Éditions Charleston, 330 pages, mars 2024

C’est Géraldine qui m’a tentée, je n’avais pas encore entendu parler de cette autrice qui connaît pourtant un grand succès en particulier sur Babelio. J’ai très bien compris pourquoi à travers ce titre. Elle a choisi dans ce roman de cerner au plus près les violences conjugales. Gabriel et Abigaëlle ont été élevé par un père violent qui frappe régulièrement sa femme dès qu’il est envahi par des colères qu’il ne peut pas contrôler. La petite Abigaëlle se confie à ses cahiers et parle avec un psy, mais hélas pour cette pauvre famille, elle respecte la loi du silence que son père a imposé à toute la famille, alors grâce à son esprit d’enfant elle invente de belles histoires puisées dans ses lectures.

Aujourd’hui Gabriel est adulte, Abigaëlle recluse dans un couvent. Quand Gabriel rencontre Zoé, on se demande s’il saura construire un amour solide pour sa propre famille. Et puis il y a Aline la sœur de Zoé, dont la famille semble trop parfaite.

Le roman est construit de telle façon que je ne peux pas aller plus loin dans la présentation des personnages sans prendre le risque de supprimer les effets de surprises qui font aussi le charme de ce récit.

Je pense que ce roman est tout à fait accessible pour les adolescents et cela leur permettra peut être d’éviter les pièges dans lesquels les femmes s’enferment trop souvent en pensant que leur compagnon qui les frappent est surtout un homme malheureux et qu’elles peuvent l’aider, alors qu’ils sont avant tout, et surtout, des hommes violents et très dangereux, et que leur vie et celle de leurs enfants est en jeu.

Je recommande ce roman facile à lire dont le sujet est si important et dont l’ écriture est agréable .

Extraits

 

Début .

 GABRIEL N’EST PAS CELUI QUE VOUS CROYEZ. Je suis bien placée pour le savoir, je suis sa petite-sœur et le lien de sang qui nous unissait enfants ne s’est malheureusement jamais distendu. Ce n’est pas faute, pourtant, d’avoir tout fait pour l’éloigner de moi. Aujourd’hui encore, et bien qu’il ait quarante ans passés, il ne peut s’empêcher de me rendre visite au couvent deux samedis par mois. Il me raconte sa vie dans les moindres détails, sans jamais s’enquérir de la mienne. Je suis la seule à qui il montre son vrai visage.

La réussite.

 Aline notait dans son journal intime « Hello Kitty » qu’elle se marirait au plus tard à vingt huit ans, qu’elle épouserait un professeur d’université ou un avocat, qu’elle aurait quatre enfants qu’elle habillerait chez Cyrillus et aurait, une carrière brillante et une maison avec une véranda, dans la banlieue lyonnaise. Elle rêvait d’avoir une véranda quand elle serait grande comme d’autres rêvent de devenir Beyoncé ou Barack Obama.
Je tiens à préciser qu.elle n’était pas bêtement matérialiste. Il se trouve que sa meilleure amie à l’école primaire vivait dans un studio, seule avec sa mère, aide-soignante à mi-temps en Ehpad. Aline avait pu constater très jeune que si l’argent ne faisait pas le bonheur, la pauvreté n’aidait pas vraiment non plus.

La langue de l’enfant.

Profession de mes parents : Maman est une fée. Même papa le dit. C’est la fée néante. Avant elle était aide-soignante, mais elle a arrêté pour devenir fée après ma naissance. Parce que de toute façon elle gagnait pas un rond et papa pouvait pas prendre risque qu’elle en profite pour faire la pute, avec les médecins de garde. On la lui fait pas, à papa. Maintenant, Maman a beaucoup de chance parce qu’elle a plus besoin de travailler. Elle se repose tout le temps et s’occupe de nous et de la maison. Elle fait le ménage et la cuisine en écoutant toujours la même chanson. 

Son père.

En tout cas, Papa, il a un vrai travail, lui. Il se repose pas toute la journée comme maman à faire le ménage, la cuisine et le linge. Sur l’affiche de début d’année, pour son travail, il m’a dit d’écrire « cadre ». Comme pour un tableau au musée. Ça m’a fait rire toute seule devant ma table et mes amis m’ont insultée de bizarroïde. Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire « cadre » et je m’en fiche un peu. Papa a aussi un collègue qui s’appelle ce connard de Lemarchand, dans son bureau. J’aime pas ce connard de Lemarchand, parce qu’il fait toujours sa tafiole et alors ça m’est Papa de mauvaise humeur. Moi, je peux deviner si Papa est de bonne ou de mauvaise humeur quand il claque la portière de la voiture. Parce que j’aime pas quand Papa est une mauvaise humeur. Maman non plus., elle devient toute blanche.

La violence intra familiale.

Et pendant longtemps, moi aussi, j’ai aimé mon père, j’ai cru que c’était une personne bien. Parce que j’étais petite, parce que c’était le seul père que j’avais, parce que j’avais besoin de croire que cette personne avec qui je partageais tant de gènes et de moments de bonheur n’était pas un monstre qui détruisait notre famille. Aujourd’hui, je sais que maman se trompait quand elle pensait qu’elle restait pour nous protéger, pour nous préserver des conséquences d’une séparation. Même le pire des divorces ne nous aurait pas détruit comme l’enfance à laquelle Gabriel et moi avons eu droit. On ne sort jamais indemne de la violence. Il n’y a qu’à voir ce que mon frère et moi sommes devenus pour le comprendre..


Éditions de l’olivier, 314 pages , janvier 2026

Traduit de l’anglais (Irlande) par Olivier Deparis.

 

C’est Cath.L qui m’a conduite vers ce roman, à mon tour de vous donner envie : ce roman est une superbe balade dans Londres et ces différents quartiers accompagnés par certains habitants. Ceux-ci ont des points communs : des liens familiaux ou amicaux , et ils sont dans cette tranche d’âge particulière : ils ne font plus partie de la jeunesse mais ne sont pas tous, loin s’en faut, insérés dans la vie active. Leurs parents sont présents aussi, ce qui permet de prendre conscience des différences entre aujourd’hui et les années 60.

On s’attache à tous les personnages, et il n’y a aucune caricature, personne n’est tout blanc ni tout noir , et il n’y a aucun happy end, la vie va continuer, Londres restera cette ville où tout est possible et le groupe sera différent plus heureux pour certains moins pour d’autres.

On est d’abord avec Ed, livreur à vélo dans Londres, il vient d’apprendre que Maggie sa compagne est enceinte. Ils décident de partir de Londres pour retrouver une vie moins cher et revenir dans leur ville natale, Basildon. Nous ferons connaissance de l’ami d’enfance de Maggie, Phil, homosexuel qui a beaucoup souffert au lycée, son frère Callum va se marier avec Holly. Leur mariage sera la scène finale du roman. La mère de Callum et Phil est d’origine irlandaise et est atteinte d’un cancer qui hélas annonce à la fois des soins douloureux et une fin de vie assez proche.

Entre cette promesse de naissance et le mariage de Callum, Maggie sera obligée de se poser de bonnes questions sur son couple avec Ed. Et Ed sera confronté à son passé, contrairement à Phil, il a voulu cacher son homosexualité et participera au harcèlement de Phil au lycée. Phil a subi un viol dans un square qui rendra son épanouissement sexuel extrêmement compliqué, mais il est depuis peu amoureux de Keith qui est engagé avec Louis. La vie sexuelle de tous les personnages est très importante dans ce roman et l’écrivaine l’évoque de façon très crue sans que cela soit choquant. J’ai plus de mal avec la consommation de drogue qui pour moi détruit tellement de vie à la fois à travers le trafic et la consommation.
Mais ce roman, c’est aussi plein de petites remarques sur la vie quotidienne des londoniens qui en font tout le charme.
J’ai oublié de dire que cela se passe pendant le mois de juillet 2019 particulièrement chaud. Et puis cet été là, une baleine se serait échouée dans la Tamise. Cet élément permet donner un aspect un peu irréaliste au roman. Ed qui avait consommé de la drogue croit voir une hallucination en voyant cette énorme baleine. Et à chaque fois qu’il sera question de la baleine on mesure à quel point cette ville et ses habitants vivent coupés da la nature. J’ai lu ce roman en regardant sur le net tous les quartiers dont parle l’auteure et cela a été pour moi comme une visite guidée de Londres.

Un roman que je n’oublierai pas et j’espère lire d’autres avis sur la blogosphère.

Extraits.

 

Début.

 Une baleine se retrouve coincée dans la Tamise. Une baleine rare, une baleine de grande taille, un hyperoodon boréal pour être précis. Cinq mètres de long, douze tonnes de lard frémissant et d’os. Elle se débat, paniquée, son corps à moitié échoué près des chariots de supermarché et des seringues de Bermondsey Beach. Dès le vendredi, c’est une star. Sur twitter, on lui donne un nom. On incruste sa photo sur des images des « Simpson », du « Seigneur des anneaux », d' »Harry Potter » – au début, c’est même hilarant, Puis ça devient une mode agaçante quand les marques commencent à s’en emparer pour vendre leurs produits sur Instamgram. Tout à coup, il convient d’avoir un avis.

Ed, la paternité vu par Maggie.

