Éditions Acte Sud, 131, pages, Novembre 2004

Traduit du russe par Joëlle Dublanchet

 

La vodka c’est comme la crasse on en trouve partout.

Toujours dans la série des livres qui ne sortent jamais des rayonnages de ma médiathèque, voici une véritable pépite. D’abord ce roman est original aussi bien pour le sujet, que pour l’écriture, que pour la construction du récit et dépasse tout ce que j’ai lu sur le retour des soldats blessés en Russie. Mais il est aussi profondément humain, et il m’a beaucoup émue. Constantin, Kostia, est revenu de l’horrible guerre de Tchétchénie, avec le visage complètement brûlé, il est si défiguré qu’il fait peur aux gens. Sa voisine Olga, l’utilise pour faire peur à son petit garçon pour que celui-ci accepte de se coucher , sinon Kostia le menace de l’emmener chez lui. Cela fait trois ans qu’il est revenu de la guerre , et il n’en peut plus il décide de boire de la vodka jusqu’à tomber dans le coma. Deux de ses camarades qui étaient avec lui dans le véhicule où ils ont tous failli mourir, arrivent à temps, et ensemble ils partent à la recherche du quatrième, Sérioja, qui a disparu. C’est lors de ce voyage que Kostia va retrouver l’envie de dessiner puis finalement de vivre. Il retrouve son père, et les fragments de sa vie.

J’ai un peu mis à plat ce récit mais ce qui fait sa force, c’est le mélange des temporalités, on passe de son enfance avec un père qui a fui ses responsabilités pour vivre avec une femme plus jeune que sa mère abandonnant son fils, à sa formation scolaire, où il rencontre un personnage incroyable, le directeur, Alexandre Stépanovitch, un homme obèse dont le seul effort consiste à tendre le bras pour attraper son verre de Vodka, à la guerre en Tchétchénie et toutes les horreurs qui vont avec, au voyage pour retrouver leur ami. On passe de l’une à l’autre de ses temporalités en éprouvant des sentiments très différents, la jalousie, la compassion, la haine , l’indifférence. Et le lien de tous ces éclats de vie : LA VODKA , mais aussi la force d’expression du dessin, c’est par lui que Kostia va arriver à communiquer avec les autres. La vodka coule à flots dans ce récit, il n’y a aucun jugement de valeur ni positif ni négatif : est-ce comme ça que les hommes vivent en Russie ? La fin m’a arraché un sourire plein de tendresse .

J’ai vraiment dévoré ce très court texte d’une traite et je l’ai relu plus lentement, je ne peux le comparer à aucun roman car il n’a pas son équivalent, sur Luocine en tout cas J’espère vous avoir donné envie de le lire et j’ai hâte de retrouver vos avis sur la blogosphère.

Extraits.

Début

 Je n’avais pas réussi à caser toute la vodka dans le frigo. J’avais d’abord essayé de poser les bouteilles debout, puis je les avais couchées les unes sur les autres. Elle ressemblait comme ça à des poissons transparents. Tapis et silencieux. Mais je n’avais plus de place pour les dix dernières.

Description de son père par son beau père.

 Il entrait dans ma chambre s’asseyait et parlait. Il n’arrêtait pas de me dire que mon père était un vrai con, à l’époque où tous les deux étaient élèves officiers dans le même régiment. Et que ma mère avait fait une connerie en l’épousant. Il la laissait sans arrêt, et alors même qu’elle était enceinte, il ne se privait pas de bécoter les filles juste sous la fenêtre. Et quand je suis né, il disparaissait tout le temps Dieu sait où. Un jour, elle était venue à la caserne, et avait dit qu’elle n’avait pas de quoi me nourrir. J’avais deux ans, et on ne savait pas où était mon père, ils avaient tous fait une sorte de collecte pour donner à manger au pauvre gamin affamé. Par la suite, on avait voulu jouer un sale tour à mon père. On en était resté à vrai dire au stade de l’intention parce que mon père à cette époque était déjà commandant de la compagnie, et il leur avait dit :  » Eh bien, allez-y ». Ça les avait arrêtés. Bref, c’était vraiment un sale type.

Portrait du directeur du lycée.

