Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard. Il a obtenu un coup de coeur.

Roman choral qui suit tous les membres d’une famille pendant la guerre 39/​45, au Havre. Ce roman nous fait revivre ce qui s’est passé dans cette ville et qui est, sauf pour les Havrais, quelque peu oublié. Dès le début de la guerre, cette ville a été plus que géné­reu­se­ment bombar­dée afin de détruire les instal­la­tions portuaires. Mais l’épisode le plus doulou­reux se situe à la fin de la guerre. Une garni­son alle­mande a refusé de se rendre alors que les alliés encer­claient la ville. Le comman­dant alle­mand a proposé de faire évacuer les civiles, on ne saura jamais pour­quoi les Anglais ont refusé ni pour­quoi ils ont bombardé Le Havre rédui­sant cette ville en cendre. Cet article du Figaro pose bien toutes ces ques­tions.

Le roman suit la vie d’Emilie et de Joffre qui ont deux enfants Lucie et Jean et de Muguette sœur d’Emilie et de ses deux enfants. Les carac­tères sont bien imagi­nés et la vie de cette famille sous l’occupation est, sans doute, très proche de la réalité. J’ai décou­vert l’existence de la fonda­tion Guyne­mer qui envoyait des enfants en Algé­rie pour les éloi­gner des dure­tés de la guerre. Beau­coup d’enfants du Havre et de Saint Nazaire ont ainsi béné­fi­cié pour 6 mois ou un an d’une vie plus saine. Le déchi­re­ment pour les parents de devoir se sépa­rer de leurs enfants est très bien rendu et aussi, la façon dont on doit se méfier de tout le monde quand on n’accepte pas de colla­bo­rer. C’est un bon roman histo­rique qui permet de se remettre en mémoire de façon objec­tive ce qui s’est passé au Havre à cette période.

Citations

Souvenirs de la guerre 14 – 18

La guerre chez nous avait déjà mangé presque tous les hommes, le père de papa déca­pité par un obus la veille de l’armistice, le père de maman et une demi-​douzaine de grand-​oncle gazés par les Boches -eux étaient rentrés en 1928, mais pas pour long­temps, ils étaient déjà asphyxiés et sont morts paraît-​il dans d’atroces souf­frances.

Portrait d’une femme qui parle peu

La cuisine, c’était sa manière à elle de montrer son amour, parce que les mots, je voyais bien qu’elle les cher­chait sans jamais les trou­ver, quand ça sortait, presque toujours ça faisait mal et je la détes­tais, puis aussi­tôt je lui par donnais ; elle faisait de son mieux et s’en voulait sincè­re­ment de m’avoir bles­sée.

Je ne connaissais pas l’expression

Félix Mercier – un grand écha­las qui ne se prenait pas pour la queue d’une poire.

La collaboration

« La colla­bo­ra­tion cousine, tu sais de quoi il s’agit : donne-​moi ta montre et je te donne­rai l’heure. »

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­theque de Dinard où il a (grâce à moi) obtenu un coup de cœur.


Un livre éton­nant, et encore, pour mon plus grand plai­sir, un écri­vain qui aime racon­ter des histoires et qui aime jouer avec la langue et les situa­tions de tous les jours (il me fait penser à Pierre Raufast). Le billet de Sandrine sur son Blog « Tête de lecture » vous montrera que je ne suis pas la seule à avoir été séduite par ce roman. Tout ce livre est construit sur la tension de la révé­la­tion de l’origine de la cica­trice du narra­teur cachée par l’écharpe drapée autour du cou. Comme je déteste le suspens, j’ai commencé par le chapitre 0 qui termine le roman. Soyez rassu­rés, je n’en dirai pas un mot dans mon billet, mais j’ai pu ainsi savou­rer à un rythme plus lent tous les méandres de ce récit qui abou­tissent à l’indicible.

Il y a plusieurs façons d’aimer le style de Gilles Marchand, il sait si bien obser­ver l’humanité qu’il nous fait sourire en recon­nais­sant notre boulan­gère qui, tous les matins, fait un petit commen­taire météo­ro­lo­gique, et qui nous inter­roge toujours au futur.

Et pour vous, ce sera ?

Il nous fait rire quand il répond calme­ment aux inter­ro­ga­tions de son direc­teur à propos des notes de frais des commer­ciaux. Il a noté pendant 30 ans « restau­rant » « café », alors il s’est amusé à rempla­cer ces mots si banal par « fausse barbe » « tutu »… On n’est pas très loin de la démis­sion ou du licen­cie­ment.