 Et Ed ? Ed fera un excellent père. Il imite des personnages de dessins animés. Le bébé va adorer son Homer Simpson, et aussi sa façon de chantonner à la Frank Sinatra. Bien sûr, ado, il aura honte des chansons à la Sinatra -« t’es trop nul, papa »- mais Maggie répondra : « Ne sois pas si dur avec ton pauvre père, il se met en quatre pour toi », et ce sera vrai, car, oui, Ed se mettra en quatre, c’est déjà le cas, il se lève de bonne heure pour les anniversaires, et aussi le dimanche, parfois même le mardi pour lui préparer son petit déjeuner préféré. C’est ça, la vie qui t’attend, mon bébé. Un petit déjeuner spécial de ton papa, un mardi pourtant ordinaire, et quand tu auras passé l’adolescence, tu repenseras à ces chansons gênantes avec tendresse.

Description du travail de livreur à vélo à Londres.

 Chaque jour, à vélo, il va de Haknay à Witechapel, de Witchapel à Canary Warf. Chaque jour, il brûle les feux rouges, roule sur les trottoirs, fonce devant les voitures pour livrer une commande à l’heure. Chaque jour, il frôle la mort ; chaque jour, on le traite de connard ; chaque jour, on veut se battre avec lui. Chaque jour, il pense au pognon, monstre nécessaire pour permettre l’existence de cet enfant et, chaque jour, il s’essouffle jusqu’à l’étouffement. Il sait que des coursiers se sont effondrés au boulot. Il sait que des clients ont enjambé leur corps agité de convulsions pour récupérer une commande sans appeler d’ambulance.

De la difficulté de ranger ses papiers administratifs.

 Sur le banc de Greenwich, Maggie se dit qu’elle devrait rentrer retrouver Ed. Ils ont un déménagement à préparer, et c’est mal engagé. Elle a commencé la semaine dernière, pleine de bonnes intentions -elle a même conçu un « système ». Elle doit trier ses vieux papiers en quatre catégories -financière, professionnelle, administrative, sentimentale – et s’est acheté à cet effet des classeurs de couleur. Au début, ç’a bien marché, mais rapidement, le bien-fondé du système, s’est avéré discutable : tant de documents semblent appartenir à plusieurs catégories à la fois, ou à aucune d’entre elles, et tout est tellement lié que, sans s’en rendre compte, elle a vidé son armoire, ses placards et le gros sac IKEA bleu, qui était sous son lit, et tout ce qu’elle possède – relevés bancaires non ouverts, paquets à moitié vide de tabac desséché, bouts de papier sur lequel elle griffonné des notes illisibles – s’est retrouvé entassé sur le sol du séjour. Dix ans de merdes accumulées à mettre en carton, et pas plus tard qu’hier, elle a dû faire une pause pour regarder sur YouTube un tuto de dix minutes expliquant comment manger une orange en pleine conscience, recommandation de son médecin pour gérer l’angoisse et autre émotion désagréables.

L’art du portrait une Instagrameuse.

 Holly, dans sa chambre, attend que Callum, lui réponde. Une scène familière. S’il fallait résumer sa vie en une seule image, ce serait celle-ci. Un téléphone dans une main, un gin à moitié bu dans l’autre, une clope à moitié fumée entre les doigts. Elle actualise sa page Instagram : une photo de la biologiste marine qui ressemble à la princesse Diana, suivi d’une d’une photo de la princesse Diana elle-même. Diana est morte quand Holly avait six ans. C’est la première fois qu’elle a eu conscience d’un évènement survenu dans le monde hors de chez elle et de l’école. Dans sa tête d’enfant, la mort de Diana et tous les autres faits d’actualité qui lui sont parvenus à cette époque ce sont mélangés. La princesse Diana et Mère Teresa ont semblé n’être qu’une seule et même personne, leur mort n’en faire qu’une, leur histoire se confonde avec la guerre du Kosovo, celle de l’Irlande du nord, l’ascension au pouvoir de Tony Blair et le départ de Geri des Spices Girls. Tout cela laissait entendre que la vie d’adulte était périlleuse et brutale, et qu’il fallait l’aborder avec beaucoup de prudence.

La jeunesse de Londres.

– J’ai juste l’impression d’être toujours en train d’attendre qu’il se passe quelque chose, qu’une de ces huit millions de vies va percuter la mienne et me faire dévier de ma trajectoire. Mais ça n’arrive jamais. Il ne se passe jamais rien. Chacun regarde ses pompes, s’occupe de ses oignons. Les gens à Londres sont trop fatigués pour se télescoper.
– On est tous trop occupés à trouver de quoi payer le loyer.
– Oui, voilà, exactement. On est tous trop occupés à essayer de survivre. J’ai l’impression qu’habiter à londrès, c’est comme être sans arrêt au bord de l’orgasme sans jamais pouvoir jouir. Tu vois ce que je veux dire ? C’est pas que tu ne sois pas excitée. C’est pas que tu ne t’éclates pas. Mais quelque chose au fond de ton corps t’empêche de jouir malgré tous tes efforts.

Le mauvais fond catholique irlandais.

 Rosaleen avait mauvais fond. C’est le terme qu’elle employait à six ans, comme si c’était une maladie diagnosticable, le cancer ou la tuberculose. Mais il n’existait pas de remède contre le mauvais fonds. On devait s’en accommoder., on ne pouvait pas le déposer quelque part et dire : « Je t’ai assez vu, il faut que je vive ma vie maintenant ». Parfois, elle essayait de rassembler assez de courage pour se confesser au prêtre. Elle répétait son discours -« Jai mauvais fond »-, mais elle n’y parvenait jamais, autre preuve, selon elle qu’elle était une mauvaise fille. 
 Cela dit, à cette époque, presque toute l’Irlande pensait avoir mauvais fonds. Chacun se baladait dans un état de qui vive émotionnel permanent, en s’efforçant de cacher son mauvais fond aux autres. On se méfiait de tout le monde, des fois que le mauvais fond du voisin soit pire encore que le nôtre et nous contamine.

Une rue de Londres .

Pendant ce temps, à Londres, Ed et Callum avancent vers le nord dans Kigsland High Street, grouillante d’activités, un podium d’activités, un podium de défilé  : des queers branchés passent fièrement devant la station de métro, habillés comme des popstars du début des années 2000 et des personnages de « Matrix » . À l’angle de Ridley Road, de vieux communistes distribuent des tracts et réprimandent la classe ouvrière de Hackney pour ne pas s’être emparée de son potentiel révolutionnaire. Des femmes au visage doux chantent des cantiques et donnent des foyers. Elles veulent nous expliquer que Jésus nous aime, même nous. Devant le Curve Garden, les patriarches s’installent sur les bancs et disent ce qu’ils répètent depuis sept ans, à savoir que depuis les Jeux olympiques ce quartier va à vau-l’eau. Une drag-queen fatiguée fume une cigarette en vitesse. Elle anime son deuxième brunch du week-end sur cinq au Superstore et rêve d’un emploi normal….

Le logement social.

 Ils ont repeint les murs tachés, ont acheté des cadres pour leurs affiches et planté des clous dans les murs afin d’éviter les traces de gomme adhésive sur leur nouvelle peinture. La moississure était supportable tant qu’il ne la sentait pas. Il suffisait de la cacher avec des meubles ou des tentures, d’ouvrir les fenêtres et d’allumer les bougies. Ces appartements n’étaient nettoyables que dans une certaine mesure : ils avaient trop longtemps manqué d’amour et de soins. Des générations de locataires, les voyant négligés, les négligeaient à leur tour. Ils réchauffaient des haricots blancs à la sauce tomate et en répandaient sur le sol. Les haricots restaient là, durcissaient, cessaient d’être des haricots pour s’intégrer aux lino.

 

 


Édition Calman Lévy, 519 pages, octobre 2025

Traduit de l’italien par Samuel Sfez

 

Le sous titre : un grande saga sicilienne, dit beaucoup de ce roman qui s’étale des années 1900 à aujourd’hui, à travers le destin de femmes courageuses et combatives. Au départ, il y a Rose qui a résisté aux coups de son père, et qui est partie dans un autre village pour ouvrir une auberge avec son mari. L’image de cette femme incroyable domine tout le roman, il s’en est fallu de peu pour que cette famille connaisse le bonheur. Rose s’est mariée avec Sebastiano qui contrairement aux hommes siciliens ne battaient pas sa femme ni ses enfants. Hélas la guerre 14 va emporter cet homme qui sera le seul amour de Rosa, en lui laissant trois enfants à élever. C’est la partie du roman que j’ai préféré, le combat de cette femme pour nourrir ses enfants et son combat dans la Sicile rurale m’a entraînée dans un monde que je ne connaissais pas. La violence des hommes est à peine imaginable les coups font partie du quotidien des femmes et des enfants.

La fille de Rose Selma est loin d’avoir son tempérament et elle se marie avec un bellâtre sans personnalité autre que plaire aux femmes. Rose est désespérée mais ne peut empêcher ce mariage. Selma sera une victime toute sa vie, ses deux aînées s’en sortent grâce à Rose leur grand mère adorée et aussi à leurs deux oncles qui veillent sur elles. Fernando le célibataire qui se sent responsable des filles de sa sœur et Donato le curé qui jouera un rôle important dans la vie de ses nièces. Tant sur le plan financier que sur le plan de la formation intellectuelle en particulier de Patrizia, dont il reconnaît l’intelligence.

