Éditions Gallimard, 172 pages, juillet 2020

Comme beaucoup à l’époque, j’avais adoré « Balzac et la petite tailleuse chinoise », depuis je lis régulièrement cet auteur , j’avais beaucoup aimé, « L’évangile selon Yong Sheng« , et un peu moins « trois vies chinoises« . Ici, encore, mon avis est en mi teinte. Pour mieux comprendre la folie destructrice des « Gardes rouges » pendant la révolution culturelle contre la civilisation tibétaine, ce roman mérite d’être lu. Bien sûr, on le sait vaguement et le régime actuel reconnaît du bout des lèvres les « excès » de cette période, mais ne dit rien sur la volonté de supprimer totalement une civilisation et son expression culturelle. Dans le palais Polota, l’ancien peintre du dernier Dalaï-Lama est retenu par des gardes rouges qui veulent lui faire avouer des turpitudes des moines, et vont pour cela le torturer à mort. Lui se réfugie dans son passé, période durant laquelle il a peint des « tankas » les plus extraordinaires et ainsi l’auteur fait revivre la civilisation tibétaine. Un garde rouge, le chef est particulièrement cruel et excite ses troupes à détruire au maximum tout ce qui relève de la religion bouddhiste. On apprend à l afin qu’il était le fils de l’homme chargé de s’occuper des restes des cadavres et que ce sont des gens méprisés par les bouddhistes. De là sa fureur ?

L’auteur entraîne son lecteur dans les valeurs de cette religion et dans son expression artistique, et j’ai été beaucoup moins intéressée par cet aspect qui représente quand même la plus grande partie du roman. Un reproche de mise en page : on ne peut pas comprendre ce livre sans lire les 112 notes qui expliquent un vocabulaire totalement inconnu pour moi, et au lieu de les mettre en bas de page ce qui permet de ne pas interrompre la lecture, elles sont à la fin du roman. Mais surtout cette civilisation que je respecte beaucoup ne me passionne pas. Si l’auteur décrit bien le monde des moines, on a moins d’informations sur le peuple tibétain lui-même. Un petit peu au début, l’enfance du peintre Bstan Pan, avec ses parents nomades, mais dès sa plus jeune enfance il est confié à des moines qui remarquent très vite son talent de peintre. On ne sent pas la vie de cet enfant ni de cet homme qui semble juste quelqu’un en adéquation totale avec cette religion.

La destruction des œuvres de cette culture est une horreur absolue et les meutres perpétrés par les Gardes Rouges aussi, cela rend ce petit livre très pesant, mais la beauté de cette culture, je n’ai pas réussi à la comprendre, je suis sans doute trop occidentale pour cela. Voici une image de Tanka trouvé sur l’article Wikipédia

 

Extraits .

Début.

 Il avait plu toute la nuit et, en ce matin de mars1968, il bruinait encore. L’air était frais. Dans l’arrière-cour, déserte du Potala, où les anciennes écuries du Dalaï- Lama étaient transformées en prison par les gardes rouges, qui occupaient le Palais, le silence fut soudain troublé par le grincement des essieux d’une charrette et le crissement de ses roues sur le gravillon. Hachée par la rotation des rayons, la silhouette courbée d’un vieil homme se dessinait en ombre chinoise entre les brancards de la voiture chargée de seaux en bois. De sa bouche s’échappait une faible haleine. 
Il était prisonnier et, cependant, il n’avait pas été arrêté par la police ou condamné par un tribunal, l’une et l’autre de ses administrations étant paralysées en cette période troublée de la révolution culturelle.

Les volontés de destruction d’une culture ancienne.

 Des centaines de silhouettes sombres, un brassard rouge autour du bras – des gardes rouges venus d’autres villes du tibet-, formaient une chaîne humaine entre la bibliothèque du premier étage et le rez-de-chaussée, se passant des centaines de précieux sutras, parmi lesquels, Bsan Pa reconnut une magnifique et très ancienne et édition du Kanjur, calligraphies à l’encre d’or, dont le plat supérieur de la reliure était en bois de santal, incrusté d’ivoire. Les derniers de la scène les entassaient au centre de l’esplanade, et quand les piles de livre furent si hautes, qu’elles s’écoulèrent sous leur propre poids, ils y mirent le feu en entonnant des chants révolutionnaires.

Les horreurs chinoises ne datent pas du communisme.

 Cette époque, au Tibet, personne ne savait vraiment ce qui se passait en Chine, et nul n’avait eu vent de la lutte féroce et sans merci que l’impératrice douairière avait livré à son neveu, désormais placé en résidence surveillée comme un vulgaire prisonnier. Depuis dix ans, elle ne l’autorisait plus à recevoir de visites, pas même celle de son épouse ou de ses concubines. (Sa favorite, surnommé la Perle, fut contrainte de se suicider en se jetant dans un puits du palais, sur ordre de Cixi, qui lui refusa l’indulgence de pouvoir se pendre.)

Les personnages tibétains (bizarres, pour moi).

 À leur grande stupéfaction, les deux hommes avaient découvert que le cadavre d’un jeune enfant faisait office de selle sur le dos de la mule. La femme avait fini par l’enfourcher pour s’éloigner lentement, le corps oscillant dans la lumière du contre-jour. D’une main, elle tenait un crâne humain rempli de sang, de l’autre, une vipère à tête plate qui servait de bride à la monture. La mule, à laquelle les yeux naïfs et les longues oreilles toujours en branle donnaient un air bon enfant, s’était mise en marche, soulevant du bout de ses sabots, de petits nuages de vase au bord de l’eau. Elle avait aussi un troisième œil, non pas au milieu du front, mais sur sa croupe gauche, large et pleine. Le deuxième dalaï-lama et son conseiller avaient tout autant été fascinés qu’effrayés par cette créature, et, sur le chemin du retour, le souverain avait mandé un peintre pour en faire le portrait.

Éditions Pygmalion, 384 pages, mai 2018

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Saluel Sfez

La sagesse de tout l’univers se trouve dans une tasse de thé

Il me faut du temps pour lire tout ce que je note, mais en septembre 2024, j’avais dit à Gambadou que je lirai ce roman ( je suis une grande buveuse de thé !). C’est effectivement passionnant pour la découverte de la culture et la récolte du thé . C’est vraiment très bien documenté et on peut donc être aussi difficile en thés qu’en crus de vin. L’histoire se concentre sur un type de thé bien particulier le « Pu’er » qui peut vieillir et se présenter sous forme, de galette qui valent des fortunes. Cela évidemment excite les convoitises et les faussaires. Ce thé se cultive dans la montagnes en particulier par une minorité les Akha. Ce peuple est très attaché à ses traditions et ce roman commence par une tragédie : une femme accouche de jumeaux qui sont immédiatement tués et les parents chassés de la communauté car la naissance de jumeaux s’apparente à une monstruosité. Tous les bébés mal formés sont immédiatement tués.
Le personnage principal Li-Yan va s’extraire de sa condition par l’école, hélas, elle aura un enfant hors mariage et devra l’abandonner. Elle connaitra d’abord un mariage raté avec le père de sa fille, puis un mariage réussi et le bonheur d’avoir un fils. Elle réussira dans la vente du thé « pu’er » . Elle gardera en partie les traditions Akha en particulier un secret : un champ caché dans la montagne dans lequel pousse un arbre de thé centenaire que seules les femmes descendantes de sa lignée doivent connaître.

Les remous et les horreurs de la Chine communiste sont en toile de fond mais ne sont pas le sujet principal. Nous allons suivre l’émancipation de Li-Yan et le destin de sa fille adoptée par des parents américains. C’est aussi un aspect bien traité ces enfants aux traits asiatiques dans la société américaine que l’on assigne à être d’excellents élèves et d’excellents musiciens.

J’ai vraiment aimé découvrir cette ethnie et leurs traditions, j’ai beaucoup appris sur la culture du thé, j’ai moins été conquise par l’aspect très romanesque du récit, mais il fallait bien une trame pour faire tenir tous les aspects documentaires ensemble.

 

Extraits

Début.

 Un chien sur le toit.
 « Pas de coïncidence, pas d’histoire », scande, mon a-ma. Comme toujours, cela semble mettre un terme à la discussion quand Premier Frère, finit de nous raconter le rêve qu’il a fait hier soir. J’ignore combien de fois ma mère a utilisé cet aphorisme élogieux au cours des dix années que j’ai passé sur cette terre. De même, j’ai l’impression d’avoir entendu différentes versions du rêve de premier frère de nombreuses fois. 

Les croyances.

 Les présages sont particulièrement inquiétants. C’est la saison des esprits. Il pleut. Et le bébé de Deh-ja arrive plutôt que prévu, alors que son ventre est énorme depuis de nombreux cycles. Le seul signe favorable est que nous sommes le jour du Rat, or les rats vivent dans les vallées fertiles, ce qui devrait aider Deh-ja pendant les prochaines heures.

La coiffe.

