Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard. Traduit de l’anglais par Claire Desser­rey

Les écri­vains ont, à chaque époque, leur façon de se racon­ter. Au XVIIe siècle, on n’avait peu l’habitude de se répan­dre en confi­den­ces sur sa vie privée, surtout pour un philo­so­phe. Même Montai­gne au XVIe n’a écrit sur lui-​même que pour nous faire compren­dre qu’il « portait en lui l’humaine condi­tion » et donc nous ne connais­sons rien, ou pres­que, de ses amours ancil­lai­res ou autres ! On sait peu de choses sur une petite Fran­cine, enfant d’une servante en place à Amster­dam chez le libraire qui accueillera Descar­tes, elle est née en juillet 1635 et morte en 1640. La servante, sa mère, savait écrire et Descar­tes écri­vit lors de la mort de l’enfant qu’il avait connu « le plus grand regret qu’il eût jamais senti de sa vie ». Voilà les source sûres qui donnent corps à ce roman « histo­ri­que ».

L’auteure du XXIe Siècle, cher­che à donner vie à cette Héléna que Descar­tes aurait séduite et avec qui il a eu une enfant.C’est parti­cu­liè­re­ment compli­qué pour l’auteure, Gene­vre Glas­furd, car elle a bien du mal à imagi­ner les senti­ments et les réflexions d’une femme de cette époque. Le fait que cette servante sache lire et écrire suffit-​il pour l’imaginer indé­pen­dante et libé­rée des carcans de son époque ? Ce ne sont là que des hypo­thè­ses qui ne sont guère convain­can­tes, d’ailleurs on sent que l’écrivaine, par soucis de vérité sans doute, ne sait pas trop quel parti pren­dre : Héléna est à la fois très reli­gieuse et éprise de liberté.

Cette histoire d’amour entre une servante protes­tante et un grand écri­vain fran­çais catho­li­que dont on sait histo­ri­que­ment que peu de chose, prend trop de place dans le roman. La descrip­tion des diffi­cul­tés pour écrire libre­ment un livre de philo­so­phie dans des pays domi­nés par un pouvoir reli­gieux obscu­ran­tiste est beau­coup plus inté­res­sante. Et puis, comme dans tout roman histo­ri­que, le fait d’amener le lecteur à vivre dans une société du temps passé, nous fait décou­vrir une autre époque et d’autres lieux mais j’étais mal à l’aise parce que je sentais bien que l’auteure voulait donner une forte person­na­lité à une jeune femme dont on sait si peu de choses, même si le fait de savoir lire et écrire était peu banal, cela n’en fait pour autant la « femen » du XVIIe.

Lisez l’avis de Dasola qui a aimé cette lecture et qui souli­gne la qualité d’écriture de cette écri­vaine à laquelle je n’ai pas vrai­ment été sensi­ble. Même si ce roman se lit faci­le­ment.

Citations

L’importance des écrits pour Descartes

Qu’est ce qu’un livre ? Les élucu­bra­tions de mon cerveau. Des mots, écrits à la plume avant d’être impri­més. Des pages, assem­blées et reliées, diffu­sées. Lorsqu’il paraît, un livre est une chose incroya­ble, il a de la la force, des consé­quen­ces. Il peut remet­tre en cause d’anciens dogmes, désar­çon­ner les prêtres les plus convain­cus, mettre à bas des systè­mes de pensée.

Ambiance de l’époque en Hollande

Nous passons devant le marché aux pois­sons et l’église Pieters­kerk ; un homme a été mis au pilori, pieds nus et sans manteau, avec à côté de lui un écri­teau où l’on peut lire : FORNICATEUR.

20161107_111041Traduit de l’anglais par Élodie LEPLAT. Lu grâce au club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Notre Club s’est donné une tradi­tion pour clore ses lectu­res. Au mois de juin, nous élisons « notre coup de cœur des coups de cœur », pour cela, la ving­taine des parti­ci­pants – remar­quez le mascu­lin, cette année deux hommes nous ont rejoin­tes !) doivent lire les dix livres en lice pour pouvoir parti­ci­per au vote autour d’agapes faites maison. « Le chagrin des vivants » avait connu un tel succès que je n’avais pas pu le lire l’an dernier , et depuis il est toujours sorti de la média­thè­que. Comme je comprends son succès ! je pense que ce roman va être un concur­rent sérieux pour notre prix en juin 2017.

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Le roman se déroule essen­tiel­le­ment à Londres, sur cinq jours, du 7 novem­bre 1920 au 11 novem­bre où toute cette grande ville et tout le pays lui-​même se souvien­dra de ceux qui sont morts pendant la guerre 14 – 18 sur le sol de France. Nous suivons égale­ment la dépouille du « combat­tant inconnu » qui sera inhumé à West­mins­ter. Le début du roman est un peu compli­qué, car c’est un roman choral, nous suivons le destin d’Hettie une jeune fille d’origine très modeste, de 19 ans qui veut danser et vivre à tout prix alors que son frère mort vivant n’arrive pas à retrou­ver le goût de la vie après son retour du front. Puis à Evelyn d’origine aris­to­crate qui a travaillé dans une usine d’armement pendant la guerre pour oublier la mort de son fiancé, et se sent deve­nir une vieille fille acariâ­tre et enfin à Ada dont le fils est mort à Albert avant d’envoyer cette carte postale de l’église tris­te­ment célè­bre à sa mère.

