Édition Stock

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Autant je n’avais pas appré­cié la précé­dente lecture de Laurence Tardieu, « Un temps fou » , autant celle là m’a inté­res­sée. Pour­tant ça commen­çait assez mal, car encore l’uni­vers de cette femme et de sa famille que sa fille a fui me semblait bien loin de mes centres d’in­té­rêt. Et puis peu à peu , le roman s’est densi­fié et le récit de cette jour­née pendant laquelle Hannah pense atteindre l’apo­gée de la souf­france et qui verra aussi Lydie sa meilleure amie souf­frir à son tour, a été beau­coup plus riche que je ne m’y atten­dais. Cette belle amitié entre ces deux femmes donne un ton plus opti­miste au roman et en fait un des charmes pour moi. Le drame d’Han­nah , tient en peu de mots : sa fille Lorette a décidé de rompre sans aucune expli­ca­tion avec sa famille. Ce deuil qui n’en est pas un, est d’une violence qui depuis sept ans ronge Hannah, artiste peintre qui n’ar­rive même plus à peindre. En remon­tant dans le temps, on comprend à la fois l’his­toire de sa famille dont les grands parents ont été exécu­tés en 1942 parce qu’ils étaient juifs et de l’actualité du monde de 1989 à aujourd’­hui. Hannah a vécu dans la liesse (comme nous tous) l’ef­fon­dre­ment du mur de Berlin, puis a été terri­fiée par la guerre en Bosnie. Sa fille qu’elle aime d’un amour fusion­nel, perd peu à peu confiance dans cette mère qui est une véri­table écor­chée vive et qui s’in­té­resse trop aux malheurs du monde. Le roman se déroule, donc, sur une jour­née , le matin Hannah croit voire ou voit réel­le­ment Lorette sur le trot­toir d’en face, toute sa jour­née elle revit les moments de crise de sa famille et elle sait qu’elle doit télé­pho­ner à Lydie qui l’a invi­tée à dîner avec des amis, elle se sent inca­pable de retrou­ver son amie. Fina­le­ment, elles se retrou­ve­ront mais pas exac­te­ment comme l’avait prévue Lydie. Hannah va sans doute recom­men­cer à peindre ce qui est la fin la plus opti­miste qu’on puisse imagi­ner. Je ne peux en dire plus sans divul­gâ­cher l’in­trigue. Les deux ressorts du roman sont le mélange de l’ac­tua­lité et de la vie person­nelle, et l’hé­ré­dité du malheur des gens qui ont été touchés par la Shoa, la souf­france de cette mère privée de sa fille sert de cadre à ces deux fils conduc­teurs. Un bon roman, bien meilleur en tout cas que mes premières impres­sions.

Citations

Description si banale des couples qui s’usent.

Tout s’était délité sans qu’il s’en aper­çoive. Il se rappe­lait pour­tant avoir été très amou­reux lors­qu’il l’avait rencon­trée, à trente ans. Elle, socio­logue, jeune femme rousse à la peau pâle, au rire presque silen­cieux, au regard obsé­dant (enchan­te­ment dont il avait fini, après plusieurs mois, par iden­ti­fier l’ori­gine : un très léger stra­bisme, dont on pouvait diffi­ci­le­ment se rendre compte à moins de fixer long­temps les deux yeux, et à l’ins­tant même où il avait compris ce qui depuis des mois le rendait fou, le regard gris-vert avait perdu de sa magie) et que tous ses copains lui envoyaient. Lui, jeune cancé­ro­logue passionné par son métier, promis à un brillante à venir. Oui, la vie avait été belle, et joyeuse, et sexuelle,avec Claire. Que s’était-il passé pour qu’au­jourd’­hui les rares paroles qu’ils échangent concernent des pots de yaourt, le chauf­fa­giste à faire venir, la litière du chat ? Que s’était-il passé, d’atro­ce­ment banal, qu’il n’avait pas vu se former, et contre quoi aujourd’­hui il ne pouvait plus lutter, comme si Claire et lui avaient commencé, il y a bien long­temps, et alors même qu’ils ne le savaient pas encore, à glis­ser le long d’une pente, et qu’il n’y avait aujourd’­hui plus de retour en arrière possible, plus de possi­bi­lité de bonheur ?

Le drame de la famille

Hannah, alors tout jeune adoles­cente, avait soudain vu, effa­rée, le visage de cette tante d’or­di­naire silen­cieuse et discrète se tordre, comme si la peau deve­nait du chif­fon, et les larmes rouler sur ses joues, et elle avait entendu, ils avaient tous entendu, la brève phrase demeu­rée depuis comme un coup de tonnerre dans la nuit, dont Hannah se deman­dait parfois, à force de l’avoir répé­tée menta­le­ment pendant des années, si elle ne l’avait pas inven­tée : « De toute façon, s’ils avaient pu tous nous faire dispa­raître, ils l’au­raient fait. On est restés là David et moi cachés dans notre trou, à les regar­der partir pour la mort comme des chiens, on est restés là, impuis­sants, à les regar­der partir. »

La mort

Tu vois, ce qu’il y a de très violent lorsque meurt quel­qu’un qu’on a beau­coup aimé, c’est qu’au début, on a le senti­ment de perdre cette personne, de la perdre réel­le­ment. On ne peut plus lui parler, on ne peut plus la toucher, on ne peut plus la regar­der, se dire que cette couleur lui va bien, qu’elle a le visage reposé… On ne peut plus l’en­tendre rire… Mais ensuite, avec le temps, si on se souvient d’elle, si on se souvient d’elle vrai­ment, je veux dire si on se concentre pour se rappe­ler le grain exact de sa peau, la façon qu’elle avait de sourire, de parler, l’ex­pres­sion de son visage lors­qu’elle vous écou­tait , la manière qu’elle avait de poser une main sur votre épaule, d’en­fi­ler un manteau, de décou­vrir un cadeau, de piquer un fou rire, alors c’est comme si on parve­nait à faire reve­nir cette personne du royaume des morts, à la faire reve­nir douce­ment parmi nous, mais cette fois : en nous. Elle ne fait plus partie des vivants, elle ne déam­bu­lera plus parmi nous, mais elle occupe désor­mais notre cœur, notre mémoire. Notre âme. C’est un petit miracle, une victoire acquise sur la dispa­ri­tion.

Son père lui parle

Ce qui est arrivé un jour de prin­temps 1942 et qui s’est produit sous mes yeux n’en finit pas de nous faire sombrer, de nous aspi­rer, on croit que c’est arrivé à mes parents un jour de l’an­née 1942 et ça conti­nue à nous arri­ver, ça conti­nue à nous arri­ver à nous tous, Hannah, à moi, à toi, à Lorette, comme si la défla­gra­tion ne s’était jamais arrê­tée … Ce jour-là la nuit est entrée dans toutes les vies de notre famille, les vies présentes et celles à venir. Je crois, Hannah, je crois que nos corps se souviennent de ce qu’ils n’ont pas vécu, de ce qui a assiégé ceux qui nous ont mis au monde, nos corps se souviennent de la peur, ils se souviennent de l’ef­froi..

Je sais que je dois cette lecture à un blog, mais j’ai hélas oublié de noter son nom . Si je le retrouve, je mettrai immé­dia­te­ment un lien.