 Elle fait un signe à troisième belle-sœur, qui brandit ma coiffe. Elle est décorée de plumes de poulet teintées, avec un ourlet en fourrure de singe, des pompons de laine colorés, des pièces, des boules et des pendants d’argent, qu’A-ma m’a donnés au fil des ans. 
« Les efforts que tu y as consacrés montreront à ton futur mari et à sa famille ta méticulosité, ta capacité à travailler dur et ta connaissance du chemin de la migration des Akha à travers les symboles brodés, dit troisième belle-sœur, fiere de son enseignement. Cette coiffe C’est le coiffe proclamera également ta sensibilité artistique, que ru pourras transmettre dans le cas malheureux où tu donnes un jour naissance à une fille ».
Femme Akha,Tha Ton, Thaïlande.

Spiritualité du thé.

« Confucius, enseignait à ses disciples que le thé pourrait aider les gens à comprendre leurs dispositions intérieures, me dit-il. Les bouddhistes confèrent au thé les plus hautes qualités spirituelles, Ils le considèrent comme l’une des quatre manières de concentrer l’esprit, avec la marche, nourrir des poissons et s’asseoir en silence. Ils pensent que le thé peut relier les domaines de méditation. Le simple processus physique, que nous éprouvons quand nous buvons du thé – notre recherche du « huigan »- nous pousse à nous tourner vers nous-mêmes et à réfléchir tandis que la liqueur enveloppe notre langue, glisse dans notre gorge pour s’élever à nouveau sous forme d’arômes. Les taoïstes voient le thé comme une manière de réguler notre alchimie interne, d’être en harmonie avec le monde naturel et comme un ingrédient de l’éluxir d’immortalité. Ensemble, ces trois disciplines nous ont appris à regarder vers le haut pour voir l’état des cieux et vers le bas pour observer la rangement naturel de la terre. Mais quelles que soient vos croyances ou votre philosophie de vie, c’est à la bouche de décider de la qualité d’un thé. »


Éditions Liana Levi, 279 pages, mai 2012

Traduit de l’anglais (États- Unis) par Adélaïde Pralon

Cet auteur est déjà sur Luocine pour un livre que j’avais adoré : « Cité de la poussière rouge » et j’avais déjà essayé un de ses romans policiers  : « Mort d’une héroïne rouge« . J’ai voulu retenter avec celui-ci.
J’ai retrouvé ici l’inspecteur Chen embarqué dans une sombre affaire de corruption autour de l’immobilier à Shangaï. En 2012, déjà, En Chine les petits malin utilisaient l’espace Cyber pour mener des attaques. mais ils peuvent eux-mêmes être manipulés par plus forts qu’eux. Donc l’inspecteur Chen aura beaucoup de mal à savoir qui est derrière, le suicide ou l’assassinat de Zhou le potentat du parti en charge de l’urbanisme à Shangaï. J’ai eu beaucoup de mal à finir ce roman et à m’y retrouver parmi les personnages. Mais en revanche, on apprend beaucoup sur la difficulté de se loger à Shangaï. Ce roman écrit en 2012, montre le début de la puissance des hackers chinois, mais depuis le pouvoir a repris les choses en main et je pense que ce n’est plus du tout un lieu de contestation du pouvoir.

Je suis mauvaise juge de la qualité d’une enquête policière, on a vraiment du mal à comprendre pourquoi ce policier particulièrement intelligent et au fait de toutes les manœuvres des ultra corrompus du Parti Communiste Chinois, laisse une jeune femme l’aider dans son enquête. C’est vraiment bizarre, et tellement confus. Et je déteste aussi toutes les réflexions où le policier semble comprendre quelque chose mais qui finalement lui échappe.

La seule chose qui m’a intéressée c’est ce qu’on apprend de l’horreur de ce régime où les injustices sont flagrantes et les différences sociales énormes.

Extraits.

Début.

 L’inspecteur principal de la police criminelle Chen Cao assistait à une conférence à l’Union des écrivains de Shanghai. Les sourcils froncés, il opinait du chef, comme pour battre la mesure du discours de l’orateur.
 » L’énigme chinoise, qu’est-ce que c’est ? Eh bien, prenons par exemple cette formule politique en vogue : le socialisme à la chinoise. Voila un terme générique qui englobe tout ce qu’il y a d’énigmatique dans notre beau pays : socialiste ou communiste dans les journaux du Parti, mais capitaliste dans la pratique, un capitalisme de copinage, primaire, matérialiste au dernier degré. Et féodale aussi, si l’on en juge d’après les enfants des hauts dignitaires, petit prince héritier destiné à devenir dirigeant à leur tour, en légitime successeur du régime à partie unique.
 » Les machines de propagande du Parti on beau tourner à plein régime, la société chinoise est aujourd’hui moralement, idéologiquement et éthiquement en panne, mais elle continue pourtant d’avancer, encore et toujours, comme le lapin dans les publicités pour les piles. »

La Chine des jeunes.

 Dans une émission de téléréalité où les candidats parlent de leur vision du mariage, une jeune femme lance sa devise : elle préfère pleurer dans une BMW plutôt que rire sur un vélo.

 


Éditions Intervalles, 156 pages, 2015

Traduit du grec par François Bienfait et Jérôme Giovendo

En 2011, Melsi un journaliste d’origine albanaise mais vivant depuis longtemps en Grèce, revient précipitamment en Albanie, à la mort de son père. Il avait rompu avec lui, car il lui reproche la mort de sa femme, donc de la mère du narrateur. Il ne sait vraiment pas grand chose du passé de ses parents, il se sait d’origine juive, mais son père s’est intégré de toutes ses forces à l’Albanie et ce pays se voulait athée. Son père a raconté leur vie dans un cahier que Melsi a le temps de lire et comprendre pourquoi son père est parti mourir Shangaï , les formalités pour le retour du corps sont longues, fastidieuse et très chères .

Grâce à ce cahier nous allons comprendre la tragédie vécue par Isa et Bora les parents de Melsi, mais avant cela, il raconte le départ de ses parents de Salonique pour fuir la déportation que les Nazis avaient commencée à organiser. Ainsi donc la famille de Melsi était grecque ! C’est important pour lui, car on lui refuse la nationalité grecque aujourd’hui, parce qu’on le considère albanais. Toute la famille va prendre des noms musulmans et cacher leur judéité et passer en Albanie. Dans un premier temps, ils vivront dans un petit village mais grâce au talent de couturière de Bora ils arriveront à Tirana et vivront des années heureuses pendant l’enfance de Melsi. Mais une rencontre avec une Chinoise va bouleverser la vie de la famille.
Le régime communiste dans toute son horreur ! Melsi comprendra mieux son père à la dernière page du cahier. Cette quête des origines va aussi permettre à Melsi de s’interroger sur ses rapports aux femmes qu’il aime : Ariane et Anna.

Ce roman assez court se lit d’une traite. L’émotion est vraiment bien rendue, les horreurs du nazisme et du communisme se sont acharnées sur cette famille, Melsi pourra repartir en Grèce en comprenant mieux son père qui n’a vraiment pas eu le choix lorsque l’appareil répressif est tombé sur lui. Et tout ça, parce qu’un homme puissant du parti voulait se venger de lui.

Un beau livre, très sensible, merci Yvon de me l’avoir prêté, et il complète le « Le pays des pas perdus » que j’ai tant aimé.

Extraits.

Début

« À l’instar de certaines amours, certains pays sont une aberration : ils n’auraient jamais dû exister. Être né et avoir vécu dans un tel pays procure un désenchantement assez proche de ce que l’on éprouve quand on a gâché sa vie avec une personne qui n’était pas la bonne. » Melsi était content de sa trouvaille. Craignant de l’oublier, il retrouva un peu d’énergie pour sortir son carnet et y consigner ces phrases, moitié en grec, moitié en albanais. Il avait pris cette habitude, ces derniers temps, comme s’il tentait de se forger une langue à lui ou d’encourager les deux langues à dialoguer, deux langues balkaniques qui, contrairement aux langues, slaves, étaient les seules rescapées de leur famille linguistique respective.

 Son prénom.

«  Décidément, les Albanais sont aussi doués dans l’art des surnoms que dans celui d’inventer des prénoms ! » se dit-il, en repensant à celui que son grand-père lui avait concocté à sa naissance : Melsi était une savante combinaison de lettres empruntées aux noms de Marx, Engels et Staline.

Les objets et les mentalités .

 Son père s’entêtait à faire rentrer du bois chaque hiver et à l’empiler sur le petit balcon, se démarquant ainsi radicalement de ses voisins, tout fiers d’avoir très vite bazardé leurs anciens poêles et autres vétustés – exception faite de leur mentalité rétrograde sur laquelle ils veillaient avec un fanatisme exemplaire.

 


Éditions Phébus, 314 pages, octobre 2025

Traduit de l’anglais(Corée du Sud) par Lou Gonse

 

Quelle plongée dans un pays que l’on connaît si mal ! (et pour cause, il est tellement refermé sur lui-même) : la Corée du Nord. Même si une partie du roman se passe en Corée du Sud, l’essentiel du roman se passe sous la dictature communiste.

