Édition Acte Sud Babel . Traduit de l’arabe (Égypte) par Gilles Gauthier.

Quel livre ! Et quel écri­vain ! Bien sûr depuis « L’im­meuble Yacou­bian » on savait que Alaa El Aswany était un écri­vain indis­pen­sable à notre compré­hen­sion de l’Égypte, mais il va plus loin dans ce roman et il nous montre comment l’is­lam et la violence des forces de l’armée corrom­pue font bon ménage, et ont fait couler une chappe de plomb brûlante sur la si grande envie de chan­ge­ment de la jeunesse égyp­tienne en 2011.
L’au­teur suit la desti­née des compo­santes de la société égyp­tienne, elles ont en commun les mani­fes­ta­tions de la place Tahrir. Il peut s’agir de jeunes qui croient et qui parti­cipent à ce qu’ils pensent être une révo­lu­tion. Ou des cadres du régime qui vont mettre en place une répres­sion aveugle et sans pitié. Répres­sion bénie par un Cheick qui sous couvert du Coran béné­fi­cie des largesses finan­cières du régime et qui est prêt à adap­ter les sourates du Coran pour justi­fier les conduites les plus barbares des militaires.
On suit, par exemple, Khaled un jeune méri­tant, origi­naire d’un milieu très simple et qui réussi brillam­ment ses études de méde­cine. C’est lui ou plus exac­te­ment son père qui termi­nera ce roman. Je pense qu’hé­las la fin est roma­nesque alors que la lectrice que je suis, aurait tant voulu que dans la vraie vie, tous les les pères des jeunes tués à bout portant sur la place Tahir, réus­sissent leur vengeance.
Khaled est amou­reux de Dania fille du géné­ral Alouani qui est le prin­ci­pal acteur de la répres­sion. Sa femme se pique de reli­gion donc nous suivons l’hy­po­cri­sie du Cheick Chamel, c’est peut être le person­nage le plus horrible car voir la reli­gion bénir toutes ces horreurs c’est, comme toujours, insup­por­table. Mais à la première place de l’hor­reur, il y a aussi une femme qui tient les média et achète des témoi­gnages pour pour­rir la répu­ta­tion des jeunes de la place Tarhir. Dans ce roman choral, on suit aussi Mazen et Asma, qui paie­ront très cher leur enthou­siasme pour les mani­fes­ta­tions. Asma sera sauvée de la première répres­sion grâce à un ancien aris­to­cra­tique chré­tien Achraf qui sortira de sa dépres­sion grâce à l’amour d’une femme et grâce aux jeunes révo­lu­tion­naires qu’il va aider de toutes ses forces. Asma partira en exil après avoir été tortu­rée par des mili­taires et subi ce qu’on appelle « un test de virgi­nité » qui n’est ni plus ni moins qu’un viol : mise entiè­re­ment nue devant des soldats hilares, les jeune filles sont péné­trées par des hommes pour véri­fier qu’elles sont bien vierges sinon elles ont consi­dé­rées comme des putains !
À travers ce roman, c’est toute la société égyp­tienne que nous voyons traver­ser ces événe­ments. La diffi­culté des rapports amou­reux, la repro­duc­tion des rapports sociaux, la corrup­tion à tous les niveaux, l’hor­reur de la répres­sion et l’hy­po­cri­sie de la reli­gion. Et si l’on retrouve parfois l’hu­mour de l’au­teur, c’est un humour triste et parfois tragique.
Un roman éprou­vant certes, mais que l’on doit lire, c’est le moins que l’on puise faire pour soute­nir le combat de cet écri­vain et sauve­gar­der la liberté dans notre pays . En effet, ce livre est inter­dit en Egypte et dans de nombreux pays arabes. Ce roman n’aide pas à prendre confiance dans la nature humaine.