La saga se terminent avec la vie de Patrizia, Lavinia et la plus jeune Marinella et pour moi l’intérêt du roman se diluent de plus en plus. J’ai cependant bien aimé le tempérament de Patrizia qui grâce à ses oncles arrivent à résister aux manœuvres de son père. La façon dont les deux grandes, travaillent et économisent le moindre sous est touchante et rendent, en contre point, peu sympathique les caprices de la petite dernière.

J’ai vraiment beaucoup aimé le début mais l’accumulation des personnages a compliqué ma lecture. Il faut se concentrer sans cesse pour passer d’un récit à un autre, j’ai eu une impression d’éparpillement et de me perdre d’autant que les noms italiens ne me sont pas immédiatement familiers. Et la dernière personnalité, celle de la dernière petite fille de Rosa m’a beaucoup déçue je n’ai pas les clés pour la comprendre. Il y a d’ailleurs dans tous les personnages , un curieux mélange de révoltes violentes et de soumission. Même chez Rosa qui déteste son gendre Santi qu’elle accuse, à juste titre d’être un parasite, finira par venir vivre chez lui. Je ne comprends pas tout mais je ne suis pas sicilienne.

Un roman qui permet de découvrir encore un peu plus le chemin que les femmes italiennes ont parcouru pour être ce qu’elles sont aujourd’hui, car même si les idées de Giorgia Meloni ne sont pas les miennes, cela me fait plaisir que ce pays soit gouverné par une femme. il me semble qu’en France on en est encore bien loin.

 

Extraits.

Début météorologique.

 Aujourd’hui est une journée où il pleut et où le vent souffle.
 D’habitude, à cette période en juin, on va déjà à la mer, on nettoie les sardines pour les faire griller sur la terrasse. Mais aujourd’hui, il ne fait pas un temps à mettre le nez dehors : le ciel est lourd comme du béton et les nuages filent rapidement vers la fin de la Terre, où ils s’entassent les uns sur les autres, toujours plus gris.

La loi des hommes.

 Une seule fois, Rosa avait posé une question à son père et maître, pour savoir si elle pouvait parfois sortir seule elle aussi, comme ses frères. Elle aurait aimé aller s’acheter une « cassatella » frite après la messe et la manger au bord du torrent, les pieds dans l’eau et les faucons au-dessus de sa tête ; après quoi elle rentrerait à temps pour préparer le repas du dimanche -là-dessus aucune inquiétude-, mais elle désirait seulement respirer un peu de liberté. Pippo Romuto l’avait alitée pendant une semaine à force de coups de ceinture, simplement pour s’être adressée à lui avec une telle assurance.
– À moins que le monde se mette à marcher sur la tête, c’est moi qui commande dans cette maison, et toi, tu obéis. Pas le contraire. Compris ?
 Le médecin du village de docteur Russo, était venu vérifier si Rosa avait les os cassés. Il avait recommandé du lait, du pain et du miel pour reprendre ses forces.

La rencontrer de Selma et Santi.

 Santi avait passé un après-midi désastreux en silence avec Selma, tandis que Selma avait passé à merveilleux d’après-midi de calme avec Santi. Agrippée à sa broderie, comme si c’était la seule chose à laquelle se raccrocher pour ne pas s’envoler, elle écoutait la voix de ce gentil garçon, se diffuser dans le patio. Selma cousait, levant de temps à autre, le regard pour répondre avec des haussements de tête aux rares questions qu’il lui posait, et Santi, c’était surpris à imaginer de quelle manière cette fille pâle pouvait lui apparaître belle. Mais rien à faire il n’arrivait à penser qu’à Nena, à ses yeux et à ses cheveux qui l’avait fait tomber dans le piège.

J’ai vu cela aussi dans des maisons dans la campagne bretonne.

 Il avait donc acheté un sofa bleu qui jurait avec le reste et sur lequel aucun invité ne s’était jamais assis. En réalité, eux non plus ne s’y asseyaient pas : pour ne pas le salir ni l’abîmer, son père avait conservé autour le plastique de l’emballage.
– J’aime bien ce plastique, ça ne se salit pas, et ça a de l’allure, avait-il dit.

La médisance.

 Au bout d’un an qu’elle gérait l’épicerie, Selma était devenue une petite attraction dans le quartier, et sa famille rendait les gens curieux. Et bavard. On disait que le mari de l’épicière était un bon à rien, et que sa belle-mère le maudissait. On disait que les filles de Selma étaient de pères différents, et que seule la dernière était du mari. Depuis le temps de l’internat, les ragots mettaient Patrizia en colère, et elle ne comprenait pas pourquoi les gens, s’ils ne pouvaient pas se mêler de leurs affaires, inventaient des histoires sur les autres : ainsi, elle avait tout le temps l’oreille tendue pour écouter les discussions des femmes devant le magasin quand elles faisaient la queue pour entrer ou qu’elles s’attardaient, leur sac de courses pendu au bras.


Éditions Albin Michel, 578 pages, octobre 2025

traduction révisée de l’américain par Guillemette Belleteste

De cette écrivaine américaine j’ai déjà lu « des vies à découvert« , j’ai assez bien aimé ce roman, mais que c’est long ! Il y a vraiment quelque chose qui ne passe pas entre les romans américains et moi. Les auteurs ont besoin de tellement de pages pour installer leur récit, que j’y vois une forme de prétention, comme si, ce qu’ils écrivaient, méritaient bien que les lectrices ou lecteurs restent avec leur œuvre plus longtemps que pour un roman européen : on est en Amérique, pays où tout est plus grand qu’ailleurs même les romans.

Mon agacement étant passé, je dois dire que j’ai bien aimé cette lecture et la façon dont cette autrice raconte les évènements qui ont secoué le Congo lors de son indépendance en 1961. La famille d’un pasteur complètement azimuté entraîne sa famille au Congo pour annoncer la bonne parole de Jésus à une population qui n’en a rien à faire, et qui surtout refuse le baptême dans une rivière infestée de crocodiles. Le roman est raconté du point de vue de sa femme, Orleanna, leur aînée Rachel, les jumelles, Adah et Leah, et la petite dernière Ruth May.

Quand ils arrivent en 1959, toute la famille vit sous la férule de ce Pasteur intransigeant et les enfants ne remettent pas en cause ses principes religieux. L’Afrique va très vite attaquer tous les beaux discours de ce Nathan, plus abruti que la moyenne des pasteurs baptistes. Il refusera de partir au moment de l’indépendance mettant sa famille dans une situation proche de la famine. Finalement la mort de le petite dernière provoquera le départ de sa femme avec Adah.

Chaque protagoniste de cette histoire apporte un éclairage différent :

 

  • Rachel l’aîné est l’adolescente typique américaine , elle est sotte et ne pense qu’à ses beaux yeux bleus et ses cheveux blonds , si, déjà, l’auteure avait évité ce personnage peu crédible, elle aurait allégé d’autant son récit.
  • Leah, est une enfant intelligente et qui veut comprendre le monde qui l’entoure , elle est au départ complètement soumise à son père, mais c’est elle qui le rejettera le plus fort et c’est aussi grâce à elle que le lecteur comprendra le mieux ce qui s’est passé au moment de l’indépendance. Elle se marie avec un congolais et fera sa vie avec lui plutôt en Angola pour éviter la milice de Mobutu.
  • Adah sa sœur jumelle est née avec un demi cerveau et ne parle pas, mais on apprendra plus tard qu’en fait elle est tout à fait normale et deviendra médecin grâce à des études brillantes aux USA.
  • Ruth May joue avec les petits congolais et semble heureuse parmi eux, malheureusement elle ne prend pas ses médicaments contre la malaria. Elle sera très malade et finalement mourra d’une morsure de serpent. Sa mort provoquera , enfin, le réveil de sa mère.
  • La mère est de plus en plus paniquée par la peur pour ses filles, elle doute de plus en plus des capacités de son mari et ressent une énorme culpabilité à ne pas être partie plus vite. Elle a un regard plus ouvert que son mari sur les Africains et à son retour elle luttera pour les droits civiques des noirs aux USA.
  • Nathan le père n’est raconté, jusqu’à sa mort seul dans une forêt, ô combien inhospitalière, par ces cinq femmes.

L’ intérêt du roman, c’est le récit des évènements lors de l’indépendance de ce pays qui avait été colonisé par la Belgique. Les Congolais étaient ravis d’avoir voté pour Patrice Lumumba, qui est devenu président de la république. Les Américains qui avaient peur que la richesse de ce pays passent dans les mains des communistes russes, fomentent un coup d’état et impose le tristement célèbre le dictateur Mobutu. Commence alors une répression féroce dont sera victime Anatole l’instituteur mari de Leah.

On voit aussi dans ce roman la difficulté de vivre dans un pays entouré d’une nature totalement hostile, et dont la population est aussi victime de préjugés bien ancré dans des traditions que rien ne peut affaiblir.

Je recommande ce roman, si vous avez beaucoup de temps devant vous et que vous pouvez plus calmement que moi supporter le comportement étroit, stupide, raciste, pervers de Nathan Price pasteur de son état et américain de surcroit .

Extraits.

Début.