Le roman commence de nos jours, dans une maison de retraite en Corée du Sud, une jeune femme récemment divorcée, y travaille et elle décide d’écrire des biographies des résidents très âgés. Pour cela, elle demande aux gens de se définir avec trois adjectifs, une femme très âgée presque centenaire, lui dit qu’il lui faut au moins huit mots : « esclave, reine de l’évasion, meurtrière, espionne, amante et mère ». Et finalement, elle lui confiera sept cahiers dans lesquels elle lui raconte sa vie. L’auteure dit qu’elle s’est inspirée de la vie de sa grand-tante qui a fui la Corée du Nord. Le récit ne suit pas la chronologie, mais c’est très facile de s’y retrouver car chaque chapitre donne la date des cahiers de Mook Miran, la résidente de la maison de retraite. Sa vie commence par son enfance dans les années 1930, sa mère est une femme extraordinaire mais hélas son père est frustre et hyper violent, elle comprend qu’elle doit sauver sa vie et celle de sa mère en empoisonnant son père. (meurtrière) Ce moment de sa vie décrit la Corée avant l’occupation japonaise, avec quelques membres d’une église américaine où elle apprend l’anglais et certaines valeurs. Tout le drame de son enfance vient de la frustration de son père qui sent que sa femme est beaucoup plus raffinée que lui et il lui en veut au point de la battre et de lui faire perdre un œil. Ensuite lors de l’occupation japonaise, elle sera effectivement une esclave sexuelle dans une des nombreuse maisons créées par l’armée japonaise pour satisfaire les besoins sexuels de ses soldats, elle se lie d’amitié avec une autre esclave qui lui fera du bien en racontant sa vie d’avant où elle avait été mariée avec un homme qu’elle n’aimait pas mais qui était très doux. Les parents coréens avaient si peur que les jeunes filles soient enlevées par les soldats japonais qu’ils cherchaient à les marier le plus site possible. Cette jeune esclave meurt de tuberculose et Mook Miran réussi à s’enfuir, elle repart en Corée du Nord et prend l’identité de cette jeune femme, c’est le seul moment de vrai bonheur pour elle, mais très vite la Corée du Nord se referme sur elle et va exiger d’elle qu’elle devienne espionne. C’est elle aussi qui va former sa fille adoptive et qui deviendra aussi une espionne, elle ne peut pas avoir d’enfant puisque les japonais lui ont enlevé l’utérus quand elle a eu une enfant au bordel .

J’ai vraiment été passionnée par le récit de leur formation d’espionne et la vie en Corée du Nord. La façon dont dans ce pays, dès le plus jeune âge, on forme les esprits à l’autosurveillance et à se méfier de tout ce qu’on peut dire, permet de comprendre comment on supprime toutes velléités de divergences avec la doctrine officielle. L’horreur de ce régime est total, et la famine des années 90 est absolument terrible. La mère et la fille finiront par sortir des griffes de ce régime à travers un lot de souffrances incroyables. J’ai beaucoup aimé le personnage du mari de Mook qui a très vite su que ce n’était pas sa femme qui lui était revenue mais qui a décidé de l’aimer quand même avec une telle patience et tendresse que cela réconcilie avec l’humanité.

Si la Corée vous intéresse ce livre est pour vous, c’est en plus un livre qui plusieurs fois explique que savoir raconter des histoires permet la survie à ceux qui les écoutent même s’ils vivent dans les pires conditions d’horreur, on peut aussi s’évader par l’imaginaire. J’ai pensé, alors, au livre de Joseph Czapski : Proust contre la déchéance  : on peut donc sortir de l’horreur par la littérature, dans ce roman c’était plutôt par le fait de savoir raconter la vie heureuse et insouciante d’avant.

Je ne connaissais pas cette déviance : la géophagie (manger de la terre) mais cela m’a permis de mettre sur ma photo un tas de terre fabriquée par madame Taupe, c’est bien la première fois que je lui trouve un intérêt ! (je n’ai pas pour autant goûté la terre)

Lire l’avis du blog « mot à mot » Alex.

Extraits.

 

Début du prologue.

 L’idée me vint pendant mon divorce.
 J’avais quarante sept ans et des kilos en trop. Je n’avais pas d’enfants pour combler ma solitude, mes jours silencieux. Je n’étais pas l’une de ces femmes modernes, indépendantes qui décident tôt de ne pas avoir d’enfants. J’avais voulu en avoir un, mais mon mari ne pouvait pas m’en donner -son oligospermie m’avait-il dit. J’aurais aimé tenter une FIV, mais il avait refusé jugeant le processus trop humiliant. J’étais furieuse lorsque j’appris qu’il s’était inscrit dans une célèbre clinique de fertilité à Gangnam avec cette autre fille de douze ans sa cadette, un mois avant que notre divorce soit prononcé.

Début du roman : la cinquième vie.

 Ce n’était pas un vrai fantôme bien sûr, nous n’étions pas certains qu’elle fût vierge non plus. Nous l’appelions ainsi à cause de ces vêtements un « hanbok » taupe clair taillé dans sa chanvre épais, une robe que seules les pleureuses portent ou les vierges fantômes des contes, des beautés envoûtante mortes trop tôt, tourmentées de rage à l’idée de n’avoir jamais eu d’époux.

Manger de la terre.

 J’attendais toujours de trouver la terre parfaite. Sa viscosité devait être celle d’un riz au jasmin cuit à la vapeur, suffisamment pâteuse pour former une cuillerée, mais assez friable pour être remportée par un souffle. Trop d’humidité gâche le plaisir, transforme la terre en gadoue que la bouche associe aussitôt à des excréments. Au premier coup d’œil, la teinte devait être chocolat au lait. En l’observant de plus près pourtant, on découvre de minuscules particules de diverses couleurs. La plupart sont d’un beau noisette, donnant à la perle de terre son goût distinctif de noix. Celles couleur de suie réveillent la langue avec leur amertume de café noir. Les granulés blancs, brillants, comme des gemmes mais durs comme du silex, sont les plus rares : ils donnent une touche métallique raffinée, comme du sang sur les lèvres. La bonne combinaison pourrait transformer une pincée de terre en une pincée de paradis. J’adorais la façon dont elle glissait, crépitait sous mon palais, telle la caresse du chat. Même si je savais que cela érodait mes dents, je ne parvenais pas à arrêter.

Le soupçon .

 Le silence n’aida pas mais rétrospectivement rien n’aurait pu aider. Cela est dû au caractère particulier du soupçon. Il ne s’agit jamais réellement d’un soupçon. C’est une conviction masquée. Donnez lui un peu de temps et il finira par se muer en certitude.

Début de la guerre de Corée.

 Au début, la guerre n’était qu’un désagrément. Lorsque je retournais dans mon village après des années d’absence, les camarades aux brassard rouges s’étaient infiltrées dans le quotidien des villageois, les harcelant à coups de rassemblement obligatoires et de meetings hebdomadaires, appelant même les femmes mariées à se former pour devenir sentinelles. Les villageois se mirent alors à disparaître. Des rumeurs à propos de la chaleur du sud, libre d’obligations partisanes, attirèrent certains rêveurs du nord comme ma mère et ma sœur qui, selon les voisins étaient partis il y a bien longtemps.

L’horreur du régime coréen du Nord.

Cheol était un « kotchebi », l’un des trop nombreux orphelins engendré par la période de famine de masse et de crise économique survenue dans les années 1990, qui avait décimée un quart de la population nord-coréenne. Il n’avait aucun souvenir de sa mère, qui l’avait abandonné quand il avait trois ans, et son père ouvrier au « songbun » bas les avait confiés, son frère aîné et lui à un orphelinat. Son frère y était mort de la fièvre typhoïde, et Cheol s’était enfui peu après. Il n’avait jamais revu son père. 
(PS le songbun c’est le degré de confiance par rapport à la doctrine communiste)

Espions.

 Contrairement à ce que l’on croit souvent, l’espionnage n’est pas très éloigné des mondanités. La plupart des informations échangées ne sont pas le résultat d’actions coupe-gorge, mais de conversations prosaïques dans les cafés ou des restaurants. Les renseignements sont rarement obtenus par des James Bond à temps plein, bien plutôt par des anonymes las, infidèles et bedonnants assis dans de petits bureaux. L’information en elle-même n’est pas toujours de nature confidentielle : il s’agit d’un mélange de ouï-dire d’articles de journaux et de magazines. Le travail d’un agent se résume parfois à trier et mettre en forme ces morceaux publics de puzzle, à lire les connexions sous-jacentes soigneusement dissimulées..


Éditions les Léonides, 393 pages, mai 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Ce roman a ravivé pour moi le temps où l’Albanie représentait un pays au régime communiste pur et dur. Certains de mes contemporains étaient prêts à défendre Enver Hoxha mais finalement moins que ceux qui défendaient Mao et tellement moins que ceux qui ont défendu le petit père des peuple : Staline. Cela me fait plaisir qu’aucune jeunesse ne se réclame aujourd’hui de Kim Joon-un.

L’écrivaine journaliste a imaginé l’histoire une jeune fille partant à la recherche des racines familiales de sa mère dans un village complètement perdu dans les montagnes albanaises. Comme souvent aujourd’hui, ce récit mêle plusieurs temporalités, avec des changements de personnages principaux.

Au début du récit, dans les années 2020, nous sommes avec Sarah. Elle retrouve la maison de sa mère, en Albanie pays d’où elles sont originaires. Sa mère, lui avait ordonné avant de mourir de retrouver une certaine Elora. Un couple de touristes qui veulent sortir des sentiers battus pour découvrir un pays l’accompagnent dans ce périple. Peu à peu en progressant dans sa recherche, l’auteure remonte dans le temps et dénoue tous les fils du drame qui a obligé Sarah et sa mère à vivre en Islande bien loin des guerres de clans qui ont bouleversé leur vie et celle des habitants de ce village.

