Édition Picquier Poche . Traduit du japo­nais par Myriam Dartois-Ako

J’ai reçu ce cadeau d’une amie qui sait trans­for­mer le moindre repas en un moment où chaque convive se sent bien. Tous les plats de mon amie respirent la gentillesse et ses petits gâteaux sont autant de gages de son atten­tion à autrui. Je ne suis pas surprise qu’elle ait aimé cette histoire. Moi, j’ai une réserve sur le style de l’au­teure entre la naïveté de l’en­fance et la maladresse d’un récit un peu simpliste, je ne suis pas tota­le­ment partie dans son univers. Mais, pour le plai­sir de la cuisine japo­naise ce roman vaut la peine d’être lu. La lecture ne vous retien­dra pas très long­temps une soirée sans doute. Mais vous ferez un beau voyage parmi des saveurs que vous aurez envie de découvrir.

Une jeune fille, cuisi­nière, est aban­don­née par l’homme qu’elle aime. Elle revient dans son village et retrouve sa mère avec laquelle elle n’a plus aucune rela­tion. Le choc de la rupture amou­reuse a été si violente qu’elle a perdu sa voix et doit donc s’ex­pri­mer par écrit et surtout à travers sa cuisine. Elle y met tout son cœur et s’ef­force de comprendre au mieux les gens qui viennent dans son restau­rant. Bien sûr on compren­dra le pour­quoi de sa rela­tion avec sa mère et le secret de sa nais­sance. Ce n’est certai­ne­ment pas ce qui vous donnera envie de lire ce petit roman. En revanche, la descrip­tion des plai­sirs que peuvent procu­rer la cuisine exécu­tée par une Japo­naise qui sait mélan­ger ce qu’il y a de meilleurs dans toutes les cuisines du monde entier pour­raient vous ravir.

Citations

La cuisine de sa grand mère .

C’était ma grand-mère qui, en douceur, m’avait initiée à l’uni­vers de la cuisine.
Au début, je m’étais conten­tée de regar­der, mais au fil du temps, j’avais pris place à ses côtés devant les four­neaux et j’avais appris à cuisi­ner. Elle ne me donnait que peu d’ex­pli­ca­tions mais elle me faisait goûter au plat à chaque étape de leur prépa­ra­tion. Peu à peu, mon palais a emma­ga­siné les consis­tances, les textures, les goûts.
La silhouette de ma grand-mère en train de s’af­fai­rer dans la cuisine m’ap­pa­rais­sait nimbée d’une lumière à la fois divine et sublime, il me suffi­sait de la contem­pler. Le simple fait de l’ai­der me donnait l’im­pres­sion de prendre part, moi aussi, à une tâche sacrée.

Sa mère et elle.

Entre ma mère et moi s’éle­vait une muraille faite de dix années accu­mu­lées, si haute que le sommet en restait invisible.

Avec ma mère, c’était toujours la guerre froide. J’étais capable d’amour pour presque tous les humains et les êtres vivants. Il n’y avait qu’une seule personne que je n’ar­ri­vais pas à aimer sincè­re­ment – ma mère. 
Mon anti­pa­thie pour elle était profonde et massive, presque autant que l’éner­gie qui me faisait aimer tout le reste. 
Voilà qui j’étais vrai­ment. L’être humain ne peux pas avoir le cœur pur en permanence.
Chacun recèle en lui une eau boueuse, plus ou moins trouble selon les cas.
Donc, pour main­te­nir propre cette eau fangeuse, j’avais décidé, dans la mesure du possible, de la lais­ser repo­ser paisiblement.
Ma mésen­tente avec ma mère était préci­sé­ment cette boue en moi, mais si je demeu­rais sereine, elle ne sali­rai pas tout mon cœur. Donc je donc, je faisais en sorte d’évi­ter ma mère le plus possible. En un sens, je m’ap­pli­quais à igno­rer sa présence. J’étais convain­cue que c’était là le seul moyen de garder le cœur pur.

La cuisine japonaise.

Le « kimpira » de péta­site du Japon aux prunes séchées, la bardane mijoté avec une bonne dose de vinaigre, le « bara­zu­shi » de riz vinai­gré aux petits légumes, le flan salé « chawan-mushi » au bouillon fondant et goûteux, le flan au lait aux blancs en neige, les gâteaux à la poudre de soja grillé cuit à la vapeur et bien d’autres recettes encore, héri­tées de ma grand-mère, étaient vivantes en moi.

Style de l’auteure un peu enfantin. Ou japonais ?