 Le directeur ne buvait jamais sa vodka dans les petits verres habituels. Il se la versait dans un bon gros verre et l’avalait comme si c’était effectivement de l’eau. Comme s’il avait soif tout simplement.
 En homme qui avait la gorge sèche,.
Il buvait un verre après l’autre, sans même reprendre son souffle, il regardait mes dessins n’était jamais ivre. Il était tranquillement assis dans son fauteuil en face de moi et il me disait qu’il ne fallait pas que je me monte la tête.

Les brûlures de guerre.

 Kostia ! Kostia ! crie-t-il tu es vivant ? Tu m’entends ?
J’ouvre la bouche. Sur le visage de Pacha une expression d’horreur. Il éteint le feu sur moi, à mains n’est. Je veux fermer les yeux, mais je n’ai plus de paupières, elles ont brûlé..

Le regard des autres sur un défiguré .

 Nous avons sillonné Moscou et d’autres villes pendant près de deux semaine. En quinze jours, j’ai vu dans la jeep de Guéna tout ce que je n’avais pas vu pendant trois bonnes années. J’avais l’impression que le monde était devenu complètement différent, et c’est avec intérêt que je le regardais par la vitre. D’autant plus que le verre en était teinté. Si on m’avait proposé avant de voyager en voiture, je n’aurais pas décliné l’offre pour ne pas risquer d’effrayer les passants avec ma tête. Seulement voilà, personne ne me l’avait proposé. Jusqu’à ce que les médecins m’enlèvent mes pansements, ça n’avait rien d’anormal de marcher dans les rues. Mais après ça n’a plus été pareil. Surtout quand je rencontrais des gens que je connaissais. Je ne sais qui était le plus mal à l’aise, eux ou moi. C’est qu’il fallait faire des efforts et faire comme si on ne remarquait rien. C’est pourquoi le plus souvent je restais chez moi et dans les appartements où je faisais des travaux . C’est par téléphone que je communiquais avec les propriétaires et quand ils venaient ce n’est pas moi qui les intéressais. Ils ne jouaient presque pas la comédie.

Les horreurs de la guerre.

 Une femme russe à Groznyï. D’une cinquantaine d’années. Elle s’est mise à pleurer quand on s’est approchés et qu’on a sauté du blindé. Mais peut-être qu’elle pleurait avant qu’on arrive. Son mari était tchétchène. Ils avaient fait leurs études ensemble à l’institut de pédagogie. On l’avait torturé à mort dans la prison de Tchernozovo. Ce sont les nôtres qui avaient fait ça. Avant la guerre, il enseignait la biologie. Cette femme, s’était cachée avec ses enfants dans une cave, avec d’autres femmes russes. Jusqu’à ce que les Tchétchènes y balancent des grenades. Une, puis deux, puis trois, semble-t-il. Elle ne se rappelait pas bien, elle savait seulement qu’elle n’avait plus personne. Elle se souvenait des explosions et aussi de l’expression des enfants. « Celui qui est en prison pour un certain nombre d’années sait pourquoi il attend. Mais mon malheur à moi n’aura jamais de fin. » 

 

 


Édition Seuil Janvier 2004

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

Le thème de notre club de lecture de Mars 2024 est original et, pour moi, très intéressant : la bibliothécaire est allée chercher dans la médiathèque des romans qui ont eu du succès il y a 20 ans , donc en 2004 !

J’ai beaucoup lu Andreï Makine et souvent avec grand plaisir, je n’avais pas lu ce beau roman d’amour désespéré – nous sommes en URSS !- je n’ai pas du tout regretté cette découverte . Donc après « la vie d’un homme inconnu« , « Le livre des brèves amours éternelles » « L’archipel d’une autre vie », voici le destin de cette femme qui depuis trente ans attend le retour de son grand et seul amour.

Ce roman nous permet de découvrir les ravages de l’hécatombe d’hommes soviétiques morts lors de la deuxième guerre mondiale. Véra vit dans un village près de la mer blanche, Mirnoïe, elle est institutrice mais passe aussi toute sa vie à s’occuper de vieilles femmes complètement seules car leurs maris et leurs fils sont morts à la guerre. La description de ces destinées est vraiment tragique. Le narrateur est un jeune homme de Léningrad et il est séduit par Véra qui a l’âge d’être sa mère, nous dit-il.