En 1972, trois amis venant de ce village, arrivent à Tirana pour faire des études, ils sont tous les trois amoureux de la belle Esther fille d’un intellectuel, ensemble ils découvriront les joies et le pouvoir de la poésie. L’amitié et la rivalité amoureuse entrainera le drame dont on aura toutes les réponses qu’à la fin du roman.

En 1980 deux jeunes Elora et Agon sont très amis parfois Niko et le grand frère d’Agon, Durim les rejoignent. La vie au village se serait passée à peu près normalement si ce n’est qu’un envoyé du parti (l’un des trois amis qui étaient allés faire ses études à Tirana), veut absolument collectiviser et faire obéir tout ce petit monde aux ordres d’Enver Hoxha. La description de l’absurdité communiste qui, par exemple, oblige les gens à avoir une coupe de cheveux au centimètre près pour ne pas risquer de se faire arrêter est, hélas, très proche de la réalité.
En 1990, c’est une autre horreur qui secoue le village : la dette de sang. Car comme si le communisme ne suffisait pas, l’Albanie obéit aux traditions ancestrales : le viol d’Elora entrainera trois meurtres et on craint même que cela se perpétue en 2023. On devine assez vite que l’enquête de Sarah permettra de dénouer toutes les tragédies qui ont traversé ce village et fait fuir sa mère si loin dans un pays si opposé à l’Albanie, pour le climat, la lumière, les mœurs, et surtout la liberté des femmes, l’Islande.

C’est un roman dense qui se lit facilement, mais même si je l’ai apprécié, j’ai l’impression qu’à part l’évocation des excès stupides du régime communiste et des horreurs des lois qui régissent les vengeances des lois que l’on dit gérées par l’honneur, je l’oublierai assez vite, et, de plus, je ne comprends pas trop le goût actuel des romanciers de mélanger les temporalités.

Extraits

Début

2023
 Le bouquet de fragrances se déverse dans l’habitacle lorsque Sarah baisse la fenêtre du 4×4 : ciste, romarin, thym, lavande, sauge. La terre exhale des parfums qui l’enfièvrent depuis qu’ils ont quitté la capitale. Tant de senteurs, tant de soleil : elle n’a pas l’habitude. L’hiver retirait à peine sa longue traîne blanche du fjord lorsqu’elle a quitté son laboratoire d’Akureyri, dans le nord de l’Islande. Les effluves de la lande étaient encore assoupies sous la neige, attendant leur l’heure pour jaillir.

Le poids des traditions en Albanie.

 Les rares villageois qui ne supportent plus la vie spartiate du hameau rejoignent la vallée nichée dans l’ombre. Certains entament des études dans les grandes villes. D’autres dégotent un logement confortable à Tirana. Mais quels que soient leurs efforts et les charmes que la capitale déploie sous leurs yeux, le souvenir du village sans nom ne cesse de les hanter. Ils portent le même secret : la mémoire des vendetta entrée dans leur chair. Leur âme est trempée à loutrenoir, cette matière née de l’ombre et de la lumière mêlées, par laquelle le malheur des prophéties anciennes s’abat.

Le tourisme et l’Albanie.

– Vous pensez vraiment que des touristes vont venir jusqu’ici ? interroge Sarah.
– Amélie et Antoine en sont là preuve, répond Niko, désignant le couple d’un geste du menton, sourire aux lèvres. Les amateurs de haut de gamme sont à la recherche d’expériences exceptionnelles, loin des destinations piétinées par les hordes de badauds. Il reste peu de coins vierges comme celui-ci sur le continent. L’isolement du village est précisément ce qui le protégera du tourisme de masse. Personne n’imagine les trésors que ces montagnes dissimulent.

Le régime communiste.

 Récolter les plantes à l’aube, les nettoyer, les plonger dans les alambics vrombissants, collecter le nectar ainsi produit et conditionner les huiles essentielles : voilà à quoi se résument désormais les journées des villageois.
Le parti du travail est leur employeur.
 Le parti du travail distribue leur repas.
 Le parti le renseigne les préceptes d’Envers Hoxha, scandés à longueur de journée dans la distillerie.
(…)
 Les villageois récitent le catéchisme enseigné par le Parti. Mais le soir, dans le secret de leurs masures, enfin désertées par les prisonniers, ils vomissent leur mépris.
– Qu’est-ce que c’est que ces conneries !

Je comprends cette réaction.

Depuis la veille, le couple et elle se tutoient. Ils ont le même âge. Très vite, ils ont échangé en français des commentaires échappant à leur guide avec qui ils communiquent en anglais. Sarah apprécie la complicité qui s’installe entre eux et s’en méfie. Tantôt sur la réserve, tantôt désireuse de s’en faire des amis, elle ne peut s’empêcher d’émettre un jugement sur leur choix de vacances, randonner sur les hauteurs d’un pays ruiné par le communisme et la corruption qu’il a engendrée a quelque chose d’obscène.

La tradition.

Le Kanun dit : les hommes respecteront la gjakmarrja. La vengeance du sang. Tout assassinat d’un membre de la famille et toute offense grave devront être réparés par la vie d’un membre de la famille de l’offenseur. Il est interdit de tuer les femmes et les enfants. Il est interdit de tuer un homme dans sa propre maison, et dans la tour de claustration. Les blessures peuvent être indemnisées par le versement d’une amende. Toute blessure non indemnisée compte pour un demi-mort. Deux blessures équivalent à un mort.

Raisons pour lesquelles on était arrêté sous Enver Hoxha.

  » J’organisais des parties de cartes pour les gars de l’usine après le travail. On m’a accusé de dissidence. J’ai, passé cinq ans dans les mines de Burrel, puis on m’a envoyé ici. »
 » J’ai eu le malheur de faire mes études à Moscou. Je suis considéré comme un ennemi du peuple depuis que l’Albanie a coupé les ponts avec L’URSS. »
 » J’ai accueilli des étudiants chinois dans ma classe : on m’a jugé ennemi du peuple quand l’albani c’est fâchée avec Mao. »
 » Je trimais sur des travaux de terrassement. J’ai regardé vers l’horizon : on m’a accusé de vouloir fuir à l’étranger, j’ai pris trois ans de prison. »
 » Je travaillais dans un café, j’ai éteint la radio pendant la transmission d’un discours d’Enver Hoxha pour prendre la commande d’un client. On m’a dénoncé. »
 » J’ai porté mon sac en bandoulière, on m’dit que j’avais été « perverti par l’esprit étranger » et j’ai été arrêté. »
 » J’ai dix-huit ans, je suis né en prison parce que mon père et ma mère étaient des dissidents ».
 » J’étais marin, j’ai laissé des passagers revenir d’Italie avec des gressins dans leur sac. »
 » Je me suis plaint de la chaleur dans la brigade agricole où je travaillais. »
 » J’ai bâillé au corneille pendant une réunion du Parti. »
« J’ai râlé dans la queue d’un magasin général. »
 » Nous avions la télévision dans notre appartement de Tirana. Le soir, nous regardions les séries italiennes que nous parvenions à capter. Tout le monde fait ça derrière les volets clos ! L’un de nos voisins a dénoncé ceux du quartier dont l’antenne était tournée vers Rome. On m’a arrêté pour activité hostile. »

 

 

 



 


Éditions Passé Composés, 392 pages, février 2025

Traduit de l’anglais (Royaume- Uni) par Martine Devillers-Argouarc’h

 

Je suis vraiment très contente de contribuer au mois des feuilles allemandes avec cet essai. Cette auteure, bien que d’origine allemande (de l’Est) , écrit et a fait toute sa carrière intellectuelle en Grande Bretagne.

C’est un livre très dense, il se lit cependant très bien mais demande une véritable attention. Chaque chapitre , ou chaque nouvel aspect commence par une anecdote sur un personnage qui a vraiment existé : cela rend la lecture plus vivante et les idées de l’auteure, plus faciles à comprendre en ancrant les conséquences de ce qu’il se passait dans la réalité quotidienne. Le livre couvre tout le passé de l’ex-RDA, depuis sa création jusqu’à sa disparition. Si on a vécu un peu cette période, ou si on a beaucoup lu, ce livre condense tout ce que l’on sait et apporte un éclairage intéressant sur chaque période.

Les dirigeants de ce pays viennent d’URSS, ils faisaient partie de la diaspora allemande qui a fui le Nazisme. Hélas, ce sont les pires d’entre eux, car Staline a « purgé » cette diaspora de tous les éléments qui lui faisaient peur. Donc, ceux qui ont survécu sont les plus vils flatteurs pro staliniens et qui ont, consciencieusement, dénoncé leurs compatriotes pour sauver leur peau (comme Walter Ulbricht par exemple). J’ai appris en lisant ce livre que Staline n’était pas favorable à la création de la RDA, il préférait une Allemagne unie et neutre, il avait peur qu’avec la création de la RDA pro soviétique, la réponse de l’occident serait de réarmer l’autre partie du pays, ce qui s’est avéré exact. Ce sont les dirigeants allemands qui ont imposé la RDA à Staline.