Ce livre est un essai du fils du « sauvé », Georges Heis­bourg pour cerner la person­na­lité de son « sauveur » le baron von Hoinin­gen. C’est une plon­gée très inté­res­sante dans la deuxième guerre mondiale et en parti­cu­lier dans le nazisme. L’au­teur s’at­telle à une tâche rendue complexe par la person­na­lité du baron qui n’a jamais raconté ce qu’il a fait pendant la guerre et qui ne s’est jamais glori­fié de quoi que ce soit. « Un taiseux » et un « hyper » discret nous est donc présenté par quel­qu’un qui ne veut surtout pas roman­cer cette histoire. Au passage, je me suis demandé si ce n’était pas là un trait de la haute société luxem­bour­geoise, car le père de l’au­teur n’a pas raconté grand chose non plus. Et si l’au­teur se plaint de n’avoir qu’une photo du baron, il ne met aucune photo de son père dans ce livre. Les sources d’archives proviennent surtout de l’Al­le­magne, car la Gestapo avait la manie de tout écrire pour faire des dossiers sur tout le monde et ce mili­taire haut gradé et noble avait tout pour finir pendu. Il n’a dû son salut qu’à sa fuite au dernier moment de la guerre, alors que l’ar­mée alle­mande recu­lait sur tous les fronts. Mais cela n’empêchait pas la Gestapo de lancer ses sbires à la recherche du fugi­tif soup­çonné à juste titre d’avoir des accoin­tances avec les conju­rés qui ont essayés en vain d’as­sas­si­ner Hitler. Tout ce qu’a fait ce baron est bien analysé et s’ap­puie sur des témoi­gnages de ceux qui ont profité de son enga­ge­ment. Tous le décrivent comme un homme « bien ». Mais alors pour­quoi sa propre famille ne veut pas témoi­gner ? Par pudeur ? De crainte de révé­ler un secret ? L’au­teur comme le lecteur en est réduit aux hypo­thèses. Enfin, le livre se termine sur une réflexion à propos du bien . C’est inté­res­sant de voir que même dans le pire système, il y a des indi­vi­dus qui ne feront pas exac­te­ment ce que des tortion­naires au pouvoir attendent d’eux. C’est ce que l’au­teur défi­nit comme « la bana­lité du bien » qui est en chacun de nous . Alors que » la bana­lité du mal » expres­sion si mal comprise d » Hannah Arendt est le fait d’êtres sadiques et dépra­vés qui se cachent derrière des êtres dont l’ap­pa­rence et la vie sont banales.

Citations

Le recrutement nazi

L’une des forces du Nazisme sera hélas d’avoir su recru­ter aux deux extrêmes du spectre des compé­tences : d’un côté les brutes mena­cées de déclas­se­ment , profil large­ment répandu chez les Gaulei­ter, de l’autre les surdi­plô­més, notam­ment dans les disci­plines juri­diques, qui aurait réussi dans n’im­porte quel système et que l’on trou­vera souvent chez les SS, spécia­le­ment dans les Einsatz­kom­man­dos exter­mi­na­teurs sur le front de l’Est.

Je ne savais pas ça !

Un pasteur proche de la branche natio­nal-socia­liste du protes­tan­tisme, les tenant du « Deut­scher-Christ » (un Jésus non pas juif mais aryen)

Cet étrange Nazi

En ligne de résul­tats : Franz von Hoinin­gen a contri­bué à tirer au moins 574 Juifs, (964 avec « le dernier convoi ») des griffes des nazis au Luxem­bourg, dont de l’ordre de 470 vers un naufrage défi­ni­tif hors d’Eu­rope. Les recherches les plus récentes estime à 890 le nombre total des Juifs du Luxem­bourg qui ont pu quit­ter l’Eu­rope occu­pée pendant la guerre : plus de la moitié de ces sauve­tages défi­ni­tifs doivent être attri­bués, au moins entre autres, au baron.

Un luxembourgeois conservateur : son père.

Un conser­va­teur luxem­bour­geois, c’est d’abord quel­qu’un qui soutient l’exis­tence même du grand-duché et de la dynas­tie grand-ducale. Nonobs­tant l’in­fluence cultu­relle alle­mande et la langue alle­mande dans le pays, et spécia­le­ment à travers une église alors puis­sante, ce natio­na­lisme est davan­tage anti­prus­sien et anti­al­le­mand qu’an­ti­fran­çais ou qu’an­ti­belge. L’épi­sode de 19141918 avait eu pour effet de confor­ter ce posi­tion­ne­ment. Mon père avait par ailleurs pris goût pour la culture et la langue fran­çaises, d’où son choix d’en­ta­mer ses études supé­rieures à Grenoble et à la Sorbonne, à à l’époque, il n’y avait pas d’uni­ver­sité au grand-duché, et les bache­liers pouvaient choi­sir de pour­suivre leurs études en Belgique, en France ou en Alle­magne. Réac­tion­naire, il l’était, mais démo­crate aussi et affi­chera donc ses senti­ments pro-Alliés pendant la drôle de guerre.

La banalité du bien

Pour­tant, ils sont mis par une combi­nai­son assez simi­laire d’éthique de respon­sa­bi­lité et l’éthique de convic­tion. Ce ne sont pas des cyniques. La formule « noblesse oblige » ne s’ap­plique pas au pied de la lettre, puisque seul Hoinin­gen fait partie de cette confré­rie là : pour­tant elle paraît résu­mer leur approche de la situa­tion excep­tion­nelle dans ces années de feu. Aussi, on ne manquera pas de souli­gner l’im­por­tance capi­tale de la trans­mis­sion éthique dans nos socié­tés, trans­mis­sion qui implique aussi une certaine compré­hen­sion de notre passé.

le cas de la Pologne et de la Hongrie

Des pays comme la Pologne où la Hongrie ne parviennent pas à apai­ser leur rela­tion au passé de la guerre froide en partie parce qu’ils n’ont fait que très impar­fai­te­ment leur travail de mémoire par rapport aux drames de la Seconde Guerre mondiale.

Appel au témoignage

Il y a une immense noblesse à faire le bien, surtout si cela implique de tour­ner le dos au système de croyances de son clan, de sa tribu. Cepen­dant, l’ac­tion doit être prolon­gée par sa narra­tion. Le taiseux baron, mais pas seule­ment lui, n’y était pas porté. Il est temps d’en parler. Et, en parlant, peut-être susci­te­rons- nous d’autres voca­tions : des langues de proches se délie­ront, des archives fami­liales ou publiques s’ou­vri­ront. En d’autres mots, et en retour­nant l’adage fami­lier : pas seule­ment des actes mais aussi des paroles. Telle est la condi­tion d’une trans­mis­sion durable.

Homère, pour autant qu’il est réel­le­ment existé, paraît avoir été de cet avis. Qui lui donne­rait tort trois mille ans plus tard ?

Traduit du Néer­lan­dais par Philippe Noble

Cette partie de petits chevaux ne sera jamais termi­née puisque ce soir de janvier en 1945, à Haar­lem en Hollande, la famille Steen­wick enten­dra six coups de feu dans leur rue. La famille voit alors avec horreur que leurs voisins déplacent un cadavre au seuil de leur porte. C’est celui de Ploeg un mili­cien de la pire espèce qui vient d’être abattu par la résis­tance. Peter Steen­wick un jeune adoles­cent sort de chez lui sans réflé­chir et tout s’en­chaîne très vite. Les Alle­mands réagissent avec la violence coutu­mière des Nazis, exacer­bée par l’im­mi­nence de la défaite, ils embarquent tout le monde et incen­dient la maison. Anton âgé de 12 ans survi­vra à ce drame affreux . Après une nuit au poste de police dans une cellule qu’il partage avec une femme dont il ne voit pas le visage mais qui lui appor­tera un peu de douceur, il sera confié à son oncle et sa tante à Amster­dam et compren­dra très vite que toute sa famille a été fusillée. C’est la première partie du roman, que Patrice et Goran m’ont donné envie de décou­vrir. Un grand merci car je ne suis pas prête d’ou­blier ce livre.