Un soir, son écharpe gorgée de café dévoile à ses meilleurs amis sa cica­trice, il entre­prend alors de racon­ter son enfance pour leur expli­quer le pour­quoi de ce qu’il a toujours voulu cacher. Ses amis de café après le travail : Lisa la serveuse dont ils sont tous amou­reux, Thomas, et Sam enten­dront donc, s’ils sont aussi patients que l’auditoire qui gran­dit jour après, le récit de sa vie. Il leur parle de Pierre-​Jean son grand père qui l’a élevé en rendant la réalité du quoti­dien magique pour lui faire oublier le tragique de son passé. Soirée après soirée, les récits de son grand père vont capti­ver un public de plus en plus nombreux mais la fin, l’explication de tout ce que l’on doit mettre en place pour oublier, ce qui est trop lourd à porter, seuls ses amis l’entendront.

Je n’ai cessé pendant toute ma lecture de noter des passages ou des petites phrases pour les parta­ger avec vous. Je ne suis d’habitude pas très tentée par le fantas­tique, ni le déjanté, mais grâce à sa langue j’ai tout accepté même le tunnel creusé dans les ordures que la concierge morte depuis quelques mois ne peut plus enle­ver. Il m’a fait décou­vrir un air de Beatles moins connu que d’autres (my guitar gently weeps ) et que j’aime bien. Bref un petit régal avec une tragé­die, dont vous remar­que­rez, je n’ai rien dit.

Merci Jérôme de me signa­ler que Noukette en avait fait un coup de coeur

Citations

Le début en espérant que, comme moi, vous vous direz je veux aller plus loin dans la lecture.

J’ai un poème et une cica­trice.

De la lèvre infé­rieure jusqu’au tréfonds de ma chemise, il y a cette empreinte de l’histoire, cette marque indé­lé­bile que je m’efforce de recou­vrir de mon écharpe afin d’en épar­gner la vue à ceux qui croisent ma route. Quant au poème, il me hante comme une musique entê­tante, ses mots rampent dans mon crâne d’où il voudrait sortir pour dire leur douleur au monde. Poème et cica­trice font partie de moi au même titre que mes jambes, mes bras ou mes omoplates. Je ne me sens pas tenu de les exami­ner pour savoir qu’ils existent. J’ai seule­ment appris à essayer de les oublier.
Voilà pour mon armoire à souve­nirs. J’ai pris soin de le cade­nas­ser soli­de­ment et, la plupart du temps, cela marche. C’est la seule solu­tion pour rester à ma manière assez heureux. Mais les cade­nas son travail fragiles et il est impos­sible d’oublier une cica­trice lorsque celle-​ci fait office de masque que l’on ne peut reti­rer.

Un personnage dont je partage les goûts musicaux

Sa seule lacune, « le rock, la pop et leurs frères et sœurs élec­tri­fiés » comme il les nomme. Pour lui, la musique n’a pas besoin d’amplificateur.

Le malheur d’être comptable

Quand un inter­lo­cu­teur me demande ce que je fais dans la vie, il change irré­mé­dia­ble­ment de sujet dès qu’il a pris connais­sance de la terrible nouvelle : je suis comp­table.

Sa boulangère

Il fait froid. C’est ce que m’a affirmé ma boulan­gère qui a beau­coup de conver­sa­tion.

La cuisine des solitaires

J’allume le gaz et mets de l’eau à chauf­fer pour les pâtes. Ce n’est qu’une fois que l’eau bout que je me rends compte que je n’ai pas de pâtes et je me résigne à y mettre un sachet de thé. Moins nour­ris­sant mais mieux que rien.

L’humour

L’arrache cœur…c’était en fait le dernier titre de l’auteur, qui avait laissé sa trilo­gie inache­vée (33 % du projet initial, avais-​je pensé, me promet­tant de ne plus mêler comp­ta­bi­lité et litté­ra­ture). Alors, la suite, je l’ai imagi­née. Mais c’était moins bon. Boris Vian a beau­coup baissé après sa mort.

Petit détail de la vie courante, et c’est tellement bien vu !

Les toilettes sont toujours au fond à gauche. Et si elles n’y sont pas, c’est qu’elles se situent juste en face. Mais on inter­roge au cas où. De peur peut-​être de se perdre ou que le patron ne se demande où l’on va comme ça sans deman­der la permis­sion et sorte une arme de derrière le comp­toir . Personne ne veut mourir parce qu’il n’a pas demandé où se trou­vait les toilettes, alors on demande et on attend la réponse : au fond à gauche.