066_001À partir de ces quatre femmes dont les destins se croi­sent, l’après guerre à Londres se dessine devant nos yeux de lecteur encore surpris de tant d’horreurs. Est-​ce qu’il faut atten­dre 100 ans pour que tout soit dit sur une guerre ? J’ai beau­coup lu sur celle-​ci, mais évidem­ment du côté fran­çais, il me semble qu’en France on a mieux traité les anciens combat­tants qu’en Grande Breta­gne. Les hommes muti­lés sont réduits à la mendi­cité. J’aimerais en savoir plus sur ce sujet mais déjà, dans la célè­bre série Down­ton Abbey, on voit que les anciens soldats ont besoin de la charité publi­que pour se nour­rir. La force du roman vient de ce que peu à peu comme beau­coup de Londo­niens nous sommes atti­rés par la céré­mo­nie du 11 novem­bre 1920 où beau­coup de Britan­ni­ques, dont nos quatre person­na­ges, trou­ve­ront dans cette céré­mo­nie en l’honneur du « combat­tant inconnu » un peu de conso­la­tion pour des maux si multi­ples et si profonds que rien ne semblait pouvoir les apai­ser. L’auteure a très bien rendu compte de la variété des destins bras­sés dans un même creu­set, celui de la guerre qui a tué, mutilé, ravagé une géné­ra­tion d’hommes jeunes et donc par voies de consé­quen­ces de leurs proches.

Citations

Les souffrances d’une mère

L’automne vint, les jour­nées commen­çaient à raccour­cir, la conscrip­tion à s’imposer. Alors elle commença à prier, ce qu’elle n’avait pas fait depuis des années. Elle priait égoïs­te­ment, déses­pé­ré­ment, pour elle, pour Michael, pour que la guerre s’arrête à sa porte. Elle igno­rait à qui elle adres­sait ces priè­res, elle igno­rait qui était le plus puis­sant : un Dieu distant, qui écou­tait ou pas ; la guerre affa­mée elle-​même, qui gron­dait sur leur seuil.

Ceux qui sont revenus

Pour­quoi ne peut-​il pas passer à autre chose ?

Pas seule­ment lui. Tous autant qu’ils sont. Tous les anciens soldats qui font la manche dans la rue, une plan­che accro­chée autour du cou. Tous vous rappel­lent un événe­ment que vous voudriez oublier. Ça a suffi­sam­ment duré. Elle a grandi sous cette ombre pareille à une grande chose tapie qui lessive la vie de toute couleur et toute joie.
La guerre est termi­née, pour­quoi ne peuvent-​ils donc pas tous passer à autre chose, bon sang ?

Payer pour une inscription sur les tombes des soldats morts en France

Ils m’ont demandé quelle inscrip­tion mettre sur la tombe. C’était six pence la lettre, rien que ça. On aurait pu croire qu’ils paye­raient pour ça non ?

Qui a gagné la guerre

L’Angleterre n’a pas gagné cette guerre. Et l’Allemagne ne l’aurait pas gagnée non plus

- Qu’est ce que tu veux dire ?
– C’est la guerre qui gagne. Et elle conti­nue à gagner, encore et toujours.

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Une rumeur s’est empa­rée du monde des blogs : il faut lire « 14 juillet » d’Éric Vuillard. Empor­tée par l’enthousiasme de Keisha, de Dasola de Sandrine et bien d’autres, (excusez-​moi je n’ai pas le talent d’Éric Vuillard pour rappe­ler tous les noms qui permet­tent de créer un événe­ment) je n’ai pas résisté à cet élan répu­bli­cain. Les quatre cocar­des trico­lo­res en disent long sur mon plai­sir de lecture et saluent un livre dont le projet est très origi­nal malgré mes réser­ves sur le message final. L’auteur n’a pas fait qu’une oeuvre d’historien, il a voulu mettre tous les procé­dés de langue dont il dispo­sait pour rendre compte d’une émotion qui a soulevé tout le peuple de Paris ces quel­ques jours de juillet 1789. Son texte nous permet de ressen­tir la peur, l’exaltation, le déses­poir, la joie de la victoire, tout cela dans des odeurs de sueur, de larmes, de poudre, de sang et de cada­vres en décom­po­si­tion. On passe deux jours, heure après heure avec le petit peuple de Paris, réduit à un misère noire par des gens incons­cients que leur mode de vie pouvait être menacé par un trop plein d’injustices. On espère avec eux, on trem­ble pour eux, et on se réjouit quand enfin, le symbole de la royauté est envahi. La Bastille est prise par un peuple affamé que rien ne pouvait plus arrê­ter.

Éric Vuillard souli­gne avec insis­tance combien les parti­ci­pants à cette insur­rec­tion ne possé­daient rien, et comment leurs noms sont immé­dia­te­ment tombés dans l’oubli. Alors que les nantis nobles ou pas sont restés dans les mémoi­res et sont le sujet de nombreux chapi­tres des histo­riens comme Miche­let par exem­ple. S’il est vrai que le gouver­neur de Launay fut tué ce jour là et sa tête mise au bout d’une pique, Vuillard rappelle que sa veuve reçut une pension de trois mille livres, alors que Marie Bliard veuve de l’allumeur de réver­bère ne reçoit qu’un pauvre papier lui signi­fiant la mort de son compa­gnon. Ces deux poids deux mesu­res choquent tant l’auteur qu’il fait tout pour retrou­ver le nom et la vie des obscurs parti­ci­pants à cet acte fonda­teur de notre Répu­bli­que. Le livre se termine par un vibrant appel à mettre le feu aujourd’hui à toute la bureau­cra­tie qui étouffe selon lui la société fran­çaise. Hélas, je ne suis abso­lu­ment pas sûre que ces solu­tions violen­tes puis­sent servir au mieux vivre de notre société certes sclé­ro­sée. Si certains aime­ront ce livre pour son message, je l’apprécie, quant à moi, pour son style.