Anton devient méde­cin anes­thé­siste et en quatre épisodes très diffé­rents, il fera bien malgré lui la lumière sur ce qui s’est passé ce jour là. Il avait en lui ce trou béant de la dispa­ri­tion de sa famille mais il ne voulait pas s’y confron­ter. Il a été aimé par son oncle et sa tante mais ceux-ci n’ont pas réussi à entrou­vrir sa cara­pace de défense, il faudra diffé­rents événe­ments et des rencontres dues au hasard pour que, peu à peu , Anton trouve la force de se confron­ter à son passé. Cela permet au lecteur de vivre diffé­rents moments de la vie poli­tique en Hollande. La lutte anti-commu­niste et une mani­fes­ta­tion lui permet­tra de retrou­ver le fils de Ploeg qui est devenu un mili­tant anti-commu­niste acharné. Puis, nous voyons la montée de la sociale démo­cra­tie et la libé­ra­tion du pire des nazis hollan­dais et enfin il décou­vrira pour­quoi son voisin a déplacé le cadavre du mili­cien. Il y a un petit côté enquête poli­cière mais ce n’est pas le plus impor­tant, on est confronté avec Anton aux méandres de la mémoire et de la culpa­bi­lité des uns et des autres. Aux trans­for­ma­tions des faits face à l’usure du temps. Et à une compré­hen­sion très fine de la Hollande on ne peut pas dire que ce soit un peuple très joyeux ni très opti­miste. Les person­na­li­tés semblent aussi réser­vées que dignes, et on découvre que la colla­bo­ra­tion fut aussi terrible qu’en France. La fin du roman réserve une surprise que je vous laisse décou­vrir.

PS je viens de me rendre compte en remplis­sant mon Abécé­daire des auteurs que j’avais lu un autre roman de cet auteur que je n’avais pas appré­cié : » La décou­verte du ciel »

Citations

Discussion avec un père érudit en 1945 à Haarlem au pays bas.

-Sais-tu ce qu’é­tait un symbo­lon ?
- Non,dit Peter d’un ton qui montrait qu’il n’était pas non plus dési­reux de le savoir.
-Eh bien, qu’est ce que c’est, papa ? Demanda Anton.
- C’était une pierre que l’on brisait en deux. Suppose que je sois reçu chez quel­qu’un dans une autre ville et que je demande à mon hôte de bien vouloir t’ac­cueillir à ton tour : comment saura-t-il si tu es vrai­ment mon fils ? Alors nous faisons un symbo­lon, il en garde la moitié et, rentré chez moi, je te donne maître. Quand tu te présen­tera chez lui, les deux moitiés s’emboîteront.

Les monuments commémoratifs

Peut-être s’était-on vive­ment affronté, au sein de la commis­sion provin­ciale des monu­ments commé­mo­ra­tifs, sur le point de savoir si leurs noms avaient bien leur place ici. Peut-être certains fonc­tion­naires avaient-il observé qu’ils ne faisaient pas partie des otages à propre­ment parler et n’avaient d’ailleurs pas été fusillés, mais « ache­vés comme des bêtes » ; à quoi les repré­sen­tants de la Commis­sion natio­nale avaient répli­qué en deman­dant si cela ne méri­tait pas tout autant un monu­ment ; enfin les fonc­tion­naires provin­ciaux avaient réussi à obte­nir à titre de conces­sion au moins le nom de Peter fût écarté. Ce dernier ‑avec beau­coup de bonne volonté du moins ‑comp­tait parmi les héros de la résis­tance armée, qui avaient droit à d’autres monu­ments. Otages, résis­tants, Juifs, gitans, homo­sexuels, pas ques­tion de mélan­ger tous ces gens-là, sinon c’était la pétau­dière !

Culpabilité

Tu peux dire que ta famille vivrait encore si nous n’avions pas liquidé Ploeg : c’est vrai. C’est la pure vérité, mais ce n’est rien de plus. On peut dire aussi que ta famille vivrait encore si ton père avait loué autre­fois une autre maison dans une autre rue, c’est encore vrai. Dans ce cas je serai peut-être ici avec quel­qu’un d’autre. A moins que l’at­ten­tat n’ai eu lieu dans cette autre rue, car alors Ploeg aussi aurait pu habi­ter ailleurs. C’est un genre de vérité qui ne nous avance à rien. La seule vérité qui nous avance à quelque chose, c’est de dire, chacun a été abattu par qui l’a abattu, et par personne d’autre. Ploeg par nous, ta famille par les Chleuhs. Tu as le droit d’es­ti­mer que nous n’au­rions pas dû le faire, mais alors tu dois penser aussi qu’il aurait mieux valu que l’hu­ma­nité n’existe pas, étant donné son histoire. Dans ce cas tout l’amour, tout le bonheur et toute la beauté du monde ne serait même pas compensé la mort d’un seul enfant.

En Hollande en 1966

Voilà ce qui reste de la Résis­tance, un homme mal soigné, malheu­reux, à moitié ivre , qui se terre dans un sous-sol dont il ne sort peut-être plus que pour enter­rer ses amis, alors qu’on remet en liberté des crimi­nels de guerre et que l’his­toire suit son cours sans plus s’oc­cu­per de lui …

Réflexion sur le temps

Il n’y a rien dans l’ave­nir, il est vide, la seconde qui vient peut-être celle de ma mort ‑si bien que l’homme qui regarde l’ave­nir a le visage tourné vers le néant, alors que c’est juste­ment derrière lui qu’il y a quelque chose à voir : le passé conservé par la mémoire.
Ainsi les Grecs disent-ils, quand il parle de l’ave­nir : » Quelle vie avons-nous encore derrière nous ? »

Traduit de l’al­le­mand (Autriche) par Elisa­beth Landes

Encore un coup de cœur de notre club, qui avait déjà couronné Le Tabac Tres­niek que j’ai préféré à celui-ci. On est vrai­ment pris par cette lecture et pour­tant, il ne se passe pas grand chose dans ce roman, si ce n’est qu’une vie entière y est racon­tée. Egger a d’abord été un enfant marty­risé par un oncle paysan qui n’avait aucune envie d’éle­ver cet orphe­lin « batard », puis il devien­dra un paysan dur à la tâche dans une Bavière des années 30. Enfin, il connaî­tra l’amour et quelques années il sera heureux avec une jeune femme malheu­reu­se­ment dispa­rue dans une avalanche qui détruira son chalet et sa vie. Il sera alors employé dans une compa­gnie qui construira des télé­phé­riques et verra peu à peu sa montagne se trans­for­mer en lieu de loisirs . La grande histoire lui passe au dessus de la tête, lui qui n’a connu l’amour et l’af­fec­tion que si peu de temps. Les risques qu’il prend dans les construc­tions en montagne, la guerre et surtout sa capti­vité en Russie sovié­tique aurait dû le voir mourir lui qui a perdu sa raison de vivre, il en revient, en 1952, encore plus soli­taire. Oui, c’est toute une vie d’un homme simple et mal aimé qui se déroule devant nos yeux et l’au­teur sait nous la rendre présente sans pour autant qu’au­cun pathos ne se mêle à cette desti­née soli­taire.