Oh, que OUI !

Mais qu’y a-​t-​il de pire que de lire un mauvais livre ? Lire le mauvais livre d’un ami… Et je ne veux impo­ser ça à personne.

Tous les gens malades des bronches peuvent en témoigner.

« Quand tu marches,tu ne regardes pas tes jambes et quand tu respires, tu ne regardes pas tes poumons … »

Ça m’avait trou­blé et l’espace de quelques secondes, je m’étais concen­tré sur ma respi­ra­tion, réali­sant à quel point la vie serait pénible s’il fallait se concen­trer sur chaque mouve­ment de sa cage thora­cique.

Voilà le style qui m’amuse

Il lui est même arrivé de me faire la bise, pour me souhai­ter une bonne année, une bonne santé, un bon anni­ver­saire .… Bernard était un excellent souhai­teur

Lu grâce au club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Fran­çois Garde ne m’en voudra certai­ne­ment pas que l’alto prenne plus de place que son roman sur ma photo. Lui qui a donné vie dans « L’effroi » à un Sébas­tien Armant, altiste à l’opéra de Paris qui « aurait tant aimé ne nous parler que de musique ». Malheu­reu­se­ment, le geste horrible, crimi­nel, d’un chef d’orchestre très en vue fait bascu­ler sa vie. Voici le début d’une d’une vraie tragé­die :

L’archet levé, j’attendais le signal ;

Soudain le chef se redressa. Il prit une longue inspi­ra­tion, se figea dans un impec­cable garde-​à-​vous. Le public ne se rendit compte de rien, et pour nous ce chan­ge­ment de posture ne produi­sit qu’un vague senti­ment d’alerte.

Lente­ment, il leva le bras droit, main tendue vers le rideau de la scène, et, de sa belle voix de bary­ton, s’exclama avec force et solen­nité :

« Heil Hitler ! »

Sébas­tien Armant, saisi d’effroi, va se lever et sortir, entraî­nant derrière lui tout l’orchestre, la répro­ba­tion du geste du chef est telle que cela devient « le » scan­dale média­tique qu’il faut à tout prix exploi­ter pour des raisons poli­tiques et de pouvoir. Notre altiste va deve­nir un objet aux mains des spécia­listes de la commu­ni­ca­tion et peu à peu perdre pied et ne plus très bien savoir comment diri­ger sa vie. Le récit est bien mené et nous retrou­vons les travers de notre société dans la descrip­tion de la chute program­mée d’un homme simple­ment coura­geux. Le lecteur sait, bien avant lui, que Sébas­tien Armant n’aurait jamais dû fréquen­ter les fameux « plateaux » télé, que c’est un monde prêt à dévo­rer de l’émotion sur le dos de ceux qui peuvent encore en expri­mer.

Sa pein­ture du monde poli­tique avec sa cohorte de conseillers en image, en commu­ni­ca­tion, en revue de presse est criant de vérité. Oui, c’est bien dommage que cela se fasse sur le dos de la musique mais, au moins, il peut se rassu­rer, la musique restera toujours cet art exigeant qui demande à ses servi­teurs de travailler tous les jours (ou presque) six heures, pour arri­ver à un résul­tat qui leur donne du plai­sir et nous en donne tant. C’est l’amie proprié­taire de l’alto de cette photo qui m’a fait décou­vrir cette réalité, et aucun conseiller ne pourra jamais faire l’économie de ce travail exigeant pour abou­tir au feu d’artifice que repré­sente un concert réussi. Il peut se compa­rer au travail de l’écrivain qui polit sa langue pour permettre au lecteur de rentrer au plus profond du récit et de parta­ger les doutes et les espoirs de l’écrivain comme le fait si bien Fran­çois Garde.

Citations

le directeur de l’Opéra

Jean-​Pierre Chomé­rac, le président du conseil d’administration de l’Opér, me surprit. Chomé­rac avait pris ses fonc­tions six mois plus tôt. Il devait ce poste à une ancienne et indé­fec­tible amitié avec le président de la Répu­blique. (…) Sous sa protec­tion, il avait été nommé succes­si­ve­ment inspec­teur géné­ral de l’agriculture, préfet de l’Yonne, ambas­sa­deur au Portu­gal. Il ne dissi­mu­lait pas la minceur de ses compé­tence, et y suppléait par un sens poli­tique avisé et sa propen­sion à se saisir des sujets à la mode et à faire parler de lui. (…)Nos délé­gués syndi­caux murmu­raient qu’il n’avait pas encore décou­vert que dans un opéra on faisait de la musique.