Citations

Mélange de style et d’époque

Et ce jour là, Necker fut exac­te­ment ce qu’il était, froid, démons­tra­tif, il ne parla que de finan­ces et d’économie poli­ti­que ; il fut abstrait, hautain, et il assomma tout le monde pendant trois plom­bes par un discours tech­ni­ques.

Pour se défen­dre, les gens impro­vi­sent des barri­ca­des de chai­ses puis ils se saisis­sent de bâtons, de caillas­ses, et c’est l’intifada des petits commer­çants, des arti­sans de Paris, des enfants pauvres.

Le style

Et dans la nuit du 13 juillet tout cela résonne, ça gratte entre les pattes du petit chien qui traîne, ça urge entre les jambes du vieil ivro­gne qui pisse qui poisse sous les aissel­les du chif­fon­nier, ça démange tout le monde.

Un trait de caractère souvent vérifié

Enfin, Louis XVI, le débon­naire, monte sur le trône ; mais comme tous les tyrans indul­gents et magna­ni­mes, il sera plus féroce que ses prédé­ces­seurs.

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L’avantage d’élargir sa blogo­sphère, c’est de trou­ver de nouvel­les tenta­tions : la lecture de ce livre je le dois à « Et si on bouqui­nait un Peu  » qui signe ses commen­tai­res « Patrice » sur mon Blog mais c’est Eva qui a écrit l’article qui m’a tentée. Son billet doit être bien fait car j’ai peu de goût pour les romans histo­ri­ques et pour­tant je n’ai pas hésité une seconde. J’espère donc, vous donner envie à mon tour. Cet auteur nous fait revi­vre un fait histo­ri­que qui appar­tient à la face sombre du grand règne de Louis XIV. À la fin de son règne, ce grand roi devient bigot et révo­que l’édit de Nantes. Pour le plus grand malheur des protes­tants instal­lés en France qui avait gagné une certaine tran­quillité et pros­pé­rité. La France s’est ainsi privée d’artisans indus­trieux qui ont fait la richesse des pays qui les ont accueillis.

La famille que Guillaume Vallade (fils cadet d’une bonne famille catho­li­que) va aider à fuir la France travaille dans des tapis­se­ries et sont « Lissiers » ou liciers . Il tombera éper­du­ment amou­reux d’Esther mais qui est mariée, elle lui confie sa sœur Jéhanne restée en France pour proté­ger leurs biens. Jéhanne a connu les dragon­na­des et toutes les horreurs que la solda­tes­que à qui l’on permet tout est capa­ble de commet­tre sur une femme sans défense et d’origine hugue­note . Guillaume, fis du plus grand bâtis­seur de Versailles aurait dû connaî­tre une vie facile, malheu­reu­se­ment, il sera la victime de la jalou­sie de sa belle sœur. Et c’est là que se situe le fait histo­ri­que du « Congrès ». L’église dans sa version la plus stupide a orga­nisé un procès pour prou­ver l’impuissance du jeune garçon, et annu­ler son mariage. La belle sœur compte ainsi faire de son fils le seul héri­tier des Vallade. Et donc, on oblige le jeune couple après moult examens de leur appa­reil géni­tal de passer à l’acte devant une foule de méde­cins de gens d’église et de la partie adverse. On ordonne au présumé coupa­ble de « Dres­ser, péné­trer, mouiller ».

Le roman évite tout passage voyeur, on est dans le drame de ce jeune homme chez qui ces inves­ti­ga­tions bloquent tout espèce de désir. Je ne veux pas divul­gâ­cher ce roman, la fin est triste autant que le début. Le passage le plus tragi-​comique, ce sont les discus­sions des méde­cins entre eux, Molière n’est vrai­ment pas loin, sauf qu’ici ces ânes savants ont entre leurs mains la vie et l’honneur d’un jeune homme et d’une jeune femme. L’absurdité des lois reli­gieu­ses qui se mêlent de justice humaine sont révol­tan­tes. J’ai beau­coup appré­cié la façon dont cette fin de règne et les diffi­cul­tés des uns et des autres sont décri­tes. Mais j’ai toujours les mêmes réser­ves pour ce genre de roman, j’aurais large­ment préféré lire le travail d’un histo­rien que ce sujet . Qu’est ce que c’est que cette histoire de « congrès » ? Est-​ce qu’il y a eu beau­coup de cas de couples obli­gés à s’exécuter devant témoins ? et le cas de ce Guillaume Vallade était-​il lié aux Hugue­nots ?

Bref, je ne suis pas tota­le­ment en accord avec la partie roman­cée de ce texte mais très inté­res­sée par la partie histo­ri­que, tout en ne faisant pas complè­te­ment confiance au roman­cier pour la véra­cité des faits. Compli­qué ! mais c’est ce que j’éprouve à chaque fois que je ne suis pas tota­le­ment bien dans un roman histo­ri­que. Que ceux qui aiment le genre se préci­pi­tent et me disent ce qu’ils en pensent car c’est vrai­ment dans le style un bon roman même pour moi, la diffi­cile.

Citation

La note est de moi, et malgré le moment tragi­que du récit, j’ai éclaté de rire en trou­vant la défi­ni­tion

L’impuissant commet le plus affreux crime de mensonge ! j’accuse de stel­lio­na­tai­res* et d’imposteurs ceux qui font suppo­ser de faus­ses marchan­di­ses pour véri­ta­bles. En commet­tant cette mysti­fi­ca­tion ils devien­nent faux-​monnayeurs.