Citations

Un enfant martyre

Comme toujours, le fermier avait trempé la tige dans l’eau pour l’as­sou­plir. Elles fendait l’air d’un trait en sifflant, avant d’at­ter­rir sur le derrière d’Eg­ger dans un bruit de soupir. Egger ne criait jamais, cela exci­tait le fermier qui frap­pait encore plus dur. Dieu endur­cit l’homme fait à son image, pour qu’il règne sur la terre et tous ce qui s’af­faire dessus. L’homme accom­plit la volonté de Dieu et dit la Parole de Dieu. L’homme donne la vie à la force de ses reins et prend la vie à la force de ses bras. L’homme est la chair, il est la terre, il est paysan, et il se nomme Hubert Kranz­sto­cker.

L’enfant mal aimé

Pendant toutes ces années passées à la ferme, il demeura l’étran­ger, celui qu’on tolé­rait, le bâtard d’une belle-sœur châtiée par ‑Dieu, qui devait la clémence du fermier au seul contenu d’un porte­feuille de cuir pendu à son cou. En réalité, on ne le consi­dé­rait pas comme un enfant. Il était une créa­ture vouée à trimer, à prier et à présen­ter son posté­rieur à la baguette de coudrier.

Camp de prisonniers en Russie

Au bout de quelques semaines, Egger cessa de comp­ter les morts qu’on enter­rait dans un petit bois de bouleaux, derrière le camp. La mort faisait partie de la vie comme les moisis­sures faisaient partie du pain. La mort, c’était la fièvre. La mort, c’était la fin. C’était une fissure dans le mur de la baraque, qui lais­sait passer le siffle­ment du vent.

La fin des camps de prisonniers en Russie

Il s’écoula encore près de six années avant que ne s’achève le temps d’Eg­ger en Russie. Rien n’avait annoncé leur libé­ra­tion, mais, un beau jour de l’été dix-neuf cent cinquante et un, les prison­niers furent rassem­blés tôt le matin devant les bara­que­ments et reçurent l’ordre de se désha­biller et d’en­tas­ser leurs vête­ments les uns sur les autres. Ce gros tas puant fut arrosé d’es­sence, puis allumé, et, tandis que les hommes fixaient les flammes, leurs visages trahis­saient leur terreur d’être fusillés sur-le-champ ou d’un sort plus terrible encore. Mais les Russes riaient et parlaient fort à tort et à travers, et quand l’un d’eux saisit un prison­nier aux épaules, l’en­laça et se mit à effec­tuer avec ce fanto­ma­tique sque­lette nu un grotesque pas de deux autour du feu, la plupart sentirent que ce jour-là serait un jour faste. Pour­vus chacun de vête­ments propres et d’un quignon de pain, les hommes quit­tèrent le camp dans l’heure même, pour s’ache­mi­ner vers la gare de chemin de fer la plus proche.


J’ai relu « Les joueurs d’échec » grâce à cette édition et la réflexion de Pierre Deshusses à propos de la traduc­tion m’a beau­coup inté­res­sée. Depuis le l’es­sai de Volko­vitch et son blabla, je suis très sensible à la traduc­tion et je n’ou­blie jamais de noter le nom du traduc­teur à propos des œuvres étran­gères. Dans cette édition l’ordre chro­no­lo­gique est respecté donc « les joueurs d’échec » termine le recueil puisqu’il est paru si peu de temps avant le suicide de Stefan Sweig. Chacune des nouvelles est précé­dée d’un prologue rédigé par le traduc­teur ou la traduc­trice. C’est vrai­ment un plai­sir de relire Zweig de cette façon. Il a telle­ment raison Pierre Deshusses, il faut retra­duire les textes car chaque époque a sa sensi­bi­lité et quand on ne lit pas dans la langue mater­nelle, on a du mal avec les archaïsmes du fran­çais qui alour­dissent inuti­le­ment la prose de l’écrivain.

Un traduc­teur n’est pas une personne qui vit hors de son temps. Par-delà ses quali­tés, il est le produit d’une ambiance, d’une idéo­lo­gie et parfois de mode. On ne traduit plus comme on tradui­sait il y a un demi-siècle. C’est l’un des grands para­doxes de la litté­ra­ture : une œuvre origi­nale ne peut être chan­gée ; sa traduc­tion doit être chan­gée, ce qui explique le phéno­mène que l’on appelle « retra­duc­tion » et qui touche tous les auteurs de tous les conti­nents.
Ce qui est certain c’est que j’ai relu avec grand plai­sir cette nouvelle, alors que très souvent j’étouffe à la lecture de Stefan Zweig , je trouve son style trop lourd . Alors un grand merci à Fran­çoise Wuil­mart , la traduc­trice, dont l’in­tro­duc­tion est brillante et pose si bien tout ce qu’on ressent pendant la lecture
Zweig a‑t-il fini par se sentir coupable de cet huma­nisme abstrait, de cet isole­ment qui pouvait passer pour une égoïste indif­fé­rence, et par se « dégoû­ter » de lui-même ?.… La confron­ta­tion entre le cham­pion « abruti » et le joueur abstrait a inspiré bien des analyses qui vont dans toutes dans ce sens : le person­nage du Dr B. symbo­li­se­rait une Europe tortu­rée qui s’au­to­dé­chire, Mirko Czen­to­vic qui utilise sa lenteur pour désta­bi­li­ser son adver­saire repré­sen­te­rait la stra­té­gie froide, déshu­ma­ni­sée et sadique du nazisme.
Vous souve­nez sans doute des parties d’échec qui ont lieu sur un paque­bot, menant le narra­teur vers l’exil. elles opposent d’abord l’homme qui ne savait faire que cela Mirko Czen­to­vic au Dr. B . Comme moi vous avez sans doute voulu que ce dernier écrase de toute sa brillante intel­li­gence cette stupide machine sans âme qui écrase tous ses concur­rents de son mépris. Mais aupa­ra­vant, Zweig décrit avec minu­tie une des horreurs du nazisme, une torture parti­cu­liè­re­ment raffi­née et sadique : le Dr. B a été pendant de longs mois tenu au plus grand secret sans pouvoir occu­per son esprit. Rien, il n’avait rien à regar­der ni à lire, il ne lui restait que son cerveau qui a bien failli deve­nir fou. Le plus grand des hasards lui offre la possi­bi­lité de lire un livre d’échec et dès lors, il devient à la fois le joueur le plus imagi­na­tif de son époque, mais hélas, cela le fit sombrer aussi dans la folie quand il essaye d’ima­gi­ner des parties où il jouait contre lui même. À travers les parties qui l’op­posent à Czen­to­vic, si bien décrites, c’est bien au combat de l’in­tel­li­gence raffi­née contre la force brutale à laquelle on assiste. Le cham­pion du monde, n’est pas si stupide qu’il y paraît car il comprend quand même très vite qu « il ne peut gagner qu’en ralen­tis­sant son jeu. Et hélas ! ce n’est pas celui que l’on souhai­te­rait voir triom­pher qui est le vain­queur. On ne peut pas oublier qu’a­lors que Stefan Zweig rédi­geait ces textes, tous ses livres étaient brûlés à Berlin et à Vienne, son intel­li­gence et son immense culture ne faisaient pas le poids face au Nazisme.