 Imagine une ruine si étrange qu’elle n’aurait jamais dû être. D’abord, représente toi la forêt. Je veux que tu en sois la conscience, que tu sois les yeux dans les arbres. Des fûts d’écorce lisse et mouchetée telles des bêtes musculeuses qui auraient poussé en dépit du bon sens. Le moindre espace fourmille de vie : de délicates grenouilles venimeuses aux peintures de guerre en forme de squelette, accolées en pleine copulation, sécrétant leurs œufs précieux sur les feuilles ruisselantes. Des lianes étranglant leurs semblables dans leur éternelle lutte pour la lumière du soleil. La respiration des singes. Le glissement du ventre d’un serpent sur une branche. Une armée de fourmis débitant un arbre géant en grains uniformes qu’elles entraînent vers d’obscures profondeurs à destination de leur reine vorace. À laquelle répond un cœur de jeune plans surgit de souches pourries aspirant la vie de la mort. Cette forêt se dévore elle-même, vivante à jamais.

Arrivée au village au Congo.(pour pouvoir emporter en avion toutes leurs affaires, la mère et les filles portent le maximum d’objets sur elles )

 Nous sommes restés un moment à cligner des yeux, à regarder fixement à travers la poussière, une centaine de villageois sombres, minces et silencieux, qui oscillaient légèrement tels des arbres. Nous avions quitté la Géorgie au milieu d’un été de pêchers en fleur, et nous nous retrouvions dans un inquiétant brouillard ocre et sec, qui ne ressemblait strictement à rien de ce que nous connaissions en matière de saison. Avec toutes nos couches de vêtements nous devions ressembler à une famille d’Esquimaux lâchés dans la jungle. 
Mais c’était là notre fardeau et nous avions besoin de tant de choses ici. Chacune de nous arrivait chargée en outre d’un objet qui la meurtrissait sous ses vêtements : un marteau à pied de biche, un recueil de cantiques baptistes, ces précieux objets occupant l’espace libéré par quelques frivolités que nous avions trouvé la force de laisser derrière nous. Notre voyage s’était révélé une difficile recherche d’équilibre. Mon père, bien sûr apportait la parole de Dieu, qui, elle, heureusement ne pèse rien du tout…

Les noirs vus par la plus jeune.

 Noé a condamné tous les enfants de Cham à être des esclaves pour toujours, toujours. C’est pour ça qu’ils sont devenus noirs. 
Chez nous, en Géorgie, ils ont leur école à eux, comme ça ils peuvent pas faire les malins à l’école de Rachel ou à celle de Léa et Adah. Léa et Adah sont surdouées, mais il faut quand même qu’elles aillent à l’école comme tout le monde. Mais pas les enfants de couleur, le monsieur de l’église dit qu’ils sont pas comme nous, qu’ils doivent rester de leur côté. Jimmy Crow a dit ça, et c’est lui qui fait le règlement. Ils ont pas loin non plus d’entrer au restaurant de White Castel, ou maman nous emmènent boire du Coca ou au zoo. Leur jour de zoo, c’est jeudi. C’est dans la Bible..

Le perroquet, Mathusalem, jour de pluie. Humour

À l’extérieur, nous disposons d’une longue galerie ombreuse que notre mère originaire du Mississipi appelle « véranda ». Mes sœurs et moi, nous adorons traîner là dans nos hamacs, et nous avions hâte d’y retourner même le jour de notre première pluie. Mais les rafales soufflaient en diagonale, fouettant les murs et le pauvre Mathusalem indistinctement. Lorsque ses cris devinrent par trop pathétiques et insupportables, notre mère, le visage fermé, rentra sa cage à l’intérieur et la posa près de la fenêtre, où l’oiseau poursuivit ses commentaires étatiques. Le révérend se mit à soupçonner cette tapageuse créature, non contente d’être papiste, de féminitude latente.

D’où le titre.

 J’examine mes filles, aujourd’hui adultes, cherchant chez elles le signe d’une certaine forme de paix. 
Comment est-elle fait, alors je suis resté traquée par la crainte d’être jugée ? Les yeux dans les arbres donnent sur mes rêves. De jour, ils surveillent mes mains déformée pendant que je gratte le sol de mon petit jardin humide. Qu’attends-tu de moi ? Quand je lève les yeux avec mon regard de vieille folle, quand je parle toute seule que veux-tu que je te dise ?

Charmant programme !

La Bible dit :
 « Dieu dit aussi à la femme : Je vous affligerai de plusieurs maux pendant votre grossesse ; vous enfanterez dans la douleur. Vous serez sous la puissance de votre mari et il vous dominera. »

L’horrible pasteur.

 Une fois privés de notre allocation et de tout contact avec le monde extérieur à cause de l’indépendance, il apparut que le projet de Dieu voulait que Mère et Ruth May soient malades à en frôler le trépas. Brûlantes, couvertes de taches, la langue chargée, épuisée évoluant au ralenti, elles atteignirent la limite la plus extrême de ce que l’on imagine généralement, constituer un corps humain en vie.
 Le révérend semblait ne pas s’en préoccuper. Il poursuivait son œuvre missionnaire, laissant ses trous aînées en charge du foyer, pendant qu’il s’en allait visiter les âmes en péril ou voir Anatole dans le but d’imposer un enseignement biblique au jeune garçon. Ah, cette fameuse bible ou n’importe quelle âne doté d’une mâchoire rencontre son heure de gloire. Anatole, évidemment n’était pas très chaud. Souvent le révérend se contentait de sortir et d’arpenter seul la rive du fleuve pendant des heures, soumettant ses sermons aux jugements des lis des champs qui les comprenaient à peu près aussi bien que ses fidèles et qui, franchement se montraient un bien meilleur auditoire.

La différence entre le colonisé et le colonisateur vu par une enfant.

 Je pensais à la demeure des Underdown, , à Léopoldville avec ses tapis persans son service à thé en argent et ses petits biscuits au chocolat, entouré de kilomètres de bidonvilles et d’affamés. Peut-être que des jeunes aux pieds nus arpentaient cette maison au même moment, pillant le placard à provisions presque vide et mettant le feu aux rideaux dans une cuisine qui sentait encore le savon désinfectant de la maîtresse de maison. Je ne pouvais affirmer qui avait tort, qui avait raison. Je voyais bien ce que voulait dire Anatole en parlant de boa et de poules vivant au même endroit : vous pouviez suivre à la trace les écailles ventrales de la haine. Je jetai nerveusement un coup d’œil vers notre propre habitation sans tapis ni argenterie, mais cela avait-il tant d’importance ? Jésus nous protègerait-Il ? Lorsqu’Il sonderait nos cœurs pour juger de notre valeur, y trouverait-Il de l’amour pour nos prochains congolais ou du dédain.

 


Éditions Stock, 283 pages, janvier 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Il paraît que nous mourrons deux fois : la première à l’instant où notre cœur s’arrête ; la seconde, et celle-ci de façon moins violente, mais définitive lorsque plus personne ne se souvient de nous.

J’avais beaucoup aimé « La Cache » de cet écrivain, il explorait son appartement parisien pour comprendre la vie de la famille de son père, marquée par le sort des juifs pendant la guerre 39/45. Je faisais remarquer qu’il y avait une absente dans ce récit sa mère. Dans ce roman , il fouille le passé de la famille de sa mère, et on comprend pourquoi elle était absente du premier livre, comme son père elle devait être dépressive et ses parents ont divorcé. Mais aujourd’hui l’auteur passe des vacances dans la maison de douanier de son grand père. Ernest est un personnage complètement falot qui en dehors d’une photo est totalement absent sinon par des procès de réclamations incessante car pendant la guerre sa maison a souffert des bombardements. Et lui aussi, est certainement neurasthénique.

Le reste de la famille est plus intéressante, en particulier deux sœurs institutrices, mais hélas la tuberculose a bien sévi et l’auteur le raconte avec beaucoup de précision. Et le titre du roman, c’est qu’à Barfleur la mer attaque sans cesse la côte et que la maison sera peut être menacée un jour. Il trouve dans cette maison des poèmes, il aurait aimé les attribuer à une de ses tantes, Madeleine qui a tant lutté contre la tuberculose. Cette quête l’entraîne à travers les écoles normales, les sanatoriums, les écoles primaires, le couple Freinet, la résistance …

Il y a vraiment quelques belles pages sur la mer et les paysages battus par le vent, mais je n’ai pas réussi à m’intéresser à ce roman. Mais, je le redis, cet auteur a vraiment un très beau style.

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Extraits

Début.

 Ils sont cinq, et ils me regardent. Ils flottent au milieu de la photo, dans un paysage nébuleux, évoquant une tonnelle ou une charmille. Une lumière venue dont ne sait où forment autour d’eux un halo trouble. Ils planent dans un au-delà luminescent. Je les ai toujours vus là, accrochés dans la première pièce en entrant au-dessus du secrétaire en acajou. Enfermés dans leur guérite rectangulaire, ils gardent les lieux. Je les retrouve à chaque séjour étonnamment présents, à la fois vifs et hiératiques, dégageant un envoûtant magnétisme, paraissant même rajeunir à mesure que je vieillis.

Comment en effet ? Et surtout, pourquoi ?

 Comment écrire la biographie de quelqu’un présent dans la mémoire de personne ? D’un employé subalterne dépourvu et, plus encore, privé d’histoire. D’un douanier qui n’a rien à déclarer ? D’un homme, pas seulement muré dans le silence, d’un homme sans mot, atteint d’une forme, d’aphasie ?