Citations

Les relations sexuelles du général avec son épouse

Son corps c’est telle­ment avachi et rempli de graisse qu’elle pèse plus de cent vingt kilos. Elle a un ventre énorme en forme de demi-cercle, protu­bé­rant au niveau du nombril et se rétré­cis­sant vers le bas, sur lequel pendent deux seins fati­gués. Ce ventre unique en son genre, presque mascu­lin, serait capable d’an­ni­hi­ler défi­ni­ti­ve­ment le désir sexuel du géné­ral Alouani sans les films porno­gra­phiques auxquels il a recours pour exci­ter son imagi­na­tion. Son Excel­lence a dit une fois à ses amis :
- Si tu te trouves obligé de manger pendant trente ans le même plat, tu ne peux pas le suppor­ter sans lui ajou­ter quelques épices.

L’intégrité du général chef de la sûreté .

Nous devons recon­naître que le géné­ral Alouani n’a jamais profité de sa situa­tion pour obte­nir un quel­conque privi­lège pour lui-même ou pour la famille… Par exemple si Hadja Tahani l’in­forme que sa société tente d’ob­te­nir un terrain dans un gouver­no­rat, le géné­ral Alouani s’empresse de télé­pho­ner au gouverneur :
- Monsieur le Gouver­neur. Je voudrais vous deman­der un service. 
Le gouver­neur lui répond immédiatement :
- À vos ordres Monsieur. 
À ce moment-là, le géné­ral déclare d’un ton résolu :
- La société Zemeem vous a présenté une demande d’at­tri­bu­tion d’un terrain. Cette société appar­tient à mon beau-frère. Hadj Nasser Talima. Le service que vous pouvez me rendre, Monsieur le Gouver­neur, c’est de trai­ter à Nasser comme tous les autres entre­pre­neurs. S’il vous plaît, appli­quez la loi sans faire de faveur.
Après un silence, le gouver­neur lui répond alors :
-Votre Excel­lence nous donne des leçons d’im­par­tia­lité et de désintéressement.
Ce sur quoi le géné­ral l’in­ter­rompt en lui disant :
- Qu’à Dieu ne plaise. Je suis égyp­tien et j’aime mon pays. Je suis musul­man et je n’ac­cepte rien de contraire à la religion.
Après cela, lorsque le terrain était concé­der à la société Zemzem, le géné­ral Alouani ne ressen­tait aucun embar­ras. Il s’était adressé au respon­sable pour lui deman­der de ne pas lui accor­der de faveur. Que pouvait-il faire de plus ?

Le cheick Chamel , humour grinçant de l’auteur.

Comme nous l’or­donne le Coran, le cheick Chamel parle constam­ment des bien­faits que Dieu a répan­dus sur lui, il possède trois luxueuses voitures noires ainsi qu’une voiture de sport qu’il conduit lui-même lors de ces prome­nades fami­liales. Ce sont toutes des Mercedes, qu’il préfère aux autres marques pour leur soli­dité et leur élégance, et égale­ment parce que le direc­teur de la société Mercedes en Égypte, qui fait partie de ces disciples, lui accorde toujours des prix spéciaux. Parmi les bien­faits que Dieu accorde aux cheick Chamel, il y a celui d’ha­bi­ter une grande villa au Six-Octobre. Chacune de ses trois épousent y occupe un étage avec ses enfants tandis que le cheick réserve le quatrième étage pour la dernière épouse toujours vierge dont il jouit lici­te­ment avant de lui donner congé de la meilleure façon, en respec­tant tous les droits que lui accorde la loi de Dieu en matière d’ar­riéré de dot, de pension alimen­taire, etc. On raconte que le cheick Chamel a déchiré ‑dans le respect de la loi divine- l’hy­men de vingt-trois jeunes filles. Il n’y a là ni faute ni péché car cela ne contre­dit pas la loi de Dieu. Le cheick dit toujours aux hommes qui sont ses disciples :
- Mes frères, si vos moyens finan­ciers et votre santé vous le permettent, je vous conseille d’avoir plusieurs épouses pour vous mettre à l’abri du péché et pour mettre à l’abri les jeunes filles musulmanes.

Interprétation des manifestations de la place Tahir par le religieux.