Il va l’aimer mais ne saura pas l’embarquer dans sa propre vie, elle qui n’avait été que la fiancée de seize ans d’un jeune homme qui ne revient pas.

On vit avec l’auteur le froid et la violence des rapports humains en URSS, ce n’est sans doute pas son meilleur roman, mais c’est un bel hommage à son pays en particulier aux femmes russes. Les tragédies russes nous donnent souvent envie de pleurer (encore plus fort dans notre actualité de 2024 !)

Extraits

Le début .

« Une femme si intensément destinée au bonheur (ne serait-ce qu’à un bonheur purement physique, oui, à un bien-être charnel) et qui choisit, on dirait avec insouciance, la solitude, la fidélité envers un absent, le refus d’aimer… »
J’ai écrit cette phrase à ce moment singulier où la connaissance de l’autre (de cette femme-là, de Véra) nous semble acquise.

 

Évocation de la nature .

Plus tard, j’apprendrais le dénivelé des chemins, la vêture vivante des arbres, nouvelle à chaque tournant, les courbes fuyantes du lac dont je pourrais bientôt suivre la berge les yeux fermés. 

Les Russes soviétiques.

 Devant nous, serrés sur les banquettes, ils formaient le tableau vivant de ce que le régime pouvait faire d’un être humain : lui enlever toute individualité, l’abêtir à ce point que, de son propre gré, il lisait la « Pravda » (plusieurs journaux étaient ouverts ici ou là), mais surtout lui enfoncer dans le crâne l’idée de son bonheur. Car qui parmi ces rouages ensommeillés ne se serait pas reconnu heureux ?

Flirter.

 Chaque génération a sa façon de flirter. Dans les années soixante, quand j’étais à Leningrad, les hommes qui vous abordaient et qui voulaient surtout brûler les étapes n’avaient que cela à la bouche : « la théorie du verre d’eau » de Kolantaï. Dans la fièvre révolutionnaire la belle Alexandra grande amie de Lénine avait concocté ce précepte : assouvir son instinct charnel est aussi simple que boire un verre d’eau. Cela paraissait tellement vital que, durant les premières années après 1917, on projetait très sérieusement de construire dans les rues de Moscou des cabines où les citoyens pourraient satisfaire leurs désirs physiques. Le meilleur flirt est l’absence de tout flirt. Le passage à l’acte immédiat. On se croise dans la rue, on trouve la cabine la plus proche, on boit « son verre d’eau », on se sépare. Une grosse pierre dans le potager des convenances bourgeoises.

 

 

 

 

Édition Gallimard NRF . Traduit du Russe par Christine Zeytounian-Beloüs. Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard 

La seule chose qui leur permet de nous contrôler, c’est notre peur.
Encore un roman sur la déliquescence du régime russe avec à sa tête l’homme le plus corrompu du pays et peut être du monde qui tient tous ses compatriotes par la peur, car il a tout appris de son ancien service : le KGB.
Mais … l’intrigue est trop compliquée et je me suis un peu perdue. Et puis, il n’y a vraiment rien de nouveau dans ce roman, la seule question que l’on se pose , mais pourquoi les Russes supportent-ils un régime aussi corrompu et qui les maltraitent autant.
Le récit commence par un incident qui se passe sous le régime soviétique : Vladimir a vendu des pneus au marché noir. Ce jour là, pour son malheur, il signera un papier comme quoi il acceptera de travailler pour le KGB. Le même Vladimir pense qu’à la suite du renversement du régime soviétique, ses ennuis sont derrière lui. Comme tous les Russes malins, il se fait beaucoup d’argent dans des compagnies de vente et revente. Un jour, il est envoyé aux USA, il y a un enfant avec la femme qu’il aime. Et puis brutalement, il est rappelé à Moscou et là, on lui ressort le papier qu’il avait signé dans sa jeunesse.
18 ans plus tard, cet homme fera tout pour sauver son fils du terrible piège qui s’abat sur eux. Mikhaïl Chevelev garde le suspens de son récit jusqu’à la dernière page. Ce n’est pas, évidemment, ce qui m’a intéressée (puisque c’est par cette page que j’avais commencé ma lecture) mais en revanche tout ce qui tourne autour de l’économie Russe et la complicité hypocrite des puissances occidentales, c’est à la fois terrible et hélas tellement vrai. L’occident a accepté les milliards des oligarques corrompus sans se poser de questions sur ce que cela voulait dire pour l’appauvrissement de la population russe, ni surtout, du pouvoir que l’on donnait ainsi à un régime qui, aujourd’hui, nous fait la guerre.
Un roman qui plaira aux amateurs de thrillers et qui, encore une fois, désolera ceux qui pensent que la Russie mériterait mieux que toute cette corruption et la violence qui va avec !