Passage sur la tuberculose.

 La tuberculose a déclaré la guerre à la population du Val de Saie. Une guerre qui rappelle la peste des siècles passés, une guerre totale, une guerre invisible dont personne n’ose dire le nom.
 Le mot fait trop peur. Il équivaut à un arrêt de mort. Il passe pour une tare héréditaire. Le médecin lui-même évite de le prononcer, il élude souvent avec l’accord tacite des familles. Il n’a pas de véritable remède à leur offrir autant, alors autant ménager leur réputation. Il se contente de leur donner des recettes de grand-mères, du repos, du calme, des fécules, quelques ventouses qui laissent de grandes taches violacées sur la peau, et de la carnine une mixture élaborée à partir de sang bovin, vendue sous la marque, Le Franc.
 On considère la phtisie comme une dégénérescence. La rançon du vice, la paresse, une plaie sociale à l’égale à l’égal de l’ivrognerie et de la civilisation sortie tout droit des taudis et des caniveaux. Ceux qui s’en vont des poumons sont marqués de la croix indélébile des lépreux. Un signe d’infamie frappe leur maison pendant des générations. Dans les écoles où les mairies, des affiches illustrées par un dessin de Caran d’Ache, appellent à combattre un péril national, des milliards de bacilles, aussi menaçants qu’une armée ennemie, éructés, vomis, portillons, éternués, mêlés à la poussière et à la crasse. Dans un bourg où tout le monde se connaît, et où tout finit par se savoir, mieux vaut diagnostiquer une bronchite ou une pneumonie..

 

 

Éditions Belfond, 335 pages, décembre 2025

Traduit de l’anglais(États-Unis) par Catherine Gibert

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Mais pourquoi diable, je ne me suis pas souvenue de mes précédentes déceptions, je le dis tout de go, cette auteure n’est pas pour moi. Je le savais depuis Double faute, puis cela s’est aggravé avec Quatre heures vingt-deux minutes et dix huit secondes.

Ce roman est une sorte de science fiction, les États-Unis, vivent une période de tyrannie qui impose l’égalité entre tous les citoyens et la suppression dans le langage de toute référence aux différences en particulier intellectuelles. Donc suppression de tout classement intellectuel et toute la société va très mal. Le personnage principal a de graves problèmes car elle refuse de se soumettre aux diktats de la société de la « Parenté Morale ». Les États-Unis s’écroulent car, aussi bien en médecine, que dans tous les autres postes qui demandent de hautes qualifications, il ne faut surtout pas discriminer des gens incompétents.

Le seul passage qui m’a intéressée c’est l’enfance de Pearson qui a été élevée dans une famille de témoins Jéhovah. Je pense qu’elle connaît bien cette secte. J’ai appris que ces gens ne croyaient ni à la vie éternelle ni à la résurrection . L’auteure décrit bien la tristesse de la vie parmi ces gens, à 16 ans elle a fui et a été recueillie par la famille de sa « meilleure et seule  » amie Emory.

Tout le roman est construit sur cette rivalité entre ces deux filles, Pearson qui croit qu’Emory pense comme elle que la « Parenté Morale » est complètement stupide, et sera trahie par cette Emory qui sait, elle, bien s’adapter .

Je pense que ce roman est une charge contre le « politiquement correct » qui a sévi dans les universités américaines. Mais ce n’est pas intéressant, le roman va d’un excès à l’autre car il y aura un retournement tout aussi excessif avec un retour de l’importance du QI. Je n’ai rien aimé, aucun personnage et surtout pas Pearson qui a choisi d’avoir deux enfants par insémination en choisissant le QI maximum . Puis avec son mari elle a une petite fille qu’elle juge stupide et qu’elle n’arrive pas à aimer. Quand le pense à la façon dont Philip Roth dans « la Tâche » dénonce les mêmes dérives universitaires, je suis triste d’imaginer que c’est une auteure comme Lionel Shriver qui reprend le flambeau de la résistance au « politiquement correct » et je me promets de ne plus JAMAIS relire un roman d’elle.

Et voici l’avis du Bouquineur totalement opposé au mien

 

Extraits.

Début.

 J’allais partir faire quelques courses pour le dîner – comme souvent, ma vieille copine Emory venait à la maison ce soir-là- quand j’ai reçu un appel de l’école, n’informant que mon fils était renvoyé pour cause de harcèlement et que je devais venir le chercher. Darwin est un garçon réfléchi, posé pas vraiment porté sur la persécution de ses petits camarades, si bien que je me suis demandé s’il ne s’agissait pas d’un quiproquo.

Témoin de Jéhovah.

 Pendant un temps, je me suis rapproché d’un témoin qui s’appelait Jacob, qui paraissait avoir quelque chose à offrir – si ce n’était de la malice, du moins un intérêt pour l’ailleurs ; il avait découvert la science-fiction qui ne contrevenait pas aux règles à proprement parler mais ne s’y confirmait pas non plus. À un moment donné, je lui ai avoué que chaque fois qu’une carte d’anniversaire circulait en classe pour mon prof d’anglais, je la signais. Il a été bien plus horrifié que je ne l’aurais pensé et pire, il m’a dénoncé le jour même à mes parents. (Ma mère me connaissait bien mal pour accepter que je me défends en prétendant que « tout le monde le faisait » : cela ne me ressemblait pas du tout). Comment un système de croyance aussi marginal et aussi profondément rebutant parvenait-il à en doctriner les gens avec un tel succès ? Quand j’ai su que les anciens avaient ordonné aux parents de Jacob de se débarrasser de tous ces Isaac Asimov, Ray Bradbury et Robert Heinlrin, je me suis dit : « Bien fait ! ».

Pourquoi sa mère est témoin de Jéhovah.

 Elle est où était -je ne pense pas qu’on m’aurait prévenue si elle était morte – l’archétype de la femme qui réussit. Un catéchisme qui dès le départ la propulsait parmi les élus lui avait forcément plu ; un catéchisme qui fournissait aux croyants le moyen de prendre l’ascenseur social. Fort de seulement quelques millions de fidèles dans le monde, les témoins lui offraient un contexte microscopique dans lequel elle pouvait briller. Avide considération, elle se dépensait sans compter en menues tâches pour la Watchtower Bible and Track Société.

Son père.

C’était un jeune homme docile qui voulait juste s’en sortir. Durant toute mon enfance, il a travaillé trente heures par semaine chez un quincaillier, sans jamais faire le moindre effort pour devenir gérant. De façon plutôt maligne, il avait trouvé sa place dans le seul segment de la population de Voltaire, Pennsylvanie, où faire du surplace professionnellement faisait de lui un modèle de masculinité. Même si, à en croire la doctrine, c’était lui le chef de famille, en pratique il ne l’était pas du tout. Les épouses Témoins sont les reines du comportement passif-agressif, même si une poignée seulement de ces ignares connaissent l’expression.

Ses parents.

Je me donne du mal ici pour essayer de comprendre pourquoi mes parents ont choisi de se faire les prisonniers d’une congrégation limitée sans espoir d’évasion, mais je suis toujours aussi perplexe. Les Témoins de Jéhovah ne croient même pas à une vie après la mort. Quand on meurt, on meurt. Ils n’adhèrent pas non plus à la réincarnation. Par conséquent mes parents n’avaient que cette vie à vivre et aucune autre. C’étaient des adultes. N’étant pas porté sur le questionnement métaphysique, ils avaient joyeusement accepté la proposition selon laquelle ils étaient maîtres de leur destin, on était dans « un pays libre » à une époque révolue où l’idée était presque crédible. Sachant tout ce qui s’offrait à eux – faire pousser des fraises en Oregon, ouvrir une pension pour chiens dans l’Oklahoma, partir en France. Comment est-il concevable que leur choix se soit porté sur une vie aussi effroyable ?

 

 


Éditions Buchet-Castel, 170 pages, janvier 2026

Cette auteure me plaît de plus en plus, j’ai commencé par L’Annonce, puis Joseph et Histoire du fils. Nous vivons aujourd’hui, au rythme des crises paysannes, et nous sentons bien qu’il y a quelque chose qui se déglingue dans le monde agricole qui évoquait plutôt un monde de stabilité. En lisant « Hors champ » j’ai vécu avec une énorme tristesse le sort d’une catégorie de paysans. Le personnage principal, Gilles, a été programmé pour reprendre une ferme qui se consacre à l’élevage de vaches laitières dans le Cantal. Ses parents en ont bavé pour acquérir cette ferme, et le fis lui en hérite. Aux yeux du père, « le vieux », « l’autre » tel que l’appelle Gilles, leur fils est un nanti, il n’a eu qu’à se baisser pour ramasser le fruit de leur labeur. Ce vieil homme est aigri, mauvais, et avec sa femme ils ont tout fait pour que Gilles ne puisse jamais vivre selon ce qu’il aurait aimé faire : il n’a pas eu le choix. Autant le livre d’Antoine Wauters, « Haute -Folie » ajoute horreur sur horreur pour décrire le monde rural, et finit par donner une impression de « trop c’est trop », autant Marie-Hélène Lafon, ne charge pas la barque, et pourtant, la vie de Gilles est une pure horreur, consentie, subie et jamais voulue. Il est complètement pris dans les filets d’une vie trop dure quand on ne l’a pas choisie, tissée par le mépris du père et la langue de vipère de sa mère. Il y a bien sa sœur qui est écrivaine et qui lui dit si souvent , « si tu veux changer de vie, je serai là », mais si cette phrase est simple il n’arrive pas à vraiment à la comprendre. Nous vivons tout le temps de cette lecture, la dureté de cette vie, et en contre point la beauté du paysage qui est décrit par sa sœur quand elle revient se ressourcer dans leur Cantal qui est si beau à regarder quand on n’a pas les vaches à traire ni tout le travail qui va avec. On est complètement pris dans ce récit et on voudrait défaire les liens qui ligotent de plus en plus Gilles dans cette famille où personne ne sait se parler, on étouffe avec lui. Il ne se passe pas grand chose sauf cette destinée terrible et comme c’est vraiment superbement raconté c’est un livre qui se lit doucement et laisse un arrière goût de tristesse mais de beauté aussi. Sin-City a beaucoup aimé .

l’écouter

Pourquoi retournez vous dans le Cantal, Marie Hélène Lafon

Extraits.