Excel­lence, que dites-vous aux manifestants ?
Le visage plein de colère, le cheikh Chamel répondit :
- Je leur dis que ceci est un complot maçon­nique orga­nisé par les Juifs pour détour­ner les musul­mans de leur reli­gion. Je dis à mes enfants qui sont sur la place Tahir : vous êtes laissé four­voyer par les fils de Sion. Deman­dez pardon à Dieu et repous­ser une sédi­tion qui risque de plon­ger notre pays dans un bain de sang. Vous, les jeunes retour­nez chez vous. Ce n’est pas cela, La voie du chan­ge­ment. Vous détrui­sez l’Égypte de vos propres mains. Reve­nez à Dieu, reve­nez à Dieu.

L’amertume d’une participante à la révolution

Les Égyp­tiens se sont laissé influen­cer par les médias parce qu’ils en avaient envie. La plus grande partie des Égyp­tiens est satis­faite de la répres­sion. Ils acceptent la corrup­tion et y parti­cipent . S’il y en a qui ont détesté la révo­lu­tion depuis le début, c’est parce qu’elle les mettait dans l’embarras. Ils ont commencé par détesté la révo­lu­tion et ensuite les leur ont donné des raisons de la détes­ter. Les Égyp­tiens vivent dans une répu­blique « comme si ». Ils vivent au milieu d’un ensemble de mensonges qui tiennent lieu de réalité ils pratiquent la reli­gion de façon rituelle et semblent pieux alors qu’en vérité ils sont complè­te­ment corrompus.

Conception de l’information en Égypte d’après l’armée.

Notre peuple est igno­rant et ses idées sont arrié­rées. La plupart des Égyp­tiens ne savent pas penser par eux-mêmes. Notre peuple est comme un enfant : si nous le lais­sons choi­sir par lui-même , il se fera mal . Le rôle de l’in­for­ma­tion en Égypte est diffé­rent de ce qu’il est dans les pays déve­lop­pés. Votre mission , en tant que profes­sion­nels des médias, est de penser à la place du peuple. Votre mission est de fabri­quer les cerveau des Égyp­tiens et de former leurs idées . Après une période de mise en condi­tion effi­cace , les gens consi­dè­re­rons que ce que disent les médias est vrai .

Édition Flam­ma­rion, collec­tion Éton­nants Classiques

Il m’ar­rive d’ai­der mes petits fils à formu­ler leurs idées à propos de la lecture d’œuvres au programme de leur classe de fran­çais. J’ai rare­ment été aussi touchée par une lecture des programmes scolaires. Je connais­sais la poétesse Andrée Chédid, mais je ne lui connais­sais pas ce talent de roman­cière. Je trouve extra­or­di­naire qu’on le fasse décou­vrir à des élèves de troi­sième, car il raconte de façon juste ce que sont les guerres aujourd’­hui. Andrée Chédid dit qu’elle avait été marquée par une photo prise à Sara­jevo lors de la guerre civile dans l’ex-Yougo­sla­vie. Mais cela pour­rait être dans le Liban des années 70 ou en Syrie aujourd’­hui. Ici, nous assis­tons à l’ago­nie de Marie qui a été touchée par une balle d’un sniper alors qu’elle rejoi­gnait Steph, le grand et seul amour de sa courte vie. Un couple âgé, Anton ancien méde­cin et Anya essaie­ront de lui venir en aide mais c’est trop tard, le roman se consacre sur « Le Message » que Marie veut faire parve­nir à Steph pour lui dire combien elle l’aime. La guerre se moque bien de l’amour et des amou­reux . Nous vivons avec une grande inten­sité la fin inexo­rable de Marie et le destin de ce « Message » qui doit abso­lu­ment parve­nir à Steph. C’est très poignant et le style de cette auteure est superbe. J’es­père que les jeunes qui liront ce texte compren­dront que pour s’op­po­ser à la folie des hommes nous sommes si faibles. Face à la barba­rie qui se déchaîne si faci­le­ment nos armes sont déri­soires et pour­tant essen­tielles : la culture, la poésie des mots et l’amour.

Citations

Les ruines

Autour, les arbres déra­ci­nés, la chaus­sée défon­cée, les taches de sang rouillées sur le maca­dam, les rectangles béants et carbo­ni­sés des immeubles prou­vaient clai­re­ment que les combats avaient été rudes ; et la trêve, une fois de plus précaire .