Citations

Les qualités pour jouer au échecs

Certes, je savais d’ex­pé­rience l’at­trait secret que pouvait exer­cer ce jeu Royal, le seul d’entre tous les jeux inven­tés par l’homme qui puisse se sous­traire souve­rai­ne­ment à la tyran­nie du hasard et le seul qui ne dispense ses lauriers qu’à l’in­tel­li­gence ou plutôt à une certaine forme d’in­tel­li­gence.

J’aime bien cette distinction

J’ai toujours pris le jeu d’échecs à la légère et joué pour mon seul plai­sir, quand je m’as­sieds devant un échi­quier pour une heure ce n’est pas dans le but de produire des efforts, mais contraire de me détendre l’es­prit. Je « joue« au plein sens du terme tandis que les autres, les vrais joueurs, ils « sérieusent », si je puis me permettre cet auda­cieux néolo­gisme. 

Le jeu des échecs

Aussi vieux que le monde et éter­nel­le­ment nouveau, méca­nique dans sa dispo­si­tion mais activé par la seule imagi­na­tion, limité dans son espace géomé­trique rigide et pour­tant illi­mité dans ses combi­nai­son, impli­qué dans un constant déve­lop­pe­ment et pour­tant stérile, une pensée qui ne mène à rien, une mathé­ma­tique qui n’éta­blit rien, un art qui ne laisse pas d’oeuvre, une archi­tec­ture sans matière et nonobs­tant d’une péren­nité plus avéré dans son être et dans son exis­tence que tous les livres ou tous les chef-d’œuvre, le seul et unique jeu qui a appar­tenu à tous les peuples et à tous les temps et dont personne ne sait quel Dieu en a fait don à la terre, pour tuer l’en­nui, pour aigui­ser les sens, pour stimu­ler l’âme.

Traduit du slovène par Andrée Lück-Gaye.

Repéré chez Blogart , je pensais vrai­ment tomber sous le charme de ce roman, mais ma lecture fut beau­coup plus labo­rieuse que la sienne. La construc­tion du roman est origi­nale : l’auteur scrute cette photo prise pendant la deuxième guerre mondiale et anime ces person­nages statiques en leur donnant une person­na­lité enri­chie de ses connais­sances histo­riques.

Ce départ est vrai­ment très inté­res­sant : vous voyez ces deux jeune filles, l’une d’elles regarde des hommes en uniforme alle­mand. Tout le drame de la Slové­nie est dans ce regard. Voici donc la jeune Slovène, Sonja, qui sait que son amour, Valen­tin, est dans les geôles de la Gestapo qui est diri­gée par un Slovène, Ludek, fervent mili­tant de l’idéal Nazi. Il est plus alle­mand que n’importe quel soldat de la Wehr­macht. Pour cela, il oublie son iden­tité slovène et veut se faire appe­ler Ludwig. Contre les faveurs de la jeune fille, il accep­tera de libé­rer son amou­reux que nous suivrons dans les maquis de la résis­tance yougo­slave. Aux horreurs nazies s’opposent les horreurs des maqui­sards, la popu­la­tion est broyée par des brutes sangui­naires qui se méfient de tout le monde. Que reste‑t’il de l’âme d’un peuple lorsque de telles logiques tota­li­taires se mettent en place ? Pas grand chose, des bribes de poésies qui hantent encore les mémoires et parfois des person­nages qui gardent leur huma­nité, mais ils sont si seuls. C’est un roman déses­pé­rant et diffi­cile à lire car on change souvent de point de vue, les mêmes faits se répètent racon­tés par des person­nages diffé­rents. Et puis parfois, les faits décrits sont tout simple­ment insou­te­nables, comme les assas­si­nats par les commu­nistes de pauvres gens qui n’ont que le tort d’être là au mauvais moments, comme les tortures dans les geôles nazies. Personne n’est à l’abri, surtout quand on commence à penser que les espions peuvent être partout. Ce roman montre, une fois de plus que lorsque l’horreur s’abat sur un pays personne n’en sort indemne contrai­re­ment aux versions offi­cielles construites par les vain­queurs.

Citations

Traitement des prisonniers par les SS

Il s’agit de creuser des tombes pour les fusillés

Là il y a des hommes condam­nés défi­ni­ti­ve­ment qui purgent une peine de prison ça pour­rait se faire. Et les prison­niers de guerre du camp de Melje. Les Anglais ? demanda quel­qu’un à travers un nuage de fumée. Ça n’ira pas. Ça ne peut abso­lu­ment pas être des Anglais, d’après la conven­tion de Genève, les prison­niers de guerre anglais ne peuvent pas faire ce travail. Mais on a des Russes, eux, on peut les utili­ser.

Un pays en guerre

Mais même si c’était la guerre et si les infor­ma­tions toujours plus mauvaises, parfois même terri­fiantes se bous­cu­laient, les gens vivaient leur vie de tous les jours. Dès que les sirènes s’ar­rê­taient de hurler et des bombes de tomber, ils allaient au théâtre et au cinéma ou avant chaque film on passait une revue hebdo­ma­daire, Wochen­shau, où des mili­taires en tanks que débou­laient toujours plus super­be­ment dans les plaines polo­naises et défen­daient la fron­tière occi­den­tale de l’in­va­sion des Barbares, d’autres allaient aux expo­si­tions à Paris et mangeaient des crois­sants dans les café en compa­gnie de femmes, d’autres encore faisaient tour­ner les roues des canons et leurs obus déchi­raient le ciel nocturne au-dessus de l’Al­le­magne et battaient les avions qui appor­taient la mort avec leurs bombes. C’était la guerre, en ville, la vie conti­nuait, on obte­nait de la nour­ri­ture avec des cartes de ration­ne­ment, les trafi­quants du marché noir gagnaient de l’argent grâce à la viande qu’ils rappor­taient des fermes envi­ron­nantes, les bureaux travaillaient impec­ca­ble­ment, les travailleurs conti­nuaient à sortir de l’usine. On ne savait pas on ne voulait pas savoir ce qui se passait dans les bureaux où aller travailler Ludwig Misch­kol­nig et Hans Hoch­bauer ni dans les caves où Johann retrous­sait ses manches.

L’amour et la guerre

L’amour triomphe de la distance, l’amour triomphe de tout. Sauf de la guerre. La guerre triomphe de tout, même de ceux qui se battent. Et de ceux qui attendent que ça passe.

Le militant le courage en temps de guerre.