Le soleil s’en­fon­çant entre les immeubles de la ville avait aussi son charme, mais le coucher de soleil, ici, et c’était comme si la nature exhi­bait ses biceps. Devant une telle magesté les hommes devraient renon­cer à essayer de faire plier la nature selon leur bon vouloir. Le corps de mon insi­gni­fiante personne était prolongé par une ombre étirée comme un bâton.

La cuisine française .

On a souvent tendance à penser qu’il est impos­sible de cuisi­ner fran­çais sans pois­son ni viande, mais les légumes, s’ils ont une force intrin­sèque, peuvent jouer un rôle de premier plan dans un menu. Il y a un secret à cela.
Je me suis remé­moré mon appren­tis­sage dans un restau­rant fran­çais, déli­ca­tesse des saveurs et audace dans l’es­thé­tique, des prin­cipes que je me suis effor­cée de respec­ter en mettant la dernière main au plat. 
En entrée, salade de fraises. J’avais mis de la Roquette, du cres­son frais et des fraises à macé­rer dans une réduc­tion de vinaigre balsamique. 
Pour le premier plat prin­ci­pal, des carottes frites. Des carottes avec leur peau, simple­ment coupées en deux dans le sens de la longueur et roulées dans la chape­lure, frites à. À l’huile végé­tale. Servies avec une garni­ture de salade de légumes, on aurait dit, éton­nam­ment, de magni­fiques crevettes panées.
En deuxième plat prin­ci­pal, un steak de radis blanc. Du radis blanc, préa­la­ble­ment blan­chi et poêlée avec des shii­take semi-séchés. En assai­son­ne­ment, sel, sauce de soja et huile d’olive.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Après « Ce sont des choses qui arrivent », j’ai eu un grand plai­sir à retrou­ver cette auteure. Elle a un ton bien à elle pour évoquer les petits travers des « grandes » heures de gloire de la France, et même le tragique prend un air quelque peu ridi­cule. Nous sommes en Mais 1968, le 22 pour être précis. Tout Paris reten­tit de la révolte étudiante et subit les contraintes de la grève géné­rale qui para­lyse l’ap­pro­vi­sion­ne­ment et les trans­ports. Tout Paris, soit mais qu’en est-il des hôtels de luxe et du person­nel peu formé pour expri­mer des opinions person­nelles et encore moins liber­taires. Que pense donc, le person­nel et les habi­tués du Meurice ? Son décor n’inspire pas la contestation :

Il n’empêche ! le Chef de Rang, Roland, a orga­nisé une assem­blée géné­rale du person­nel qui a voté l’autogestion. Seule­ment voilà, ce jour le 22mai 1968, c’est aussi, le jour ou la richis­sime Florence Gould doit remettre « le prix Nimier » à un jeune écri­vain. Le person­nel décide de montrer qu’il est fort capable de se passer du direc­teur et orga­nise une soiré en tout point remar­quable. Pendant ce temps le direc­teur réunit ces confrères du Ritz, du Plazza, du Lute­tia et du Crillon pour savoir que faire devant cette situa­tion quelque peu inédite. Cela permet à l’au­teur de donner vie à un autre endroit stra­té­gique de l’hô­tel, le bar :

Peu de problèmes résistent à l’al­cool et à l’argent. C’est la morale de ce roman. Sans doute vous serez vite curieux de connaître le roman­cier récom­pensé, comme l’ex ministre de la culture Fleur Pelle­rin, les vieux compa­gnons de table de Florence ne l’ont pas lu et seraient bien en peine de parler de son livre. En mai 1968 le prix Roger Nimier a été attri­bué à Patrick Modiano, et ce prix lui a été remis par des écri­vains proches de la colla­bo­ra­tion. Pauline Drey­fus a un vrai talent pour faire revivre ces gens si riches et si oisifs, elle ne les charge pas mais rend bien leurs aspects super­fi­ciels. Et son talent ne s’ar­rête pas à « croquer » caprices des gens trop riches avec humour,(la scène du repas de l’oce­lot de Salva­dor Dali est aussi cruelle que drôle !)