L’horreur

Dans chaque camp on arra­chait les yeux, on coupait des mains, on violait, on faisait des seins, on tran­chait des têtes, on ache­vait d’une balle dans la nuque. Un jeune mongo­lien, que les voisins chéris­saient, fut retrouvé devant la boutique de primeurs de son père, empalé une énorme pomme dans la bouche. On avait forcé un violo­niste à jouer, jour et nuit, sans dormir. On le crava­chait dès que la musique s’ar­rê­tait. Un poète, qui avait refusé de se battre, fut emmené jusqu’au fleuve et noyé sous les applaudissements.
« – Tu peux encore croire en Dieu ? Demanda Anya révoltée. 
-Et toi ? Tu peux encore croire en l’humain ?
-L » humain est multiple. 
-Dieu aussi. »

L’auteure s’adresse à son lecteur

Sur cette parcelle du vaste monde, sur ce minus­cule îlot de bitume, sur cette scène se joue, une fois de plus, une fois de trop, le théâtre barbare de nos haines et de nos combats. 
Massacres, cités détruites, villages marty­ri­sés, meurtres, géno­cides, pogroms… Les siècles s’ag­glu­tinent en ce lieu déri­soire, exigu, ou la mort une fois de plus, joue, avant son heure, son impla­cable, sa fatale partition. 
Tandis que les planètes – suivant leurs règles, suivant leurs lois, dans une indif­fé­rence de métro­nome- conti­nue de tourner. 
Comment mêler Dieu à cet ordre, à ce désordre ? Comment l’en exclure ?

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Je ne parle pas souvent des maisons d’édi­tion car je trouve, le plus souvent, qu’elles font seule­ment leur travail (ce qui n’est pas si mal, évidem­ment !). Or, grâce à ce roman, j’ai décou­vert la maison de Joëlle Losfeld et ses quali­tés méritent d’être souli­gnées. En plus du texte parfai­te­ment présenté, et donc, agréable à lire, d’une couver­ture utili­sant une photo de statut de l’an­ti­quité égyp­tienne où l’on croit recon­naître le sourire énig­ma­tique de Gohar (le person­nage prin­ci­pal, ex-philo­sophe), l’édi­teur a enri­chi ce livre d’une série de docu­ments nous permet­tant de mieux connaître Albert Cossery. Cet auteur célèbre dans les années 50 dans le petit monde de Saint Germain-des-Prés est quelque peu oublié aujourd’­hui. Cette maison d’édi­tion sait le faire revivre et j’au­rais plai­sir à garder ce bel objet-livre qui dans ma bibliothèque.

Je dois cette lecture à Goran un nouveau venu dans ma blogo­sphère, et je me suis rendu compte en allant cher­cher ce titre dans une bonne librai­rie pari­sienne, que cet auteur était pour de nombreux lecteurs une réfé­rence indis­pen­sable pour la litté­ra­ture égyp­tienne. Égyp­tienne ? écrit par un homme ayant surtout vécu en France, il a d’ailleurs reçu le prix de la Fran­co­pho­nie en 1992, et visi­ble­ment très influencé par la litté­ra­ture fran­çaise. On pense tout de suite à un autre Albert, Camus celui-là. Le mendiant le plus inté­res­sant, Gohar, est un super Meur­sault, il a encore moins que lui de raison de tuer et il est autre­ment plus puis­sant car il entraîne celui qui aurait dû le punir dans son sillage du monde de l’ab­surde ou la notion du bien et du mal dispa­raît. Un mendiant de plus, un ancien poli­cier, hantera les rues du Caire dans des lieux consa­crés unique­ment à la survie, et où le plus impor­tant c’est de respec­ter un code de l’hon­neur fondé surtout sur l’es­prit de déri­sion. Ce n’est ni cet aspect, ni l’en­quête poli­cière assez mal menée qui a fait pour moi l’in­té­rêt de ce livre, c’est la décou­verte de ce monde et de toutes les petites ficelles pour survivre. Le crime gratuit me révulse, et le côté philo­so­phique du dépas­se­ment du bien et du mal est telle­ment daté que cela ne m’in­té­resse plus. En revanche, la vie de ces êtres qui n’ont plus rien est très bien décrite.