 

Début.

 La balançoire grince sous l’ érable dans la cour verte et bleue. Claire et Gilles sont ressortis en pyjama après la grande toilette du samedi. Leur mère n’a rien dit, elle était trop occupée à ranger les affaires du bain, la bassine, la serviette, le gant. Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l’accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l’élan. Claire sent qu’il est là sans être là, comme s’il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut ou quand il a peur. Il n’a peut-être pas envie de revenir ; il n’est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme dans la cour, dans le soir de juin.

 

Le poids du destin.

 Gilles sens maintenant les peurs entassées dans la voix de la mère quand elle l’appelle le matin, peur de son retard à lui et de la colère du père, mais aussi, et surtout peur que la veille ait été le dernier jour, sans qu’elle le sache, sans qu’elle l’ait vu venir, et qu’il n’aille plus traire lui le fils, plus jamais, et que s’effondre tout ce qui repose sur lui, tout ce pour quoi elle, la mère, met un pied devant, l’autre du matin au soir et chaque jour depuis tant d’années. La ferme est pour le fils, on la tient à bout de bras pour lui, Gilles, le fils, il doit la reprendre, continuer, elle est à eux, et à lui, il a besoin d’eux, ils ont besoin de lui. Même si le père dit le contraire, lance des phrases, parle de de vendre, plutôt que de trimer pour payer un ouvrier et maintenir la ferme à flots pour le fils, que fils se débrouille, qu’il aille gagner sa vie ailleurs chacun pour soi. La mère ne veut pas lâcher la ferme qui est le lot du fils, et leur raison de vivre à eux les parents. La ferme leur fait honneur et devoir à eux les trois, pour la mère ; la sœur n’a rien à voir là dedans, la sœur vit et a toujours vécu sur une autre planète.

Les ragots de village.

 On connaissait la famille on savait d’où elle sortait, les hommes se louaient dans les fermes et buvaient et les femmes ne tenaient pas leur maison, sauf sa mère, la pauvre, qui ne faisait pas parler d’elle, mais n’avait pas de santé, ses tantes et ses sœurs s’amusaient. Tout le pays le savait et leur était passé dessus, il fallait être aussi naïf que lui pour croire qu’une fille de trente ans qui a vécu en ville allait se mettre à la colle, avec un paysan de plus de quarante ans qui habite toujours avec ses parents dans un trou perdu, et au cul des vaches.
Quand la mère était lancée, on ne l’arrêtait pas, et elle cognait sec. Tout y était passé, il allait servir de père à un gosse de quatre ou cinq ans quand alors qu’il était à peine capable de s’occuper lui-même.

Les confidences de la mère.

 C’était en 1976, l’année de la grande sécheresse. Claire se souvient exactement des mots de sa mère, on aurait arrêté là les frais si tu avais été un garçon. Elle allait avoir quatorze ans et n’avait pas répondu à sa mère que, longtemps, elle aurait préféré, elle aussi, être un garçon. Elle n’avait rien dit parce que, depuis toujours, elle ne peut pas vraiment parler avec sa mère ; elle écoute, elle lui donne plus ou moins vaguement la réplique, mais elle sent, elle sait qu’il est impossible d’aller plus loin avec elle et de passer de l’autre côté du flux ordinaire. Sa mère est barricadée ; parfois, quelque chose, une expression, suinte, ou fuse comme une giclée de pus, on aurait arrêté là les frais ; et c’est tout. Ensuite ça tient, c’est écrit en lettre de fer et de feu, ça résiste à l’abrasion des années et Claire appelle ça des scènes.

 


Éditions Sabine Wespieser, 794 pages, janvier 2006.

Traduit du vietnamien par Phan Huy Duong.

 

C’est la blogosphère qui m’a amenée à lire ce roman (Mon coin lecture de Karine exactement). C’est un roman qui est construit sur une histoire tragique : Miên est une femme superbe, qui a été mariée alors qu’elle avait 17 ans, avec Bô qui hélas est parti à la guerre, juste après son mariage. Deux ans plus tard on annonce à Miên que son mari est mort, elle a encore attendu deux ans avant de se remarier avec Hoan, un riche commerçant. Ensemble, ils vivent un amour parfait et ont un petit garçon. Mais Bô revient 14 ans plus tard et veut récupérer sa femme. La pression du village oblige Miên à retourner vivre avec un homme qu’elle n’aime plus. C’est une horreur pour elle, pour Hoan qui a perdu la femme qu’il aimait, pour Bô, qui ne peut pas reconquérir le cœur de sa femme.( ni son corps malgré toutes ses tentatives décrites avec force de détails)

Bô, est pauvre et vit dans une masure, qu’il partage avec sa sœur et ses neveux qui sont réduits à une misère terrible et sont très méchants avec Miên. Hoan avait construit, pour lui et pour sa femme, une belle maison très confortable.

L’auteure va remonter dans le passé des deux hommes pour comprendre pourquoi ils sont pris dans ce piège. Hoan est un homme bon et qui cherche à faire le bien autour de lui, il a été très jeune piégé par une femme qui l’a enivré pour qu’il couche avec sa fille qui était enceinte, et il a été obligé de l’épouser. Il a réussi à se sortir de ce mauvais pas, mais il a appris de ce malheur à faire la différence entre une femme bien et d’autres malfaisantes. Miên lui a apporté le bonheur et il se croit définitivement heureux, le retour du premier mari de son épouse chérie tombe sur lui comme une catastrophe, mais il fait tout pour permettre à Miên une vie moins malheureuse.

Le malheur de Bô, c’est la guerre, il a connu le pire et l’écrivaine raconte avec beaucoup de précisions les horreurs de la guerre. Il a vécu au Laos avec une autre femme, mais n’a jamais réussi à oublier Miên. À son retour, il est obsédé par l’envie de faire un enfant à Miên pour qu’elle s’attache à lui ; mais il a été complètement détruit par la guerre et n’a plus de force. Il est aussi incapable de mettre en valeur le terrain qu’on lui a attribué en tant qu’ancien soldat. Il n’est que jalousie et n’a qu’une volonté : retrouver sa vie d’avant.

Il reste Miên , l’auteure décrit très longuement sa psychologie, par devoir elle retourne avec Bô mais est absolument incapable de l’aimer, et moins elle l’aime moins il devient aimable. Il peut même devenir odieux.

C’est un roman très, très long qui raconte bien la vie dans une petite ville rurale, les ragots et les mauvaises langues qui s’en donnent à cœur joie, pour profiter mais aussi critiquer le riche marchand Hoan, et la mauvaise conduite de Miên qui n’est pas à la hauteur du héros de guerre. On connaît aussi toutes les habitudes alimentaires, la propreté. J’ai vraiment été surprise de l’importance donnée à la sexualité et la façon très crue d’en parler, la prostitution, l’acte sexuel dans le couple , on n’ignore vraiment pas grand chose des différentes techniques sexuelles surtout de la vigueur ou non du pénis.

Le roman utilise l’italique à chaque fois que l’auteure veut nous donner les pensées des trois personnages. C’est une écriture un peu surprenante, et la psychologie est un peu simpliste, il y a d’un coté les gens biens : Hoan, et Miên, Bô est devenu un personnage négatif mais il a des excuses à cause de la guerre, et puis des personnages complètement négatifs la sœur et ses neveux de Bô. Et puis, il y a les langues de vipères du village qui empêchent le bonheur des gens qui ne veulent pas respecter les traditions.

C’est une très bonne description de la vie au Vietnam après la guerre, sans insister sur l’aspect communiste mais plutôt le côté arriéré du monde rural, mais j’ai vraiment eu du mal avec la minutie des descriptions aussi bien psychologiques que tous les détails de nourriture, de sexualité, de la nature, et avec cette division trop manichéenne des personnages. Finalement, j’aurais facilement diminué ce roman d’un bon tiers.

 

Extraits

Début météorologique.

Une pluie étrange s’abat sur la terre en plein mois de juin. 
D’un seul élan, l’eau se déverse à torrents du ciel, la vapeur s’élève des rochers grillés par le soleil. L’eau glacée et la vapeur se mêlent en un brouillard poussiéreux, aveuglant. Une odeur âcre, sauvage, se répand dans l’air, imprégné de la senteur des résines séchées, du parfum des fleurs fanées, des relents de saliver que oiseaux crachent dans leur appel éperdue à l’amour tout au long de l’été et de la fragance des herbes violacées qui couvrent les cimes des montagnes. Tout se dilue dans l’eau.