*Stel­lio­na­taire qui commet un stel­lio­nat : fait de vendre un bien dont on sait ne pas être proprié­taire (la note est de moi car j’avoue que je ne connais­sais pas ce mot)

Opposition de deux conceptions de la religion

- Une femme doit compren­dre ce que des confes­seurs atten­dent qu’on leur réponde, murmura-​t-​il en surveillant qu’on ne l’entendait pas.

- De la reli­gion d’où je viens, ce genre d’homme n’existe juste­ment pas, dit-​elle d’une voix qui sonnait.

- Hélas, madame ! Il est peut-​être là, le fond de notre problème.

Une remarque tellement vraie

Je l’avais deviné dès qu’il est entré. Les porteurs de mauvai­ses nouvel­les ne peuvent pas dissi­mu­ler long­temps le malheur dont ils sont embar­ras­sés.

20160102_184800Traduit de l’américain par Anne Laure Tissut. Ce roman est arrivé jusqu’à moi grâce à Keisha qui ne l’a pas commenté et Aifelle que je remer­cie pour sa gentille atten­tion.

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Laird Hunt plonge le lecteur du 21e siècle dans la guerre civile améri­caine que nous appe­lons en France guerre de séces­sion. Elle fit un million de morts, il faut se souve­nir qu’elle fut la guerre la plus meur­trière de la nation améri­caine. Comment la faire revi­vre aujourd’hui ? L’auteur a pris le parti de la racon­ter du point de vue d’une femme, puisqu’il est avéré qu’une centaine de femmes se dégui­sè­rent en homme pour parti­ci­per aux combats. C’est évidem­ment un point de vue origi­nal, car même si Constance a un fort tempé­ra­ment, l’horreur de ce qu’elle doit vivre fera vaciller sa raison. Peu à peu, le lecteur perd pied dans l’imaginaire d’une femme dont l’esprit flotte entre la réalité sordide des violen­ces de la guerre et les souve­nirs de son enfance qui sont aussi marqués, on le décou­vrira peu à peu, par des scènes trau­ma­ti­san­tes. Elle doit faire face à deux dangers, celui de tout soldat à la guerre et celui d’être reconnu comme femme. Une seule chose est vrai­ment douce pour elle, son amour pour Bartho­lo­mew trop faible pour être soldat.

Pour­quoi ne suis-​je pas plus enthou­siaste pour ce roman encensé par la criti­que et la blogo­sphère ? Je sais que cette guerre est encore un sujet brûlant aux États-​Unis, beau­coup moins pour moi. Je recon­nais à cet auteur un talent certain pour faire revi­vre cette époque et les trou­bles psycho­lo­gi­ques causés par les faits de guerre. Mais je dois dire que la conscience trou­blée de Constance ne m’a pas permis de toujours bien compren­dre ce qu’elle vivait. Distin­guer le réel du cauche­mar est compli­qué quand le filtre passe par un cerveau dérangé. Comme pour Constance , le début de la guerre est clair et précis, donc ma lecture enthou­siaste et rapide, et peu à peu, je me suis embour­bée dans l’horreur, les cada­vres putri­des, les corps muti­lés, la folie trai­tée à coups d’eau glacée et ma lecture est deve­nue très labo­rieuse.

Citations

Problème de traduction ?

Il y avait des batailles en aval et dès que la rumeur eut circulé que nous allions à leur rencon­tre, le régi­ment connut une saignée sévère de recrues. Ce n’était à faire que de sortir du rang pour ne plus reve­nir.

Un beau personnage de femme mais qui trahira Constance

Elle parlait d’amour et d’amour anéanti par la guerre . Cela ne la déran­geait pas de trahir la cause pour laquelle son mari avait combattu et péri, me dit-​elle. Les États confé­dé­rés avaient fait séces­sion par entê­te­ment, et la guerre était venue empor­ter son mari . Elle parti­rait au Nord quand tout serait fini. Elle retour­ne­rait dans ce village du Maine qu’elle avait quitté tant d’années plus tôt.
- » S’ils m’acceptent , dit-​elle.
- Pour­quoi ne le feraient-​ils pas ?
- Cette guerre, fit-​elle. Cette guerre, cette guerre. »

Résumé de ce qu’a vécu Constance

Il en fallait plus que que la brûlure du fouet du vieux pour me donner du cœur à l’ouvrage. Plus que l’homme à la corde avec son pisto­let de cava­le­rie . Plus que le souve­nir de tous les hommes avec qui j’ai vécu dans l’armée de l’Union,. Des hommes capa­bles de pisser sur un chat à l’agonie. De se moquer d’un petit garçon perdu. De violer une femme entrée dans l’automne de sa vie. De faire brûler une maison appar­te­nant à des femmes d’église. De vous boucler dans une taule à fous et de vous y lais­ser pour­rir.

Un nouveau mot

Secesh : homme du sud.

20151113_120910Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thè­que de Dinard.

4L’ennuie avec les lectu­res du Club comme avec la tenue du blog, c’est que j’enchaîne la lecture les livres trop rapi­de­ment. Pour certains, ce n’est pas si grave car ils font partie de la lecture détente, et je suis ravie de parta­ger ces moments avec les lectri­ces et lecteurs de mon blog. D’autres réson­nent plus profon­dé­ment en moi, et je veux les lire et relire jusqu’à ce que je les possède et qu’ils m’appartiennent. Les livres ne m’ont jamais appar­tenu parce qu’ils sont bien rangés dans mes rayon­na­ges, cela je l’ai cru dans ma jeunesse. Ils m’appartiennent parce que je sais me souve­nir, en les évoquant, du plai­sir qu’ils ont su me procu­rer. Avec Carole Marti­nez, il faut du temps pour savou­rer son histoire et sa façon de la racon­ter.