Vous savez président de l’Opéra n’est qu’un lot de conso­la­tion en atten­dant mieux.

Ceux qui nous gouvernent

Je le remer­ciai en prenant la carte qu’il me tendait. Des assis­tants vinrent à nouveau papillon­ner autour de nous. Le conseiller du ministre en profita pour se glis­ser à côté de moi et murmu­rer :

- Il distri­bue ses cartes de visite comme s’il était encore député-​maire. Bien évidem­ment, c’est nous qui vous contac­te­rons le moment venu.

Les médias

Les médias sont comme un monstre insa­tiable, il faut lui donner à manger de temps en temps, sinon il peut vous dévo­rer tout cru.

Vie et mort des scandales dans les médias

Les chaînes d’information en continu se régalent. Avant-​hier les révé­la­tions d’un obscur atta­ché parle­men­taire ; hier les expli­ca­tions contour­nés du ministre du Budget ; ce matin les bons mots assas­sins d’un jeune loup de l’opposition. Dans notre affaire, il ne se passe rien de nouveau, il ne peut rien se passer d’inédit. Les jour­na­listes me solli­citent moins pour vous rencon­trer. Mon cher Sébas­tien, il faut s’y résoudre : le bouquet que nous propo­sons à la vente depuis deux semaines commence à se faner, et les amateurs veulent des fleurs fraîches.

Le musicien d’orchestre

Rien ne peut égaler l’honnêteté du musi­cien, L’honnêteté sans fard et sans tache du travail du musi­cien, seul respon­sable d’avoir bien appri­voisé son instru­ment, bien lu la parti­tion, bien écouté ses collègues, bien suivi les consignes. Lui seul – et chacun dans l’ensemble- doit se glori­fier modes­te­ment de donner vie aux construc­tions invi­sibles élabo­rées par les maîtres du passé. 

Phrase que j’aime

Comme des rochers fendant une mer calme, ou des sommets émer­geant des nuages. Mais les écueils ne disent rien du métier de pêcheur, ni les montagnes ne se réduisent à leurs extré­mi­tés.

20161206_113108Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard et coup de cœur de mon club

4Un coup de cœur égale­ment de ma part pour ce livre témoi­gnage entre fiction et réalité. Ce roman m’a beau­coup inté­res­sée, et pas seule­ment pour la décou­verte de la vie d’Albert Achache-​Roux qui s’arrête à Ausch­witz en 1943. Ce livre permet de décou­vrir l’Algérie, les effets des décret Crémieux sur la popu­la­tion juive de ce pays, les violences anti­sé­mites de la part des colons pendant l’affaire Drey­fus. Comme Brigitte Benke­moun découvre, à sa grande surprise, assez vite, que son grand-​oncle était homo­sexuel, cela lui permet de réflé­chir sur l’homosexualité dans une famille juive à la fin du XIXe siècle.

En plus de tous ces diffé­rents centres d’intérêts, on suit avec passion l’enquête de l’auteure. Quelle éner­gie ! Elle ne laisse rien passer, dès qu’une petite fenêtre s’entrouvre, elle fonce pour en savoir un peu plus. Elle tire sur tous les fils, elle suit toutes les pistes qui l’amène à mieux connaître Albert, ce richis­sime homme d’affaire adopté par un certain Monsieur Roux. Elle finit par comprendre ce que cache cette adop­tion : la solu­tion que trou­vait, parfois, des homo­sexuels à cette époque pour vivre tran­quille­ment leur vie à deux. Elle cherche obsti­né­ment qui a pu dénon­cer son oncle et fina­le­ment nous donne un portrait saisis­sant de la tragé­die des homo­sexuels qui se mêle ici au nazisme et à la chasse aux juifs à Nice menée par l’horrible Aloïs Brun­ner (qui a sans doute tran­quille­ment fini ses jours à Damas en 2010). Il est aidé dans cette chasse par des Russes blancs qui ont retrouvé là, les habi­tudes des tsaristes. Elle ne fait pas qu’une œuvre de biographe, elle remplit les nombreux blancs de la vie d’Albert par tout ce qu’elle connaît de la vie de sa famille, c’est pour­quoi son livre se situe entre le roman et la biogra­phie. Et nous la décou­vrons elle, une femme passion­née et passion­nante.