Le début est chaotique car comment faire aimer les soviétiques à une population qui ne s’est pas sentie libérée par les Russes mais pillée et violentée par eux. Ce sera un paradoxe difficile à surmonter. J’ai appris aussi que c’est en RDA que les populations germanophones chassées des pays qui avaient été envahies par l’Allemagne ont été accueillies en arrivant le plus souvent sans rien. Tant que la frontière a été ouverte en particulier à Berlin le nombre d’Allemands de l’Est passant à l’ouest ne cessait d’augmenter. D’où la construction du mur et la répression souvent mortelle de ceux qui voulaient échapper au régime.

Ensuite, cet essai montre que lorsque le régime arrivait tant bien que mal à satisfaire les besoins économiques de la population , les gens étaient assez satisfaits de leur sort. C’est un peu bizarre les points sur lesquels l’auteure insiste : les jeans fabriqués en occident et le café qui visiblement ont coûté très chers à la RDA.

Pour elle, le changement de régime n’est pas venu des Allemands de l’est mais de la Russie qui sous Gorbatchev ne veut plus d’un régime autoritaire sous la coupe d’un seul parti. Elle évoque aussi l’ennui que la jeunesse éprouvait à vivre dans un pays où tout était prévu. Bien sûr, elle parle de la Stasi mais tout son essai semble prouver que l’on pouvait vivre confortablement en RDA , sans trop se soucier des aspects politiques. Elle prend l’exemple d’Angela Merkel qui semble se jouer très facilement de la surveillance policière.

Elle insiste beaucoup aussi, sur la situation des femmes en RDA , qui, bien avant son homologue de l’Ouest avait favorisé l’emploie des femmes dans tous les domaines en s’appuyant sur une politique de la petite enfance très généreuse.

J’ai lu que son livre a été mal accueilli en Allemagne, cela ne m’étonne pas trop car elle est vraiment très critique sur la réunification qui n’a pas su garder les aspects positifs du pays dont elle est originaire (les usines qui donnaient du travail à des ouvriers hautement qualifiés, le statut des femmes) . Elle rend même responsable la réunification d’avoir expulsé des travailleurs étrangers sans leur donner de compensations financières. Je pense que c’est un peu dur à avaler pour un Allemand qui voit qu’elle appartenait à une partie de la population privilégiée de l’ex-RDA (mère enseignante et père officier) et qu’elle a préféré la Grande-Bretagne à l’Allemagne. J’aurais bien aimé aussi qu’elle aborde les réparations pour la spoliation des biens juifs en RDA, pas un mot sur la shoah quand on parle de l’Allemagne de cette période : c’est un peu bizarre , non ?

Le principal reproche que je fais à cet essai c’est de minimiser le rôle de la Stasi, elle dit qu’on s’habitue à être espionné tout le temps si on a, en contre partie, le confort matériel. Je n’en suis pas aussi sûre mais je pense que sa famille a dû accepter cela pour pouvoir vivre en RDA et qu’il s’agit donc de ce qu’elle a ressenti dans sa jeunesse.

Et évidemment Patrice avait déjà lu ce livre. (Eva et Patrice laisse rarement passer des livres intéressant à propos de l’Allemagne).

Extraits

Début.

Chapitre 1
En tenaille entez Hitler et Staline
1918-1945
« Le froid sibérien te clouer le bec »
Les communistes allemands
Sverdlovsk, Sibérie, 6 août 1937. Un jeune Berlinois de 24 ans, Edwin Jöri, atterit ce jour-là dans une petite cellule sombre exhalant la peur. Des cinquante-huit autres prisonniers politiques qui y languissent déjà, seule une petite poignée tourne un visage hagard et las en direction de la porte pour regarder le nouveau venu. Erwin cherche un endroit où s’asseoir mais le sol est trop encombré. Alors il se tient debout près des latrines, le seul espace libre, un grand tonneau avec un couvercle. Il y reste pendant des heures, des jours, des semaines. Ses pieds gonflent, il a la bouche sèche et la gorge qui brûle chaque fois qu’il avale de l’air. Puis un jour, il s’effondre. On le sort de là et on le traîne jusqu’à l’infirmerie, il se tient la poitrine avec ses poings serrés mais sans force. Un médecin jette un coup d’œil et le renvoie dans sa cellule après avoir décrété qu’il feint d’être malade.

La purge contre les communistes allemands.

L’ordre n°00439 fut le point de départ de ce que l’on désigna comme l' »opération allemande » , soit l’arrestation de 55 005 personnes au total, dont 41 898 seraient fusillées et 13 107 condamnées à de lourdes peines. Peu importait la faveur dont ils jouissaient autrefois auprès des autorités soviétiques, personne n’était à l’abri : des familles entières, tours d’immeubles, rues et usines furent littéralement anéanties. Au sein du comité central du parti communiste, les victimes de Staline furent plus nombreuses que celles d’Hitler.

Origine des dirigeants de la RDA.

 Après les purges, le nettoyage interne du KPD et le revirement idéologique ridicule consécutif à la signature du pacte germano-soviétique, le premier cercle de l’enclave communiste à Moscou se trouva réduit à un noyau de fanatiques, un petit groupe qui ferait preuve d’une obéissance aveugle à Staline et couperait tous les liens avec les anciens camarades compatriotes. Au cœur de cette coterie très fermée figurerait Walter Ulbricht et Wilhelm Pieck, qui plus tard auraient pour mission de construire en Allemagne un socialisme à l’image de Staline.

Deux passages qui décrivent la barbarie de la guerre.

 Côté allemand.

 Sur le front de l’est les soldats allemands avaient été responsables d’un véritable carnage, et les atrocités commises à l’encontre des populations civiles lors de l’avance de la Wehrmacht vers Moscou – pillages, viols, mise à feu et massacres- étaient souvent demeurées impunies. À l’inexorable appareil militaire d’Hitler, les hommes de Staline opposèrent le nombre et la force de la volonté. Les soldats de l’Armée rouge qui, confrontés à la malnutrition, à l’hypothermie et à d’autres obstacles insurmontables, se laissaient aller à penser simplement à abandonner couraient le risque d’être fusillés sur ordre de Staline. Quelques 150 000 soldats soviétiques tombèrent ainsi sous les balles de leurs officiers supérieurs. Les autres poursuivirent le combat, et quand finalement le cours des hostilités changea alors sonna l’heure d’une terrible revanche. Ils y furent poussés par leurs commandants et par les acteurs de la propagande soviétique comme l’écrivain Ilya Ehrenbourg, à la côte populaire et qui dans ses pamphlets tristement notoires, clamait que les Allemands n’avaient rien d’humain et que les soldats pouvaient se venger sur chacun d’entre eux, en n’épargnant ni les femmes ni les enfants.
Côté soviétique .
 Ainsi fondirent sur l’est de l’Allemagne, au dernier temps du conflit des colonnes entières de soldats ivrognes et brutaux. Alimenté par les rations d’alcool ou même quand celles-ci venaient à manquer par des produits chimiques dangereux volés dans les stocks restants ou dans les usines, un déferlement de violences s’ensuivit à une échelle sans précédent on estime à deux millions le nombre d’allemandes victimes de viol -environ 100 000 pour la seule ville de Berlin- souvent de façon répétée lors des agressions en bande beaucoup des dernières semaines de l’avance des Rouges sur Berlin. La froideur des statistiques masque l’horreur de ces crimes et les séquelles psychologiques qu’endureront autant les femmes que l’ensemble de la société est-allemande.

Staline ne voulait pas des deux états.

 Et comme si le message n’était pas assez clair, Staline leur interdit formellement de proclamer l’existence d’une « démocratie populaire » dans son secteur. Ils ne pourraient imaginer instaurer un État est-allemand que dans la mesure où l’on ne pourrait plus éviter la création d’un autre à l’ouest.
 Les évènements qui se produisirent ensuite finir par résoudre ces conflits. Le 8 mai 1949, quatre ans jour pour jour après la capitulation allemande, le conseil parlementaire des zones d’occupation occidentales ratifia la nouvelle constitution sur laquelle il travaillait depuis le mois de septembre. Avec la proclamation de cette loi fondamentale, le 23 mai naquit la République fédérale d’Allemagne. Cette fois, Staline n’avait plus le choix. Le 27 septembre à Moscou, il rencontra une délégation du SED – Ulbricht, Pieck et Grôtewohl, , avaient attendu cette entrevue dans l’angoisse pendant dix longues journées. Résigné le « Guide » consentit enfin à la création de la République démocratique allemande.

Début de la Stasi.

Si à sa création en février la Stasi était une petite organisation de 1100 membres, elle allait vite devenir entre les mains de Miellé, l’un des services de police les plus importants et les plus complexes que le monde eût jamais connu.(…) De tous les pays du bloc de l’est, la RDA avait ceci d’unique que son existence n’était jamais assurée. Ulbricht, Mielke et ceux qui œuvraient avec eux ne devaient pas seulement défendre leur État contre l’Ouest, mais aussi contre Staline qui avait toujours une préférence pour une Allemagne unifiée et neutre. Ils avaient le sentiment de devoir prouver que leur État était un avant-poste pur, fidèle et « non corrompu » de l’empire soviétique. Et cela prit un caractère encore plus urgent après que la RFA d’Adenauer eut commencé à vraiment à s’intégrer à l’Ouest, par le biais du réarmement et de son adhésion à l’Otan en 1955.
 En attendant le régime de la République démocratique allemande avait peur de son propre peuple.