Toutes les lectri­ces qui aiment ses livres sont sous le charme de son écri­ture passion­née. Aussi bien « les fanas de livres  » que Aspho­dèle et Krol. Cette écri­ture mérite qu’on la déguste par peti­tes touches, sans se pres­ser qu’on puisse lais­ser cette histoire et la repren­dre juste pour le plai­sir de s’entendre racon­ter une histoire tragi­que. Tragi­que comme ces peti­tes filles mariées au sortir de l’enfance dans une France de 1361, si rude, rava­gée par la peste, la guerre de cent ans et les compa­gnies armées qui un temps désœu­vrées par le traité de Bréti­gny soumet­tent les popu­la­tions aux violen­ces rapi­nes et pilla­ges.

Carole Marti­nez sait mettre son écri­ture au service de ce qu’elle imagine de cette époque. Sous sa plume, les légen­des , la reli­gion, les faits histo­ri­ques se mélan­gent et nous avons l’impression comme la petite Blan­che de pres­que douze ans, d’être empor­tés sur les flots de la Lou sans pouvoir maîtri­ser notre destin. D’être submer­gés par l’angoisse et la peur des hommes capa­bles de déchaî­ne­ments de violence. Cette violence et cette absence de respect pour la vie d’enfants si fragi­les et si expo­sés aux mala­dies, rend la mort pres­que douce. Roman étrange qui ne tient que par cette écri­ture à deux voix, celle de la mémoire de l’enfant qui est deve­nue « la vieille âme » et qui éclaire parfois la voix de « la petite fille » qui a bien du mal à compren­dre ce qui lui arrive.

Citations

La présence du Diable

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Déso­lée pour la couver­ture de ce livre, j’ai rare­ment vu plus moche. Heureu­se­ment, comme ce roman a été couronné par tant de prix et admiré dans le monde des blogs cela n’empêchera personne de l’acheter . J’avais d’autant plus envie de le lire que j’avais commencé à l’entendre lu par l’auteur lui-​même. L’histoire est main­te­nant bien connue, deux soldats de la guerre 14 – 18 réchap­pent de très peu à la mort, malgré la cruauté d’un « salo­pard de gradé » le lieu­te­nant d’Aulnay Pradelle qui en veut à leur vie. Réunis par la mort qui est passée si près d’Albert Maillard, et qui a grave­ment mutilé Edouard Péri­court en lui arra­chant la moitié du visage, les deux anciens poilus vont essayer de survi­vre dans l’après guerre, puis ils vont imagi­ner une fabu­leuse escro­que­rie. Les deux person­na­li­tés sont tota­le­ment oppo­sées autant l’un est timoré et ne cher­che qu’à se faire le plus discret possi­ble, autant l’autre est complè­te­ment hors norme.

Un des inté­rêt du roman, c’est de mettre en scène l’après guerre. Et si l’arnaque aux monu­ments aux morts est une inven­tion roma­nes­que, le scan­dale de la façon dont on s’est occupé des dépouilles des soldats tués au combat est en revan­che tout à fait histo­ri­que. Le roman est soutenu par un suspens très fort, on se demande si, ayant échappé au pire, ces deux hommes ne vont pas connaî­tre un destin funeste. Le person­nage de Henri d’Aulnay-Pradelle est telle­ment odieux, qu’il en est cari­ca­tu­ral ; on espère sans cesse que la vie va lui faire payer toutes ses turpi­tu­des. C’est ma grande réserve pour ce roman, je n’ai pas pu croire aux person­na­ges des méchants. Pas plus d’ailleurs, qu’au person­nage du fonc­tion­naire incor­rup­ti­ble : il est mal aimé, mal habillé, porte un dentier qui tient mal, sent mauvais, n’est compris de personne, il faut donc avoir ce physi­que là pour ne pas être corrup­ti­ble ?

Le rythme du récit fait penser à un roman poli­cier, et les traits des person­na­li­tés à une bande dessi­née (et, il existe main­te­nant en bande dessi­née). Comme souvent, quand on attend beau­coup d’un roman, on est parfois déçu. Je m’attendais à beau­coup plus de nuan­ces dans le trai­te­ment des person­na­ges. Ce serait si simple si les méchants étaient tous comme Henri d’Aulnay-Pradelle, et tous les hommes poli­ti­que corrom­pus jusqu’au dernier.

Citations

Verdun

En 1916, au début de la bataille de Verdun – dix mois de combats, trois cent mille morts-, les terrains de Chazières-​Malmont, pas loin des lignes de front, encore acces­si­ble par la route et assez proches de l’hôpital, grand pour­voyeur de cada­vres, s’étaient révé­lés, pendant un moment, un lieu prati­que pour enter­rer les soldats. La fluc­tua­tion des posi­tions mili­tai­res et les aléas stra­té­gi­ques bous­cu­lè­rent à plusieurs repri­ses certai­nes parties de ce vaste quadri­la­tère dans lequel se trou­vaient à présent ense­ve­lis plus de deux mille corps, personne ne connais­sait réel­le­ment le nombre, on parlait même de cinq mille, ce n’était pas impos­si­ble, cette guerre avait fait explo­ser tous les records.