Citations

Ashkénaze et Sépharade

Ces Ashké­naze d’Alsace Lorraine, dépê­chés par le Consis­toire de Paris pour « civi­li­ser » leurs core­li­gion­naires, s’échinent à trans­mettre la décence et l’orthodoxie. Mais ils adressent des rapports acca­blés à leur hiérar­chie , émou­vantes par les youyous et le bazar orien­tal

Découverte de son homosexualité en 1908

Qui qu’il soit, il est « anor­mal », quoi qu’il dise, il est condam­nable. Est-​il en train de deve­nir fou, ou serait-​ce plutôt une mala­die ? Entre toutes, la plus honteuse : une perver­sion, une inver­sion, une erreur épou­van­table qui l’a fait homme … Par moments, il se force, il se blinde, espé­rant se soigner ainsi comme d’une fièvre qui finira par passer. Il réprime les pulsions et les émotions, et il se mûre en lui-​même , dans cette prison intime où les désirs sont inter­dits.

La famille juive en Algérie

Sans doute étouffé par la famille et la commu­nauté, dans ce monde où l’individu n’existe que dans le groupe et où chacun se comporte forcé­ment comme les autres, sous le regard de tous

Richesse

Et cette propriété sur les hauteurs de Nice illustre son ascen­sion sociale : les bour­geois vivent près de la mer, les aris­to­crate la surplombent.

Dernière phrase du livre

Je suis l’héritière de ton monde. Et ce livre est le petit caillou qu’une mécréante croit lais­ser sur une tombe qui n’existe pas.

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J’ai beau­coup appré­cié « le cas Einstein  » le précé­dent roman de cet auteur. J’ai reçu celui-​ci en cadeau et je l’ai lu avec grand plai­sir. J’ai aimé sa construc­tion, la vie de Léna Kotev, serait incom­pré­hen­sible sans l’évocation de tous les morts de méde­cins juifs qui peuplent son histoire. L’alternance des chapitres assez courts, permet de suppor­ter la lecture des violences anti­sé­mites. Le fait de retrou­ver Léna, dans sa vie de femme chef de service en cancé­ro­lo­gie dans un grand hôpi­tal pari­sien en 2015, me permet­tait de reprendre ma respi­ra­tion. Car du souffle, il en faut pour suppor­ter la descrip­tion des pogroms de Ludi­chev en 1904, puis la folie des Nazis à Berlin en 1934, puis a Nice en 1943, et enfin à Moscou en 1953, la folie anti­sé­mite des commu­nistes stali­niens.

J’ai aimé égale­ment que le roman soit ellip­tique et fasse l’impasse sur les détails des connexions de tous les person­nages. On a l’impression de n’avoir que les temps forts de cette histoire dont on peut imagi­ner les passages non écrits. Quand on referme ce roman après la page 296, comme l’histoire se déroule de 1904 à 2015, on a l’impression d’avoir lu des milliers de pages.

Si j’ai mis ce livre dans une biblio­thèque, c’est que le père de Léna, Tobias, est un fou amou­reux des livres, qui ont une grande impor­tance tout le long du roman. Laurent Seksik, méde­cin, écri­vain et histo­rien, parle d’une façon très riche de l’être humain. Celui qui souffre dans son corps, comme celui qui souffre dans son âme. Ses person­nages traversent diffé­rentes périodes de l’histoire, et on vit inten­sé­ment chaque moment car il a su rendre réels les événe­ments dont il parle. Les pogroms de Ludi­chev sont une pure horreur dont je n’avais pas vrai­ment pris conscience. La nuit de Cris­tal, la persé­cu­tion Nazie en France, le procès des méde­cins juifs sous Staline tout cela est plus présent dans la litté­ra­ture comme dans notre mémoire collec­tive. Mais on doit au talent de Laurent Seksik de savoir nous en parler avec un nouvel éclai­rage et sans aucune lour­deur. Chaque person­nage est habité par une foi indes­truc­tible d’abord dans la foi juive dans la vieille russie, puis dans le progrès scien­ti­fique à Berlin et enfin dans l’humanité en 2015. C’est vrai­ment un roman superbe : quelle leçon de vie !

Citations

Réflexion du médecin le soir chez lui, jolie phrase

Son cerveau était un dispen­saire à l’heure où les douleurs languissent.