L’au­teure sait aussi nous rendre plus proche les obses­sions litté­raires de Patrick Modiano, qui dit de lui même qu’il a hérité du passé de la guerre qui n’était pas le sien. Or, ces mêmes salons furent le siège de la Komman­dan­tur et ce sont les mêmes suites qui furent les loge­ments de fonc­tion des occu­pants et du géné­ral von Chol­titz. Tous les person­nages du fameux dîner ont existé et certains person­nages ont dû s’amu­ser à se retrou­ver sujet de roman. Un person­nage fictif existe, un homme qui a mis toutes ses écono­mies dans une semaine au Meurice avant que le cancer ne l’emporte. Il est le seul à avoir lu et avoir compris le roman, et c’est lui aura le mot de la fin avec une chute qui m’a peu convain­cue. Le roman n’avait pas besoin de ce hasard là.

Citations

Grève au Meurice

Depuis hier, même les Folies Bergères sont occu­pées par le person­nel. Ce que les filles à plumes peuvent faire, je ne vois pas pour­quoi nous n’en serions pas capable. Sinon nous allons passer pour le dernier des Mohi­cans. Votons une motion !

La grande Histoire et la petite

En appre­nant que le Meurice avait, lui aussi, été conta­miné par la révo­lu­tion qui gangre­nait le pays, le ministre s’était senti person­nel­le­ment insul­ter. Il tenait en grande estime le direc­teur de l’hô­tel, qui lui consen­tait des prix infé­rieurs à ceux du marché, au motif que l’His­toire n’est qu’une éter­nelle répé­ti­tion et qu’au­tre­fois, Louis Napo­léon Bona­parte avait élu Le Meurice pour abri­ter ses amours avec Miss Howard. Une actrice, déjà. Un homme poli­tique, encore. L’adul­tère, toujours.

Florence Gould et son passé pendant et après la guerre ou le pouvoir de l’argent.

Au bout d’une jour­née entière de labo­rieux palabres ponc­tués de protes­ta­tions indi­gnées, Florence avait dû son salut à son carnet de chèques. Le montant qu’elle avait inscrit était si élevé qu’elle avait pu rega­gner son domi­cile le soir même.
Pour tout le monde et surtout pour l’ave­nir, cet épisode serait à clas­ser dans la caté­go­rie des calom­nies. Même si elle avait été brève, l’ex­pé­rience lui avait paru humi­liante. Ces déjeu­ners où se presse le Tout-Paris de la litté­ra­ture, c’est sa revanche. Plus personne ne lui repro­chera ses fréquentations.(Hormis , post mortem, ses biographes, mais avec une telle mansué­tude que le péché devient erreur de jeunesse : « Forence, après c’est sévère enquête du gouver­ne­ment fran­çais, améri­cain et moné­gasque, est vite lavée de tout soup­çon même si elle a manqué de discer­ne­ment dans le choix de certains amants » litote délicieuse !)

L’homme des renseignements généraux au bar du Meurice

Il est des missions plus agréables que d’autres. Au perrier rondelle a succédé le whisky, puis le Dry Martini. Aussi, à cette minute, son esprit est-il si brumeux qu’il serait inca­pable de faire la diffé­rence entre un situa­tion­niste et un maoïste.

Traduit de l’an­glais (améri­cain) par Jean Esch.

Deux livres qui se suivent traduits par le même traduc­teur, j’ai­me­rais tant confron­ter mon opinion à la sienne. Autant je me suis sentie enfer­mée dans le bon roman « les filles au lion » autant je me suis sentie libre dans celui-ci. Libre d’ai­mer , libre de croire à l’his­toire , libre d’ima­gi­ner les person­nages. La cuisine et la recherche (parfois très compli­quée) des bons aliments sont à le mode visi­ble­ment dans tous les pays. L’avan­tage de prendre comme fil conduc­teur la cuisine , c’est de traver­ser toutes les couches de la société améri­caine. Entre le grand bour­geois raffiné qui peut payer un repas d’exception et le petit mitron qui épluche les légumes l’éven­tail des person­na­li­tés et des situa­tions est assez large. L’avantage aussi, c’est que comme pour toute forme d’art, seul le travail paye. Et deve­nir une chef mondia­le­ment connue comme le person­nage Eva Thor­vald est une tension de tous les instants entre les exigences de la vie et celle du créateur.