J’adore cette scène

Henri (le sale type de l’histoire) n’attendit pas la fin de la phrase pour quit­ter la pièce en claquant violem­ment la porte derrière lui. Ce bruit allait faire vibrer la maison de haut en bas. Hélas, l’effet tomba à l’eau. Cette porte, munie d’un méca­nisme pneu­ma­ti­ques, se rabat­tit lente­ment avec des petits ouf… ouf… ouf… sacca­dés.

les sentences de Madame Maillard qui scandent le roman à chaque difficulté de son fils Albert

Albert a voulu partir aux colo­nies , bon, moi je veux bien. Mais s’il fait comme ici et qu’il se met à pleur­ni­cher devant les indi­gè­nes, il va pas arri­ver à grand chose, c’est moi qui vous le dis ! Mais bon c’est Albert. Qu’est ce que vous voulez, il est comme ça.

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Voilà le roman que je lisais pendant les longs moments d’attente du festi­val du film britan­ni­que. Pour s’évader des atmo­sphè­res glau­ques des cas sociaux anglais, de la drogue et de la violence quoi de plus bien­fai­sant que les embruns du grand Nord. Et puis, j’avais telle­ment appré­cié « L’égaré de Lisbonne » . Hélas ! la magie a beau­coup moins fonc­tionné, nous sommes ici dans un parfait roman histo­ri­que, et ce n’est vrai­ment pas mon genre préféré. J’ai bien senti tout le sérieux des recher­ches de l’auteur, pour faire revi­vre une époque et des lieux qui nous sont étran­gers, il est vrai que je ne connais­sais rien à l’Islande du XVe siècle et que je suis beau­coup plus savante aujourd’hui. J’imagine que tous les passion­nés d’Histoire salue ce roman, à juste raison. Mais pour ma part, lors­que le travail de l’historien prend le pas sur celui du roman­cier, je préfère lire un essai qu’un roman. Malgré ces réser­ves, je conseille ce livre à tous les gens qui ont envie de décou­vrir la vie dans les rudes contrées du grand nord aux siècles passés.

Comme je suis plon­gée, grâce aux conseils de Domi­ni­que dans Sapiens, tout ce que je lis se colore de cette lecture passion­nante et dont j’espère écrire la chro­ni­que bien­tôt. Ici la dispa­ri­tion d’un peuple libre pêcheur cueilleur au profit des agri­cul­teurs séden­tai­res qui épui­sent les sols sans pour autant permet­tre le mieux être d’une popu­la­tion est une illus­tra­tion exacte du propos de Yuval Noah Harari. J’ai aimé aussi retrou­ver tout ce qu’on sait sur la décou­verte des nouveaux conti­nents améri­cains et les raisons pour lesquel­les, notre mémoire collec­tive a retenu le nom de Chris­to­phe Colomb, plutôt que des coura­geux navi­ga­teurs Vikings peu en odeur de sain­teté. Ce fut pour moi une lecture labo­rieuse, mais cette remar­que en dit plus long sur mon peu d’appétence pour ce genre litté­raire que pour le roman lui-​même.

Citations

Les légendes du grand nord

Les gens débat­ti­rent de l’origine des elfes. La plupart expli­quaient qu’ils descen­daient de certains enfants d’Adam et Eve, que celle-​ci avait caché à Dieu car ils n’étaient pas lavés. Dieu avait alors déclaré : « Ce qui doit m’être caché sera caché aux hommes. » Ces créa­tu­res équi­vo­ques, sans âme, avaient néan­moins le pouvoir de se lais­ser voir des hommes s’ils le dési­raient. Mais d’autres parmi l’assistance préten­daient qu’à la suite d’une révolte au para­dis , provo­quée par le diable, ceux qui s’y étaient ralliés avaient été relé­gués en enfer, alors que ceux qui étaient restés neutres a aient été renvoyés sur Terre , condam­nés à vivre cachés dans des monti­cu­les, des colli­nes et des rochers.

L’orgueil des gens de mer

Je sais bien que tu as mérité d’être arrivé le premier. Mais ne t’en vante pas trop. Les hommes n’aiment pas qu’on ternis­sent leur répu­ta­tion, et tu pour­rais bien t’attirer des jalou­sies. N’oublie jamais ça : la première qualité d’un marin, c’est l’humilité. 

Le goût des livres en Islande

Non seule­ment Jon aimait lire, mais il était fasciné par les livres en tant qu’objets capa­bles de renfer­mer de la culture, du savoir, de la mémoire. La produc­tion d’un livre lui parais­sait être comme une alchi­mie complexe, dont il voulait tout savoir. Pour faire un livre, il fallait des hommes capa­bles d’écrire, des animaux -peau de veau et plumes de cygne – , des plan­tes qui servaient à élabo­rer l’encre et la couleur.

Le mal de mer

Il était inutile de lutter contre les mouve­ments d’un bateau. Ceux qui résis­taient se soumet­taient immé­dia­te­ment au mal de mer. Seuls ceux qui compo­saient parve­naient à perce­voir, dans leur chair, les moin­dres humeurs de leur embar­ca­tions.

Philosophie du couple

Tu sais mon fils, un mari et une femme, c’est comme les deux berges d’une rivière : il y a des méan­dres et des rapi­des, mais aussi des gués. Il faut pren­dre la rivière comme elle va. Et le temps n’était plus loin où elle allait deve­nir un torrent infran­chis­sa­ble. Pour­tant, on s’aimait sincè­re­ment. J’ai aimé ton père pour son esprit ouvert, sa curiosité,son carac­tère libre, aven­tu­reux. Je l’ai détesté pour les mêmes raisons.