Description de la vérole

Pavel n’avait pas été alerté par la petite écor­chure sur le pénis que présen­tait son patient. Le chancre avait rapi­de­ment disparu, la mala­die s’était éclip­sée. La vérole était reve­nue de longs mois plus tard, sous d’autres masques, plaques rosées sur la peau, gorge enrouée puis, lente­ment, le mal avait ravagé chaque partie du corps, de la plante des pieds au cuir chevelu, jusqu’à pour­rir les chairs, briser les os, boucher les artères, broyer le visage, rendre taré, débile, estro­pié, tordu ; les tour­ments de la peste et du choléra réunis dans une lenteur program­mée. À la fin, le mal avait mordu le cœur, liqué­fié l’encéphale. La mort seule mettrait un terme au supplice.

Condition juive du temps des pogroms, débats à l’infini sur la théologie

Dans le doute, chacun faisait à sa manière. Trois ou quatre heures ? Cette seule ques­tion résu­mait aux yeux de Pavel toute la condi­tion juive, une inter­ro­ga­tion perma­nente, un ques­tion­ne­ment de tous les instants, un inter­mi­nable, déri­soire et splen­dide voyage dans un infini et vain champ de réflexion.

La vérité est dans les romans

Moi, je me moque de la stricte vérité. Si je veux le vrai, je lis le jour­nal. Si je veux de l’intelligence, je lis la philo­so­phie. Mais la vérité de l’homme – qui n’a rien à voir, j’en conviens, avec la vérité des faits- est dans l’émotion. Je la trouve dans les romans. 

La plainte d’un hypocondriaque

Tu ne prends pas ma souf­france au sérieux. Personne n’a jamais pris ma souf­france au sérieux de toute façon. C’est à déses­pé­rer de souf­frir.

Le communisme

Cama­rade Kotev, n’attends rien non plus de notre huma­nité. La compas­sion est au pouvoir commu­niste ce que l’autoritarisme est à la démo­cra­tie.

Citation du journal L’humanité de 1953

Un groupe de méde­cins terro­ristes vient d’être décou­vert en Union sovié­tique : ils ont été démas­qués commis des agents des services de rensei­gne­ment améri­cains, certains d’entre eux avaient été recru­tés par l’intermédiaire du Joint, orga­ni­sa­tion sioniste inter­na­tio­nale.
Les méde­cins fran­çais estiment qu’un très grand service a été rendu à la causé de la paix par la mise hors d’état de nuire de ce groupe de crimi­nels…

SONY DSCTraduit de l’allemand (Autriche) par Élisa­beth Landed.
Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

4
Beau­coup de charme à ce roman, et surtout une écri­ture origi­nale. Déjà repéré chez Dasola. Comment avec une certaine légè­reté trai­ter de la période la plus horrible de l’Autriche : 1938 ? C’est éton­nant, mais Robert Seethal­ler y parvient, on y retrouve l’ambiance des valses de Vienne et des pâtis­se­ries crémeuses. Dans ce pays de cartes postales (qui jouent leur rôle dans ce récit) rien de grave ne devait arri­ver. Oui mais voilà, les Autri­chiens sont aussi des anti­sé­mites viru­lents et lorsqu’il règne­ront en maître sur Vienne, ils n’auront pas besoin de leur cher Führer pour faire laver les trot­toirs à de vieux juifs terro­ri­sés sous l’air gogue­nard de jeunes en uniforme nazi.

Et pendant ce temps, le jeune Frantz Huchel pour­suit son initia­tion à la vie d’homme, en ne compre­nant pas grand chose à l’amour. Mais en appre­nant beau­coup sur la façon de fabri­quer les cigares, et d’écrire dans la presse des articles qu’il faut savoir déco­der. Heureu­se­ment pour lui, il rencontre le « Docteur des Fous » et le dialogue qu’il noue avec un véri­table « Herr Profes­sor Freud » lui permet de comprendre bien des choses même si l’âme d’Anezca est bien diffi­cile à saisir. Ce roman sans conces­sion pour les Autri­chiens de l’époque nous balade dans tous les quar­tiers d’une ville qui a toujours cultivé un certain art de vivre. Du bura­liste qui a perdu sa jambe à la guerre 14 en but à la malveillance de son voisin boucher- sans doute parce qu’il sert du tabac tous les clients juifs ou pas- à l’humoriste qui tourne en déri­sion Adolf Hitler, à la famille Freud qui se terre dans son appar­te­ment, au facteur qui voit la police secrète ouvrir le cour­rier, tout ce monde se met en mouve­ment devant les yeux de Frantz et nous montre mieux qu’un repor­tage l’ambiance de Vienne en 1938.