L’importance du Thé au Vietnam.

 Les jeunes gens ont apporté leurs propres provisions pour le petit déjeuner. Il ne réclame que du bon thé avant de se mettre au travail. Heureusement pour Bôn, la veille, le vénable Phiêu lui a donné un paquet de thé de première qualité :
« Vous ne trouverez pas de de ce thé par ici. Prenez, servez-le aux ouvriers demain matin. »
 De fait, il est impossible de trouver cet excellent thé du Nord- Vietnam. C’est un luxe rare pour les montagnards du Centre, planteurs de caféiers, qui ne boivent d’ordinaire que du thé vert ou du « vôi ».
 Le thé est prêt. Son parfum pénétrant, sa couleur d’ambre provoque des exclamations admiratives. 

Drame de Miên.

  « Il a été mon mari. Mais cela fait près de dix ans que je vis avec Hoan et notre mariage a été entérinée par le ciel et par les hommes. La vie de décès de bonne est arrivé plus de cinq ans après son incorporation dans l’armée. Je n’ai épousé Bôn que deux ans après. Nous avons un fils. Je ne peux pas quitter Hoan. Il est mon vrai bonheur… »
(…)
 Le destin a voté pour Bôn. Elle mourra si elle osait s’y opposer. Elle doit revenir vers Bôn. Renouer la vie conjugale d’antan. Reprendre un amour éteint, fané. L’amour d’un fantôme est rend aux abords d’un cimetière.

L’amour.

 » Je te l’ai dit. Entre homme et femme, il faut s’aimer pour pouvoir vivre ensemble.

 – J’aime Miên. Je n’aime personne d’autre que cette femme. 
– Oui, mais qu’en pense-t-elle ? Le problème est là. Il faut un amour réciproque pour former un couple. Ne m’en veux pas, si je te le dis. Il vaut mieux se satisfaire dans le trou d’un arbre que coucher avec une femme qui ne vous aime pas. »

Retour des soldats.

 Lui, le soldat, renvoyé dans ses pénates, sans un sou en poche, sans maison, sans jardin, sans plantation. La commune lui avait bien donné un terrain dans les collines. Mais il n’avait pas encore l’argent pour acheter les semences, louer des ouvriers pour défricher la terre, y planter des piquets. Il comptait travailler comme bûcheron, pendant deux saisons, pour rassembler la somme nécessaire.

La souffrance de son mari qui a dû laisser sa femme au premier mari.

 » Tu es devenu la femme d’un autre. Tu appartiens désormais à un autre… »
 Il se tord les mains. Cette douleur est réelle. Aussi réelle que sa certitude, qu’un autre homme a un droit de propriété sur sa femme. Il se sent exténué. Il sent son cœur se vider. Ce n est plus qu’une cosse, une calebasse vide, alors que son sexe continue de se gonfler, de se durcir, violent, féroce, pressant. Il ferme les yeux, laisse sa tête choir sur ses genoux. 

Miên en colère.

 » Espèce de vermisseaux vous êtes cruels comme des loups. Votre mère vous a mis bas comme des gorets, des chiots, qu’elle ne sait que nourrir sans les éduquer. Dorénavant ne revenez plus avec un panier pour quémander le riz et des bols pour demander des aliments. Même si j’en ai de trop, je ne ferai pas la charité à des monstres mi-hommes mi-bêtes. »

 


Éditions Pavillons (Robert Laffont), 246 pages, août 2025.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

 Il nous faut une vie entière pour déchiffrer la pierre de Rosette de notre enfance.

 

C’est la troisième fois que le club propose un roman de cet auteur, dont j’avais aimé Château de sable, beaucoup moins le club des vieux garçons. Ce roman -ci est très classique, Voici le résumé : Yvan a été dans l’enfance traumatisé par l’assassinat de son meilleur ami Alexis, par son propre père alors qu’ils sont en CE2 dans une école très chic du XVI° arrondissement. Le père a aussi tué sa femme et un autre de ses fils. Adulte, Yvan Kamenov, est écrivain, il a écrit des pièces qui ont connu un certain succès. Ce meurtre qui a marqué toute sa vie, le poursuit en la personne d’Albane, une actrice qui a disparu des écrans, et qui est marié à un goujat pervers narcissique : Michel Hugo. Albane est la demi sœur de la mère d’Alexis ; elle non plus ne s’est jamais remise de cet horrible meurtre. Son mari, pour la détruire la pousse dans les bras d’Yvan, en prétextant son retour au théâtre pour en réalité la détruire encore plus.
C’est grosso modo, la trame du roman, mais ce qui fait le charme de cet écrivain , c’est son art de la description du milieu social qu’il connaît bien : les nantis du XVI°, les puissants, qu’ils soient politiciens, hommes d’affaire ou gens du spectacle. On retrouve ici les « secrets « de Mitterrand et les suicides de ses proches, et les parties fines des producteurs de cinéma avec Harvey Weinstein. Ces hommes prédateurs sont quelque peu tombés de leur piédestal, mais ils ont fait beaucoup de mal avant. J’avoue que c’est un milieu qui ne m’intéresse pas et seul l’humour, et le style de l’auteur sauve un peu ce roman que je vais m’empresser d’oublier.

Extraits

Début

La voûte d’acier 
Combien de moments de notre vie nous rappelons-nous vraiment ? Des semaines, des mois, des années filent que rien ne s’imprime, ou bien à l’encre sympathique. Parfois, un événement laisse une croix indélébile dans le calendrier. Nous aurons beau jeter nos almanachs démodés, il restera une trace tenace. Parmi ces journées millésimées qui prenaient la poussière au fond de sa mémoire, Yvan Kamenov s’enivrait de temps en temps en ressortant celle datée du 4 septembre 1993.

L’art du portrait.

Rabaisser son épouse est-il le plus sûr moyen de sauver son couple ? C’est ce que pense Michel Hugo. Un homme de conviction qui mériterait une biographie en trois tomes et dont nous allons ramasser le glorieux parcours en quatre paragraphes pour coller à notre époque, éprise de vitesse.
Ce Michel ne descendait pas de l’autre Hugo, et le cadre dans lequel il avait grandi ne rappelait pas à précisément les misérables. Né à Paris en mille neuf cent soixante, d’un père avocat au conseil et d’une mère au foyer. Réputée par sa joliesse d’angelot, qui se révélerait passagère. Il avait servi la messe à Saint-Sulpice.

Question de classe.

Dans son milieu, on avait élevé le flegme au rang de dogme. On enseignait très tôt cette discipline, comme le solfège et la tenue à table. Ne voulant pas choquer, Ivan avait rangé son traumatisme dans la cave de sa mémoire. 

L’art du propos.

À voile et à vapeur, cette célibataire n’avait plus personne depuis longtemps. Elle s’était mariée une fois avec un homme -un feu de paille. Il paraît que, du temps où elle était jeune, elle affirmait que les filles resteraient pour elle des histoires d’un soir et qu’elle trouverait un type pour la vie ; la suite avait montré que les nuits peuvent s’étirer indéfiniment et l’éternité se révéler éphémère. 

Genre de scènes souvent lues ou vues pour décrire un mari pervers et manipulateur.

 « Antonio(le majordome espion du mari) n’est pas là ? 
– Il avait mauvaise mine, je lui ai dit de rentrer… 
– Et tu fais ça sans me demander mon avis ? 
– Pas de scène ce soir, je t’en prie, nous avons un invité, allons le rejoindre au salon. 
– Vas-y bouge et ne fais pas la gueule, hein, sois un peu maîtresse de maison, pour une fois.
 Pour l’inviter à se presser, il lui donna trois petites claques sur les fesses.

 

 

 


Éditions Globe, 410 pages, juin 2017

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Reignier-Guerre

 

Aux hasards de mes lectures j’ai lu deux récits de parcours qui ont des points communs ; d’hommes qui ont fui un extrémisme religieux, et sont donc, pour cela, promis aux flammes de l’enfer.