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Traduit de l’allemand par Emma­nuel Guntz­bur­ger.

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Alex Capus mêle trois destins dans un roman semi histo­ri­que très agréa­ble à lire, il raconte et imagine la vie de :

  • Emile Gillie­ron génial dessi­na­teur qui inven­tera autant qu’il restau­rera des frises de l’antiquité crétoise : voilà pour le faus­saire.
  • Laura d’Oriano chan­teuse de caba­ret qui aban­don­nera son mari et ses filles pour vivre sa vie plus libre­ment et qui mettra ses compé­ten­ces linguis­ti­ques au service de la France résis­tante : voilà notre espionne.
  • Felix Bloch génial physi­cien juif et Suisse se retou­vera à Los Alamos auprès de Oppen­hei­mer : voici pour le faiseur de bombes.

Ces trois person­nes réel­les ne se rejoi­gnent que dans ce roman, c’est un peu étrange et on se demande tout au long de la lecture ce qu’ils ont en commun. Juste­ment rien sauf l’époque et leur lien avec la Suisse, patrie de l’auteur.

Je trouve cette idée un peu bizarre mais en même temps le lien tempo­rel qui les réunit permet de se dépla­cer d’un person­nage à l’autre sans déplai­sir avec même une certaine évidence que l’on doit sans aucun doute au talent d’Alex Capus. Les trois person­na­ges semblent dépas­sés par leur époque et leurs côtés néga­tifs et posi­tifs sont plus le résul­tat des hasards du destin que de choix volon­tai­res. En Grèce, le faus­saire est épar­gné par la montée du nazisme, c’est vrai­ment un person­nage amusant plein d’énergie dont il se sert pour faire surgir du sol le palais de Minos et toutes les anti­qui­tés qu’il fabri­que à la demande , tant pis pour la rigueur scien­ti­fi­que et tant mieux pour ceux qui aiment qu’on leur raconte de belles histoi­res myolo­gi­ques et qui veulent rame­ner de leurs voya­ges des souve­nirs « authen­ti­ques ».

La vie de Félix Bloch, ce jeune suisse épris de scien­ces est passion­nante, il aurait pu passer sa vie à construire des plaques d’égout mais son cerveau en ébul­li­tion l’a poussé à compren­dre la physi­que quan­ti­que. Il vit parmi les scien­ti­fi­ques de son époque dont prix Nobel Fritz Haber, juif converti au protes­tan­tisme sympa­thi­que person­nage inven­teur du gaz moutarde et du Zyclon B, et fina­le­ment expulsé par les nazis, il mourra en 1934 à Bâles. Felix Bloch ira à Los Alamos auprès d’Oppenheimer pour construire la bombe atomi­que. La diffi­culté et les limi­tes du roman construits à partir de person­nes réel­les, c’est que le roman­cier ne peut pas tout inven­ter. C’est parti­cu­liè­re­ment net pour le person­nage de Laura d’Oriano, comment expli­quer qu’une mère aban­donne ses deux peti­tes filles et son mari en Suisse pour aller vivre sa vie à Marseille. Le prétexte choisi est un peu mince, une histoire de peti­tes culot­tes !

La Suisse, d’avant la guerre 39/​45, ne sort pas gran­die dans ce roman, c’est un pays ou chacun doit rester à sa place et où le poids du « qu’en dira-​t-​on » pèse très lourds sur les épau­les des person­na­ges, à leur façon les trois person­na­ges ont fui ce pays trop calme et trop tran­quille pour vivre un destin plus gran­diose. Un bon moment de lecture avec quel­ques réser­ves car le livre est entre deux genres : biogra­phie histo­ri­que et roman.

Citations

Le destin

Elle qui a l’expérience des voya­ges sait que l’on ne se rencon­tre qu’une seule fois en règle géné­rale, étant donné qu’un voyage raison­na­ble se fait en géné­ral sur une ligne la plus droite possi­ble allant d’un point de départ à une desti­na­tion et que selon les lois de la géomé­trie deux droi­tes ne se croi­sent jamais. Les retrou­vailles, c’est bon pour les villa­geois, les habi­tants des vallées et les insu­lai­res, tous ceux qui passent leur vie à battre les mêmes chemins et se croi­sent sans arrêt.

Le faussaire

Et pour­tant il ne faut pas tant d’imagination que cela pour se figu­rer la manière dont le dessin conti­nue çà et là.
C’est vrai.
Par exem­ple, là où il y a un genou, le prolon­ge­ment sera sans aucun doute une jambe , puis un pied. Et à l’extrémité oppo­sée, il y aura avec quel­ques vrai­sem­blance, si vous me permet­tez, le posté­rieur. Et s’il y a huit palmiers à l’arrière plan, il n’est pas absurde de conti­nuer la série avec un neuvième et un dixième palmier. Vous ne pensez pas ?

Le zyclon B

On évoquait Fritz Haber, le profes­seur de chimie berli­nois qui avait conduit le 22 avril 1915 la première atta­que au gaz de l’histoire devant la bour­gade belge d’Ypres, atta­que lors de laquelle dix-​huit mille hommes avaient péri en l’espace de quel­ques minu­tes… Ce que les étudiants en physi­que ne pouvaient pas encore savoir en ce prin­temps 1927, c’était que ce produit de gazage d’Haber devait entrer dans l’histoire sous le nom de Zyklon B.

20150705_215034Traduit du slovène par Andrée Lück Gaye.