Avec une mitrailleuse, au-dessus de Vitanje, il avait tenu la posi­tion tout un après-midi dans la neige de sorte qu’on avait pu se replier. Un combat­tant, un fou. Peut-être qu’il n’au­rait pas dû deve­nir chef du rensei­gne­ment. Un commu­niste. Un idéa­liste. Mais entre l’idéa­lisme et le sadisme, la voie est parfois étroite, esti­mait Vasja, le sadique est celui qui sait quel démon il a en lui.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Quel plai­sir de lire qu’un tout petit pays à l’échelle du monde a sauver l’hon­neur de la conscience humaine ! Seul le gouver­ne­ment Haïtien a décidé de recueillir tous les juifs qui se présen­te­raient dans son pays pour échap­per au nazisme. Les Haïtiens s’enorgueillissaient déjà d’avoir défait les troupes de Napo­léon, d’avoir aboli l’es­cla­vage et d’être sorti de la domi­na­tion améri­caine. En 1940, Haïti a déclaré la guerre aux Nazis alle­mands et aux Fascistes italiens. Bien sûr leurs moyens mili­taires ne suivaient pas vrai­ment mais on aurait tant aimé que d’autres pays aient eu le même courage. Louis-Philippe Dalem­bert raconte le destin d’un méde­cin Ruben Schwarz­berg descen­dant d’une famille de four­reurs polo­nais, ayant vécu une ving­taine d’an­née à Berlin. Ces destins de Juifs de la diaspora polo­naise, nous sont connus. La famille a fui l’in­to­lé­rance catho­lique polo­naise, s’est fort bien adapté au déve­lop­pe­ment écono­mique en Alle­magne, a souf­fert de la crise de 1929 et puis a vécu l’hor­reur de la montée du nazisme. Mais l’ori­gi­na­lité et le charme de ce livre vient du rappel des posi­tions histo­riques d’Haïti.

Grâce au style de Louis-Philippe Dalem­bert, qui sait nous faire comprendre pour­quoi et comment les Haïtiens nous réchauffent le cœur, le roman n’a pas, pour une fois, le ton tragique alors que le risque de mort est présent pendant toute la fuite du Docteur Ruben vers son île de liberté. Le style de l’au­teur donne un souffle des Caraïbes et épouse telle­ment bien ce que l’on peut savoir de ce pays. Je recom­mande pour tous ceux et toutes celles qui seraient en manque d’éro­tisme la scène durant laquelle notre tout jeune méde­cin alle­mand (un peu coincé) rencontre pour la première fois la pléni­tude d’une expé­rience sexuelle réus­sie avec Marie-Carmel épouse trop délais­sée d’un diplo­mate Haïtien, les deux pages qui lui sont consa­crées commencent ainsi :

« Marie-Carmel savait jouer de son corps comme d’un instru­ment de musique, en tirer les notes les plus vibrantes, des accords dont Ruben lui-même igno­rait que ses sens étaient porteurs. »
Malgré les tragé­dies que nous connais­sons bien et qui vont traver­ser la vie de cette famille la force de vie venant de ce petit pays fait de ce roman un livre joyeux. Mais c’est lors d’une autre tragé­die, le terrible trem­ble­ment de terre de 2010 que le vieux docteur Ruben Schwarz­berg racon­tera toute sa vie à sa petite nièce Debo­rah, la petite fille de Ruth celle qui grâce à sa clair­voyance et à son éner­gie aura donné conscience en 1938 à toute la famille qu’il fallait quit­ter au plus vite Berlin.
Comme beau­coup de familles juives exilées les uns ont pris souche en Israël. D’autres aux États-Unis et donc, deux des leurs, sont en Haïti. Leur histoire n’est pas sans rappe­ler celles des chré­tiens d’Orient si bien raconté dans « les Disper­sés » de Inaam Kacha­chi… d’ailleurs c’est le renou­veau des milliers d’exi­lés fuyant les conflits violents qui ont poussé l’au­teur à racon­ter celle-ci qui main­te­nant est prête comme les ombres à s’ef­fa­cer de nos mémoires.
PS
Keisha et Aifelle ont beau­coup aimé

Citations

Déclaration de guerre de Haïti le 12 décembre 1941 à l’Allemagne nazie

Pour les plus aver­tis, c’était juste une ques­tion de logis­tique. On aurait été un chouïa mieux armé, il aurait vu ce qu’il aurait vu, ce pingre -« nazi » en créole haïtien signi­fiant aussi « grippe-sous ». On lui aurait fait bouf­fer sa mous­tache ridi­cule à Char­lie Chaplin, dit un homme qui avait vu « le Dicta­teur » la veille. On lui aurait telle­ment latté le cul que même sa mère n’au­rait pu le distin­guer d’un babouin. (…) Depuis que leurs ancêtres avaient mis une bran­lée aux vété­rans de l’in­di­cible armada de Napo­léon, les Haïtiens s’imaginaient terras­ser les plus puis­sants de la planète, comme on écra­se­rait un chétif insecte, d’un talon indif­fé­rent. Dans leur esprit, un Autri­chien à la gestuelle de bouf­fon ou un nabot corse dressé sur ses ergots, c’était blanc bicorne, bicorne blanc.

Rencontre à Paris d’un juif allemand et d’une poétesse d’Haïti

Ces deux derniers années, Haïti avait accueilli quelques dizaines de Juifs, venus de Pologne et d’Al­le­magne pour la plupart. Les infor­ma­tions récentes avaient amené le nouveau gouver­ne­ment à prendre des déci­sions radi­cales, en désa­veu offi­ciel de la poli­tique de ce monsieur Adolf. Tous semaines plus tôt, il avait publié un décret-loi permet­tant à tout Juif qui le souhai­tait de béné­fi­cier de la natu­ra­li­sa­tion « in absen­tia ».

Générosité haïtienne

S’il avait accepté de reve­nir sur cette histoire, c’était pour les centaines de millions de réfu­giés qui, aujourd’­hui encore arpente déserts, forêts et océans à la recherche d’une terre d’asile. Sa petite histoire person­nelle n’était pas, par moment, sans rappe­ler la l’heure. Et puis, pour les Haïtiens aussi. Pour qu’ils sachent , en dépit du manque maté­riel donc il avait de tout temps subit les préju­dices, du mépris trop souvent rencon­tré dans leur propre errance, qu’ils restent un grand peuple. Pas seule­ment pour avoir réalisé la plus impor­tante révo­lu­tion du XIX° siècle, mais aussi pour avoir contri­bué au cours de leur histoire, à amélio­rer la condi­tion humaine. Ils n’ont jamais été pauvre en géné­ro­sité à l’égard des autres peuples, le sien en parti­cu­lier. Et cela, personne ne peut le leur enle­ver.

Les mœurs haïtiennes

Il n’était pas rare en tout cas de voir, un dimanche midi, déjeu­ner à la table fami­liale un enfant du dehors ‑comme on appelle ici les fils natu­rel- à côté d’un frère ou d’une sœur « du dedans » du même âge ; tout comme de voir un gosse porter, réunis en prénom composé, les nom et prénom de son père natu­rel mariée par ailleurs, et qui avait refusé de le recon­naître léga­le­ment. La maîtresse bafouée jurait ses grands dieux que ce n’était pas pour elle, mais pour le petit inno­cent venu au monde sans rien avoir demandé à personne, et prenait ainsi sa revanche, mettant, sinon le père réel ou supposé devant ses respon­sa­bi­li­tés, du moins toute la ville au courant, surtout si le coupable était quel­qu’un de connu.

Philosophie

L’avan­tage avec le grand âge, c’est qu’on sait qu’on va mourir de quelque chose, autant que ce soit par le rhum.

La religion à Haïti

Ce qui préoc­cu­paient le plus les Haïtiens, c’était de savoir si on pouvait être juif et vaudoui­sant à la fois, servir Yahweh et le Grand Maître, Abra­ham et Atibon Lebga, un compro­mis trouvé de longue date avec la reli­gion catho­lique.