J’ai beau­coup aimé ce retour vers le passé car, autant l’Allemagne cherche à faire un travail très honnête sur son passé, autant d’autres pays (France y compris), comme l’Autriche cherchent à rendre les nazis alle­mands respon­sables de toutes les horreurs qui ont été commises sur leur sol. Dans ce bureau de tabac cent pour cent autri­chien, avec un auteur à la plume légère nous voyons bien que le grand frère n’a pas eu à faire grand chose pour pous­ser cette popu­la­tion à exter­mi­ner ou chas­ser tous les juifs et tous ceux qui n’étaient pas d’accord pour voir la croix gammée flot­ter au dessus des monu­ments de leur capi­tale.

Citations

L’arrivée à Vienne en 1937

Le goût des autrichiens pour les titres

Dialogue avec un Freud désabusé

Dialogue sur les cigares

- Un cigare de cette qualité n’est pas parti­cu­liè­re­ment donné.
– C’est parce qu’il est récolté par des hommes coura­geux sur les rives fertiles du fleuve Juan y Marti­nez et déli­ca­te­ment roulé à la main par de belles femmes, dit Franz en hochant la tête avec sérieux.
– Encore que, en l’occurrence, je ne me m’explique pas vrai­ment pour­quoi le courage est censé consti­tuer la qualité la plus éminente des culti­va­teurs cubains, lui opposa Freud.

Initiation du jeune homme naïf

Résultat de son initiation

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Traduit de l’américain par Josée Kamoun.

La vie dans les familles juives

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L’horreur d’être élevée par une mère suicidaire :

Souvent, elle raconte à Char­lotte qu’au ciel tout est plus beau.
Et ajoute:quand j’y serai, je t’enverrai une lettre pour te racon­ter.
L’au – delà devient une obses­sion.
Tu ne veux pas que maman devienne un ange ?

Ce serait prodi­gieux, n’est ce pas ?
Char­lotte se tait.

La grand-​mère neurasthénique

Évidem­ment, sa grand mère l’aime profon­dé­ment.
Mais il y a comme une force noire dans son amour.
Comment cette femme peut-​elle s’occuper d’une enfant ?
Elle, dont les deux filles se sont suici­dées.

Le grand amour de Charlotte le professeur de chant et ses intéressantes théories

Il a déve­loppé des théo­ries nouvelles sur les méthodes de chant.
Il faut aller cher­cher la voix au plus profond de soi.
Comment est-​il possible que les bébés puissent crier si long­temps ?
Et sans même abîmer leurs codes vocales.

On en parle

Allez sur Babe­lio vous verrez que ce roman a touché tant de lecteurs et de lectrices.

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J’ai lu ce livre dans le TGV entre Paris et Rennes, il a parfai­te­ment rempli son rôle, celui de m’entrainer loin du train et du monde de ce jour là, rien que pour cela il mérite d’être dans mes préfé­rences. Un livre de plus sur le nazisme, mais ceci n’est pas une critique, en tout cas pour moi, car l’intrigue se situe à un moment de l’histoire alle­mande à propos duquel je me suis toujours inter­ro­gée : le moment de la défaite, préci­sé­ment au moment où les alle­mands sont encore nazis ou proches du nazisme et où le monde découvre les horreurs du régime. Quand et comment ont-​ils changé leur regard sur ce qu’ils ont laissé faire et s’ils y ont parti­cipé, comment peuvent-​ils survivre après que des juge­ments moraux leur sont impo­sés par une défaite mili­taire.

Le récit par le méde­cin de l’élimination des malades mentaux est parti­cu­liè­re­ment insou­te­nable et assez vrai­sem­blable. Le roman lui-​même est assez éton­nant, l’intrigue se construit à travers les sensa­tions d’une jeune adoles­cente complè­te­ment perdue et enfer­mée dans un silence rempli de souf­frances et de méfiances , opposé à l’humanité d’un capi­taine fran­çais. C’est peu vrai­sem­blable mais on se laisse prendre car l’écriture est limpide souvent très belle.