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Voilà un an, je rece­vais ce roman en cadeau, j’ai donc mis beau­coup de temps à le lire. Je ne connais­sais pas ce livre pour­tant très célè­bre, je dois avouer que je ne suis pas atti­rée par les romans histo­ri­ques, et puis, à chaque fois que je le commen­çais, j’étais rebu­tée par les noms étran­gers et pour suivre cette histoire, il faut rete­nir et se fami­lia­ri­ser avec « Hassan Ibn Sabbâh, Abd al Malik, Abdu Saroka , Ibn Tahir… ». Et puis, lors d’une navi­ga­tion très calme où le soleil brillait plus que le vent ne souf­flait, j’ai enfin lu d’une traite ce roman. Je me suis plon­gée dans le monde musul­man du XIe siècle, dans ce château d’Alamut en Iran, et comme tous les les amateurs de romans histo­ri­ques, j’ai été fasci­née par cette histoire très bien racon­tée.

Un homme : Hassan Ibn Sabbâh, se prétend prophète et lié direc­te­ment à Dieu, il forme des fedayins prêts à tout pour leur chef au nom de la foi Ismaé­lienne (variante du chiisme). Il prétend avoir les clés du para­dis où il peut envoyer les plus valeu­reux de ses fidè­les. Cette secte connue aussi sous le nom « secte des assas­sins » a été évoquée par Marco Polo, mais la vérité et le mythe sont très diffi­ci­les à démê­ler, on ne sait donc que peu de choses histo­ri­ques sur ce person­nage et sa secte, en revan­che, son histoire a envahi bien des imagi­nai­res toujours liés à la violence de ceux qui prône le fana­tisme. Le roman est le récit d’une mani­pu­la­tion d’un leader pour obte­nir un pouvoir absolu grâce à des hommes qui lui sont entiè­re­ment dévoués.

Mais si Vladi­mir Bartol s’est emparé de cette histoire, pour en faire ce roman publié en 1938, c’est pour mettre en scène le fana­tisme et ses terri­bles consé­quen­ces. Il s’agit donc d’une réflexion très poin­tue et encore très perti­nente sur ce qui permet de fana­ti­ser des person­nes jeunes et idéa­lis­tes. Pour tous les commen­ta­teurs, Valdi­mir Bartol s’empare de cette histoire de l’Islam du XIe siècle, pour aider ses contem­po­rains à ouvrir les yeux sur l’engagement commu­niste ou nazi. Il est vrai que l’on retrouve dans les deux cas, un embri­ga­de­ment de la jeunesse au nom d’un idéal et la demande du chef d’une fidé­lité jusqu’au sacri­fice suprême, mais il y a dans « Alamut » une histoire bien parti­cu­lière de créa­tion d’un « faux » para­dis et je ne vois pas très bien à quoi ça corres­pond dans l’Allemagne nazie, pour le commu­nisme on peut penser aux » lende­mains qui chan­tent », mais dans les deux cas la jeunesse s’enflamme pour un chef pour qui ils sont prêts à donner leur vie.

Et hélas ! Ce roman permet de très bien compren­dre le fana­tisme isla­mi­que d’aujourd’hui. Le prin­cipe du leader mani­pu­la­teur est très simple, après avoir constaté que les peuples en règle géné­ral ne veulent pas du savoir mais adorent croire aux histoi­res merveilleu­ses, il comprend que pour les mani­pu­ler, il suffit d’attiser leurs croyan­ces, celui qui sera leur maître doit simple­ment avoir une avance sur eux et ne croire en rien de ce qu’il fait croire aux autres. Ce roman m’a fait beau­coup réflé­chir et je comprends son succès mondial, je crois qu’aujourd’hui , où des fous tuent au nom d’une reli­gion, il a sa place dans nos biblio­thè­ques. Je viens, en effet, de lire une cita­tion tirée du jour­nal Dar AL-​Islam appe­lant à la guerre sainte contre la France qui aurait pu être pronon­cée par Hassan Ibn Salâa dans le roman de Vladi­mir Bartol :

« Nous n’avons pas d’avions pour vous bombar­der comme vous nous bombar­dez. nous avons des hommes qui aiment la mort comme vous aimez la vie ». 

Citations

Mise en condition

Notre corps enclin à la paresse et au confort facile, redoute les diffi­cul­tés que la réus­site de grands projets attend de lui. Ses viles passions para­ly­sent notre volonté et nos nobles réso­lu­tions. Vain­cre ces passions et libé­rer l’esprit de leurs entra­ves, voilà le but de nos exer­ci­ces. Confor­ter la volonté et l’orienter de façon appro­priée vers un but donné, c’est notre seule obli­ga­tion pour que nous soyons capa­bles de grands exploits et d’actions sacri­fi­ciel­les. Donc ne pas rester comme ces milliers d’hommes, escla­ves de leur corps et de leur faiblesse mais au contraire nous appro­cher du niveau de l’élite qui est maîtresse de son corps et de ses faibles­ses, voilà notre ambi­tion. Ainsi seront – nous capa­bles de servir Notre Seigneur et d exécu­ter ses ordres.

Prosélytisme

Allez d’homme en homme et essayer de convain­cre chacun. Ne soyez pas doctri­nai­res, adap­tez votre façon d’agir à chaque cas.

La force du fanatisme

La force de cette orga­ni­sa­tion se construira sur des gens d’un genre tout à fait nouveau. Leur parti­cu­la­rité sera un désir fou de mourir et un dévoue­ment aveu­gle au chef suprême. Nous attein­drons les deux quand ils croi­ront, que dis-​je, quand ils sauront que la jouis­sance éter­nelle les attend au para­dis après leur mort.