Je doute tota­le­ment de la véra­cité des person­nages car ils sont décrit par un intel­lec­tuel à l’abri du besoin et rési­dant en France. Je pense que c’est toujours plus facile d’ima­gi­ner les très pauvres dans une forme de bonheur et refu­sant les faci­li­tés de notre société que comme des exclus du système et qui aime­rait bien en profi­ter un peu. Mais là n’est pas du tout le propos du roman et je rajoute que c’est un livre qui se lit faci­le­ment et agréa­ble­ment, j’ai tort d’avoir un juge­ment moral sur son propos car c’est juste­ment ce que dénonce Albert Cossery : cette morale occi­den­tale qui fait fi de l’énorme misère des pauvres en Égypte, ce que nous dit cet auteur c’est que puis­qu’on ne peut rien y chan­ger le meilleur moyen c’est encore de vivre comme les mendiants du Caire. Une absence de volonté de possé­der quoique ce soit est, pour lui, beau­coup plus dange­reuse pour l’équi­libre de la société qu’une quel­conque révolte. On peut le penser comme une première pierre à l’édi­fice de la compré­hen­sion de ce pays, mais je pense que des roman comme « Taxi » de Kaled Khamissi ou « L’im­meuble Yakou­bian » de Alaa El Aswani mettent en scène une Égypte beau­coup plus contem­po­raine et les auteurs ne sont plus encom­brés par le poids des idées des intel­lec­tuels fran­çais (marxisme, exis­ten­tia­lisme et autres structuralisme).

Citations

L’ironie

Peut-être était-il atteint d’une mala­die conta­gieuse. » Les microbes ! » se dit-il avec angoisse. Mais presque aussi­tôt la peur des microbes lui parut risible. Si l’on devait mourir des microbes, pensa-t-il, il y a long­temps que nous serions tous morts. Dans un monde aussi déri­soire, même les microbes perdaient de leur virulence.

Le pays paradisiaque (ça a bien changé ! mais peut-être pas pour ce détail)

En Syrie, la drogue n’était l’ob­jet d’au­cune inter­dic­tion. Le haschisch y pous­sait libre­ment dans les champs, comme du véri­table trèfle ; on pouvait le culti­ver soi-même.

Une putain heureuse de l’être

« Pour­quoi irais-je à l’école, dit Arnaba d’un ton mépri­sant . Je suis une putain, moi. Quand on a un beau derrière, on n’a pas besoin de savoir écrire. »

La ville européenne

L’ave­nue Fouad s’ou­vrit au centre de la ville euro­péenne comme un fleuve de lumière. El Kordi remon­tait l’ave­nue, d’un pas de flâneur, avec le senti­ment inquié­tant d’être dans une ville étrange. Il avait beau se dire qu’il se trou­vait dans son pays natal, il n’ar­ri­vait pas à y croire… Quelque chose manquait à cette cohue bruyante : le détail humo­ris­tique par quoi se recon­naît la nature de l’humain.

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Traduit de l’arabe (Égypte) par Hussein Emara et Moïna Fauchier Delavigne.

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J’ai écouté Khaled Al Khamissi aux éton­nants voya­geurs à Saint Malo, j’ai été surprise et séduite par son intel­li­gence et la clarté de ses propos. Je me suis préci­pi­tée sur son livre et je n’ai pas été déçue. Le procédé est sympa­thique, l’écrivain narra­teur imagine 58 rencontres dans des taxis du Caire et à partir de leur propos nous fait revivre toutes les facettes de la vie des habi­tants de cette mégalopole.Comme il nous l’a raconté lors de son inter­ven­tion à Saint-Malo, la vie des habi­tants pauvres du Caire est une course perdue d’avance pour vivre et parfois même survivre.