Traduit de l’al­le­mand par Georges STURM. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Il est très rare que je lise des romans poli­ciers, mais c’est tout l’in­té­rêt de ce club de lecture : se lais­ser guider vers des romans que j’igno­re­rais autre­ment. Ce roman permet de revivre le terrible hiver 1947 à Hambourg. Il y a fait un froid sibé­rien de janvier à mars. Et dans cette ville bombar­dée qui n’a pas encore eu le temps de se recons­truire, la popu­la­tion grelotte, a faim et vit pour une grande’ partie des plus pauvres dans des condi­tions de promis­cuité terribles. Beau­coup de gens fuyant les russes, ou n’ayant plus de maison s’en­tassent dans des hangars ou des bunkers et doivent leur survie à la fouille des décombres lais­sés par les bombar­de­ments. Sur ces ruines, quatre corps nus seront décou­verts, un homme deux femmes et une fillette (le fait est réel, la police n’a jamais pu savoir qui étaient ces gens et n’a pas pu trou­ver leur assas­sin). L’en­quête est menée par un poli­cier Frank Stave, un adjoint qu’il n’ap­pré­cie pas Maschke, un anglais (Hambourg est encore en 1947 sous domi­na­tion britan­nique) James C. MsDo­nald. La vie après le IIIe Reich à Hambourg est beau­coup plus passion­nante que l’en­quête elle-même (mais c’est une non-spécia­liste du genre « poli­cier » qui le dit !).

Au début j’étais gênée par le côté larmoyant du poli­cier : oui les Alle­mands ont souf­fert après la guerre mais étant donné le trai­te­ment qu’ils avaient réservé à l’Eu­rope, je me sentais peu de compas­sion. Et puis, peu à peu, les person­nages se sont étof­fés et on sent que pour revivre, l’Al­le­magne doit faire face à son passé, beau­coup essaient de le faire, mais aussi que l’on ne peut pas tour­ner la page brus­que­ment. Les Alle­mands qui avaient vu leurs maisons détruites par les bombes anglaises étaient dans la misère et dans le déses­poir car ils se sentaient aussi coupables que victimes. Cela donne une ambiance étrange que cet écri­vain a parfai­te­ment rendu. On sent aussi qu’il faudra beau­coup de temps pour que les Alle­mands prennent conscience de l’éten­due des horreurs que les nazis ont commises. Hambourg est rempli de réfu­giés, de personnes dépla­cées, mais aussi de bour­reaux qui se cachent parmi tous ces gens et espèrent ainsi échap­per à la justice.

Ce roman plaira sans doute aux amateurs des enquêtes poli­cières, avec des flics un peu glauques et ayant trop vu d’hor­reurs pour garder confiance dans la bonté des hommes. Mais même les non-lecteurs du genre aime­ront ce roman qui se situe à une époque très inté­res­sante, celle où les Alle­mands n’ont pas encore réalisé l’éten­due des horreurs nazies et où ils doivent mettre leur fierté dans leur poche et accep­ter que les vain­queurs qui les occupent et qui ont détruit leurs villes soient les maîtres de leur pays.

Citations

En 1947 à Hambourg

Il arrive que de jeunes Hambour­geois, dont certains viennent juste d’être libé­rés d’un camp de prison­niers des Alliés, chahutent des soldats britan­niques dans les rues sombres, par fierté natio­nale comme ils disent, sans toute­fois oser aller plus loin. Stave quant à lui ne ressent aucune haine des occu­pants, même si c’est bien une bombe anglaise qui lui a ravi Marga­rethe. Confu­sé­ment, il se sent honteux des crimes des nazis, et c’est pour­quoi, même si l’idée lui paraît perverse, il se sent libéré d’un poids face aux dévas­ta­tions de la ville et à sa vie anéan­tie. Une perte et des priva­tions comme puni­tion méri­tée. On est devant des temps nouveaux. Peut-être.

Les survivants des camps 1947 Hambourg

Et quand un solli­ci­teur a supporté patiem­ment toutes les humi­lia­tions, la Croix-Rouge lui accorde une ration spéciale : un pain, une boîte de corned-beef, cinq tickets repas- déjeu­ner dans une cantine publique, huit semaines de rations supplé­men­taires sur la présen­ta­tion de la carte. C’est tout. Parce que les prati­ciens de la chambre des méde­cins de Hambourg ont décrété, je cite, » qu’en règle géné­rale l’état sani­taire et le niveau d’ali­men­ta­tion des déte­nus des camps est abso­lu­ment satis­fai­sant ».

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Prix Renau­dot 2017 . Féli­ci­ta­tions !


Quel livre ! La biblio­thé­caire nous avait prévenu, ce roman est inté­res­sant à plus d’un titre, ce n’est pas seule­ment un livre de plus sur l’horreur d’Au­sch­witz. Olivier Guez commence son récit lorsque Josef Mengele débarque en Argen­tine sous le nom d’Hel­mut Gregor, après avoir passé trois ans à se cacher dans une ferme en Bavière non loin de Günz­burg sa ville natale où son père occupe des fonc­tions très impor­tantes à la fois, indus­triel pros­père, et maire de sa ville. Toute sa vie de fuyard, Mengele sera soutenu finan­ciè­re­ment par sa famille. Deux périodes très distinctes partagent sa vie d’après Ausch­witz, d’abord une vie d’exilé très confor­table en Argen­tine. Sous le régime des Peron, les anciens digni­taires Nazis sont les bien­ve­nus et il devient un indus­triel reconnu et vend aussi les machines agri­coles « Mengele » que sa famille produit à Günz­burg.

Tout le monde tire profit de la situa­tion, l’in­dus­trie alle­mande prend pied en Amérique latine et Josef s’en­ri­chit. Son père lui fait épou­ser la veuve de son frère pour que l’argent ne sorte pas de la famille. Et la petite famille vit une période très heureuse dans un domaine agréable, ils parti­cipent à la vie des Argen­tins et se sentent à l’abri de quel­conques repré­sailles.

Tout s’ef­fondre en 1960, quand le Mossad s’empare d’Eich­mann et le juge à Jéru­sa­lem. Mengele ne connaî­tra plus alors de repos, toujours en fuite, de plus en plus seul et traqué par les justices du monde entier. Mais jusqu’en février 1979, date de sa mort, sa famille alle­mande lui a envoyé de l’argent. On aurait donc pu le retrou­ver, pour infor­ma­tion l’en­tre­prise fami­liale Mengele n’a disparu qu’en 1991 et le nom de la marque en 2011.

La person­na­lité de ce méde­cin tortion­naire tel que Olivier Guez l’ima­gine, est assez crédible, jusqu’à la fin de sa vie, il se consi­dé­rera comme un grand savant incom­pris et il devien­dra au fil des années d’exil un homme insup­por­table rejeté de tous ceux qui se faisaient gras­se­ment payer pour le cacher. La plon­gée dans cette person­na­lité est suppor­table car Mengele n’a plus aucun pouvoir et même si on aurait aimé qu’il soit jugé on peut se réjouir qu’il ait fini seul et sans aucun récon­fort. Ce qui n’est pas le cas de beau­coup d’in­dus­triels alle­mands qui ont établi leur fortune sous le régime Nazi. L’as­pect le plus éton­nant de ce roman, c’est la complai­sance de l’Ar­gen­tine de l’Uruguay vis à vis des Nazis. Cette commu­nauté de fuyards Nazis a d’abord eu pignon sur rue et a contri­bué au déve­lop­pe­ment écono­mique de ces pays, puis ces hommes ont peu peu à peu perdu de leur superbe et se sont avérés de bien piètres entre­pre­neurs.