Pourquoi le RDA n’a pas réussi à s’enrichir ?

En 1953, pillages personnels et vols mis à part, les Soviétiques avaient officiellement pris à la RDA un excédent de 15 milliards de dollars en guise de réparation et de compensation pour les coûts d’occupation. Ce montant incluait le démantèlement systématique d’usines entières et d’autres actifs immobilisés ainsi que la fourniture de matières premières utiles. Les tuyauteries en plomb étaient arrachées des murs, le métal des portiques volé dans les terrains de jeux les lignes ferroviaires parfois entièrement démontées pour être reconstruites en Union soviétique. La République démocratique allemande aurait pu finir par s’en sortir s’il n’était pas venu s’y ajouter l’ampleur paralysante des réparations en cours, littéralement prélevées sur les lignes d’assemblage allemandes. Cee que Regina Fausrmann a rapporté concernant son usine de pneumatique s’appliquait à tout le secteur manufacturier de la RDA. Les soldats de l’Armée rouge arrivaient, le plus souvent sans s’être annoncés, et ils confisquaient toute la production, ce qui avait des effets dévastateurs sur la planification économique, les filières d’approvisionnement et le moral des travailleurs. Au total entre 1945 et 1953 la jeune république se vit amputée de 60 % de sa production en cours, ce qui ruina ses efforts pour se remettre à flot. Pourtant la population continua à se battre. Dès 1950, le pays retrouva son niveau de production de 1938, alors qu’il avait payé 3 fois plus de réparations que son homologue occidental.

Conclusions après le mur.

 Une fois le clivage idéologique fixé dans le béton le calme s’installa. Les mesures répressives cessèrent et le régime se concentra sur la façon d’améliorer l’économie et le bien-être de la société. Les souvenirs les plus durables que de nombreux Allemands de l’Est ont gardé de cette époque sont les projets de construction à grande échelle, les nouvelles opportunités professionnelles, surtout pour les femmes, la première voiture pour les ménages, les premières vacances en famille et l’emménagement dans leur premier appartement moderne.
 Sans rien enlever au cataclysme national et personnel que fut la partition de Berlin et de l’Allemagne, tout cela donne à l’ensemble un aspect plus complexe. Le début de l’année 1960 fut à la fois une tragédie et un progrès car la République démocratique allemande ne s’est jamais résumée au mur érigé dans sa capitale.

L’importance du jean.

Toutefois, le port d’un Wisent, (jean fabriqué en RDA) n’était en rien comparable à celui d’un original occidental – tant sur le plan matériel que psychologique. Honecker avait beau essayé (vers la fin des années 1980 chaque jeune Allemand de l’est possédait en moyenne deux blue jeans) il ne pouvait rien contre l’attrait que les produits de l’Ouest, interdits, exerçait sur les jeunes de la RDA, pour qui les Levi’s ou Wangler étaient souvent une belle manifestation de la rébellion politique ou personnelle. La jeune Angela Merkel qui n’était encore que Angela Kasner, fille de pasteur, arborait fièrement les jeans et parkas occidentaux que lui envoyait sa famille de Hambourg (en dépit du fait que les jeans est-allemand étaient fabriqués à Templin la ville, où elle vivait avec ses parents) :  » Les jeans que ma tante m’envoyait ou m’apportait à chacune de ses visites était l’expression de nos espoirs. Je n’ai quasiment jamais porté de vêtements fabriqués en RDA. » 

La présence d’ouvriers étrangers, et la réunification.

Au moment de la chute du Mur, lorsqu’avec le processus de réunification, le problème des jeunes Mozambicains chuta dans l’ordre des priorités, il fut décidé de les renvoyer dans leur pays sans soutien, financier ou autre. Au lieu de se voir attribuer des emplois d’ouvriers spécialisés bien rémunérés, comme leur gouvernement le leur avait promis, ils furent confrontés au chômage et à la misère. Ils se sentirent abandonnés à la fois par leur pays, où ils étaient taxés de « Madgermanes » (les fabriqués en Allemagne), et qu’il les avait offerts à la RDA a dans le cadre d’un programme visant à rembourser la dette, et par une Allemagne réunifiée qui les avait renvoyés chez eux sans le moindre scrupule.

La réunification.

L’un des plus gros obstacles à l’unité allemande après 1990 a été le déséquilibre économique entre l’Est et l’Ouest. Lors de la liquidation et de la privatisation des entreprises nationalisées, les observateurs ouest-allemands étaient nombreux à penser qu’un investissement ciblé permettrait de maîtriser le chômage occasionné et le dénuement économique qui en résulterait. En 1991, pour financer la réunification et la modernisation des infrastructures de l’ex-Allemagne de l’Est fut introduite une « contribution additionnelle de solidarité » à hauteur de 5,5 % des impôts sur les plus hauts revenus. Mais pour ceux qui avaient perdu leur emploi, avoir de plus belles routes et des lignes téléphoniques plus performantes n’était pas d’un grand réconfort. En 2005, un Allemand de l’Est sur cinq était chômeur. Si élevés soient-ils ces chiffres masquent encore la véritable ampleur de cette tourmente. Certes, des programmes d’emploi temporaires furent rapidement mis en place mais cela revenait à demander à une main-d’œuvre qualifiée et fière de l’être d’accepter des travaux de nettoyage et d’entretien des espaces publics ou, pire de s’atteler à la tâche déprimante du démantèlement des usines afin d’en accélérer la vente.

La condition des femmes.

 L’un des plus grands défis sociaux soulevés par la réunification concernait la place des femmes qui avaient évoluée d’une manière fondamentalement différente de chaque côté du Mur. En 1989, la RDA avait le taux d’emploi féminin le plus élevé du monde, la quasi totalité des femmes ayant un travail. En République fédérale, seule une femme sur deux travaillait à l’extérieur et à temps partiel pour la plupart. Pour les premières, il était devenu tout à fait normal de mener de front carrière et maternité sans devoir accepter beaucoup de compromis. Dès la naissance de l’enfant des structures d’accueil étaient disponibles et pratiquement gratuites. Ouvertes de six heures à dix-huit heures elles étaient prévues pour couvrir les heures de travail régulières, permettant aux deux parents une activité à plein temps. Si le système ouest-allemand avait beaucoup évolué depuis les années 1950, le mode de garde l’enfant était encore considéré comme un choix personnel requérant un financement et une application des parents et, bien souvent im n’était envisageable que sur une partie de la journée seulement. Au cours des deux années qui suivirent la chute du Mur la moitié des places disponibles en ex-RDA da pour les enfants de moins de trois ans furent supprimées, dans le but de revoir à la baisse le budget faramineux de l’état providence socialiste. Cette tendance se poursuivit jusqu’en 2007 lorsque l’offre de structure d’accueil atteignit son niveau le plus bas avec des places pour seulement 40 % des enfants de cette tranche d’âge. Beaucoup de mamans est-allemandes eurent soudain des difficultés à concilier carrière et maternité déconcertées d’avoir à justifier même leur choix d’avoir les deux. Beaucoup avaient l’impression qu’on les considérait comme de mauvaises mères simplement parce qu’elles essaient de s’arranger. 


Éditions Grasset, 414 pages, janvier 2025.

Deux livres du même auteur à suivre, c’est un hasard mais qui montre aussi que j’aime beaucoup lire les romans de cet auteur dont voici la liste que vous trouverez sur luocine,

Il m’arrive parfois d’avoir de légères réserves, cela vient aussi du choc qu’avait représenté pour moi, « le Testament français », ensuite j’ai trouvé qu’il se répètait un peu, mais cette critique est injuste car si chaque roman de cet auteur était le premier que je lisais de lui , je lui attribuerais à chaque fois 5 coquillages. Ce que je fais pour celui-ci.
On pourrait sous titrer ce roman « les multiples vies de Lucien Baert », l’ouvrier communiste de Douai. Car cet homme va connaître un destin très particulier, tout cela à cause d’un voyage que le partit communiste organise en 1939 en URSS, pour contrecarrer la propagande capitaliste qui dit que les ouvriers russes sont malheureux, très pauvres, et vivent sous la botte d’un dictateur Joseph Staline. La Russie de l’époque sait parfaitement organiser des voyages de propagande où des convaincus pas trop curieux voient ce qu’ils veulent bien voir. (Ma génération a bien connu cela avec les retours émerveillés des convaincus de la Chine maoïste en pleine révolution culturelle !) .

Lucien rate son train dans une gare isolée de Russie, ses amis repartent sans lui, commence alors sa seconde vie, celle d’un supposé espion français dans les geôles de Staline, comme la guerre est déclarée on envoie des « volontaires » que l’on sort du goulag se faire tuer sur le front. Au milieu des horreurs de cette guerre, un soldat russe comprend que tant que cet homme gardera une identité française, il ne sortira jamais du goulag , il lui propose de changer d’identité s’il meurt avant lui. Lucien commence alors une troisième vie sous l’identité de Matveï Belov condamné politique . Lucien-Matveï est pris par les allemands , torturé, puis repris par les soviétiques de nouveau torturé et remis au goulag pour y finir sa peine. lorsque le rapport Kroutchev dénonce les crimes de Staline le régime du goulag s’allège un peu, malheureusement pour lui , il participe à une révolte donc est condamné à quelques années de plus. Enfin libéré, il commence une vie de « russe ancien prisonnier » dans la Taïga avec Daria un femme qu’il sauve d’une mort atroce . Ensemble, ils mènent une vie simple et sont presque heureux . Mais son passé français le hante et Daria le pousse à retrouver ses racines. il parvient à se sauver sur un navire français. L’indifférence des touristes occidentaux qu’il cherche à aborder à Léningrad est caractéristique de l’égoïsme des touristes qui ne veulent en aucun cas l’aider. Il parvient finalement à fuir l’URSS grâce à un capitaine d’ un navire français.

