façon sa descrip­tion de la femme japo­naise, m’a fait parfai­te­ment comprendre que je suis défi­ni­ti­ve­ment une femme française.

Citations

Aussi n’est-il pas impos­sible de prétendre que c’est dans la construc­tion des lieux d’aisance que l’architecture japo­naise atteint aux sommets du raffi­ne­ment. Nos ancêtres qui poéti­saient toute chose, avaient réussi para­doxa­le­ment à trans­muer en un lieu d’ultime bon goût l’endroit qui, de toute la demeure, devait par desti­na­tion être le plus sordide, et par une étroite asso­cia­tion avec la nature, à l estom­per dans un réseau de déli­cates asso­cia­tions d’images. Compa­rée à l’attitude des Occi­den­taux qui, de propos déli­béré, déci­dèrent que le lieu était malpropre et qu’il fallait se garder même d’y faire en public la moindre allu­sion, infi­ni­ment plus sage est la nôtre, car nous avons péné­tré là, en vérité, jusqu’à la moelle du raffinement.

D’une façon géné­rale, la vue d’un objet étin­ce­lant nous procure un certain malaise.

En fait, on peut dire que l’obscurité est la condi­tion indis­pen­sable pour appré­cier la beauté d’un laque.

La cuisine japo­naise, a‑t-on pu dire, n’est pas chose qui se mange, mais chose qui se regarde ; dans un cas comme celui-là, je serai tenté de dire : qui se regarde, et mieux qui se médite !

Le maquillage compre­nait, entre autres, le noir­cis­se­ment des dents ;

De même qu’une pierre phos­pho­res­cente qui, placée dans l’obscurité, émet un rayon­ne­ment, perd, expo­sée au plein jour, toute sa fasci­na­tion de joyau précieux, de même le beau perd son exis­tence si l’on supprime les effets d’ombre.

On en parle

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