Citations

Le KGB.

 Bien des années ont passé, oui bien des années avant que je ne comprenne une vérité toute simple. Ils ne savent rien sur nous. Rien du tout. À part ce que nous leur racontons. Sur nous-mêmes et sur les autres. Et toutes ces légendes sur leurs yeux qu’ils sont partout et leur omniscience diabolique ne sont que du bluff, un mythe, un appeau à moutons. La seule chose qui leur permet de nous contrôler, c’est notre peur.

Blanchir l’argent .

 On m’a chargé de fonder deux entreprises, l’une à Moscou l’autre à New York. Leur but était de faire sortir l’argent de Russie et des autres ex républiques soviétiques, de le légaliser et de le placer. En Occident, principalement aux États-Unis et en Grande Bretagne, il se transformait en biens immobiliers, en yachts, en avions, en actions.
Ça a continué pendant plus d’une décennie. Durant ce laps de temps nous avons blanchi, pour appeler les choses par leur nom et selon mes calculs, près de six milliards de dollars. Nous n’étions pas la seule et certainement pas la plus grosse organisation chargée de cette activité. 

La vie en Russie.

 Il nous semble seulement à nous citoyens de Russie, que nous vivons tous dans des mondes différents. Dans l’un les oligarques, les ministres, et leurs députés avec leurs villas sur la chaussée Roublev, leurs Ferrari, leurs Lamborghini, leurs jets privés, leurs yachts à Saint-Tropez et leurs hôtels particuliers à Londres. Et dans l’autre les gens ordinaires : ouvriers, ingénieurs, enseignants, médecins ou autres, dont le souci principal est de tenir le coup jusqu’au prochain salaire mensuel. (…)
 Le véritable malheur de l’économie russe, c’est qu’elle repose sur la corruption. Détournements de fonds, et dessous de table, fausses factures et blanchiment : voilà sa vraie nature ses principaux mécanismes et, peut-on dire, son but essentiel.

Traduit du russe par Sophie Benech.


Merci Dominique qui a la suite d’un article de Goran, m’a conseillé et prêté ce petit livre. Il est enrichi par des dessins d’Alexeï Rémizov et de beaux poèmes de Marina Tsvétaïeva. Cet essai témoigne d’une expérience vécue par l’auteur qui a d’abord fui la Russie tsariste pour revenir ensuite participer à la révolution. Sous le régime bolchevique, s’installe une censure impitoyable, un régime de terreur et une grande famine. Comment ces gens qui faisaient vivre une librairie indépendante ont-ils réussi à survivre et à ce qu’elle dure quelques années ? Sans doute, parce qu’au début « on » ne les a pas remarqués puis, ensuite, parce que leurs compétences étaient utiles. On voit dans cet ouvrage l’énergie que des êtres humains sont capables de déployer pour faire vivre la culture. Les écrivains créaient de petits livres manuscrits pour faire connaître leurs œuvres. J’avais appris dans mes cours d’histoire que la NEP avait été un moment de répit pour les populations. en réalité c’est la NEP qui aura raison de la librairie car si la propriété privée est bien rétablie tout ce qui peut rapporter un peu d’argent est très lourdement taxé avant même d’avoir rapporté .

L’autre aspect très douloureux qui sous-tend cet essai, c’est l’extrême pauvreté dans laquelle doivent vivre les classes éduquées à Moscou. C’est terrible d’imaginer ces vieux lettrés venir vendre de superbes ouvrages pour un peu de nourriture. Et c’est terrible aussi, d’imaginer tout ce qui a été perdu de la mémoire de ce grand pays parce qu’il n’y avait plus personne pour s’y intéresser.