À chaque taxi, un nouvel aspect des diffi­cul­tés égyp­tiennes appa­raît : la corrup­tion et l’aspect kafkaïen de l’administration, le prix des denrées et la diffi­culté de se nour­rir, la course vaine aux cours parti­cu­liers pour que les enfants réus­sissent l’école, l’absence de confiance dans les hommes du gouver­ne­ment, la mala­die, la fatigue, l’extrême fatigue .…( celle qui contraint un chauf­feur à s’en­dor­mir tous les dix minutes , par exemple)…

Tout cela raconté de façon très drôle mais je suis persua­dée que la traduc­tion gomme les effets de style de l’égyptien de la rue. On retrouve bien la faconde des chauf­feurs taxi et l’art qu’ils ont, parfois, à refaire le monde le temps d’une course. Je recom­mande à tous les Fran­çais qui râlent (à juste titre souvent) lorsqu’ils sont confron­tés à l’administration de lire le récit du chauf­feur 57 qui doit renou­ve­ler son permis tous les trois ans, c’est la règle. Je ne peux pas résu­mer trois jours de queue, de bakchichs, de demandes toutes plus invrai­sem­blables les unes que les autres mais à la fin quand le chauf­feur dit ;

« Vous avez une idée pour­quoi ils nous font ça ? »

je trouve que c’est une des meilleures ques­tions du livre, oui pour­quoi ? Tant d’absurdité, on a l’impression que tout se ligue pour empê­cher ce pays de vivre norma­le­ment. Khaled Al Khamissi avait senti que ce pays était au bord de l’implosion, après avoir lu Taxi on comprend encore mieux que le peuple ait mis Mouba­rak à la porte à la fin trop c’est trop. Mais le pays semble trop corrompu pour qu’il puisse faci­le­ment s’en sortir.

Citations

Mon Dieu ! Quel âge pouvait avoir ce chauf­feur de taxi ? Et quel âge pouvait avoir sa voiture ? Je n’en croyais pas mes yeux quand je me suis assis à côté de lui. Il y avait autant de rides sur son visage que d’étoiles dans le ciel. Chacune pous­sait l’autre tendre­ment, créant un visage typi­que­ment égyp­tien qui parais­sait sculpté par Mahmoud Mokh­tar. Quant à ses mains, qui tenaient le volant, elles s’étiraient et se rétrac­taient, irri­guées par des artères saillantes comme le Nil allant abreu­ver la terre dessé­chée. Le léger trem­ble­ment de ses mains ne faisait bascu­ler la voiture ni à gauche ni à droite. Elle marchait droit en avant, et les yeux du chauf­feur, recou­verts de deux énormes paupières, lais­saient trans­pa­raître un état de paix inté­rieure qui susci­tait en moi et dans le monde entier une profonde quiétude.

Qu’est ce qu’il se passe­rait si on disait aux Etats-Unis : « Vous avez des armes nucléaires, vous avez des armes de destruc­tion massive, si vous ne vous débar­ras­sez pas de toutes ces armes, nous allons rompre nos rela­tions avec vous et vous décla­rer la guerre.

- Tu connais la dernière ?
- Non
- Celui qui n’est pas allé en prison sous Nasser n’ira jamais en prison, celui qui ne s’est pas enri­chi sous Sadate ne s’enrichira jamais, et celui qui n’a pas mendié sous le règne de Mouba­rak ne mendiera jamais.

Il m’arrive souvent de prendre des taxis qui ne connaissent pas bien les rues, ni leurs noms. Mais ce taxi avait l’insigne honneur de ne connaître aucune rue, sauf la sienne bien sûr.

Et bien, au final, on va larguer ce pays pourri comme tout le monde. C’est clair que c’est le véri­table projet du gouver­ne­ment : nous obli­ger tous à partir. Mais je ne comprends pas, si on part tous, qui est ce que le gouver­ne­ment va pouvoir voler ?

On en parle

Une critique plus néga­tive Moi Clara et les mots.