Commence alors une troisième vie, cette d’un transfuge des camps qui va éclairer les intellectuels français sur la réalité soviétique. Après une période d’engouement, peu à peu Lucien Baert n’intéresse plus personne et lui sent qu’il perd pied dans ce monde si futile, il devient infréquentable et pour tout dire un peu fou. Il retournera en Russie pour y finir sa vie auprès de Daria sous le nom de Matveï Belov et connaitra l’horrible période où son pays est livré aux mafia qui ne cherchent qu’à s’enrichir par tous les moyens.

Cette traversée dans un demi-siècle de nos deux société est une plongée dans un désespoir sans fond, sauf sans doute la sincérité de gens simples qui ne veulent plus d’idéologie et qui essaient de se construire un monde heureux à leur portée sans illusion sur les valeurs humaines. La description de l’intelligentsia française est sans complaisance et malheureusement assez réaliste, la colère de Lucien à une de leur soirée est méritée mais va l’enfoncer un peu plus dans son isolement.

En refermant ce roman , je me suis demandé ce qui était préférable pour l’auteur : la force brutale des Russes ou l’hypocrisie lénifiante des intellectuels français . Je ne sais pas si ce roman répond à cette question mais en tout cas depuis , elle me hante et comme la force des Russes est de nouveau aux portes de l’Europe , elle me fait aussi très peur.

 

Extraits.

Début du prologue.

 Écrasé sous le fardeau de sa vie un homme un fleur la miséricorde. Dieu le conduit à un amas où sont déposés les croix des destins. Le malheureux jette la sienne, en soulève une autre : non trop lourde  ! Et celle-ci. ? Ah, pleine d’échardes ! La troisième, la suivante, encore une … Enfin, au coucher du soleil, la croix qu’il choisit lui paraît lisse et légère.
  » Je la prends, elle ne pèse rien ! »
 » C’est celle que tu portais ce matin », lui répond Dieu .
J’ai pensé à ce vieux conte en feuilletant un carnet qui, à travers la Russie répertoriait des dizaines de noms : les futurs héros d’un documentaire conçu par Stas Podlaski, un cinéaste « franco-polonais » a-t-il spécifié. Des amis communs m’ont demandé de jouer les guides.

Début du roman.

 L’homme surgissait au soir, avançait sans hâte, mais ne se laissait pas approcher. Plus d’une fois, Matveï eut envie de le rejoindre, d’engager la conversation. La distance entre eux se réduisait, le vagabond semblait sur le point de se retourner. Et, soudain, il disparaissait au milieu des arbres.
 » C’est dans ma tête, tout ça. Je suis crevé, je dors peu, alors je vois ce fantôme qui me tient compagnie… » se disait Matveï, s’efforçant de chasser une idée insidieuse : l’inconnu qui le précédait était… Son double !

La vision des prison russe en 1930 par les « bons » communistes français.

Elle cite le témoignage, dans « L’Humanité » , de Marie-Claude Vaillant Couturier qui vient de visiter Moscou : » Les condamnés en URSS touchent un salaire et peuvent tout acheter, sauf des boissons alcoolisées. Ils peuvent se payer une chambre individuelle, ils lisent, écrivent, voient des films, font de la musique… »

Les russes anciens prisonniers de guerre.

 Il est envoyé non pas dans le camp où il était emprisonné avant la guerre, celui de l’Oural, mais plus à l’ouest, à la construction d’une voie ferrée à travers la taïga et les marécages.
 Les raisons de poursuivre cette vie n’existent plus. Les moyens d’en finir sont abondants et le nombre de prisonniers qui se suicident le surprend. Souvent, ce sont d’anciens militaires qui ont eu le malheur comme lui d’avoir été arrêtés par les Allemands. Il connaît le verdict de Staline : « Je n’ai pas de soldats fait prisonniers. » Donc, capturé, on doit lutter et mourir.

Ce que savait l’Amérique du système totalitaire soviétique.

 C’est à Boston qu’il fait un constat stupéfiant : un universitaire qui n’a jamais mis le pied en Russie est plus renseigné qu’un prisonnier ayant passé de longues années derrière les barbelés. Ce professeur lui parle comme s’il s’adressait à un étudiant un peu lent à comprendre. Julia traduit :  » J’ai consacré mon doctorat au phénomène totalitaire et permettez-moi de vous signaler que dès les abus dès le début des années 30, les économistes américains, ignorant tout des camps soviétiques, en ont démontré la probable existence. Ils ont analysé le commerce des matières premières et les prix plus bas, qu’un simple « dumping », pratiquer par l’URSS. Cela supposait une main-d’œuvre quasi bénévole ou, plutôt, une masse d’ouvriers sans salaire. Bref un réservoir d’esclaves ! »
 Lucien s’empresse de partager cet avis : c’est vrai un prisonnier ne coûtait pas cher, travaillait douze heures par jour et mourait vite, ce qui évitait les éventuels frais médicaux et, plus tard, le paiement d’une retraite.
 L’érudition de ces « soviétologues » l’embarrasse : si grâce aux calculs financiers, on peut déduire l’existence des camps, a-t-on besoin des témoins comme lui ?

La fracture entre l’ancien prisonnier de Staline et des intellectuels parisiens.

 Toujours muet, il sait qu’aucun témoignage ne pourra ébranler les jugements paresseux qui circulent dans ce salon. Un récit s’égrène en lui : ses camarades des unités disciplinaires, les attaques qui ne laissaient que quelques survivants. Des visages qui disparaissaient avant qu’on puisse retenir leurs traits, des aveux dont le souvenir continuait à résonner en lui, sans qu’il sache qui les avait prononcés. Et d’autres visages, impossibles à reconnaître car trop défigurés par les blessures comme celui de Martveï Bélov. Et les débris des corps qui s’enlaçaient, mêlant leurs entrailles. Et ce cri « Pour la Patrie pour Staline ! », sortant des poumons de ceux qui haïssaient Staline mais qui, se jetant à l’assaut n’avait que ce cri pour défier la mort.
Ses mots silencieux expriment un constat qu’il pourrait adresser aux invités  : si vous êtes tranquillement assis dans ce beau salon, c’est grâce au jeune Altaï qui refusait de tuer ses semblables, même s’ils étaient allemands. Et aussi grâce à un soldat qui avant de mourir m’a offert son identité. Vous pouvez mener vos causeries d’intellos, désigner les ennemis du progrès, jouer à vos petites révolutions culturelles ou sexuelles, écrire dans vos journaux qui censurent tout ce qui ne vous plaît pas. Oui, c’est grâce à ce disciplinaire au visage arraché que vous pouvez boire, manger, fumer vos clopes qui endorment toute vérité gênante et puis aller copuler, à deux ou à plusieurs puisque la vie vous doit cela. Mais vous n’êtes pas des gagnants, non car vous êtes très laids. D’une laideur incurable ! En vivant, en mentant, en baisant comme vous le faites, on vit sans aimer… Donc on ne vit pas !

Éditions seuil, 363 pages, janvier 2013

J’avais choisi ce roman car j’étais dans ma veine « roman historique » et qu’après la plongée dans la Chine du 7°siècle je voulais en savoir plus sur la Russie du XVIII °. Je ne savais pas grand chose sur la tzarine Catherine II, donc c’était une bonne raison de lire un roman de Makine qui est un auteur dont je lis toujours les romans avec plaisir. Depuis « Le testament français », j’ai mis sur Luocine : « la vie d’un homme inconnu« , « le livre des brèves amours éternelles » , « L’archipel d’une autre vie » , « La femme qui attendait« .
J’aurais dû me douter qu’avec un tel auteur ce ne serait pas un roman historique classique et j’ai vraiment préféré ce style là au précédent . Cet écrivain porte en lui toute sa Russie natale et souffre de toutes les vicissitudes que ce pays génèrent pour ses habitants et hélas avec Poutine de nouveau pour les pays voisins.
 Pour nous faire connaître, à la fois la « grande Catherine » et la Russie d’hier et d’aujourd’hui, nous allons suivre la création d’un film sur la Tzarine par Oleg Erdman, un cinéaste qui a commencé son film sous le régime soviétique. Il a alors souffert de la censure et n’est jamais certain que son film arrivera à sortir. Puis, il crée une série télévisée sous l’incroyable période Eltsine avec un nouveau riche qui se croit le roi du monde avant de connaître la disgrâce et la ruine. Finalement il s’exilera repart en Allemagne pays d’où est originaire sa famille comme la Tzarine.
À travers ces difficultés et la description de l’enfer qui, comme celui de Dante , encercle de plus en plus le cinéaste, la vie de Catherine apparaît.
Suivant les époques il faut faire ressortir certains aspects du personnage plutôt que d’autres.
Sous les communistes, il ne fallait pas mettre en avant ses idées novatrices mais la présenter comme une tortionnaire du peuple, sous les oligarques il faut faire de l’argent avec la série et quoi de plus croustillant que tous ses amants que Catherine a consommé en grand nombre ?
Seul un historien non compromis, donc très pauvre, semble être intéressé par la vraie histoire de cette femme : elle n’a jamais été aimée sauf une fois, mais son amant est mort trop tôt, sa conduite sexuelle s’expliquerait sans doute par cet amour qui n’a pas pu s’épanouir.
Les violences de l’époque ne sont pas si différentes de celles que la Russie a connu du temps où elle s’appelait URSS, et le sort des opposante sous Poutine ressemble fort à ceux qui s’opposait à la Tzarine.
C’est un roman qui encore une fois me rend triste pour ce pays, la Russie a un plaisir à l’horreur peu commun et il sait aujourd’hui encore nous en faire la preuve. J’en ai aimé la construction et aussi la réflexion sur le pouvoir et l’amour : peut-on croire au sentiment amoureux quand on est au au sommet de la puissance ?
Mais la tristesse l’a emportée sur l’intérêt du roman .