Citations

Ambiance dans la librairie qui a fonctionné à Moscou jusqu’en 1924

Et le client de hasard qui entrait, attiré par l’enseigne, s’étonnait d’entendre un commis discuter avec un client de grands problèmes philosophiques, de littérature occidentale ou de subtiles questions d’art, tout en continuant à travailler, à empaqueter des livres, à faire les additions, à essuyer la poussière et à charger le poêle . La politique était le seul domaine que nous n’abordions pas -non par peur, mais simplement parce que notre but, notre principal désir était justement d’échapper à la politique et de nous cantonner dans les sphères culturelles.

La pauvreté après la révolution de 17

J’espère avoir un jour – moi ou un autre -, l’occasion de revenir sur les types humains rencontrés parmi nos fournisseurs et nos acheteurs. Nous parlerons alors de ses vieux professeurs qui arrivaient d’abord avec des ouvrages inutiles, puis avec les trésors de leur bibliothèque, ainsi qu’avec ensuite avec des vieilleries sans valeur, et pour finir… Avec des livres des autres qu’ils se chargeaient d’écouler.

Les nationalisations

À Moscou, pendant les dures années 1919-1921, les années de chaos et de famine, il était presque impossible aux écrivains d’imprimer leurs livres. Le problème ne tenait pas à la censure (elle n’existait pas encore vraiment), mais à notre immense misère. Les imprimeries, le papier, l’encre, tout avait été « nationalisé », c’est-à-dire que tout avait disparu, il n’y avait pas de commerce du livre, de même qu’il n’existait pas un seul éditeur qui ne fût au bord de la faillite. Mais la vie créatrice n’avait pas cessé, les manuscrits s’entassaient chez les écrivains, et tous avaient envie d’imprimer, sinon un livre, du moins quelques pages. Ce désir était bien sur une façon de protester contre les nouvelles conditions de travail des écrivains. Et puis il fallait bien vivre. Nous décidâmes donc d’éditer et de vendre des plaquettes manuscrites, chaque auteur devant écrire et illustrer son ouvrage à la main.

 Traduit du russe par Sophie Benech.
Merci Dominique pour cette découverte.

5
C’est un petit bijou ! Comme Dominique, je regrette que l’auteur ne se soit pas davantage étendu sur l’histoire de Tatania Gnéditch. Cette femme a traduit de mémoire (848 pages en édition poche !) le Dom Juan de Byron. Son talent est tel, qu’elle a réussi à attendrir un des bourreaux de la Tchéka qui lui a fourni, papier crayon , et une édition de Byron pour qu’elle puisse finir son travail.

Ce récit trop bref, rend compte de la passion des russes intellectuels broyés par le régime soviétique, mais également fascinés par la littérature. Un petit bijou , et il faut parfois peu de mots pour être bouleversée ; l’image de Tatania dans sa minuscule cellule sans lumière de la Loubianka qui se fait rabrouer,et injurier par son gardien car elle se lève parfois, de sa table de travail au lieu de rester assise pour finir sa traduction, est définitivement fixée dans ma mémoire.

L absurdité du régime soviétique peut se lire dans les très longs livres de Soljenitsyne mais aussi dans les raisons qui ont valu à cette femme, en 1945, 10 ans de condamnation au goulag.

« A la demande d’un diplomate anglais, elle avait traduit en huitains anglais un poème de Véra Imber « le méridien Poulkovo », destiné à être publié à Londres. Après l’avoir lu, le diplomate lui avait dit : « Si vous travailliez pour nous , vous pourriez faire beaucoup pour les relations entre la Russie et l’Angleterre ! ».

Ces paroles l’avaient profondément marquée, l’idée de voyage en Grande Bretagne avait commencé à la hanter, et elle considérait cela comme une trahison. Elle avait donc retiré sa candidature au Parti. On comprend fort bien que les commissaires-interrogateurs n’aient pas ajouté foi à cette confession hallucinante, mais on n’avait pas réussi à trouver d’autres chefs d’accusation . Elle avait été jugée(cela se faisait à l’époque) et condamnée à dix ans de camp de redressement par le travail pour « trahison de la patrie », selon l’article 19, qui stipule que l’intention n’a pas été concrétisée. »

Elle reviendra du camp , sera professeur de traduction, et patagera son intimité avec des êtres incultes qu’elle a connus en camp , mais, peut-être qu’au delà de la littérature , ils l’ont aidée à survivre dans ce milieu où tant d’autres ont laissé leur vie.