Shulem Denn vient d’une communauté Hassidique, skver, totalement fermée au monde qui vit dans une petite ville au nord de New-York : New Square. Jeune, il se sentait bien dans cette communauté très fermée qui vit dans le pays le plus ouvert à la modernité mais qui réussit à force d’interdits d’empêcher ses membres de connaître la réalité qui les entoure. Ne serait-ce que s’informer est si grave que l’on peut être immédiatement rejeté de la communauté. Nous suivons son parcours, son mariage avec une femme qu’il a aperçu quelques minutes avant de s’unir avec elle. Il y a des passages vraiment drôles sur la nuit de noce car depuis le plus jeune âge on lui a appris à ne jamais regarder une femme, et à ne jamais parler du corps, en revanche il peut appeler le rebbe (une sorte de rabin) pour avoir des renseignements techniques du « Mitsvah » je vous laisse devinez ce que cache ce mot !. La solitude de cet homme dans sa démarche pour comprendre le monde est vraiment touchante, mais hélas pour lui, quand il perdra la foi, il a aussi cinq enfants qu’il adore, mais qui se sépareront de lui, car leur mère est restée dans la communauté. Pour les enfants le fossé entre les deux mondes, celui des skver hassidiques où tout est codifié et où au moindre faux pas, on risque de se faire exclure, et le monde de liberté de leur père, est un véritable gouffre, qu’aucun pont ne peut franchir. D’autant que leur mère est retournée vers sa famille biologique et d’idées spirituelles, pour elle, les hassidiques orthodoxes. Les enfants entendent sans cesse des critiques sur la conduite de leur père et sont incapables de supporter cette vie entre deux mondes,. Le cheminement de cet homme est très finement décrit, c’est un peu long mais pas du tout ennuyeux. L’ensemble des règles qui régissent la vie de ces juifs semble totalement absurde, mais ces rituels occupent complètement les esprits et cela empêche toute personne de réfléchir. Le pire pour les croyants c’est le doute, il ne faut absolument pas en distiller la moindre miette dans les esprits des membres de cette secte. Shulen Deen raconte à quel point l’enfermement dans cette secte fonctionne comme un piège pour ses membres, car ils parlent et sont instruite en Yiddish , ce qui empêche les gens qui veulent sortir de cette communauté de trouver du travail. La plus grande difficulté est de quitter une famille élargie dont on partage tous les rites : la solitude et la séparation avec ses enfants plongeront l’auteur dans une dépression dont il ne pourra sortir que grâce à un groupe d’anciens hassidiques qui essaient de soutenir ceux qui veulent sortir de cette religion.

La grande différence avec le livre qui va suivre, c’est que les juifs hassidiques ne font du mal qu’à eux et ne cherchent à convertir personne, ni à détruire le monde dans lequel ils vivent.

J’ai trouvé le billet de Anne-yes, et j’ai vu que Dominique Gambadou et Keisha ont lu aussi ce livre. Voilà le billet de Dasola.

Extraits.

Début.

Je n’étais pas le premier à être banni de notre communauté. Je n’avais pas rencontré mes prédécesseurs, mais j’en avais entendu parler à voix basse, comme on chuchote une rumeur honteuse. Leurs noms et le récit de leurs agissements émaillaient l’histoire de notre village, fondé un demi-siècle plus tôt. On évoquait dans un murmure ces êtres subversifs qui avaient attenté à notre fragile unité  : les quelques belz qui avaient souhaité former leur propre groupe de prières ; le jeune homme qui aurait été surpris en train de d’étudier les textes fondateurs de la dynastie de Bratslav, et même le beau-frère du « rebbe », accusé de fomenter une sédition contre lui.
Tous avaient été bannis, comme moi. Mais j’étais le premier qu’on banissait pour hérésie. 

L’origine des skvers (hassidiques).

Le village avait été créé dans les années 1950 par Yankev Yosef Twersky, le grand rebbe de Skver, issu de la dynastie hassidique de Skver et de Tchernobyl, au centre de l’Ukraine. Arrivé à New York en 1948, le rebbe était descendu du paquebot, avait promené un long regard sur la ville américaine et l’avait jugée décadente.  » Si je avais le courage, avait-il déclaré à ses disciples , je remonterai à bord pour retourner en Ukraine. »
Au lieu de quoi, il s’attela à créer une communauté hassidique dans l’ État de New-York au mépris de ses détracteurs, persuadés que son projet – fonder un véritable shtetl en Amérique- n’avait aucune chance d’aboutir.

Première nuit des nouveaux mariés.

 Je n’avais jamais imaginé que je puisse aimer mon épouse. Le mariage était un devoir, rien de plus. Prétendre de contraire me semblait ridicule. 

 » C’est ainsi, reprit le rabbin, avec un haussement d’épaules. La loi stipule que tu dois lui déclarer ton amour. »

Inutile de tergiverser. La loi était la loi.
 » Tu devras aussi l’embrasser de deux fois : Avant et pendant l’acte », précisa Reb Shraga Fevish. Il dressa ensuite la liste des situations contraires à la pratique de cette Mitsvah : on ne devait pas l’accomplir lorsqu’on était en colère ; pendant la journée, quand on avait trop bu, après un repas ou avant d’aller aux toilettes. Il était interdit de le faire si la femme se montrait trop audacieuse ( « Elle ne doit pas le réclamer explicitement, mais faire allusion à son désir de manière indirecte »), en présence d’un enfant ou de livres sacrés. Et surtout, il fallait suivre les précepes du grand sage Rabbi Eliezer, qui accomplissait la mitzvah « avec révérence et effroi, comme forcé par un démon ».

L’acte d’amour (la Mitzah)

 Il nous fallut plusieurs tentatives cette nuit-là et les suivantes, et plusieurs autres appels à Reb Sheaga Feivish, pour parvenir au résultat escompté. Si l’acte lui-même demeura laborieux, maladroit et dépourvu d’érotisme, nous connûmes quelques moments de tendresse, – fugace, mêlée d’agacement et de frustrations, mais bien réelle. Je me souviens de longs soupirs et de rire étouffés parfois même de franc éclat de rire ou de part et d’autre. En y repensant, j’associe ses premières nuits d’intimité conjugale à ce que nous endurons tous lorsque nous devons monter à meuble préfabriqué : on a beau lire les instructions, vérifier la forme des pièces et la manière dont elles doivent être agencées, l’ensemble résiste. Les vis et les écrous ne ressemblent pas à ceux du manuel, les planches n’ont pas la taille requise -impossible de les emboîter les unes dans les autres. Index sur le menton, nous tâchons de trouver la solution, quand notre épouse tend la main vers le meuble, donne un petit coup sur une planche ou tire sur une autre. « Non, ce n’est pas comme ça », pensons nous avant de nous exclamer : « Regarde ça marche ! » Nous nous tournons alors vers elle avec un sourire satisfait comme si nous avions toujours su ce qu’il fallait faire.

La naissance de sa fille.

 Son turban s’était déplacé, révélant la naiss9ance de ses cheveux coupés court sous sa perruque. Pour la première fois, depuis notre rencontre, j’éprouvais le vif désir de la serrer dans mes bras. J’aurais aimé lui parler, la couvrir de paroles affectueuses, lui dire non pas que je l’aimais (ce n’était pas encore tout à fait vrai), mais que je tenais à elle. Je dus m’en abstenir : je ne devais ni la toucher ni lui témoigner mon affection. La loi Hassidique l’interdisait. Après être allé lui chercher plusieurs gobelets remplis de glaçons au distributeur dressé dans la salle d’attente, je m’assis dans un coin de la chambre et me replongeai dans le psaume 20, entamant une nouvelle série de neuf fois neuf lectures complètes.
 « Je crois que tu ferais mieux de sortir », déclara Gitty quelques minutes plus tard en se tournant vers le mur opposé. Elle avait raison : il était temps pour moi de partir puisque je n’avais pas le droit d’assister à la naissance ‘ une autre loi hassidique à laquelle je ne devais pas déroger.

Perte de la foi.

 Plus rude encore, fut la découverte du champ de ruines que laissait ma foi en partant. Je devais ériger par moi-même un nouveau système de valeur – mais comment ? Quand ce en quoi vous avez toujours cru se voit remis en question, quelles sont les valeurs que vous conservez et celles que vous jetez par-dessus bord ? Comment démêler le vrai du faux, le juste de l’injuste quand vous n’êtes plus guidé par la volonté de Dieu ? Et surtout si nous ne sommes que le fruit d’une rencontre accidentelle entre un peu de matière et d’énergie, sans autre objectif que la satisfaction immédiate de nos besoins vitaux, quel sens donner à notre existence ?

Les livres ne l’aident pas à faire taire le doute.

Je faisais partie des « clients spéciaux » de la librairie, maigre consolation au regard de la quête effrénée dans laquelle je m’étais lancé. J’avais beau lire tous les ouvrages qu’il pouvait me donner mon désarroi allait croissant. « Itzik, donnez-moi le livre qui fera à taire, tous mes doutes », aurai-je voulu lui demander. Pourtant, je savais bien qu’un tel livre n’existait pas. Aucun recueil ne contenait la réponse universelle, la théorie unique qui éluciderait tous les mystères. Je commençais à comprendre que chaque nouvelle lecture déclenchait une tempête de pensées et d’idées contradictoires auxquelles le monde extérieur ne pouvait pas apporter de réponse. Je ne devais pas chercher hors de moi, mais en moi. J’étais seul désormais, lancé sur une route inconnue.

Les jeteurs d’anathèmes.

Les partisans les plus virulents d’une adhésion aux règles et aux principes, ceux qui sont enclins à protester de la voix la plus forte, voire recourir à la violence, ne sont pas nécessairement les plus étroits d’esprit : ce sont souvent, au contraire, les hommes les plus éduqués qui affichent les opinions les plus extrêmes – comme si en agissant ainsi, ils refermaient leur propre esprit-, justement parce qu’ils sont plus accoutumés aux remises en question. 

Ses enfants se séparent de lui.

 Ce qui comptait pour Tziri et Freidy, ce n’étaient pas mes convictions religieuses ou les détails de ma façon de vivre, mais le fait que, de mon plein gré, je me sois placé dans le camp de ceux qu’on leur apprenait à fuir – et qu’ainsi, je les ai déshonorées que j’ai déshonoré notre famille, déshonoré chacun d’entre nous. Ce qu’elle voulait, c’était un père qui ne soit pas l’incarnation de la vilénie qu’on leur avait appris à détester. Or j’étais le père que j’étais et de toute évidence je n’étais pas assez bien.