Dans ce roman, la très bonne cuisine n’est pas tant une sophis­ti­ca­tion de la cuis­son que l’exi­gence de la qualité des produits. Toute créa­tion cache une souf­france et celle d’Eva vient de sa nais­sance , aban­don­née par sa mère , orphe­line trop tôt d’un père qui a juste eu le temps de lui donner le goût de la bonne nour­ri­ture, elle rame pour survivre d’abord au lycée. Ah ! les lycées améri­cains la violence qui y règne est d’au­tant plus surpre­nante que ce n’est pas l’image que j’en avais. Souvent quand j’in­ter­ro­geais les étudiants améri­cains sur leurs années lycée, ils me disaient que cela repré­sen­tait pour eux un grand moment de bonheur, alors que les jeunes Fran­çais détestent presque toujours leur lycée. Le roman s’in­té­resse ensuite à diffé­rents person­nages, l’on croit quit­ter Eva mais on suit son parcours et sa progres­sion comme chef d’exception à travers les rencontres qu’elle est amenée à faire, elle n’est plus alors le person­nage prin­ci­pal, et cela nous permet de comprendre un autre milieu à travers une autre histoire.

On passe du concours de cuisine consa­cré aux barres de céréales où toutes les mesqui­ne­ries habi­tuelles dans ce genre de compé­ti­tion sont bien décrites, à l’ou­ver­ture de la chasse aux cerfs d’une violence que je ne suis pas prête d’ou­blier. La scène finale rassemble les éléments du puzzle de la vie d’Éva dans un moment d’anthologie roma­nesque et culi­naire. Fina­le­ment c’est au lecteur de réunir tous les person­nages, j’ai relu deux fois ce roman pour être bien sûre d’avoir bien tout compris. Un grand moment de plai­sir dans mon été qui était plutôt sous le signe de romans plus tristes et je le dois à Aifelle qui avait été tentée par Cuné et Cathulu.

Citations

Légèreté et d’humour explication du lutefisk

Peu importe que ni Gustaf ni sa femme Elin, ni ses enfants n’aient jamais vu, et encore moins attrapé, assommé, fait sécher, trempé dans la soude, retrempé dans l’eau froide, un seul pois­son à chair blanche, ni accom­pli la déli­cate opéra­tion de cuis­son néces­saire pour obte­nir un aliment qui, quand il était préparé à la perfec­tion, ressem­blait à du smog en gelée et sentait l’eau d’aqua­rium bouillie.

Toujours le lutefisk

Lars, quant à lui, fut stupé­fait par ces vieilles scan­di­naves qui vinrent le trou­ver à l’église pour lui dire : » Un jeune homme qui prépare le lute­fisk comme toi aura beau­coup de succès auprès des femmes ». Or, d’après son expé­rience, la maîtrise du lute­fisk provo­quait géné­ra­le­ment du dégoût, au mieux de l’in­dif­fé­rence, chez ses rencards poten­tiels. Même les filles qui préten­daient aimer le lute­fisk ne voulaient pas le sentir quand elles n’en mangeaient pas, mais Lars ne leur lais­sait pas le choix.

Rupture amoureuse

« – Mais en atten­dant, conten­tons-nous d’être amis. »
Will avait déjà entendu cette phrase et il avait appris à ne plus écou­ter ce que disait la fille ensuite parce que c’était du baratin.

Le maïs

Anna Hlavek culti­vait un produit rare, presque inouï : une variété de maïs à polli­ni­sa­tion libre qui n’avait pas changé depuis plus de cent ans. D’après ce qu’elle savait, Anna avait hérité d’un stock de semences ayant appar­tenu à son grand-père, qui les avait ache­tés par corres­pon­dance .…en 1902. C’était exac­te­ment le même maïs que mangeait les arrières-grands-parents d’Oc­ta­via dans leur ferme près de Hunter dans le Dakota du Nord : des grains char­nus, fermes et juteux qui explo­saient dans la bouche, si sucrés qu’on aurait pu les manger en dessert.

Classe aisée américaine

Octa­via qui avait grandi à Minne­tonka, entouré de gens fortu­nés au goût sûr, qui avait obtenu des diplômes d’an­glais et de socio­lo­gie à Notre-Dame, dont le père était avocat d’af­faires et la belle-mère un ancien manne­quin deve­nue repré­sen­tante dans l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique, était desti­née à épou­ser un homme comme Robbe Kramer. Elle n’as­pi­rait pas à une vie meilleure que celle qu’elle avait connue dans son enfance ; elle n’avait pas besoin d’être plus riche, juste aisée, auprès d’un ami comme Robbe, atta­ché au même style de vie. Elle serait heureuse, elle le savait, de l’ac­com­pa­gner dans ses dîner de bien­fai­sance poli­tique, et de char­mer les épouses moins intel­li­gentes de ces futurs asso­ciés. Elle avait même appris à jouer au golf, elle savait confec­tion­ner vingt sept cock­tails diffé­rents, elle pouvait regar­der un match des Minne­sota Vikings et comprendre ce qui se passait sans poser de questions.