« Son « mari de camp » , Grégori Pavlovitch (Égor), était alcoolique au dernier degré et jurait comme un charretier. Extérieurement, Tatania l’avait civilisé, elle lui avait appris, par exemple, à remplacer son juron préféré par le nom d’un dieu latin. À présent, il accueillait les élèves de sa femme en disant : « On boit un petit coup, les gars ? Et si, elle veut pas elle a qu’à aller se faire phébus ! »

Vraiment un tout petit livre pour une très grande émotion.

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Traduit du russe par Elena Balzamo.

4
Merci à Dominique qui tient « à Sauts et à Gambades  », c’est grâce à son article très élogieux que je me suis procuré et lu ce petit livre. Il est écrit par un dissident russe, il paraît en 1976 en Israël mais il est interdit en Union Soviétique. Il a pour sujet la résistance face à la barbarie, le nazisme, bien sûr, mais les autorités soviétiques ne s’y sont pas trompés, il n’y a pas de si grands différences entre le nazisme et le communisme, ce livre a été interdit dans son pays.

Le problème posé est simple : Qui doit s’opposer à l’injustice d’une dictature ? Pourquoi, quand, comment, et la question annexe est ce que ça sert à quelque chose ? Tous les faits qui sont racontés sont dans notre mémoire historique à propos de la seconde guerre mondiale, ils concernent soit la Pologne soit les Etats du Nord en particulier le Danemark. L’auteur a choisi un état fictif gouverné par un roi qui finira par coudre sur sa poitrine l’étoile juive.

Etait-ce utile ? Autant ? Moins ? Plus ? que le fougueux commandant de la garde royale qui, sabre au clair, a foncé contre les mitraillettes allemandes, laissant sur la place, devant le palais, la garde royale entièrement décimée , ne retardant que de quelques minutes l’entrée de l’armée allemande.

On retrouve dans ce petit livre l’humour distancié des dissidents russes, c’est un des charmes du livre. Je fais une réserve sur ce roman et je ne parlerai pas de chef d’œuvre. Certes, si je l’avais lu à l’époque mon avis aurait été complètement différent, aujourd’hui on a beaucoup lu sur le sujet, le problème posé est toujours passionnant, en revanche la forme sous laquelle il est traité n’apporte aucun éclairage nouveau en tout cas pour moi (mais je dois dire que j’ai déjà beaucoup lu sur cette période, et ce sujet).

Je pense que c’est un livre à lire dans les classes de première et seconde pour faire réfléchir au totalitarisme et à la résistance les jeunes générations.

Citations

Efficacité de la conquête

En trois heures, la campagne fut achevée, et les bombardiers qui survolaient le royaume n’avaient pas épuisé leurs réserves de combustible. 

L’occupation

Cependant, respectueux de l’autorité, les citadins éprouvaient une confiance instinctive à l’égard de ce nouveau pouvoir. Un certain laps de temps sera nécessaire avant que l’idée qu’un ordre puisse n’être que le masque du crime se fraie un chemin dans leurs braves têtes à l’esprit étroit. 

L’héroïsme

Avant que les soldats eussent atteint la grille, le portail en fer forgé s’ouvrit, et l’escadron, sabres au clair et heaumes rutilants, se rua sur les visiteurs. La surprise fit reculer les Allemands. La voiture du fondé de pouvoir fit marche arrière. les envahisseurs furent scandalisés

L’honneur

L’honneur ? Que voulait dire ce mot. Semblable à certains phénomènes optiques, le sens en fuyait dès que la raison tentait de le cerner. L’honneur n’avait qu’une seule signification : le devoir envers soi-même 

L’humour (un exemple il y a beaucoup d’humour dans ce roman)

…(on) entama l’hymne national : « Seigneur, sauvez notre roi, nous-mêmes et nos champs ! ». Et nos maisons ! Et nos parterres de fleurs autour des petites fontaines ! Et nos comptes en banques ! Et la brume de nos mers ! Et nos ministres chauves ! Et nos….

On en parle

à saut et à gambades.