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Rece­voir un livre d’une amie est une douce chose, on s’y plonge avec d’au­tant plus de plai­sir qu’on sait y décou­vrir à la fois le talent d’un écri­vain et le goût de cette amie pour un roman qu’on ne connais­sait pas. L’immeuble Yacou­bian est un véri­table chef d’œuvre, je ne suis pas la seule à le penser puisqu’il est devenu un best-seller dans de très nombreux pays. Le lire aujourd’hui à la lumière des événe­ments qui secouent les pays Arabes dont l’Egypte est parti­cu­liè­re­ment inté­res­sant. Tous les problèmes de ce malheu­reux pays y sont évoqués, avec égale­ment en contre point la chaleur et la force de vie des Egyp­tiens et Égyptiennes.

L’immeuble Yacou­bian, a été érigé au temps de la splen­deur de l’Egypte, aujourd’hui rongée par la pauvreté, la corrup­tion, les élec­tions truquées, les combines pour survivre et se loger, l’islamisme, la violence de la police. Les person­nages sont tous décrits avec une profonde huma­nité, l’émotion est partout et rend le récit chaleu­reux et tendre quand il s’agit des amours de Zaki Dessouki, émou­vant et tragique quand nous vivons les inter­dits de l’amour homo­sexuel, et prati­que­ment insou­te­nable quand Taha raconte les séances de tortures auxquelles il a été soumis.

La double fin est superbe, la vengeance et la mort en martyre pour le jeune Taha qui n’a pu trou­ver que dans le fana­tisme isla­miste une conso­la­tion à tous les outrages qu’il a vécus. Le mariage amou­reux pour Zaki Dessouki qui a aimé et été aimé des femmes sauf de sa sœur pous­sée par un esprit de lucre qu’il ne comprend pas et qu’il essaie de contour­ner sans utili­ser la force.

Si vous le l’avez pas déjà lu, préci­pi­tez-vous sur ce livre, vous passe­rez des moments merveilleux et vous compren­drez mieux ce pays aux facettes aussi multiples que les habi­tants de « l’immeuble Yacoubian ».

Citations

Pour­tant Zaki bey a fait l’amour avec des femmes de toutes les classes sociales : des danseuses orien­tales, des étran­gères, des femmes de la bonne société, des épouses d’hommes éminents, des étudiantes et des lycéennes mais égale­ment des femmes dévoyées, des paysannes, des domes­tiques. Chacune avait sa saveur parti­cu­lière et, souvent, il compare en riant l’alcôve soumise de la nabila Kamila et cette mendiante qu’il avait ramassé dans sa Buick, une nuit qu’il était ivre, et qu’il avait amenée dans son appar­te­ment, passage Bahlar. Quand il était rentré avec elle dans la salle de bains pour la laver lui-même, il avait décou­vert qu’elle était si pauvre qu’elle s’était fabri­qué des sous-vête­ments avec des sacs de ciment vides. Il se rappelle encore avec un mélange de tendresse et de chagrin la gêne de la femme lorsqu’il enleva ses vête­ments sur lesquels était écrit en gros carac­tère « ciment Port­land ». Il se souvient que c’était une des plus belles femmes qu’il ait connue et une des plus ardentes en amour.

Elles se disputent souvent et échangent alors les pires insultes et des accu­sa­tions inju­rieuses puis, soudain, elles se récon­ci­lient et retrouvent des rela­tions tout à fait cordiales, comme s’il ne s’était rien passé. Elles se couvrent alors de baisers chaleu­reux et reten­tis­sants, elles pleurent même, tant elles sont émues et tant elles s’aiment. Quant aux hommes, ils n’attachent pas beau­coup d’importance aux querelles fémi­nines, qu’ils consi­dèrent comme une preuve supplé­men­taire de cette insuf­fi­sance de leur cervelle dont leur avait parlé le Prophète, prière et salut de Dieu sur lui.

S’il y avait de la justice dans le pays, il faudrait que quelqu’un comme toi étudie au frais du gouver­ne­ment. L’éducation et la santé sont des droits natu­rels pour n’importe quel citoyen au monde, mai en Egypte le pouvoir fait exprès de lais­ser les pauvres pour pouvoir les voler

On en parle

Un nouveau blog à décou­vrir : Les lectures de Sophie.