Pour moi l’important n’est pas dans l’histoire mais dans la descip­tion du senti­ment de malaise d’une popu­la­tion qui sait qu’elle a laissé l’irréparable se commettre sur son sol, dans son village. ( J’ai pensé à Semprun et son inter­ro­ga­tion sur la conscience des habi­tants de Weimar tout proche de Buchen­wald .)

Citations

La vieille femme prenait soin d’ordonner sans parler, d’un regard dur que perce­vaient même ceux qui lui tour­naient le dos.

Ce peuple avait défié les lois de la pesan­teur humaine dans un allè­gre­ment fana­tique. On ne sentait ni regret, ni peur, ni culpa­bi­lité, il était simple­ment dégrisé, étourdi de n’être rien de plus que les autres, réduit jour après jour à trou­ver sa pitance. Le Reich millé­naire déchu avait fait de ses hommes et de ses femmes de petits rongeurs anonymes surpris par l’hiver sidé­ral qu’ils avaient eux-​mêmes souf­flés à leur manière.

On en parle

Livrogne très enthou­siaste, plus nuan­cées les critiques sur Babe­lio.

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Roman très prenant, sur la quête de l’identité mêlée à l’horreur du nazisme. Le côté roma­nesque est un peu dérou­tant : recon­naître les traits du visage de son père sur une photo de Buchen­wald semble haute­ment impro­bable, mais c’est le privi­lège du roman­cier que d’inventer des histoires. Bien sûr, l’auteur le dit lui-​même, c’est toujours déli­cat de roman­cer les camps de concen­tra­tion. Fabrice Humbert, en foca­li­sant son enquête sur les bour­reaux et leur moti­va­tion, arrive à donner un nouvel éclai­rage à la prin­ci­pale tragé­die du 20° siècle à propos de laquelle les témoi­gnages et les réflexions ne manquent pas aujourd’hui.

J’ai trouvé très inté­res­sante son analyse de la violence, son passage en lycée dans les banlieues diffi­ciles lui a permis d’ouvrir les yeux sur des souf­frances contem­po­raines, j’ai trouvé qu’il le racon­tait bien. Les person­na­li­tés de son père et de son grand père, donnent une profon­deur au secret de famille qui trop vite n’en est plus un pour le lecteur. En revanche, j’ai dû attendre la fin du récit pour vrai­ment comprendre le père du person­nage prin­ci­pal.

J’ai beau­coup aimé égale­ment la façon dont l’auteur mêle à son récit les auteurs qui l’inspirent, on retrouve Semprun, Primo Levi mais aussi Jack London et Sebas­tian Haff­ner, écri­vain alle­mand dont la lecture éclaire de façon magis­trale la montée du nazisme. Comme toujours la lecture de livres sur l’extermination orga­ni­sée par les nazis est éprou­vante, mais c’est égale­ment récon­for­tant de savoir que les intel­lec­tuels d’aujourd’hui, la troi­sième géné­ra­tion après « Ausch­witz », ne veulent pas oublier.

Malgré mes réserves sur l’aspect roma­nesque du roman je ne peux que recom­man­der la lecture, et vous pour­rez lire sur le blog « à sauts et à gambades » un avis plus enthou­siaste. Le site WEB TV permet de mieux connaître cet auteur.

(Prix Renau­dot poche 2010, prix orange 2009)

Citations

Weimar a été une grande ville cultu­relle et elle a été aussi, au XX° siècle, une ville voisine d’un camp de concen­tra­tion. À part montrer que la culture n’a jamais protégé de la barba­rie, je ne vois pas trop quel lien établir entre les deux.

Je subis donc son cours (rien de plus pénible pour un profes­seur que d’écouter les leçons des autres) jusqu’au dessert.

La jeune géné­ra­tion de mes petits-​cousins, parfai­te­ment incultes, tota­le­ment arri­vistes et dénués de scrupules- bref modernes. Ils ont dix-​sept, dix-​huit ans, sortent en perma­nence, font des fêtes terribles et ne songent qu’à suivre la filière rému­né­ra­trice qui leur permet­tra de respec­ter notre rang.

Je suis inca­pable de décrire autre chose que cela : la violence. La violence qu’on s’inflige à soi ou qu’on inflige à autrui. La seule vérité qui vibre avec sincé­rité en moi – et donc ma seule ligne convain­cante d’écriture- est le murmure enfan­tin de la violence, suin­tant de mes premières années comme une eau empoi­son­née.

Rencontre avec l » auteur : WEB TV

On en parle

» à sauts et à gambades ».