Citations

L’Allemagne nazie

Tout le monde a profité du système, jusqu’aux destruc­tions des dernières années de guerre. Personne ne protes­tait quand les Juifs agenouillés nettoyaient m les trot­toirs et personne n’a rien dit quand ils ont disparu du jour au lende­main. Si la planète ne s’était pas liguée contre l’Allemagne, le nazisme serait toujours au pouvoir.

L’Allemagne d’après guerre

À la nostal­gie nazi les Alle­mands préfèrent les vacances en Italie. Le même oppor­tu­nisme qui les a inci­tés à servir le Reich les pousse à embras­ser la démo­cra­tie, les Alle­mands ont l’échine souple et aux élec­tions de 1953, le Parti impé­rial est balayé.

Les industriels allemands

À Ausch­witz, les cartels alle­mand s’en sont mis plein les poches en exploi­tant la main d’oeuvre servile à leur dispo­si­tion jusqu’à l’épui­se­ment. Ausch­witz, une entre­prise fruc­tueuse : avant son arri­vée au camp, les dépor­tés produi­sait déjà du caou­tchouc synthé­tique pour IG Farben et les armes pour Krupp. L’usine de feutre Alex Zink ache­tait des cheveux de femmes par sacs entiers à la Komman­dan­tur et en faisait des chaus­settes pour les équi­pages de sous-marins ou des tuyaux pour les chemins de fer. Les labo­ra­toire Scher­ring rému­né­raient un de ses confrères pour qu’il procède à des expé­ri­men­ta­tions sur la fécon­da­tion in vitro et Bayer testait de nouveaux médi­ca­ments contre le typhus sur les déte­nus du camp. Vingt ans plus tard, bougonne Mengele, les diri­geants de ces entre­prises ont retourné leur veste. Ils fument le cigare entou­rés de leur famille en siro­tant de bon vin dans leur villa de Munich ou de Franc­fort pendant que lui patauge dans la bouse de vache ! Traites ! Plan­qués ! Pour­ri­tures ! En travaillant main dans la main à Ausch­witz, indus­tries, banques et orga­nismes gouver­ne­men­taux en ont tiré des profits exor­bi­tant, lui qui ne s’est pas enri­chis d’un pfen­nig doit payer seul l’ad­di­tion.

Description de Mengele à Auschwit par son adjoint

Mengele est infa­ti­gable dans l’exer­cice de ses fonc­tions. Il passe des heures entières plongé dans le travail, debout une demi-jour­née devant la rampe juive ou arrive déjà quatre ou cinq trains par jour char­gés de dépor­tés de Hongrie. Son bras s’élance inva­ria­ble­ment dans la même direc­tion, à gauche. Des trains entiers sont envoyés au chambre à gaz et au bûcher. Il consi­dère l’ex­pé­di­tion de centaines de milliers de Juifs à la chambre à gaz comme un devoir patrio­tique. Dans la baraque d’ex­pé­ri­men­ta­tion du camp tsigane on effec­tue sur les nains et les jumeaux tous les examens médi­caux que le corps humain est capable de suppor­ter. Des prises de sang, des ponc­tions lombaires, des échanges de sang entre jumeaux d’in­nom­brables examens fati­gants dépri­mants, in-vivo. Pour l’étude compa­ra­tive des organes, les jumeaux doivent mourir en même temps. Aussi meurent-ils dans des baraques du camp d’Au­sch­witz dans le quar­tier B, par la main du docteur Mengele.

Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Bernard Hœpff­ner avec la colla­bo­ra­tion de Cathe­rine Goffaux.


Le récent article de Keisha m’a amenée à relire ce roman que j’avais aban­donné, il m’a fallu toute la force de sa convic­tion pour que je le termine. J’ai failli plus d’une fois faire comme Sandrine renvoyer ce roman aux oubliettes. Il est construit autour d’un texte perdu, caché, présenté comme « unique » et « superbe », il donne, donc, au lecteur une seule envie : le lire à son tour pour parta­ger et comprendre ce plai­sir mais les extraits qui sont donnés sont (pour moi) des flops, cette décep­tion a entraîné une partie de mon désa­mour pour ce ce livre.

Extrait du livre présenté comme un chef d’oeuvre

Pendant l’age du verre, chacun pensait qu’une partie de son corps était extrê­me­ment fragile. Pour certains c’était une main, pour d’autres un fémur, et d’autres encore pensaient que c’était leur nez qui était en verre. L’âge du verre avez suivi l’âge de la pierre en tant que proces­sus évolu­tif de correc­tion, avait intro­duit un senti­ment nouveau de fragi­lité dans les rela­tions humaines qui encou­ra­geait la compas­sion.

Pour­quoi autant de mystère autour d’un texte aussi inin­té­res­sant ! Mais le pire n’est pas là, le côté abso­lu­ment insup­por­table de ce roman c’est sa construc­tion. Les person­nages sont reliés entre eux par des fils qui sont si emmê­lés que l’on ne sait pas ce qui les rapproche. Il y a cepen­dant de très beaux passages, les évoca­tions des diffé­rents aspects de l’ex­ter­mi­na­tion des juifs de Pologne et d’Eu­rope centrales. Le poids de tous ces morts et les souve­nirs qui ne peuvent plus être ravi­vés par les vivants mais qui se sont arrê­tés alors que les parents, les frères les sœurs, les amants et amantes avaient encore le reste de leur vie à parta­ger avec la fratrie ; cela finit par étouf­fer les survi­vants. J’au­rais tant voulu appré­cier ce livre, je suis bien triste de ne pas y être parve­nue.

Citations

Une mère envahissante

Quand je disais que j’al­lais dans ma chambre elle m’ap­pe­lait : « Que puis-je faire pour toi, je t’aime telle­ment », et j’avais toujours envie de dire,mais sans jamais le faire : Aime- moi moins.

Le grand amour

Et si l’homme avait autre­fois été un garçon qui avait promis qu’il ne tombe­rai jamais amou­reux d’une autre fille tant qu’il vivrait a tenu promesse, ce n’est pas parce qu’il était têtu ni même loyale. Il ne pouvais pas faire autre­ment. Et, après s’être caché pendant trois ans et demi, caché son amour pour un fils qui ne savait même pas qu’il exis­tait ne parais­sait pas impen­sable. Pas si c’était ce que la seule femme qu’il aime­rait jamais lui deman­de­rait de faire. Après tout, quelle impor­tance si un homme doit cacher une chose de plus lors­qu’il a complè­te­ment disparu ?

Un juif réfugié au Chili et le poids de la découverte du sort de ceux qui sont restés en Pologne.

La guerre s’acheva. Petit à petit, Livi­nov apprit ce qu’é­tait devenu sa soeur Myriam, et de ses parents, et de quatre autres frères et sœurs (ce qui était arrivé à son frère aîné André, il ne put le devi­ner qu’à partir de proba­bi­lité). Il apprit à vivre avec la vérité. Pas à l’ac­cep­ter, mais vivre en sa compa­gnie. C’était comme s’il vivait avec un éléphant. Sa chambre était minus­cule et, chaque matin, il devait se glis­ser le long de la vérité simple­ment pour se rendre à la salle de bains. Pour atteindre l’ar­moire et sortir des sous-vête­ments, il lui fallait passer à quatre pattes sous la vérité, en priant qu’elle ne choi­sisse pas ce moment précis pour s’as­seoir sur son visage. La nuit, quand il fermait les yeux, il la sentait planer au-dessus de lui.