Extraits

Début.

 Ce grand miroir s’abaisse, telle une fenêtre à guillotine. La femme qui vient d’actionner le levier sourit : chaque fois, un petit frisson. Et si le cadre heurtait le parquet et que le verre éclatait ? Mais le contact est feutré- le monde est coupé en deux. De ce côté-ci , un salon blanc et or . De l’autre, dissimulés par le miroir, une alcôve, une bougie, un homme nu qui halète.

Portrait de Pierre III.

  » Un crétin que Catherine épouse faute de mieux et dont elle se débarrasse à la première occasion. D’accord, il adorait ses petits soldats, mettaient ses chiens dans le lit conjugal, se soulait avec ses valets à qui il apprenait à marteler le pas à la prussienne. Quoi encore ? Ah oui ! Il ne pouvait pas copuler à cause de son prépuce ! Tu vas à nous pondre maintenant un traité de circoncision, c’est ça ? « 
 Oleg se souvient d’avoir tenté une justification inutile : Pierre III n’était pas du tout l’idiot dont parle les historiens. Plutôt un inadapté un faible un songe-creux et tout le monde punit toujours la faiblesse des rêveurs.

Résumé du règne de Catherine.

 Le favoritisme comme institution, le sexe comme forme de gouvernement, l’orgasme comme facteur de vie politique. Oui, cette alcôve qui permet à Catherine de conduire la marche de l’état sans interrompre ses ébats amoureux. 
Un raccourci rapide, mais historiquement vrai.

J’aime bien ce passage.

 Nous sommes bien plus ramifiés que ce petit moi auquel nous nous agrippons. Le moi des comédiens moins adhésif, a la capacité de migrer d’un personnage à l’autre. C’est pour cela que les artistes sont si égocentriques. Ils doutent de leur propre identité.

Les nouveaux riches époque Eltsine. Cela rappelle les hôtels de quelqu’un, non ?

Oleg découvre que la nouvelle fortune de son ami est fondée sur nombre d’activités très diverses, allant de la vente de l’acier cémenté jusqu’à la pèche des anguilles dans les marais salants de la Caspienne. L’une des entreprises de Jourbine produit des sèche-cheveux, une autre des réfrigérateurs, une autre encore des meubles et de la literie. La dispersion n’est qu’apparente car les anguilles sont livrées au restaurant de Jourbine, et sèche-cheveux vrombissent dans les chambres de ses hôtels tout comme les frigidaires. Bref les Chinois qui viennent acheter son acier dorment dans ses lits, mangent ses anguilles dans ses restaurants, sortent des canettes de bière de ses frigos.

Reprise du pouvoir par les vrais oligarques proches du Kremlin.

 En fait c’est encore plus bête. Les cons de mon espèce ont mordu à l’hameçon. Allez, futurs capitalistes, sortez vos économies, investissez, vendez, revendez, travailler jour et nuit, enrichissez-vous et avec le pognon gagné, bâtissez vos holdings, d’anguilles salées, de palaces étoilés t d’alcool trafiqué. Des crétins comme moi y ont cru. On a bossé pire que les bagnards ! Demande moi de me rappeler une seule journée où j’aurais eu une heure à moi – zéro  ! Si je me rappelle les jours où je recevais des des oursons éventrés. C’est tout … On a amassé des fortunes, on se prenait pour des chasseurs de milliards ! Sauf que nous n’étions pas des chasseurs, nous étions des chiens qui traquaient la bête. Les chasseurs viennent maintenant, nous arrachent la proie et nous foutent dehors d’un coup de pied au cul. Car ils ont le pouvoir ! Ils sont au Kremlin, au Parlement, dans les ministères. Nous avons fait le sale boulot, eux ils boufferont la bête. Et si je commence à protester, une équipe de contrôleur vient, armée comme un commando d’assaut… Dans les ordinateurs qu’ils ont emporté le procureur trouvera de quoi m’offrir un long séjour derrière le cercle polaire … Lui aussi fait partie des chasseurs et la bête abattue c’est tout le pays !


Éditions du Seuil, 141 pages, janvier 2025
Traduit de l’italien par René de Ceccatty

Lu, dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Roman très étrange qui rappelle l’univers de Kafka. Cette écrivaine décrit une agression dont elle a été victime en Hongrie alors qu’elle a accepté d’aider à un tournage d’un film sur la Shoah. Le mélange de la Shoah, du régime communiste, de sa sexualité donnent une ambiance terriblement anxiogène et on pousse un grand ouf quand elle peut enfin prendre son avion et arriver à Rome, son pays.

Voici l’incident de départ qui va créer tout le drame  : elle veut changer un pantalon trop grand au magasin qui s’était engagé à le faire s’il ne lui allait pas. De façon incompréhensible le patron refuse et surtout ne la comprend plus. La langue a beaucoup d’importance dans ce roman : la guerre n’est pas terminée depuis longtemps, et comme elle s’exprime en allemand dans un pays qui ressent cette langue comme celle des Nazis, elle est violemment rejetée Elle n’arrive pas à comprendre si elle est rejetée parce qu’elle est juive ou parce que les habitants pensent qu’elle est allemande.

Elle est frappée, on lui casse le poignet et doit aller à l’hôpital pour se faire soigner, là elle rencontre un médecin juif qui semble terroriser.

Sur le tournage le metteur en scène est violent et maltraite les comédiens pour obtenir d’eux un jeu au plus près de ce qui se passait dans les camps de concentration. C’est le rôle du personnage principal qui a connu les camps  : elle doit montrer en particulier à un actrice américaine comment on se déplaçait, on mangeait, on évitait les coups dans les camps .

Et puis pour rajouter à l’angoisse la police hongroise, la milice, un avocat des journalistes, tout ce petit monde grouille pour lui faire comprendre que la coupable de l’incident de départ c’est elle !

Plus que le thème de la shoah ce roman raconte la plongée dans un monde absurde où on perd si vite tous ses repères de simples bon sens. En finissant cet article je me rends compte que j’ai oublié de parler de la sexualité mais j’avoue ne pas avoir apprécié les deux scènes érotiques , l’une de masturbation avec un petit pain du petit déjeuner, et l’autre avec le médecin qui a bien du mal à avoir une érection.

Bref , si l’angoisse est très bien décrite, j’ai eu du mal à comprendre ce que voulais raconter cette écrivaine sinon que dans un régime sans liberté on se retrouve très vite dans un monde kafkaïen.

Extraits

Début.

 Je suis entrée dans le magasin vers six heures du soir. J’étais pressé d’échanger le pantalon et de me précipiter ensuite, avant la fermeture, dans une pâtisserie où j’avais vu en passant des gâteaux d’apparence familière.
– Bonsoir, ai-je lançai au petit jeune qui était derrière le comptoir à ma droite.
 Je l’ai regardé et je lui ai souri avec tendresse, parce qu’il m’avait l’air, depuis la veille où j’étais venue acheter le pantalon de ressembler avec ses oreilles en chou-fleur et ses cheveux en brosse, à mon frère mort.

Scène érotique surprenante.

 J’ai commencé à manger distraitement ; en regardant le deuxième petit pain tout frais et intact, j’ai eu une grande envie de faire l’amour. J’ai ressenti aussitôt des spasmes et des battements dans mon sexe et j’ai regardé fixement le pain. Je l’ai pris dans ma main saine, et je me suis excusée, je l’ai appuyé sur mon bas-ventre, je l’ai serré entre mes jambes, de plus en plus enivrée par ma sensualité qui m’entraînait à une rapidité déconnectée jusqu’à un sommet de plaisir destinée à me faire oublier la réalité.
 Les yeux fermés, épuisée de jouissance, j’ai porté à mes lèvres le pain chaud et humide, qui sentait la farine et le muguet. J’ai enfourné bouchée après bouchée, sans ouvrir les yeux et je me suis laissée gagner par une somnolence sereine .

Les réalités des tournages difficiles .

 Je me suis éloigné avant qu’ils recommencent à répéter la même scène mille fois jusqu’à ce que les actrices épuisées et les figurantes démolies parlent, bougent, agissent exactement comme le réalisateur l’exigeait.